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Épiphanie

 

 

par sœur Mechtilde-Marie T.O.P.

 

 

 

La sœur Mechtilde-Marie T.O.P. (Madeleine Moly, 1899-1992) est déjà connue de nos lecteurs [1]. Après sa pièce Lumière et ténèbres, mettant en scène les combats de saint Dominique et du diable, nous sommes heureux de publier celle qu’elle composa sur l’Épiphanie. On y remarquera notamment les traductions en vers de quelques prophéties célèbres (scènes XIII et XV) et le saisissant portrait du roi assassin.

Le Sel de la terre.

 

 

*

 

Une salle du palais d’Hérode, à Jérusalem.

Une fenêtre, donnant sur l’extérieur. – Une autre principale avec officier de garde, dehors.

– Deux portes de service, face à face. – Au fond, entrée de l’appartement privé du roi.

 

Scène I

Oman – Zameth – Ibrahim

Zameth à Oman

Souvent dans sa fureur, il devance l’aurore !

Le soleil est levé. Crois-tu qu’il dorme encore ?

Oman

Dors, roi Hérode, dors… et sois calme.

Zameth

                                                                  Ce jour,

Que nous réserve-t-il ?

Ibrahim

                                     Vois, déjà ! sur la tour,

La sentinelle aller, venir, comme inquiète,

Se pencher au créneau.

Zameth

                                     Qu’est-ce donc qu’elle guette ?

Oman

Elle descend vers nous.

 

Scène II

Oman – Zameth – Ibrahim – Ali

Oman (ouvrant la porte de service)

                                                    Ali, qu’annonces-tu ?

Ali

Seigneur, un fait nouveau. J’ai vu, oui, j’ai bien vu,

A l’horizon, rapide, et marchant sur la ville,

Dromadaires, chameaux, mulets, en longue file :

Caravane princière ? ou cortège royal ?

Zaneth à Oman

Notre maître attend-il quelque envoyé spécial

De César ?

Oman

                                 Non, bien sûr. Il n’aurait pu le taire.

Ibrahim

Quand il est prévenu, il n’en fait pas mystère.

Oman à Ali

Mais… est-ce de la mer que montent ces chameaux ?

Ali

Non ! non ! de l’Orient.

Oman

                                       Bon, retourne au créneau

Et vois ce qui survient.

 

Scène III

Oman – Zameth – Ibrahim

Oman

                                         Aucun motif, en somme,

D’émoi. Ces voyageurs n’arrivent pas de Rome.

D’Orient, que peut-il nous venir ?

Zameth

                                                       L’imprévu !

Cortège ? Caravane ?

Ibrahim

                                 Étrange !

Zameth

                                                    Qu’a-t-il vu ?

Ibrahim

Qui chemine vers nous avec pareille suite ?

Oman

Il s’agit d’informer le maître tout de suite.

Zameth

Va. Grâce à ton pouvoir qui sait être charmeur,

Amène chez Hérode un peu de bonne humeur.

 

Scène IV

Zameth – Ibrahim

Ibrahim

Zameth ! Pourquoi faut-il qu’au sein de l’abondance,

Nous vivions tous ici en perpétuelles transes ?

Zameth

Habiter ce palais, en familiers du roi,

Nous vaut d’avoir souvent le cœur glacé d’effroi.

Ibrahim

Lors du moindre incident nous redoutons le pire.

Où s’alarmerait-on, ailleurs, d’un ouï-dire ?

D’apprendre qu’en la ville arrivent des chameaux

Porteurs de biens ! Et nous imaginons des maux !

Zameth

C’est qu’ici dans la crainte il faut que chacun baigne.

Gloire et puissance ont fui !

Ibrahim

                                                    Vieillesse !

Zameth bas

                                                                              Fin de règne !

 

Scène V

Zameth – Ibrahim – Oman

Oman

Notre roi, ce matin, est calme, reposé.

Sa riposte a jailli, d’un ton presque amusé :

« Que me racontes-tu ? On campe, à notre porte.

Quelque riche marchand ! Qu’il passe. Que m’importe. »

Zameth

Le guetteur a l’œil sûr et distingue fort bien

L’imposant du vulgaire.

Ibrahim

                                           Ah ! voici qu’il revient !

 

Scène VI

Les mêmes – Ali

Ali

La belle caravane approche de la ville.

Un messager, venu sur sa monture agile,

Parlemente. Et déjà, vers le palais royal,

L’un de nos gardes monte, au galop du cheval.

La nouvelle paraît avoir de l’importance :

On s’appelle, on s’attrape, on court : effervescence !

Oman

C’est bien. Reprends le guet, puisque, dans un moment,

L’estafette dira quel est ce mouvement.

