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Les douze étoiles de Marie

 

La Fraternité Saint-Pie X a l’intention de présenter au Souverain Pontife un bouquet spirituel de douze millions de chapelets pour le 25 mars 2010, jour de l’Annonciation de la Très Sainte Vierge Marie. Les chapelets sont récités à l’intention suivante, mentionnée par Mgr Fellay dans la Lettre aux amis et bienfaiteurs n° 74 (Pâques 2009) de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X : « Il nous semble que le moment est venu de lancer une offensive d’envergure, profondément ancrée sur le message de Notre-Dame à Fatima, dont elle-même a promis l’heureuse issue, puisqu’elle annonce qu’à la fin, son Cœur Immaculé triomphera. C’est ce triomphe que nous lui demandons, par les moyens qu’elle demande elle-même : la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé par le Pasteur Suprême et tous les évêques du monde catholique, et la propagation de la dévotion à son Cœur douloureux et immaculé. C’est pourquoi nous voulons lui offrir dans ce but, d’ici le 25 mars 2010, un bouquet de douze millions de chapelets, comme une couronne d’autant d’étoiles autour de sa personne, accompagné d’une somme équivalemment importante de sacrifices quotidiens que nous aurons soin de puiser avant tout dans l’accomplissement fidèle de notre devoir d’état, et avec la promesse de propager la dévotion à son Cœur Immaculé. Elle-même présente cela comme le but de ses apparitions à Fatima. Nous sommes inti­mement persuadés que, si nous suivons avec attention ce qu’elle nous demande, nous obtiendrons beaucoup plus que tout ce que nous n’oserions jamais espérer, et surtout que nous assurerons notre salut en bénéficiant des grâces qu’elle nous a promises. » Dans le but de faire comprendre la symbolique du chiffre douze associé à la sainte Vierge, nous publions des extraits du sermon de saint Bernard pour le dimanche dans l’octave de l’Assomption de Marie [1], sermon où il expose les douze prérogatives de la bienheu­reuse vierge Marie, d’après ces paroles de l’Apocalypse : « Il appa­rut un grand prodige dans le ciel ; c’était une femme revêtue du soleil, elle avait la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur la tête » (Ap 12, 1). Les quatre premières étoiles correspondent aux prérogatives célestes de Marie : 1. Sa naissance. 2. La salutation de l’ange. 3. La venue de l’Esprit-Saint en elle. 4. L’ineffable conception du Fils de Dieu. Les quatre suivantes sont les prérogatives corporelles de la Mère de Dieu : 1. Son vœu de virginité. 2. Sa maternité immaculée. 3. Sa grossesse sans fatigue. 4. Son enfantement sans douleurs. Enfin, nous avons les prérogatives du Cœur de Marie : 1. Sa douceur pleine de réserve. 2. Sa pieuse humilité. 3. Sa foi magna­nime. 4. Son martyre du cœur au pied de la croix. Les huit premières prérogatives de Notre-Dame doivent susciter en nous : vénération, piété, consolation. Les quatre dernières récla­ment notre imitation. Pour faciliter la compréhension du texte, nous avons attribué un numéro à chacune des prérogatives, que nous notons entre crochets.

Le Sel de la terre

 

 

Une femme vêtue du soleil

 

Une femme vêtue du soleil » dit le Prophète. Oui, toute vêtue de lumière, comme d’un manteau. Le charnel ne comprend peut-être point cela, c’est trop spirituel pour lui ; et ce me semble une folie. Mais il n’en était pas ainsi pour l’Apôtre, quand il disait : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ » (Rm 13, 14). Comme vous êtes devenue familière au Seigneur, ô Notre Dame ! Combien vous avez mérité de vous approcher de lui, disons mieux, de lui devenir intime ! Quelle grâce vous avez trouvée à ses yeux! Il demeure en vous, et vous, vous demeurez en lui ; vous le revêtez ; et vous vous revêtez de lui ; vous lui donnez pour vête­ment la substance de votre chair, et vous, il vous recouvre du manteau de gloire de sa majesté. Vous revêtez ce soleil d’un nuage, et vous, vous êtes revêtue du soleil même, car le Seigneur a opéré un nouveau miracle sur la terre, il a fait qu’une femme en ceignit un homme (Jr 31, 22), mais un homme qui ne fut pas autre que le Christ, dont il est dit : « Voici un homme, son nom est l’Orient » (Za 6, 12). Il en a opéré également un nouveau dans le ciel, quand il a fait qu’une femme apparût vêtue du soleil.

