Épiphanie
par sœur Mechtilde-Marie T.O.P.
La sœur Mechtilde-Marie T.O.P. (Madeleine Moly, 1899-1992) est déjà connue de nos lecteurs [1]. Après sa pièce Lumière et ténèbres, mettant en scène les combats de saint Dominique et du diable, nous sommes heureux de publier celle qu’elle composa sur l’Épiphanie. On y remarquera notamment les traductions en vers de quelques prophéties célèbres (scènes XIII et XV) et le saisissant portrait du roi assassin.
Le Sel de la terre.
*
Une salle du palais d’Hérode, à Jérusalem.
Une fenêtre, donnant sur l’extérieur. – Une autre principale avec officier de garde, dehors.
– Deux portes de service, face à face. – Au fond, entrée de l’appartement privé du roi.
Scène I
Oman – Zameth – Ibrahim
Zameth à Oman
Souvent dans sa fureur, il devance l’aurore !
Le soleil est levé. Crois-tu qu’il dorme encore ?
Oman
Dors, roi Hérode, dors… et sois calme.
Zameth
Ce jour,
Que nous réserve-t-il ?
Ibrahim
Vois, déjà ! sur la tour,
La sentinelle aller, venir, comme inquiète,
Se pencher au créneau.
Zameth
Qu’est-ce donc qu’elle guette ?
Oman
Elle descend vers nous.
Scène II
Oman – Zameth – Ibrahim – Ali
Oman (ouvrant la porte de service)
Ali, qu’annonces-tu ?
Ali
Seigneur, un fait nouveau. J’ai vu, oui, j’ai bien vu,
A l’horizon, rapide, et marchant sur la ville,
Dromadaires, chameaux, mulets, en longue file :
Caravane princière ? ou cortège royal ?
Zaneth à Oman
Notre maître attend-il quelque envoyé spécial
De César ?
Oman
Non, bien sûr. Il n’aurait pu le taire.
Ibrahim
Quand il est prévenu, il n’en fait pas mystère.
Oman à Ali
Ali
Non ! non ! de l’Orient.
Oman
Bon, retourne au créneau
Et vois ce qui survient.
Scène III
Oman – Zameth – Ibrahim
Oman
Aucun motif, en somme,
D’émoi. Ces voyageurs n’arrivent pas de Rome.
D’Orient, que peut-il nous venir ?
Zameth
L’imprévu !
Cortège ? Caravane ?
Ibrahim
Étrange !
Zameth
Qu’a-t-il vu ?
Ibrahim
Qui chemine vers nous avec pareille suite ?
Oman
Il s’agit d’informer le maître tout de suite.
Zameth
Va. Grâce à ton pouvoir qui sait être charmeur,
Amène chez Hérode un peu de bonne humeur.
Scène IV
Zameth – Ibrahim
Ibrahim
Zameth ! Pourquoi faut-il qu’au sein de l’abondance,
Nous vivions tous ici en perpétuelles transes ?
Zameth
Habiter ce palais, en familiers du roi,
Nous vaut d’avoir souvent le cœur glacé d’effroi.
Ibrahim
Lors du moindre incident nous redoutons le pire.
Où s’alarmerait-on, ailleurs, d’un ouï-dire ?
D’apprendre qu’en la ville arrivent des chameaux
Porteurs de biens ! Et nous imaginons des maux !
Zameth
C’est qu’ici dans la crainte il faut que chacun baigne.
Gloire et puissance ont fui !
Ibrahim
Vieillesse !
Zameth bas
Fin de règne !
Scène V
Zameth – Ibrahim – Oman
Oman
Notre roi, ce matin, est calme, reposé.
Sa riposte a jailli, d’un ton presque amusé :
« Que me racontes-tu ? On campe, à notre porte.
Quelque riche marchand ! Qu’il passe. Que m’importe. »
Zameth
Le guetteur a l’œil sûr et distingue fort bien
L’imposant du vulgaire.
Ibrahim
Ah ! voici qu’il revient !
Scène VI
Les mêmes – Ali
Ali
La belle caravane approche de la ville.
Un messager, venu sur sa monture agile,
Parlemente. Et déjà, vers le palais royal,
L’un de nos gardes monte, au galop du cheval.
La nouvelle paraît avoir de l’importance :
On s’appelle, on s’attrape, on court : effervescence !
Oman
C’est bien. Reprends le guet, puisque, dans un moment,
L’estafette dira quel est ce mouvement.
