Éditorial
L’objet de la mission de l’Église a-t-il changé ?
L’union de toutes les religions « pour la paix »
Parlant du magistère conciliaire, le professeur Paolo Pasqualucci fait cette remarque judicieuse :
Pourquoi, là où l’on s’attendrait à trouver des références claires à la conversion au Christ et au salut de l’âme, trouvons-nous à l’inverse, presque toujours, des références à l’unité des chrétiens, du genre humain, à la « paix », sans mention d’une nécessaire conversion préliminaire au Christ pour les atteindre ? La hiérarchie actuelle a-t-elle jamais donné une explication convaincante de ce phénomène ? Cette explication, les fidèles sont contraints de se la donner eux-mêmes : l’objet même de la mission de l’Église a été changé. Cette mission n’est plus surnaturelle, elle est ramenée dans les limites étroites de ce monde. Elle consiste à réaliser l’unité du genre humain grâce à l’union de toutes les religions « pour la paix », union dans laquelle se réaliserait une « vie plus humaine », version œcuménique de l’idéal laïque du progrès et de la démocratie [1].
Sans doute, il n’y a pas eu de déclaration officielle de la hiérarchie catholique explicitant ce changement de direction. Toutefois, dans les faits, il est indéniable que les fidèles vivent continuellement dans ce climat de faux œcuménisme et d’accord entre les « croyants » de toutes les religions pour un monde meilleur.
L’exemple du dialogue « islamo-chrétien »
Pour ne donner qu’un exemple, la première page de la Documentation catholique du mois de juillet montre un imam en train de lire une sourate du Coran au cours d’un « pèlerinage » islamo-chrétien en Bretagne. A côté de lui, on voit une femme (musulmane) voilée et derrière lui un prêtre. L’éditorial, intitulé « Le dialogue interreligieux, une priorité pour tous les chrétiens », explique comment « on perçoit plus concrètement les interpellations que lance la pluralité des religions à la foi chrétienne ». Si l’on tourne les pages, on trouve tout un dossier sur le dialogue islamo-chrétien, dans le but « d’encourager le respect et la compréhension mutuels ».
L’exemple vient de haut : le pape régnant a visité déjà plusieurs mosquées (la mosquée bleue de Constantinople le 30 novembre 2006 [2], la mosquée d’Amman le 9 mai 2009 [3], la mosquée du Dôme du Rocher à Jérusalem le 12 mai 2009). Jamais aucun pape n’en avait fait autant, même Jean-Paul II.
Les faits sont soulignés par les paroles. Voici quelques exemples :
Le 16 mars 2006, une délégation de l’American Jewish Committee était reçue au Vatican. Benoît XVI appelle les chrétiens et les juifs à coopérer avec l’islam « au bien de l’humanité ».
Judaïsme, christianisme et islam croient en un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, d’où l’appel des trois monothéismes à collaborer au bien de l’humanité, au service de la justice et de la paix dans le monde.
A Ankara le 28 novembre 2006, le pape déclare :
Chrétiens et musulmans, en suivant leurs religions respectives, insistent sur la vérité du caractère sacré et de la dignité de la personne. C’est la base de notre respect et de notre estime mutuels, c’est la base de notre collaboration au service de la paix entre les nations et les peuples, le souhait le plus cher de tous les croyants et de toutes les personnes de bonne volonté. […] Chrétiens et musulmans appartiennent à la famille de ceux qui croient dans le Dieu unique et qui, selon leurs traditions respectives, sont les descendants d’Abraham (Nostra ætate 1, 3). Cette unité humaine et spirituelle dans nos origines et notre destinée nous engage à chercher un itinéraire commun, tout en jouant notre rôle dans cette recherche de valeurs fondamentales qui est si caractéristique des personnes de notre époque. […] Nous sommes appelés à œuvrer ensemble, afin d’aider la société à s’ouvrir au transcendant, en reconnaissant à Dieu tout-puissant la place qui lui revient [4].
A Nazareth, le 14 mars 2009, il a dit :
Hélas, comme le monde le sait, Nazareth a fait l'expérience ces dernières années de tensions, qui ont blessé les relations entre les communautés chrétienne et musulmane. Je presse les personnes de bonne volonté des deux communautés de réparer le dommage qui a été fait et, par fidélité à notre foi commune dans le Dieu unique, Père de la Famille humaine, à travailler pour construire des ponts et trouver le chemin d'une coexistence pacifique. Que chacun rejette le pouvoir destructeur de la haine et des préjugés, qui tuent l'âme des hommes avant de tuer leurs corps !
Une tentation sous apparence de bien
Cet exemple du dialogue islamo-chrétien – il en est de même pour le dialogue œcuménique avec les autres confessions chrétiennes, ou pour le dialogue interreligieux avec les autres religions – confirme la justesse de la remarque du professeur Pasqualucci : la hiérarchie ecclésiastique s’est fixé comme objectif, depuis le Concile, de réaliser l’unité du genre humain grâce à l’union de toutes les religions « pour la paix » [5].
