La flagellation
Le deuxième mystère douloureux
par le frère Pierre-Marie O.P.
Nous continuons la publication des sermons sur les mystères du rosaire. Les mystères joyeux ont paru dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008 : l’annonciation), 65 (été 2008 : la visitation), 67 (hiver 2008-2009 : la nativité), 71 (hiver 2009-2010 : la présentation au Temple) et 73 (été 2010 : la perte et le recouvrement de Jésus au Temple). Voici le deuxième mystère douloureux mystères douloureux, après l’agonie au Jardin des oliviers présentée dans Le Sel de la terre 74.
Ce commentaire est notamment inspiré de l’ouvrage de Mgr Louis-Charles Gay, Entretiens sur les mystères du saint rosaire [1].
Le Sel de la terre.
L'amour de Dieu cherchant le nôtre est le fond de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Partout il le montre, mais spécialement dans sa passion.
Dans le rosaire, la sainte Vierge a choisi les épisodes de la passion qui montrent le mieux la charité de Dieu pour nous, afin de toucher notre cœur et obtenir de nous la réciprocité.
Le fruit de ce mystère est la lutte contre le péché, et spécialement celui des sens.
Exposition du mystère
Notre-Seigneur est arrêté et conduit chez Anne, puis chez Caïphe, où il confesse hautement sa divinité. Mené dans une salle basse, il est livré aux soldats et aux valets qui le maltraitent pendant toute la nuit. C’est alors qu’a lieu le reniement de saint Pierre.
Au petit matin, le sanhédrin se réunit une deuxième fois pour une séance plus « légale ».
Matinée qui n’a pas été pour vous, ô Juifs, un lever mais un coucher de soleil. La nuit a envahi votre esprit, … ce jour a changé vos fêtes en deuil éternel [2].
Puis ils le conduisent à Pilate pour ratifier la sentence. Troublé, hésitant, divisé en lui-même, Pilate cherche des expédients.
Il commence par le faire conduire chez Hérode, qui le renvoie après s’être moqué de lui et l’avoir revêtu d’une robe blanche par dérision (la robe blanche – candida en latin – est une allusion aux candidats au consulat).
Puis c’est la scène de Barabbas : en souvenir de la délivrance des premiers-nés épargnés par l’ange exterminateur, et du salut des Juifs qui sortirent de la captivité en cette nuit (de Pâques), on délivrait un prisonnier. Barabbas nous représente tous : il est libéré parce que Jésus est condamné.
Les Juifs s’étaient écriés qu’ils voulaient voir Pilate leur délivrer, pour la Pâque, non point Jésus, mais Barabbas, le larron ; non point le Sauveur, mais un meurtrier ; non point le distributeur de la vie, mais celui qui l’avait enlevée à autrui. « Alors Pilate saisit Jésus et le flagella. » En cela, l’unique dessein de Pilate était, sans doute, d’assouvir la rage des Juifs par le spectacle de ses tourments, de les forcer ainsi à se déclarer satisfaits, et de les amener à ne point pousser la cruauté jusqu’à le faire mourir [3]. – « Je vais donc le châtier et je le relâcherai ». – « Pourquoi voulez-vous le châtier s’il est innocent ? » – « C’est que la justice est difficile… il faut savoir être sage, prudent… d’ailleurs vous commencez à être mes maîtres. »
Ce compromis eut le sort de tous les compromis : il ne fit qu’exciter la soif de sang dont les Juifs étaient dévorés. Ce fait nous montre le mal du libéralisme, ce balancement entre la vérité et l’erreur dans une perpétuelle hésitation. Si Pilate avait cédé dès le début, il aurait au moins épargné à Jésus ces tortures supplémentaires.
Ceux qui n’ont pas le courage de leurs obligations, Dieu fera qu’il en viendront à l’iniquité positive [4].
« Alors Pilate fit prendre Jésus et le fit flageller » (Jn 19, 1).
La flagellation eut lieu dans la place située à l’extérieur du prétoire. Nous ne sommes donc plus à l’intérieur du prétoire, là où les Juifs ne voulurent pas rentrer, ni même dans la cour intérieure où aura lieu tout à l’heure le couronnement d’épines, mais sur un emplacement public. Il est tout à fait vraisemblable que la sainte Vierge a assisté au supplice de son Fils.
