Les saintes, mères des saints (IV)
par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.
Les trois premières parties de cette étude ont paru dans le nº 67 du Sel de la terre, p. 91-104, le nº 68, p. 92-97 et le nº 69, p. 140-156.
Ces textes sont extraits du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (Mesnil-Saint-Loup) entre les années 1881 et 1884.
Le Sel de la terre.
Sainte Célinie, mère de saint Rémi
Il est beaucoup parlé des saintes reines qui ont entouré le berceau de notre nationalité française, sainte Clotilde, sainte Bathilde, sainte Radegonde ; ces grandes chrétiennes ont adouci, par le baume de leurs vertus, le rude caractère des Francs encore barbares : on peut les appeler les mères de la patrie. A côté d’elles méritent une place les saintes femmes qui ont donné le jour à nos grands évêques. Les évêques, a dit un célèbre protestant, ont fait la France comme les abeilles font une ruche, mais ce sont leurs mères qui ont fait les grands évêques. Plusieurs de ces mères sont élevées sur les autels à côté de leurs glorieux fils : telle est, par exemple, sainte Célinie, mère de saint Rémi.
Nous connaissons tous saint Rémi, c’est l’apôtre des Francs, le pontife à la Sainte-Ampoule, le vrai père de notre patrie. Placé par la main de Dieu dans la Gaule-Belgique, il arrêta le torrent dévastateur des Francs et le changea pour ainsi dire en un fleuve paisible ; il saisit le front altier de Clovis, le courba devant Jésus crucifié, le plongea dans les eaux du baptême. En même temps que Clovis sortait des eaux régénératrices, une nation nouvelle surgissait au grand soleil de la chrétienté, armée de toutes pièces pour l’extension du règne de Jésus-Christ. C’était la nation française ; nous avons raison de dire que saint Rémi en est le père.
Ce grand pontife eut pour mère sainte Célinie dont nous parlons, et pour père Émile, comte de Laon, seigneur d’une haute noblesse, mais d’une vertu plus haute encore, qui est louée par saint Sidoine Apollinaire. Il naquit d’abord de leur mariage deux enfants : l’un est saint Principe, qui fut évêque de Soissons ; l’autre eut pour enfant saint Loup qui succéda à son oncle sur le siège de la même ville. Tels furent les pRémiers fruits vraiment saints de cette sainte union. Dieu destinait aux deux époux un fruit plus excellent encore, mais il fallait qu’il vînt par miracle et que tout fût merveilleux à sa naissance.
Emile et Célinie étaient déjà avancés en âge et ne songeaient plus qu’à servir Dieu par la prière et les bonnes œuvres, quand arriva le prodige que nous allons raconter. Dans une forêt voisine de Laon vivait un saint ermite aveugle, nommé Montan, qui priait ardemment pour la cessation des maux, notamment le fléau de la guerre, qui désolaient la Gaule-Belgique. Après une nuit tout entière passée en prière, il eut une révélation. Dieu lui commanda d’aller trouver au château de Laon la pieuse dame Célinie, et de lui annoncer qu’elle aurait un fils, et que ce fils était élu de Dieu pour le salut de tout le peuple. « Ce fils devra s’appeler Rémi, ajouta l’oracle céleste, car il sera le remède aux maux qui affligent la terre. »
Montan alla trouver la bienheureuse dame Célinie. Elle hésitait à le croire, non par manque de foi, mais par humilité et par une sainte retenue. « Comment, disait-elle, étant si avancée en âge, pourrai-je avoir un enfant et l’allaiter ? » Montan lui répondit que lui-même devait recouvrer la vue en se frottant avec quelques gouttes du lait destiné à l’enfant, qu’elle n’hésitât donc en aucune manière de se fier à la toute-puissante bonté de Dieu.
La prédiction se vérifia de tout point. Célinie eut un fils, que, d’après le nom indiqué par le ciel, elle nomma Rémi. Le bienheureux ermite Montan se frotta les yeux avec quelques gouttes du lait de Célinie et il recouvra la vue. Ainsi parut au monde celui qui devait illuminer tout un peuple des clartés de l’Évangile.
