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L’esprit de la dévotion à la sainte Vierge

par le frère Pierre-Marie O.P.

 

Introduction

 

En parlant de la dévotion à la sainte Vierge, nous envisageons principalement la vraie dévotion telle que l’enseigne saint Louis-Marie Grignion de Montfort, c’est-à-dire le saint esclavage de Jésus en Marie. Toutefois, ce que nous disons ici s’applique analogiquement à toute dévotion à la sainte Vierge.

Saint Louis-Marie nous avertit qu’il n’est pas suffisant d’avoir de la dévotion à la sainte Vierge, il faut avoir l’esprit de cette dévotion :

Ce n'est pas assez de s'être donné une fois à Marie, en qualité d'esclave […], il n'y a pas beaucoup de difficulté à dire quelques prières vocales tous les jours [à la sainte Vierge], la grande difficulté est d'entrer dans l'esprit de cette dévotion qui est de rendre une âme intérieurement dépendante et esclave de la très Sainte Vierge et de Jésus par elle. J'ai trouvé beaucoup de personnes, qui, avec une ardeur admirable, se sont mises sous leur saint esclavage, à l'extérieur ; mais j'en ai bien rarement trouvé qui en aient pris l'esprit et encore moins qui y aient persévéré [SM 44 [1]].

En quoi consiste cet esprit de la vraie dévotion ?

C'est, en quatre mots, de faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie, afin de les faire plus parfaitement par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour Jésus [TVD 257 [2]].

 

La doxologie du canon

Appliquée à Notre-Seigneur

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort s’est inspiré de la doxologie du canon de la messe :

Par lui [le Christ], vous créez, sanctifiez, vivifiez, bénissez et accordez tous ces biens : que par lui, avec lui, en lui, vous revienne, à vous, Dieu, Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire.

S’il nous est permis de gloser ce texte si riche, nous dirons : « Par le Christ, Dieu crée, sanctifie, vivifie, bénit et accorde tous les biens : tous les biens de l’ordre de la nature sont créés par le Verbe, les biens de l’ordre de la grâce nous sont accordés aussi par lui. »

Puisque tous ces biens nous viennent de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous devons rendre à Dieu tout honneur, en agissant Per ipsum, cum ipso, in ipso. Le prêtre, en prononçant ces paroles, fait trois signes de croix, tenant l’hostie sur le calice ; dans le rite dominicain, à chacun de ces signes de croix, il descend un peu plus l’hostie à l’intérieur du calice, ce qui signifie que nous agissons toujours plus unis à Notre-Seigneur selon les trois étapes de la vie spirituelle [3].

Nous agissons par lui quand nous nous mettons sous son influence en tant que cause efficiente, soit dans un sens large de cause morale, quand nous obéissons à ses commandements ou à ses conseils, soit dans un sens plus strict, lorsque nous sommes mus par la grâce ou par les événements de la Providence. Cela a lieu dès le commencement de la vie chrétienne, dès la voie purgative des commençants.

Nous agissons avec lui quand nous le prenons pour notre cause exemplaire (cause formelle extrinsèque), pour notre idéal, notre modèle, que nous cherchons à imiter. Cela a lieu surtout dans la voie illuminative des progressants, qui vont de vertu en vertu (Ps 83, 8) et de clarté en clarté (2 Co 3, 18).

Nous agissons en lui quand nous lui sommes étroitement unis par la charité : « Deus caritas est, et qui manet in caritate, in Deo manet et Deus in eo – Dieu est charité, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui » (1 Jn 4, 8). Cela a lieu surtout dans la voie unitive des parfaits, lorsque nous sommes parfaitement unis à Jésus, ce dont la sainte communion nous donne un avant-goût : « Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem in me manet et ego in illo – Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui » (Jn 6, 57).

Quand nous agissons ainsi par Jésus, avec Jésus, en Jésus, nous rendons toute gloire à Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, donc aussi à Jésus en tant que Dieu, uni à son Père par le Saint-Esprit : toutes nos actions sont pour Jésus, pour sa gloire et son honneur.

 

Appliquée à la sainte Vierge 

Cette doxologie du canon de la messe peut s’entendre, de façon analogique, de la sainte Vierge Marie.