 

Scène VII

Zameth – Ibrahim – Oman – Hénos, puis Léo

Hénos

Un officier demande à transmettre un message

De la part d’étrangers, présentés comme mages.

Zameth

Hein ?

Oman

                     Qu’il entre !

Hénos sort – Léo entre.

Léo

                                                    Seigneurs ! Un homme distingué

Vient d’arriver au poste, et se dit délégué

De nobles Orientaux, de mages ! dont le faste

Est l’indice évident qu’ils sont de haute caste.

Pas belliqueux, d’ailleurs.  Mais voici l’étonnant,

Cette étrange question, posée à tout venant :

Où réside le roi des juifs, qui vient de naître ?

Oman, Zameth, Ibrahim

Le roi des Juifs ?… Mais c’est Hérode, notre maître !

Zameth

Et qui donc oserait, tant qu’Hérode vivra,

Se dire roi, ici ?

Oman

                                 L’audacieux périra !

Léo

Seigneurs, je vous transmets le désir de cet homme

Sans comprendre. Comment un soldat, fils de Rome,

Pourrait-il écouter, autrement qu’en riant,

Le langage ambigu de ces gens d’Orient ?

Ils s’en vont adorer un roi qui vient de naître !

Ils ont vu, disent-ils, son étoile apparaître !

Moi, je vis sur la terre et m’intéresse peu

Aux astres, dans le ciel.

Légère pause.

 

                                      Et pourtant, cela peut

Aujourd’hui, semble-t-il, prendre allure magique !

Il s’agirait, dit-on, d’un espoir judaïque

Qui, dans Jérusalem, exalte les esprits.

Ces Juifs hallucinés paraissent tous épris

D’un chef qui doit venir les libérer de Rome,

Et semble être leur dieu – plutôt mythe, fantôme…

En tout cas, ce matin, dès que l’homme a parlé,

Un courant d’enthousiasme a paru déferler :

Jérusalem s’anime. En venant, mon ouïe,

Dans la course, entendait ce grand cri : Le Messie !

Zameth et Ibrahim

Cela devient sérieux !

Oman

                                 A vous deux, cette fois,

De voir le maître.

Zameth

                                 Ainsi, nous porterons à trois

Les ennuis à prévoir.

Ibrahim

                                 L’affaire sera dure.

Oman

Léo, repars ; rejoins le poste à toute allure ;

Les secours vont venir. Il faut, dès ce moment,

Sans brusquer, dissiper le moindre attroupement.

Léo

Oui, seigneur.

(Il sort.)

Zameth

                               Empêcher ce bruit de se répandre,

Était bien la mesure, Oman, qu’il fallait prendre

Oman

Informez-en le roi.

Ibrahim

                               Bien sûr !

Oman

                                                    Courage, amis !

 

Zameth et Ibrahim, entrent chez le roi.

 

Scène VIII

Oman, seul, puis avec Hénos

Oman

Tonnerre sur nous tous ! Et ces renforts promis,

Vais-je les envoyer ? Mais non ! Cela regarde

Le roi.

 

Appelant :

              Hénos ?

(L’officier de garde à la porte entre.)

                                

                                 Avise Antoun d’avoir la garde,

Prête à sortir.

 

Scène IX

Hérode – Oman – Zameth – Ibrahim

 

Ibrahim, entré après le roi, traverse la scène et sort par la porte officielle.

Hérode

                        A l’œuvre ! Et menez ça bon train !

Ibrahim, très lié avec le Sanhédrin,

S’en va directement informer le grand-prêtre

Que je convoque ici tous les principaux maîtres

D’Israël. Pour savoir, des Docteurs de la Loi,

Où doit naître le Christ : oui, ce prétendu roi !

Je garde là Zameth. Qu’Oman coure en personne

Jusqu’à ces Orientaux ; les aborde, questionne

Avec amitié feinte.

Zameth  à part 

                                 Ah !

Hérode

                                                    Déployant son art

De gagner la confiance. Et sans aucun retard

Me renseigne. J’attends.

 

(Oman sort par la porte de service)

 

Scène X

Hérode – Zameth, puis Antoun

 

Hérode

                                      Appelle Antoun.

 

à Antoun, entré par la porte officielle :

                                                   

                                                                  En ville,

Lance, pour m’informer, tes gens les plus habiles,

A l’écoute, aux aguets, partout, rapidement,

Capte cette rumeur. Préviens l’attroupement.

S’il existe déjà, dissipe. Et ne tolère

Aucun groupe dehors. Procède avec mystère,

Par ruse, insinuation, en douceur. Et sans bruit !

J’interdis tout emploi de la force aujourd’hui.

 

(Hérode regagne son appartement).

