Mgr Tiso (1887-1947) :
pour Dieu et la nation slovaque
par Philippe Girard
Introduction
Avec une superficie de 49 124 km2 et une population d’environ 5 500 000 habitants, la Slovaquie, l’ancienne Pannonie de l’Empire romain, est un petit pays d’Europe centrale. Située entre la Pologne, la Bohême, la Moravie, la Hongrie et l’Ukraine, elle est au cœur du monde slave. Avec les Polonais, les Tchèques, les Croates et les Slovènes, les Slovaques forment le groupe des Slaves de l’Ouest, dont ils furent le premier peuple christianisé.
Bien que l’existence de l’ethnie slovaque sur son territoire actuel soit attestée depuis le 6e siècle de notre ère, ce peuple est demeuré assez peu connu. Les raisons en sont qu’à la différence de ses voisins, il a été très longtemps sans posséder son propre État et que, pour des motifs intéressés, l’historiographie officielle tchécoslovaque présenta la Slovaquie comme un simple appendice de la Bohême et de la Moravie. A travers les siècles, ce pays a toujours été convoité par ses voisins hongrois et tchèques.
L’émergence, au cours du premiers tiers du 9e siècle, du royaume de Grande Moravie – qui, au moment de sa plus grande extension, englobait les territoires actuels de la Slovaquie, de la Bohême, de la Moravie, de la Silésie et de la Lusace, et dont deux moines venus de Byzance, Cyrille et son frère Méthode, entreprirent en grand l’évangélisation [1] – constitue, certes, un précédent historique d’état slovaque, mais, en 907, après le règne de l’énergique roi Svätopluk, le pays était annexé par les Hongrois pour 1 000 ans, d’abord dans le cadre du royaume de Hongrie, puis, jusqu’en 1918, dans celui de l’empire d’Autriche-Hongrie.
L’écrasement de la Hongrie par les Turcs à Mohacs, en 1526, et son occupation jusqu’au début du 18e siècle devaient procurer un rôle important à la partie occidentale du royaume, c’est-à-dire à l’actuelle Slovaquie ; de 1563 à 1830, les rois de Hongrie furent couronnés à Presbourg (aujourd’hui Brastislava), siège de la Diète et des administrations de l’État ainsi que résidence de l’archevêque d’Esztergom, primat de Hongrie ; en 1635, une université était fondée par les jésuites. Avec ce rôle politique, administratif et intellectuel majeur se développe progressivement l’affirmation d’une conscience nationale slovaque.
En 1787, le prêtre catholique Anton Bernolak propose une première codification complète de la langue slovaque, définitivement réalisée en 1843. Le mouvement d’émancipation nationale, illustré par Ludovit Stur, s’amplifie au 19e siècle ; en 1848, mettant à profit la succession d’insurrections armées qui, de Paris à Vienne, secouent l’Europe et qui, sous prétexte de « libérer » les nationalités, ne traduisent en réalité que l’action concertée des libéraux et des socialistes inspirés par les sociétés secrètes révolutionnaires (franc-maçonnerie, carbonari) pour abattre les cadres traditionnels des sociétés [2], un conseil national slovaque proclame la séparation d’avec la Hongrie, mais les Cours de Vienne et de Budapest réagissent aussitôt, car, pour elles, tout mouvement national en pays slave représente une expression du panslavisme et donc de l’influence russe. L’État hongrois applique une très rigoureuse politique de magyarisation, d’où devait sortir le drame du 25 octobre 1907 : des villageois slovaques ayant réclamé l’abbé Hlinka, défenseur incontesté de l’identité nationale, pour la consécration de leur nouvelle église, les autorités refusèrent et envoyèrent un prêtre hongrois et un détachement de gendarmes qui ripostèrent aux protestations des fidèles en ouvrant le feu, tuant 15 personnes. L’abbé Hlinka fut condamné à un an de prison.
La conviction de la nécessité de rompre avec la Hongrie se généralisa, dès lors, dans les milieux politiques et intellectuels slovaques qui rejoignaient ainsi l’état d’esprit de la population : de 1899 à 1913, 400 000 Slovaques émigrèrent. Simultanément, l’idée d’une union avec les Tchèques se faisait jour. En 1915, les représentants de la Ligue slovaque d’Amérique et ceux de la Fédération nationale tchèque signèrent l’accord de Cleveland et, en 1918, celui de Pittsburgh, relatifs à la formation d’un État fédéral sur la base d’une égalité des droits entre les Tchèques et les Slovaques. Au sein de ces deux organisations d’émigrés aux États-Unis se distinguaient surtout deux aventuriers ambitieux et sans scrupules, les Tchèques Thomas Masaryk et Edouard Benès, ainsi que le Slovaque Milan Stefanik, qui n’était que leur caution. Ils avaient fondé le Conseil national tchécoslovaque et faisaient le siège des Alliés pour être reconnus comme dirigeants de l’État à naître sur les décombres de l’Empire austro-hongrois. Jacques Benoist-Méchin écrit :
Et il faut reconnaître qu’ils se sont acquittés de cette tâche avec un sens aigu de la propagande, une ténacité inlassable et une grande habileté diplomatique. […] Tous ces efforts sont puissamment épaulés par les milieux maçonniques et juifs, ce qui explique leur diffusion rapide dans l’opinion internationale [3].
En Slovaquie, l’abbé Hlinka déclarait : « Ne contournons plus la question et disons ouvertement que nous sommes pour l’orientation tchécoslovaque. Notre mariage millénaire avec la Hongrie a échoué, il faut nous séparer [4]. » Tout était suspendu à l’issue de la guerre mondiale et à l’attitude des alliés. Travaillés par Masaryk et Benès, en particulier grâce à leurs relations maçonniques [5], les gouvernements français et anglais reconnaissaient, en juin 1918, leur Conseil national comme représentant officiel du futur État, avant même la disparition de l’Autriche-Hongrie. A la conférence de paix de septembre 1919, à Paris, Benès fit expulser par le gouvernement français les abbés Hlinka et Jehlicka venus pour y défendre les droits de leur pays dans le cadre des accords de Cleveland et de Pittsburgh [6]. Il assurait ainsi à la seule partie tchèque le monopole de la représentation de l’ensemble des ressortissants du futur État, toutes ethnies confondues, mais c’était au prix du reniement de son engagement écrit, ainsi que de celui de Masaryk [7]. Benès n’hésitait pas non plus à fournir de fausses cartes géographiques et de fausses statistiques sur l’implantation des divers peuples à la Conférence de la Paix [8]. Masaryk et Benès ont littéralement inventé la Tchécoslovaquie ; mais s’ils semblaient triompher au traité de Saint-Germain du 10 septembre 1919, qui entérinait leurs manœuvres, en réalité ils engageaient leur peuple dans une impasse qui se révélera vingt ans plus tard [9].