Ce n’est point tout encore, elle l’a couronné, et elle a mérité d’être, à son tour, couronnée elle-même de sa main. « Sortez donc, filles de Sion, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont sa mère l’a couronné » (Ct 3, 11). Mais nous reviendrons sur ce sujet, une autre fois ; en attendant, entrez plutôt et voyez votre Reine, avec le diadème que son propre fils lui a posé sur la tête.

 

Une couronne de douze étoiles

« Sur sa tête, lisons-nous, était posée une couronne de douze étoiles. » Assurément, ce front, plus éclatant que les étoiles mêmes qu’il orne plus qu’il n’en est orné, était bien digne de recevoir une semblable couronne. Après tout, pourquoi les astres ne seraient-ils point la couronne de celle dont le soleil même est le manteau ? Les roses en fleurs et les lis des vallées l’entouraient comme des jours printaniers, est-il dit quelque part. La main gauche de l’Époux est passée dans sa tête, et déjà sa droite la tient embrassée. Qui dira le prix des joyaux dont est couvert le diadème de Marie ? Décrire le dessin de cette couronne, en indiquer la composition, est une chose qui est au-dessus de l’homme. Pour moi, toutefois, dans la faible mesure de mes forces, sans entrer dans la dangereuse recherche des secrets de Dieu, je dirai qu’il ne me semble pas qu’on s’éloigne de la vraisemblance, quand on voit dans les douze étoiles de la couronne de Marie, autant de grâces singulières dont elle est parée. En effet, on peut trouver dans la Vierge les prérogatives du ciel, celles de la chair, et enfin celles du cœur ; or, ces prérogatives étant au nombre de trois, si on les multiplie par quatre on a le nombre même des douze étoiles dont brille la couronne de notre Reine.

Ainsi, à mes yeux, il éclate une clarté singulière, premièrement dans la génération de Marie [1], secondement dans la salutation de l’ange [2], troisième­ment dans l’acte par lequel le Saint-Esprit survient en elle [3] et quatrièmement dans l’inénarrable conception du fils de Dieu [4]. Je vois encore les astres de sa couronne briller des rayons éclatants des prémices de la virginité [5], de la fécondité sans corruption [6], de la grossesse exempte de fatigue [7] et de l’enfantement qui ne connut point la douleur [8]. Je vois encore briller en Marie, d’un éclat tout particulier, la douceur dans la pudeur [9], la dévotion dans l’humilité [10], la magnanimité dans la foi [11], le martyre dans le cœur [12]. Je laisse à votre perspicacité le soin de considérer chacun de ces brillants, pour moi, je me contenterai de les signaler en peu de mots, les uns après les autres, à votre attention.

 

Les prérogatives célestes de Marie

Quel brillant remarquons-nous dans la génération de Marie [1] [2] ? C’est qu’elle est d’une famille royale, de la race d’Abraham, de l’illustre maison de David. A cela, si vous ne trouvez pas que ce soit assez encore, ajoutez que, à cause d’une sainteté unique et privilégiée, elle fut conçue, comme on le sait, par l’effet d’une disposition particulière de la Providence, promise du ciel longtemps d’avance aux Patriarches, préfigurée par des miracles mystiques, et prédite par des oracles prophétiques. C’est elle, en effet, que désignait d’avance la verge d’Aaron (Nb 17, 8), quand elle se couvrait de fleurs, bien qu’elle n’eût point de racines ; elle que représentait la toison de Gédéon, quand elle se mouillait de rosée, tandis que toute la terre des environs demeu­rait sèche (Jg 6, 37) ; elle que voyait Ézéchiel dans cette porte d’Orient, qui ne s’ouvrait pour personne (Ez 44, 1) ; c’était elle, enfin, que le prophète Isaïe, entre tous, promettait, sous l’image de la tige issue de la racine de Jessé (Is 21, 1), et, un peu auparavant, en termes plus clairs encore, sous le nom de la Vierge qui doit enfanter (Is 7, 14). Aussi est-ce avec raison qu’il est écrit « qu’une grande merveille a apparu dans les cieux » (Ap 12, 1), puisqu’elle était depuis tant de temps promise par eux. « Le Seigneur, a dit le Prophète, vous donnera lui-même un signe. Une Vierge concevra » (Is 7, 14). Oui, on peut bien dire que ce signe est grand, attendu que celui qui le donne est grand lui-même ? Quels sont les yeux que l’éclat de cette prérogative n’a point éblouis ?