Sainte Célinie prit, pour l’aider à élever cet enfant de bénédiction, une pieuse femme nommée Balsamie. Elle aussi est honorée d’un culte public à Reims, sous le nom de la Sainte nourrice ; elle eut un fils nommé saint Celsin. Quelle magnifique effusion de sainteté autour du berceau de l’apôtre des Francs !
Saint Rémi grandit dans cette atmosphère. Il montra tout de suite la maturité d’un homme fait. Il avait à peine dépassé vingt ans, qu’il fut nommé archevêque de Reims ; par un prodige presque sans exemple, il tint ce siège plus de soixante ans. Il nous apparaît comme un de ces hommes rares, dans lesquels la douceur et la force sont en proportion égale, et qui dominent tout par l’ascendant d’une sagesse consommée avant les années.
Sainte Célinie ne vit probablement pas sur terre les grandes choses que Dieu accomplissait par le fils de sa vieillesse ; mais elle les vit du haut du ciel. Elle est honorée à Laon le 21 octobre, jour auquel elle est marquée au martyrologe romain.
Sainte Quiète, mère de saint Jean de Réomay
Le 5e siècle marque dans nos contrées les commencements de la vie monastique. De plusieurs côtés Dieu suscite des hommes puissants, qui d’une main vigoureuse déracinent les ronces de la barbarie, en fraient des chemins de lumière aux générations qui les suivent. Le caractère de ces initiateurs, c’est la force, c’est une mâle austérité, c’est aussi une recherche intelligente des vraies traditions monastiques. Leur œuvre repose sur une base de granit : le temps pourra la compléter, peut-être la retoucher, jamais la détruire, le germe déposé est impérissable. Parmi ces initiateurs, nous saluons saint Jean de Réomay, le père de la vie monastique en Bourgogne.
Il naquit vers l’an 450, trente ans avant saint Benoît, au château de Dijon, sur le sol qui devait produire saint Bernard. Il eut pour père un sénateur de la ville nommé Hilaire, pour mère une pieuse dame nommée Quiète. Ces deux noms sont prédestinés ; le premier signifie joyeux, le second paisible. Joie et paix, ce sont les deux fruits de l’Esprit-Saint : gaudium et pax in Spiritu Sancto, joie et paix dans l’Esprit-Saint [1].
Saint Grégoire de Tours, dans son livre de la gloire des Confesseurs (§ 42), présente le mariage d’Hilaire et de Quiète comme un type d’union chrétienne. Quiète, au dire du saint historien, gouvernait la maison en telle chasteté et pureté tant de l’âme que du corps, qu’elle réalisait vraiment le mot de l’Apôtre : Que le mariage soit honorable et l’union des époux immaculée ! (Hb 13, 4).) Elle eut de son époux deux enfants, dont l’un nous est inconnu ; l’autre est notre saint Jean.
Voici comment le biographe de celui-ci nous retrace ses premières années.
Il eut un père et une mère dont l’âme était fortement attachée à Dieu par les liens d’une crainte religieuse, et d’une piété sans respect humain. Aussi fut-il élevé par eux et vigoureusement trempé dès son jeune âge dans toutes les pratiques de la foi chrétienne. Vivant sous le toit paternel, il ne se permettait aucun écart, et suivait en tout les traces des saints ; il ne se livrait pas à cette dissolution qui provient des repas délicats ou des divertissements excessifs ; tout jeune enfant, il méditait ce que plus tard, parvenu à l’âge d’homme, il devait accomplir. Il reçut une éducation littéraire très soignée, mais nous n’essayerons pas de parler soit de la merveilleuse capacité de son esprit, soit de la douceur de ses rapports avec ses condisciples.