1919-1939
Lors du recensement de 1921, la Tchécoslovaquie comptait 13 613 172 habitants, sur lesquels environ la moitié étaient Tchèques, 3,1 millions Allemands, 2,3 millions Slovaques, 745 000 Hongrois, 460 000 Ruthènes (Ukrainiens d’Ukraine subcarpathique), 180 000 juifs surtout germanophones et quelques dizaines de milliers de Polonais, de Roumains et de Tziganes. Dans ces chiffres est inscrit le destin de la première république tchécoslovaque, cette hétérogénéité ethnique constituant à l’évidence une menace directe pour sa stabilité. Aussi Masaryk et Benès s’étaient-ils montrés partisans du fédéralisme à la Conférence de Paix : le nouvel État serait « la Suisse de l’Europe centrale ». Dans les textes officiels des traités, sa désignation comportait un trait d’union à valeur hautement symbolique (Théco-Slovaquie). Mais il ne s’agissait que d’obtenir l’appui des Alliés pour s’emparer du pouvoir, de même qu’à Cleveland et Pittsburgh, il ne s’agissait que de tranquilliser la partie slovaque. Dans la Constitution de 1920, copie des institutions parlementaires françaises et inspirée par le libéralisme individualiste le plus désolant, toute trace de fédéralisme disparaissait avec le fameux trait d’union au profit d’un État unitaire grand-tchèque [10].
Sur le plan économique, l’union fut défavorable à la Slovaquie ; celle-ci, qui représentait 18,6 % de la production industrielle de la Hongrie, perdit le marché hongrois et fut envahie par les produits de l’industrie tchèque. A Prague, on considérait la Slovaquie comme un fournisseur de matières premières et de travailleurs sous-payés et un débouché pour les produits tchèques : un pays à statut quasi-colonial ; il en résulta la disparition des activités industrielles traditionnelles (sidérurgie, verrerie, industries textile et forestière) de la Slovaquie, à laquelle s’ajoutèrent les effets de la crise économique de 1929. Aussi une émigration très importante se poursuivit-elle [11], comblée en partie par l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires tchèques, avec leurs familles, pour assurer le fonctionnement des administrations du nouvel État et services divers (fonctionnaires, enseignants, techniciens, ingénieurs, policiers, militaires…). Même si la carence en personnel compétent slovaque rendait cet apport humain nécessaire dans un premier temps, celui-ci apparut rapidement insupportable car il manifestait toutes les apparences d’une installation permanente ; les meilleurs salaires à travail égal des arrivants, leur morgue et les divergences de mentalités entre eux, plutôt citadins et souvent protestants, indifférents en matière religieuse ou franchement hostiles au catholicisme [12], et les Slovaques, peuple paysan, conservateur et profondément catholique, contribuaient à rendre la cohabitation encore plus délicate.
Sur le plan éducatif et culturel, les aspects positifs de la politique tchèque, telle l’augmentation notable du taux d’alphabétisation, étaient viciés par l’esprit d’assimilation qui les inspirait. La langue tchèque éliminait le slovaque dans les services publics et le mot slovaque fut même supprimé dans les recensements officiels. L’histoire, le droit, la grammaire furent mis au service de la politique centralisatrice tchèque. L’université qui fut installée à Bratislava porta le nom de Comenius, ce qui, en pays catholique, était une provocation [13] ; la composition et le comportement du personnel enseignant en firent une université tchèque supplémentaire plutôt que la première université slovaque, avec ses 56 professeurs tchèques pour 24 Slovaques en 1938 ; pour eux, l’université Comenius était un bastion de la culture et de la science tchèques dans un pays arriéré. L’attribution des bourses d’études favorisait les étudiants tchèques.
Sur le plan politique, la composition des services centraux de l’État révélait, quant à elle, un large déséquilibre numérique en faveur des Tchèques [14]. En mettant en place un système centralisé à l’extrême qui faisait débattre par des Tchèques à Prague de la moindre question concernant les affaires slovaque ou ruthène, les dirigeants tchèques sont les seuls responsables du mécontentement des diverses minorités [15]. Le système politique tchèque, incapable de satisfaire les demandes les plus raisonnables, figé dans ses certitudes, resta systématiquement sourd aux propositions de l’opposition menée par le Parti Populaire Slovaque (PPS) de l’abbé Hlinka, pourtant seules à même d’éviter la décomposition de la république tchèque qui se précise en 1938, année où, après avoir réalisé l’annexion de l’Autriche (Anschluss), Hitler poursuivait méthodiquement son programme d’extension territoriale, cette fois en direction de Prague. La forte minorité allemande résidant dans le pays, dénommé Allemands des Sudètes, lasse de subir vexations et injustices, venait de lui adresser une demande de protection vis-à-vis du gouvernement tchèque. La question intérieure des minorités devenait ainsi internationale. Parmi les responsables politiques français et anglais, en dépit des manœuvres d’un fort clan belliciste, le souci de sauvegarder la paix en Europe l’emporta et conduisit aux accords de Munich du 29 septembre 1938, par lesquels l’Allemagne recevait un tiers du territoire tchèque, majoritairement peuplés de germanophones.
Tout en étant largement partagé avec Hitler, la responsabilité de M. Benès à Munich n’en reste pas moins évidente. La sagesse politique aurait dicté d’accorder aux Allemands des Sudètes, au moment opportun, des concessions raisonnables dans le cadre de l’État tchécoslovaque qui leur était étranger. M. Benès, qui n’avait jamais été disposé à s’attaquer à ce problème, donna ainsi aux Allemands des Sudètes un prétexte tout trouvé pour se jeter dans les bras d’Hitler [16].
