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L’agonie au jardin des oliviers 

Le premier mystère douloureux

par le frère Pierre-Marie O.P.

 

Nous continuons la publication des sermons sur les mystères du rosaire. Les mystères joyeux ont paru dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008 : l’annonciation), 65 (été 2008 : la visitation), 67 (hiver 2008-2009 : la nativité), 71 (hiver 2009-2010 : la présentation au Temple) et 73 (été 2010 : la perte et le recouvrement de Jésus au Temple).

Nous commençons ici les mystères douloureux. Le commentaire de ce mystère est inspiré de l’ouvrage de Mgr Louis-Charles Gay, Les Mystères du saint rosaire, t. 2 [1].

Le Sel de la terre.

 *


Ce mystère est la préparation à la passion de Notre-Seigneur, on peut dire aussi que c’est le cœur de la passion de Jésus car c’est la passion de son cœur (Mgr Gay).

Dans ce mystère Jésus souffre l’agonie. L’agonie est le prélude ordinaire de la mort, souvent très douloureux, toujours très pénible. C’est la lutte suprême entre la vie et la mort. L’homme est déchiré en deux dans toute sa profondeur pendant que l’âme se détache du corps. Notre-Seigneur a voulu connaître ces souffrances du cœur, notamment pour nous obtenir une véritable contrition de nos péchés, intérieure, surnaturelle, souveraine et universelle.

Nous exposerons d’abord le mystère, puis nous parlerons de son fruit. La sainte Vierge a certainement connu intérieurement ce qui se passait, suivant l’âme de son Fils dans ses douleurs, ses combats et ses victoires. Elle a reçu toutes les grâces de ce mystère. Demandons lui de nous éclairer pour le méditer et pour en goûter la manne cachée.

 

Le récit du mystère

Observons tout d’abord que ce mystère est pleinement volontaire. Notre-Seigneur ne subit aucune violence des hommes ni de la nature. Tout provient de sa volonté. « Oblatus est quia ipse voluit : il s’est offert parce qu’il l’a voulu » (Is 53, 7 ; He 9, 14).

La passion est fondée sur la pleine liberté de la volonté divine et de la volonté humaine de Jésus. Nul ne lui ôte la vie, mais c’est lui qui la donne, quand cela lui plaît (Jn 10, 18). Après l’oblation volontaire du sacrifice mystique, vient celle du sacrifice sanglant.

Dans cette agonie, notamment, on voit la liberté de Jésus : ce n’est pas l’agonie qui vient à lui, mais lui qui va à elle, et cela librement, par amour. L’amour explique le tout de sa vie et spécialement sa passion. « Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem […] eamus hinc : afin que le monde sache que j’aime mon Père, […] allons, partons d’ici. » (Jn 14,

Même chez les païens, la victime devait avancer librement vers le lieu du sacrifice [2].

Après le repas pascal, Notre-Seigneur avait chanté le grand Hallel, un hymne composé de plusieurs psaumes [3] : on y louait Dieu pour la délivrance d’Égypte qui n’était qu’une figure de la rédemption actuellement en train de s’accomplir.

Puis Notre-Seigneur et les Apôtres étaient sortis de la ville dans la nuit par la porte voisine du mont Sion (sur lequel se trouvait le cénacle), ils avaient traversé la vallée du Cédron, suivant la route par laquelle David avait fui son fils Absalon, passant près de l’endroit où Isaïe avait été scié en deux. C’est aussi par cet endroit qu’on faisait venir la vache rousse dont le sacrifice, offert une fois par an, servait à une purification très rigoureuse ; c’est par là encore que le bouc émissaire, chargé des péchés, était chassé de la ville.

Enfin la petite troupe arrive au pied du Mont des Oliviers, à un domaine appelé Gethsémani (mot qui signifie : pressoir d’huile). L’huile est obtenue en broyant des olives, et elle sert aux consécrations, à oindre les lutteurs, à éclairer, à nourrir et à guérir. Tout cela figurait Notre-Seigneur et les fruits de sa passion. L’olivier est aussi le symbole de la paix.