Agé de vingt ans, le saint quitta la maison paternelle, et se retira dans la solitude : puis il chercha une solitude plus profonde et se fixa dans un désert, situé à deux lieues de Semur-en-Auxois, et nommé Réome ou Réomay. Bientôt les disciples affluèrent ; la solitude fleurit comme le lis (Is 35, 1), un monastère s’éleva. Il s’agissait de donner une règle à la communauté naissante. Défiant de lui-même, le saint entreprit un long et périlleux voyage à travers les monastères de la Gaule ; pareil à l’abeille, dit son biographe, il butina sur toutes les fleurs, pour composer son miel : enfin il rapporta à ses frères la règle dite de saint Macaire, qui était considérée en ces temps reculés comme l’idéal de la perfection.
Il crut alors sa tâche finie : pressé de ce besoin d’une vie humble et cachée qui tourmente l’âme des saints, il s’enfuit, et courut s’enfermer dans le très fameux monastère de Lérins. On découvrit sa retraite, non sans peine ; et il fallut que l’évêque de Langres, saint Grégoire, le menaçât du jugement de Dieu, pour qu’il se décidât à reprendre le chemin de son monastère. Il y rentra après huit mois d’absence.
Sa chère mère sainte Quiète, qui l’avait presque pleuré comme mort, vint alors le visiter.
Elle tressaillait, dit l’annaliste, à la pensée de le voir, lui dont elle avait sevré ses yeux depuis si longtemps. Arrivant au monastère, elle se mit à supplier les frères de lui ménager une entrevue avec son fils. Mais le saint, instruit de sa visite, refusa de se rendre auprès d’elle ; car il se rappelait la parole du Seigneur : Celui qui n’aura pas quitté son père et sa mère n’est pas digne de moi. Toutefois, pour ne pas troubler par un mépris apparent la foi d’une telle mère, dont il connaissait l’inébranlable attachement à Jésus-Christ, il consentit à passer devant elle, à s’offrir un instant à ses regards ; de la sorte, il contenta les désirs qu’elle nourrissait, sans laisser amollir par les caresses d’une mère la vigueur de son âme religieuse. Ensuite, il la fit exhorter par ses disciples à purifier de plus en plus l’œil de son cœur, afin qu’ils pussent un jour se contempler l’un l’autre dans la vision de l’éternelle paix ; car, ajouta-t-il, elle devait renoncer à le voir désormais sur la terre.
En lisant un pareil trait, les larmes viennent aux yeux, le livre tombe des mains. Aimable mère ! Admirable fils !
Cependant, le pieux Hilaire vint à mourir.
Nous pouvons, dit saint Grégoire de Tours, conjecturer quels furent le rang et la dignité de ce personnage, d’après son magnifique tombeau en marbre sculpté. Au bout d’un an révolu, son épouse mourut à son tour. Hilaire avait voulu que le tombeau fût assez ample, pour qu’on pût la déposer à ses côtés ; or, tandis qu’on l’y plaçait, il étendit, lui mort depuis un an, le bras droit vers elle, et lui serra le front contre sa poitrine. Le peuple fut saisi d’admiration, et comprit par ce prodige quelles avaient été, durant leur vie, la chasteté, la crainte de Dieu, la dilection mutuelle de ces deux époux qui s’embrassaient ainsi dans le tombeau.
Il est à croire que le peuple, ému par un si touchant miracle, rendit un culte public à saint Hilaire et à sainte Quiète ; toutefois, il ne nous reste sur ce point aucune donnée précise. Nous savons seulement qu’en l’an 1 000, lors de la restauration de l’église Sainte-Bénigne par l’abbé Guillaume, leurs corps reposaient dans la crypte, en compagnie de plusieurs autres saints, tous honorés par l’Église.
Saint Jean de Réomay mourut âgé de cent vingt ans ; il avait encore, dit son biographe, l’œil vif, toutes ses dents, la mémoire aussi fraîche qu’en sa jeunesse. Il se fit à son tombeau d’innombrables miracles. Il est honoré le 28 janvier.
Les martyrologes français mentionnent sainte Quiète avec saint Hilaire le 28 novembre.