La Pologne profitait de l’occasion pour récupérer des zones peuplées de Polonais et la Hongrie, qui n’avait jamais renoncé à revendiquer le sud magyarophone de la Slovaquie, s’emparait de 10 309 km2 peuplés de 855 000 habitants. Le caractère artificiel de la Tchécoslovaquie devenait une réalité aveuglante. Le 5 octobre, tandis que disparaissait Masaryk, Benès, qui lui avait succédé à la présidence de la république en 1935, présentait sa démission. Le lendemain, à Zilina, six partis politiques, sous l’impulsion du PPS [17], déclaraient l’autonomie de la Slovaquie, reconnue par le Parlement de Prague le 19 novembre ; sous la direction de Mgr Tiso, nommé Premier ministre [18], un gouvernement slovaque était proclamé [19] et la Tchécoslovaquie devenait Fédération de Bohême-Moravie, Slovaquie et Ruthénie subcarpathique. Mais cette nouvelle entité ne convenait pas à l’Allemagne, maîtresse incontestée du jeu international en Europe centrale. Une erreur de Prague allait précipiter la fin de la crise. Le 9 mars 1939, le gouvernement tchèque prononçait la dissolution du gouvernement autonome slovaque, proclamait la loi martiale en Slovaquie et arrêtait 250 personnalités slovaques, dont Mgr Tiso, placé en résidence surveillée dans un monastère de Bratislava occupé par l’armée tchèque. C’est alors qu’Hitler décida d’en finir. Convoquant à Berlin Mgr Tiso, qui entre-temps s’était évadé, il le mit en demeure d’avoir à choisir entre l’indépendance slovaque garantie par l’Allemagne et le partage de son pays entre l’Allemagne, la Hongrie [20] et la Pologne. Après beaucoup d’hésitations, Mgr Tiso accepta, contraint et forcé, l’indépendance à laquelle il ne tenait pas et qui fut entérinée par l’Assemblée Nationale de Bratislava, le 14 mars 1939, jour officiel de l’indépendance de la Slovaquie. Le lendemain, les troupes allemandes entraient à Prague.
Si Hitler avait imposé l’indépendance à Mgr Tiso, c’est qu’elle était la condition qui lui permettait de supprimer l’État tchécoslovaque et d’installer à sa place, dans la partie tchèque de la Fédération née des accords de Munich, un satellite du Reich, le Protectorat de Bohême-Moravie. Ainsi s’acheva la désintégration de la Tchécoslovaquie née en 1918. « Au vrai, la Tchécoslovaquie n’a pas été détruite par l’Allemagne, elle s’est décomposée. A coup sûr, l’Allemagne l’a aidée à mourir, mais sa propagande aurait été vaine si elle n’avait pu utiliser les ressentiments entre Tchèques et Slovaques [21]. »
Mgr Tiso et l’État slovaque
Joseph Tiso était né à Velka Buta, petite localité au pied des Carpates Blanches, au nord-ouest du pays, le 13 octobre 1887, de Gaspard et Thérèse Tiso, agriculteurs, deuxième d’une famille de sept enfants. Il entra au grand séminaire de Nitra et obtint son diplôme de théologie au Pazmaneum de Vienne où il fut élève de Mgr Seipel, futur Chancelier de la république d’Autriche [22]. Ordonné prêtre en 1910, il fut vicaire de paroisses rurales puis curé du bourg de Banovce. Aumônier militaire au début de la Première Guerre mondiale, démobilisé pour raison de santé, il devint directeur de conscience au séminaire diocésain de Nitra et secrétaire de l’évêque. En 1919, il fonda la section régionale de Nitra du Parti Populaire Slovaque, créé en 1905 par l’abbé Hlinka (1864-1938, qui sera évêque de Nitra, le sanctuaire national religieux de Slovaquie) et qui se voulait l’incarnation de l’âme nationale dans le cadre de la défense des valeurs chrétiennes face au libéralisme et au socialisme. En politique, le programme du PPS visait à l’émancipation de la tutelle hongroise en vue de la formation d’un État sur une base paritaire avec les Tchèques, et sa devise était : « Pour Dieu et pour la nation. » Orateur, écrivain, journaliste, l’abbé Tiso fut un propagandiste efficace, ce qui lui valut six semaines de prison. Battu aux élections de 1920, il fut élu député en 1925 au Parlement de Prague et devint ministre de la santé en 1927, en accord avec la position du PPS qui recherchait un aménagement de la république tchécoslovaque sur la base des accords de Cleveland et de Pittsburgh. Cette action dans le cadre de la loi laissa indifférent le gouvernement mais fut très critiquée par les éléments les plus radicaux du parti emmenés par Vojtech Tuka ; du coup, le PPS perdit 80 000 voix aux élections de 1929 et ses représentants au gouvernement démissionnèrent. Le 16 août 1938 mourait Mgr Hlinka et l’abbé Tiso lui succédait à la tête du parti. Le 6 octobre, il devenait Premier ministre du gouvernement autonome slovaque, puis, le 14 mars 1939, chef de l’État slovaque indépendant.
Celui qui était désormais responsable du destin slovaque, non par goût du pouvoir mais par dévouement à son pays, est décrit par J.A. Mikus comme un homme très instruit et bien préparé par ses fonctions antérieures de député et de ministre à la lourde tâche qui l’attendait ; il le place bien au-dessus des hommes d’État qui avaient cédé aux exigences allemandes à Munich, en considérant la finesse et l’habileté avec lesquelles il sut négocier avec Hitler les questions relatives aux relations germano-slovaques dans le cadre infiniment délicat du conflit mondial, pendant lequel il devait diriger un État placé sous haute surveillance, comme, plus ou moins, toute l’Europe centrale et de l’est. En échange de la garantie de son indépendance par le Reich, la Slovaquie était, par le traité du 23 mars 1939, dans l’obligation de suivre l’orientation allemande en politique étrangère [23].
Néanmoins, le peuple slovaque unanime, moins les 2 % de la minorité hongroise, accepta l’indépendance que reconnurent, outre les pays alliés de l’Allemagne, vingt-neuf pays sur la cinquantaine d’États souverains de l’époque, dont la Grande-Bretagne, l’URSS et la France (mais pas les États-Unis).