Vient, après cela, le salut plein d’une humble déférence [2] qu’elle reçut de la bouche de l’Archange qui semble la contempler déjà sur un trône royal, au- dessus de tous les ordres d’esprits célestes, si bien qu’il s’en fallait de peu qu’il n’adorât une femme, lui qui jusqu’alors était habitué à recevoir les hommages des hommes. Il nous montre bien par là le mérite excellent de notre Vierge et la grâce singulière dont elle est remplie.

Après ce joyau, j’en vois briller encore un autre dans le mode inouï de sa conception [3] ; car ce n’est point dans l’iniquité, comme toutes les autres femmes, mais par la vertu du Saint-Esprit qui survint en elle, que, seule et dans la sainteté, Marie conçut son fils.

Qu’elle ait enfanté le vrai Dieu [4], le Fils de Dieu, en sorte que le fils qui naquit de Marie fut en même temps Fils de Dieu et fils de l’homme, Dieu et homme tout ensemble, c’est là un abîme de lumière, et je n’oserais affirmer que l’œil même de l’ange n’ait point été ébloui à l’éclat de cette lumière.

 

Les prérogatives corporelles de la Mère de Dieu

D’ailleurs, la virginité de sa chair [5] et son dessein de demeurer vierge, reçoivent eux-mêmes un nouveau jour de la nouveauté même de son dessein de demeurer vierge. Il est évident que c’est dans toute la liberté de son esprit que, s’élevant au-dessus des préceptes de la loi de Moïse, elle fit vœu de consacrer à Dieu tout à la fois la chasteté du corps et celle du cœur. Ce qui prouve, en effet, combien son dessein était inébranlable, c’est qu’aux paroles de l’Ange qui lui promettait un fils, en termes assurés, elle répondit : « Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d’homme ? » (Lc 1, 34). Voilà peut-être d’où lui venait d’abord le trouble qu’elle ressentit en entendant les paroles de l’Ange, et pourquoi elle demandait ce que pouvait signifier le salut qu’il lui fait comme à une femme bénie entre toutes les femmes, quand elle n’aspirait qu’à être bénie à jamais parmi les vierges. Elle cherchait dans sa pensée quelle pouvait être cette salutation, car elle lui paraissait suspecte, et, lorsque la promesse d’un fils lui eut fait comprendre le péril qui menaçait manifestement sa virginité, elle ne put s’empêcher de s’écrier : « Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d’homme ? »

Aussi, mérita-t-elle de recevoir la bénédiction qui lui était annoncée, sans perdre la gloire de la virginité [6] ; sa virginité reçut un accroissement de gloire de sa fécondité, de même que sa fécondité trouva un nouvel éclat dans sa virginité ; ces deux astres semblent réfléchir mutuellement les rayons l’un de l’autre. Il est grand d’être vierge, mais être vierge et mère en même temps, c’est ce qui dépasse toute mesure.

Pour ce qui est des fatigues extrêmes que toutes les femmes ressentent dans la grossesse, seule entre toutes, elle ne les connut point [7], parce que seule elle ignora les émotions voluptueuses de la conception. Aussi, dès les premiers jours de sa grossesse, alors que toutes les femmes éprouvent les plus grands malaises, Marie, toute heureuse, traverse les montagnes pour aller offrir ses services à Élisabeth. Bien plus, on la voit monter à Bethléem à une époque où ses couches étaient imminentes, portant un dépôt infiniment précieux, portant un léger fardeau, car elle portait celui qui la portait elle-même.

Son enfantement est un astre brillant plein d’éclat, quand elle donna au monde, avec une joie nouvelle pour lui, un fruit également nouveau, seule exempte entre toutes les femmes de la malédiction commune qui pèse sur elles, et des douleurs de l’enfantement [8]. Si nous estimons le prix des choses à leur rareté, on ne saurait trouver rien de plus rare que ce privilège, car, entre toutes les femmes, nulle n’en a joui avant elle, et nulle n’en jouira comme elle après elle. Si nous considérons toutes ces choses de l’œil de la foi, il est hors de doute que nous en ressentirons de l’admiration, du respect, de la dévotion et de la consolation.

