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Un combattant de la foi :

Mgr Louis-Gaston de Ségur (1820-1881)

 

par le frère Pierre-Marie O.P.

 

Le frère Pierre-Marie a donné cette conférence dans le cadre Journées Jean Vaquié en 2009 (journées d’études organisées près de Nantes chaque année depuis 2004 le troisième week-end de juillet [1]).

Le Sel de la terre

 

 

Nous voudrions évoquer dans ces quelques pages une sympathique figure du catholicisme français au 19e siècle, Louis-Gaston de Ségur (1820-1881). Nous nous attacherons surtout au combat du prélat pour la défense de l’Église vis-à-vis de ses ennemis, extérieurs et intérieurs. Nous verrons qu’il ne fut pas mené à ce combat par sa famille (encore qu’elle fût une famille de militaires !), ni par sa formation scolaire. Ce fut le contact avec Rome, la Rome éternelle, qui l’orienta dans cette direction.

 

La formation d’un combattant

Disons un mot de la famille de Mgr de Ségur, tant du côté paternel que du côté maternel, pour comprendre les influences qui ont joué sur lui. Il reçut indubitablement de ses aïeux une ardeur guerrière, mais pas précisément pour la défense de l’Église vis-à-vis de la Révolution.

Nous parlerons aussi brièvement de sa formation scolaire et universitaire, et nous verrons que ce n’est pas là non plus qu’il fut formé à la lutte contre la Révolution.

 

Les ancêtres paternels

Du côté paternel, Ségur est « un nom antique qui remonte aux croisades [2] » Vers 1000, un Ségur guerroie dans le Sud-Ouest contre Guy le Noir [3]. Parmi les ancêtres plus immédiats de Louis-Gaston, notons François, gentilhomme de Henri IV, Daniel, gentilhomme de Louis XIII, Henri-Joseph, lieutenant-général et sénéchal de Foix, Henri-François (1689-1751) mousquetaire et grand militaire.

Henri-François épousa Philippe-Angélique de Foissy, fille naturelle du Régent (petit-fils de Louis XIII) et de Christine Desmares, comédienne. Ils eurent pour fils Philippe-Henri (1724-1801), dont un bras fut arraché par un boulet sous les yeux de son père en 1747 et qui devint ministre de Louis XVI et maréchal de France. 

Le fils de Philippe-Henri, Louis-Philippe (1753-1830), futur arrière-grand-père et parrain de Louis-Gaston, fut lui aussi militaire. A la fin du règne de Louis XV, il fut mêlé à un complot contre la monarchie inspiré par les idées sulfureuses de dom Deschamps [4], ce qui lui valut quelque temps de prison. Colonel à 29 ans dans l’armée de Rochambeau, il fut envoyé par la Constituante comme député à Rome pour faire accepter la Constitution Civile du Clergé par le pape.

Il fut également conseiller d’État, sénateur, grand-maître des cérémonies sous Napoléon, académicien, maçon au 33e degré dans le Rite Écossais Ancien et Accepté. Le propre frère de Louis-Gaston, Anatole, dit de son arrière-grand-père qu’il était rousseauiste et déiste. Il avait épousé Antoinette d’Aguesseau, petite-fille du chancelier [5].

Ce Louis-Philippe eut deux fils : Octave (1779-1818) et Philippe (1780-1873). Octave, grand-père de Louis-Gaston, était l’aîné. Il fut sous-préfet lors du consulat et malheureux en ménage. Il quitta clandestinement sa femme en 1804, se battit en Espagne sous un faux nom, revint et se suicida en 1818. II avait épousé sa cousine germaine, Marie-Félicité-Henriette d’Aguesseau, qui fut dame du Palais de Joséphine.

Philippe (1780-1873) frère d’Octave, grand-oncle de Louis-Gaston (et qui lui servit en quelque sorte de grand-père du fait de la fin prématurée et tragique d’Octave), fut général d’Empire, aide de camp de Napoléon et l’écrivain de la campagne de Russie [6].

Eugène (1798-1863), fils d’Octave et père de Louis-Gaston, fut page de Napoléon, puis servit Louis XVIII. Grâce à l’entremise de Mme Swetchine, Russe convertie au catholicisme et amie de la famille Ségur, Eugène épousa en 1819 Sophie Rostopchine, qui allait être immortalisée comme la « comtesse de Ségur ».

On le voit, les Ségur sont une famille de militaires et d’hommes de lettres. Ils ont servi un peu tous les régimes. Montalembert, un cousin qui avait quelque raison de noircir le tableau [7], a dit : « Les Ségur sont des courtisans [8]. »

 

Les ancêtres maternels

Du côté maternel, les Rostopchine descendent en ligne directe de Gengis Khan. Le comte Fédor Rostopchine (1763-1826), lieutenant-général puis ministre des Affaires étrangères de Paul 1er, défendit Moscou contre Napoléon et fut l’auteur (au moins moral) de l’incendie de la ville ; il incendia lui-même son château de Voronovo. Malgré la réussite de son plan, il fut mal vu du Tsar et s’exila en France en 1817. Il était surnommé « papa-boum » par ses petits-enfants (est-ce en raison de l’incendie de Moscou ?).

La comtesse Rostopchine (née Catherine Protassov) s’était convertie au catholicisme en 1814, en même temps que sa fille Sophie, mais pas ses autres enfants. La comtesse Rostopchine « avait étudié la religion dans les ouvrages originaux des Pères de l’Église et lu les Écritures dans la langue hébraïque [9] ». Elle avait appris le « latin et l’hébreu pour remonter aux sources de la Révélation [10] ». Elle « faisait matin et soir une heure d’oraison [11] ».

Sophie, leur fille, naquit le 19 juillet 1799, et fut baptisée et confirmée le jour-même, selon l’usage de l’Église grecque. Elle eut pour parrain l’empereur lui-même, dont le comte était alors le favori.

 

L’enfance

Louis-Gaston, le fils aîné d’Eugène et Sophie de Ségur, vit le jour le 15 avril 1820. Il fut baptisé le surlendemain. De sa première enfance retenons quelques traits.

Ses deux premières années furent un peu difficiles. Il parla tard, riait rarement, semblait souffrir de la sévérité de sa grand-mère paternelle qui lui pinçait l’oreille jusqu’à y causer une plaie.

Mais tout changea lorsqu’il arriva aux Nouettes (1822), propriété en Normandie (près de l’Aigle) offerte par le grand-père Rostopchine à Sophie. Cette maison joua un grand rôle dans sa vie. Il s’y épanouit, et quand sa mère la vendit en 1872, il se sentit déraciné.

Il fut mis en pension à l’âge de 6 ans à Fontenay-aux-Roses, dans un établissement dirigé par un M. Morin. On y conduisait les enfants par l’émulation plus que par les punitions. Le site était beau, on y respirait un bon air. Mais la Comtesse en laisse une « caricature effroyable [12] » dans ses romans (notamment dans Un bon petit Diable).

La pension était officiellement catholique. En fait l’enseignement religieux y tenait « si peu de place qu’on peut hardiment le déclarer nul ». Louis-Gaston fit sa première communion le 16 juin 1833. L’année qui suivit, raconte-t-il, « personne ne nous dit de faire nos Pâques ».

Nous n’étions pas impies au collège, dira‑t‑il, mais nous étions indifférents, vivant (et encore pas tous) dans une certaine honnêteté naturelle [13].

Il apprit dans cette pension à exercer la compassion envers les malheureux, grâce à un petit comité de bienfaisance fonctionnant parmi les élèves. On garde le souvenir de ce qu’un jour il accepta de se faire arracher une dent afin de donner à un pauvre les 10 francs qu’on lui promettait pour cela.

Cette école bénéficiait aussi, pour apprendre le latin, d’une excellente méthode mise au point par M. Ordinaire, recteur de l’Académie de Besançon, méthode « qui a l’avantage de n’occuper l’élève que cinq heures par jour [14] ».

Il s’exerçait aussi au dessin, avec un talent pour la caricature, ce qui lui valut de nombreuses punitions. Un jour, il fut mis en retenue pour avoir dessiné son professeur se noyant dans un bocal de vinaigre.

Sa famille ne compensa pas le manque de religion du collège, sa mère s’étant laissée aller par l’influence du milieu « libéral pour ne pas dire plus [15] ». Toutefois, malgré les déficiences de cette éducation, au témoignage d’un de ses neveux, Gaston a gardé sa pureté.

A quinze ans il quitte Fontenay pour le Collège Bourbon, où il continue d’être pensionnaire. Il écrit à sa mère :

Pourquoi faut‑il que je sois encagé dans cette abominable pension ? […] Dieu merci, tout cela va bientôt changer, et je vais tirer mon coup de chapeau à tous les pensionnats, et collèges, et professeurs, et pédants présents, passés et futurs ! Heureuse époque où la cage de l’oiseau sera ouverte ! Et heureux oiseau qui pourra jouir en plein de la liberté [16] !

Enfin, il est reçu bachelier le 9 février 1838. Le baccalauréat de cette époque consistait en une interrogation orale qui ressemblait à une classe.

 

La conversion, la jeunesse

A 18 ans, après son bac, il passe des vacances en compagnie de sa grand-mère Rostopchine, austère, pieuse (comme nous l’avons déjà signalé) et charitable envers les pauvres.

Sous son influence, il lit l’Introduction à la vie dévote, ce qui le conduit à faire une confession générale et une fervente communion de conversion. Pendant quelque temps, il se livre même à des excès d’austérité qui inquiètent ses proches. Il hésite quant à la vocation, mais il lui manque un guide spirituel pour le conseiller. Il se décide alors à faire des études de droit et passe sa licence en 1841.

Il m’a fallu quinze ans pour me défaire complètement de ces idées et de ces impressions que nous avait laissées cette fatale Université. A chaque instant, je me surprenais avec mes préjugés sur l’Église, sur les miracles, sur la vie des saints, etc. Seul mon séjour à Rome pendant quatre ans comme auditeur de Rote a pu en faire disparaître les dernières traces [17].

Il fréquente en même temps l’atelier de peinture de Paul Delaroche. Il avait des aptitudes indéniables pour cet art (il obtint une médaille d’or), mais sa famille ne lui permit pas de s’y livrer à fond. Il garda cependant quelques maladresses de dessin, car il ne voulut pas dessiner des « nus » comme on le fait dans ce genre d’écoles.

Il exerce de plus en plus la charité envers les pauvres dans la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul [18] de Saint-Sulpice dirigée par Jean-Léon Le Prévost (1803-1874), futur fondateur des Frères de Saint-Vincent-de-Paul. Dans cette Conférence, on fait la visite des pauvres, celle des malades dans les hôpitaux, et on s’occupe d’un patronage de 80 enfants. Il s’y lie d’amitié avec le futur père Olivaint (martyr de la Commune).

 


Premier séjour à Rome, vocation

 

En 1842 son père le fait nommer à Rome comme attaché à l’ambassade de France. Ce séjour sera un tournant dans sa vie : il va s’engager au service de l’Église, et commencer à s’imprégner de l’esprit romain. Trois jours après son arrivée dans la Ville éternelle, il est présenté au père de Villefort, la « providence des Français » à Rome, père « qui a l’air très bon et pas du tout Jésuitique [19] ». Il fait aussi connaissance de l’abbé Véron et du futur abbé de Cazalès, très dévoués aux pauvres. Il reprend son apostolat auprès des pauvres.

Son entourage remarque sa gaieté et note même une propension au fou rire (qu’il tient de sa mère) dans les réunions mondaines.

Il est impressionné par le pape (Grégoire XVI) qui le reçoit en audience, marqué par un voyage à Assise (où il fit connaissance des capucins), et à Lorette.

Sa vocation mûrit, à Noël 1842 il fait le vœu de chasteté dans les mains du père de Villefort, et celui de se préparer sans tarder à la prêtrise.

La nouvelle déclenche une tempête dans sa famille. Les émotions de sa mère à sa vocation mettront cinq ans à se calmer : elle est « quasi désespérée » le jour où il quitte les Nouettes pour le séminaire, à l’automne 1843.

 

Séminaire Saint-Sulpice 1843-1847

Son père, pour une raison que nous ignorons, s’opposa à ce que Gaston fît ses études à Rome, comme c’était son souhait. Il alla donc au séminaire de Saint-Sulpice : un an à Issy et trois ans à Paris.

Le règlement : une heure d’oraison le matin, silence en dehors de deux récréations, etc. Il ne manqua jamais volontairement au règlement, contrairement à Ernest Renan, son condisciple à un an près.

Le manuel de philosophie qui était utilisé au séminaire était la Philosophie de Lyon de Valla, qui proposait un cartésianisme mitigé faisant appel à la raison et au bon sens.

Les maîtres du séminaire étaient pieux, savants, mais peu doués pour la métaphysique. Laloux, par exemple, le professeur de théologie, parle des « rêveries » d’Aristote.


Dans l’ensemble, les professeurs étaient encore gallicans, avec une réaction, notamment chez certains séminaristes comme Joseph-Marie Timon-David et Louis-Gaston. Au séminaire, il fit une caricature représentant la lutte des deux partis, caricature qui fut offerte pour sa fête à M. Gallais,  principal défenseur du gallicanisme, et l’adversaire de Timon-David.

Ces maîtres exigeaient le renoncement, y compris au goût de l’étude, ce qui explique peut-être que Mgr de Ségur ne sera jamais vraiment théologien. Notons cependant qu’il aimait beaucoup saint Thomas d’Aquin. Pie IX, plus tard, le chargera d’une mission : préparer les évêques de France à lui demander de déclarer saint Thomas patron des études philosophiques et théologiques, de toutes les maisons d’enseignement et d’éducation catholiques dans le monde entier. Mgr de Ségur écrivit une lettre enthousiaste à l’archevêque de Toulouse, mais … n’obtint pas de réponse [20].

Dès son séminaire, Louis-Gaston avait pris comme devise : « Mihi vivere Christus est, que je sois tout conforme à Jésus-Christ », qui deviendra bientôt : « Soyez Jésus en tout, partout et toujours. »

Il continuait aussi son apostolat auprès des pauvres.

On peut dire que Mgr de Ségur a puisé en partie sa piété et son amour des âmes au séminaire, mais, en dehors de ses joutes en récréation, il ne fut pas formé à la lutte contre les ennemis de l’Église, notamment contre le libéralisme, l’âme de la Révolution.

 

 

Premières années de sacerdoce

Ordination

En 1846, il doit interrompre quelque temps le séminaire à cause de ses yeux (première annonce de sa cécité). Il en profite pour faire un voyage en Suisse et en Italie avec son frère Anatole et son ami l’abbé Véron.

Le 18 décembre 1847, il est ordonné prêtre par Mgr Affre (qui tombera six mois plus tard sur les barricades). Le lendemain, il dit sa première messe à la chapelle de la sainte Vierge lui demandant de lui envoyer, « comme grâce spéciale et bénédiction de son sacerdoce, l’infirmité qui le crucifierait le plus, sans nuire à la fécondité de son ministère ».

Le lendemain de son ordination, il dit sa première messe à la chapelle de la sainte Vierge à Saint‑Sulpice, avec une foi et une dévotion qui touchèrent jusqu’aux larmes tous les assistants. Combien leur émotion eût été plus vive encore s’ils avaient su ce que lui-même a confié depuis à des amis qui gardèrent longtemps son secret ? C’est qu’en célébrant cette première messe, en tenant pour la première fois dans ses mains le corps de Jésus-Christ, il avait demandé à la sainte Vierge Marie de lui envoyer, comme grâce spéciale et bénédiction de son sacerdoce, l’infirmité qui le crucifierait le plus, sans nuire à la fécondité de son ministère. La perte de ses yeux, arrivée sept ans plus tard, fut, comme on le verra, la réponse fidèle et parfaite de la Mère de Douleurs à cette sublime prière [21].

 

Communauté de la rue Cassette

Quelques mois après son ordination, il s’installe au 32 rue Cassette avec quatre confrères : les abbés Gay [22], de Conny [23], Gibert et de Girardin.

L’abbé de Ségur est très pris par les confessions et la direction spirituelle, les abbés de Conny et Gibert par les œuvres ouvrières avec Armand de Melun (1807-1877).

On se réunissait pour l’oraison (une heure), la conférence spirituelle du mardi et les repas.

C’est le père Jacob Libermann, devenu en 1848 supérieur de la Congrégation du Saint-Esprit, qui donne habituellement les conférences du mardi (mises sous le patronage de saint Jean l’Evangéliste), auxquelles assistent une quinzaine de prêtres. Le but est de favoriser l’esprit de foi et d’oraison, et de former au ministère, notamment au service des pauvres. Le père Libermann dénonce l’hérésie de l’action, met en garde contre le manque de charité entre ecclésiastiques. On compte 47 conférences en 16 mois.