En effet, la sainte Vierge est intimement associée à Notre-Seigneur Jésus-Christ, elle est la nouvelle Eve du nouvel Adam. Dieu avait dit en créant Eve : « Non est bonum homini esse solum, faciamus ei adjutorium simile sibi – il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui une aide semblable à lui » (Gn 2, 18).

Notre-Dame est semblable à Notre-Seigneur dans son être, et par conséquent dans son action.

Dans son être, elle est, comme Jésus, immaculée dans sa conception, pleine de grâce, et possédant à un degré éminent toutes les vertus et les dons du Saint-Esprit.

Dans son action, elle est unie habituellement à Jésus par les liens les plus intimes. Elle est sa mère selon la chair pour être son épouse selon l’esprit, Sponsa Verbi. Elle collabore avec lui : dans la rédemption, elle est co-rédemptrice ; dans la sanctification des âmes, elle est médiatrice de toutes les grâces et donc mère des âmes ; dans la lutte contre l’ennemi, elle est l’adversaire de Satan ; enfin, dans le gouvernement de l’univers, elle est reine universelle.

Nous pouvons donc appliquer la doxologie du canon à Marie et dire en toute vérité :

Par elle (Notre-Dame), vous nous sanctifiez, vous nous vivifiez, vous nous bénissez et c’est par elle que vous nous accordez tous ces biens ; que, par elle, avec elle, en elle, vous revienne, à vous Dieu, et à votre Mère Immaculée qui vous est unie dans le Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire.

Ce que nous appelons ici l’esprit de la vraie dévotion à Marie se fonde donc sur la nature même du rôle de la sainte Vierge, notamment sur le dogme de la médiation universelle : parce que toutes les grâces nous viennent par Marie, nous devons « faire toute chose par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie [4] ».

En agissant ainsi, nous nous conformons au plan de Dieu, nous agissons plus dans la vérité, nous bénéficions au maximum des bienfaits de la sainte Vierge puisque nous reconnaissons pratiquement tous les modes de causalité qu’elle exerce sur nous [5] :

« Par Marie » reconnaît Notre-Dame comme cause efficiente, soit dans un sens large de cause morale agissant par commandement ou conseil, soit dans un sens plus strict, lorsqu’elle nous meut par la grâce ou par les événements de la Providence.

« Avec Marie » rend hommage à Notre-Dame comme cause exemplaire secondaire, comme idéal, modèle du monde surnaturel tout entier, être et activité.

« En Marie » signifie l'union étroite et incessante avec elle, qui est l'effet de son amour et de son action intime dans notre âme, qui fait qu’elle devient comme la vie de notre âme, qu’elle exerce sur notre âme le rôle d’une cause formelle de la même façon que lorsque nous disons que la charité est la forme des vertus.

« Pour Marie » l'exalte comme cause finale de notre vie surnaturelle après Dieu, après le Christ.

Dans le cadre de cet article, ne pouvant développer tous les aspects de la question, nous voudrions surtout insister sur les conseils pratiques : comment, dans notre vie de tous les jours, faire toutes nos actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie [6].

 

Par elle

Obéir à Marie

Agir par Marie c’est d’abord lui obéir, conformer notre volonté à la sienne. De même que Jésus était soumis à sa Mère (« il leur était soumis » dit l’Évangile de saint (Lc 2, 51), soumis à Marie et, à cause de Marie, à Joseph), de même tout chrétien doit être soumis à Marie.

Elle y a droit à un triple titre : elle est notre mère ; elle est notre reine, reine surtout de nos cœurs ; nous l’aimons et le lui prouvons par notre soumission : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime » (Jn 14, 21).

Il y a, dans la vie mariale, comme dans la vie chrétienne, une part ascétique, une part d’abnégation, dont le principal est le renoncement à notre volonté propre. Le moyen le plus adapté est l’obéissance. C’est la part de sacrifice nécessaire pour « nettoyer le vase » avant d’y mettre la liqueur, c’est-à-dire avant de pratiquer la charité. Depuis le péché originel, il n’est plus possible de s’unir à Dieu sans passer par la croix.

Que signifie « obéir à Marie » ? Que nous demande-t-elle ? En premier lieu, d’écouter son Fils. Elle nous dit cette phrase, que, seule, elle peut dire avec Dieu le Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » (Mt 17, 5). Elle-même l’a dit à Cana : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5).