 

Les prérogatives du Cœur de Marie

Mais les prérogatives dont il nous reste à parler sont proposées à notre imitation. Il ne nous a point été donné d’être promis et annoncé du ciel avant notre naissance en tant de manières différentes, ni de recevoir de la bouche de l’archange Gabriel un salut aussi nouveau que respectueux. Quant aux deux autres nouveaux privilèges, nous les partageons encore moins que les précé­dents avec elle, ils sont un secret à elle, car il n’ y a que d’elle qu’il a été dit : « Ce qui est né en elle est l’œuvre du Saint-Esprit » (Mt 1, 20). Il n’y a qu’elle qui entendit de pareilles paroles : « Le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le fils de Dieu » (Lc 1, 35). On peut présenter des vierges au roi, mais elles ne sauraient venir qu’après elle ; seule entre toutes, elle réclame le premier rang. Bien plus, seule elle a conçu sans souillure, elle a connu la gros­sesse sans fatigue, elle a mis un fils au monde sans douleur. Aussi, n’est-ce rien de semblable qui nous est demandé, pourtant il est certaines choses qu’on attend de nous. En effet, il ne faut pas croire que l’absence de ces dons singu­liers sera pour notre négligence une excuse, si chez nous la pudeur va sans la douceur, si l’humilité du cœur, si la magnanimité de la foi, si la compassion de l’âme nous font défaut.

 

Sa douceur pleine de réserve

C’est un joyau qu’on aime à voir briller dans un diadème, une étoile qui scintille au front, que le rouge de la pudeur [9]. Vous viendrait-il à la pensée que cette grâce fit défaut à celle qui fut pleine de grâce ? Marie fut pleine de réserve, nous en avons la preuve dans l’Évangile. Où lit-on, en effet, qu’elle fut loquace ou hardie ? Un jour qu’elle voulait parler à son fils, elle se tenait à la porte (Mt 12, 46), sans s’appuyer sur son titre de mère pour l’interrompre dans son discours, ou pour entrer dans l’endroit où il parlait. Si j’ai bonne mémoire, les quatre évangiles ne nous font entendre que quatre fois la parole de Marie ; une première fois quand elle répond à l’Ange, encore ne se décide-t-elle à le faire qu’après qu’il lui eut parlé deux fois lui-même le premier ; une seconde fois, à Élisabeth, quand sa voix fit tressaillir Jean dans le sein de sa mère, et lorsque les louanges de sa cousine la portèrent à glorifier à son tour le Seigneur (Lc 1, 34) ; la troisième fois, à son fils, alors âgé de douze ans, quand elle et son père le cherchaient avec inquiétude (Lc 1, 46) ; la quatrième fois, à son fils encore, aux noces de Cana et aux serviteurs (Lc 2, 48). Or, c’est surtout dans cette circonstance qu’a éclaté sa bonté naturelle, et que s’est montrée sa retenue virginale (Jn 2, 3). En effet, en se représentant, par l’embarras qu’elle ressentait elle-même, celui que devaient éprouver les époux, elle ne peut le supporter plus longtemps, ni dissimuler à son fils que le vin manquait. Reprise par lui, elle se montra douce et humble de cœur, en ne répondant point un mot, et, sans cesser d’avoir confiance, elle recommanda aux serviteurs de faire ce que Jésus leur dirait.