Scène VII
Zameth – Ibrahim – Oman – Hénos, puis Léo
Hénos
Un officier demande à transmettre un message
De la part d’étrangers, présentés comme mages.
Zameth
Hein ?
Oman
Qu’il entre !
Hénos sort – Léo entre.
Léo
Seigneurs ! Un homme distingué
Vient d’arriver au poste, et se dit délégué
De nobles Orientaux, de mages ! dont le faste
Est l’indice évident qu’ils sont de haute caste.
Pas belliqueux, d’ailleurs. Mais voici l’étonnant,
Cette étrange question, posée à tout venant :
Où réside le roi des juifs, qui vient de naître ?
Oman, Zameth, Ibrahim
Le roi des Juifs ?… Mais c’est Hérode, notre maître !
Zameth
Et qui donc oserait, tant qu’Hérode vivra,
Se dire roi, ici ?
Oman
L’audacieux périra !
Léo
Seigneurs, je vous transmets le désir de cet homme
Sans comprendre. Comment un soldat, fils de Rome,
Pourrait-il écouter, autrement qu’en riant,
Le langage ambigu de ces gens d’Orient ?
Ils s’en vont adorer un roi qui vient de naître !
Ils ont vu, disent-ils, son étoile apparaître !
Moi, je vis sur la terre et m’intéresse peu
Aux astres, dans le ciel.
Légère pause.
Et pourtant, cela peut
Aujourd’hui, semble-t-il, prendre allure magique !
Il s’agirait, dit-on, d’un espoir judaïque
Qui, dans Jérusalem, exalte les esprits.
Ces Juifs hallucinés paraissent tous épris
D’un chef qui doit venir les libérer de Rome,
Et semble être leur dieu – plutôt mythe, fantôme…
En tout cas, ce matin, dès que l’homme a parlé,
Un courant d’enthousiasme a paru déferler :
Jérusalem s’anime. En venant, mon ouïe,
Dans la course, entendait ce grand cri : Le Messie !
Zameth et Ibrahim
Cela devient sérieux !
Oman
A vous deux, cette fois,
De voir le maître.
Zameth
Ainsi, nous porterons à trois
Les ennuis à prévoir.
Ibrahim
L’affaire sera dure.
Oman
Léo, repars ; rejoins le poste à toute allure ;
Les secours vont venir. Il faut, dès ce moment,
Sans brusquer, dissiper le moindre attroupement.
Léo
Oui, seigneur.
(Il sort.)
Zameth
Empêcher ce bruit de se répandre,
Était bien la mesure, Oman, qu’il fallait prendre
Oman
Informez-en le roi.
Ibrahim
Bien sûr !
Oman
Courage, amis !
Zameth et Ibrahim, entrent chez le roi.
Scène VIII
Oman, seul, puis avec Hénos
Oman
Tonnerre sur nous tous ! Et ces renforts promis,
Vais-je les envoyer ? Mais non ! Cela regarde
Le roi.
Appelant :
Hénos ?
(L’officier de garde à la porte entre.)
Avise Antoun d’avoir la garde,
Prête à sortir.
Scène IX
Hérode – Oman – Zameth – Ibrahim
Ibrahim, entré après le roi, traverse la scène et sort par la porte officielle.
Hérode
A l’œuvre ! Et menez ça bon train !
Ibrahim, très lié avec le Sanhédrin,
S’en va directement informer le grand-prêtre
Que je convoque ici tous les principaux maîtres
D’Israël. Pour savoir, des Docteurs de la Loi,
Où doit naître le Christ : oui, ce prétendu roi !
Je garde là Zameth. Qu’Oman coure en personne
Jusqu’à ces Orientaux ; les aborde, questionne
Avec amitié feinte.
Zameth à part
Ah !
Hérode
Déployant son art
De gagner la confiance. Et sans aucun retard
Me renseigne. J’attends.
(Oman sort par la porte de service)
Scène X
Hérode – Zameth, puis Antoun
Hérode
Appelle Antoun.
à Antoun, entré par la porte officielle :
En ville,
Lance, pour m’informer, tes gens les plus habiles,
A l’écoute, aux aguets, partout, rapidement,
Capte cette rumeur. Préviens l’attroupement.
S’il existe déjà, dissipe. Et ne tolère
Aucun groupe dehors. Procède avec mystère,
Par ruse, insinuation, en douceur. Et sans bruit !
J’interdis tout emploi de la force aujourd’hui.
(Hérode regagne son appartement).
Scène XI
Zameth
Trompeuse aménité ! Plus il rentre sa rage,
Plus il faut redouter les éclats de l’orage.