Ce domaine était un jardin, précise saint Jean. Notre-Seigneur veut commencer dans un jardin à réparer la faute commise par nos premiers parents dans un jardin. Ce jardin de Gethsémani est plus beau et plus fécond que le premier jardin, car il nous ouvre le vrai paradis.

Notre-Seigneur s’arrête près de l’endroit où Abraham avait laissé ses serviteurs pour aller sacrifier Isaac, et là il laisse ses Apôtres, en leur disant : « Asseyez-vous ici, pendant que j’irai là pour prier. »

Même si Notre-Seigneur ne leur recommande pas expressément de prier, il leur indique suffisamment par son exemple qu’ils doivent le faire : si lui, la Force, doit recourir à la prière, à combien plus forte raison ceux qui ne sont que faiblesse.

Il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, les trois témoins de la transfiguration, ses trois privilégiés qui doivent prendre le plus part à sa croix, et – nous dit l’Évangile, – « il commença à être envahi par la tristesse [4], la peur [5] et l’abattement [6], et il leur dit : “Mon âme est triste (perivlupo~) jusqu’à la mort. Restez ici et veillez avec moi.” »

Coepit contristari. Notre-Seigneur commence à éprouver de la tristesse, c’est le début de la passion qui durera jusqu’à la fin du monde dans les chrétiens, dans son Corps mystique. Tristesse devant la passion qu’il voit venir, et dont il connaît d’avance tous les détails, si bien qu’elle est déjà présente à ses yeux, mais surtout tristesse devant la cause de cette passion qu’il veut se représenter à ce moment. Cette cause, ce sont nos péchés que Notre-Seigneur veut expier, dont il veut payer la peine.

Faisons attention à une erreur d’interprétation qui est assez courante et qui vient d’une exagération. Saint Paul dit de Notre-Seigneur qu’il s’est fait « péché » pour nous. Cela veut dire que Notre-Seigneur s’est fait « hostie pour les péchés », victime d’un sacrifice qui expie les péchés. Il ne faudrait pas croire que Notre-Seigneur a réellement pris sur lui nos péchés, au point que son Père l’aurait considéré comme un pécheur et aurait déchargé sa colère sur lui, que Notre-Seigneur aurait été en butte à « la haine de Dieu », « maudit par l’amour », qu’il serait devenu « l’excommunié universel ». Non ! Dieu le Père ne peut que mettre ses complaisances en son Fils, surtout en ce moment où il le voit prêt à s’offrir librement pour nous.

Notre-Seigneur n’a pas pris sur lui la faute de nos péchés, mais il en a pris la peine, et cela librement, volontairement, comme quelqu’un qui s’offrirait à payer une amende ou une caution pour délivrer une autre personne qui serait condamnée avec justice. Cependant, Notre-Seigneur ne propose pas de donner de l’or et de l’argent, mais son sang précieux. On pourrait encore comparer Jésus-Christ à un frère qui donne un organe pour sauver son frère. Et encore cette comparaison n’est-elle pas exacte, car Notre-Seigneur se livre volontairement à la souffrance la plus grande, sachant que c’est le seul moyen de toucher nos cœurs si durs.

Et quelles souffrances ! En les voyant venir, Notre-Seigneur accepte librement, volontairement, de sentir dans son âme ce que la nature humaine ressent naturellement devant la souffrance aiguë et la mort : la tristesse, la peur et l’abattement. Oh ! certes, Jésus aurait pu fortifier son âme par quelque rayon venant de sa divinité, mais non, il voulut, nous dit saint Léon, « mettre en séquestre la délectation de sa divinité, en sorte que la partie inférieure de son humanité fût livrée à elle-même ».

Jésus a voulu éprouver de la tristesse pour réparer nos mauvaises tristesses qui nous jettent dans le découragement, pour nous donner la force de résister à ces mauvais sentiments ; et encore pour nous apprendre à être tristes quand nous devons l’être, devant le péché et notre manque d’amour.