Obéir à Marie, cela se fait d’abord en lisant et méditant l’Évangile, Évangile qui est en bonne partie le sien : elle a conservé la parole de Dieu (« quinimmo beati qui custodiunt illud – bienheureux surtout ceux qui gardent cette parole » Lc 11, 28) et les Évangélistes ont certainement utilisé les souvenirs qu’elle gardait pieusement dans son cœur immaculé, lequel n’était pas sujet à l’oubli comme le nôtre. Méditons donc en sa compagnie le saint Évangile, apprenons à penser et juger de façon mariale et évangélique, soyons des chrétiens de l’Évangile et non des chrétiens du jour, soyons vraiment persuadés que le bonheur est dans la pauvreté en esprit, dans la douceur, dans la pénitence chrétienne…

Obéir à Marie, c’est aussi obéir à ceux qui ont autorité sur nous, à nos supérieurs, car la sainte Vierge est reine : elle exerce son pouvoir, à la différence des rois qui règnent mais ne gouvernent pas, et elle le fait par l’intermédiaire de ses ministres. Saint Paul dit que ceux qui nous commandent sont les ministres de Dieu (Rm 13, 4) ; on peut préciser : ministres de Dieu et de Marie. « Domino Christo servite, dit encore saint Paul, soyez les serviteurs [on pourrait traduire : les esclaves], du Christ Seigneur » (Col 3, 24). Puisque la sainte Vierge est intimement associée à Notre-Seigneur, on peut dire en toute vérité : « soyez les serviteurs, les esclaves du Christ Seigneur et de Marie Reine », ce sont là nos titres de noblesse, puisque « servir Dieu, c’est régner ».

Obéir à Marie, c’est enfin être docile à la grâce. Toutes les grâces nous viennent par elle, car elle est médiatrice de toutes les grâces. Chaque grâce que nous recevons à tout instant de notre vie, comme l’air arrive à nos poumons, chaque grâce est mariale à de multiples titres : elle nous a été méritée par Marie, elle nous est obtenue par sa prière, elle nous est communiquée par son amour maternel.

Autant il est difficile de décrire spéculativement ce qu’est la grâce, et comment elle agit puissamment sur notre volonté pour nous aider à faire le bien sans violenter notre liberté, autant, dans la pratique, nous avons tous une certaine connaissance de ces impulsions surnaturelles, de ces lumières que le bon Dieu nous donne pour nous encourager à renoncer à telle mauvaise action ou pour nous encourager à faire telle bonne action.

Quand nous entendons cette petite voix de la grâce au fond de notre cœur, disons-nous : c’est la voix de Marie qui nous parle comme lorsque Rébecca disait à Jacob « Fili mi, acquiesce consiliis meis – Mon fils, écoute mes conseils » (Gn 27, 6).

Donnons quelques indications pratiques :

—     Efforçons-nous de croire aux opérations de la grâce actuelle, du Saint-Esprit et de son Épouse ; chacun de nous reçoit à chaque instant l’aide qui lui est adaptée.

—     Tâchons de nous mettre en état de recevoir et reconnaître la direction de la grâce : la voix de Marie est douce et ténue, et il faut pour l’entendre savoir parfois nous écarter des bruits du monde ; c’est une lumière bienfaisante qui émane de son visage, il faut, pour la percevoir, éteindre les phares éblouissants du monde, les écrans de notre ordinateur ou de notre télévision.

—     Enfin, il faut accorder une grande importance à ces sollicitations de la grâce. La moindre grâce, le moindre acte surnaturel de charité ont plus d’importance que tout l’univers.

 

Nous abandonner à sa providence maternelle

Mais l’obéissance n’est pas le seul moyen de nous soumettre à la volonté de la sainte Vierge, c’est-à-dire à la volonté de Dieu manifestée par la sainte Vierge. En effet, on distingue, dans la volonté de Dieu, sa volonté signifiée et sa volonté de bon plaisir :

— La volonté signifiée est celle que Dieu nous signifie par le moyen des commandements et des conseils, soit directement par lui-même (par exemple dans les dix commandements du décalogue et les trois conseils évangéliques), soit par l’intermédiaire de nos supérieurs.

— La volonté de bon plaisir est celle que Dieu nous manifeste de façon inopinée, sans que nous n’ayons autre chose à faire que de l’accepter ou de nous révolter. C’est, par exemple, une maladie, une humiliation ou n’importe quel événement fortuit dont nos journées sont remplies et que le bon Dieu prévoit dans sa Providence paternelle pour notre sanctification.

