La dernière croisade :
Les Français et la guerre de Candie 1669
Michel Defaye
L'entrée envisagée de la Turquie dans l’espace économique européen met non seulement ce pays de 80 millions de musulmans sous le feu des projecteurs (voir par exemple : La Saison de la Turquie à Paris, de juillet 2009 à mars 2010) mais invite les historiens à scruter les rapports souvent conflictuels – quelquefois apaisés – de l’Islam ottoman face à la Chrétienté. Après divers ouvrages publiés dans la dernière décennie, comme ceux de Dominique Carnoy, Représentation de l’Islam dans la France du 17e siècle, Paris, L’Harmattan, 1998 ou de Franco Cardini, Europe et Islam, Paris, Seuil, 2000 ou encore de Gérard Poumarède, Pour en finir avec la croisade. Mythes et réalités de la lutte contre les Turcs aux 16e et 17e siècles, Paris, PUF, 2004, deux professeurs d’histoire, Özkan Bardakçi et François Pugnière, viennent de faire connaître un épisode passionnant d’un conflit oublié : celui des Français venus au secours des Vénitiens pour la défense de Candie (actuelle île de Crête) pendant les années 1660-1669 face aux Turcs ottomans.
Les auteurs présentent ce conflit à partir d’une source inédite, un manuscrit conservé dans les archives départementales du Gard, (publié au chapitre V, p. 95-127 de leur ouvrage) manuscrit intitulé Mémoire des choses les plus remarquables qui se sont faites au voyage de Candie sous le commandement de monsieur le duc de Navailles, par un gentilhomme volontaire qui ne prend d’autre parti que celui de dire la vérité.
Ce gentilhomme volontaire était Pierre Domenisse (1629-1710), capitaine-lieutenant originaire d’Alès, officier huguenot au service du roi Louis XIV, converti au catholicisme après la publication de l’Édit de Fontainebleau (1685).
Dans un premier chapitre, les auteurs dressent le portrait de cet officier qui mettra à la voile en 1669 « pour l’honneur du nom françois ». Puis, ils approfondissent le contexte géopolitique du conflit vénéto-ottoman (p. 19-60). La Crête, alors possession vénitienne, était un lieu stratégique avec un enjeu de taille : le contrôle de la Méditerranée. Aussi, l’île va-t-elle subir vingt-quatre années durant les assauts turcs et finalement capituler en 1669.
Dans un troisième chapitre (p. 61-78) nos deux historiens présentent les interventions françaises dans la guerre de Candie. Ils constatent qu’« en dépit de l’alliance “fraternelle” entre la France et l’Empire ottoman [1], les années 1640-1670 peuvent apparaître comme une sorte de parenthèse dans ces relations, puisque les troupes royales intervinrent à plusieurs reprises contre les Turcs aux côtés de l’Empereur et plus encore des Vénitiens » (p. 61).
Il est vrai qu’au début du règne personnel de Louis XIV, les Turcs étaient arrivés aux portes de Presbourg (Bratislava). Que pouvait-on attendre du jeune souverain empêtré dans ses multiples alliances ? Étonnement, il fit sonner la gloire des croisades. Par le truchement de la Ligue du Rhin, le 1er août 1664, 6 000 officiers et soldats (au lieu des 24 000 qu’il s’était engagé à fournir !) s’unirent à la coalition des armées chrétiennes et écrasèrent les Turcs à Saint-Gotthard, sur la rivière Raab, à la frontière austro-hongroise. Si le roi y trouva sa part de gloire, les Français, qui firent « merveilles », redevinrent en Europe, d’extraordinaires « soldats de la foi » et « la terreur des Turcs [2] ».
Les deux premières expéditions de Candie
La guerre se poursuit sur l’île de Candie (Crête). Özkan Bardakçi et François Pugnière, auteurs de La dernière Croisade, présentent les expéditions de 1660 et de 1668.
En 1660, c’est Mazarin qui pousse le roi à intervenir en faveur des Vénitiens, envoyant une expédition commandée par le prince italien Almerico d’Este (p. 62-65). Un secours qui arriva quelques mois après la conclusion du traité des Pyrénées. Une fois encore, ce fut la diplomatie pontificale qui obtint la paix entre princes chrétiens pour les unir contre l’ennemi commun. La flotte, à la tête de laquelle se trouvait le chevalier Paul, commandeur de l’ordre de Malte, perdit la plupart de ses hommes. Restait un avantage à cette confrontation : les relations diplomatiques entre Louis XIV et le grand vizir, Köprülü Mehmed Pacha, se détériorèrent pour plusieurs années.