Sainte Sylvie, mère de saint Grégoire le Grand
Sur le penchant du mont Cælius, qui regarde le Palatin, s’élève l’église de Saint-André et le monastère du même nom. Ce monastère fut érigé par saint Grégoire le Grand dans son palais paternel ; là se trouve le berceau de l’apostolat de l’Angleterre.
Le voyageur, qui visite ce lieu vénérable, trouve à gauche du péristyle de l’église une porte qui donne sur un petit clos. Il entre, et bientôt il est en présence de trois petites chapelles accolées l’une à l’autre. Celle du milieu est dédiée à l’apôtre saint André, et ornée de fresques admirables représentant son martyre ; celle à main gauche est dédiée à saint Grégoire, celle de droite à sainte Sylvie sa mère.
Dans l’oratoire de saint Grégoire, on voit une table antique sur laquelle il servait de ses propres mains les pèlerins et les pauvres, à laquelle il mérita de recevoir un ange et le Sauveur lui-même. La statue du saint pape se dresse au fond de l’oratoire ; elle est due au ciseau du fameux Michel-Ange, ou du moins elle a été retouchée par lui. La physionomie est grave, douce pourtant ; une colombe est à l’oreille du saint, et lui dicte sa merveilleuse doctrine. Le pèlerin ne quitte pas cet oratoire, sans avoir laissé quelque pièce de monnaie sur la table qui en occupe le milieu.
Il passe de là à l’oratoire de sainte Sylvie ; il y contemple la statue qui est du même ciseau que celle de saint Grégoire. Il y a une touchante ressemblance entre la mère et le fils. Mais il est temps d’ouvrir l’histoire de saint Grégoire et de faire connaissance avec sa sainte mère.
Le mari de sainte Sylvie se nommait Gordien ; il occupait un rang élevé dans la ville de Rome ; il était de la célèbre famille des Anicius qui donna au monde des empereurs et à l’Église saint Benoît. Il eut pour aïeul saint Félix III, pape, et pour sœurs les deux aimables vierges sainte Émilienne et sainte Tharsile. On voit que sainte Sylvie ne pouvait entrer dans une famille à plus juste titre bénie de Dieu et des hommes.
Saint Grégoire vécut quelque temps dans le monde ; il exerçait une charge importante dans la ville, et marchait entouré d’un nombreux cortège, revêtu de la toge patricienne, quand tout d’un coup, de concert avec ses pieux parents, il vendit tous ses biens, et fonda six monastères en Sicile, plus un septième à Rome dans son palais du Cælius où il prit l’habit monastique. En même temps son père Gordien entra, à l’exemple de son aïeul Félix, dans le clergé de Rome, et fut nommé diacre régionnaire ; quant à sainte Sylvie, elle se retira, auprès de la porte Saint-Paul, dans un lieu nommé Cella-nova ; elle y vécut si religieusement, elle y mourut si saintement, qu’après son bienheureux trépas un oratoire y fut construit en son honneur.
Dans sa retraite de la Cella-nova, la sainte n’oubliait pas son fils : chaque jour elle lui envoyait – touchant détail ! – des légumes crus sur un plat d’argent. Or, un jour, saint Grégoire vit venir, sous l’apparence d’un naufragé, un ange qui lui demandait l’aumône. Il lui donna six pièces de monnaie. L’ange revint ; le saint lui donna six autres pièces de monnaie. Retour du pauvre ; alors le saint, n’ayant plus rien, lui donna le plat d’argent de sa mère. Quelque temps après, comme saint Grégoire recevait douze pauvres, un treizième s’adjoignit à eux, visible à lui seul. C’était l’ange : après le repas, il annonça à saint Grégoire qu’en récompense de sa charité, il aurait le souverain pontificat. Ainsi le plat d’argent de sainte Sylvie se trouve mêlé au décret divin qui fit de saint Grégoire un pape, 590-604, le plus illustre peut-être après saint Pierre.