Ne voyons-nous point que, dès le principe, Marie est la première personne que rencontrent les bergers ? L’Évangéliste nous dit en effet : « Ils trouvèrent Marie et Joseph avec l’enfant qui était posé dans une crèche » (Lc 2, 16). Il en est de même des Mages, si vous vous en souvenez, qui ne trouvèrent point non plus l’enfant Jésus sans Marie (Mt 2, 11), et, plus tard, quand elle porta le Seigneur dans son temple, elle entendit Siméon lui parler longuement de son fils et d’elle-même sans cesser de se montrer aussi peu pressée de parler qu’elle était avide d’écouter. Et même « Marie conservait toutes ces paroles et les repassait dans son cœur » (Lc 2, 19). Mais, dans toutes ces circonstances, on ne trouve pas qu’elle ait dit un seul mot du grand mystère de l’Incarnation. Oh ! Malheur à nous qui avons toujours la parole à la bouche, malheur à nous qui laissons un si libre cours à toutes nos pensées, nous « qui sommes percés partout, » comme dit le comique [3]. Que de fois Marie entendit son fils, non seulement parler à la foule en particulier, mais encore révéler à ses apôtres, lors des entretiens particuliers, les mystères du royaume de Dieu. Que de fois le vit-elle opérer des miracles. Puis, elle le vit attaché à la croix, expirant, ressuscité et montant au ciel. Or, dans toutes ces circonstances, c’est à peine si on rapporte que notre pudique tourterelle éleva la voix.

Enfin, nous lisons dans les Actes des apôtres qu’en revenant du mont des Oliviers, ils persévérèrent unanimement dans la prière. De qui est-il parlé ainsi ? Si Marie se trouvait du nombre, qu’elle soit nommée la première, puisqu’elle est plus grande que tous les autres, tant par la prérogative de sa maternité qu’à cause du privilège de sa sainteté. Or, l’historien sacré dit : « C’étaient Pierre et André, Jacques et Jean, » et les autres. « Tous, ils persévé­rèrent unanimement dans la prière avec les femmes et avec Marie, mère de Jésus. » Est-ce donc ainsi qu’elle se montrait la dernière des femmes pour être nommée après toutes ? On peut bien dire que les disciples étaient vraiment charnels, alors que, n’ayant pas reçu le Saint-Esprit, parce que Jésus n’était pas encore glorifié, ils eurent une discussion pour savoir qui était le plus grand parmi eux. Marie, au contraire, s’humiliait [10] non seulement en toutes choses, mais encore plus que tous les autres, d’autant plus profondément qu’elle était plus grande. Aussi, est-ce avec raison que celle qui s’était faite la dernière de tous quand elle était la première, fut élevée du dernier rang au premier ; c’est avec raison qu’elle devint la maîtresse de tous, comme elle s’était faite la servante de tous ; c’est justice enfin qu’elle fut élevée au-dessus des anges même, après s’être placée, avec une ineffable douceur, au- dessous des veuves et des pécheresses pénitentes, au-dessous même de celle d’où sept démons avaient été chassés. Je vous en prie, mes enfants bien-aimés, cherchez à acqué­rir cette vertu si vous aimez Marie ; oui, si vous avez à cœur de lui plaire, imitez sa modestie. Il n’y a rien qui soit plus convenable à l’homme en général, rien qui siée davantage au chrétien en particulier ; mais surtout, il n’est pas de vertu qui convienne mieux que celle-là à des religieux.

 

Sa pieuse humilité

Mais, dans la Vierge, la vertu d’humilité reçoit manifestement un nouveau lustre de sa douceur même ; ce sont deux vertus qui ont sucé le même lait, que la douceur [9] et l’humilité [10], elles se sont trouvées bien étroitement unies dans celui qui disait : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 19). De même, en effet, que la présomption naît de l’orgueil, ainsi la douceur ne peut procéder que d’une vraie humilité. Mais Marie ne nous a pas donné une preuve d’humilité seulement, en gardant le silence, elle nous l’a montrée plus clairement encore dans ses paroles. En effet, après avoir entendu l’Ange lui dire : « Le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu » (Lc 1, 35), elle ne trouve rien autre chose à dire sinon qu’elle est la servante de Dieu. Peu après, Élisabeth la voit arriver chez elle et, instruite, à l’instant même où elle entrait, de la gloire singulière de cette vierge, elle s’écrie dans son étonnement : « D’où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne vers nous ? » (Lc 1, 43). Puis elle ajoute en faisant l’éloge de sa voix : « Dès que votre parole a frappé mon oreille, quand vous m’avez saluée, mon enfant a tressailli de joie dans mon sein » (Lc 1, 44). Elle continue ensuite en louant sa foi : « Heureuse, lui dit-elle, heureuse êtes-vous d’avoir cru, parce que les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s’accompliront en vous » (Lc 1, 45). Ce sont là autant d’éloges magnifiques, mais la pieuse humilité de Marie n’en retiendra rien pour elle, elle les reportera tous à celui de qui sont tous les biens qu’on loue en elle. Vous louez la mère de Notre-Seigneur, dit-elle à Élisabeth, mais, pour moi, « mon âme glorifie le Seigneur lui-même (Ibid. 46). » Vous me dites que votre enfant, à ma voix, a tressailli de joie dans votre sein, et moi « mon esprit est ravi de joie dans le Sauveur, mon Dieu ». Quant à votre enfant, il se réjouit et tressaille de bonheur comme l’ami de l’Époux en entendant sa voix. Vous me déclarez bienheureuse parce que j’ai cru ; mais la cause de ma joie et de mon bonheur est dans la bonté même de Dieu, et si désormais « toutes les générations me proclameront bienheureuse », c’est parce que le Seigneur a abaissé ses regards sur son humble et petite servante.