Une constitution fut votée le 21 juillet 1939 par laquelle la Slovaquie devenait une république avec un président élu par le Parlement pour sept ans, celui-ci étant composé de 80 membres élus pour cinq ans au suffrage universel, et un Conseil d’État de 27 membres ayant la compétence d’une Haute-Cour de Justice et contrôlant le fonctionnement des institutions. Le travail des milieux sociaux défavorisés était protégé et la lutte des classes interdite au profit de la collaboration de toutes les forces sociales et économiques organisées en corporations largement autonomes. D’inspiration en partie libérale, la Constitution se fondait aussi sur les encycliques Rerum Novarum (1890) et Quadragesimo anno (1931). Son préambule disposait :
« Protégée par la Providence, la nation slovaque s’est maintenue depuis des siècles sur l’espace qui lui est réservé et, avec l’aide de Dieu tout-puissant, elle s’est organisée en État libre. »
Le préambule exposait ensuite que la mission de l’État était d’unir, conformément au droit naturel, toutes les forces morales et économiques du peuple en une communauté chrétienne et nationale [24]. L’air du temps et l’influence de certains dirigeants expliquent quelques traces d’inspiration nationale-socialiste, mais, le 21 février 1939, Mgr Tiso avait déclaré au Parlement :
Nous ne voulons pas être et ne serons jamais les esclaves d’une idéologie, quelle qu’elle soit, qui ne plonge ses racines dans nos traditions slovaques et qui ne soit pas attachée à notre esprit slovaque et chrétien. Notre seule idéologie est celle qui défend les intérêts matériels et spirituels de la nation slovaque. Que l’on me comprenne bien et tout particulièrement en ce qui concerne l’idéologie chrétienne dont je suis convaincu qu’elle ne peut entrer en contradiction avec les intérêts de la nation. Au-delà de toute querelle de chapelle, il est entendu que l’idéologie chrétienne est enracinée dans notre vie nationale et politique. Nous devons toutefois en approfondir la connaissance afin d’opposer aux autres idéologies l’esprit critique qui nous évitera de devenir leurs esclaves [25].
L’État slovaque ne sera donc pas totalitaire mais proche des conceptions de Salazar au Portugal et de Dollfuss en Autriche, avec pour véritable fondement la doctrine sociale chrétienne. Francis Bertin cite cette analyse de l’historien allemand Ernst Nolte :
Ni André Hlinka, ni son successeur Joseph Tiso n’étaient fascistes. C’étaient des prêtres catholiques, fortement enracinés dans la tradition millénaire de l’Église, et pour qui l’État séculier, point de départ et de tremplin des mouvements fascistes, était un scandale. Pour eux, l’éveil de l’individualité nationale slovaque signifiait la conservation et la consolidation de l’ambiance chrétienne : ils combattaient l’influence tchèque non parce qu’elle était tchèque, mais parce qu’elle était athée. Ils nourrissaient quelque sympathie pour Mussolini et imitaient certaines de ses méthodes, ils étaient sûrement d’accord avec lui dans leur commune critique de l’État libéral démocratique ; mais cette sympathie aboutissait tout au plus à un certain pro-fascisme [26].
Par ailleurs, des études universitaires récentes ont abouti à remettre en cause la dénomination d’État « fasciste » ou « clérico-fasciste » trop longtemps appliquée à l’État slovaque (et tout aussi à tort à l’Autriche de Dollfuss ou à la Hongrie de Horthy), et qui trouvait son origine, soit dans les ouvrages communistes, exclusivement destinés à conforter les intérêts de l’URSS, soit dans les analyses tchécoslovaques qui, quant à elles, ne cherchaient qu’à prendre une revanche sur la Slovaquie indépendante et sa prétendue trahison de 1938-1939 envers l’État tchécoslovaque. Une approche objective montre que le fascisme resta un phénomène marginal en Slovaquie et que le Parti Populaire Slovaque de l’abbé Hlinka fut « un parti conservateur, inspiré des encycliques papales et dont la doctrine est un mélange de doctrine de l’Église et d’affirmation d’une irréductible identité slovaque […] [27] ». Ajoutons que c’est l’influence catholique qui a empêché la radicalisation du PPS.
Le 5 décembre 1939, Pie XII adressait à Mgr Tiso et à la nation slovaque sa bénédiction apostolique [28].
La Slovaquie et la guerre mondiale
Le premier souci de Mgr Tiso, confronté au conflit mondial, sera de limiter le plus possible l’engagement militaire auquel le contraignait le traité imposé en 1939. La Slovaquie dut adhérer au pacte tripartite de novembre 1940, puis au pacte anti-komintern en novembre 1941, mais sa participation à la campagne de Pologne se limita à permettre l’utilisation de terrains d’aviation par la Luftwaffe puis, contre l’URSS, à l’envoi sur le front de l’Est d’une division de 12 000 hommes, une autre division de 8 000 hommes assurant des missions de sécurité sur les arrières du front. Mgr Tiso aurait souhaité maintenir son pays en dehors du conflit, mais la déclaration de guerre à l’URSS fut faite illégalement par le premier ministre Tuka, sans consultation du gouvernement ni du Parlement. En revanche, la Slovaquie resta pratiquement neutre à l’égard des pays occidentaux [29]. Étant dans l’obligation de ménager ses milieux germanophiles placés à des postes clés, Mgr Tiso, en s’appuyant sur le Vatican, sut conduire avec prudence un jeu complexe fait d’attentisme, de concessions de pure forme et de manœuvres diplomatiques, évitant le pire tout en sauvegardant l’essentiel. Ce fut une attitude bienfaisante pour le peuple slovaque, qui fait penser à celle du maréchal Pétain. Comme l’écrit François d’Orcival, la Slovaquie, encerclée par l’Allemagne, ne sera jamais vraiment libre, mais jamais tout à fait occupée et connaîtra, dans la tourmente de la guerre mondiale, l’irremplaçable avantage de vivre tout de même en paix, ce qui est le premier bien temporel des peuples. Évidemment, l’évolution de la situation militaire compliqua la tâche de Mgr Tiso après septembre 1944, de même que pour le maréchal Pétain après novembre 1942 [30].