Cette anecdote a je ne sais quel charme tout céleste : on admire dans le saint ces eaux vives d’une compassion inépuisable, mais on en voit clairement la source dans le cœur de sa sainte mère.
Saint Grégoire conserva toujours pour ses parents un culte religieux. Il les fit peindre, ainsi que lui-même, dans le nymphœum ou portique de l’église Saint-André. Son père Gordien était représenté à droite de l’apôtre saint Pierre, sa mère Sylvie à gauche. Nous copions le portrait de cette dernière, d’après un vieil auteur.
Elle avait un voile blanc qui, pendant sur l’épaule droite, était rejeté vers la gauche, et laissait échapper ses deux bras comme de dessous un manteau : sa tunique à plis larges, de couleur cendrée, était ornée d’une double bande, et imitait ainsi une dalmatique. Elle était d’une stature élevée ; elle avait le visage arrondi et blanc, déjà sillonné de rides, et toutefois témoignant encore d’une rare beauté ; ses yeux étaient grands et bleus, ses sourcils médiocres, ses lèvres gracieuses, toute sa figure empreinte de gaieté. Elle portait sur son front la coiffure élevée des matrones, d’une étoffe légère. Elle semblait vouloir de deux doigts de la main droite se munir du signe de la croix ; et dans sa main gauche, elle tenait un psautier ouvert, sur lequel on lisait ce verset du psaume 108 : Vivet anima mea, et laudabit te, et judicia tua adjuvabunt me. Ce qui veut dire : Mon âme vivra, et vous louera, et vos jugements me viendront en aide.
Alentour de cette noble et douce figure, on lisait en exergue : Grégoire à Sylvie sa mère.
Grâce à ce portrait, nous avons sous nos yeux sainte Sylvie. Ce visage respire la dignité romaine, mais toute pénétrée et transfigurée par la suavité chrétienne. Une telle mère méritait d’avoir pour fils le père des nations chrétiennes, saint Grégoire le Grand. Sainte Sylvie est marquée le 3 novembre au martyrologe romain.
Sainte Sigrade, mère de saint Léger
La forte main de saint Rémi avait commencé l’œuvre de la formation de notre France. Mais les instincts sanguinaires des Francs n’avaient pas disparu comme par enchantement sous l’action civilisatrice des évêques. Il fallut de longues années, pour accomplir la transformation définitive de cette race barbare en un peuple chrétien. Et non seulement il fallut du temps ; il fallut encore le sang des martyrs.
Au septième siècle apparaît un grand évêque martyr, saint Léger, vraiment digne d’être appelé, après saint Rémi, le père du peuple franc ; car il le baptisa dans son propre sang. Comme coadjutrice de saint Rémi, nous saluons une grande reine, sainte Clotilde ; comme coadjutrice de saint Léger, nous saluons une autre grande reine, sainte Bathilde. Tous deux eurent pour mère une sainte ; saint Rémi eut sainte Célénie, et saint Léger sainte Sigrade.
Celle-ci était issue d’une famille franque des bords du Rhin, qui était unie par le sang à des maisons régnantes ; elle aurait pour frère Diddon, évêque de Poitiers. Son mari, nommé Bodilon, mourut jeune encore, lui laissant deux enfants, Léger et Guérin, qui tous deux cueillirent la palme du martyre.
Sigrade ne négligea rien pour faire élever Léger dans la science et dans la piété. Après l’avoir fait entrer à l’école du palais, où il profita merveilleusement dans toutes les sciences divines et humaines, elle le confia à son oncle Diddon, qui le forma au service des autels. Nous ne déroulerons pas ici toutes les phases de la vie de notre saint, tour à tour archidiacre de Poitiers, abbé de Saint-Maixent et évêque d’Autun : comme abbé et comme évêque, il fut l’un des plus puissants promoteurs de la règle bénédictine ; appelé dans les conseils de sainte Bathilde alors régente, il ouvrit la série glorieuse de ces hommes d’Église qui, devenus hommes d’État par la force des choses, firent de la France, suivant le mot d’un pape, la tribu de Juda de la chrétienté. L’œuvre de civilisation chrétienne, à laquelle il s’employait, était trop grande pour ne pas rencontrer d’obstacles. Les vieilles passions païennes, la cruauté, la rapine, la luxure, se personnifièrent en Ébroïn qui se posa en rival du grand évêque. Un instant abattu, ce monstre se releva plus farouche et plus puissant ; et alors commença le long martyre du saint.