Parmi les membres de ces conférences, on compte les pères Alphonse Ratisbonne (1814-1884, converti à Rome en 1842 et ordonné prêtre en 1848) et Pierre-Louis Frédéric Levavasseur (1811-1882, supérieur de la Congrégation du Saint-Esprit en 1881).

 

Apostolat populaire

Rapidement l’appartement de l’abbé de Ségur devient le rendez-vous de la jeunesse (des rues) du quartier.

Sa méthode d’apostolat ? Il questionne les mendiants sur leur religion, se mêle au groupe de joueurs de billes (des « garçons de la pire espèce ») et repère les gamins les plus joyeux et les plus ouverts…

Il y avait plus que de la sympathie, il y avait de véritables ressemblances entre ce jeune homme de noble race et le jeune ouvrier parisien. Comme l’enfant de Paris, l’abbé de Ségur avait la franchise, l’élan du cœur, la promptitude de conception, la familiarité joyeuse, le don de la plaisanterie, le trait qui fait rire à côté de celui qui va droit au cœur et qui fait pleurer [24].

Bientôt, ne pouvant y suffire, il fait appel aux Frères des Écoles chrétiennes : ce fut la première œuvre, celle des catéchismes de la rue de Fleurus, animée par le frère Asclépiodote.

Après les premières communions, repas rue de Cassette : « Je n’ai pris part à aucun festin qui ait valu ces repas-là » dira l’abbé de Conny.

 

Le patronage de la rue du Regard

Jean-Léon Le Prévost [25] fonde en 1845-1846 avec Clément Myionnet (1812-1886) et Maurice Maignen (1822-1890) le patronage de la rue du Regard (au nº 16). Le but était de placer les enfants chez des maîtres sûrs, de les surveiller pendant leur apprentissage, d’ouvrir des écoles du soir, et de les réunir le dimanche.

L’abbé de Ségur fut choisi pour assurer la formation spirituelle. Il avait l’art de captiver par des histoires et d’élever à une vraie piété, sachant au besoin se faire respecter.

On garde un souvenir particulier de la première retraite en 1848, peu après la révolution. Entre les instructions, les garçons envahissaient l’appartement de l’abbé de Ségur : « Ne craignez rien, c’est ma retraite qui passe », disait-il aux voisins étonnés du tapage.

 

« L’œuvre des gâteaux »

Bientôt il fallut s’occuper aussi des ouvriers issus du patronage : ce fut « l’œuvre des gâteaux », qui groupait les ouvriers après le départ des apprentis à 18 h. Ils furent le noyau du futur cercle Montparnasse, type et modèle des 400 cercles fondés en trente ans : « Nous réclamons Mgr de Ségur comme notre fondateur » dira Maurice Maignen en parlant des cercles catholiques d’ouvriers.

 

« L’œuvre de la Sainte-Famille »

Fondée en 1844 par Le Prévost, cette œuvre réunissait et aidait les familles visitées par la société de Saint-Vincent de Paul. L’abbé de Ségur fut le prêtre-directeur de la Sainte-Famille de Saint-Lazare, et aussi un bon quêteur.

 

Apostolat militaire

Avant de mourir, Mgr Affre avait recommandé l’abbé de Ségur au Ministère pour qu’il soit nommé aumônier des prisonniers militaires de l’Abbaye, ce qui fut fait. Tous les huit jours, l’abbé de Ségur s’y rend pour une instruction et des confessions.

Il assiste notamment les assassins du général Bréa en mars 1849. Il avait gagné la sympathie des quatre assassins en leur faisant envoyer des victuailles. Deux furent graciés grâce à lui (condamnés au bagne, ils restèrent en correspondance avec lui) et deux furent exécutés.

Il participe aussi à l’École des missions, cercle de militaires, où il réunit environ 150 hommes pour des causeries.

J’ai profité de l’occasion pour leur dire, entre autres choses mystiques, de ne pas se griser, vu que le dix-neuf vingtièmes de mes pauvres abbés de l’Abbaye sont entrés et entrent dans les ordres par ce moyen [26].

 

Début d’écrivain

Au bout de deux ans, il tombe gravement malade d’épuisement. On lui impose six semaines de repos. Répondant à une demande, il en profite pour écrire un opuscule : Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion.

M. de Champagny, futur académicien, déconseille la publication de cet ouvrage « sans portée, comme on en voit éclore tous les jours pour achever, hélas, de justifier la réputation d’ennui des bons livres ».

La comtesse de Ségur, indignée, finance elle-même la publication : en 1891 on aura vendu 1 200 000 exemplaires, avec la 211e édition…

Il ajoutera, dès lors, à son ministère, des travaux d’écrivains, ce qui donnera matière à seize gros volumes, sans compter les articles de journaux et de revues.

 

Les Petites Lectures

La Société de Saint-Vincent-de-Paul le sollicite alors pour fonder une revue populaire que réclamaient ses conférences. Les Petites Lectures, bimensuel lancé en avril 1851, tiraient à 35 000 exemplaires huit mois plus tard.

Cette revue contient un article de fond (de l’abbé de Ségur ordinairement), des conseils de santé du docteur Jules Massé, des renseignements utiles pour les ouvriers, des histoires, des mots d’esprit

Il continuera d’y collaborer même aveugle. En 1855 il en est encore le principal rédacteur, et la revue tire à 60 000 exemplaires.

Les premières années de sacerdoce de Mgr de Ségur ont fait croître en lui la charité et la piété. Il s’est découvert un talent d’écrivain populaire. Toutefois, il faudra un second séjour à Rome pour qu’il dévoile toute sa capacité de « combattant de la foi ».

 

 

Deuxième séjour à Rome

Nomination à la Rote

« La clairvoyance, surtout la clairvoyance politique, ne fut jamais la qualité maîtresse de Mgr de Ségur ; il avait l’âme trop entièrement bonne pour ne pas être naïf » écrira son neveu, Jean de Moussac [27]. C’est ainsi que Louis-Gaston (comme beaucoup d’autres catholiques de son époque, dont Louis Veuillot) s’illusionna sur Napoléon III et salua en lui, après son coup d’État, un « nouveau Charlemagne ».

Napoléon III, de son côté, connaissait la franchise du jeune abbé et il décida de le nommer auditeur de la Rote, en quelque sorte son correspondant à Rome pour les affaires ecclésiastiques : il savait que, par lui, il serait exactement renseigné.

La Rote était le plus haut tribunal de Rome, une sorte de Conseil d’État. Il comprenait traditionnellement un représentant de la France, de l’Autri­che, de l’Espagne, des diverses provinces de l’Italie : au total douze membres.

L’auditeur de la Rote était un prélat attaché à la personne du pape, en contact avec les plus hauts représentants de la hiérarchie. Cette prélature était considérée à Rome comme la première après le cardinalat. Les auditeurs de la rote, à la fin de leur service, recevaient la pourpre avec le titre d’archevêque.

L’abbé de Ségur hésite, mais ses amis le pressent d’accepter. Il va consulter Mgr Pie à Poitiers, sur la manière de remplir cette fonction. Ce fut le début d’une grande amitié entre les deux ecclésiastiques. Plus tard Mgr de Ségur, devenu aveugle, viendra presque chaque année prêcher la retraite au séminaire de Montmorillon.

A son arrivée à Rome (mai 1852), l’abbé de Ségur est accueilli par son cousin Mgr de Mérode [28], qui le conduit immédiatement, sans lui laisser le temps de se changer et de se restaurer, chez Pie IX. Celui-ci le reçoit à bras ouverts et le prend en grande affection. Il le recevait à toute heure sans lettre d’audience, par les escaliers secrets [29], ou encore le soir, par la porte des familiers. Quand il se promenait dans les jardins du Vatican, il cueillait de sa propre main les plus beaux fruits pour les envoyer al signor de Ségur.

Louis-Gaston, désormais Mgr de Ségur, séjourne à Rome de mai 1852 à janvier 1856. Il commença ses fonctions en janvier 1853, car il lui fallut huit mois pour se former. Il logeait au palais Brancadoro, place Colonna, servi par une suite de domestiques aux armes des Ségur et de France.

Mgr de Ségur reprend son apostolat auprès des pauvres et des enfants, avec les Frères des Écoles chrétiennes de la Fontaine-Trévi [30]. Il s’occupe aussi des soldats, avec Mgr Bastide, aumônier des troupes françaises.

Il groupe autour de lui quelques jeunes prêtres (dont Jules Hugo, neveu de Victor) pour vivre une vie de communauté comme à Paris. Le trio Mérode-Bastide-Ségur fut bientôt célèbre à Rome.

 

Le diplomate

Lors de son entrevue avec Napoléon III au moment du départ, l’empereur avait évoqué une modification du code civil (sur le point du mariage) pour l’harmoniser avec le code canonique.

Plus tard il demanda secrètement à Mgr de Ségur de solliciter son sacre auprès du pape. Ce dernier mit comme condition la suppression des articles organiques ajoutés indûment par Bonaparte aux dix-sept articles du concordat. « C’est du bois mort que le pape vous demande » écrivait Mgr de Ségur à l’empereur. S’en suivirent quatre ans de négociation… sans résultat !

« Les Tuileries seront ultramontaines jusqu’au sacre, s’il a lieu, avait écrit le cardinal Pie (plus réaliste) à Mgr de Ségur ; cette disposition n’ira pas au-delà. Il est trop avantageux au pouvoir d’être gallican [31]. »

Jouissant à la fois de la confiance de la cour de Rome et de celle de Paris, très écouté du pape, Mgr de Ségur se considérait comme chargé par la Providence de travailler à la restauration de l’unité romaine, en servant d’intermédiaire dévoué et conciliant entre les catholiques français et le centre de la catholicité.

Il jouera un rôle important notamment dans le retour de Saint-Sulpice à la liturgie romaine et dans la fondation du Séminaire Français à Rome

 

Ultramontain ou romain ?

En 1853, Louis Veuillot (1813-1883) fut bien accueilli à Rome par Mgr de Ségur, et ce fut le début d’une grande amitié entre le publiciste et toute la famille Ségur.

Gaston essaya de convaincre Louis d’éviter l’étiquette d’ultramontain :

Ne dites donc jamais que vous êtes ultramontain sans expliquer ce que cela veut dire. Vous ne sauriez croire les pensées étranges que ce mot réveille dans les neuf dixièmes des lecteurs : exagération, fanatisme, asservissement à des intrigants, niaiserie qui rend les gens instruments dociles de l’ambition des papes, intolérance cruelle et aveugle, etc., etc., voilà ce que signifie pour la plupart le mot ultramontain. […] Tout ce qui est vrai est universel ; en doctrine, tout ce qui est particulier, national, est par là même noté d’erreur. Le bon Dieu n’est pas français il est tout, il est catholique ; et s’il était d’un pays, il serait romain ; non pas italien, mais romain... Il faut se dire catholique romain, rien de plus ; universel, pensant comme tout le monde, et préférant la doctrine du monde chrétien à celle de quelques hommes d’une des parties du monde chrétien.

Par contre, Mgr de Ségur réclame l’étiquette de Romain :

En analysant l’esprit romain, ou l’esprit catholique (car c’est tout un), on trouve quatre éléments très excellents qui le constituent : d’abord la connaissance et l’intelligence des vraies doctrines de l’Église, puis la volonté sincère d’obéir en tout à l’Église ; puis l’amour de cette obéissance ; enfin le courage pratique pour obéir le plus parfaitement possible. Comme on le voit, tout ici se résume dans ce grand mot, que Satan abhorre, qui fait frémir notre orgueil et trembler notre lâcheté : l’obéissance. Dans notre esprit, la science catholique, qui est la lumière de l’obéissance ; dans la volonté, l’humilité, qui est la soumission de l’obéissance ; dans notre cœur, l’amour de l’autorité, qui est l’âme de l’obéissance ; dans notre vie de chaque jour, un courageux renoncement à nous‑mêmes, qui est la pratique de l’obéissance : tel est l’esprit romain [32].

On voit qu’il a puisé à Rome son esprit contre-révolutionnaire. Satan est le grand révolutionnaire par son « non serviam », modèle de toutes les révoltes contre Dieu. A l’inverse, celui qui a l’esprit romain est contre-révolutionnaire par son obéissance.

Remarquons qu’il s’agit, pour Mgr de Ségur, d’obéir aux « vraies doctrines de l’Église » : il ne saurait être question de pratiquer une fausse obéissance en acceptant de la part des autorités une nouvelle doctrine contraire aux vraies doctrines de l’Église

Notons enfin que l’esprit romain va jusqu’au « courage pratique » : bien souvent, ce qui manque aux catholiques libéraux, c’est ce courage pour mettre en pratique les exigences de leur foi catholique. Alors, ils distingueront subtilement entre la thèse et l’hypothèse pour se dispenser d’agir.

 

Le père Angelo

A Rome, Mgr de Ségur ne reçut pas qu’une doctrine pure. Il suivit aussi les conférences d’un prêtre italien renommé pour sa doctrine et sa piété, prêtre qui donnait des conférences à Sainte-Sabine (le principal couvent dominicain de Rome). Parmi les auditeurs, outre Mgr de Ségur, ses amis Bastide et Sauvé [33], mais aussi le père Besson O.P., le père Avanton O.P. et maints ecclésiastiques en vue.

L’abbé Sauvé, le plus théologien des trois, met en garde ses deux amis sur des erreurs théologiques.

Le père Angelo disait, par exemple, que la naissance de l’humanité de Notre-Seigneur s’est « manifestée dans un certain milieu entre le temps et l’éternité ». Par son côté intérieur (sa relation avec Dieu), l’humanité de Notre-Seigneur serait contemporaine de tous les temps, par son côté inférieur, elle ne toucherait que les points où elle a paru en Judée.

L’abbé Sauvé, dès lors, posait ces questions : « Pourquoi ne le [Jésus, en tant qu’homme] ferait-on point alors immense ? Et ne le mettrait-on pas en communication avec tous les points de l’espace ? Par suite, comment échapper à l’ubiquisme [34] ? »

Mgr de Ségur comprend rapidement le danger [35], tandis que l’abbé Bastide reste sous le charme.

Finalement Pie IX intervint. Don Angelo dut quitter Rome. En 1856, il fut condamné par le Saint-Office et suspens a divinis pour un temps.

Il est bien possible que ce soit l’influence de ce père Angelo qui explique les ennuis qu’aura plus tard Mgr de Ségur avec l’Index, comme nous le verrons.

 

Aveugle…

La cécité

Le 1er mai 1853 il perd subitement l’usage de l’œil gauche, suite à un décollement de rétine. Il comprend alors que sa prière, lors de sa première messe, est exaucée et il se prépare à la cécité, demandant seulement de voir une dernière fois ses parents, ainsi que ses frères et sœurs.

Et le 2 septembre 1854, après un repas en famille aux Nouettes, il devient complètement aveugle.

Après le déjeuner de famille, il sortit dans le parc pour la promenade accoutumée. Il marchait en avant, assez loin de sa mère, qui causait avec le médecin du village. Tout à coup, il s’arrêta et dit à l’un de ses frères qui lui donnait le bras : « Je suis aveugle. » Ce fut tout. Il rentra au château et pria ses frères et sœurs de ne rien dire à sa mère, afin de lui laisser quelques bonnes heures de plus. A plusieurs reprises, elle vint dans sa chambre, et il s’entretint avec elle si tranquillement qu’elle ne se douta de rien. Au moment du dîner, il descendit, appuyé sur le bras de sa sœur aînée, et se mit à table. Sa mère ne soupçonnait pas encore la cruelle vérité. Tout à coup, elle s’aperçut qu’il ne se servait pas lui-même, et qu’une de ses sœurs, assise à côté de lui, lui découpait ses morceaux. Elle le regarda fixement sans rien dire, changea de visage, et comprit tout. Quel moment ! Les sanglots, longtemps contenus, éclatèrent. Lui seul ne pleurait pas et souriait. Aucun de ceux qui assistèrent à cette scène déchirante, qui virent le contraste de cette douleur humaine et de cette sérénité céleste, n’en perdra le souvenir jusqu’à son dernier jour [36].

Le coup fut quand même dur pour le prélat, d’autant que quelques jours plus tard, il crut qu’il allait devenir sourd. Il craignit de mourir de chagrin. Le médecin, heureusement, fit disparaître « l’obstacle matériel » qui gênait son ouïe.

Cette cécité acheva, si l’on peut dire, la formation contre-révolution­naire de Mgr de Ségur. Lui-même nous l’explique : il voyait dans son infirmité « une sorte d’élixir contre le naturalisme [37] », en l’obligeant à une vie surnaturelle plus intense. Or, on sait que le naturalisme est la source de l’esprit révolutionnaire. Satan s’est révolté contre Dieu en refusant l’ordre surnaturel qui lui était proposé. Il insuffle cet esprit de révolte chez les hommes en les poussant à organiser la société sans tenir compte de la Révélation, une société laïque (c’est-à-dire athée) qui ne soit pas soumise à la salutaire et douce influence de l’Église.