Le pape Jean XXIII lui-même l’avait fixé comme but au Concile :
Vénérables frères, voilà ce que se propose le IIe Concile œcuménique du Vatican. En unissant les forces majeures de l'Église, et en travaillant à ce que l'annonce du salut soit accueillie plus favorablement par les hommes, il prépare en quelque sorte et il aplanit la voie menant à l'unité du genre humain, fondement nécessaire pour faire que la cité terrestre soit à l'image de la cité céleste « qui a pour roi la vérité, pour loi la charité et pour mesure l'éternité [6] » [7].
Quand on parle d’unité du genre humain, on peut vouloir signifier trois choses bien différentes :
1. Le fait que tous les hommes sont de même nature. Car tous les hommes actuellement vivants sur la terre descendent d’Adam et Ève. Cette unité du genre humain existe, elle n’est pas à faire. Tout au plus, peut-on la défendre vis-à-vis de ceux qui la nient, comme Darwin [8].
2. La prétention de réaliser une unité politique du monde. C’est la volonté des mondialistes dont les plans se réalisent sous nos yeux. C’est une utopie, car les hommes ont été séparés en nations distinctes par la volonté de Dieu en punition du péché d’orgueil commis à Babel. La reconstruction de l’unité du genre humain sous la forme d’un gouvernement mondial va contre les volontés divines. Elle sert, par contre, les plans du démon, qui prépare le règne de l’Antéchrist, règne qui sera facilité par cette unification du monde.
3. La volonté de travailler à la paix politique entre les diverses nations. A l’heure où les guerres sont de plus en plus meurtrières, il est évidemment souhaitable de chercher cette paix. Encore faut-il la vouloir par des moyens légitimes, car la fin ne justifie pas les moyens.
Or, le moyen légitime pour l’Église catholique de travailler à cette paix, c’est la diffusion de l’Évangile. En effet, dans la mesure où les hommes se soumettront à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à son joug suave, ils pourront vivre en paix les uns avec les autres. « Cherchez d’abord le Royaume des cieux et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît » (Mt 6, 33) : y compris la paix internationale.
Le pape Jean XXIII, dans son discours d’ouverture du Concile (que nous venons de citer), avait pris la précaution de dire qu’il fallait travailler « à ce que l'annonce du salut soit accueillie plus favorablement par les hommes » afin de préparer l’unité du genre humain.
C’était plutôt une précaution oratoire. Car dans les faits, l’élan missionnaire de l’Église a été remplacé par le dialogue, et le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ par la liberté religieuse. Relisez les paroles que nous avons citées du pape régnant, et vous pourrez constater combien vrai est le texte du professeur Pasqualucci : le pontife se réfère à « l’unité des chrétiens, du genre humain, à la “paix”, sans mention d’une nécessaire conversion préliminaire au Christ pour les atteindre ».
On peut donc parler d’une tentation sous apparence de bien, laquelle consiste à chercher la paix internationale (un bien) en renonçant dans les faits à réclamer premièrement une vraie vie chrétienne. Le résultat est l’apostasie (de plus en plus rapide) des nations autrefois chrétiennes.
En outre, la hiérarchie, en travaillant à cette paix internationale sans référence explicite à la conversion préliminaire au Christ pour l’atteindre, se fait, nolens volens, l’auxiliatrice de ceux qui recherchent l’unité politique du monde (le deuxième sens de « l’unité du genre humain »).
Prions Dieu qu’il ne nous induise pas en tentation, et continuons, quant à nous, à chercher d’abord le Royaume des cieux et sa justice.
[1] — Catholica 103, printemps 2009, p. 145.
[2] — A l’invitation de son hôte musulman Mustafa Cagrici (mufti d’Istanbul), il s’y recueillait quelques instants, les mains croisées sous la poitrine, tourné dans la direction de la Mecque. Il avait auparavant enlevé ses chaussures et enfilé des babouches blanches pour y pénétrer. Les journalistes turcs ont reconnu dans son attitude la « posture de la tranquillité » (une des attitudes de la prière musulmane). Nous sommes loin de l’attitude de saint Pierre Mavimène, fêté le 21 février, placé sur les autels pour avoir dit à des musulmans qui venaient le voir : « Quiconque n’embrasse pas la foi chrétienne catholique est damné comme votre faux prophète Mahomet. »
[3] — Le pape Benoît XVI n'a pas eu à enlever ses chaussures, car les organisateurs avaient prévu un parcours spécial ne le nécessitant pas : « Benoît XVI était préparé à les enlever mais ses accompagnateurs lui ont fait emprunter un parcours spécial et ne lui ont pas demandé de le faire », a expliqué à la presse le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi. Il a précisé qu'il ne fallait en aucun cas interpréter ce fait comme un signe d'irrespect envers l'islam.
[4] — ORLF 5 décembre 2006, p. 2 et 4.
[5] — Dans Le Sel de la terre 54 (p. 11-18), on trouvera une analyse plus détaillée sur la manière dont le Concile s’est fixé comme but, entre autres, d’aplanir la voie menant à l’unité du genre humain.
[6] — Saint Augustin, Ep. 138, 3.
[7] — Discours Gaudet mater à l’ouverture du Concile, le 11 octobre 1962. Traduction de la DC du 4 novembre 1962.
[8] — Sur le racisme de Darwin, voir Le Sel de la terre 72, p. 207