Ce dernier fut dépouillé de ses vêtements. Ce fait est confirmé par le saint suaire qui présente des blessures sur tout le corps. Pensons à la confusion que dut éprouver Notre-Seigneur à être dénudé ainsi en présence de tous ces regards indiscrets et impudiques. Tout à l’heure, sur la croix, son corps meurtri n’aura presque plus l’apparence de celui d’un homme et sera comme revêtu de ses plaies et de la pourpre de son sang. Maintenant, sa chair apparaît dans sa beauté virginale et est flagellée par les regards moqueurs et impudents :
Job dit que ses ennemis le regardent avec des yeux terribles (terribilibus oculis) qui le percent comme des flèches (Jb 16, 10).
Pour vous, mon Dieu, j’ai soutenu l’opprobre et ma face toute entière a été couverte de confusion [7].
Notre-Seigneur a voulu supporter cette confusion pour expier la nudité dans laquelle nous met le péché. C’est ainsi qu’Adam, après son péché, a senti le besoin de se couvrir. Le péché nous prive de la grâce qui habille notre âme et nous met dans un état de déshonneur et de péril, comme un homme privé de vêtements. La nudité du péché est le prélude du dévêtement suprême de la damnation.
Puis il fut attaché par les mains à un anneau d’une colonne.
Cette colonne – au moins une partie – est conservée à l’église Sainte-Praxède, à Rome. Elle mesure environ 60 cm de haut, mais saint Jérôme l’a vue surmonté d’une colonne plus haute.
Notre-Seigneur fut donc attaché à une colonne, les mains fixées au-dessus de la tête (car sur le saint suaire il n’y a pas de trace sur les avant-bras, bien visibles, et, de plus, c’était probablement la coutume). C’est la meilleure façon d’immobiliser le condamné, qui ne repose que sur la pointe des pieds.
Le docteur Barbet nous décrit le supplice :
Quel était l’instrument de la flagellation ? La fustigation [réservée aux hommes libres] se faisait avec les verges du licteur ; [mais] la flagellation [que l’on infligeait aux esclaves] nécessitait le « flagrum », instrument spécifiquement romain. Il se composait d’un manche court, sur lequel étaient fixées plusieurs lanières épaisses et longues, généralement au nombre de deux. A quelque distance de leur extrémité libre, étaient insérées des balles de plomb ou des os de moutons, des « tali », comme ceux qui servent à jouer aux osselets ; ce sont des astragales de pied de mouton. Les lanières coupaient plus ou moins la peau et les balles ou les osselets imprimaient en elle de profondes plaies contuses. D’où une hémorragie non négligeable et un affaissement considérable de la résistance vitale. […] Les traces s’en trouvent à foison sur le Linceul. Elles sont réparties sur tout le corps, des épaules au bas des jambes. […] On en trouve aussi de très nombreuses sur la poitrine. Il faut ajouter que seuls ont marqué, les coups qui ont produit une excoriation ou une plaie contuse. Tous ceux qui n’ont provoqué qu’une ecchymose n’ont pas laissé de trace sur le Linceul. J’en ai compté, en tout, plus de 100, peut-être 120, Cela fait donc, s’il y avait deux lanières, près de 60 coups, sans compter ceux qui n’ont pas marqué. Toutes les plaies ont la même forme, celle d’une petite haltère de 3 centimètres. Les deux cercles représentent les balles de plomb ; la tige intermédiaire est la trace de la lanière. Elles sont presque toutes disposées par paires de deux plaies parallèles, ce qui me fait supposer deux lanières à chaque flagrum. Leur direction est nettement orientée en éventail, ayant comme centre la main d’un des bourreaux. Elles sont obliques en haut sur le thorax, horizontales sur les reins, obliques en bas sur les membres inférieurs. A ce niveau, on voit sur l’image antérieure de longues stries obliques (comme les plaies en haltère postérieures), qui ne peuvent être produites que par l’extrémité des lanières. Ayant frappé de leurs balles les mollets, elles ont contourné le bord externe de la jambe et cinglé la face antérieure avec leurs pointes. […] Enfin, les bourreaux devaient être au nombre de deux. On pourrait presque supputer qu’ils n’étaient pas de même taille, l’obliquité des coups n’étant pas la même des deux côtés. Les peintres se contentent, au maximum, de vagues écorchures informes. En est-il un qui aurait pu imaginer et réaliser tous ces détails minutieux [10] ?