 

Scène XI

Zameth

Trompeuse aménité ! Plus il rentre sa rage,

Plus il faut redouter les éclats de l’orage.

 

Scène XII

Zameth – Ibrahim

Ibrahim

Fais patienter le roi.

Zameth – bas 

                                 Peut-on freiner un lion ?

Hillel

                                 J’amène les rabbis Hillel et Siméon.

Les autres vont venir, escortant le grand-prêtre.

Dès qu’ils arriveront, j’informerai le maître.

 

Scène XIII

Ibrahim – Hillel – Siméon

Ibrahim

Parlons bas. Vous savez que je suis votre ami.

Que dit-on ?

Hillel

                                 Un bruit court et la ville frémit.

Siméon

D’espoir, de joie.

Ibrahim

                        Ô folle ! Est-ce fondé ?

Hillel

                                                              Peut-être.

Les temps sont accomplis. Le Sauveur va paraître.

Siméon

Et voici qu’accourus de l’Orient lointain

Des princes étrangers nous annoncent soudain

Qu’il est né parmi nous !

Hillel

                                         Ces hommes sont des mages,

Des maîtres révérés.

Siméon

                                    Des érudits.

Hillel

                                                      Des sages.

Une étoile a guidé leurs pas vers Israël.

Siméon

Ils allaient, en suivant sa marche dans le ciel.

Hillel

Cet astre, disent-ils, révèle une naissance

Divine.

Siméon

                     Leur stupeur, devant notre ignorance

D’un tel événement, rejoint notre stupeur

A l’apprendre par eux.

Hillel

                                         Car, avec quelle ardeur

De nos jours, en Judée, on attend le Messie !

Et voici qu’intervient l’oracle d’Isaïe.

Hillel et Siméon

Debout, Jérusalem !

Siméon

                                 Rayonne !

Hillel

                                                    Resplendis !

Siméon

Sur la terre il fait sombre, il fait noir !

Hillel

                                                              Et tandis

Que les peuples en vain cherchent dans les ténèbres

Le chemin pour sortir de ces ombres funèbres,

Hillel et Siméon

Sur toi le soleil brille !

Hillel

                                        Et le monde arrêté

Dans la nuit, se relève

Siméon

                                           Et marche à ta clarté.

Hillel et Siméon

Les rois vont, subjugués par ta splendeur d’aurore.

Siméon

Et comme un flot qui vient, coule et revient encore,

Dromadaires, chameaux de Madian, d’Épha,

Hillel et Siméon

Déversent dans tes murs les trésors de Saba [2].

Ibrahim

Israël verrait donc l’objet de son attente !

Mais… qu’il ne prenne pas d’allure provocante.

 

(Plus bas :)

Je suis de votre race, et partage la foi

Qui vous transporte. Amis : prudence avec le roi !

 

(Très bas :)

 Il fait le cauteleux, dissimulant le traître.

Siméon

Un piège ?

Ibrahim

                     Assez. On vient.

La porte s’ouvre : Hénos paraît.

Ibrahim à Hénos

                                                    Introduis.

Hénos

                                                                              Le grand-prêtre !

 

Hénos se retire. Le grand-prêtre entre, suivi des rabbis, en nombre imposant.

 

Scène XIV

Ibrahim – Les rabbis

Le grand-prêtre

Soit toujours avec vous le Seigneur notre Dieu !

Ibrahim

Pour moi, c’est un bonheur de vous voir en ce lieu.

Prenez place, rabbis. A votre compétence

Le roi veut recourir en l’actuelle occurrence,

Importante à ses yeux. Il va venir ici.

Chargé d’ans, de travaux, et de douleurs aussi,

Le roi ne reçoit plus qu’en audience privée,

Sans protocole. Il vous attend. Votre arrivée

Va combler ses désirs. Je l’informe.

 

Ibrahim disparaît.

Hillel glisse quelques mots à l’oreille du grand-prêtre.

 

Scène XV

Hérode – Ibrahim – Zameth – Les rabbis

 

Grands salamalecs, mais les juifs ne fléchissent pas le genou.

 

Le grand-prêtre

                                                    Heureux jour,

Grand roi, qui nous permet de venir à la cour,

Nous tous !

Hérode

                        Vous connaissez, rabbis, la bienveillance

Dont j’entoure Israël. En toute circonstance,

C’est un bonheur pour moi de la manifester.

Aujourd’hui, plus encor, je veux vous attester,

Rabbis, combien est grand l’intérêt que je porte

A tout ce qui vous touche. Et combien il m’importe

De connaître ce qui, pour vous, est essentiel.

Vous attendez, je sais, un envoyé du Ciel :

Vous l’appelez, je crois, le Christ, ou le Messie.