Scène XII
Zameth – Ibrahim
Ibrahim
Fais patienter le roi.
Zameth – bas
Peut-on freiner un lion ?
Hillel
J’amène les rabbis Hillel et Siméon.
Les autres vont venir, escortant le grand-prêtre.
Dès qu’ils arriveront, j’informerai le maître.
Scène XIII
Ibrahim – Hillel – Siméon
Ibrahim
Parlons bas. Vous savez que je suis votre ami.
Que dit-on ?
Hillel
Un bruit court et la ville frémit.
Siméon
D’espoir, de joie.
Ibrahim
Ô folle ! Est-ce fondé ?
Hillel
Peut-être.
Les temps sont accomplis. Le Sauveur va paraître.
Siméon
Et voici qu’accourus de l’Orient lointain
Des princes étrangers nous annoncent soudain
Qu’il est né parmi nous !
Hillel
Ces hommes sont des mages,
Des maîtres révérés.
Siméon
Des érudits.
Hillel
Des sages.
Une étoile a guidé leurs pas vers Israël.
Siméon
Ils allaient, en suivant sa marche dans le ciel.
Hillel
Cet astre, disent-ils, révèle une naissance
Divine.
Siméon
Leur stupeur, devant notre ignorance
D’un tel événement, rejoint notre stupeur
A l’apprendre par eux.
Hillel
Car, avec quelle ardeur
De nos jours, en Judée, on attend le Messie !
Et voici qu’intervient l’oracle d’Isaïe.
Hillel et Siméon
Debout, Jérusalem !
Siméon
Rayonne !
Hillel
Resplendis !
Siméon
Sur la terre il fait sombre, il fait noir !
Hillel
Et tandis
Que les peuples en vain cherchent dans les ténèbres
Le chemin pour sortir de ces ombres funèbres,
Hillel et Siméon
Sur toi le soleil brille !
Hillel
Et le monde arrêté
Dans la nuit, se relève
Siméon
Et marche à ta clarté.
Hillel et Siméon
Les rois vont, subjugués par ta splendeur d’aurore.
Siméon
Et comme un flot qui vient, coule et revient encore,
Dromadaires, chameaux de Madian, d’Épha,
Hillel et Siméon
Déversent dans tes murs les trésors de Saba [2].
Ibrahim
Israël verrait donc l’objet de son attente !
Mais… qu’il ne prenne pas d’allure provocante.
(Plus bas :)
Je suis de votre race, et partage la foi
Qui vous transporte. Amis : prudence avec le roi !
(Très bas :)
Il fait le cauteleux, dissimulant le traître.
Siméon
Un piège ?
Ibrahim
Assez. On vient.
La porte s’ouvre : Hénos paraît.
Ibrahim à Hénos
Introduis.
Hénos
Le grand-prêtre !
Hénos se retire. Le grand-prêtre entre, suivi des rabbis, en nombre imposant.
Scène XIV
Ibrahim – Les rabbis
Le grand-prêtre
Soit toujours avec vous le Seigneur notre Dieu !
Ibrahim
Pour moi, c’est un bonheur de vous voir en ce lieu.
Prenez place, rabbis. A votre compétence
Le roi veut recourir en l’actuelle occurrence,
Importante à ses yeux. Il va venir ici.
Chargé d’ans, de travaux, et de douleurs aussi,
Le roi ne reçoit plus qu’en audience privée,
Sans protocole. Il vous attend. Votre arrivée
Va combler ses désirs. Je l’informe.
Ibrahim disparaît.
Hillel glisse quelques mots à l’oreille du grand-prêtre.
Scène XV
Hérode – Ibrahim – Zameth – Les rabbis
Grands salamalecs, mais les juifs ne fléchissent pas le genou.
Le grand-prêtre
Heureux jour,
Grand roi, qui nous permet de venir à la cour,
Nous tous !
Hérode
Vous connaissez, rabbis, la bienveillance
Dont j’entoure Israël. En toute circonstance,
C’est un bonheur pour moi de la manifester.
Aujourd’hui, plus encor, je veux vous attester,
Rabbis, combien est grand l’intérêt que je porte
A tout ce qui vous touche. Et combien il m’importe
De connaître ce qui, pour vous, est essentiel.
Vous attendez, je sais, un envoyé du Ciel :
Vous l’appelez, je crois, le Christ, ou le Messie.
Et votre grand savoir scrute les prophéties.
Où doit naître ce Christ ? Est-ce à Jérusalem ?
Le grand-prêtre
Non, roi : à Bethléem.