Les bourreaux frappent avec violence, animés au-dedans par les démons, au-dehors par les cris de la foule. Le Psaume 21 parle de troupeaux de veaux qui assaillent le Messie, de taureaux qui l’attaquent, de lions qui le menacent.
Ce n’était pas là un supplice régulier (comme la question ou le châtiment pour une sentence jugée), et donc les bourreaux avaient toute liberté de frapper comme ils le voulaient.
Le livre de la Sagesse met ces propos dans la bouche des impies qui persécutent le juste : « Interrogeons-le par les outrages et les tourments afin que nous fassions l’épreuve de sa vertu » (Sg 2, 19). On peut dire que Satan mit Notre-Seigneur à la question pour éprouver sa vertu, savoir qui il était, comme il fit pour Job.
Les fouets emportent des lambeaux de chair, bientôt Notre-Seigneur n’est plus qu’une plaie vivante. Il devait être affligé « depuis la plante des pieds jusqu’à la tête » avait prédit le prophète (Is 1, 6 : a planta pedis usque ad verticem), et Job l’avait préfiguré dans son corps entièrement couvert d’ulcères.
Il est frappé jusqu’aux os, réalisant la prophétie qui disait : « Ils ont pu compter tous mes os » (Ps 21, 18 : dinumeraverunt omnia ossa mea).
Pourquoi Notre-Seigneur a-t-il voulu tant souffrir, alors que la moindre de ses souffrances avait un prix infini, étant la souffrance du Fils de Dieu, offerte avec une charité infinie ? Saint Thomas d’Aquin donne la réponse : Notre-Seigneur n’a pas voulu délivrer le genre humain par puissance, mais encore par justice.
Le Christ a voulu délivrer le genre humain du péché, non seulement par sa puissance, mais encore par sa justice. C’est ainsi qu’il a tenu compte, non seulement de la puissance que sa douleur tirait de l’union à, sa divinité, mais aussi de l’importance qu’elle aurait selon la nature humaine, pour procurer une si totale satisfaction [11].
On peut aussi dire que Notre-Seigneur a assumé volontairement ses souffrances pour libérer l’homme, il en a donc pris le plus possible.
Ce qui n’est ni moins certain, ni moins effrayant à regarder, ce sont les Écritures nous révélant le détail et comme l’intime de ce mystère. Écoutez le Rédempteur divin s’écriant par la bouche de Job : « Ils ont ouvert la bouche pour m’accabler de reproches. Comme s’ils en eussent eu faim, ils se sont repus de mes peines. Dieu m’a mis, sans que j’y pusse échapper, au pouvoir de l’homme inique (vous entendez que c’est Pilate) ; il m’a livré aux mains des impies (il veut dire les pharisiens et la foule qu’ils entraînent). Moi naguère si opulent, me voici tout d’un coup atterré et brisé... Il m’a posé devant lui comme une cible ; ses traits aigus m’ont percé de toutes parts ; il a couvert mes reins de blessures, me traitant sans pitié… Il m’a fait plaies sur plaies, se précipitant contre moi avec l’énergie d’un géant... Et j’ai souffert tout cela sans que mes mains eussent commis le mal, pendant même que mon âme envoyait à Dieu les prières les plus pures » (Jb 16, 10-18). Et ailleurs, en David : « Les pécheurs ont frappé sur mon dos comme le forgeron sur l’enclume ; ils l’ont tout entier labouré comme le laboureur qui creuse et prolonge son sillon » (Ps 128, 3). C’est donc maintenant comme jamais qu’il était « blessé et brisé pour nos crimes » (Is 53, 3). C’était maintenant qu’il commençait de n’avoir plus figure humaine, et paraissait un vrai lépreux que Dieu avait maudit (Is 2, 5). Les taches de cette lèpre, c’étaient les plaies profondes, les déchirures affreuses et laissant voir les os ; c’étaient les chairs en lambeaux et pendantes, le sang jaillissant et dégouttant de partout. Quel état ! Mais surtout, quelles souffrances [12] !