Jésus a voulu avoir peur pour réparer nos peurs criminelles, le respect humain qui nous fait rougir de lui et nous conformer au monde. Il a voulu aussi alléger nos peurs, les rendre méritoires, nous acheter la paix, la sienne. Il a voulu enfin avoir peur pour ceux qui n’ont pas peur quand ils devraient craindre, avoir la crainte de Dieu. Il répare les sécurités menteuses et les fausses paix.

Jésus a voulu éprouver de l’abattement, de l’ennui, pour réparer nos découragements, notre acédie, c’est-à-dire ce dangereux dégoût de la vie spirituelle. Il nous obtient la force de continuer même quand nous connaissons dans notre âme la sécheresse, l’amertume, le manque de force. Sœur Élisabeth de la Trinité avait compris cela, elle qui écrit dans sa prière : « A travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière. »

En proie à ces sentiments violents, Jésus – nous dit l’Évangile – « s’avança quelque peu » : il y a des peines qu’on ne peut supporter que seul devant Dieu. Selon certaines traditions, Notre-Seigneur serait entré dans la grotte où Adam et Ève auraient fait pénitence après leur faute. Là, continue l’Évangile,

il tomba à genoux, puis, la face contre terre, il pria et dit : « Mon Père, si cela est possible, que ce calice passe loin de moi, pourtant qu’il en soit non comme je le veux, mais comme tu le veux. »

On raconte dans la vie des Pères du désert que trois solitaires étaient en butte à des vexations et des méchancetés de leurs confrères. Le premier tremblait et scrutait sa conscience, de crainte que quelque péché secret ne soit la cause de ses malheurs. Le second pleurait plus amèrement car il voyait le mal que les pécheurs se faisaient à eux-mêmes en le maltraitant ainsi. Mais celui qui souffrait le plus était le troisième, car il considérait l’offense faite à Dieu par tous ces péchés.

Notre-Seigneur ne peut être comme le premier. Mais il souffre comme le second et surtout comme le troisième. En cette heure, il veut voir distinctement tous nos péchés, il en pèse la malice à la lumière divine, et il voit en face la majesté de son Père. Il considère que ceux qui pèchent ainsi : ce sont ses frères, les membres de son Corps. Il voit la malice de Judas qui se presse de le trahir (et, à travers lui, chacune de nos trahisons), il voit l’ingratitude et l’orgueil de son peuple – les siens –, qui s’apprêtent à le faire mettre en croix et à le rejeter (et, à travers eux, c’est chacun de nous qui le crucifions par nos mauvaises actions, qui le rejetons de nos cœurs). Il voit surtout l’impénitence de tant d’hommes qui reçoivent pourtant tant de grâces.

Ainsi tout le mal du monde, tous les péchés, tout l’enfer du monde moral se précipite en lui, l’inonde de toute part, le pénètre, le submerge. Et il faut penser que tout cela entre dans le cœur le plus délicat qui soit, dans le cœur le plus tendre et le plus rempli d’amour pour nous et pour son Père. Et s’il pouvait, il souffrirait encore davantage pour essayer d’amollir ce cœur si dur qu’il sent dans notre poitrine.

Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi, pourtant qu’il en soit non comme je le veux, mais comme vous le voulez.

La douleur est si grande que Notre-Seigneur veut laisser parler la voix de la nature. Notre-Seigneur avait deux natures : la nature humaine et la nature divine. Chacune avait une volonté. Notre-Seigneur avait donc une vraie volonté humaine, distincte de sa volonté divine. C’est pour cela qu’il pouvait réellement soumettre sa volonté humaine, obéir et mériter. « Je suis descendu du ciel pour faire non ma volonté, mais celle de celui qui m’a envoyé » (Jn 6, 38).