Face à la volonté signifiée de Dieu, nous devons l’obéissance. Face à sa volonté de bon plaisir, nous devons l’abandon.

De même que, pour obéir à la volonté signifiée de Dieu, nous nous efforçons d’obéir à la sainte Vierge, ainsi, pour nous abandonner à la providence paternelle de Dieu, nous tâcherons de nous abandonner à la providence maternelle de Marie.

Dans une famille, ce n’est pas le père seul qui s’occupe des enfants, de leur procurer tout le nécessaire à leur éducation. La mère a son rôle, et même dans un certain sens, c’est surtout la mère qui s’occupe des mille détails de la vie de ses enfants.

Il en est de même avec Dieu. Sa providence infiniment sage dispose tous les événements de notre vie et il n’est pas un cheveu de notre tête qui ne tombe sans la permission de notre Père qui est dans les cieux (voir Mt 10, 30), mais il veut que nous ayons aussi une mère dans l’ordre de la grâce, et que celle-ci intervienne pour disposer tous les événements de notre vie avec une sollicitude maternelle.

« Ita Pater : quoniam sic fuit placitum ante te – Oui, Père, car cela est votre bon plaisir », disait Jésus (Mt 11, 26) : devant un événement fortuit, sachons dire « Ita Mater – oui, Mère ». Apprenons d’elle à dire « fiat », à dire « amen » à tout ce qu’elle dispose pour nous. Comme nous nous abandonnons à la Providence divine du Cœur de Jésus, sachons nous abandonner à la providence maternelle du Cœur Immaculé.

Terminons par quelques recommandations pratiques :

—     Acceptons toutes les croix, les plus petites surtout.

—     Acceptons-les d’où qu’elles viennent, des bons ou des méchants, des hommes ou des créatures sans raison.

—     Acceptons même la souffrance que nous nous causons à nous-mêmes par notre maladresse, ou en conséquence de nos fautes.

—     Acceptons la croix sans nous plaindre, et si possible activement en disant positivement amen, encore mieux avec une joie spirituelle. « Ita Mater : quoniam sic fuit placitum ante te – Oui, Mère, car cela est votre bon plaisir. »

 

La minute de Marie

Pour nous aider à agir par Marie, on peut pratiquer « la minute de Marie ». Cela consiste, avant nos actions principales – méditation, sainte messe, communion, exercices de piété, travail, récréation, etc. –, à nous recueillir profondément pendant quelques instants pour poser paisiblement et fortement les quatre actes qui suivent :

1. Nous humilier profondément devant Dieu et la très sainte Vierge à cause de nos fautes, de notre indignité et de notre incapacité à tout bien.

2. Renoncer, avant de commencer cette action, à tout ce qui viendrait uniquement de nous, donc à nos propres vues et à notre propre volonté.

3. Nous donner totalement à Notre-Dame comme sa chose et sa propriété, et comme un instrument docile, dont elle pourra se servir à volonté.

4. Lui demander humblement de vouloir bien agir en nous, pour que nos actions ne tendent qu'à la gloire de Dieu seul [7].

 

Avec elle

Il faut faire ses actions avec Marie : c'est-à-dire qu'il faut, dans ses actions, regarder Marie comme un modèle accompli de toute vertu et perfection que le Saint-Esprit a formé dans une pure créature, pour l’imiter selon notre petite capacité [TVD 260].

La vie chrétienne consiste à imiter des modèles très parfaits : Dieu, Notre-Seigneur, les saints…

—     Dieu : « Soyez des imitateurs de Dieu comme des enfants bien-aimés » (Ep 5,1). « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).

—     Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Je vous ai donné l’exemple afin que vous agissiez comme j’ai agi moi-même » (Jn 13, 15). L’imitation de Jésus-Christ est le code de la vie parfaite.

—     Les saints : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ » (1 Co 4, 16).

Or, la sainte Vierge est un modèle très approprié, le modèle qui nous convient le mieux : c’est « un modèle accompli de toute vertu et perfection [sans aucun défaut] dans une pure créature [donc à notre portée] » (TVD 260). La sainte Vierge Marie n’a fait aucune action extraordinaire dans sa vie ici-bas, elle a mené une vie toute simple :

En méditant ta vie dans le saint Évangile, J'ose te regarder et m'approcher de toi. Me croire ton enfant ne m'est pas difficile, Car je te vois mortelle et souffrant comme moi [8]...