Les rabbis
Bethléem ! Bethléem !
Hérode
Réponse nette, apparemment sans équivoque.
Mais quel texte, rabbis, cette réponse évoque ?
Le grand-prêtre
Voici l’oracle :
Les rabbis – d’une seule voix
Et toi, Bethléem-Ephrata,
Non, tu n’es pas la moindre, en terre de Juda,
Face aux autres cités. Aujourd’hui bien petite,
Tu verras le renom venir et grandir vite,
Car de toi sortira, par un choix éternel,
Le chef qui doit régir mon peuple d’Israël [3].
Le grand-prêtre
Du prophète Michée.
Hérode
Ô citation vibrante !
Et pourquoi Bethléem, bourgade insignifiante ?
Les rabbis
La cité de David.
Hérode
David ! Mais c’est lointain !
Les siècles ont passé… Le lignage est éteint.
Est-ce un fils de David qui doit être Messie ?
Le grand-prêtre
Oui.
Les rabbis
Oui.
Hérode
Un rejeton de vieille dynastie !
Que sera, d’après vous, ce favori du Ciel ?
Le grand-prêtre
Nous ne pouvons savoir.
Hérode
Votre avis, maître Hillel ?
Hillel
Les titres merveilleux donnés par les prophètes
Peuvent se résumer, d’après les interprètes,
En ces mots, inspirés par un souffle divin :
L’Élu de Dieu, l’Oint du Seigneur, le Saint.
Hérode
Le saint ! Ce nom, pour moi, reste plein de mystère :
Un saint ! Et que peut faire un saint sur notre terre ?
Il se lève.
Puissent mes yeux mortels contempler ce héros !
Les rabbis
Dieu vous entende, ô roi !
Le grand-prêtre
Et que, sur vos travaux,
Il daigne déverser ses grâces les plus hautes !
Hérode
Le seigneur Ibrahim reconduira mes hôtes.
Scène XVI
Ibrahim – Les rabbis
Le grand-prêtre
(à Ibrahim, en se dirigeant vers la sortie :)
Un accueil bienveillant.
Un groupe de rabbis
(en arrière, à Hillel :)
Quoi ! ce cœur plein de fiel
Connaîtrait la douceur ?
Hillel – à mi-voix
Un masque, foi d’Hillel !
Scène XVII
Ibrahim
Serait-il vrai qu’ils vont recevoir leur Messie ?
Lui seul peut nous sauver de cette tyrannie.
Mais ce chef d’Israël tant et tant désiré,
Affronté au vieux monstre !…
Scène XVIII
Ibrahim – Zameth
Zameth
Oman vient de rentrer :
Hérode maintenant sait.
Ibrahim
Ah ! Que va-t-il faire ?
Zameth
Rien de bon.
Ibrahim
Je m’en doute.
Zameth
Étouffer cette affaire,
A n’importe quel prix.
Ibrahim
Pas sans notre concours.
Zameth
Dure condition, pour rester à la cour.
Ibrahim
Comme notre existence est souvent triste et laide !
Le fourbe va venir solliciter notre aide
Pour tendre ses filets.
Zameth
Écoute : Oman repart.
A nous deux maintenant.
Ibrahim – à part
Quelle sera ma part ?
Scène XIX
Hérode – Ibrahim – Zameth
Hérode
La riche caravane est celle de trois Mages
Qui viennent d’Orient : assez hauts personnages.
Oman va les conduire ici en grand secret.
Je les verrai là, seul. Vous serez aux aguets.
Nul ne doit soupçonner. Avec Oman, vous êtes
Trois au courant, trois seuls. Vous paierez de vos têtes
La moindre indiscrétion. Zameth, viens avec moi.
Scène XX
Ibrahim
Il dissimule mal combien est en émoi
Tout son être. Il a peur ! Et pour nous, la menace
De mort, si sa traîtrise était inefficace !
Homme repu de sang ! N’a-t-il pas dit un jour
Qu’il ferait massacrer tous les gens de sa cour,
Pour que nul ne survive à sa mort, qui le hante ?
Il brave tout ; au fond, il vit dans l’épouvante.
Il sent bien que le mal le dévore, et qu’il a
Certainement un pied dans la tombe déjà.
Mais combien de forfaits il peut commettre encore !
Il rumine vengeance, et du soir à l’aurore
Et de l’aurore au soir. Il règne par la mort
De qui lui porte ombrage, et des siens tout d’abord :
Sa femme, ses deux fils ; il en guette un troisième,
Qui n’échappera pas à cet arrêt suprême.