 

Vie d’aveugle

Le 29 janvier 1856, il revient à Paris, 39 rue du Bac. Pie IX aurait voulu le faire évêque, mais on lui fit remarquer que jamais un prêtre aveugle n’avait été sacré évêque. Le pape dût se contenter de le faire nommer au chapitre impérial de Saint-Denis, avec rang d’évêque. Il le combla de cadeaux, lui donnant notamment la mitre d’or qu’il portait lors de la définition du dogme de l’Immaculée Conception et la permission, très rare à l’époque, de conserver le saint sacrement chez lui.

Jean-Baptiste Méthol, basque d’origine, sous-officier à Rome, suivit Mgr de Ségur et fut son fidèle serviteur jusqu’à sa mort.

Après quelques tâtonnements pénibles, en 1860, on trouva un prêtre-secrétaire pour l’aider : l’abbé Diringer, alsacien et ancien précepteur. Ce fut Élise Veuillot qui mit en relation cet excellent prêtre et la comtesse de Ségur.

Encore un mois de vacances, lui écrivait Mgr de Ségur, et vous deviendrez mon esclave. Je tâcherai, pour l’amour et en l’amour de Notre-Seigneur, de vous adoucir de mon mieux l’assujettissement, parfois fatigant et pénible, où vous mettra l’infirmité que Dieu m’a envoyée dans sa miséricorde, et vous tâcherez, de votre côté, de supporter, pour l’amour du même Seigneur, mes imperfections quotidiennes, et le bout de la croix qui pèsera sur votre épaule... Nous allons vivre à l’ecclésiastique, c’est-à-dire modestement, laborieusement et un peu à la dure [38].

 

Vie de prière d’un aveugle

Dès que son valet de chambre, le fidèle Méthol, entrait chez lui à l’aurore, pour l’aider à s’habiller, il se mettait à prier à haute voix, entremêlant sa prière de pieuses et ardentes invocations. « Cela n’en finissait pas », disait naïvement le bon serviteur. On peut dire que la vie de Mgr de Ségur était une oraison continuelle. Sa prière précédait son lever, et, presque toujours, il se rendait la nuit ou le matin de très bonne heure à sa chapelle. Il y demeurait longtemps abîmé dans la contemplation intérieure du très saint sacrement. Rien n’était beau comme de le voir en méditation devant le saint sacrement, immobile et semblant parfois, de ses yeux éteints et tout grands ouverts, interroger Jésus-Christ présent dans le tabernacle, et le contempler à travers le double voile de l’eucharistie et de la cécité. Avant sa cécité il célébrait la messe avec une piété si touchante qu’on ne pouvait l’entendre et le voir sans émotion. Devenu aveugle, il continua à célébrer le saint sacrifice avec la même dévotion, rendue plus touchante encore par son infirmité. Il disait d’habitude la messe votive de la sainte Vierge, qu’il avait apprise par cœur. Il avait appris également plusieurs autres messes, notamment celle des morts, ainsi qu’un grand nombre de psaumes et de prières latines [39].

 

Fleurs de cécité

Un jeune docteur, qu’il aimait tendrement comme un fils de sa foi, se désolait devant lui à la pensée de voir sa propre mère menacée de perdre la vue, et il ajoutait en soupirant : « Cela me fait déjà tant de peine de vous voir aveugle, vous, Monseigneur, qui feriez un si bon usage de vos yeux ! » A ce mot, Mgr de Ségur se leva, l’attira vivement sur son cœur, et s’écria « Ne dis pas cela, mon fils, ne dis pas cela ! Car, sache-le bien, ma cécité est ma plus grande joie et la plus grande bénédiction de ma vie [40] ! »

Quand celui qui l’accompagnait dans ses courses à pied oubliait de l’avertir d’un obstacle, d’une marche à descendre, d’un ruisseau à franchir, et qu’il en résultait quelque accident, il ne changeait pas de visage, ne faisait aucun reproche, ne donnait aucune marque d’impatience.

Un jeune aveugle de l’hospice des Incurables, qu’il avait converti et formé à la véritable piété, racontait une recette infaillible que Mgr de Ségur lui avait donnée, et qui lui réussissait toujours en pareil cas : « Vois-tu, mon enfant, nous autres aveugles, quand nous nous cognons, que nous recevons des plaies ou des bosses, nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de dire : “Mon bon Jésus, je vous remercie.” Avec cela, on est toujours content. »

Je ne peux m’empêcher de vous écrire pour célébrer avec vous le neuvième anniversaire de la reprise de mes yeux. Il y aura demain neuf ans que Notre-Seigneur m’a touché là, me marquant du signe de la croix, qui est le signe du Paradis. Plus je vais, plus je goûte l’excellence de cette grâce qui simplifie tellement ma vie et la rend par conséquent toute lumineuse : « Si ton œil est simple, dit l’Évangile, tout ton être sera lumineux. » Or, mon œil est plus que simple. C’est là mon petit monastère, ma petite clôture ambulante, qui m’oblige à pratiquer la pauvreté et l’obéissance : la pauvreté en me séparant de tout, bon gré mal gré ; l’obéissance, en me mettant du matin au soir dans la dépendance permanente de quelqu’un. Dieu soit donc béni ! Demandez-lui qu’il ait toujours compassion de moi, et qu’il me garde sur la croix, tout près de lui, comme le bon larron. Pour le bon larron, le moment de son crucifiement a été le meilleur moment de sa vie et comme l’aurore de son salut ; il en est un peu de même pour moi. Après tout, il n’y a de vraiment bon et sanctifiant sur la terre que la croix et la privation. Tout le reste fait de la sainteté de sucre [41].

 

A une petite fille de huit ans, paralysée

Mgr de Ségur venait de célébrer la sainte messe à la chapelle des Martyrs, rue de Sèvres, à Paris, pour obtenir, par l’intercession du père Olivaint et de ses compagnons, la guérison d’une petite fille de huit ans, infirme, paralysée, fille d’un de ses amis.

L’enfant, étendue près de l’autel, avait suivi la messe avec recueillement, les yeux fixés sur le saint officiant. La messe achevée, le pauvre père essaya de mettre sa chère fille sur ses pieds, mais ce fut en vain. L’enfant, toujours paralysée, fut reportée dans sa voiture, et voici le dialogue qui s’établit entre elle et son père :

— « Eh bien, ma chérie, tu n’es pas guérie ? — Non, papa. — Tu l’as pourtant bien demandé au bon Dieu !

L’enfant ne répond pas.

— Comment ! n’as-tu pas demandé au bon Dieu de te guérir ? — Non, papa. — Que lui as-tu donc demandé ? — Je lui ai demandé de guérir Mgr de Ségur. — Mais c’était pour ta guérison à toi, que la neuvaine avait été faite, et que la messe était dite. — Oui, papa ; mais en voyant Mgr de Ségur aveugle, cela m’a fait tant de peine que je n’ai pu m’empêcher de demander à Dieu de le guérir plutôt que moi. »

Le père essuya, sans rien dire, une larme d’émotion, et il embrassa sa fille avec une tendresse mêlée de respect. Mgr de Ségur, ayant appris ce qui s’était passé, écrivit à la petite infirme la lettre qui suit :

Ma bonne petite enfant, je ne puis m’empêcher de vous remercier de votre bon cœur, sans vous cacher cependant que vous vouliez innocemment me jouer un vilain tour. Voyez-vous, chère enfant, il n’y a rien de plus excellent sur la terre que d’avoir à souffrir avec le bon Dieu et de porter avec lui la croix des privations. En un sens, c’est un peu dur ; quelquefois même c’est très dur ; mais en un autre sens mille fois plus élevé, c’est très préférable, puisque cela mène au ciel, et nous aide beaucoup à ressembler à Jésus-Christ. Aussi n’ai-je pas la moindre envie d’être délivré de la sainte et sanctifiante infirmité que Notre-Seigneur a daigné m’envoyer dans sa miséricorde adorable. Et vous, ma petite Cécile, je vous engage très fort à désirer non votre guérison, mais votre sanctification. Lorsque le bon Dieu, lui-même, nous cloue à côté de lui et avec lui sur la croix, il est plus sûr pour nous d’y rester que d’en descendre. Sur mille pauvres âmes qui souffrent en purgatoire, il y en a neuf cent quatre-vingt-quinze qui jouiraient des éternelles béatitudes du paradis, si quelque miséricordieuse infirmité très désagréable les avait retenues sur la pente de la frivolité, des plaisirs mondains, de la vanité, de la coquetterie, de la gourmandise, etc. Laissez-moi, ma chère petite, vous bénir et vous embrasser comme un vieux compagnon d’infortune [42].

 

Tout en étant aveugle, il continuait…

De donner la sainte communion

Il donnait la sainte communion, notamment à Pâques, aux trois ou quatre cents ouvriers de son groupe de la paroisse Saint Thomas d’Aquin, avec l’aide d’un prêtre qui lui dirigeait la main. Il n’arriva jamais d’accident.

 

De voir le bon chemin…

C’est ce qu’écrit Louis Veuillot dans ce croquis adressé, le 11 juillet 1858, à la Comtesse de Ségur : « J’ai attrapé tout à l’heure Monseigneur dans la rue du Bac, train direct, grande vitesse, entre deux bonnes œuvres. Comme il prouve bien qu’on a tort de s’inquiéter des maux d’yeux, et que les yeux ne sont pas du tout nécessaires pour voir le bon chemin [43] ! »

Louis Veuillot fait évidemment allusion au bon jugement du prélat, notamment dans la lutte contre le libéralisme où les deux amis combattaient de concert.

 

De conserver sa bonne humeur

La cécité n’enlèvera pas à Mgr de Ségur sa bonne humeur, comme le prouve cette lettre à dom Guéranger à propos de l’édition de L’Année liturgique :

                                                                                           Paris, le 24 mai 1872 Mon très cher et très révérend Père, je viens de lire votre semaine de la Pentecôte et vos pages incomparables sur le Saint-Esprit. Je crois devoir vous déclarer très sérieusement que vous n’entrerez pas au Paradis si, persistant dans vos habitudes abominables de paresse, vous ne terminez pas d’arrache-pied et sans perdre un jour L’Année liturgique. Vous nous aviez promis pour cette année le dixième volume : nous voici à la Trinité, époque fatale de M. de Marlborough. La Trinité se passe et le livre ne vient pas. Et non content de ce crime de lèse-piété, vous y ajoutez péché d’omission sur péché d’omission, en ne laissant pas rééditer la moitié des volumes parus. Je le répète, c’est abominable, impardonnable. Saint Benoît finira par se fâcher tout de bon ; Notre-Seigneur, encore plus ; et la bonne Vierge elle-même vous fera mauvaise mine. Rappelez-vous, au besoin, la parole impayable de Baronius écrivant à son auguste pénitent Clément VIII ce billet doux, à l’occasion du choix d’un évêque véreux : « Timeo valde ne forte propter hoc Sanctitas Vestra æternam incurrat damnationem [44] ! » Entendez-vous, mon cher Père : Propter hoc ! Méditez cet hoc-la, en l’appliquant aux susdits méfaits catholiques du très catholique et très révérend Dom Guéranger, de qui je suis et serai toujours le serviteur, l’ami et l’admirateur quand même. L. G. de Ségur

Puisque nous parlons de sa correspondance avec dom Guéranger, on nous permettra de citer cette lettre délicieuse, datée du 16 juillet 1863 :

On annonce de Rome que la congrégation des Rites va s’occuper très prochainement de la question des ornements vieux style. Ne croyez-vous pas qu’il serait d’une importance réelle, au point de vue de l’art chrétien et de la résurrection liturgique, d’envoyer à la Sacrée Congrégation quelques observations dans le but de tempérer ou même de suspendre une décision qui sera probablement défavorable, vu le mauvais goût italien, presque aussi en décadence que le nôtre. Pie IX n’est malheureusement pas artiste, non plus que le cardinal Patrizi, préfet des Rites. Je crains fort pour ces belles et larges formes d’ornements liturgiques, traditionnelles s’il en fut, et altérées, comme tout ce qui était chrétien, par la soi-disant Renaissance.

 

La vie de dix hommes laborieux

Des excès sacrés

« Il a vécu, dans ses soixante-et-un ans, la vie de dix hommes laborieux ensemble » dira de lui un de ses fils spirituels. Et Mgr Mermillod, dans son oraison funèbre prononcée en juillet 1881 à Notre-Dame de Paris, l’appellera « un des serviteurs les plus puissants de sa génération ».

« L’abbé Diringer et moi travaillons comme deux chevaux de labour », écrit-il en 1866. Il disait encore : « J’aime mieux travailler ferme pendant trente ans que mollement pendant quarante [45] ! »

Depuis hier, je suis à peu près à flot, et tout me fait espérer que, moyennant quelques précautions, je vais pouvoir recommencer mes excès. Ces excès sont chose sacrée. Notre-Seigneur nous en a donné l’exemple... En ce monde, il est impossible de ne pas faire d’excès. Qui ne les fait point à gauche les fait à droite, et qui ne les fait point à droite risque bien fort d’y tomber à gauche. L’amour du Bon Dieu, quand il remplit bien un cœur, sort et éclate nécessairement avec une certaine dose de violence, ou pour mieux dire, d’ardeur, et voilà tout de suite un excès. Quel est le chrétien quelque peu évangélique, et, à plus forte raison, quel est le prêtre et le religieux que l’on ne taxe pas d’exagération, c’est-à-dire d’excès !.. Les saints se sont tous quelque peu tués, et on peut dire de tous les bons serviteurs de Dieu que le service de leur maître fatigue et use ce qu’un médecin disait naguère [à] Mgr de la Bouillerie : « Tant que vous ferez votre religion avec cet acharnement, vous ne guérirez pas » [46].

 La santé de Mgr de Ségur tint à peu près tant que sa mère vécut. En effet, le prélat allait passer ses soirées chez sa mère, et cela l’obligeait en quelque sorte à limiter son ministère. Mais après la mort de celle-ci, en 1874, ses travaux furent vraiment excessifs, et Mgr de Ségur se tua à la tâche.

 

Mort de la comtesse de Ségur

Lisons quelques lignes du récit émouvant qu’il en fit :

Je couvrais, j’enveloppais ma chère mourante de mes bénédictions répétées… Tout à coup les hoquets s’arrêtent. « Je crois que c’est la fin », nous dit la Sœur. Nous tombons à genoux. Je saisis le crucifix et l’applique sur les lèvres de ma mère. Je bénis son dernier soupir… Après quelques secondes d’une angoisse, d’une émotion qui me brisent encore le cœur, j’entends deux ou trois bruits sourds, qui partaient du fond de la gorge, puis plus rien. Ma mère chérie était devant Dieu. Dès que je pus articuler quelques paroles, je récitai le De profundis et le Magnificat, la prière de la propitiation et la prière de l’action de grâces. De mes mains consacrées, je fermai les yeux de ma mère. Une demi-heure après, je me hâtai d’aller offrir pour elle l’adorable et tout-puissant sacrifice. […] Une joie surnaturelle dominait en mon cœur la douleur filiale ; je sentais ma mère sauvée, sauvée éternellement [47].

 

Le siècle des œuvres

Notre siècle, écrivait Mgr de Ségur, est le siècle des œuvres ; elles remplacent, quoique bien imparfaitement, les ressources jadis si abondantes de la propriété ecclésiastique et toutes ces institutions bienveillantes que la foi des âges avait fondées et qu’a détruites presque de fond en comble la triple tourmente protestante, voltairienne et révolutionnaire [48].

Un des grands exemples que nous donne Mgr de Ségur est le sens merveilleux qu’il eut des œuvres à entreprendre au milieu de notre société bouleversée. On aurait pu penser que sa cécité restreindrait son activité. Il sembla, au contraire, qu’elle la multipliait.

Nous commencerons par parler de ses œuvres apostoliques et charitables les plus générales, puis nous analyserons spécialement les œuvres contre-révolutionnaires.



Quelques œuvres fondées par Mgr de Ségur 

Les Prêtres et les Filles de Saint-François-de-Sales

Les Prêtres de Saint-François-de-Sales, fondés avec l’aide d’un de ses dirigés, l’abbé Chaumont, était une société de prêtres qui se consacraient surtout à la direction des âmes sous la houlette spirituelle de Mgr de Ségur. Ils devaient avoir un règlement de vie approuvé, écrire tous les trois mois à leur père spirituel, ne jamais laisser sans réponse une lettre d’un confrère demandant des conseils relatifs à la direction des âmes.

Les Filles de Saint-François-de-Sales était une sorte de Tiers-Ordre fondé par l’abbé Chaumont, fils spirituel de Mgr de Ségur. Le prélat se considérait comme le grand-père de la société. « Officiellement il ne nous est rien, disait l’abbé Chaumont, mais officieusement tout. »

 

Les missions dans les banlieues

Mgr de Ségur voyait le problème de la déchristianisation des banlieues de Paris. Le 29 juin 1858, il réunit pour la première fois les prêtres de Saint-François-de-Sales : il leur proposa d’organiser des missions dans ces banlieues. Il bénéficia de l’appui du cardinal Morlot [49].