Certes, Notre-Seigneur ne pouvait pas pécher : sa volonté humaine était donc toujours soumise à la volonté divine quand il la prenait en considération. Mais il pouvait ne pas considérer la volonté divine, par exemple regarder sa passion et sa mort sans penser que cette passion était décrétée par Dieu pour sauver les hommes, et alors sa volonté humaine naturellement voulait échapper à ce mal. C’est ce qui se passe actuellement. Notre-Seigneur considère sa passion, le péché qui en est la cause et naturellement il en a horreur.

Puis il pense à la volonté divine qui désire cette passion pour sauver les hommes, volonté divine qui est celle de son Père, mais aussi la sienne en tant que Dieu, et il accepte volontairement, librement de se soumettre par amour.

Mon Père si ce calice ne peut s’éloigner sans que je le boive, fiat voluntas tua, que votre volonté soit faite.

Notre-Seigneur prononce là le mot du sacrifice, le fiat qui nous sauve, complétant et achevant le fiat de la sainte Vierge. Ces deux fiat sont la source de la recréation de l’homme, comme le premier fiat fut à l’origine de la création.

Entre la première prière (« s’il est possible, que ce calice passe loin de moi ») et la deuxième prière (« fiat, que votre volonté soit faite »), Notre-Seigneur était revenu vers ses disciples. Il les avait trouvés endormis de fatigue, d’émotion et de chagrin. L’heure avancée, le diable aussi sans doute, tout avait concouru à appesantir leurs yeux. Ils auraient dû prier, et alors ils auraient eu la force.

Mais le prophète avait dit que Notre-Seigneur n’aurait personne pour le consoler : « Et j’ai attendu que quelqu’un s’attristât avec moi, mais nul ne l’a fait ; et que quelqu’un me consolât, mais je n’ai trouvé personne » (Ps 68, 21 [7]), et qu’il devrait fouler seul le pressoir : « J’ai été seul à fouler au pressoir, et nul homme d’entre les peuples n’était avec moi » (Is 63, 3).

Notre-Seigneur s’adresse à Pierre, le chef, donc le responsable :

Ainsi, vous n’avez pu veiller une heure avec moi ? Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation, car l’esprit est prompt et la chair est faible.

L’esprit de Pierre a été prompt pour promettre et sa chair faible pour tenir sa promesse.

Après sa deuxième prière, son fiat, Notre-Seigneur revient à nouveau et les trouve encore endormis. Ils ne savaient quoi lui répondre. Il les laissa et s’en alla de nouveau et pria une troisième fois, répétant les mêmes paroles :

Mon Père si ce calice ne peut s’éloigner sans que je le boive, fiat voluntas tua, que ta volonté soit faite.

Notre-Seigneur pria trois fois pour nous montrer la nécessité de la persévérance dans la prière, pour vaincre les trois concupiscences, pour nous libérer des maux passés, présents et à venir, pour réparer le triple reniement de Pierre.

Et encore pour livrer la bataille décisive contre le diable. C’est sans doute lors de cette troisième prière que Satan revint le tenter, lui dont l’Évangile dit qu’il avait laissé Jésus pour un temps après la tentation au désert. Il profite de l’abattement de Notre-Seigneur, de son épuisement physique et moral, pour essayer de le vaincre, ou au moins de percer le mystère de cet homme extraordinaire. Il fond sur lui comme sur un nouveau Job, essaye de le décourager par le spectacle de tant d’âmes qui ne profiteront pas de sa passion, pire qui fouleront au pied son sang précieux. Il lui montre la trahison de Judas, le reniement de saint Pierre et tant de défections parmi ses amis les plus intimes, en particulier les prêtres, les religieux qui seront trompés par lui, le diable, et qui le serviront au lieu de servir leur divin Maître, et en premier lieu le peuple juif, son peuple élu et tant aimé qui abandonnera le vrai culte de Dieu et préparera la venue de l’Antéchrist.

