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Les deux Traditions

 Antoine de Motreff

La revue Vers la Tradition nº 116 (juin-juillet-août 2009) consacre cinq pages à recenser l’étude d’Antoine de Motreff, René Guénon jugé par la Tradition, parue aux Éditions du Sel [1].

L’auteur de la recension, Jean Le-Petit, reconnaît qu’une confrontation entre la « Tradition Universelle au sens où l’entendait René Guénon » et la Tradition catholique, est intéres­sante, « d’autant que l’auteur cite honnêtement – pour les contrer – de nombreux extraits » de l’œuvre de Guénon.

Toutefois, Jean Le-Petit ne comprend pas la définition que nous donnons de la Tradition [2]. Pour lui, il est inadmissible « d’affirmer qu’il existe une partie de la Révélation qui ne figure pas dans les Livres saints ».

Cependant, tout catholique qui a étudié un bon catéchisme sait que la Tradition précède l’Écriture : Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a rien écrit, et il a bien apporté une Révélation. Avant que les Apôtres ne mettent par écrit cette Révélation, elle était donc entièrement orale. Une partie de la Révélation fut ensuite mise par écrit dans les saintes Écritures, mais pas la totalité. C’est pourquoi une partie de la Révélation continue de se transmettre par d’autres moyens (la transmission orale, les témoigna­ges de la liturgie, de l’archéologie, les écrits des Pères et des théolo­giens, etc.).

Jean Le-Petit s’étonne encore que nous reconnaissons l’existence d’une Tradition primitive (la Révélation faite à Adam et Ève) qui a été complétée par la suite dans l’ancien et le nouveau Testaments. « Voilà une idée bien “évolutionniste” dans le droit fil de Teilhard de Chardin ! » nous dit-il. Non point. L’évolu­tionnisme est une erreur, car il professe que le « plus » sort du « moins » (la vie, de la matière ; l’homme, de l’animal, etc.). Mais ce n’est point le cas ici : il y a bien eu un progrès dans la Révélation, dû à une activité de Dieu (le « moins » sort du « plus »). Même dans le nouveau Testament, on voit ce progrès : les Apôtres n’étaient pas capables de tout recevoir lors de la dernière scène, il a fallu attendre la venue du Saint-Esprit (Jn 16, 12-13).

Jean Le-Petit nous explique sa position : « René Guénon enseigne que la Tradition universelle, la Sophia Perennis, était complète dès l’origine, mais que sa compréhen­sion devenait de plus en plus diffi­cile pour l’humanité au fur et à mesure de son éloignement du Pôle originel. »

Il y a bien une part de vérité dans cette position, et c’est ce qui explique le succès du « guénonnisme » : il est vrai qu’il y a eu une Révélation primitive et que celle-ci s’est peu à peu déformée. On en trouve des traces dans presque toutes les reli­gions.

Cette Révélation primitive peut être dite complète dans la mesure où elle aurait été suffisante pour Adam et Ève s’ils n’avaient pas péché. Mais, à cause de la faute originelle, Dieu a envoyé son Fils, et, de ce fait, il a révélé peu à peu bien des nouvelles vérités : une révélation progressive et partielle par les prophètes, une révélation complète et définitive par son Fils et le Saint-Esprit.

Ce progrès dans la Révélation s’explique donc par le fait de l’incarnation, qui fut un progrès dans l’économie du salut. Sans le péché originel, nous n’aurions eu « que » la Révélation primitive, suffisante pour atteindre le ciel dans ces conditions. A cause du péché originel, nous avons Notre-Seigneur Jésus-Christ (« ô bienheureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur », chante la liturgie) et donc tout un progrès dans la Révélation.

Jean Le-Petit s’étonne que nous reprochions à Guénon sa méconnais­sance de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sans doute Guénon parle du christianisme et parfois du Christ [3], mais cela ne l’empêche pas de méconnaître le rôle particulier et unique de Jésus-Christ, le seul qui soit en même temps Dieu et homme. L’in­carnation, c’est tout autre chose que les notions d’« Homme Vérita­ble » et d’« Homme Universel », ou encore que les « Avataras » de l’hindou­isme. Sur ce point, Jean Le-Petit semble partager « l’hébétude [4] » de René Guénon.

La discussion sur les perfections divines est faussée par la mauvaise connaissance que notre contradic­teur possède de la philosophie. Nous lui conseillons la lecture du livre du père Réginald Garrigou-Lagrange, Dieu, son existence et sa nature [5]. Il est important de distinguer les perfec­tions « mixtes » et les perfections « simplement parfaites », comme nous l’avons fait dans notre étude. Les premières (comme la chaleur, la grandeur, etc.) ne se trouvent pas formellement en Dieu, tandis que les secondes (comme l’être, le bien, le vrai, etc.) « nous font connaître posi­tivement quelque chose de Dieu [6] ». René Guénon et sa métaphysique (sur ce point défaillante) méconnais­sent le rôle de ces perfections « simplement parfaites ». Pour Gué­non, le « Principe » est au-dessus de l’être, il n’est pas l’Être premier, il est le Non-être. C’est une erreur : au-dessus de l’Être premier, il n’y a rien, sinon l’ombre de celui qui prétend être supérieur à Dieu. Jean Le-Petit nous reproche de parler d’influence démoniaque dans la métaphysique guénonienne, mais il ne nous explique pas en quoi nous nous serions trompés.

Jean Le-Petit nous reproche encore notre attitude négative vis-à-vis de la franc-maçonnerie : « la Franc-Maçonnerie et l’Église ont œuvré de concert pour couvrir l’Europe de cathédrales », nous dit-il. Non point. La franc-maçonnerie est née à l’époque moderne, quand les corporations de maçons (opéra­tifs) ont été peu à peu infiltrées par des gnostiques rosicruciens. Nous renvoyons à l’article de Christian Lagrave paru dans notre revue [7].

Pour notre part, nous avons proposé ce dialogue aux guénoniens dans un climat serein, sans employer de termes désobligeants, même si nous n’avons pas caché nos criti­ques. Nous devons reconnaître que notre interlocuteur n’a pas su garder le même ton (nous n’avons pas relevé ici les passages discourtois), ce qui est un signe de faiblesse.

 

Jean Le-Petit, « Guénon jugé par la Tradition » in Vers la Tradition nº 116 (juin-juillet-août 2009)



[1]    — Antoine de Motreff, René Guénon jugé par la Tradition, Éditions du Sel, 2008, 112 p., 13 €, en vente dans nos bureaux (ajouter 3 € de port pour la France).

[2]    — « Nous entendons ici par Tradition la parole de Dieu donnée aux hommes, la partie de la Révélation qui n’a pas été mise par écrit dans les Livres saints. »

[3]    — Encore que nous n’ayons pas souvenir qu’il cite une seule fois les Évangiles.

[4]    — « L’hébétude du sens, en matière intellectuelle, implique une certaine débilité de l’esprit dans la considération des biens spirituels » II-II, q. 15, a. 2.

[5]    — Garrigou-Lagrange, Père Réginald, Dieu, son existence et sa nature. Solution thomiste des antinomies agnostiques, 11e éd., Gabriel Beauchesne, Paris, 1950 : voir notamment p. 191 et sq.

[6]    — Garrigou-Lagrange, Père Réginald, Dieu, p. 202. C’est ce que nous avons voulu exprimer par l’expression « perfection positive » employée dans une note et que notre contradicteur nous reproche.

[7]    — Christian Lagrave, « L’action maçonnique en Europe aux 17e et 18e siècles, ses origines, etc. », Le Sel de la terre 68 (printemps 2009), p. 112.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 70

p. 197-199

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