Plusieurs grandes missions furent prêchées avec succès. Mgr de Ségur officiait pontificalement lors de la clôture : cela déplut à Mgr Darbois, qui fit tout arrêter en 1863.

 

Le patronage catholique des Alsaciens-Lorrains

Après la défaite de 1870, Mgr de Ségur fonda le patronage catholique des Alsaciens-Lorrains pour aider ceux d’entre eux qui voulaient rester français. Sept cents familles furent sorties de la misère dans les six premières semaines. Il favorisa leur implantation en Algérie : vingt-six villages furent créés pour eux dans le diocèse de Constantine, quinze dans celui d’Alger, autant à Oran.

 

Le comité catholique de secours à l’armée

L’armée de terre possédait, en temps de paix, des aumôniers militaires volontaires. Mais leur nombre était très insuffisant en temps de guerre. Mgr de Ségur s’occupa de mettre sur pied une aumônerie militaire, d’abord de fait, puis de droit, en faisant voter une loi à l’assemblée en 1874 (présentée par son beau-frère Fresneau).

Il écrivit aussi plusieurs plaquettes pour aider les soldats : Au soldat en temps de guerre, écrite en 1866, elle se vendit à plus de 130 000 exemplaires (avec la réédition de 1915). A ceux qui souffrent date de 1870.

Le comité catholique patronna aussi « L’œuvre des tombes », créée dans le but d’ériger des monuments à la mémoire des 20 000 soldats français morts en captivité, disséminés dans 233 cimetières.

 

L’Œuvre des lampes

Cette initiative de Mlle de Mauroy, amie des Ségur, avait pour but de restaurer, dans les églises de campagne surtout, l’usage de la lampe du saint-sacrement. Un bref du pape en nomme Mgr de Ségur directeur en 1860. Circulaires, brochures, prédications, instructions aux dames patronnesses, etc., à la mort du prélat, 4 000 églises avaient reçu des lampes, 30 000 associés faisaient chaque jour un temps d’adoration.

 

Le Comité et le Denier de Saint-Pierre

Fondée par Émile Keller (tertiaire dominicain) pour venir en aide au pape, répandue par le zèle de Élise Veuillot (entre autres), cette œuvre se réunit au début chez Mgr de Ségur. Ce dernier, constatant l’ignorance et l’insouciance du clergé sur cette question, écrivit une brochure Le Denier de Saint-Pierre, répandue en 100 000 exemplaires en cinq ans. Une dizaine de millions furent récoltés (environ 100 millions d’euros…), notamment pour l’entretien et l’armement de l’armée pontificale.

 

Autres œuvres en bref…

Les Comités du dimanche avaient pour but de faire respecter le dimanche par les industries et les particuliers. Ils se réunissaient chaque mois, et chaque membre devait communiquer ses remarques, ses efforts, etc.

L’Œuvre du catholicisme en Pologne, fondée en 1864, vint en aide au clergé et aux fidèles polonais fuyant la persécution.

 

Apostolat auprès des ouvriers et de la jeunesse

 

Parmi toutes les œuvres de Mgr de Ségur, il nous faut spécialement mettre en relief celles qu’il a faites en faveur de deux catégories particulièrement menacées par la Révolution : les ouvriers et la jeunesse des écoles.

 

Les apprentis et les ouvriers

A l’instigation de Maurice Maignen et de l’abbé Hello, Mgr de Ségur reprit son apostolat auprès de la jeunesse ouvrière dans le cadre du patronage Notre-Dame de Nazareth.

Il anima aussi le groupe des ouvriers et d’apprentis de la paroisse Saint-Thomas-d’Aquin. Cette association, fondé en 1853 par l’abbé Serres, avait pour objectif d’aider les jeunes garçons dans leurs devoirs de chrétiens, de les distraire intelligemment le dimanche, de les aider à trouver du travail et de visiter les malades. Mgr de Ségur y faisait merveille, animé du même enthousiasme qu’avec ses garnements de la rue Cassette, des années auparavant. Il prêchait et enseignait aux 400 membres de l’association, leur prodiguant autant de conseils pratiques que religieux.

Dans le brouhaha formé par trois cents travailleurs d’âges divers, qui discutent, rient, courent, se poursuivent, l’aveugle, soudain, paraît. Aussitôt, le bruit se décuple, ce sont des exclamations de joie, on court vers lui, tout le monde à la fois veut lui parler. Assailli, pressé, questionné, il répond sur le même ton, mêle son rire à celui des garçons, réplique du tac au tac à leurs plaisanteries. Son « petit peuple », comme il dit, le sent bien à lui ; ils ont l’impression que rien d’autre qu’eux n’existe pour cet infirme qui ne les a jamais vus, que son temps leur appartient, et son cœur, et sa gaieté, et son esprit. Il a l’air si heureux d’être là ! Il les connaît tous ou cherche à les connaître ; sa présence est pour eux une sécurité, car on peut tout lui dire et il a des remèdes pour les cas les plus embrouillés. Comme un comparse en apostolat, le Frère Baudime-Marie se laisse taquiner par lui, et les leçons, conseils ou exhortations, passent au milieu de rires homériques [50].

En 1873 il résumera ces « conseils et exhortations » dans un livret intitulé Aux apprentis. II les met en garde contre l’exploitation trop fréquente dont ils sont les victimes, leur déconseille certains métiers sans débouchés, et les encourage à pratiquer leur foi, sans perdre de vue l’environnement déchristianisé souvent hostile dans lequel ils évoluent. On peut y lire par exemple :

Si, au lieu d’un cœur de lion, tu ne te sens qu’un cœur de poulet, mon pauvre bonhomme, tout n’est pas perdu. Joins-toi prudemment aux braves Nicodèmes, qui, par peur des juifs, viennent de nuit trouver Jésus. Va donc te confesser la nuit, si tu n’oses pas y aller le jour. Va communier en cachette, si tu as peur d’être vu. Peu à peu, la bravoure viendra, avec la grâce du bon Dieu...

Il fut aussi le président de l’Union des associations ouvrières catholiques dont il dirigea les congrès de 1872 à 1878. Cette Union regroupait toutes les œuvres ouvrières sauf les cercles d’Albert de Mun [51].

Au congrès de Nantes en 1873, il y avait 1000 directeurs, présidents ou protecteurs d’œuvres.

Mgr de Ségur, intervenait à chaque séance et à chaque repas. « Chaque matin, après la messe, il faisait, à haute voix, une méditation sur un sujet adapté aux ouvriers apostoliques ; il la développait à sa manière, simple, imagée, familière, mais plongeant jusqu’aux profondeurs de la doctrine [52]. »

François Veuillot dira que le président « baignait ces journées de travail dans une atmosphère de retraite [53]. »

On lui proposa aussi la présidence de l’Œuvre des cercles, mais cette fois il déclina.

 

La jeunesse des écoles

Mgr de Ségur fut aussi l’aumônier du collège Stanislas qui lui doit son développement. Il y confessa et prêcha de nombreuses retraites.

Le samedi il était à Stanislas de 10h à 14h30, ensuite il avalait un bouillon, puis c’était le patronage. Plus tard il devra commencer à confesser le vendredi.

Il réunit en parallèle un groupe d’étudiants soucieux de parfaire leur doctrine catholique pour défendre l’Église ; il écrit pour eux La Foi devant la science moderne, où il tente de les écarter du scientisme. L’ouvrage, paru en 1867, fut approuvé par le pape Pie IX.

Grâce à sa direction spirituelle, il fut aussi un grand pourvoyeur de séminaires (notamment de celui du cardinal Pie), où il allait souvent prêcher. Les chanoines réguliers de Dom Gréa, communauté originale fondée à Saint-Claude en 1865, selon l’antique règle des chanoines, bénéficient eux aussi durant toutes ces années, du soutien financier et de l’appui moral du prélat parisien.

 

L’Œuvre de Saint François de Sales

Pour lutter contre les ennemis de l’Église, Mgr de Ségur fonde et dirige pendant vingt-quatre ans une association spécialement adaptée : l’Œuvre de Saint François de Sales. Elle a cette particularité unique, à notre connaissance, d’être la seule œuvre contre-révolutionnaire qui ait perduré jusqu’à nos jours : elle continue son action en soutenant la Tradition (notamment en abritant l’Institut Universitaire Saint-Pie X).

 

La fondation de l’œuvre

Voici l’histoire de sa fondation. En 1856, le père Emmanuel d’Alzon (1810-1880, fondateur des Augustins de l’Assomption) jette un cri d’alarme. Des impies, tels Eugène Sue et Edgar Quinet, ont décidé de s’entendre avec les protestants (très actifs à cette époque) pour conspirer contre l’Église.

Le National de Bruxelles, organe des libre-penseurs, révèle sous la plume d’Eugène Sue cette alliance intéressée avec le protestantisme, « sorte de religion transitoire, écrit-il, de pont, si je puis m’exprimer ainsi, à l’aide duquel on doit arriver assurément au rationalisme pur, tout en subissant cette fatale nécessité dont la masse de la population ne saurait encore à cette heure se passer [54] ».

Edgar Quinet réédite en 1857 les œuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde, œuvres très anticatholiques (datant de la fin du 16e siècle). Edgar Quinet dit dans sa préface :

Si le 16e siècle a arraché la moitié de l’Europe aux chaînes de la papauté, est-ce trop exiger du 19e siècle qu’il achève l’œuvre à moitié commencée ? […] Il s’agit ici, non seulement de réfuter le papisme, mais de l’extirper, non seulement de l’extirper, mais de le déshonorer, non seulement de le déshonorer, mais, comme le voulait l’ancienne loi germanique contre l’adultère, de l’étouffer dans la boue. Tel est le but de Marnix. 

Le père d’Alzon, aidé de l’abbé Mermillod (1824-1892, évêque de Lausanne-Genève en 1864) réfléchit à la fondation d’une œuvre de défense. Pie IX lui-même signala, au père d’Alzon, Mgr de Ségur comme l’homme de la situation.

Le père d’Alzon réunit chez Mgr de Ségur, le 19 mars 1857, une brochette d’ecclésiastiques et de laïcs pour réagir contre cette « entente diabolique ». Outre le père d’Alzon et l’abbé Mermillod, on notait la présence des dominicains, représentés par le père Lacordaire ; des jésuites, par les pères de Ravignan, de Pontlevoy et Olivaint ; le père Laurent, provincial des Capucins de France, le supérieur des Lazaristes, le procureur général de la Mission, le père Pététot, qui venait de rétablir l’Oratoire en France, le père Ratisbonne, supérieur de Notre-Dame de Sion ; les abbés Hamon, curé de Saint-Sulpice, Deguerry, de la Madeleine, Desgenettes, de Notre-Dame des Victoires ; Duquesnay, doyen de Sainte-Geneviève ; Mgr de Conny et Mgr de Girardin ; MM. Le Prévost, supérieur des Frères de Saint-Vincent-de- Paul, et Maurice Maignen ; le T.H. Frère Philippe (1792-1874), supérieur général des Frères des Écoles chrétiennes, et le Frère Jean l’Aumônier ; MM. Charles de Montalembert, Louis Veuillot, Bailly de Surcy, Armand de Melun, Augustin Cochin, Auguste Nicolas, Baudon, de Lambel. Le seul point sur lequel ils furent unanimes, ce fut de confier la présidence à Mgr de Ségur.

Il n’hésite pas, quand il crée l’Œuvre de Saint François de Sales, à associer des catholiques libéraux, comme Montalembert, Augustin Cochin et Armand de Melun, à des intransigeants, comme Auguste Nicolas et Louis Veuillot. Que le très vindicatif Montalembert ait accepté, ce 18 mars 1857, de s’asseoir dans la même pièce que Veuillot, c’est un prodige dû aux relations mondaines et familiales des Ségur, et singulièrement à Gaston, qui ne doute jamais de rien [55].

Le but de l’œuvre

Le but de l’Œuvre de Saint François de Sales fut clairement énoncé : « la conservation et la défense de la foi menacée et vivement attaquée par l’impiété et le protestantisme » (art. 1).

Elle se proposait en outre de renseigner les catholiques sur les activités des adversaires, de soutenir ou de fonder toute œuvre utile à ce dessein dans toute la France (art. 2).

Mais Mgr de Ségur avait pris l’initiative d’élargir le programme du père d’Alzon, de « montrer les liens doctrinaux qui rattachent les protestants aux incrédules, la Réforme à la Révolution, et la nécessité de grouper les forces catholiques pour arrêter les progrès de ces deux ennemis de la foi... » Il s’agissait donc de développer une « œuvre de la propagation de la foi ad intra » selon le mot de Pie IX à qui en est attribuée l’idée originelle. C’est ainsi que Mgr de Ségur présente lui-même l’Œuvre en janvier 1881 : « Le souverain pontife exprima [au père d’Alzon et à Mgr Mermillod], à deux reprises, le désir qu’il avait de voir s’établir une grande association de foi, de prières et d’aumônes qui fût, ajoutait le Saint-Père, comme une sorte de propagation de la foi à l’intérieur ».

 

Le fonctionnement de l’œuvre

Le nerf de la guerre étant l’argent, l’œuvre se procurait ses ressources de deux manières : elle demandait un sou par mois à ses membres et elle avait aussi des comités de dames pieuses et zélées, chargées, notamment, de trouver des aides.

A partir de 1859, l’œuvre possède son organe propre, le Bulletin de Saint-François de Sales. II vise à l’instruction et à l’information des prêtres et des fidèles autant qu’il sert de lien entre toutes les branches et les sous-branches de l’association, et qu’il en fait l’unité. Largement rédigé par Mgr de Ségur, il répond précisément aux attaques protestantes et analyse chacune de leurs publications. On y trouve toutes les informations concernant le fonctionnement de l’association, la vie des œuvres, des lettres d’évêques, une instruction doctrinale fouillée et une rubrique « livres ». Parallèlement se développent des feuilles destinées aux esprits moins instruits : Les Petites lectures, L’Ouvrier, Les Petites nouvelles, Le Moniteur des jeunes ouvriers. Convaincu que, « pour lutter directement contre la presse irréligieuse, il n’y a qu’un seul moyen, la presse religieuse [56] », et toujours persuadé que l’instruction ne s’adresse pas seulement aux gens instruits, il rédige ce qu’il appelle ses contrepoisons, brochures au style simple mais à la doctrine solide : « Ce n’est pas de la science ni de la haute philosophie que nous allons faire ensemble, prévient-il, nous allons tout bonnement et tout simplement causer [57]. »

Leur succès est immense.

L’œuvre fut érigée dans la plupart des diocèses de France, dans toutes les paroisses de Belgique, en Italie, au Canada, etc. Elle fondait ou soutenait des écoles, des œuvres de jeunesse, répandait de bons livres populaires, créait des bibliothèques paroissiales, faisait prêcher des retraites et des missions, assurait des secours pécuniaires considérables.

Pour donner une idée de l’aide apportée par cette œuvre aux diocèses, citons un seul témoignage, celui du cardinal Pie :

Si l’œuvre cessait, je devrais fermer aussitôt douze ou quatorze écoles […] et replacer dans les tristes conditions où je les ai trouvées bon nombre de paroisses qui n’avaient pas eu de prêtres résidants depuis la Révolution [58].

Les congrès eucharistiques internationaux

Mgr de Ségur consacra la fin de sa vie à l’organisation de congrès eucharistiques internationaux, afin de lutter contre le laïcisme révolutionnaire.

Un mémoire, rédigé en 1880 par Paul de Pèlerin et adressé à Mgr de Ségur (dont il était un vieil ami et un fils spirituel), montre bien le lien que faisaient les promoteurs de ces congrès avec la lutte contre la Révolution :

La Révolution s’étant d’abord attaquée à l’intelligence chez l’homme, et plus particulièrement chez l’enfant par l’école sans Dieu, les premiers efforts des catholiques devaient tendre à la revendication de la liberté d’enseignement. […] Mais puisque c’est au cœur et à l’essence même du catholicisme que nos ennemis s’attaquent aujourd’hui (plus de Sauveur, a dit ouvertement M. Paul Bert), n’est-ce pas le cœur et l’essence même du catholicisme que nous voulons défendre ? Sans négliger en rien la diffusion de la doctrine, le moment n’est-il pas venu d’ancrer d’autant plus fortement ieu, Jésus-Christ, dans nos âmes, dans la société, qu’on veut l’en exclure et qu’on paraît sur le point d’aboutir ? Et comment le faire si ce n’est en donnant la plus grande extension possible aux œuvres eucharistiques, c’est-à-dire à tout ce qui peut amener l’homme à recouvrer la vie et à satisfaire en même temps à la justice divine [59] ?