Il est peu de pages aussi navrantes et aussi sublimes dans l’histoire de l’Église. La ville d’Autun est entourée par les hordes d’Ébroïn ; saint Léger, pour sauver son peuple, sort des portes en habits pontificaux, et se livre à ses ennemis. Ceux-ci le conduisent sur une colline, transformée en nouveau calvaire ; ils lui arrachent les yeux, et fouillent les orbites avec des pointes de fer ; puis ils l’abandonnent, aveugle et sanglant, dans une fosse, pour y mourir de faim. Léger trouve moyen de se réfugier dans un monastère de la campagne. Là, au bout de deux ans, Ébroïn le ressaisit ; après un simulacre de jugement, il fait lapider saint Guérin, son frère : lui-même est traîné sur des cailloux tranchants, on lui coupe les lèvres, on lui déchire le visage, on lui arrache la langue, et, comme par un raffinement de cruauté, on lui laisse la vie. Cependant, de la bouche du saint martyr, privée de langue, sort une voix articulée : chacun accourt pour s’assurer du prodige ; à voir la vénération du peuple, on eût dit, non pas un homme mortel, mais un saint canonisé dont on commençait la translation solennelle.
En cet état de victime, saint Léger ne tenait plus à la terre que par ce lien doux et sacré que Jésus lui-même conserva dans son cœur jusque sur la croix ; il avait une mère, et, durant sa longue agonie, il pensait aux chagrins qui abreuvaient la vieillesse de la vénérable Sigrade, plus qu’à ses propres douleurs. Le tyran Ébroïn l’avait dépouillée de tous ses biens ; maintenant il lui enlevait ses deux fils. Depuis longtemps déjà, elle s’était retirée dans le cloître paisible de Notre-Dame de Soissons, et y vivait humblement sous l’observance régulière. Saint Léger, de ses lèvres mutilées, dicta donc à l’adresse de cette mère l’admirable lettre qui suit.
A madame et très sainte mère Sigrade, doublement ma mère par le sang et par l’esprit, Léger, serviteur des serviteurs de Dieu. Que la grâce et la paix soient avec vous par Notre-Seigneur ! Je remercie Dieu, qui n’a pas éloigné de moi sa miséricorde, mais qui m’a fait entendre une parole de joie et d’allégresse. Trouvant votre consolation en Jésus-Christ, vous avez changé, et avec raison, votre chagrin en joie. Vous avez quitté ce dont il faut se séparer ; vous avez obtenu ce que désirait votre cœur. Dieu a entendu votre prière, il a vu vos larmes, et il vous a séparée de tout ce qui pouvait vous arrêter dans l’acquisition de la béatitude éternelle ; dégagée des liens de famille, libre de toute entrave, vous n’avez plus qu’à vaquer à la prière, à vivre uniquement en Jésus-Christ, pour Jésus-Christ, notre roi, notre rédempteur, la voie, la vérité et la vie. Oh ! heureuse mort qui donne la vie ! Heureuse perte des biens, que compensent les richesses éternelles ! Heureuse affliction, qui apporte la gloire des anges ! Jésus a eu pitié de vous, en prenant les gages de votre sein, en les retirant du monde, en les plaçant dans l’éternité. Vous auriez pu pleurer vos fils comme morts quoiqu’ils vous aient survécu ; maintenant n’ayez pour eux ni inquiétude, ni tristesse. Rendez à Dieu mille actions de grâces : la voilà disparue, la nuit qui obscurcit la paupière de l’âme ; les voilà déposés, les fardeaux de la vie présente. Suivons, suivons le Seigneur ; allons ! sa miséricorde nous précède, courons sans peur au combat, il est fidèle en ses promesses, il nous donnera la victoire.