 

Sa foi magnanime

Mais allons-nous nous imaginer, mes frères, que sainte Élisabeth s’est trompée dans le langage que le Saint-Esprit lui-même lui inspirait de tenir ? Gardons-nous en bien. Elle est, en effet, bienheureuse, tout à la fois parce que Dieu l’a regardée, et parce qu’elle a cru [11], car ce dernier bonheur est la consé­quence et le fruit du regard qu’il a jeté sur elle. C’est par un artifice ineffable du Saint-Esprit qui survint en elle, qu’à cette excessive humilité vint s’ajouter, dans le secret de ce cœur de vierge, une telle magnanimité [11] et que ces deux vertus, comme je l’ai déjà dit, de la virginité et de la fécondité, sont devenues comme deux étoiles qui se prêtaient un mutuel éclat, puisque tant d’humilité ne porta aucune atteinte à tant de grandeur d’âme, de même qu’une telle grandeur d’âme ne nuisit en rien à une si grande humilité. En effet, si elle se montre si humble dans l’estime qu’elle fait d’elle, elle ne s’en montre pas moins magnanime dans la manière dont elle croit à la promesse qui lui est faite, et, tout en ne se regardant que comme l’humble servante du Seigneur, elle ne fait aucune difficulté de se croire élevée à l’incompréhensible mystère, à l’admirable commerce, au sacrement insondable de la future maternité de l’homme-Dieu. Tel est, en effet, le privilège de la grâce de Dieu dans le cœur des élus, c’est que, de même que l’humilité ne les rend point pusillanimes, la magnanimité ne les rend point arrogants ; au contraire, ces deux vertus se prêtent un mutuel appui, en sorte que, non seulement la magnanimité n’engendre point l’orgueil, mais elle rend l’humilité même, beaucoup plus grande. On devient par elle, en même temps, bien plus timoré et bien plus reconnaissant envers le distributeur de la grâce, sans toutefois que, par la porte de l’humilité, la pusillanimité puisse s’introduire dans l’âme. Mais, moins on présume de soi-même dans les plus petites choses, plus, en même temps, on se confie en la puissance de Dieu pour les grandes.

 

Son martyre du cœur au pied de la croix

Quant au martyre de la Vierge [12] qui est, comme vous vous le rappelez, la douzième étoile de sa couronne, je le trouve dans la prophétie de Siméon et dans toute l’histoire de la passion de Notre-Seigneur. En parlant de l’enfant Jésus, Siméon dit : « Cet enfant est destiné à se trouver en butte à la contradic­tion, » puis, s’adressant à Marie, il continue : « Et vous, votre âme sera percée d’un glaive » (Lc 2, 34). On peut bien dire, en effet, qu’un glaive a percé votre âme, ô heureuse mère, car ce n’est qu’en passant par votre cœur qu’il pouvait pénétrer dans la chair de votre Fils. Et même quand votre Jésus, le vôtre par excellence, en même temps que le nôtre, eut rendu l’esprit, ce n’est plus son âme qu’atteignit la lance qui, n’épargnant pas même dans les bras de la mort la victime à qui elle ne pouvait plus faire de mal, perça son côté de son fer cruel, mais c’est votre âme elle-même qu’elle frappa. Car, pour lui, son âme n’était déjà plus là, mais la vôtre ne pouvait s’arracher de ces lieux. Sa douleur, comme un glaive violent, a donc traversé votre cœur, et nous pouvons vous appeler, avec raison, plus que martyr, puisque, en vous, le sentiment de la compassion l’emporta si fort sur celui de la passion endurée par le corps.