L’organisation fut l’œuvre de ses dernières années, et il mourut quelques jours avant le premier congrès, tenu à Lille en juin 1881 dont il avait été l’instigateur.

Toute sa vie, il avait travaillé pour répandre la dévotion à la sainte eucharistie, la communion fréquente et fervente. Il écrivit de nombreuses plaquettes dans ce but, par exemple : Prie-Dieu devant le Saint Sacrement (1858), La très sainte Communion (1860), Les Pâques (1861), La Présence réelle (1865), La Messe et Les saints Mystères (1869).

Peu de temps avant sa mort, il écrivit ces lignes prophétiques :

II me semble que si j’étais le pape, le zèle de l’eucharistie et de la communion non seulement fréquente, mais quotidienne, serait l’objet dominant de tout mon pontificat [...]. Le pape qui fera cela, sous l’impulsion de l’Esprit-Saint, sera le rénovateur du monde [60].

Son zèle pour le Saint-Sacrement le poussa à faire un acte qui eut, pour lui, de graves conséquences. Vers la fête de l’Immaculée Conception de 1863, un de ses jeunes pénitents de Stanislas s’accusa d’un sacrilège eucharistique commis avec quatre camarades. Il reçut l’absolution et une pénitence légère, mais le prélat fit dire 5 000 messes réparatrices, se leva toutes les nuits pour prier, et s’offrit en victime à la justice divine. En réponse à cette offrande, la Providence lui envoya deux épreuves particulièrement douloureuses dont nous parlerons dans la suite, et qui arrivèrent à la date anniversaire de cette profanation.

 

Activité doctrinale

Outre les œuvres au sens que nous avons donné à ce mot dans le paragraphe précédent, dans son zèle pour le bien, Mgr de Ségur se met aussi à écrire.

Sans se prétendre théologien, il veut mettre à la portée des fidèles le dogme essentiel, celui de la grâce, ce qu’il fera en une vingtaine d’ouvrages. Il écrira tout un traité, La Piété et la vie intérieure, en sept volumes. Dans ce domaine de la vie spirituelle, il faut signaler son petit traité La Piété enseignée aux enfants, où il donne d’excellents conseils sur l’éducation à la piété des enfants de 7 à 15 ans, fruits d’une longue expérience.

Mais là où il excelle, c’est dans l’apologétique populaire. Nous avons déjà parlé de ses Réponses aux principales objections contre la religion. Il écrira un livre de réfutation populaire du protestantisme : Causeries sur le protestantisme. Très connu est son excellent petit livre sur L’Enfer. Une brochure sur L’Église écrite en 1861 se diffusa en 100 000 exemplaires dans l’année (notamment auprès des ouvriers et des jeunes gens) et fut traduite en nombreuses langues. Il y expose le dogme en insistant sur les points controversés.

En plus de ces nombreux ouvrages, Mgr de Ségur entretenait une correspondance abondante. Il recevait jusqu’à 250 lettres en une semaine, auxquelles il répondait fidèlement, tout en se plaignant parfois de son « Mont-Blanc ». Deux tomes de sa correspondance ont été publiés par son frère, mais plusieurs milliers de lettres non publiées sont archivées à l’Œuvre de Saint-François de Sales.

 

Chien de berger

Mgr de Ségur prend conscience qu’il ne suffit pas d’essayer de donner la ferveur aux catholiques par des ouvrages de piété et d’essayer de convertir les non catholiques par des ouvrages apologétiques, il faut aussi défendre le troupeau contre ses ennemis.

Les ennemis de la foi s’unissaient pour détruire la foi, nous nous sommes unis pour la défendre... Ils sont les loups qui se jettent sur le troupeau ; et nous, nous sommes les chiens de berger qui aidons le berger à défendre le troupeau. Il ne s’agit pas ici le moins du monde de convertir les loups ; il s’agit uniquement d’empêcher les brebis et les agneaux d’être croqués par les loups.

Il va donc écrire des ouvrages de polémique pour défendre la papauté, pour attaquer la maçonnerie, le libéralisme, la Révolution… Disons un mot des principaux d’entre eux.

 

La Révolution

La Révolution a été écrit en 1862, et 20 000 exemplaires ont été vendus dans l’année [61]. L’intention de Mgr de Ségur était de faire connaître les documents publiés par Crétineau-Joly et d’en profiter pour dévoiler la vraie nature de la Révolution, et l’impossibilité de pactiser avec elle :

Il y a dans la Révolution un mystère, un mystère d’iniquité que les révolutionnaires ne peuvent pas comprendre, parce que la foi seule peut en donner la clef et qu’ils n’ont pas la foi. Pour comprendre la Révolution, il faut remonter jusqu’au père de toute révolte, qui le premier a osé dire, et ose répéter jusqu’à la fin des siècles : Non serviam, je n’obéirai pas. […] L’histoire du monde est l’histoire de la lutte gigantesque des deux chefs d’armée : d’une part, le Christ avec sa sainte Église ; de l’autre, Satan avec tous les hommes qu’il pervertit et qu’il enrôle sous la bannière maudite de la révolte. Le combat a, de tout temps, été terrible ; nous vivons au milieu d’une de ses phases les plus dangereuses, celle de la séduction des intelligences et de l’organisation sociale de ce qui, devant Dieu, est désordre et mensonge.

 

Hommage aux jeunes catholiques-libéraux

Hommage aux jeunes catholiques-libéraux a été édité la première fois en 1864, et a reçu un bref de recommandation de Pie IX pour une réédition en 1874 [62]. Il contient de nombreux textes de ce pape sur la question du libéralisme. Mgr de Ségur dit à propos de certains de ces textes : « Ces paroles du vicaire de Dieu devraient être apprises par cœur dans tous nos collèges catholiques, dans tous nos petits et grands séminaires, dans tous nos cercles d’étudiants. »

Il analyse ensuite le libéralisme, distinguant le sentiment libéral, le parti libéral et la doctrine libérale.

Qu’est-ce que le catholicisme libéral ? C’est un sentiment faux et dangereux ; c’est un parti nombreux, actif, remuant, qui conspire de fait contre l’Église et contre la société civile, servant sans le vouloir l’horrible cause de la Révolution ; c’est une doctrine fausse, très pernicieuse, grosse d’hérésies et de révolutions.

A propos du parti on lit ce passage qui déplut à M. de Falloux :

Les meneurs du parti, tout catholiques qu’ils sont, savent intriguer mieux que personne, et leur conduite publique offre un singulier mélange d’honneur et de duplicité. Ils aiment étrangement les faveurs, les décorations et les bonnes places. Pour y arriver, ils se font la courte échelle, ils se surfont sans vergogne les uns les autres dans leurs journaux, dans leurs revues, et on les a appelés très justement « une société d’admiration mutuelle ». On ne comprend guère ce qu’ils font de leur conscience au milieu de tout cela ; car, malgré tout, ils entendent rester catholiques et bons catholiques.

Tout le passage sur la doctrine libérale est excellent. Voici quelques extraits :

Deux fois, en France, il a essayé de formuler sa doctrine ; et, les deux fois, il a été immédiatement condamné par le Saint-Siège. […] D’abord, la doctrine catholique-libérale est un système général de fausse liberté et de fausse charité qui, en religion comme en politique, tend à amoindrir les vérités et les principes, et à les remplacer par des nuances et par du sentiment, non certes par impiété, mais afin de soi-disant concilier à l’Église, à la foi, à la vérité, au droit, les sympathies des adversaires. […] Puis, la doctrine catholique-libérale, qui n’est, au fond, que la doctrine révolutionnaire de 89, pose en principe, comme chose sinon absolument bonne, du moins meilleure, la séparation de l’Église et de l’État, laquelle n’est autre chose que l’indépendance absolue de la société civile vis-à-vis de la loi divine, de la religion révélée et de la sainte Église. […] Enfin, la doctrine catholique-libérale méconnaît et altère profondément les rapports de l’autorité et de la liberté, telles que Dieu les a établies et telles que son Église est chargée de les enseigner et de les maintenir. Elle est une altération profonde de la doctrine catholique sur l’autorité, au profit de la liberté ; et c’est pour cela qu’elle s’appelle libérale.

Enfin, il discute de nombreuses objections dans un style vivant.

« Et cependant n’est-il pas souverainement imprudent de mêler ainsi à tout propos la Religion à la politique ? Les prêtres vraiment sages ne s’occupent pas de politique. » — Les prêtres vraiment sages, comme les catholiques vraiment catholiques, « mêlent » la Religion à tout, non afin de tout brouiller, mais afin de faire régner Dieu partout et toujours. […] « Est-ce qu’en politique on ne peut pas s’en tenir à la célèbre formule, passée en proverbe : L’Église libre dans l’État libre ? » […] — Mais c’est tout simplement la société sans Dieu, l’autorité sans Dieu ! En d’autres termes, c’est l’omnipotence païenne de l’État ; c’est le despotisme sans frein. La belle perspective, en vérité ! […] « Mais les catholiques-libéraux sont dévoués à l’Église tout comme les autres. Ils aiment, ils recherchent la vérité. N’est-on pas injuste à leur égard ? » Non ; on n’est pas injuste à leur égard, on est juste et très juste. On fait la part de leurs bonnes intentions ; mais aussi on doit faire et l’on fait la part de leurs illusions, qui sont déplorables. […] Ils l’empoisonnent [l’Église], croyant la sauver. Est-ce là du vrai dévouement ? […] Le libéralisme catholique est « une peste très pernicieuse », parce qu’il place à la base de nos institutions publiques des principes dont les conséquences extrêmes, rigoureusement logiques, aboutissent à des horreurs. Le principe fondamental du libéralisme peut se résumer ainsi : vis-à-vis de la loi, l’erreur a les mêmes droits que la vérité. […] En pratique, que faut-il donc faire ? C’est fort simple : il faut être catholiques de la tête aux pieds, catholiques dans nos idées et dans nos jugements, catholiques dans nos sympathies, catholiques dans nos paroles, catholiques en tout et partout, dans nos actes publics comme dans notre conduite privée.

Les Francs-Maçons

Les Francs-Maçons, ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent a été publié en 1867. L’opuscule de Mgr de Ségur intervenait dans un contexte bien particulier. Le pape Pie IX venait de condamner la franc-maçonnerie (le 25 décembre 1865). Cette condamnation survenait aussitôt après l’affaire des obsèques religieuses du Maréchal Magnan, grand-maître franc-maçon (1862-1865). Leur célébration à Notre-Dame par Mgr Darboy, archevêque de Paris, avait entraîné une réprobation publique du pape.

Citons un passage de ce livre, typique du style mordant, incisif et populaire de Mgr de Ségur :

En général, les noms expriment les choses. Ici, c’est tout l’opposé : les francs-maçons ne sont ni francs ni maçons. Qu’ils ne soient pas maçons, il est inutile de le démontrer. Qu’ils ne soient pas francs, cela n’est pas moins clair, puisque leur société repose sur des initiations mystérieuses qu’ils ne doivent révéler à personne sous peine de mort. Vis-à-vis des profanes, les francs-maçons se donnent l’air d’être tout bonnement une « société bachique et philanthropique, mangeante, buvante, chantante et bienfaisante » ; nous allons voir s’il n’y a rien là-dessous. Ils ne sont pas plus innocents qu’ils ne sont maçons [63].

En trois mois, 30 000 exemplaires se vendirent, et au bout de cinq ans, on atteignait 120 000 exemplaires. Dans le camp franc-maçon, les colères furent « inimaginables ». Louis-Gaston écrit à sa sœur religieuse :

L’ennemi enrage, dit-on, et s’apprête à crier comme un chien à qui on a écrasé la patte. […] Prions pour ces méchantes bêtes, afin que leur bêtise excuse leur méchanceté [64].

Encore aujourd’hui, ce livre dérange : Émile Poulat et Jean-Pierre Laurent ont édité en 1994, aux éditions Berg International, un ouvrage intitulé L’Antimaçonnisme catholique et représentant en couverture la brochure de Mgr de Ségur sur les francs-maçons. Le but de cet ouvrage est évidemment de discréditer l’étude de Mgr de Ségur, notamment en pointant du doigt quelques erreurs factuelles du prélat (par exemple le chiffre de 1,6 million de francs-maçons en France avancé par le prélat est qualifié de fantaisiste par J.P. Laurent) et en faisant apparaître l’ouvrage ridicule et agressif (Émile Poulat prétend atténuer ce caractère en retraçant le contexte : en réalité, il donne à penser que le combat antimaçonnique de Mgr de Ségur est relatif à une époque aujourd’hui révolue).

Mais ces critiques n’entament pas l’essentiel : le prélat aveugle a vu clair et porté un bon coup à la secte en dénonçant ses cérémonies occultes et son anticatholicisme viscéral. On lit encore avec plaisir son ouvrage au 21e siècle, même s’il est utilement complété par d’autres ouvrages plus récents, comme ceux de Jacques Ploncard d’Assac [65], de Léon de Poncins [66] ou d’Arnaud de Lassus [67].

 

Un franc-maçon

La publication de cet ouvrage donna occasion à une scène curieuse :

C’était au mois d’août 1869. Vers l’heure de la messe, un inconnu se présenta chez lui, attendit debout, dans un coin de la chapelle, la fin du saint sacrifice ; et, quand tous les assistants furent sortis, il entra dans le salon où le prélat se tenait pour confesser. Sa tenue, son air étrange, ses lunettes bleues avaient attiré l’attention du fidèle Méthol, qui ne le perdit pas de vue, et se glissa derrière un rideau pour intervenir au besoin. L’individu demanda brusquement à Mgr de Ségur si l’on pouvait être catholique et franc-maçon. Le pieux aveugle se leva aussitôt et lui dit : « Vous êtes franc-maçon ? Que venez-vous donc faire ici ? — Je viens vous avertir, Monsieur, que, dans une récente assemblée des loges, on a décrété votre mort pour vous punir de ce que vous avez écrit et publié sur notre société. » Mgr de Ségur étendit les mains et, serrant étroitement ce malheureux entre ses bras « Voilà donc, s’écria-t-il, ce que c’est que votre franc-maçonnerie, qui s’intitule société de bienfaisance ! Quand on l’accuse, pièces en main, de menées révolutionnaires, elle répond par des menaces de mort et par l’assassinat. Jugez par là de ce qu’elle est — C’est possible, répondit le franc-maçon en secouant son étreinte, mais je n’ai pas le temps de discuter. Je suis venu vous avertir, en reconnaissance d’un service signalé que vous m’avez rendu sans le savoir. Prenez vos précautions, mais ne parlez à personne de ma démarche ; elle attirerait sur moi la persécution, peut-être la mort. » Et il disparut. Mgr de Ségur, ne pouvant se tromper à l’accent de cet homme, fit le sacrifice de sa vie. Il surmonta les troubles de la nature et il écrivit à sa mère et au pape, avec mission de leur faire parvenir ces lettres, en cas de malheur. Puis, se remettant corps et âme entre les mains de Dieu, il reprit ses travaux accoutumés. Aveugle et prêtre, exerçant un ministère qui ouvrait sa porte à tout le monde et le laissait en tête à tête perpétuel avec ses visiteurs, sa vie était à la merci de qui voudrait la prendre. Ses domestiques firent bonne garde, éconduisant des gens à mine suspecte qui se présentèrent les jours suivants, et qui leur offraient même de l’argent pour être admis. Puis le silence se fit, et la menace de mort resta sans effet, soit que la secte maçonnique ait renoncé à un crime retentissant et dangereux, soit que son seul but eût été de jeter le trouble dans l’âme du saint aveugle et d’arrêter, par la terreur, ses courageuses révélations [68].

Vive le Roi !

Peu à peu, surtout après les épreuves des années 1870-1871, Mgr de Ségur prend conscience qu’on ne peut lutter efficacement contre la Révolution sans rétablir en France la royauté légitime. Il va donc écrire en 1871 une brochure, Vive le Roi !, dont plus de 60 000 exemplaires seront vendus en quelques mois [69]. A sa grande surprise – car il ne pensait pas que le pape interviendrait dans une question politique – il reçut un Bref de recommandation de Pie IX. Le comte de Chambord estimait, quant à lui, que cet ouvrage était « le traité le plus complet et le plus lumineux qu’on puisse lire sur ce grand sujet de la souveraineté royale ».