Comment Notre-Seigneur combat-il ces pensées si amères ? Par ses armes habituelles : « Factus in agonia prolixius orabat : étant entré en agonie, il priait plus intensément. » Saint Paul précise qu’il pleura et cria. Notre-Seigneur prie, il prie avec véhémence, avec violence. Il arrache par sa prière le plus d’âmes aux griffes du démon. On peut penser à la prière d’Abraham essayant d’obtenir de Dieu le salut des Sodomites, ou la prière de Moïse empêchant Yahvé d’exterminer le peuple hébreu après l’adoration du veau d’or.

C’est à ce moment, sans doute, que se situe la sueur de sang. Le docteur Barbet nous décrit la scène [8] :

« Il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des caillots de sang roulant jusque par terre » (Lc 22, 44). C’est la sueur de sang, que certains exégètes rationalistes, subodorant quelque miracle, ont traitée de symbolique. Il est curieux de constater que de bêtises ces matérialistes modernes peuvent dire en matière scientifique. Remarquons que le seul évangéliste qui rapporte le fait est un médecin. Et notre vénéré confrère Luc, medicus carissimus (le « médecin très aimé » Col 4, 14), le fait avec la précision, la concision, d’un bon clinicien. L’hémathidrose est un phénomène très rare mais bien décrit. Elle se produit, comme l’écrit le docteur Le Bec, « dans des conditions tout à fait spéciales : une grande débilité physique, accompagnée d’un ébranlement moral, suite d’une émotion profonde, d’une grande peur [9] ». « Et cœpit pavere et tœdere ». La frayeur, l’épouvante sont ici au maximum de l’ébranlement moral. C’est ce que Luc exprime par « agonia », qui, en grec, signifie lutte et anxiété. « Et sa sueur devint comme des caillots de sang roulant jusque par terre. »

Les petits vaisseaux de sang situés sous la peau se dilatent et se rompent au contact des glandes sudoripares.

Et c’est ce mélange de sueur et de caillots qui se rassemble et coule sur tout le corps, en quantité suffisante pour tomber sur le sol. Notez que cette hémorragie microscopique se produit dans toute la peau, qui est déjà ainsi lésée dans son ensemble, en quelque sorte endolorie, attendrie, pour tous les coups futurs.

Alors « il lui apparut un ange du ciel qui le réconfortait ». Comme au désert, Notre-Seigneur veut avoir recours au ministère des anges. Il les domine comme Dieu, par sa personne divine, mais sa nature humaine est inférieure à la leur. Il peut donc leur demander des services, et par là il a voulu nous obtenir d’être nous-mêmes soutenus par les anges dans nos combats. Il faut s’en rappeler et penser à les prier dans la lutte.

« Dormez désormais et reposez-vous », dit Notre-Seigneur en revenant une troisième fois vers ses trois Apôtres. J’ai fini ma lutte, j’ai remporté la victoire. Désormais la victime est prête, les Apôtres peuvent prendre quelques instants de repos.

 

Le fruit du mystère

Si ce mystère a été mis comme premier mystère douloureux, c’est que, pour pouvoir bénéficier de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il faut nous reconnaître pécheurs. Notre-Seigneur est venu sauver les pécheurs et non les justes.

Or, ce mystère a pour fruit principal précisément la contrition de nos péchés, la reconnaissance de notre état de pécheurs. Notre-Seigneur a voulu souffrir la passion de son cœur, suer du sang, pleurer et crier pour nous obtenir d’avoir le cœur brisé à cause de nos péchés, de les pleurer et de prier avec force pour en être délivrés.

Jésus a vu la multitude de nos péchés, il les a vus un à un, avec toute leur malice, toutes leurs circonstances aggravantes. Il a senti profondément dans son cœur le refus d’amour contenu dans toutes nos iniquités, il en a souffert intensément pour le mal que cela nous cause et surtout pour l’offense faite à Dieu qui n’est que charité.

La contrition est une douleur de l’âme et une détestation du péché commis avec une ferme résolution de ne plus y retomber (si c’est le péché mortel) ou une sincère volonté de lutter contre (si c’est un péché véniel).