Sachons imiter Marie dans ses rapports avec Dieu, avec le prochain, avec le démon.

 

Imiter Marie dans ses rapports avec Dieu

Vis-à-vis de Dieu, l’attitude de la sainte Vierge se résume dans ces trois paroles : Ecce, fiat, magnificat.

« Ecce ancilla Domini – voici la servante du Seigneur » : la sainte Vierge, qui est la Mère de Dieu, se dit sa servante, son esclave. Elle ne le dit pas seulement avant l’incarnation, car elle chante aussi dans son Magnificat : « Respexit humilitatem ancillae suae – il a regardé l’humilité de sa servante ». Certes, elle sait que Dieu a fait en elle de grandes choses, mais elle sait aussi que toutes ces grandeurs viennent de lui et ne sont rien devant lui. La première vertu de la sainte Vierge à imiter, c’est « son humilité profonde » (TVD 260).

« Fiat mihi secundum verbum tuum – qu’il me soit fait selon votre parole » : puisque Dieu est Dieu, qu’il est le Seigneur, notre premier devoir – le plus sacré – est de le servir, de lui obéir, de nous laisser gouverner et diriger par lui. Remarquons aussi que la sainte Vierge dit : « Qu’il me soit fait selon votre parole », car la première obéissance est celle de la foi, de la soumission de notre esprit à la vérité de la parole de Dieu. La sainte Vierge est déclarée bienheureuse par Élisabeth parce qu’elle a cru [9]. La deuxième vertu de la sainte Vierge à imiter, c’est « sa foi vive » (TVD 260) à la parole divine, principe de sa soumission sans réserve à la volonté divine.

Magnificat, si tout vient de Dieu, s’il est le maître souverain et le Seigneur, tout doit être fait pour lui avec joie et gratitude. La sainte Vierge l’a admirablement compris et exprimé dans son Magnificat (« et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo – mon esprit exulte en Dieu mon sauveur »). Avec simplicité, elle magnifie le Seigneur, elle voudrait le rendre « plus grand » qu’il n’est, lui ajouter tout ce qu’une créature peut lui donner : l’immense gratitude pour ses bienfaits, la joyeuse affirmation qu’il est la source de tout ce qui est grand, bon, beau [10].

 

Imiter Marie dans ses rapports avec le prochain

Imitons encore la sainte Vierge dans ses rapports avec le prochain. Nous n’envisagerons ici que la charité : la sainte Vierge étant la mère du bel amour, elle est notre modèle dans la manière d’aimer le prochain.

Elle nous aime parce qu’elle nous a donné la vie au prix des plus grandes souffrances.

Elle nous aime ensuite parce que Jésus nous aime. Jésus disait : « Comme le Père vous a aimés, moi aussi je vous ai aimés » (Jn 15, 9). La sainte Vierge peut dire à son tour : « Comme Jésus vous a aimés, moi aussi je vous ai aimés. »

Enfin, elle nous aime parce que nous ressemblons à Jésus, dans la mesure où nous ressemblons à Jésus et pour que nous ressemblions davantage à Jésus.

En cela, son amour répond parfaitement à la définition de la charité donnée par saint Thomas d'Aquin : la charité aime le prochain « propter id quod est Dei in ipso (pour ce qu’il y a de Dieu en lui) » et « ut in Deo sit (pour qu’il soit en Dieu) [11] ». 

Décrivons deux aspects de cette charité de la sainte Vierge :

Comme Jésus, elle nous aime en pardonnant. Elle a entendu la parole de Notre-Seigneur sur la croix : « Père pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’il font » (Lc 23, 24). Son union avec les sentiments de Jésus sur la croix, au point de n’offrir qu’un sacrifice à eux deux, est allée jusqu’à ce pardon généreux. Elle a pardonné à Pierre son reniement, elle n’en a pas voulu à Jean d’avoir fui avec les autres Apôtres, elle aurait pardonné à Judas si, au lieu de se pendre, il s’était tourné vers la Mère de miséricorde, elle a accepté dans son entourage intime Madeleine, la pécheresse convertie. Et, pour ce qui nous concerne, avec quelle patience inépuisable ne nous pardonne-t-elle pas tous les jours soixante-dix fois sept fois ! (Mt 18, 22).