Mais s’il veut un roi, Mgr de Ségur veut surtout un roi non libéral. Il écrit au comte de Chambord :

Il y a des hommes qui ont le don de s’assimiler toutes les erreurs courantes des temps et des pays où ils vivent ; celui-là [Mgr Dupanloup] est doué de cette faculté à un degré rare, et c’est elle qui, en faisant de lui le chef du parti libéral en France, a fait tourner ses brillantes qualités contre toutes les bonnes causes, contre la cause du Saint-Siège et de l’Église au dernier Concile et contre la cause de la monarchie vraie, pure, catholique, héréditaire, seule légitime, seule respectable, seule digne de notre amour et de nos espérances. Les vrais ennemis de notre France ne sont pas tant les communards que les libéraux, les hommes rouges que les hommes tricolores. Je crois que ce que vient de faire Mgr Dupanloup est une punition et tout ensemble un parachèvement de sa conduite au Concile ; après avoir été le mauvais génie de l’Église au Concile, il se pose ouvertement comme le mauvais génie de la France et de l’assemblée ; après avoir crié : « Vive les évêques parlementaires » au lieu de crier « Vive le Pape », le voici qui crie « Vivent les princes d’Orléans » au lieu de crier : «Vive le Roi ! » Je prie le bon Dieu qu’il daigne augmenter chaque jour dans le cœur de Votre Majesté l’horreur des libéraux. […] Dieu soit donc mille fois béni ! C’est en son saint amour que j’ai l’honneur d’être, Sire, avec le respect le plus profond, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.         + Louis Gaston de Ségur, chanoine évêque de Saint Denys [70].

Si Mgr de Ségur veut une restauration, c’est pour remédier à la vraie cause de nos maux, les péchés et les crimes qu’il dénonce comme vraie cause de la guerre (de 1870), et principalement l’esprit de révolte,

ce grand sens dessus-dessous commencé en France par le calvinisme, continué et fortifié par Richelieu, par la Fronde, par le césarisme gallican de 1682, et enfin consommé par le double crime de 1789 et de 1793… Depuis lors, nous sommes dans la fausse autorité, dans la fausse liberté, en un mot dans le faux et dans le désordre. La coupe était pleine, paraît-il, et les scandales de Napoléon et compagnie à Paris, unis aux scandales de Bismarck et compagnie à Berlin, […] de Satan et compagnie un peu partout, ont fait partir la fusée qui devait servir de feu d’artifice. Ce qui est effrayant, c’est que, politiquement, peu de monde se frappe la poitrine [71]...

 

Épreuves de la lutte

L’incident Darboy

L’année qui suivit le sacrilège eucharistique dont nous avons parlé plus haut, jour pour jour, le vendredi 9 décembre 1864, se trouvant occupé à confesser à la place même où il avait fait le pacte avec Dieu, il reçut un message de Mgr Darboy le suspendant a divinis.

Lors d’une entrevue personnelle avec Pie IX, quelques semaines plus tôt, répondant à une question du pape, Mgr de Ségur avait fait état des tendances libérales de l’archevêque de Paris. Le pape en ayant parlé à ses familiers, le bruit était remonté à Paris. Mgr Darboy avait convoqué Mgr de Ségur pour exiger qu’il se rétracte. Celui-ci écrivit une lettre d’explication (le 5 décembre 1864) qui fut jugée insuffisante par l’archevêque de Paris et ce dernier eut recours à cette censure.

Après lecture de la lettre, Mgr de Ségur prévint M. Lalanne, directeur du collège d’annoncer aux pénitents l’interruption des confessions, sans leur en dire le motif. Il revint chez lui réciter le Magnificat dans sa chapelle avec ses familiers : « Saint Philippe de Néri a été interdit aussi, et pendant six ans, et par le pape lui-même, tandis que moi je ne le suis que par mon archevêque, je n’ai pas le droit de me plaindre. » Il écrivit le lendemain une lettre de soumission à l’archevêque et, le 11 décembre, pour faire cesser le scandale, une lettre où il reconnaissait ses torts : « En parlant de votre Grandeur, je lui ai attribué des actes, des sentiments et des opinions de libéralisme dont je n’avais pas la preuve [72]. »

Pie IX ne fut pas satisfait, il aurait voulu que Mgr de Ségur fasse appel à lui. Il dit à Anatole : « Ecco i vestri santi francesi. Quand il faudrait faire un acte de force, ils font un acte d’humilité ! »

 

La mise à l’Index

Cinq ans plus tard, le 8 décembre 1869, date de l’ouverture du concile, nouvelle épreuve pour l’illustre aveugle : la mise à l’Index d’un de ses traités mystiques, Jésus vivant en nous, est affichée à la porte de Saint-Pierre, entre le « Janus » de Döllinger [73] et la lettre de révolte du malheureux père Hyacinthe [74]. « Mon cher Seigneur, lui écrivait un évêque, en lisant hier le décret et en vous voyant en telle compagnie, j’ai pensé à Notre-Seigneur entre les deux larrons. »

L’ouvrage de Mgr de Ségur était paru en 1864. Le prélat connaissait ses limites en théologie, et il faisait relire soigneusement ses traités par plusieurs correcteurs sévères dont il respectait les avis. Néanmoins, l’ouvrage contenait quelques inexactitudes concernant la présence de Notre-Seigneur par la grâce dans notre âme. Mgr de Ségur disait que Notre-Seigneur était présent par son humanité qui avait, depuis la résurrection, la possibilité d’être en plusieurs lieux [75]. Il confondait aussi la grâce et la personne du Saint-Esprit. Mgr de Ségur fit aussitôt arrêter la vente et corriger son livre (notamment par Mgr Henri Sauvé).

 

Une sainte mort

Dernière messe

Le 28 mai 1881, Mgr de Ségur célébra sa dernière messe, dans sa chapelle, devant une vingtaine d’enfants incurables étendus sur le plancher.

Ses tendresses pour les petits enfants incurables, recueillis par les Frères de Saint-Jean-de-Dieu, étaient inénarrables. Il les visitait souvent, les caressait, baisait leurs plaies les plus répugnantes, et avait pour eux des attentions maternelles. […] Le matin du jour où il se coucha, vers le soir, pour ne plus se relever, il dit la messe, sa dernière messe, pour eux et au milieu d’eux. C’était dans sa chapelle, où une vingtaine de ses chers petits étaient venus assister au saint sacrifice. Sa faiblesse était si grande, qu’il put à peine aller jusqu’au bout. Spectacle singulièrement touchant que ce saint aveugle défaillant, déjà touché de la main de la mort, élevant l’adorable Victime au milieu de ces petits enfants infirmes, couchés par terre, comme de pauvres agneaux autour du bon pasteur. Après la messe, il voulut leur servir, de ses mains tremblantes, une dernière collation. Dix jours après, il n’était plus. Ces pauvres petits l’aimaient passionnément, et, le jour de ses funérailles, leurs cris de désespoir remplissaient la cour de sa maison, et saisissaient tous les assistants [76].

 

La mort

Dans la nuit, il eut une congestion, et le mal gagna peu à peu. Le 5 juin, il reçut l’extrême-onction, et, comme tout espoir était perdu, la famille résolut d’ouvrir la porte : ce fut un défilé ininterrompu pour recevoir sa bénédiction. Il mourut le 9 au matin. Une foule immense remplissait la rue du Bac, le boulevard Saint-Germain et la place Saint-Thomas d’Aquin pour ses funérailles, le 13 juin.

Le Saint Sacrement quitta sa chapelle le jour de son enterrement, 28 ans jour pour jour après que Pie IX eut autorisé Mgr de Ségur à le conserver chez lui.

  

Conclusion

Mgr de Ségur était un esprit éminemment catholique. Son maître spirituel était saint François-de-Sales,

avec lequel il eut tant d’affinités naturelles, et dont il assimila la pensée et l’esprit par une étude assidue : d’où le caractère humain et affectueux de sa spiritualité, son horreur de la contention ; de là aussi son sens pratique. Pas plus que saint François-de-Sales il ne sera homme de système et c’est parce que ses actes s’inspireront toujours de l’actualité qu’ils présenteront une telle diversité [77].

Mais il aimait tout ce qui est catholique. A ce titre, il eut le privilège (rare) d’appartenir en même temps au Tiers-Ordre de Saint-François et à celui de Saint-Dominique.

Catholique, il aimait l’Église catholique. Il puisa dans cet amour, et dans les grâces que lui valut son épreuve de santé si vaillamment supportée, une énergie incroyable pour répandre le bien et lutter contre le mal. Dans cette lutte, il se fit des amis, mais aussi des ennemis, et c’est sans doute ce qui explique que sa cause de béatification soit actuellement au point mort.

Plusieurs suppliques furent adressées à Rome pour l’introduction de cette cause, l’une d’entre elles notamment fut faite par les évêques français à Lourdes, en 1914. Elle reçut l’approbation de dix cardinaux et de plus de quarante archevêques et évêques. L’Univers écrivait à cette occasion :

Un des grands exemples que nous donne Mgr de Ségur est le sens merveilleux qu’il eut des œuvres à entreprendre au milieu de notre société bouleversée. On admirera une fois de plus comment la Providence adapte merveilleusement à chaque époque la lumière qu’elle lui envoie par ses saints. […] Qui donc mieux que lui devança les préoccupations de notre saint Pie X ? […] Qui conçut d’une façon plus touchante la dévotion au pontife romain ? […] Qui eut davantage le souci de l’instruction chrétienne, sous toutes ses formes : les catéchismes populaires, les brochures de propagande, la presse même ? Qui sut mieux grouper, suivant l’esprit chrétien, les hommes de toutes conditions ? Qui eut une notion plus nette des devoirs religieux de l’État [78] ?

On note plusieurs guérisons obtenues par son intercession après sa mort [79]. Même pendant sa vie, Mgr de Ségur guérit à Lorient, le 15 juin 1869, un petit aveugle (Félix Garé, aveugle depuis six mois) que sa tante lui avait amené pour qu’il le bénisse [80].

Mais un rapport du chanoine Grente [81], chargé des béatifications à l’archevêché de Paris, en 1923, fit tout arrêter. Le rapport donne raison à Mgr Darbois sur la « délation de Mgr de Ségur ».

A une demande faite en 2007, la congrégation pour la Cause des saints à Rome a répondu que « les recherches attentives menées dans les archives » n’avaient pas permis de « trouver trace de ce prélat ni d’une cause qui l’aurait concerné [82] ».

La raison est probablement à chercher dans l’hostilité que « le parti libéral », si justement nommé et dénoncé par Mgr de Ségur, lui a pieusement conservée. Déjà, peu après 1871,

on trouve associés Louis Veuillot et Gaston de Ségur, dans une brochure anonyme, La Crise dans l’Église, que Mgr Dupanloup avait fait écrire et diffuser par son secrétaire l’abbé Guthlin : la brochure dénonce « un parti » dans l’Église, « puissamment organisé » et soutenu par le nonce, dont les chefs sont Veuillot, Mgr de Ségur, et trois assomptionnistes, les pères Bailly [83], Picard et leur supérieur le père d’Alzon [84].

Il faudra probablement attendre que le libéralisme ait été chassé de l’Église pour que Mgr de Ségur sorte du purgatoire où l’ont mis ses ennemis.

En attendant, Mgr de Ségur continue de servir l’Église, non seulement par l’Œuvre de Saint-François de Sales et par ses écrits, mais encore en suscitant des vocations dans sa famille. Il écrivait dans son testament :

J’espère que la grâce de la vocation sacerdotale et de la vocation religieuse, une fois entrée dans notre famille, ne lui sera point enlevée, et que notre sang aura, jusqu’à la fin, l’honneur insigne et l’excellent bonheur de donner à Jésus‑Christ et à son Église des prêtres et des religieuses.

Plusieurs de ses petits-neveux ont eu l’honneur d’être ordonnés prêtres par Mgr Lefebvre : Mgr de Ségur poursuit ainsi sa lutte contre la Révolution.

 

*

 

Bibliographie

 

Hédouville Marthe de, Monseigneur de Ségur. Sa vie – Son action 1820-1881, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1957.

Ségur Anatole Marquis de, Monseigneur de Ségur. Souvenirs et récits d’un frère, Paris, Bray et Retaud, 1882 (2 tomes).

Ségur Anatole Marquis de, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, Paris, Oudin, 1890.

Ségur Mgr Louis-Gaston de, Œuvres, 10 vol. (t. 1 à 4 : Tolra et Haton, 1867 ; t. 5 et 6 : Haton, 1874 ; t. 7 à 10 : Tolra, 1877).

Monseigneur de Ségur – Actes du colloque organisé en juin 2007 par l’Œuvre de Saint-François de Sales (collectif), Paris, Via Romana, 2008.

Lettres de Mgr de Ségur, publiées avec une introduction et des notes par le marquis de Ségur, t. 1, Paris, 1882.

Lettres de Mgr de Ségur à ses filles spirituelles, Paris, Reteaux, 1899.

 

Tous les livres écrits par Mgr de Ségur sont disponibles aux éditions Saint-Rémi (BP 80-33410 Cadillac – Tél.-Fax : 05 56 76 73 38 ; www.saint-remi.fr/) et plusieurs sont téléchargeables sur le site www.liberius.net/.



 ANNEXE

Textes de Mgr de Ségur

I

De la grâce d’être catholique

 

Aujourd’hui, il est de bon ton de trouver que toutes les religions se valent, ou du moins qu’il y a du bien et du vrai dans toutes les religions. Ce n’était pas l’avis de Mgr de Ségur, ainsi que le montrent ces extraits de son ouvrage Causeries sur le protestantisme d’aujourd’hui [1].

 

La religion commode *

Il est plus commode, dit-on, d’être protestant que catholique, c’est vrai ; il est aussi plus commode de céder à ses passions que de les contenir. Seulement, en fait de religion, il ne s’agit pas de savoir quelle est la plus commode, mais quelle est celle qui est vraie et qui conduit à Dieu.

Un pasteur était parvenu à gagner à sa secte une bonne femme qui s’était laissé prendre aux affirmations du prétendu ministre de l’Évangile. Elle fréquentait assidûment le temple ; allait faire tous les dimanches son petit somme pendant le prêche ; soignait fort bien la grosse Bible qu’on lui avait donnée, et qu’elle se gardait bien d’ouvrir de peur de la gâter ; en un mot, elle était devenue une excellente protestante. Elle poussait même la ferveur jusqu’à se faire inscrire sur le registre de la fameuse société du Sou protestant, et de deux ou trois sociétés bibliques.

Plusieurs années se passèrent dans cette piété facile, et la bonne femme s’applaudissait chaque jour davantage de vivre si doucement, selon ce que M. le pasteur appelait le pur Évangile, débarrassée de la désagréable obligation d’aller se confesser aux grandes fêtes, de communier pour tout de bon, de faire maigre le vendredi et d’obéir à son curé. Au milieu de ces joies évangéliques que le pasteur et une pieuse diaconesse entretenaient avec zèle au moyen de petits cadeaux, de petites brochures, la pauvre créature fut un beau jour visitée par la maladie. Un lecteur fut aussitôt député pour lui lire des psaumes et des passages auxquels elle ne comprenait pas grand-chose, non plus, il faut le dire, que le zélé lecteur lui-même. Le mal empira bientôt, et le médecin laissa échapper quelques paroles qui firent comprendre à la malade que son état n’était rien moins que rassurant. A la vue de la mort, à la pensée du jugement de Dieu, la pauvre femme s’émut et rentra en elle-même. Elle s’aperçut, à cette lumière qui ne trompe pas, qu’elle s’était égarée et qu’elle avait quitté la vraie foi. Elle pria une de ses voisines d’aller sans retard chercher le curé de la paroisse, bon et digne prêtre qu’elle avait connu jadis et que sa désertion avait vivement affligé. Le curé la trouva toute en larmes, la consola de son mieux, et, tout en lui montrant l’énormité de sa faute, il lui rappela l’infinie miséricorde du bon Dieu. Après avoir reçu la confession de ses péchés, il la réconcilia avec Notre-Seigneur. Il lui donna le sacrement consolateur des mourants, l’Extrême-Onction, dont on lui avait appris à se moquer, mais dont elle comprenait alors toute l’importance et toute l’efficacité ; enfin il  lui porta le saint Viatique, ce très saint et très adorable mystère où Jésus lui-même se voile pour descendre jusqu’à nous et nous fortifier au terme de notre voyage. En paix avec Dieu et avec elle-même, la pauvre femme était heureuse et voyait désormais sans crainte s’approcher le moment de son entrée dans l’éternité.

Le soir de ce même jour, le pasteur protestant se présente chez elle ; il venait d’apprendre la visite du curé, et ne pouvait croire à ce qu’il appelait « une honteuse défection, un scandale pour le pur Évangile, un retour aux superstitions de Babylone ». En réalité, ce qui le vexait le plus, c’est qu’on allait en parler dans le voisinage et qu’on en tirerait, sans doute, des conclusions désagréables pour le pur Évangile… et pour l’amour-propre de M. le pasteur. Il apostropha donc assez vivement la pauvre malade, lui rappelant avec quel courage elle avait rejeté naguère « toutes ces simagrées, ces erreurs, auxquelles elle n’aurait jamais dû retourner ».