Et votre grand savoir scrute les prophéties.

Où doit naître ce Christ ? Est-ce à Jérusalem ?

Le grand-prêtre

Non, roi : à Bethléem.

Les rabbis

                                      Bethléem ! Bethléem !

Hérode

Réponse nette, apparemment sans équivoque.

Mais quel texte, rabbis, cette réponse évoque ?

Le grand-prêtre

Voici l’oracle :

Les rabbis – d’une seule voix

                                 Et toi, Bethléem-Ephrata,

Non, tu n’es pas la moindre, en terre de Juda,

Face aux autres cités. Aujourd’hui bien petite,

Tu verras le renom venir et grandir vite,

Car de toi sortira, par un choix éternel,

Le chef qui doit régir mon peuple d’Israël [3].

Le grand-prêtre

Du prophète Michée.

Hérode

                                 Ô citation vibrante !

Et pourquoi Bethléem, bourgade insignifiante ?

Les rabbis

La cité de David.

Hérode

                                 David ! Mais c’est lointain !

Les siècles ont passé… Le lignage est éteint.

Est-ce un fils de David qui doit être Messie ?

Le grand-prêtre

Oui.

Les rabbis

            Oui.

Hérode

                          Un rejeton de vieille dynastie !

Que sera, d’après vous, ce favori du Ciel ?

Le grand-prêtre

Nous ne pouvons savoir.

Hérode

                                 Votre avis, maître Hillel ?

Hillel

Les titres merveilleux donnés par les prophètes

Peuvent se résumer, d’après les interprètes,

En ces mots, inspirés par un souffle divin :

L’Élu de Dieu, l’Oint du Seigneur, le Saint.

Hérode

Le saint ! Ce nom, pour moi, reste plein de mystère :

Un saint ! Et que peut faire un saint sur notre terre ?

 

 Il se lève.

 

Puissent mes yeux mortels contempler ce héros !

Les rabbis

Dieu vous entende, ô roi !

Le grand-prêtre

                                           Et que, sur vos travaux,

Il daigne déverser ses grâces les plus hautes !

Hérode

Le seigneur Ibrahim reconduira mes hôtes.

 

Scène XVI

Ibrahim – Les rabbis

Le grand-prêtre

(à Ibrahim, en se dirigeant vers la sortie :)

 

Un accueil bienveillant.

Un groupe de rabbis

(en arrière, à Hillel :)

                                

                                                    Quoi ! ce cœur plein de fiel

Connaîtrait la douceur ?

Hillel – à mi-voix

                                          Un masque, foi d’Hillel !

 

Scène XVII

Ibrahim

Serait-il vrai qu’ils vont recevoir leur Messie ?

Lui seul peut nous sauver de cette tyrannie.

Mais ce chef d’Israël tant et tant désiré,

Affronté au vieux monstre !…

 

Scène XVIII

Ibrahim – Zameth

Zameth

                                      Oman vient de rentrer :

Hérode maintenant sait.

Ibrahim

                                        Ah ! Que va-t-il faire ?

Zameth

Rien de bon.

Ibrahim

                            Je m’en doute.

Zameth

                                                       Étouffer cette affaire,

A n’importe quel prix.

Ibrahim

                                      Pas sans notre concours.

Zameth

Dure condition, pour rester à la cour.

Ibrahim

Comme notre existence est souvent triste et laide !

Le fourbe va venir solliciter notre aide

Pour tendre ses filets.

Zameth

                                      Écoute : Oman repart.

A nous deux maintenant.

Ibrahim – à part

                                 Quelle sera ma part ?

 

Scène XIX

Hérode – Ibrahim – Zameth

Hérode

La riche caravane est celle de trois Mages

Qui viennent d’Orient : assez hauts personnages.

Oman va les conduire ici en grand secret.

Je les verrai là, seul. Vous serez aux aguets.

Nul ne doit soupçonner. Avec Oman, vous êtes

Trois au courant, trois seuls. Vous paierez de vos têtes

La moindre indiscrétion. Zameth, viens avec moi.

 

Scène XX

Ibrahim

Il dissimule mal combien est en émoi

Tout son être. Il a peur ! Et pour nous, la menace

De mort, si sa traîtrise était inefficace !

Homme repu de sang ! N’a-t-il pas dit un jour

Qu’il ferait massacrer tous les gens de sa cour,

Pour que nul ne survive à sa mort, qui le hante ?

Il brave tout ; au fond, il vit dans l’épouvante.

Il sent bien que le mal le dévore, et qu’il a

Certainement un pied dans la tombe déjà.

Mais combien de forfaits il peut commettre encore !