N’était-ce point une parole plus pénétrante qu’un glaive qui perça, en effet, votre âme et atteignit jusque dans les replis de l’âme et de l’esprit (He 4, 12), que celle-ci : « Femme, voici votre fils » (Jn 19, 26) ? Quel échange ! Jean subs­titué à Jésus ; le serviteur au Seigneur, le disciple au maître, le fils de Zébédée au Fils de Dieu, un pur homme au vrai Dieu ! Comment ce langage n’aurait-il pas percé, comme d’un glaive, votre âme si aimante, quand son souvenir seul déchire nos cœurs de pierre et d’airain ? Ne vous étonnez point, mes frères, si je dis que Marie fut martyre dans le cœur ; il faudrait, pour en être surpris, que vous eussiez oublié que le plus grand crime que saint Paul ait reproché aux Gentils, c’est d’avoir été sans affection (Rm 1, 31). Cette absence de sentiment était loin de se trouver dans les entrailles de Marie, puisse-t-elle être aussi étrangère à ses humbles serviteurs. Si vous me demandez si elle ne savait pas d’avance qu’il devait mourir, elle n’en doutait point, vous répondrai-je ; si elle ignorait qu’il dût ressusciter peu de temps après, je vous dirai qu’elle ne l’ignorait point, qu’elle l’espérait même avec confiance. Et, malgré cela, si vous voulez savoir si elle souffrit de le voir attaché à la croix, ma réponse est qu’elle souffrit beaucoup. Après tout, qui êtes-vous, mon frère, et à quelle source puisez-vous votre sagesse pour vous étonner davantage de voir Marie compatir, que de voir le fils de Marie pâtir ? Il aurait pu souffrir la mort du corps, et elle n’aurait pu ressentir celle du cœur ? Ce fut une charité, en comparaison de laquelle nul ne saurait en avoir une plus grande, qui fit endu­rer l’une au fils ; ce fut une charité aussi à laquelle on ne saurait en comparer une autre, qui fit souffrir l’autre à la mère.

 

Conclusion

Et maintenant, ô Mère de miséricorde, au nom de l’affection de votre très pure âme, la lune qui se tient à vos pieds vous invoque avec les accents de la plus grande dévotion comme une médiatrice entre elle et le Soleil de justice ; que dans votre lumière elle voie sa lumière, et que, par votre intercession, elle mérite la grâce du Soleil qu’elle a véritablement aimé par-dessus tout et qu’elle a orné, en le revêtant d’une robe de gloire, et en lui mettant sur la tête une couronne de beauté. Vous êtes pleine de grâce, pleine de la rosée du ciel, appuyée sur votre bien-aimé et comblée de délices. Nourrissez aujourd’hui vos pauvres, ô vous Notre-Dame ; que les petits chiens eux-mêmes mangent des miettes de la table du Maître ; de votre urne qui déborde, donnez à boire non seulement au serviteur d’Abraham, mais encore à ses chameaux. Car c’est vous qui êtes, en vérité, la fiancée choisie et préparée pour le Fils du Très-Haut, qui est Dieu et béni par-dessus tout dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

 *




[1]  — PL 183, 429-438. Traduction de l’abbé Charpentier in Œuvres complètes de saint Bernard, t. 3, Paris, Vivès, 1866. Nous avons parfois revu la traduction pour la rendre plus fidèle à l’original. Nous avons ajouté les sous-titres.

[2]  — Saint Bernard, comme plus tard saint Thomas d’Aquin, n’osait pas affirmer le privilège de l’Immaculée Conception. Mais il reconnaissait que la génération de Marie fut singulière, et tout son raisonnement tend à conclure à l’Immaculée Conception. S’il fut retenu de l’affirmer, ce fut sans doute pour les mêmes raisons que le Docteur angélique : on ne fêtait pas alors à Rome l’Immaculée Conception, et ceux qui étaient en sa faveur alléguaient parfois de fausses conceptions. Voir notamment fr. Pierre-Marie : « Saint Thomas d’Aquin et l’Immaculée Conception », Le Sel de la terre 52, p. 44-60. (N.D.L.R.).

[3]  — « Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo » Terence, L’Eunuque, I, II, 25.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 70

p. 79-89

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