Profitant de son éloignement de la zone des combats jusqu’à la fin 1944, la Slovaquie enregistrait un progrès économique, social et culturel indéniable. Les productions agricoles et industrielles connaissaient une nette croissance dont les gigantesques besoins de guerre du Reich étaient pour une large part la cause, mais, en contrepartie, cette croissance permettait d’assurer une relative prospérité à la population et d’entreprendre de vastes plans de développement (routes, voies ferrées, barrages, canalisations de cours d’eau, électrification, réseau téléphonique). Grâce à la solidité de la monnaie, la couronne, la balance du commerce extérieur était excédentaire et l’économie nationale enregistra un taux moyen d’expansion de 6 % environ, ce qui est exceptionnel au cours d’un conflit mondial ; la Slovaquie a pu être considérée comme étant en passe de devenir la Suisse du bassin danubien [31]. L’amélioration de l’état social fut une vive préoccupation de Mgr Tiso qui dut se rappeler les activités multiples qu’il mena, jeune vicaire, dans les œuvres scolaires, culturelles, sociales, ses créations d’unions de crédit, de sociétés d’achat, de coopératives, de mutuelles… Les conditions d’existence furent nettement améliorées par des relèvements de salaires, des allocations familiales, le développement de l’équipement hospitalier. Durant toute la guerre, les biens de consommation de base se trouvèrent sans difficulté sur le marché. Sur le plan culturel, furent fondées une École Polytechnique, une Faculté de Sciences naturelles, une Faculté de Sciences économiques, une Académie des Sciences et des Arts ; du primaire à l’université, le réseau scolaire connut un accroissement significatif. L’édition littéraire augmenta notablement.
[…] il semble que le gouvernement slovaque accusait des succès assez impressionnants sur le plan économique et social. […] Même si le partenaire prédominant était l’Allemagne, il n’en reste pas moins vrai que le gouvernement de Bratislava menait le peuple slovaque loin sur la voie du développement national et de la modernisation [32].
Cet aspect des choses aide à comprendre comment, au début 2009, un rassemblement à la mémoire de Mgr Tiso put réunir une foule qui, par son ampleur, a suscité l’étonnement des observateurs.
J.A. Mikus estime que le fonctionnement du régime se révéla plutôt libéral, surtout si on le compare à ce qui lui succéda après 1945. Le parti de l’Union nationale, résultant de la fusion spontanée, le 5 octobre 1938, après la disparition de la première république tchécoslovaque, de six partis politiques, dont le PPS, devint l’organisation unique destinée à rassembler tous les Slovaques désireux de participer à la vie politique nationale ; les partis social-démocrate et communiste (4 et 6 députés respectivement, avant 1938) étaient interdits comme contraires à l’esprit de l’État slovaque et, en outre, pour le second, à cause de sa soumission complète à l’URSS. Néanmoins, des communistes connus étaient membres de l’Association des écrivains slovaques et publiaient librement leurs ouvrages. L’Église catholique jouissait d’une position privilégiée mais les protestants, en dépit de leur constant appui à la politique de Prague avant 1938, ne subissaient aucune entrave dans l’exercice de leur culte. Il y avait cinq députés protestants au Parlement et le ministre de la Défense nationale, Catlos, était luthérien. L’Église luthérienne apporta d’ailleurs son soutien officiel au régime [33] . Les minorités ethniques étaient officiellement reconnues. Il est important de souligner que l’instauration de l’État nouveau ne fut marquée par aucune épuration ni aucun règlement de compte et que la peine de mort n’y fut jamais appliquée pour des raisons politiques. Sous la pression allemande et sous l’impulsion des éléments slovaques favorables à l’Allemagne, la Slovaquie se dota de quelques institutions et d’un decorum caractéristiques des régimes totalitaires [34], mais l’esprit de l’État slovaque était tout autre, s’inspirant, on l’a dit, de la doctrine sociale chrétienne. Entre ceux qui suivaient Mgr Tiso et ceux qui derrière Tuka, premier ministre, et en outre ministre des Affaires étrangères sur la volonté formelle d’Hitler, souhaitaient un alignement sur Berlin, il y eut des luttes d’influence dans lesquelles Mgr Tiso, surtout grâce à ses étroites relations avec le Saint-Siège et son habileté, sut maintenir pour l’essentiel sa vision équilibrée et modérée des choses. Un dossier délicat fut celui des ressortissants juifs. La législation slovaque les soumit d’abord à l’application d’un numerus clausus, en rapport avec leur pourcentage de 4 % de la population, dans certaines professions. Par la suite, un code juif entra en vigueur, malgré l’opposition de Mgr Tiso et d’une majorité de députés, si bien que le gouvernement de Tuka le publia sous forme d’un décret-loi et non d’une loi dont le vote n’avait pu être acquis. Ce code juif fut vivement critiqué par les évêques slovaques ; Mgr Tiso s’attacha à en limiter les effets, comme le lui permettait une de ses dispositions [35]. Surtout, les juifs furent en butte aux persécutions allemandes à partir de mars 1942 ; les autorités slovaques furent contraintes de participer à un début de déportation parmi les quelques 80 000 membres de la communauté juive que les Allemands affirmaient vouloir installer, comme main-d’œuvre, dans un territoire autonome en Pologne. Mais sur intervention de l’épiscopat slovaque et du Vatican, ces départs forcés furent suspendus, malgré les pressions de Berlin [36]. Mgr Tiso s’efforça, non sans succès, de protéger les juifs en liaison avec Pie XII et la Croix-Rouge internationale, tout au moins jusqu’à l’insurrection d’août 1944 après laquelle sa marge de manœuvre fut considérablement réduite. Si d’un point de vue catholique la politique de Mgr Tiso ne fut pas toujours efficace, du fait des circonstances, il agit constamment avec la plus grande humanité. Il ne faut pas perdre de vue que face au Reich omnipotent, la petite Slovaquie apparaissait bien démunie et qu’elle devait compter, au surplus, avec la présence de « conseillers » allemands dans ses administrations. Avoir affaire à un tel partenaire exigeait habileté et prudence, dont n’était certes pas dépourvu Mgr Tiso [37]. C’est pourquoi, si le régime ne recueillait pas l’adhésion de tous les Slovaques, la tranquillité et la prospérité relative qu’il offrait convainquaient une majorité d’entre eux de l’accepter. Quant à la popularité personnelle de Mgr Tiso, elle est un fait avéré, chacune de ses apparitions publiques étant l’occasion de manifestations populaires chaleureuses d’attachement et de respect. Il faut y voir la reconnaissance de la population envers un homme qui avait su conserver l’essentiel de l’indépendance nationale et faire progresser son pays dans l’ordre et la tranquillité en plein conflit mondial.