Sur chacun pend le glaive, au cœur de ce palais :
Il tomberait sur tous, si un seul s’en allait.
Hérode pense-t-il qu’un souverain demeure
A jamais ? Et qu’un roi ne meurt pas à son heure ?
Mais ce trône, il faudra l’abandonner, un jour !
La mort te guette, Hérode ! Oui, roi ! Chacun son tour.
Scène XXI
Ibrahim – Zameth
Zameth
Le fauve est désormais assuré de sa proie.
Dans son œil, par moments, passe un éclair de joie
Féroce.
Ibrahim – à part
Le maudit !
Zameth
Je pense aux prêtres juifs :
Auprès du grand rusé, qu’ils m’ont paru naïfs !
Il la fera danser, leur belle prophétie,
Et tous les arguments concernant le Messie !
Ibrahim
Eux peuvent se méfier : ils connaissent le roi,
Et savent qu’il déteste et leur peuple et leur loi.
Zameth
Oui.
Ibrahim
Mais ces Orientaux, songeurs, rêvant aux astres,
Sans défiance, et qui vont voir tourner au désastre
Leur voyage !
Zameth
Innocents ! Que n’ont-ils l’intuition !
Ibrahim
Ici, nid du serpent et tanière du lion,
Vont-ils s’aventurer sans crainte ? Quand il entre,
Nul ne peut être sûr de sortir de cet antre,
Vivant !
Zameth
Je ne crois pas qu’ils risquent aujourd’hui ;
Il va les questionner.
Ibrahim
En toute amitié ?
Zameth
Oui.
Une fois renseigné sur celui qu’il redoute,
Eux ne compteront plus : ils reprendront la route.
Ibrahim
Misérable jaloux, vieillard pourri.
Zameth
Des pas !
La voix d’Oman. Disparaissons.
Ibrahim
Fuite, ou trépas ?
Ils sortent, l’un par la porte officielle, l’autre par la porte latérale libre.
Hérode entre et se dirige, oreille tendue, vers l’autre porte latérale.
Scène XXII
Hérode
L’escalier dérobé ! Les voilà dans le piège !
Mus par l’entraînement, presque le sortilège,
Qu’exerce, quand il faut, Oman, persuasif.
Bien !
Scène XXIII
Hérode – Oman – Les mages
Oman – s’inclinant très bas
Hérode le grand, glorieux, roi des Juifs.
Les Mages se prosternent.
Hérode
Princes, relevez-vous. Et veuillez prendre place
A mes côtés.
Melchior
Grand roi, contempler votre face,
Insigne honneur pour nous !
Oman faisant les présentations :
Prince-mage Gaspard.
Noble et savant Melchior. Illustre Balthazar.
Il se retire, par la porte d’où il est venu
Scène XXIV
Hérode – Les mages
Hérode
Mages : chefs et docteurs !
Gaspard
Prêtres de Zoroastre,
Nous vouons notre vie à l’étude des astres.
Hérode
Et c’est par les chemins des astres, dans le ciel
Que vous voilà rendus, sur terre, en Israël ?
Balthazar
Oui, roi Hérode.
Melchior
Exactement.
Gaspard
C’est cela même.
Melchior
Et nous serons heureux si notre but suprême
Est atteint.
Hérode
En cela, pourrais-je vous aider ?
J’en aurais grande joie. Et je vous ai mandés,
Princes, pour vous offrir mon appui, les services
De mes subordonnés. D’après quelques indices,
J’ai compris que, venant d’un pays fort lointain,
Vous vous trouvez ici, en ce jour, incertains
De la suite à donner à votre grand voyage.
Melchior
Très bon roi, laissez-nous vous offrir l’humble hommage
De notre gratitude.
Balthazar
En effet, nous restons
Ignorants du chemin.
Gaspard
Aussi, nous acceptons,
Émus, reconnaissants, l’assistance royale
Que vous daignez offrir.
Hérode
Elle est tout amicale.
Mais, pour que mon secours puisse mieux s’exercer,
Voulez-vous brièvement, sans crainte, m’exposer
Le motif pour lequel vous avez pris la route,
Et ce but entrevu … très noble, sans nul doute.
Les Mages
Volontiers.
Gaspard
Nous suivons l’astre mystérieux
Paru, ces derniers temps, en la voûte des cieux.
Hérode
Un astre ?
Melchior
Étincelant.
Gaspard
Nouveau.
Balthazar
Inexplicable.
Hérode
Nul, ici, n’a parlé de ce fait remarquable.