Ah ! monsieur, répondit la bonne femme, tout cela c’était bon quand je me portais bien ; votre religion, c’est bien commode pour vivre, mais c’est le diable pour mourir ! » Elle ne se doutait pas, la brave femme, qu’elle venait, par cette simple parole, de faire toucher du doigt la fausseté de la religion protestante. Pour qu’une religion soit la vraie religion, la religion qui conduit au ciel, il ne suffit pas, en effet, qu’elle soit commode et qu’elle mette de côté tout ce qui gêne dans le service de Dieu. Le protestantisme est commode pour vivre ; c’est une raison pour qu’il soit terrible d’y mourir. Le protestantisme est commode, donc il est faux, donc il n’est pas la religion de celui qui a dit : « Combien étroite est la porte, combien est pénible la voie qui mène à la vie éternelle ! Efforcez-vous de prendre cette voie pénible et d’entrer par cette porte étroite. » Le protestantisme, ce prétendu christianisme sans obéissance à la foi, sans obéissance à l’autorité de l’Église, sans confession, sans eucharistie, sans sacrifice, sans pénitence, sans pratiques obligatoires, n’est-il pas condamné par l’Évangile dont sans cesse il usurpe le nom ? N’est-il pas condamné par Jésus-Christ lui-même, quand ce divin maître ajoute ces paroles redoutables : « Combien est commode et large la voie qui conduit à la perdition ! »

 

Est-il possible que Dieu ait choisi Luther et Calvin pour réformer la religion ?

Dieu est saint ; donc il n’a pu choisir ni Luther, ni Calvin, ni Zwingle, ni Henri VIII, ni les autres, pour réformer son Église.

Jamais, dit l’historien protestant Gobbett [2], jamais le monde ne vit, dans un même siècle, une collection de misérables tels que Luther, Zwingle, Calvin, etc. ; le seul point de doctrine sur lequel ils étaient d’accord était l’inutilité des bonnes œuvres, et leur vie sert à prouver combien ils étaient sincères dans ce principe.

Luther, malgré l’ardeur de son éloquence populaire et la vigoureuse trempe de son esprit, n’est en définitive, qu’un mauvais prêtre, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus dégradé.

Calvin, ecclésiastique aussi, a été convaincu de mœurs infâmes contre nature, et, comme tel, marqué par le bourreau [3].

Zwingle, curé d’Einsiedeln, a publiquement avoué, en présence de son évêque, que depuis de longues années il cédait à ses passions honteuses, et que désormais il prenait femme officiellement pour légaliser sa position.

Tous les saints de la réforme sont de ce calibre. Chacun sait la pureté sans tache et la douceur évangélique de Henri VIII, le réformateur de l’Angleterre. Ce misérable, vrai Barbe Bleue, eut six femmes, à qui il fit couper la tête à mesure qu’il fut dégoûté d’elles. Sa fille, la reine vierge Élisabeth, qui consomma l’œuvre de Henri VIII, n’a pas été moins célèbre sous les mêmes rapports. La même hache a pu couper la tête des maîtresses du père et des amants de la fille.

Calvin, en particulier, mérite notre attention à nous autres Français. C’est lui qui a introduit le protestantisme dans notre patrie. Personne ne l’a mieux dépeint que le protestant calviniste Galiffe, dans ses Notices généalogiques [4], publiées à Genève même en 1836 :


Ce nom criminellement fameux, dit-il, qui dressa l’étendard de l’intolérance la plus féroce, des superstitions les plus grossières et des dogmes les plus impies ; épouvantable apôtre, à l’inquisition de qui rien ne pouvait échapper ; qui, dans les deux années 1558 et 1559, fit exécuter quatre cent quatorze jugements en matière criminelle, etc.

M. Galiffe l’appelle, en outre, un buveur de sang, et prouve chacune de ses assertions par les écrits mêmes de Calvin et par les archives publiques et authentiques de Genève.

Quant à Luther, moine apostat, vivant en concubinage avec une religieuse défroquée, les protestants l’ont jugé avec une sévérité non moins significative. La vie de Luther, après son apostasie, ne fut autre que celle d’un libertin tout occupé des plaisirs de la table et de brutales jouissances ; si bien qu’il était passé en proverbe, lorsqu’on voulait se permettre quelque débauche, de dire : « Aujourd’hui nous vivrons à la Luther », comme le rapporte l’écrivain protestant Bénédict Morgenstern [5]. Les Propos de table de Luther, que l’on trouve encore dans quelques librairies mal famées sur la liste des ouvrages obscènes, respirent un tel cynisme qu’il est impossible de les citer. Tout le monde connaît cette ignoble prière écrite de la main même de Luther, dont l’authenticité n’a jamais été mise en doute, et qui se termine par ces incroyables paroles : « Bien boire et bien manger est le vrai moyen d’être heureux. »

Et l’on voudrait nous faire croire que des êtres pareils ont été envoyés aux chrétiens par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour rappeler l’Église à sa pureté primitive ! Allons donc ! Autant vaudrait dire avec les Turcs : Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète ! Le bon sens doit ici parler plus haut que tous les mensonges historiques par lesquels on a essayé de réhabiliter ces prétendus réformateurs.

L’Église catholique a pour fondateurs Notre-Seigneur Jésus-Christ, et pour apôtres saint Pierre, saint Paul, saint Jean, etc.

Le protestantisme a pour fondateur Luther, et pour apôtres Calvin, Zwingle et consorts.

Jugez et choisissez.

 

Les apôtres du protestantisme ont-ils fourni la preuve de leur mission prétendue ?

Il est deux signes infaillibles auxquels on peut reconnaître si un homme qui se présente pour réformer l’Église est vraiment l’envoyé de Dieu. Ces deux signes sont la sainteté et le don des miracles.

Pour la sainteté, n’en parlons pas quand il s’agit de Luther et de Calvin. On sait à quoi s’en tenir sur leur compte, et les protestants instruits et honnêtes ne peuvent que rougir lorsqu’on remue devant eux ces honteux souvenirs.

Quant aux miracles, ils auraient bien voulu en faire ; mais on ne fait pas des miracles comme on fait des sectes. Érasme, ce railleur si mordant, faisait remarquer déjà « qu’à eux tous ils n’avaient encore pu redresser un cheval boiteux ».

Calvin voulut une fois cependant essayer un petit miracle ; malheureusement le coup manqua. Il avait payé un homme pour faire le mort, afin de le ressusciter ensuite ; quand il arriva, suivi de la foule curieuse à laquelle il avait modestement annoncé cette preuve postiche de sa mission, la justice de Dieu avait frappé le compère, et Calvin manqua mourir de peur en le trouvant vraiment mort dans son lit. Cette histoire est connue de tous et parfaitement authentique.

Luther, lui, s’en tirait d’une autre manière : il répondait par un torrent d’injures quand on lui demandait de prouver par quelque œuvre miraculeuse qu’il parlait de la part de Dieu, et appelait âne, Turc, chien, porc endiablé, le malencontreux questionneur.

Le miracle, aussi bien que la sainteté, a manqué aux pères de la réforme. Ce n’est donc pas Dieu qui les a envoyés.

Mais quel est alors l’esprit qui les a animés de son souffle puissant ? C’est l’esprit d’orgueil, l’esprit de luxure, l’esprit révolutionnaire, qui s’élève sans cesse contre le Christ et contre l’œuvre du Christ ; l’esprit infernal, qui enfanta toutes les hérésies, et qui est le véritable père de l’anarchie protestante : Vos ex patre Diabolo estis (Jn, 8, 44).

 

Comment l’Église possède la preuve divine par excellence

Cette preuve, qui supplée à toutes les autres, qui les surpasse toutes par l’évidence de sa lumière, c’est le miracle. Notre-Seigneur n’a, pour ainsi dire, invoqué que cette preuve pour faire admettre à ses apôtres et à ses disciples, puis à ses contradicteurs, le mystère de sa divinité : « Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez du moins à mes miracles. — Les miracles que je fais rendent témoignage de moi. »

Les ennemis de Jésus confessaient la réalité de ses prodiges, et frémissaient de rage en en voyant les effets. Cet homme, disaient-ils, fait une foule de miracles et il entraîne tout le monde. Le miracle suprême de la résurrection, constatée par l’évidence des yeux et du toucher, a seul pu réduire l’incrédulité obstinée des apôtres après la Passion, et en particulier celle de saint Thomas, qui ne se prosterna devant le Christ vainqueur qu’après avoir mis ses doigts dans les plaies de ses mains et de ses pieds, et sa main dans la plaie toujours ouverte de son divin cœur.

Le miracle, l’œuvre surhumaine et absolument divine, telle est donc la grande preuve de Jésus-Christ. Telle est aussi la grande preuve de son Église.

L’Église catholique non seulement produit incessamment des miracles par la vertu du Christ vivant dans ses saints, mais elle est elle-même un miracle vivant, public, permanent, qui surpasse toute démonstration savante ; un miracle accessible à l’intelligence du pauvre et de l’ignorant, aussi bien qu’à celle du docteur et du philosophe. Saint Augustin le proclamait hautement dès les premiers siècles de la foi : « L’établissement du christianisme dans le monde sans de grands miracles serait lui-même le plus grand et le plus étonnant de tous les miracles. »

Les Apôtres, et, pendant trois ou quatre siècles, leurs disciples, ressuscitèrent les morts, guérirent les malades, rendirent la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques. Avec le seul signe de la croix, ils firent tomber les idoles, crouler les temples impurs des faux dieux ; et, malgré trois siècles de carnage, malgré la fureur humaine que le miracle lui-même ne pouvait subjuguer, l’Église catholique, apostolique, romaine, sortit des catacombes, victorieuse de l’humanité.

Elle était donc elle-même un grand miracle, c’est-à-dire une œuvre évidemment surhumaine et qui attestait la toute-puissance de Dieu. Ainsi s’est-elle avancée à travers les siècles, portant sur son front le témoignage divin, s’affirmant comme le Christ s’est affirmé, et n’ayant pas même besoin de se prouver.

Le fait divin de son existence, et spécialement de sa Papauté souveraine, prend à chaque siècle nouveau des proportions plus gigantesques. Que dirait saint Irénée s’il revenait au monde au dix-neuvième siècle, lui qui déjà, à la fin du second, invoquait cette durée de l’Église romaine au milieu des contradictions, comme une preuve péremptoire de sa divine origine !

L’Église est donc un miracle toujours vivant, et son existence est, je le répète, la grande preuve de sa divinité. Que les pauvres pasteurs hérétiques crient et se débattent tant qu’ils voudront devant ce fait divin. Comme les Scribes devant Jésus ressuscitant Lazare, ils demeurent écrasés par la taille surhumaine du géant catholique.

 *

 

Extraits de sa correspondance

 

Ce qu’il pensait du Tiers-Ordre de Saint-Dominique

 

On lit dans la Vie du père Jandel écrite par le père Cormier, les plaintes, ou plutôt les regrets que Mgr de Ségur, membre du Tiers-Ordre de Saint-Dominique en même temps que de celui de Saint-François, exprimait, avec sa verve bien connue, à l’un de ses anciens pénitents :

Je voudrais faire un opuscule sur notre Tiers-Ordre de Saint-Dominique, afin de le populariser davantage et de le répandre. Envoyez-moi les deux ou trois documents ou manuels que je pourrais publier à coup sûr. [Mais il reprenait un peu plus tard :] Le bon père Jandel m’a dit qu’il ne désirait pas voir se répandre beaucoup le Tiers-Ordre de Saint-Dominique. Quel dommage que je n’aie pu écrire le Tiers-Ordre de Saint-Dominique en pendant du Tiers-Ordre de Saint-François ! J’avoue ne rien comprendre à la pensée du bon père. Un Tiers-Ordre est fait pout être répandu le plus possible. La quantité, en pareil cas, est le complément indispensable de la qualité. Il faut croire que ce saint homme a plus d’esprit que nous ; et, comme il est très grand, qu’il y voit de plus loin ; je regrette cependant un peu de n’avoir pas agi sans le consulter. L’œuf une fois pondu, il n’aurait pas eu le courage de ne pas le couver [6].

 Ces réflexions enjouées purent faire sourire le père Jandel, mais ne modifièrent nullement ses vues…

 

Ce qu’il pensait de la danse

Août 1869 Ma chère fille, Prenez garde au clinquant très séducteur du monde ; il est plus dangereux qu’on ne croit parce qu’il se glisse et s’insinue doucement dans le cœur par les portes, toujours ouvertes, de la vanité, de la vaine complaisance, de l’amour-propre, de la fausse liberté et des sens. Prenez-y bien garde : ne dansez que si on vous l’ordonne ; dites nettement et fermement que, sans blâmer ceux et celles qui le font, vous trouvez qu’il est mieux à une jeune chrétienne de ne pas danser. Pendant ces deux soirées, privez-vous de toute espèce de rafraîchissements et de mangeaille ; on ne saurait croire comme cette petite mortification paralyse le venin sucré d’un bal. Ne valsez sous aucun prétexte ; cela, je vous le défends absolument, au nom de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Tâchez de partir le plus tôt possible d’un lieu où Notre-Seigneur n’est pas invité et où l’on fait les choses non seulement sans lui, mais contre lui. Tout le temps, gardez paisiblement et gravement la sainte présence de Dieu, et soyez là comme la très sainte Vierge Marie aux noces de Cana. Communiez le matin et le lendemain de ces soirées. Voilà, ma fille, des conseils d’expérience (car moi aussi j’ai été jadis au bal par devoir) que je vous engage à suivre très ponctuellement. Le lendemain, il ne faudra pas plus parler de toilettes ni du bal que si vous n’y aviez pas été. C’est bien assez que d’être obligée d’y aller, sans abaisser son souvenir et son imagination à de pareilles sornettes, si indignes du baptême et de l’eucharistie ! […]

 

A une dirigée, pour lui faire accepter une épreuve

 

15 août 1876 Ayons donc, ma chère fille, plus de foi et plus de sens chrétien. Nous ne sommes pas des roseaux qui plient à tous les vents des émotions, bonnes ou mauvaises, agréables ou pénibles : non, nous avons en nous, par la grâce du baptême et de l’eucharistie, la sève de Jésus-Christ qui fait de nous de grands arbres, profondément enracinés en Dieu, vivant de la vie divine, et nourris de la force même du Seigneur. Il faut tenir tête à l’orage mieux que cela ; non pas que la souffrance ne nous doive plus faire souffrir, ni l’épreuve nous éprouver ; mais la paix du bon Dieu « qui surpasse tout sentiment », comme dit l’apôtre saint Paul, c’est-à-dire qui est plus forte que toutes les émotions sensibles d’ici-bas, doit toujours garder nos cœurs et nos esprits en Jésus-Christ Notre-Seigneur. – Un autre apôtre, saint Jacques, nous dit à tous : « Si quelqu’un d’entre nous est attristé, qu’il prie ! » Voilà le remède des remèdes qui change la tristesse en paix, qui unit merveilleusement à Jésus-Christ ; qui élève l’âme, éclaire l’esprit, fortifie la volonté, calme l’imagination et ranime les forces abattues par le découragement et l’angoisse. N’oubliez pas non plus, ma chère fille, la règle d’or donnée par notre grand saint Ignace. « Quand il s’agit de grâces et faveurs divines, il faut toujours regarder au-dessus de soi et se comparer à ceux qui en ont reçu davantage, afin de ne point s’enorgueillir. » Et quand il s’agit des peines et des croix, il faut toujours regarder au-dessous de soi, considérant ceux qui sont encore plus mal partagés que nous, afin de s’encourager et d’avoir de quoi remercier Dieu.

 *

III

 

Pourquoi l’Église parle-t-elle le latin * ?

Objection : Pourquoi parler latin ? Pourquoi se servir d’une langue inconnue ?

Réponse : Parce que, à des dogmes immuables, il faut une langue immuable qui garantisse de toute altération la formulation même de ces dogmes.

Parce que, à une société universelle, il faut une langue universelle qui maintienne, resserre, proclame hautement l’unanimité de la foi et la fraternité universelle de la religion véritable.

Les protestants et tous les ennemis de l’Église catholique lui ont toujours durement reproché le latin. Ils sentent que l’immobilité de cette cuirasse défend merveilleusement de toute altération ces antiques traditions chrétiennes, dont le témoignage les écrase. Ils voudraient briser la forme pour atteindre le fond. L’erreur parle volontiers une langue variable et changeante.

Ce reproche, d’ailleurs, si on l’examine de plus près, n’a aucun fondement. N’y a-t-il pas une foule de personnes qui savent le latin ? La prédication, c’est-à-dire la partie du culte divin qui s’adresse directement aux fidèles, n’est-elle pas en langue vulgaire ? Pour le reste des offices, n’y a-t-il pas un nombre infini de traductions des prières de l’Église ? Quel est le chrétien que la langue mystérieuse de l’autel empêche de suivre l’office ? Certaines cérémonies, certains signaux n’avertissent-ils pas tous les assistants de ce qui se fait et de ce qui se dit ? S’ils sont distraits, n’est-ce pas leur faute ?