Il rumine vengeance, et du soir à l’aurore

Et de l’aurore au soir. Il règne par la mort

De qui lui porte ombrage, et des siens tout d’abord :

Sa femme, ses deux fils ; il en guette un troisième,

Qui n’échappera pas à cet arrêt suprême.

Sur chacun pend le glaive, au cœur de ce palais :

Il tomberait sur tous, si un seul s’en allait.

Hérode pense-t-il qu’un souverain demeure

A jamais ? Et qu’un roi ne meurt pas à son heure ?

Mais ce trône, il faudra l’abandonner, un jour !

La mort te guette, Hérode ! Oui, roi ! Chacun son tour.

 

Scène XXI

Ibrahim – Zameth

Zameth

Le fauve est désormais assuré de sa proie.

Dans son œil, par moments, passe un éclair de joie

Féroce.

Ibrahim – à part

                        Le maudit !

Zameth

                                                    Je pense aux prêtres juifs :

Auprès du grand rusé, qu’ils m’ont paru naïfs !

Il la fera danser, leur belle prophétie,

Et tous les arguments concernant le Messie !

Ibrahim

Eux peuvent se méfier : ils connaissent le roi,

Et savent qu’il déteste et leur peuple et leur loi.

Zameth

Oui.

Ibrahim

            Mais ces Orientaux, songeurs, rêvant aux astres,

Sans défiance, et qui vont voir tourner au désastre

Leur voyage !

Zameth

                          Innocents ! Que n’ont-ils l’intuition !

Ibrahim

Ici, nid du serpent et tanière du lion,

Vont-ils s’aventurer sans crainte ? Quand il entre,

Nul ne peut être sûr de sortir de cet antre,

Vivant !

Zameth

              Je ne crois pas qu’ils risquent aujourd’hui ;

Il va les questionner.

Ibrahim

                                                    En toute amitié ?

Zameth

                                                                                          Oui.

Une fois renseigné sur celui qu’il redoute,

Eux ne compteront plus : ils reprendront la route.

Ibrahim

Misérable jaloux, vieillard pourri.

Zameth

                                                      Des pas !

La voix d’Oman. Disparaissons.

Ibrahim

                                                    Fuite, ou trépas ?

 

Ils sortent, l’un par la porte officielle, l’autre par la porte latérale libre.

Hérode entre et se dirige, oreille tendue, vers l’autre porte latérale.

 

Scène XXII

Hérode

L’escalier dérobé ! Les voilà dans le piège !

Mus par l’entraînement, presque le sortilège,

Qu’exerce, quand il faut, Oman, persuasif.

Bien !

 

Scène XXIII

Hérode – Oman – Les mages

Oman – s’inclinant très bas 

              Hérode le grand, glorieux, roi des Juifs.

 

Les Mages se prosternent.

Hérode

Princes, relevez-vous. Et veuillez prendre place

A mes côtés.

Melchior

                     Grand roi, contempler votre face,

Insigne honneur pour nous !

Oman faisant les présentations :

                                                    Prince-mage Gaspard.

Noble et savant Melchior. Illustre Balthazar.

 

 Il se retire, par la porte d’où il est venu

 

Scène XXIV

Hérode – Les mages

Hérode

Mages : chefs et docteurs !

Gaspard

                                           Prêtres de Zoroastre,

Nous vouons notre vie à l’étude des astres.

Hérode

Et c’est par les chemins des astres, dans le ciel

Que vous voilà rendus, sur terre, en Israël ?

Balthazar

Oui, roi Hérode.

Melchior

                                 Exactement.

Gaspard

                                                    C’est cela même.

Melchior

Et nous serons heureux si notre but suprême

Est atteint.

Hérode

                        En cela, pourrais-je vous aider ?

J’en aurais grande joie. Et je vous ai mandés,

Princes, pour vous offrir mon appui, les services

De mes subordonnés. D’après quelques indices,

J’ai compris que, venant d’un pays fort lointain,

Vous vous trouvez ici, en ce jour, incertains

De la suite à donner à votre grand voyage.

Melchior

Très bon roi, laissez-nous vous offrir l’humble hommage

De notre gratitude.

Balthazar

                                 En effet, nous restons

Ignorants du chemin.

Gaspard

                                 Aussi, nous acceptons,

Émus, reconnaissants, l’assistance royale

Que vous daignez offrir.

Hérode

                                    Elle est tout amicale.

Mais, pour que mon secours puisse mieux s’exercer,

Voulez-vous brièvement, sans crainte, m’exposer

Le motif pour lequel vous avez pris la route,

Et ce but entrevu … très noble, sans nul doute.

Les Mages

Volontiers.

Gaspard

                   Nous suivons l’astre mystérieux

Paru, ces derniers temps, en la voûte des cieux.