La douleur causée par chaque coup était atroce.
Je sais un missionnaire, continue Mgr Gay, qui fut condamné à vingt coups de rotin. Il a raconté qu’au dixième, il en était venu à cet excès où la douleur n’est plus humainement supportable, où dès lors, si l’on ne meurt pas, on demande grâce, fût-ce en apostasiant. Sentant ses forces défaillir, il poussa vers Dieu l’un de ces cris suprêmes auxquels il ne résiste jamais. Ce cri voulait dire : « Vous le voyez, je suis à bout : si vous ne venez à moi, je cède et je suis perdu. » Dieu vint : que fit-il en son serviteur ? Je l’ignore : mais le missionnaire a raconté que continuant à recevoir les dix derniers coups, il ne sentit plus rien, entra dans une sorte de transport intérieur où il goûtait de vraies délices, et enfin sortit de là sain de corps et l’âme divinement comblée. Dix coups, c’était l’excès pour notre athlète: vous, ô Jésus, vous en avez reçu des milliers ; et, loin que votre divinité vous rendît insensible, elle n’opérait en vous que pour vous donner la force de tout sentir et de tout endurer [13].
L’intérieur du mystère
Il ne faut pas seulement regarder extérieurement la scène sanglante, il faut tâcher de contempler l’intérieur de l’âme de Notre-Seigneur, de partager les sentiments de son cœur, de nous représenter sa sérénité, les yeux de son âme ouverts sur son Père.
Il voyait comment Dieu trouvait dans sa douceur, dans sa patience, dans son amour, une compensation suffisante à ce monde de révolte et d’impiété qui constitue le péché du genre humain. La charité, la pureté, la sainteté de cette victime noyée dans la souffrance absorbait le mal.
On peut voir une figure de ce mystère dans le rocher frappé au désert par Moïse, d’où jaillit une source abondante d’eau.
Notre-Seigneur embrassait de son amour toutes les âmes, il se réjouissait intérieurement de voir le bien que cela procurerait à ses amis comme à ses ennemis.
Vous avez déchiré le corps qui m’enveloppe, et en même temps vous avez répandu la joie autour de moi [14].
La sainte Vierge contemplait cette scène. Elle en souffrait, certes, elle compatissait, mais surtout elle adorait son Fils nous sauvant par de tels moyens. Elle communiait à tous les états de son Fils, et elle le faisait au nom de l’Église tout entière. Elle buvait avec lui le calice de ses tourments pour les offrir en sacrifice.
Sa force, sa douceur, sa paix, sa patience surpassent nos conceptions, comme sa douleur grande comme la mer.
Le fruit du mystère
Si Dieu a voulu faire des prophéties spéciales de ce mystère, si la sainte Vierge l’a choisi pour faire partie des mystères du rosaire, c’est qu’il a une utilité particulière pour nous : il peut nous inspirer l’horreur du péché.
Le péché a pour conséquence d’émousser notre conscience.
Le pécheur devient semblable à des animaux sans intelligence [15].
Nous le voyons aujourd’hui où l’homme est prêt à justifier tous les crimes : l’avortement, l’assassinat des personnes âgées, l’homosexualité, etc.
Notre-Seigneur veut nous réveiller de notre torpeur, nous donner l’horreur du péché, mais spécialement des fautes qu’il est venu expier par ce supplice, les péchés de sensualité que nous commettons avec notre corps. La créature de Dieu, faite à son image, lavée dans son sang, est capable de descendre jusqu’au plus bas-fond de l’abîme.
La chair adorée, profanée par l’homme est relevée et sanctifiée par le Fils de Dieu. Jésus mis à nu, fouetté, nous guérit du péché immonde, nous excite aussi à fuir toute immodestie, dans les vêtements, dans les attitudes, dans les regards, dans les paroles, à éviter toute sensualité qui trouble la limpidité du cœur, toute mollesse qui nous rend incapable de porter une arme et nous prépare toutes les trahisons.