L’insurrection d’août 1944
et la fin de l’État slovaque
Depuis le début de 1944, l’Armée Rouge déferle vers l’Europe. L’armée allemande et ses alliés ne peuvent plus que la ralentir. Le 24 août se produit à Banka Bystrica, au cœur de la Slovaquie, une insurrection armée, hétéroclite quant à sa composition – Slovaques opposants au régime de Mgr Tiso pour des raisons diverses, en majorité communistes, prisonniers de guerre évadés des camps allemands et réfugiés en territoire slovaque – mais qui va être prise en main par des éléments soviétiques parachutés. J.A. Mikus écrit :
Le dit soulèvement est un des sujets les plus controversés de l’histoire moderne slovaque. Il ne fut ni « slovaque » ni « national ». Mais comme il a pourtant donné aux Soviétiques l’occasion de prétendre qu’ils avaient alors l’opinion slovaque pour eux, ils ont pu y trouver la justification d’imposer le système communiste dans le pays entier [38].
Pour beaucoup, cette insurrection a nui aux intérêts de la Slovaquie. Elle fut en tout cas meurtrière pour la population. Une mission militaire allemande qui traversait le pays ayant été massacrée, le commandement allemand réagit aussitôt et brutalement ; plusieurs divisions pénètrent en Slovaquie et, des éléments de l’armée slovaque ayant rejoint les insurgés, elles procèdent à son désarmement, puis, en moins de deux mois, écrasent l’insurrection. Alors que l’armée slovaque avait eu 2 500 tués dans la guerre contre l’URSS, il y eut 25 000 morts dans les combats et la répression qui s’ensuivit. L’Armée Rouge toute proche n’était pas intervenue et avait laissé les Allemands écraser les insurgés, exactement comme devant Varsovie, presque au même moment [39]. Du fait de ces événements, le gouvernement slovaque avait été contraint d’abandonner beaucoup de ses prérogatives ; pourtant, les derniers mois de l’existence de l’État slovaque furent marqués par la volonté d’affirmer le droit à l’indépendance de la Slovaquie. Plus la réalité de l’État slovaque s’éteignait, plus l’idée de l’indépendance à maintenir devenait ardente. Le 23 janvier 1945, le Parlement tint sa dernière réunion. Après une ultime déclaration : « La nation slovaque, se réclamant du droit naturel qui lui a été conféré par Dieu, a été, est et sera une nation distincte et indépendante, ayant sa propre existence… », les députés se séparèrent aux accents de l’hymne national et de l’hymne pontifical. Après avoir refusé une proposition soviétique de devenir l’allié de l’URSS [40], Mgr Tiso organisait l’évacuation puis, à Pâques, avec son gouvernement et 10 000 personnes de toutes conditions sociales, prenait le chemin de l’exil.
Martyr de la foi et de la nation
Mgr Tiso ne parvint pas à se rendre à Munich, auprès du cardinal Faulhaber. En avril 1945, il était capturé par l’armée américaine. Les autorités américaines le considérèrent comme « criminel de guerre » et, en octobre, le livrèrent aux soviétiques qui le remirent aussitôt à leur ami Benès. On ne sait à quel niveau fut prise cette décision qui revenait à condamner à mort Mgr Tiso, mais à l’époque, la sympathie de certains milieux dirigeants des États-Unis et de la Grande Bretagne envers Staline était telle que c’est par dizaines de milliers que des anticommunistes furent livrés à l’URSS et à la Yougoslavie de Tito [41]. Benès, après avoir passé la guerre à Londres puis à Moscou, avait organisé dès son retour l’épuration avec le concours des services policiers soviétiques ; 20 000 Slovaques furent déportés en URSS et sur place les prisons et les camps de concentration se remplirent, sous l’accusation d’avoir collaboré avec l’Allemagne, de tous ceux qui, en réalité, auraient pu s’opposer à la soviétisation du pays, en application du traité d’assistance mutuelle signé par Benès le 12 décembre 1943, à Moscou. Mgr Tiso fut déféré au Tribunal national de Bratislava, présidé par un communiste slovaque et composé en majorité de communistes. L’instruction dura près d’une année et le procès s’ouvrit le 3 décembre 1946. Les évêques slovaques intervinrent en faveur de Mgr Tiso, dans une requête où ils affirmaient qu’il s’était efforcé d’œuvrer pour le bien de tous, avec des intentions bonnes et pures. L’opinion publique lui était nettement favorable. L’accusé sut si bien se défendre que les retransmissions radiophoniques du début du procès furent interrompues et les comptes-rendus d’audience de la presse écrite censurés. L’accusation voulait prouver que le régime de l’État slovaque avait été une dictature ayant contre elle la majorité du peuple, que Mgr Tiso n’avait été qu’un agent de l’Allemagne, qu’il avait été complice d’Hitler dans la disparition de la Tchécoslovaquie et qu’il avait persécuté les juifs ; aucune de ces thèses ne fut établie.
Le 17 mars 1947, Mgr Tiso lut sa défense [42] ; le 19 mars, pour la saint Joseph, fête de Tiso, des milliers de femmes, après avoir suivi la messe de 8 heures, défilèrent dans les rues de la ville de Piestany ; à midi le cortège fut dispersé par la police et de nombreuses arrestations opérées. En dépit d’une propagande effrénée de diffamation, des milliers de télégrammes et de lettres de vœux parvinrent à l’accusé à l’occasion de sa fête. Le 15 avril 1947, Mgr Tiso fut condamné à mort. Benès ne se prononça pas sur le recours en grâce, bien que la Constitution réservât ce privilège au seul chef de l’État, laissant le soin de décider au gouvernement du communiste Gottwald, qui vota la mort à la majorité. Benès n’intervint pas et Mgr Tiso, après avoir passé en prières la nuit du 17 au 18 avril et communié, fut pendu à l’aube, un crucifix et un chapelet entre les mains ; un peu auparavant, il avait rédigé un ultime message au peuple slovaque [43].