Hérode

Un astre ?

Melchior

                   Étincelant.

Gaspard

                                      Nouveau.

Balthazar

                                                         Inexplicable.

Hérode

Nul, ici, n’a parlé de ce fait remarquable.

Melchior

C’est pour nous le motif d’un grand étonnement.

Gaspard

De doute et d’embarras, par suite, en ce moment.

Balthazar

L’étoile a disparu, soudain, la nuit dernière,

Nous ayant amenés à franchir la frontière

Du pays d’Israël, dont vous êtes le roi !

Gaspard

Nous allions tout joyeux, animés d’une foi

Ardente, au nouveau-né, dont elle était le signe.

Hérode

Un nouveau-né ! Quel nouveau-né peut être digne

De l’astre merveilleux que vous me décrivez ?

Les rois Mages

Cet enfant est un Dieu.

Hérode

                                      Princes, vous arrivez

A me persuader. Je voudrais bien connaître

D’où vient votre croyance au Dieu qui vient de naître ?

Melchior

Cette croyance, ô roi, l’Orient tout entier

La partage.

Balthazar

                        Et l’on sait votre peuple héritier

D’une promesse, incluse en cette prophétie,

Dont l’écho retentit jusqu’au fond de l’Asie.

Les trois Mages

Une étoile se lève en Jacob.

Hérode

                                        C’est connu.

Les trois Mages

Un sceptre, en Israël [4].

Gaspard

                                 Et quand nous avons vu

Cette étoile nouvelle,

Melchior

                                 Étonnante,

Balthazar

                                                    Insolite,

Gaspard

Précisément à l’heure où l’univers palpite

Dans l’attente d’un chef qui doit tout rénover,

Un intense désir en nous s’est avivé

De le voir.

Hérode

                        Mais comment, sans crainte de méprise,

Pouvez-vous affirmer que c’est l’heure précise

De sa venue ?

Balthazar

                     Il est un oracle certain :

Celui de Daniel, dont l’illustre destin

A marqué nos pays.

Melchior

                                 Depuis qu’en Babylone

Daniel le Voyant aidait nos rois, résonne

De père en fils, de siècle en siècle, cette voix

Du grand Juif, si puissante et si nette à la fois.

Balthazar

Il va jusqu’à fixer les semaines d’années

Qui doivent s’écouler avant que soient données

Au monde cette époque et cette royauté [5].

Gaspard

Les temps sont révolus. Avec autorité

La plupart des savants, en nos pays, l’affirment.

Melchior

Nos études aussi, strictement, le confirment.

Hérode

Me voilà convaincu.

Légère pause.

 

                                 Est-ce tout récemment

Que cette étoile a paru naître au firmament ?

Gaspard

Roi Hérode, entreprendre une si longue route

Exige auparavant qu’on dissipe le doute.

Des lunes ont passé, …

Balthazar

                                 … Des nuits, des nuits encor,

Permettant d’observer, parmi les astres d’or,

La marche de l’étoile et ce qu’elle révèle, …

Melchior

… Subir son influence et sentir qu’elle appelle

A la suivre.

Gaspard

                     Un attrait devenu si puissant

Que nous trois, inconnus, mais tous obéissant

A son appel, séparément, dans l’ignorance

L’un du projet de l’autre, et de son espérance,

Nous nous sommes trouvés sur le même chemin,

Dans la marche à l’étoile, en un même dessein.

Balthazar

La triple caravane en fait une, imposante.

Melchior

Mais, pour chacun de nous, laborieuse et lente

Fut l’organisation.

Balthazar

                            Beaucoup de temps coula

Avant de pouvoir dire : « Étoile, je suis là. »

Gaspard

Pris, enfin, le chemin, combien de temps encore !

Que de soirs ont passé, chacun suivi d’aurore !

Melchior

Je viens de loin. Les jours, les semaines ont fui…

Quatre fois, sur mon front, la reine de la nuit

A parcouru son cycle, au cours de ce voyage.

Gaspard

Et notre astre béni sort de son premier âge.

Balthazar

Dix, douze fois au moins, la jeune étoile a vu

Et le visage rond et le croissant pointu

De la lune.

Hérode

              Ah ! Pourquoi cette superbe étoile

Se manifeste au loin, et se couvre d’un voile

Juste à Jérusalem ? Souverain d’Israël,

J’aurais dû, le premier, voir ce signe du ciel !

Je l’ignorais. Dès lors que je sais, princes mages,

Mon devoir est d’aller présenter mes hommages,

Avec vous, sans retard, à ce grand jeune dieu,

Qui semble être, avant tout, un fils du peuple hébreu

Dont je suis roi.