Aurons-nous encore le cœur de pécher dans notre chair, lorsque nous considérons que chacun de nos péchés est un coup de fouet infligé à Jésus ?
Aurons-nous encore le cœur de vivre dans la mollesse, la recherche du plaisir, l’immortification, quand nous regardons le cœur de Jésus prêt à souffrir encore plus si cela pouvait nous être utile pour nous guérir ?
Non seulement, ce mystère nous pousse à fuir le péché, mais encore il nous incite à faire pénitence, à mortifier notre chair. Dans le premier mystère douloureux, nous avons vu la nécessité de la contrition intérieure : ici, Notre-Seigneur nous enseigne la nécessité de la pénitence extérieure.
Si l’on cherche des conseils pratiques, on peut en trouver dans la belle plaquette du cardinal Mercier sur La Mortification chrétienne [16] :
La mortification chrétienne a pour but de neutraliser les influences malignes que le péché originel exerce encore dans nos âmes, même après que le baptême les ait régénérées. Notre régénération dans le Christ, tout en annulant complètement le péché en nous, nous laisse cependant fort loin de la rectitude et de la paix originelles. Le concile de Trente reconnaît que la concupiscence, c’est-à-dire la triple convoitise de la chair, des yeux et de l’orgueil, se fait sentir en nous, même après le baptême, afin de nous exciter aux glorieuses luttes de la vie chrétienne. C’est cette triple convoitise que l’Écriture appelle tantôt le vieil homme, opposé à l’homme nouveau qui est Jésus vivant en nous et nous-mêmes vivant en Jésus, tantôt la chair ou la nature déchue opposée à l’esprit ou à la nature régénérée par la grâce surnaturelle. C’est ce vieil homme ou cette chair, c’est-à-dire l’homme tout entier avec sa double vie morale et physique, qu’il faut, je ne dis pas anéantir, car c’est chose impossible tant que dure la vie présente, mais mortifier, c’est-à-dire réduire pratiquement à l’impuissance, à l’inertie et à la stérilité d’un mort ; il faut l’empêcher de donner son fruit qui est le péché, et annuler son action dans toute notre vie morale. Mortification du corps 1 – Bornez-vous, autant que possible, en fait d’aliments, au simple nécessaire. Méditez ces paroles que saint Augustin adressait à Dieu : « Vous m’avez enseigné, ô mon Dieu, à ne prendre les aliments que comme des remèdes. Eh ! Seigneur, qui est celui d’entre nous qui ne passe parfois ici la limite ? S’il en est un, je déclare que cet homme est grand et qu’il doit grandement glorifier votre nom. » (Confessions, livre X, ch. 31) 2 – Priez Dieu souvent, priez Dieu journellement d’empêcher par sa grâce que vous ne franchissiez les bornes de la nécessité et que vous ne vous laissiez aller à l’attrait du plaisir. 3 – Ne prenez rien entre les repas, à moins de nécessité ou de raisons de convenance. […] 6 – Réglez votre sommeil, évitant en ceci toute lâcheté, toute mollesse, surtout le matin. Fixez-vous une heure, si vous le pouvez, pour le coucher et le lever et tenez-vous-y énergiquement. 7 – En général, ne prenez du repos que dans la mesure du nécessaire ; livrez-vous généreusement au travail, n’y épargnez pas votre peine. Prenez garde d’exténuer votre corps, mais gardez-vous de le flatter ; dès que vous le sentez tant soit peu disposé à trancher du maître, aussitôt traitez-le en esclave. 8 – Si vous ressentez quelque légère indisposition, évitez d’être à charge aux autres par votre mauvaise humeur ; laissez à vos frères le soin de vous plaindre ; pour vous, soyez patient et muet comme le divin agneau qui a véritablement porté toutes nos langueurs. […] 10 – Recevez docilement, supportez humblement, patiemment, persévéramment, la mortification pénible qu’on nomme la maladie. Mortification des sens 1 – Fermez vos yeux avant tout et toujours à tout spectacle dangereux, et même, ayez-en le courage, à tout spectacle vain et inutile. Voyez sans regarder ; n’envisagez personne pour en discerner la beauté ou la laideur. 