Pour comprendre ce qu’est la contrition, il n’est pas besoin d’aller dans les déserts d’Égypte et de regarder les terribles mortifications auxquelles s’adonnaient les pères du désert pour des fautes qui n’en sont pas selon le monde (par exemple, la célèbre description du monastère des pénitents par saint Jean Climaque). Il n’est pas besoin d’aller aux portes de l’enfer et d’entendre les hurlements et grincements de dents des damnés pour un seul péché qui leur cause des douleurs éternelles.

Non, il faut aller au Jardin des Oliviers, regarder Jésus broyé par nos péchés, et demander à la sainte Vierge, en récitant nos Ave de faire descendre en nous la grâce de ce mystère.

Bien des chrétiens n’ont pas de contrition de leurs péchés, ou une contrition tout à fait insuffisante. On s’habitue à tout, à nos péchés que l’on considère comme inévitables, à la confession qui devient une routine. Et pourtant, nous dit le saint Curé d’Ars : « Sans la contrition point de pardon, sans elle, point de ciel ; disons plus, sans elle, tout est perdu pour nous, pénitences, charités et aumônes. »

On peut parfois être excusés de dire nos péchés, si on ne s’en souvient pas malgré un examen de conscience diligent, ou si une maladie nous prive de l’usage de la parole et du moyen de communiquer, on peut être excusé de faire notre pénitence par exemple si la mort nous surprend avant d’avoir eu le temps de la faire, mais on ne peut être excusé de la contrition. Sans une contrition convenable, aucune absolution n’est valide.

Quelles doivent être donc les conditions de notre contrition ? Elle doit être intérieure, surnaturelle, souveraine et universelle.

 

Intérieure, c’est-à-dire venir du fond du cœur. C’est une douleur de l’âme, ou plus exactement de la volonté. Il n’est pas nécessaire de pleurer ses péchés avec les larmes du corps. Certes, cela peut nous aider à avoir une vraie douleur intérieure, et c’est pourquoi il y a dans nos missels de très belles oraisons pour demander ces larmes de contrition, mais elles ne sont pas nécessaires. On ne dit pas que saint Paul ait pleuré sur le chemin de Damas, on ne dit pas non plus que le bon Larron a pleuré sur sa croix. Et pourtant, quelle contrition, qui lui a ouvert le ciel pour le jour même !

Les larmes sont parfois trompeuses. On pleure sous le coup de l’émotion et puis, quelques instants après, on recommence. Non, ce sont nos cœurs qu’il faut briser, car c’est du cœur que sort le péché. Le mot contrition vient du verbe latin conterere qui veut dire briser en morceaux, broyer. « Dieu, vous ne mépriserez pas un cœur contrit et humilié, cor contritum et humiliatum Deus non despicies » (Ps 50, 19).

 

Surnaturelle. Il ne suffit d’avoir honte du péché parce qu’on est pris, ou à cause de la perte de notre réputation, mais il faut le regretter pour un motif de foi : par exemple pour les peines éternelles qu’il nous procure, ou, mieux encore, à cause de l’amour de Dieu qui est méprisé.

Caïn a regretté sa faute après avoir tué Abel, Saül a regretté aussi sa grave faute de désobéissance envers Samuel et il la lui a confessée, Antiochus (figure de l’Antéchrist) a publié ses fautes et offert à Dieu de les réparer, mais tous trois n’ont pas été pardonnés. En revanche David, repris par le prophète Nathan pour son double péché d’adultère et d’homicide, s’est écrié « Peccavi Domino », j’ai péché contre Dieu, et il a composé son magnifique psaume de pénitence, le Miserere, que nous devrions connaître et méditer pour lui demander d’avoir comme lui une vraie contrition surnaturelle.

 

Souveraine. La douleur que nous causent nos péchés doit être la plus grande douleur. En effet, la perte que nous faisons par nos péchés est la plus grande perte : Dieu est chassé de notre âme (ou du moins contristé), son amitié est rompue (ou du moins refroidie), le ciel est perdu pour nous (ou du moins retardé et compromis).