Le 25 février 1948, « le coup de Prague » faisait entrer le pays pour plus de quarante ans dans la nuit communiste. En avril 1990, la Tchécoslovaquie devenait la république fédérative tchèque et slovaque. Mais très vite, avec les portraits de Mgr Tiso, est revenu le souvenir du temps de l’État slovaque et, le 1er janvier 1993, après une séparation à l’amiable d’avec Prague, l’indépendance slovaque était restaurée.
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Annexe 1
Traité germano-slovaque du 23 mars 1939
1. — L’Allemagne se charge de défendre l’indépendance et l’inviolabilité territoriale de l’État slovaque.
2. — Afin d’assurer la défense assumée par l’Allemagne, la force armée allemande aura le droit, en tout temps, d’établir des installations militaires dans la zone située entre la frontière occidentale de l’État slovaque et le pourtour oriental des Petites Carpates, le pourtour oriental des Carpates Blanches et le pourtour oriental du Massif des Javorniky, et de la tenir occupée par des troupes d’un effectif qu’elle jugera nécessaire. Le gouvernement slovaque mettra à la disposition de la force armée allemande le terrain nécessaire à ces installations. En outre, le gouvernement slovaque donne son assentiment à toute réglementation qui assure la franchise de douane pour le ravitaillement des troupes allemandes et le transport des matières nécessaires aux installations militaires et en provenance du Reich.
Dans cette zone, la souveraineté militaire sera exercée par la force armée allemande. Les ressortissants allemands qui seront occupés à l’établissement des installations militaires dans ladite zone relèveront de la juridiction allemande.
3. — Le gouvernement slovaque organisera ses propres forces militaires en étroit accord avec la force armée allemande.
4. — Conformément au rapport de protection établi, le gouvernement slovaque dirigera toujours sa politique étrangère en étroit accord avec le gouvernement allemand.
5. — Le présent traité entre immédiatement en vigueur pour une durée de 25 ans. Avant expiration de ce terme, les deux gouvernements se mettront en contact en temps voulu au sujet de sa prolongation.
Berlin, le 23 mars 1939.
Ribbentrop Dr Tiso
Dr Durcansky
Dr Tuka
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Annexe 2
Message de Pie XII à Mgr Tiso du 5 décembre 1939
Fils bien-aimé, homme illustre et honorable, salut et bénédiction apostolique.
Par une lettre officielle du mois dernier, nous avons appris que vous avez été élu Président de la République slovaque et que vous êtes déjà entré en fonctions. Nous vous remercions de cette nouvelle en priant Dieu qu’il daigne, dans sa bienveillance, accorder à votre nation, qui nous est très chère, une véritable prospérité et fidélité.
Nous approuvons vos intentions louables, exprimées dans votre lettre, de vouloir, dans l’accomplissement de votre tâche, vous efforcer de maintenir les relations qui existent entre nous et de vouloir les approfondir. Nous vous promettons de vous appuyer de tous nos efforts dans la réalisation de ce projet.
Entre temps, comme gage des dons célestes, nous vous accordons volontiers notre bénédiction apostolique dans le Seigneur, à vous, fils bien-aimé, homme illustre et honorable, ainsi qu’à la nation slovaque tout entière.
Fait à Rome, à Saint-Pierre, le 5 décembre 1939, première année de notre Pontificat.
Pie XII.
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Annexe 3
Message de Mgr Tiso au peuple slovaque précédant son exécution
Dans l’esprit du sacrifice que je vais endurer, j’adresse ce message à la nation slovaque. Restez toujours et en toutes circonstances unanimes dans la réalisation de notre grand principe : « Pour Dieu et la Nation ! » Tel n’est pas seulement le sens évident de l’histoire slovaque, c’est aussi un ordre que Dieu a donné comme une loi naturelle à notre nation et à tous ceux qui en font partie.
Toute ma vie, j’ai obéi à cette loi. Aussi, je me considère d’abord comme le martyr de cette loi divine et ensuite comme le martyr de la défense du christianisme contre le bolchevisme, dont la nation doit se protéger, par tous les moyens, non seulement afin de rester fidèle à son caractère chrétien, mais aussi dans l’intérêt de son avenir. De même que je vous prie de ne pas m’oublier dans vos prières, je vous promets d’intercéder auprès de Dieu, maître suprême de ce monde, afin qu’il ait toujours la nation slovaque en sa sainte garde, la bénisse dans sa lutte « pour Dieu et la Nation » et lui accorde de demeurer toujours fidèle à l’Église du Christ.
[1] — Saint Cyrille, de son vrai nom Constantin, fut conduit par ses traductions des textes et chants religieux en vieux slave à créer deux alphabets slaves, le glagolitique, utilisé jusqu’au 17e siècle en Croatie, et le cyrillique. Avec le consentement du pape Hadrien II, ce fut l’instrument de la christianisation des peuples slaves et le support du développement de leur vie intellectuelle. L’alphabet cyrillique est toujours en usage chez les Slaves qui adoptèrent les rites orientaux (Russes, Ukrainiens, Serbes, Macédoniens, Bulgares), tandis que ceux qui suivirent le rite latin (Polonais, Tchèques, Slovènes, Croates, Slovaques) utilisent l’alphabet latin.
[2] — Voir l’ouvrage de J. Crétineau-Joly, L’Église romaine en face de la Révolution, rééd. Cercle de la Renaissance française, Paris, 1976 (2 t.).
[3] — J. Benoist-Mechin, Histoire de l’armée allemande, vol. 5, Les épreuves de force – (1938), Paris, Albin Michel, 1965, p. 89. Ouvrage capital.
[4] — Pavel Petruf, La Slovaquie, PUF, 1998, p. 41.
[5] — Masaryk et Benès étaient francs-maçons, comme le président des États-Unis Wilson, dont le rôle, à travers ses « Quatorze points » fut déterminant dans le redécoupage géographique de l’Europe au lendemain de la guerre. Sur les responsabilités de la Franc-Maçonnerie dans le déclenchement de la guerre, voir Léon de Poncins, La Franc-Maçonnerie d’après ses documents secrets, Chiré-en-Montreuil, Diffusion de la Pensée Française, 1972, p. 207 et suivantes.
[6] — Voir le mémorandum en défense des droits slovaques dans : François d’Orvical, Le Danube était noir, La Table Ronde, 1968, p. 88-99, et également J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, les Iles d’Or, Paris, 1955, p. 424.