2 – Tenez vos oreilles fermées aux propos flatteurs, aux louanges, aux séductions, aux mauvais conseils, aux médisances, aux railleries blessantes, aux indiscrétions, à la critique malveillante, aux soupçons communiqués, à toute parole pouvant causer entre deux âmes le plus petit refroidissement. […] 4 – En ce qui concerne la qualité des aliments, ayez grand respect pour le conseil de Notre-Seigneur : « Mangez ce que l’on vous sert. » « Manger ce qui est bon sans s’y complaire, ce qui est mauvais sans en témoigner de l’aversion, et se montrer aussi indifférent en l’un qu’en l’autre, voilà, dit saint François de Sales, la vraie mortification. » 5 – Offrez à Dieu vos repas, imposez-vous à table une petite privation ; par exemple : refusez-vous un grain de sel, un verre de vin, une friandise, etc. ; vos convives ne s’en apercevront pas, mais Dieu en tiendra compte. […] 9 – Supportez tout ce qui afflige naturellement la chair ; spécialement le froid de l’hiver, la chaleur de l’été, la dureté du coucher et toutes les incommodités du même genre. Faites bon visage à tous les temps, souriez à toutes les températures. Dites avec le prophète : « Froid, chaud, pluie, bénissez le Seigneur. » Heureux si nous pouvions arriver à dire de bon cœur cette parole qui était familière à saint François de Sales : « Je ne suis jamais mieux que quand je ne suis pas bien. » […] Conclusion En général, sachez refuser à la nature ce qu’elle vous demande sans besoin. Sachez lui faire donner ce qu’elle vous refuse sans raison. Vos progrès dans la vertu, dit l’auteur de L’Imitation de Jésus-Christ, seront proportionnés à la violence que vous saurez vous faire. « Il faut mourir, disait le saint évêque de Genève, il faut mourir afin que Dieu vive en nous : car il est impossible d’arriver à l’union de l’âme avec Dieu par une autre voie que par la mortification. Ces paroles “il faut mourir” sont dures, mais elles seront suivies d’une grande douceur, parce qu’on ne meurt à soi-même qu’afin d’être uni à Dieu par cette mort. » Plût à Dieu que nous fussions en droit de nous appliquer ces belles paroles de saint Paul aux Corinthiens : « En toutes choses nous souffrons la tribulation. Nous portons toujours et partout dans notre corps la mort de Jésus afin que la vie de Jésus soit manifestée aussi dans nos corps » (2 Co 4, 10).
Ajoutons à cela que ce mystère nous pousse non seulement à nous mortifier nous-même, mais encore nous encourage à supporter les épreuves que Dieu nous envoie dans sa Providence si sage.
Car nous devons aussi être flagellés par Dieu : il y a dans la vie humaine des épreuves où il est facile de reconnaître la main de Dieu. Nous devons y voir une preuve que Dieu nous traite en père : « Ceux que j’aime, je les accuse et je les corrige » (Ap 3, 19).
Il y a là une preuve que Dieu veut nous maintenir dans l’alliance qu’il a contractée avec nous. Annonçant l’alliance qu’il voulait contracter avec les hommes par son Fils, il assurait que les péchés des hommes n’auraient plus le pouvoir de briser cette alliance : mais que « si les hommes péchaient, Dieu les visiterait avec la verge, mais ne romprait pas pour cela son alliance » (Ps 88, 31-35).
Dieu met sa miséricorde, non seulement à nous appeler, mais encore à nous frapper, à nous châtier. Que sa main paternelle soit donc sur toi, et si tu es un bon fils, ne rejette point la discipline. […] Pour toi, si tu comprends bien la promesse de ton Père, ne crains point d’être châtié, mais d’être exclu de l’héritage. […] Un fils pécheur refuserait-il d’être châtié quand il voit flageller le Fils unique et sans péché [17] ?
*
Que le Cœur Immaculé de Marie nous donne d’être courageux pour vivre ces paroles de saint Paul :
Nous serons glorifiés avec le Christ, si avec lui nous souffrons (Rm 8, 7). Portez dans vos corps la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans vos corps (2 Co 4, 10). Si vous mortifiez par l’esprit les faits et gestes de la chair, vous vivrez (Rm 8, 13).