Melchior
C’est pour nous le motif d’un grand étonnement.
Gaspard
De doute et d’embarras, par suite, en ce moment.
Balthazar
L’étoile a disparu, soudain, la nuit dernière,
Nous ayant amenés à franchir la frontière
Du pays d’Israël, dont vous êtes le roi !
Gaspard
Nous allions tout joyeux, animés d’une foi
Ardente, au nouveau-né, dont elle était le signe.
Hérode
Un nouveau-né ! Quel nouveau-né peut être digne
De l’astre merveilleux que vous me décrivez ?
Les rois Mages
Cet enfant est un Dieu.
Hérode
Princes, vous arrivez
A me persuader. Je voudrais bien connaître
D’où vient votre croyance au Dieu qui vient de naître ?
Melchior
Cette croyance, ô roi, l’Orient tout entier
La partage.
Balthazar
Et l’on sait votre peuple héritier
D’une promesse, incluse en cette prophétie,
Dont l’écho retentit jusqu’au fond de l’Asie.
Les trois Mages
Une étoile se lève en Jacob.
Hérode
C’est connu.
Les trois Mages
Un sceptre, en Israël [4].
Gaspard
Et quand nous avons vu
Cette étoile nouvelle,
Melchior
Étonnante,
Balthazar
Insolite,
Gaspard
Précisément à l’heure où l’univers palpite
Dans l’attente d’un chef qui doit tout rénover,
Un intense désir en nous s’est avivé
De le voir.
Hérode
Mais comment, sans crainte de méprise,
Pouvez-vous affirmer que c’est l’heure précise
De sa venue ?
Balthazar
Il est un oracle certain :
Celui de Daniel, dont l’illustre destin
A marqué nos pays.
Melchior
Depuis qu’en Babylone
Daniel le Voyant aidait nos rois, résonne
De père en fils, de siècle en siècle, cette voix
Du grand Juif, si puissante et si nette à la fois.
Balthazar
Il va jusqu’à fixer les semaines d’années
Qui doivent s’écouler avant que soient données
Au monde cette époque et cette royauté [5].
Gaspard
Les temps sont révolus. Avec autorité
La plupart des savants, en nos pays, l’affirment.
Melchior
Nos études aussi, strictement, le confirment.
Hérode
Me voilà convaincu.
Légère pause.
Est-ce tout récemment
Que cette étoile a paru naître au firmament ?
Gaspard
Roi Hérode, entreprendre une si longue route
Exige auparavant qu’on dissipe le doute.
Des lunes ont passé, …
Balthazar
… Des nuits, des nuits encor,
Permettant d’observer, parmi les astres d’or,
La marche de l’étoile et ce qu’elle révèle, …
Melchior
… Subir son influence et sentir qu’elle appelle
A la suivre.
Gaspard
Un attrait devenu si puissant
Que nous trois, inconnus, mais tous obéissant
A son appel, séparément, dans l’ignorance
L’un du projet de l’autre, et de son espérance,
Nous nous sommes trouvés sur le même chemin,
Dans la marche à l’étoile, en un même dessein.
Balthazar
La triple caravane en fait une, imposante.
Melchior
Mais, pour chacun de nous, laborieuse et lente
Fut l’organisation.
Balthazar
Beaucoup de temps coula
Avant de pouvoir dire : « Étoile, je suis là. »
Gaspard
Pris, enfin, le chemin, combien de temps encore !
Que de soirs ont passé, chacun suivi d’aurore !
Melchior
Je viens de loin. Les jours, les semaines ont fui…
Quatre fois, sur mon front, la reine de la nuit
A parcouru son cycle, au cours de ce voyage.
Gaspard
Et notre astre béni sort de son premier âge.
Balthazar
Dix, douze fois au moins, la jeune étoile a vu
Et le visage rond et le croissant pointu
De la lune.
Hérode
Ah ! Pourquoi cette superbe étoile
Se manifeste au loin, et se couvre d’un voile
Juste à Jérusalem ? Souverain d’Israël,
J’aurais dû, le premier, voir ce signe du ciel !
Je l’ignorais. Dès lors que je sais, princes mages,
Mon devoir est d’aller présenter mes hommages,
Avec vous, sans retard, à ce grand jeune dieu,
Qui semble être, avant tout, un fils du peuple hébreu
Dont je suis roi.
Les trois mages
Oui.