[7] — Benoist-Mechin, ibid., p. 97. A quel point l’honnêteté faisait défaut à Benès apparaît, également, dans le titre de la brochure qu’il publia à Paris en 1916, chez Delagrave : Détruisez l’Autriche-Hongrie ! Le martyre de la Tchécoslovaquie à travers les siècles. Or, au moment de cette parution il n’a jamais existé de pays appelé Tchécoslovaquie !
[8] — Georges Champeaux, La Croisade des démocraties, vol. 2, Inter-France, Paris, 1943, p. 9. — Benoist-Mechin, ibid. p. 139.
[9] — Pour le détail des événements ayant abouti à la création de la Tchécoslovaquie, voir les deux ouvrages capitaux de Joseph A. Mikus : La Slovaquie dans le drame de l’Europe, et : La Slovaquie, une nation au cœur de l’Europe, Lausanne, l’Age d’Homme, 1992. — Sur la personnalité trouble de Benès : La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 289 et sq.
[10] — Cette unité artificielle était protégée par la « loi sur la protection de la République » du 19 mars 1923, expédient légalisant la justice politique dont sera victime le professeur Tuka, condamné en 1929, pour un simple article de presse, à quinze ans d’emprisonnement pour trahison ; il subira neuf ans de prison avant d’être amnistié par Benès. J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 44-45.
[11] — Les chiffres d’émigrants donnés pour la période 1920-1938 par J.A. Mikus (213 283, dans La Slovaquie, une nation au cœur de l’Europe, p. 51) et P. Petruf (325 000, dans La Slovaquie, p. 47) ne concordent pas, mais tous deux montrent l’importance du phénomène.
[12] — Une note du 6 novembre 1919 de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Prague à son gouvernement énumère, parmi les violations à l’autonomie slovaque, des mutilations de crucifix, des incidents provoqués pendant les cérémonies religieuses, des agressions contre des prêtres du fait de fonctionnaires tchèques. Voir Francis Bertin, L’Europe de Hitler, vol. 1, Paris, La Librairie française, 1976, p. 23-24. Il existait une église nationale « l’Église tchécoslovaque », qui jouissait des faveurs et des subventions du gouvernement de Prague. Comptant un million d’adhérents dans la partie tchèque du pays, elle n’est jamais parvenue à s’implanter en Slovaquie.
[13] — Sur Jean Amos Komensky (Comenius en latin), voir Lecture et Tradition, nº 209-210, juillet-août 1994.
[14] — François d’Orvical, ibid., p. 105.
[15] — Sur la façon dont les mécanismes constitutionnels de la première république tchécoslovaque fonctionnaient exclusivement au profit des Tchèques et les procédés de « tchéquisation » mis en œuvre par le gouvernement de Prague, voir Benoist-Mechin, Histoire de l’armée allemande, vol. 5, p. 169 et sq.
[16] — J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 93.
[17] — Dont le fondateur, l’abbé Hlinka, venait de mourir.
[18] — Ministre pour les affaires slovaques dans le gouvernement de Prague dirigé par le général Sirovy ; les liens entre Prague et Bratislava n’était donc pas encore rompus. — L’appel à un ecclésiastique pour gouverner le pays s’explique par le fait que le clergé formait l’élite de la nation.
[19] — Approuvé par 98 % des électeurs le 16 décembre 1938.
[20] — Dont l’armée a occupé l’Ukraine subcarpathique et bombardé des objectifs en territoire slovaque. La Slovaquie devra céder à la Hongrie 1 700 km2 et 70 000 habitants.
[21] — Louis Villat, Tchécoslovaquie, Larousse mensuel, juillet 1939. Cité dans J.A. Mikus, La Slovaquie, une nation au cœur de l’Europe, p. 54. — Sur la fin de la Tchécoslovaquie, il est indispensable de lire : Jacques Benoist-Mechin, Histoire de l’armée allemande, vol. 6, « Le défi », (1939), Paris, Albin Michel, 1965.
[22] — Voir l’article sur le chancelier Dollfuss paru dans Le Sel de la terre 63, p. 101-127.
[23] — Voir annexe 1.
[24] — François d’Orcival, ibid., p. 200 et J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 127.
[25] — Thomas Havran, Défense de l’Occident, nº 141, septembre-octobre 1976.
[26] — Francis Bertin, ibid., p. 104.
[27] — « La périphérie du fascisme », Cahiers de la Nouvelle Europe, nº 6, Centre Universitaire d’Études hongroises, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 173.
[28] — J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 443. — Voir annexe 2.
[29] — Francis Bertin, ibid., p. 110 ; et J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 175-177.
[30] — Sur l’attitude de Mgr Tiso vis-à-vis de l’Allemagne, voir J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 158 et sq.
[31] — François d’Orvical, ibid., p. 220-221.
[32] — Stanislas J. Kirschbaum, Slovaques et Tchèques, essai sur un nouvel aperçu de leur histoire politique, Lausanne, L’Age d’Homme, 1987. Cité par Christophe Dolbeau, Écrits de Paris, nº 594, décembre 1997, p. 32.
[33] — Francis Bertin, ibid., p. 106.
[34] — François d’Orvical, ibid., p. 208-210. La Garde Hlinka avait été créée avant 1939.
[35] — J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 132 et sq. ; François D’orcival, ibid., p. 215-217.
[36] — Sur le nombre des départs, il y a divergence entre J.A. Mikus, ibid., p. 136, qui en compte 17 391, et Lubomir Liptak, 57 837 (Petite histoire de la Slovaquie, Institut d’Études slaves, 1996, p. 79). L’acte d’accusation au procès de 1946 disait 60 000.
[37] — On peut en voir une preuve dans les exhortations du rabbin de Bratislava à Mgr Tiso de ne surtout pas démissionner.
[38] — J.A. Mikus, La Slovaquie, une nation au cœur de l’Europe, p. 225.
[39] — J.A. Mikus, La Slovaquie dans le drame de l’Europe, p. 185 et sq.
[40] — Au même moment, la Roumanie acceptait une proposition identique et changeait de camp.
[41] — Voir dans le nº 68 du Sel de la terre, l’article sur A. Soljenitsyne où est évoquée sa lettre à la reine d’Angleterre à ce sujet.
[42] — François d’Orvical, ibid., p. 253-257.
[43] — Voir annexe 3.