Rien n’égale, en outre, la dignité, la grandeur, la clarté, la beauté de la langue latine. C’est la langue des conquérants de l’univers, des Romains ; c’est la langue de la civilisation ; c’est la langue de la science. Cette langue est la reine des langues ; elle méritait de devenir la langue de la Religion.

Outre les grands changements qui dénaturent les langues vivantes, il en est beaucoup d’autres qui semblent peu importants, mais qui le sont beaucoup. Ainsi tous les jours l’usage change le sens des mots et souvent le gâte par pur caprice. Si l’Église parlait notre langue, il pourrait dépendre d’un bel esprit effronté de rendre le mot le plus sacré de la liturgie ou ridicule ou indécent.

Sous tous les rapports imaginables, la langue religieuse doit être mise hors du domaine de l’homme. Voilà pourquoi l’Église catholique parle latin.


 *




 


[1]  — Mgr Louis-Gaston de Ségur, Œuvres, t. 2, Tolra et Haton, 1867.

*  — On fera facilement l’application à la religion conciliaire (N.D.L.R.).

[2]  — Histoire de la réformation protestante, ch. VII, nº 200.

[3]  — Ce fait semble acquis à l’histoire. Un auteur catholique ayant reproché aux calvinistes ces honteux stigmates de leur patriarche, le calviniste Witaker eut l’effronterie sacrilège de répondre : « Si Calvin a été stigmatisé, saint Paul et bien d’autres l’ont été de même. »

[4]  — T. 3, p. 21 et sq.

[5]  — Traité de l’Église, p. 21, vers le milieu : « Si quando volunt indulgere genio, non vereantur inter se dicere : Hodie lutheranice vivemus. »

[6]  — Père Hyacinthe Marie Cormier O.P., Vie du révérendissime père Alexandre-Vincent Jandel, 73e Maître général des Frères Prêcheurs, Paris, 1890, p. 162.

*  — Mgr L.-G. de Ségur, Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion, 44e éd., Paris, Lecoffre, 1858, p. 155.




[1]  — Pour obtenir plus d’informations, ou pour acheter les enregistrements des sessions passées, écrire à « Journées Jean Vaquié », à l’adresse de la revue.

[2]  — Mgr Mermillod, dans l’oraison funèbre de Mgr de Ségur prononcée à Notre-Dame de Paris en 1881.

[3]  — Guy le Noir de Lastours construisit le premier château de Pompadour avec l’aide du comte de Périgord.

[4]  — Marie-Léger Deschamps O.S.B. (1716-1774), théoricien d’une philosophie athée, précurseur du communisme. Christian Lagrave a fait un exposé sur ce personnage aux Journées Jean Vaquié 2008, dont l’enregistrement est disponible (voir le chapeau au début de l’article).

[5]  — Henri-François d’Aguesseau (1668-1751), avocat général au Parlement de Paris, chancelier et Garde des sceaux. Il a conçu un système de philosophie politique qui allie rationalisme cartésien, égalitarisme, morale janséniste et gallicanisme, et qui eut une influence considérable au 18e siècle, où d’Aguesseau fut le maître à penser d’un grand nombre de magistrats et de juristes. Son œuvre législative est considérée comme aux origines de la codification napoléonienne.

[6]  — Il rejoindra son père à l’Académie en 1830. Claudel voulait qu’on mette son livre au programme des collèges ; Barbey d’Aurevilly vantait sa « plume svelte et nette » affirmant qu’il est mieux qu’un Xénophon, un « Xénophon pathétique ». Veuillot déclarait : « Le général Philippe de Ségur, laissant l’épée, non parce qu’il avait été percé de vingt blessures, mais parce que l’épée ne servait plus à rien, a pris la plume comme pour se désennuyer ; et par manière d’essai, il a écrit en témoin, c’est-à-dire en héros, l’histoire de la campagne de Russie, le récit le plus épique peut-être qui soit dans notre littérature, et le seul de ce genre supérieur que notre époque, si pleine d’aventures et d’écrivains, ait jusqu’à présent produit. » Voir Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, p. 161. — Sur le discours que tint le vieux maréchal de Ségur à son petit-fils quand il apprit que celui-ci s’engageait dans l’armée de Napoléon et qu’il le gronda, tout en l’engageant à servir avec franchise et loyauté, voir Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur. Sa vie – Son action 1820-1881, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1957, p. 18, citant le discours de réception de Robert de Flers à l’Académie Française. — Marthe de Hédouville (Monseigneur de Ségur, p. 17) se trompe en faisant de Philippe l’aîné, alors qu’il était un an plus jeune qu’Octave. C’est bien Louis-Gaston qui serait devenu le chef de famille s’il n’était entré dans les ordres.

[7]  — Montalembert était un chef du parti libéral, souvent mis à mal par la verve de Mgr de Ségur.

[8]  — Maître Franck Bouscau, « Monseigneur de Ségur et le roi », in Collectif, Monseigneur de Ségur – Actes du colloque organisé en juin 2007 par l’Œuvre de Saint-François-de-Sales, Paris, Via Romana, 2008, p. 33.

[9]  — Anatole Marquis de Ségur, Monseigneur de Ségur. Souvenirs et récits d’un frère, Paris, Bray et Retaud, 1882, t. 1, p. 23.

[10] — Anatole de Ségur, Biographie nouvelle de Mgr de Ségur, suivie de la biographie de la Comtesse de Ségur, extrait de Les Illustrations et les célébrités du 19e siècle, Bloud et Barral, p. 75. Disponible sur le site www.liberius.net.

[11] — Louis-Gaston de Ségur, Ma Mère – Souvenir de sa vie et de sa sainte mort, 1875, dans Œuvres complètes t. 9 (Tolra, 1877), republié sous le titre « La Comtesse de Ségur ou la conversion d’une orthodoxe » dans le Bulletin de l’Œuvre de Saint-François-de-Sales, 1990, p. 68.

[12] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 26.

[13] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, t. 1, p. 22. C’est nous qui soulignons.

[14] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 31.

[15] — Louis-Gaston de Ségur, Ma Mère, in Bulletin de l’Œuvre de Saint-François-de-Sales, 1990, p. 124

[16] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, t. 1, p. 18.

[17] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, t. 1, p. 22. C’est nous qui soulignons.

[18] — La conférence de Saint-Vincent de Paul avait été fondée peu auparavant, en 1833, par un petit groupe dirigé par Emmanuel Bailly (1793-1861) dont Frédéric Ozanam, plus jeune de vingt ans, faisait partie. Le Prévost s’y joignit au bout de quelques semaines. Sur la fondation de la conférence de Saint-Vincent de Paul, voir : frère Innocent-Marie O.P., « Histoire du catholicisme libéral (II) », Le Sel de la terre 15 (hiver 1995-1996), p. 123.

[19] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 55, citant le Journal de Gaston.

[20] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 382

[21] —  Anatole de Ségur, Biographie nouvelle de Mgr de Ségur, p. 10.

[22] — L’abbé Charles-Louis Gay (1815-1892), ordonné en 1845, sera plus tard coadjuteur de Mgr Pie à Poitiers, avec le titre d’évêque d’Anthédon. Il démissionnera en 1880.

[23] — Mgr Jean Adrien de Conny, de souche bourbonnaise, arriva dans le diocèse de Moulins en même temps que Mgr de Dreux-Brézé, deuxième évêque de l’Allier. Il fut doyen du chapitre cathédral et publia un cérémonial romain qui fit longtemps référence.

[24] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, p. 91.

[25] — Le Prévost était marié à une femme beaucoup plus âgée que lui avec laquelle il ne pouvait s’entendre. Il ne devint prêtre qu’après son veuvage.

[26] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, t. 1, p. 126. En clair, il leur dit de ne pas abuser d’alcool, car 95% des prisonniers de l’Abbaye ont été condamnés à la suite d’actes commis en état d’ivresse.

[27] — Marquis de Moussac, Mgr de Ségur, Paris, 1913, p. 49, cité par Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 131.

[28] — Frédéric-François-Xavier de Mérode (1820-1874), « bien près d’être un saint et bien loin d’être un sage » (Augustin Cochin), ancien soldat décoré en Afrique par le maréchal Bugeaud, batailleur, mortifié, terriblement original. « Jamais et nulle part il [Mgr de Ségur] ne fut si édifié et si mal nourri » que dans les premiers jours de son séjour à Rome qu’il dut passer chez lui. C’était « une épée impatiente dont la soutane est le fourreau » (A. Cochin).

[29] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 234.

[30] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 169.

[31] — Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, t. 1, Paris, 1886, p. 393, cité par Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 151.

[32] — Mgr de Ségur, Le souverain Pontife, Œuvres, t. 3, p. 296.

[33] — Mgr Henri Sauvé (1817-1895) fut le premier recteur de l’Université Catholique de l’Ouest.

[34] — Ubiquisme : propriété d’être présent en tout lieu. Cette propriété convient à Notre-Seigneur dans sa divinité, mais non pas dans son humanité : en tant qu’homme, Jésus est en un seul lieu à la fois (actuellement au ciel). Même dans la sainte eucharistie, Jésus n’est pas présent comme dans un lieu, car il n’est pas limité par les dimensions de l’hostie : il est présent par sa substance, qui n’est pas affectée par les accidents du pain et du vin qui demeurent miraculeusement sans sujets.

[35] — « Mgr de Ségur est une colombe qui rejette tout de suite ce qui a mauvais goût » disait Pie IX à cette occasion.

[36] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 261-262.

[37] — Lettre du 2 septembre 1866, in Lettres de Mgr de Ségur à ses filles spirituelles, Paris, Reteaux, 1899, p. 81.

[38] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, t. 2, p. 4-5.

[39] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 43-44.

[40] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 263.

[41] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 268-269 (lettre de Mgr de Ségur à sa sœur Sabine du 1er septembre 1866).

[42] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 273-276.

[43] — Lettre du 11 juillet 1858 citée par Benoît le Roux dans Actes du colloque organisé en juin 2007, p. 171-172.

[44] — Je crains fort que votre Sainteté n’encoure peut-être la damnation éternelle à cause de cela.

[45] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, t. 2, p. 244.

[46] — Lettre aux enfants oblats de Dom Gréa, 7 novembre 1874, dans Lettres de Mgr de Ségur, t. 1, Paris, 1882, p. 378-379.

[47] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 35-36.

[48] — Cité par Michel de Jaeghere, dans l’introduction des Actes du colloque [sur Mgr de Ségur] organisé en juin 2007, p. 9.

[49] — Le cardinal Morlot avait pourtant des sympathies pour la franc-maçonnerie. Voir Le Sel de la terre 16, p. 143. « Ce prélat libéral respectait la franc-maçonnerie traditionnelle soucieuse de divin, tolérante et toujours fidèle au pouvoir établi. Les francs-maçons, eux, ne se trompent pas sur la bonté du cardinal-archevêque et ils lui demandent l’autorisation de faire célébrer une messe à la cathédrale de Notre-Dame de Paris, le 20 juillet 1858, en l’honneur des francs-maçons, et ceux-ci viennent à plus de trois cents pour assister à cet office mortuaire. » (Félix BONAFE. Le Cardinal Morlot, une vie, une époque, Orbec, imprimerie Rozé, 1983, p. 438 et 439.) Les francs-maçons firent même frapper une médaille en son honneur dans laquelle ils mirent trois points devant le nom et les titres du cardinal.

[50] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 371.

[51] — Toutefois ceux-ci participèrent au premier congrès, à Poitiers, en 1872.

[52] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 584, parlant du congrès de Poitiers en 1872.

[53] — Cité dans Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 584.

[54] — Le National de Bruxelles, 4 novembre 1856, cité dans Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 425.

[55] — Benoît le Roux dans Actes du colloque organisé en juin 2007, p. 173. On lit en note : « Dans Lacordaire et quelques autres (Gallimard, 1982), José Cabanis note avec ironie : “Écrivant depuis La-Roche-en-Breny chez Montalembert, le si charitable Armand de Melun confiait : Nous ne passons pas nos journées à courir le cerf mais le Veuillot.” »

[56] — Mgr de Ségur, Bulletin de Saint-François de Sales, mars 1861, p. 76 (cité dans Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 444).

[57] — Mgr de Ségur, Y a-t-il un Dieu qui s’occupe de nous ?, in Œuvres, t. 1, p. 5.

[58] — Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, t. 7, Paris, Oudin, 1884, p. 498.

[59] — Cité dans Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 597. C’est nous qui soulignons.

[60] — Lettre du 20 août 1880 à Mlle Tamisier, qui seconda beaucoup Mgr de Ségur dans cette œuvre.

[61] — Voir l’éditorial du Sel de la terre 68. L’ouvrage est disponible sous forme numérisée sur le site de Dici.

[62] — Disponible sur Internet (Les documents contre-révolutionnaires nº 18).

[63] — Mgr de Ségur, Les Francs-Maçons, in Œuvres, t. 5, p. 8.

[64] — Lettre du 29 août 1867, Lettres II, p. 90.

[65] — Le Secret des francs-maçons, Chiré-en-Montreuil, Éditions de Chiré, 1979 (3e éd., 1992).

[66] — La Franc-Maçonnerie d’après ses documents secrets, Beauchesne et Fils éditeurs, 1941. Réédition, DPF, 1972.

[67] — Connaissance élémentaire de la franc-maçonnerie, Action Familiale et Scolaire, 1996.

[68] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 131-134.

[69] — Disponible sur Internet (Les documents contrerévolutionnaires nº 7).

[70] — Lettre datée de Paris le 4 mars 1873.

[71] — Lettre du 5 février 1871.

[72] — C’est la version de l’archevêché. La version conservée à l’Œuvre de Saint-François-de-Sales est différente : « J’ai parlé de libéralisme d’opinions, de faits et de sentiments de Votre Grandeur dont je n’avais et ne pouvais pas avoir de preuves. »

[73] — Ignaz von Döllinger, prêtre allemand, avait publié des articles en 1869 sous le pseudonyme de Janus, développés et publiés en livre sous le nom Der Papst und das Konzil (Le Pape et le concile, 1869) ; ils furent considérés comme une attaque dévastatrice contre l’orthodoxie papale et le livre fut immédiatement mis à l’Index.

[74] — Charles Loyson, né en 1827, entré en 1845 au séminaire de Saint-Sulpice (où il a pu connaître Louis-Gaston), ordonné prêtre en 1851, vicaire à Saint-Sulpice jusqu’en 1857, puis successivement dominicain du tiers-ordre enseignant du père Lacordaire, trappiste (deux ans) et enfin carme où il reçoit le nom de père Hyacinthe. De tendance gallicane et d’opinions assez libérales, il est choisi par Mgr Darboy pour prêcher l’Avent à la cathédrale de Paris en 1864 et il est reconduit cinq années consécutives. Ses prédications et ses prises de position favorables aux protestants et aux juifs font de plus en plus scandale : il est rappelé à l’ordre par Rome, mais se braque et écrit une lettre insolente. Il est frappé de l’excommunication majeure le 10 octobre 1869, il se rallie aux vieux-catholiques qui refusent le dogme de l’infaillibilité, se marie en 1872 (tout en continuant à dire la messe), fonde en 1878 l’Église gallicane à Paris (soutenue par l’Église anglicane), meurt en 1912 à l’âge de 85 ans sans s’être réconcilié avec l’Église et est enterré au cimetière du Père-Lachaise.

[75] — Il est possible que les idées fausses de Mgr de Ségur sur cette question lui soient venues du père Angelo, dont nous avons parlé plus haut.

[76] — Anatole de Ségur, Les Fleurs de Monseigneur de Ségur, p. 139-141.

[77] — Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, p. 9.

[78] — L’Univers en 1914, relatant la demande de béatification.

[79] — Voir Actes du colloque organisé en juin 2007, p. 188-190.

[80] — Anatole de Ségur, Souvenirs et récits d’un frère, t. 2, p. 172-174.

[81] — Il s’agit du chanoine Joseph Grente (1863-1941), à ne pas confondre avec le cardinal Georges Grente (1872-1959), qui dès 1918 était déjà archevêque du Mans.

[82] — Lettre du 15 février 2007. Voir Actes du colloque organisé en juin 2007, p. 193.

[83] — Vincent de Paul Bailly (1832-1912), fils d’Emmanuel Bailly (1793-1861) fondateur des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, fut un fils spirituel du père d’Alzon. Il fonda le journal La Croix et les presses de l’Assomption. Pour mesurer un peu les rapports entre le « parti libéral » et le « parti » auquel Mgr de Ségur appartenait, citons un extrait d’une lettre du père Bailly relatant le congrès de Reims (1875) : « Hier on a proclamé le serpent d’Orléans (Mgr Dupanloup) le grand évêque qui a sauvé l’Église. Un groupe d’ânes qui fait nécessairement partie des bagages, au lieu de braire, a applaudi. Ce n’est pas un miracle de Saint Rémi. »

[84] — Benoît Le Roux, in Actes du colloque organisé en juin 2007, p. 172.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 71

p. 46-100

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