Il n’est pas nécessaire que cette douleur soit la plus grande douleur sensible. On peut être plus ému par la perte d’un être cher, un parent, un ami, parce que notre sensibilité est émue. Mais il faut que nous soyons prêts à tout sacrifier plutôt que de retomber dans le péché, non seulement dans le péché mortel, mais même dans le péché véniel délibéré. Car le seul vrai mal, le seul mal absolu (car contre Dieu), le seul mal éternel, c’est le péché. Tout le reste passe, la figure de ce monde passe, hormis la charité qui demeure, et le manque de charité qu’est le péché.

Il faut être résolu à tout souffrir plutôt que de recommencer et, en particulier, éviter les occasions. Cette résolution peut très bien se concilier d’ailleurs avec un sentiment profond de notre faiblesse qui nous fait craindre de retomber. Mais, justement, cette crainte doit être active et nous faire prendre les moyens d’éviter de retomber. Et s’il s’agit de fautes volontaires, Dieu nous propose toujours les moyens de les éviter [10].

 

Universelle. C’est-à-dire qu’il nous faut regretter tous nos péchés. On lit dans la vie de saint Sébastien qu’un jour le gouverneur Chromos, qui était païen, vint le voir pour lui demander de le guérir de ses infirmités. Le saint le lui promit à condition de brûler ses idoles et de se faire chrétien. Or, le gouverneur avait une idole qui lui venait de ses parents et à laquelle il tenait beaucoup. Il brûla toutes ses idoles, sauf celle-ci, et se fit chrétien. Mais il ne guérit pas. Il revint voir le saint qui lui dit qu’il ne pourrait guérir tant que cette idole ne serait pas détruite.

*

Il nous reste maintenant à nous mettre à genoux et à implorer notre Mère du ciel, qui assista, au moins en esprit, à ce mystère et partagea avec son Fils la grande douleur de la passion de son cœur, afin qu’elle nous donne une vraie contrition intérieure, surnaturelle, souveraine et universelle. Comme aux petits enfants de Fatima, qu’elle nous fasse comprendre combien Notre-Seigneur est triste à cause de nos péchés, et comment son Cœur Immaculé en est blessé comme par des épines.

 



[1]  — Une édition récente est disponible : Mgr Louis-Charles Gay, Les Mystères du saint rosaire, t. 2 : Les mystères douloureux, Éditions du Paraclet, 2009.

[2]  — « Les victimes, dit Cicéron, étaient conduites, et non pas traînées : ducebantur, non trahebantur victimae. » Voir le père Emmanuel, « Le Sacrifice eucharistique », in Le Sel de la terre 18, automne 1996, p. 132.

[3] — Vraisemblablement les psaumes 113-117, précédés de Non nobis Domine (Ps 113, 9), et suivis de Benedictus qui venit in nomine Domini (Ps 117, 26).

[4] — Mt : contristari ; lupei`sqai

[5] — Mc : pavere ; ejkqambeisqai

[6] — Mt : maestus esse ; Mc : l’ennui, taedere ; traduisant le même mot grec : ajdhmonein

[7] Et sustinui qui simul contristaretur, et non fuit : et qui consolaretur, et non inveni.

[8]  — Docteur Pierre Barbet, La Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ selon le chirurgien, Issoudun, Dillen, 1950.

[9]  — H. Le Bec, Le Supplice de la croix, Paris, Mignard, 1925.

[10] — Voir l’article du père Chéry O.P. « L’Art de se confesser », paru dans Le Sel de la terre 23 (hiver 1997-1998), notamment le passage qui commence par les mots : « Distinguons soigneusement : “Prévoir qu’on retombera” et “vouloir retomber” » (p. 127-128). Cet article est aussi en vente sous forme de plaquette aux éditions du Sel.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 74

p. 108-117

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