Hérode
Bien que le désir me presse,
Je ne puis partager votre sainte allégresse,
Aujourd’hui. Mais allez. Cherchez avec grand soin
Le nouveau-né. Rapportez-moi, de point en point,
Toutes précisions. Je veux aussi, moi-même,
Adorer au plus tôt sa majesté suprême,
Et, déployant le faste exigé par le rang,
Rendre tous les honneurs qui sont dus à l’Enfant.
Maintenant, me voici heureux de vous apprendre
En quel lieu, semble-t-il, vous aurez à vous rendre
Pour le trouver.
Les Mages
Bonheur !
Hérode
Pas en Jérusalem.
Les Mages
Pourtant, la Ville sainte !
Hérode
Eh ! non : à Bethléem.
Les Mages
Bethléem ?
Hérode
Au midi. A très faible distance
Une petite ville, obscure en apparence,
Mais cité d’un grand roi, chère au cœur d’Israël,
Objet, disent les Juifs, du choix de l’Éternel.
Melchior
Roi Hérode, exprimer l’immense gratitude
De nos cœurs nous dépasse.
Balthazar
En toute promptitude
Nous désirons partir, atteindre enfin le but.
Cependant, nous avons, et depuis le début,
Vu le chemin si long, pris toutes les mesures
Afin de ménager les hommes, les montures.
Gaspard
Nous voyageons de nuit. Le jour, halte et repos.
Nos gens et le bétail restent ainsi dispos.
De l’aurore au couchant, ils ont toute licence,
Le temps leur appartient.
Hérode
Admirable indulgence !
Melchior
Mais quand l’astre du jour, de ses derniers rayons
Aura de pourpre et d’or enflammé l’horizon,
Maîtres et serviteurs se trouveront en selle
Pour franchir la dernière étape, la plus belle !
Balthazar
Espérant qu’à nouveau pour réjouir nos yeux,
L’étoile percera la profondeur des cieux.
Hérode
Au pas de vos chameaux, vous atteindrez très vite
Cet humble Bethléem, où votre dieu s’abrite.
Vous arrivez ce soir. Demeurez-y demain.
Je vous attends ici dès le second matin.
Alors, en ce palais, réception officielle :
Celle-ci demeurant toute confidentielle.
Les Mages
Humblement inclinés sous votre autorité,
Oublierons-nous jamais cet excès de bonté ?
Hérode agite une clochette d’argent.
Trois portes s’ouvrent. Deux se referment aussitôt, incomplètement.
Oman seul entre et emmène les Mages.
Hérode les accompagne jusque sur le seuil (de la porte latérale), où il reste,
écoutant les pas s’éloigner.
Zameth et Ibrahim sont entrés sans bruit
et se tiennent, chacun près de sa porte, au garde à vous.
Hérode manifeste une impatience croissante.
Scène XXV
Hérode – Zameth – Ibrahim
Ibrahim – à part
Va-t-il nous foudroyer ? Les yeux, hors de la tête,
Étincellent ! … L’éclair !
Hérode, soudain, claque la porte, et se retourne, hors de lui, hurlant :
Sortez, tous !
Ibrahim – à part
La tempête !
Il s’enfuit, ainsi que Zameth, chacun de son côté.
Scène XXVI
Hérode
Il arpente la pièce, comme un lion en cage
Partis ! Oui, c’est bien sûr : ils ont franchi le seuil
De la porte extérieure… Ils le prendront, le deuil
De leur dieu, de leur astre et de leur prophétie !
(Ricanant)
Ah ! Ah ! Il faut savoir jouer la comédie !…
Une étoile nouvelle ! … Un dieu tombé du ciel !
Et qui mieux est : pour être roi en Israël !
Un roi ! … Le roi des Juifs ! … Le roi ! Quelle arrogance
Le roi des Juifs, c’est moi ! Cette stupide engeance
S’est permis de le dire en face… A qui ? A moi !
Moi, Hérode le grand ! Moi, roi des Juifs, moi, roi !
Les naïfs ! Ils ont cru à ma faveur royale !
Sont-ils fous de penser qu’une grâce spéciale
Sera faite à quelqu’un qui veut me détrôner ?
D’où sort-il, celui-là, qui ose me braver ?
Un nouveau-né ! Un dieu ! Les dieux sont loin des hommes.
Les dieux… qui les a vus ? Les dieux… pâles fantômes !
Ici, le dieu, c’est moi ! Et je le ferai voir.
Son étoile a paru ! La mienne aussi. Le soir,
Elle brille ! Elle est belle et bonne. Et ma carrière
A jeté de l’éclat. Quant à cette dernière,
Je me sens assez fort pour l’éteindre sous peu.