Et encore cette parole qui s’applique aux pénitences que Dieu nous envoie :
Tout fils que Dieu reçoit, il le flagelle (He 12, 6).
Cette dernière parole n’est-elle pas absolue, puisque le Fils de Dieu par nature n’en a pas été exempté ?
Que le Cœur Immaculé de Marie nous fasse goûter la manne cachée de ce mystère, à savoir comment la participation aux souffrances du Christ est pour nous une communion intime à son mystère, et qu’elle nous prépare à communier à ses joies, car toute souffrance ici-bas supportée pour l’amour de Dieu possède un poids de gloire incommensurable.
Mon fils, ne rejette pas, ne néglige pas la discipline à laquelle le Seigneur te soumet, et ne te fatigue point lorsqu’il te réprimande (Pr 3, 11) […] Demeurez sous cette discipline ; Dieu s’offre à vous comme à des fils et vous traite comme tels, car quel est l’enfant qui ne soit pas repris et corrigé par son père ? Si vous êtes en dehors de ce régime d’éducation auquel ont été soumis tous les membres de la famille, vous êtes donc des bâtards et non des enfants légitimes. Lorsque nos pères selon la chair nous instruisaient et nous formaient, nous leur étions respectueusement dociles ; n’obéirons-nous pas mieux encore à ce Père des esprits qui nous élève pour la vie éternelle ? Nos pères humains faisaient notre éducation à leur gré en vue d’une existence fragile et courte ; mais Dieu, notre Père céleste, ne nous exerce et ne nous châtie qu’autant que cela est utile pour nous rendre capables de participer à sa sainteté. Il est vrai, toute correction semble présentement n’être qu’un sujet de tristesse et non de joie ; mais ensuite, elle fait recueillir dans une inaltérable paix les fruits de la justice à ceux qui l’ont subie et acceptée. Relevez donc vos mains languissantes et vos genoux qui plient, et marchez d’un pied ferme dans la voie droite que Dieu vous ouvre (d’après He 12, 5-11).
[1] — Nous avons utilisé l’édition suivante : t. 1, Paris, Oudin, 1887. Une édition plus récente est disponible : Mgr Louis-Charles Gay, Les Mystères du saint rosaire, t. 2 : Les mystères douloureux, Éditions du Paraclet, 2009.
[2] — Saint Léon le Grand, 3e Sermon sur la Passion (vers la fin).
[3] — Saint Augustin, Commentaire sur l’Évangile de saint Jean, Tr 116, Œuvres complètes traduites sous la direction de M. Poujoulat et de M. l’abbé Raulx, t. 11, Bar-Le-Duc, 1864, p. 128.
[4] — Ps 124, 5 : Declinantes in obligationes, adducet Dominus cum operantibus iniquitatem.
[5] — Ps 21, 18 : Ipsi vero consideraverunt me et inspexerunt me.
[6] — Ps 34, 21 : Et dilataverunt super me os suum, dixerunt : euge, euge, viderunt oculi nostri.
[7] — Ps 68, 8 : Propter te sustinui opprobrium, confusio operuit faciem meam ; c’est la prière du juste persécuté.
[8] — Ps 37, 18 : Ego in flagella paratus sum.
[9] — Ps 72, 14 : Et fui flagellatus tota die, et castigatio mea in matutinis ; description du bonheur de l’impie.
[10] — Barbet docteur Pierre, La Passion de Jésus-Christ selon le chirurgien, 14e éd., Paris, Médiaspaul, 1990, p. 75, 124-125.
[11] — III, q. 46, a. 6, ad 6.
[12] — Mgr Gay, Entretiens sur les mystères du saint rosaire, t. 1, H. Oudin, Paris, 1887, p. 399-400
[13] — Mgr Gay, Entretiens sur les mystères du saint rosaire, p. 400-401.
[14] — Ps 29, 12 : Conscidisti saccum meum et circumdedisti lætitiam.
[15] — Ps 48, 13 : Comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis..
[16] — Disponible aux éditions du Sel.
[17] — Saint Augustin, Deuxième Discours sur le psaume 88, v. 31.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 122-132
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