C’est par de tels accents que l’âme du martyr allait se verser dans l’âme de sa sainte mère. Quel spectacle ! De ses yeux aveugles, le saint fixe déjà les clartés éternelles ; ses lèvres mutilées entonnent l’éternel Alleluia. Cette lettre nous révèle aussi la hauteur de foi dans laquelle vivait sainte Sigrade, et de quel pur amour elle avait toujours aimé ses enfants.
Saint Léger survécut encore deux ans aux ruines de son corps ; il les passa à Fécamp, parmi des vierges bénédictines, priant et prêchant. Après ce nouveau répit, Ébroïn reprit sa victime ; et le saint, conduit dans une forêt sauvage, y eut la tête tranchée le 2 octobre 678.
Quant à sa sainte mère, elle s’endormit paisiblement, plus qu’octogénaire, au monastère de Soissons ; sa fête est marquée le 4 ou le 8 août dans les martyrologes français. Les bénédictines de Notre-Dame de Soissons la célébraient sous le rite double.
Sainte Agie, mère de saint Loup de Sens
Vers la fin du 6e siècle, vivaient, dans un château voisin d’Orléans, situé sur les bords de la Loire, deux saints époux, Betton et Austrégilde. Ils étaient rattachés par les liens du sang à la race des rois mérovingiens. Mais leur piété les rendait plus recommandables encore que leur noblesse.
Austrégilde était née de pieux parents, Pasteur et Ragnoarde ; dès son enfance, elle avait montré une âme si belle et si pure, qu’un oncle, dont le nom et la qualité nous sont inconnus, avait changé son nom germain en un doux nom grec, Agie, qui signifie la sainte. On l’appelait donc Agie. Betton, son époux, ne lui cédait guère en sainteté. Car l’histoire nous apprend que tous deux furent avertis par une révélation divine qu’ils allaient mettre au monde un enfant de bénédiction qui serait par la suite évêque et grand serviteur de Dieu.
Cet enfant naquit vers l’an 573 au château paternel, et fut nommé Loup à son baptême. Ce nom était alors fréquemment imposé aux enfants ; peut-être fut-il donné à notre saint, en raison de la vénération qui entourait saint Loup, évêque de Troyes, mort en 478. Comme son glorieux homonyme, le fils de Betton et d’Agie devait être un agneau par sa douceur, et un pasteur par sa dignité et sa sollicitude pour les âmes.
Sainte Agie voulut être tout à fait mère de l’enfant béni qu’elle avait reçu de Dieu, et à cette fin elle le nourrit elle-même de son lait, faisant passer en lui et sa propre vie, et la piété qui de son cœur coulait avec le lait dans le cœur de son enfant. Dès qu’il fut en âge d’être envoyé aux écoles, ses parents le confièrent à de pieux et sages maîtres ; et alors, suivant un ancien biographe, la lampe de la céleste grâce commença à resplendir en lui de telle sorte qu’il effaçait tous ses condisciples ; déjà s’épanouissait en son âme la fleur de la sagesse, et s’épanchait de ses lèvres un ruisseau d’éloquence.
Austrégilde, ou plutôt Agie, avait deux saints frères : l’un était saint Aunaire, évêque d’Auxerre, que Dieu avait décoré du don des miracles ; l’autre était Austrène, évêque d’Orléans, que tous les biographes nomment saint et bienheureux. Ces deux évêques suivaient des yeux du cœur les progrès de leur neveu dans la science et la vertu ; ils songèrent bientôt à le dédier au service des autels. Nous pouvons nous représenter la chère sainte Agie, accompagnée de Betton son époux, offrant son enfant aux prélats ses oncles ; c’était une assemblée de saints. L’enfant fut attaché à l’église d’Orléans ; là il grandissait sous les yeux de Dieu et sous les yeux de sa mère.