Les trois mages

Oui.

Hérode

                 Bien que le désir me presse,

Je ne puis partager votre sainte allégresse,

Aujourd’hui. Mais allez. Cherchez avec grand soin

Le nouveau-né. Rapportez-moi, de point en point,

Toutes précisions. Je veux aussi, moi-même,

Adorer au plus tôt sa majesté suprême,

Et, déployant le faste exigé par le rang,

Rendre tous les honneurs qui sont dus à l’Enfant.

Maintenant, me voici heureux de vous apprendre

En quel lieu, semble-t-il, vous aurez à vous rendre

Pour le trouver.

Les Mages

                          Bonheur !

Hérode

                                             Pas en Jérusalem.

Les Mages

Pourtant, la Ville sainte !

Hérode

                                        Eh ! non : à Bethléem.

Les Mages

Bethléem ?

Hérode

                        Au midi. A très faible distance

Une petite ville, obscure en apparence,

Mais cité d’un grand roi, chère au cœur d’Israël,

Objet, disent les Juifs, du choix de l’Éternel.

Melchior

Roi Hérode, exprimer l’immense gratitude

De nos cœurs nous dépasse.

Balthazar

                                    En toute promptitude

Nous désirons partir, atteindre enfin le but.

Cependant, nous avons, et depuis le début,

Vu le chemin si long, pris toutes les mesures

Afin de ménager les hommes, les montures.

Gaspard

Nous voyageons de nuit. Le jour, halte et repos.

Nos gens et le bétail restent ainsi dispos.

De l’aurore au couchant, ils ont toute licence,

Le temps leur appartient.

Hérode

                                    Admirable indulgence !

Melchior

Mais quand l’astre du jour, de ses derniers rayons

Aura de pourpre et d’or enflammé l’horizon,

Maîtres et serviteurs se trouveront en selle

Pour franchir la dernière étape, la plus belle !

Balthazar

Espérant qu’à nouveau pour réjouir nos yeux,

L’étoile percera la profondeur des cieux.

Hérode

Au pas de vos chameaux, vous atteindrez très vite

Cet humble Bethléem, où votre dieu s’abrite.

Vous arrivez ce soir. Demeurez-y demain.

Je vous attends ici dès le second matin.

Alors, en ce palais, réception officielle :

Celle-ci demeurant toute confidentielle.

Les Mages

Humblement inclinés sous votre autorité,

Oublierons-nous jamais cet excès de bonté ?

 

Hérode agite une clochette d’argent.

Trois portes s’ouvrent. Deux se referment aussitôt, incomplètement.

Oman seul entre et emmène les Mages.

Hérode les accompagne jusque sur le seuil (de la porte latérale), où il reste,

 écoutant les pas s’éloigner.

Zameth et Ibrahim sont entrés sans bruit

 et se tiennent, chacun près de sa porte, au garde à vous.

 

Hérode manifeste une impatience croissante.

 

Scène XXV

Hérode – Zameth – Ibrahim

Ibrahim – à part

Va-t-il nous foudroyer ? Les yeux, hors de la tête,

Étincellent ! … L’éclair !

Hérode, soudain, claque la porte, et se retourne, hors de lui, hurlant :

                                      Sortez, tous !

Ibrahim – à part

                                                                  La tempête !

 

Il s’enfuit, ainsi que Zameth, chacun de son côté.

 

Scène XXVI

Hérode

 Il arpente la pièce, comme un lion en cage

 

Partis ! Oui, c’est bien sûr : ils ont franchi le seuil

De la porte extérieure… Ils le prendront, le deuil

De leur dieu, de leur astre et de leur prophétie !

 

(Ricanant)

 

Ah ! Ah ! Il faut savoir jouer la comédie !…

Une étoile nouvelle ! … Un dieu tombé du ciel !

Et qui mieux est : pour être roi en Israël !

Un roi ! … Le roi des Juifs ! … Le roi ! Quelle arrogance

Le roi des Juifs, c’est moi ! Cette stupide engeance

S’est permis de le dire en face… A qui ? A moi !

Moi, Hérode le grand ! Moi, roi des Juifs, moi, roi !

Les naïfs ! Ils ont cru à ma faveur royale !

Sont-ils fous de penser qu’une grâce spéciale

Sera faite à quelqu’un qui veut me détrôner ?

D’où sort-il, celui-là, qui ose me braver ?

Un nouveau-né ! Un dieu ! Les dieux sont loin des hommes.

Les dieux… qui les a vus ? Les dieux… pâles fantômes !

Ici, le dieu, c’est moi ! Et je le ferai voir.