En mai 1668, grâce à l’intervention du pape Clément IX, 600 gentilshommes (dont le marquis de Fénelon, oncle de l’archevêque de Cambrai) se mirent sous les ordres de François d’Aubusson, duc de la Feuillade. L’engouement de ces gentilshommes était grand.
« Les motivations qui présidèrent à ces engagements étaient complexes et mériteraient un travail de fond, tant les valeurs nobiliaires, la recherche de la gloire, la soif d’aventure, les réflexes de courtisans et le zèle religieux s’entremêlaient » (p. 65).
La flotte arriva à Candie le 3 novembre 1668. Pendant un mois les Français défendirent les positions de Candie les plus exposées. Ces combats n’avaient rien d’éblouissant mais assuraient la bonne garde de l’île. Le 16 décembre, le duc obtint de Morosini, le général en chef des Vénitiens, une action d’envergure « plus glorieuse que la défense quotidienne des postes ». Entreprise bien hasardeuse… Lors de cette sortie, le R.P. Paul, capucin, aumônier de la Feuillade, crucifix à la main, exhorta les soldats chrétiens « à se battre pour le Ciel ». Malheureusement, ce fut une hécatombe. En moins de deux heures, plus de 130 gentilshommes furent tués. La Feuillade, dépité, décida de revenir en France – par Malte – avec 230 rescapés !
Cette expédition ne leur avait pas souri, mais nos historiens rappellent que ces braves avaient passé leur vie à défendre la Chrétienté :
« Dévots convaincus, La Feuillade ou le marquis de Fénelon s’inscrivaient dans la lignée de ces anciens ligueurs partis combattre les Ottomans en Hongrie, au début du siècle. »
Honneur à ces héros chrétiens, oubliés de l’histoire…
L’ultime secours de 1669
La dernière expédition de Candie, celle de 1669, fait l’objet du Mémoire de Domenisse (p. 95-127). Toujours grâce à Clément IX, qui fut le pape de la guerre de Candie et, cette fois, avec le soutien de Louis XIV, l’expédition fut conduite par François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort, et Philippe de Montault-Bénac, duc de Navailles, mais sous la bannière pontificale. Louis XIV donna des ordres formels :
« Ledit sieur duc (de Beaufort) est informé que ladite armée est destinée pour le secours de Candie et que Sa Majesté, ne voulant point déclarer ouvertement la guerre au Grand Seigneur, elle a résolu qu’elle agirait sous le nom du pape et prendrait l’étendard de Sa Sainteté, à quoi ledit duc se doit conformer » (p. 69).
Le « secours » fut composé de 6 000 hommes avec une flotte de 45 bâtiments dont quinze vaisseaux, dix flûtes, quatre galiotes et un navire-hôpital. Partie de Toulon, le 5 juin, l’armada arriva le 19 au large de Candie. Domenisse rencontra une barque qui venait de l’île et demanda des nouvelles aux hommes à bord. « Le patron répondit “marde”, qui veut dire méchantes nouvelles en français : Candie est prête à capituler » (p. 98).
Le Mémoire et les commentaires de nos deux auteurs décrivent la suite des évènements : les disputes des chefs vénitiens et français, l’indiscipline de certains corps, la précipitation des Français à attaquer, l’assaut par surprise dans la nuit du 24 au 25 juin 1669, la déflagration soudaine qui réveilla les Turcs, la retraite panique des Français et la mort du duc de Beaufort, les tentatives de bombardements des positions turques, finalement l’échec de l’ultime secours français de l’île de Candie [3].
Les autres témoignages contemporains sur cette expédition présentés par messieurs Bardakçi et Pugnière, les illustrations nombreuses, les schémas précis des combats, les portraits de quelques protagonistes, faciliteront la compréhension de ce conflit passionnant et oublié d’une Chrétienté en agonie…
MM. Bardakçi-Pugnière, La dernière croisade : Les Français et la guerre de Candie 1669, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, (24 x 16 cm), 182 pages, 18 €.
[1] — Cette alliance est appelée : Les Capitulations. Elle fut signée entre François Ier et le sultan Soliman en 1532.
[2] — Voir : Ferenc Thot, Saint-Gotthard, 1664. Une bataille européenne, Lavauzelle, 2007, 176 p.
[3] — La mort de Clément IX survint lorsque le souverain pontife apprit la perte de l’île de Candie. Au 17e siècle, seule Rome et quelques gentilshommes essayèrent de sauver la chrétienté moribonde.