Nobles mages, qui sont si bien pris à mon jeu !
Candidement, ils reviendront, donner, bien prête,
La marche à suivre, afin de perdre cette tête…
Mon plan est arrêté ! Qui me résistera ?
J’ai été provoqué. C’est dit : L’Enfant mourra.
……………………………………………………………
Et si j’étais trompé ? Si le projet avorte ?
Je les ai fait partir sans guide, sans escorte.
Ils auraient pu comprendre ! Et l’entretien secret…
Mais ils n’ont pas de flair… Ah ! oui, très grands simplets !
S’ils ne revenaient pas… j’ordonne un grand massacre,
Foi d’Hérode ! Ils sauront que ma rancune est âcre !
Antoun se chargera de cette opération.
Ses sbires prêts à tout feront l’exécution,
Je serai généreux pour qu’on leur donne à boire :
Ainsi s’achèvera la magnifique histoire !
Je tiens dès maintenant tous les renseignements,
Ils ont tout dit. Voyons, calculons posément :
Douze lunes au moins… mettons treize… une année.
Si c’est depuis un an que cette étoile est née,
Moi je prendrai deux ans. Ainsi je suis certain
Qu’il n’échappera pas, ce rival clandestin.
Il est à Bethléem… C’est bon ! Que l’on égorge
Tous les petits enfants de Bethléem !………………..
……………………………………………Ma gorge
Se serre tout à coup…
Ses yeux deviennent hagards : il est comme halluciné.
J’ai du sang sur les mains,
Du sang sur les habits… Horreur ! Serait-ce un bain
De sang qui m’envahit ? Oui !… Le sang de ma femme !
Je t’aimais, Marianne… et j’ai brisé la trame
De tes jours : c’est ton sang ! Le sang de mes deux fils,
De mes propres enfants : eux aussi, je les fis
Mettre à mort, sans pitié. Comme d’autres, tant d’autres…
Quelle flaque de sang ! Faut-il que je m’y vautre ?
Je veux vivre, régner, être maître, jouir…
Non, je ne mourrai pas ! Je ne veux pas mourir !
Mais pourquoi suis-je vieux ? Voici que je chancelle…
Il s’effondre, en arrière, dans un fauteuil.
Non !… Le sang répandu, inexorable, appelle
Du sang !
Hébété, dans la torpeur, il murmure :
Du sang encor… Le flot monte, gluant…
D’un bond, il se dresse, terrible :
Il veut me supplanter !… Tuez, tuez, l’enfant !
Rideau.
[1] — Voir la notice parue dans Le Sel de la terre 69, avant le texte de sa pièce sur saint Dominique. La sœur Mechtilde-Marie est inhumée chez les moniales dominicaines d’Avrillé.
[2] — Surge, illuminare, Jerusalem : quia venit lumen tuum, et gloria Domini super te orta est. Quia ecce tenebræ operient terram, et caligo populos : super te autem orietur Dominus, et gloria ejus in te videbitur. Et ambulabunt gentes in lumine tuo, et reges in splendore ortus tui. […] Inundatio camelorum operiet te, dromedarii Madian et Epha : omnes de Saba venient, aurum et thus deferentes […]. Is 60, 1-6.
[3] — Et tu, Bethleem Ephrata, parvulus es in millibus Juda ; ex te mihi egredietur qui sit dominator in Israel, et egressus ejus ab initio, a diebus æternitatis. Mi 5, 2.
[4] — Orietur stella ex Jacob, et consurget virga de Israel. Nb 24, 17.
[5] — Dn 9.
Informations
L'auteur
Née en 1899, Madeleine Moly entra en religion à l'âge de treize ans chez les tertiaires dominicaines de Notre-Dame du très saint Rosaire de Monteils, où elle reçut le nom de "Soeur Mechtilde-Marie".
Dotée d'une excellente mémoire et d'une grande vivacité d'esprit, elle fit partie des religieuses affectées en 1919 au secrétariat de la revue "La Vie spirituelle" et de son directeur, le père Bernadot (1883-1941).
Elle composa également des saynètes en vers sur plusieurs thèmes religieux (la Nativité, l'Épiphanie, la Résurrection, les luttes entre saint Dominique et le démon).
Elle rejoignit en 1968 le "Combat de la foi" de l'abbé Louis Coache (1920-1994), au Moulin-du-Pin, où elle est décédée à l'âge de 92 ans. Elle est inhumée dans le cimetière des moniales dominicaines d'Avrillé.
Le numéro

p. 141-166
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