Bientôt, la bonne odeur de ses vertus se répandit si loin que la ville de Sens, veuve du saint archevêque Artémius, le réclama à grands cris. Il dut accepter le fardeau de l’épiscopat : c’était en l’an 609, il avait environ 26 ans. Quelques auteurs ont cru que sa sainte mère était morte vers l’an 600. Mais il paraît certain qu’elle vivait encore, tandis que notre saint Loup était archevêque. Nous en avons une preuve dans l’anecdote suivante ; pleine d’un charme naïf, elle nous montrera tout ensemble la charité de la mère et celle du fils.
Un certain jour que saint Loup donnait un repas, et qu’il n’y avait plus de vin parce qu’il avait tout distribué aux pauvres, l’échanson lui fit connaître cette pénurie. Mais lui, se confiant au Seigneur, se mit à dire devant tous ceux qui étaient là : « Je crois que mon Seigneur Jésus-Christ, qui nous avertit dans le saint Évangile de considérer comment Dieu nourrit les oiseaux du ciel sans qu’ils moissonnent et entassent dans les greniers, nous enverra bientôt la consolation de pouvoir faire la charité tout à notre aise. » A peine avait-il achevé ces paroles, que se présenta un envoyé de sa mère ; cet homme venait lui annoncer qu’il lui amenait de sa part vingt chariots chargés de cinq cents mesures de vin, lesquels étaient aux portes de la ville. Alors le saint, en qui reluisait manifestement l’esprit de prophétie, confirmé dans sa confiance et touché jusqu’aux larmes, se mit à prêcher les assistants ; il les exhorta à espérer plus fidèlement au Seigneur, et commanda qu’on fît des distributions de vin plus fréquentes.
C’est ainsi que sainte Agie faisait l’aumône, par les mains de son cher fils, avec une magnificence vraiment royale ; elle avait trouvé le secret de donner tout à la fois à son fils, aux pauvres et à Dieu ; elle contentait ainsi du même coup tout l’amour de son cœur.
Nous ne connaissons pas d’autres détails sur la vie de notre sainte ; nous ignorons l’époque précise de sa mort. Nous savons seulement qu’elle fut la vénération des peuples pour sa douce mémoire.
Touchant spectacle ! Le château seigneurial qu’elle habitait sur les bords de la Loire fut converti en une abbaye de vierges bénédictines ; là fut élevée une église à saint Loup son fils ; là elle était honorée d’un culte public ainsi que saint Betton, son époux. Toutefois, ses reliques furent transportées par Robert le Pieux dans l’église Saint-Aignan d’Orléans. Quand les protestants ravagèrent les deux églises Saint-Loup et Saint-Aignan, le précieux corps de sainte Agie et le culte de saint Betton disparurent dans la tourmente. Mais le culte de sainte Agie survécut à la perte de ses reliques. On continua à faire sa fête dans l’église Saint-Aignan, sous le rite double, le 22 juin ; en 1674, nous la trouvons dans le bréviaire diocésain, le 13 juin. Quelques martyrologes la mettent le 9 octobre. Aujourd’hui, le nom de sainte Agie figure avec honneur dans les leçons de la fête de tous les saints du diocèse d’Orléans, qui se célèbre le premier dimanche d’août.
C’est avec amour que nous dédions ces quelques lignes à sainte Agie et à saint Loup, son fils. Nous n’avons garde d’oublier que Notre-Dame de la sainte Espérance a voulu poser son pied virginal sur un humble coin de terre relevant de Monseigneur saint Loup de Sens. A ce titre, saint Loup nous est doublement cher ; et nous aimons aussi chèrement sainte Agie, qui nous l’a donné, en le donnant au monde et à l’Église de Dieu.
(à suivre)
[1] — Rm 14, 17 : Iustitia et pax et gaudium in Spiritu Sancto.
Informations
L'auteur
Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 150-160
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