Son étoile a paru ! La mienne aussi. Le soir,

Elle brille ! Elle est belle et bonne. Et ma carrière

A jeté de l’éclat. Quant à cette dernière,

Je me sens assez fort pour l’éteindre sous peu.

Nobles mages, qui sont si bien pris à mon jeu !

Candidement, ils reviendront, donner, bien prête,

La marche à suivre, afin de perdre cette tête…

Mon plan est arrêté ! Qui me résistera ?

J’ai été provoqué. C’est dit : L’Enfant mourra.

……………………………………………………………

Et si j’étais trompé ? Si le projet avorte ?

Je les ai fait partir sans guide, sans escorte.

Ils auraient pu comprendre ! Et l’entretien secret…

Mais ils n’ont pas de flair… Ah ! oui, très grands simplets !

S’ils ne revenaient pas… j’ordonne un grand massacre,

Foi d’Hérode ! Ils sauront que ma rancune est âcre !

Antoun se chargera de cette opération.

Ses sbires prêts à tout feront l’exécution,

Je serai généreux pour qu’on leur donne à boire :

Ainsi s’achèvera la magnifique histoire !

Je tiens dès maintenant tous les renseignements,

Ils ont tout dit. Voyons, calculons posément :

Douze lunes au moins… mettons treize… une année.

Si c’est depuis un an que cette étoile est née,

Moi je prendrai deux ans. Ainsi je suis certain

Qu’il n’échappera pas, ce rival clandestin.

Il est à Bethléem… C’est bon ! Que l’on égorge

Tous les petits enfants de Bethléem !………………..

……………………………………………Ma gorge

Se serre tout à coup…

 

Ses yeux deviennent hagards : il est comme halluciné.

                                

                                        J’ai du sang sur les mains,

Du sang sur les habits… Horreur ! Serait-ce un bain

De sang qui m’envahit ? Oui !… Le sang de ma femme !

Je t’aimais, Marianne… et j’ai brisé la trame

De tes jours : c’est ton sang ! Le sang de mes deux fils,

De mes propres enfants : eux aussi, je les fis

Mettre à mort, sans pitié. Comme d’autres, tant d’autres…

Quelle flaque de sang ! Faut-il que je m’y vautre ?

Je veux vivre, régner, être maître, jouir…

Non, je ne mourrai pas ! Je ne veux pas mourir !

Mais pourquoi suis-je vieux ? Voici que je chancelle…

 

 Il s’effondre, en arrière, dans un fauteuil.

 

Non !… Le sang répandu, inexorable, appelle

Du sang !

 

Hébété, dans la torpeur, il murmure :

                                

                 Du sang encor… Le flot monte, gluant…

 

D’un bond, il se dresse, terrible :

 

Il veut me supplanter !… Tuez, tuez, l’enfant !

 

Rideau.



[1] — Voir la notice parue dans Le Sel de la terre 69, avant le texte de sa pièce sur saint Dominique. La sœur Mechtilde-Marie est inhumée chez les moniales dominicaines d’Avrillé.

[2]Surge, illuminare, Jerusalem : quia venit lumen tuum, et gloria Domini super te orta est. Quia ecce tenebræ operient terram, et caligo populos : super te autem orietur Dominus, et gloria ejus in te videbitur. Et ambulabunt gentes in lumine tuo, et reges in splendore ortus tui. […] Inundatio camelorum operiet te, dromedarii Madian et Epha : omnes de Saba venient, aurum et thus deferentes […]. Is 60, 1-6.

[3]Et tu, Bethleem Ephrata, parvulus es in millibus Juda ; ex te mihi egredietur qui sit dominator in Israel, et egressus ejus ab initio, a diebus æternitatis. Mi 5, 2.

[4]Orietur stella ex Jacob, et consurget virga de Israel. Nb 24, 17.

[5] — Dn 9.

Informations

L'auteur

Née en 1899, Madeleine Moly entra en religion à l'âge de treize ans chez les tertiaires dominicaines de Notre-Dame du très saint Rosaire de Monteils, où elle reçut le nom de "Soeur Mechtilde-Marie". 

Dotée d'une excellente mémoire et d'une grande vivacité d'esprit, elle fit partie des religieuses affectées en 1919 au secrétariat de la revue "La Vie spirituelle" et de son directeur, le père Bernadot (1883-1941).

Elle composa également des saynètes en vers sur plusieurs thèmes religieux (la Nativité, l'Épiphanie, la Résurrection, les luttes entre saint Dominique et le démon).

Elle rejoignit en 1968 le "Combat de la foi" de l'abbé Louis Coache (1920-1994), au Moulin-du-Pin, où elle est décédée à l'âge de 92 ans. Elle est inhumée dans le cimetière des moniales dominicaines d'Avrillé.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 75

p. 141-166

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