A son image, notre charité doit être bonne, patiente : tâchons de ne pas nous irriter, ne pas tenir compte du mal, excuser tout, supporter tout (1 Co 13, 4-7). La charité doit avoir des épaules pour supporter, c’est le devoir du support mutuel, qui nous est difficile du fait que nous voyons les défauts des autres, alors que nous ne voyons pas les nôtres. Tous les défauts du prochain sans exception tombent sous cette loi du support mutuel.

Un autre aspect de la charité de Notre-Dame : c’est une charité donnante, une charité qui se sacrifie. De même que la charité doit avoir des épaules pour supporter, elle doit avoir des bras pour donner.

L’amour humain est souvent plus préoccupé de recevoir que de donner, c’est un égoïsme camouflé. Mais la sainte Vierge, elle, donne : elle a donné son temps, son travail, sa prière, ses mérites, ses larmes, ses souffrances, et surtout elle nous a donné Jésus, qui est plus que sa propre vie, et en lui elle a donné toute chose. Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, la sainte Vierge a fait de même. Comme l’Église le chante, « elle n’a pas épargné son âme » (d’après Jdt 4, 5). Comme Abraham, elle a sacrifié son fils pour s’assurer une descendance innombrable.

S’il ne nous sera sans doute pas demandé de faire un sacrifice aussi héroïque, imitons du moins la charité de la sainte Vierge lors de sa visite à sa cousine Élisabeth. Elle apprend que sa cousine aura besoin de ses services, de plus, sous l’influence de Jésus présent en elle, elle pressent qu’elle aura une tâche plus élevée à accomplir : aussitôt, elle n’hésite pas, elle ne tient pas compte de ses préférences personnelles, elle ne recule pas devant les difficultés et les fatigues du voyage, « abiit in montana cum festinatione – elle s'en alla en hâte vers la montagne » (Lc 1, 39), elle se presse pour réaliser sa mission de charité, ciboire vivant qui porte Jésus vers les âmes qui aspirent à lui, et pour accomplir son apostolat de la vérité, en faisant connaître Jésus.

 

Imiter Marie dans ses rapports avec le démon

Enfin, il y a un troisième domaine dans lequel nous devons imiter Notre-Dame, c’est dans ses rapports avec le démon. La dévotion à la sainte Vierge n’est pas une dévotion doucereuse, fade, sans énergie. Marie est tout amour pour Dieu et pour les hommes, mais, dans la même proportion, on peut dire qu’elle est une « haine incarnée », une « inimitié subsistante » contre le péché et contre Satan, l’ennemi de Dieu, l’ennemi de son Fils et de ses autres enfants. Elle est figurée dans l’ancien Testament par des femmes fortes : Deborah, qui décide Barac à la guerre contre les Chananéens, Jahel, qui perce les tempes du chef adverse, Sisara, et surtout Judith qui tranche la tête d’Holopherne, chef des Assyriens.

D’ailleurs, la première fois que Dieu annonça la Vierge, ce fut pour la montrer comme l’adversaire par excellence de Satan, celle qui prendra contre lui une revanche éclatante : « Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, et ta race et la sienne ; elle-même t'écrasera la tête, et tu mettras des embûches à son talon » (Gn 3, 15).

Cette première parole de Dieu sur Notre-Dame est à mettre en parallèle avec la dernière prophétie, celle de l’Apocalypse, qui la montre comme un grand signe apparaissant dans le ciel et s’opposant à l’autre grand signe, celui du dragon (Ap 12, 1 et 3).

L’humanité est divisée en deux camps, la race du démon et la race de la femme. Sans doute, l’adversaire de Satan, c’est d’abord Notre-Seigneur, mais celui-ci, en quelque sorte, se cache derrière sa mère pour le vaincre afin de l’humilier davantage : le premier des anges aura la tête écrasée par la servante du Seigneur.

Nous devons imiter la sainte Vierge dans cette lutte, ne pas pactiser avec l’enfer. Nous avons promis à notre baptême de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Les pompes de Satan, c’est le monde, qui est, comme le dit saint Louis-Marie Grignion de Montfort, « Satan travesti [12] », Satan avec un faux nez, Satan qui cherche à se faire séduisant par tous les artifices de la publicité. Les œuvres de Satan, c’est le péché, et spécialement le mensonge, Satan étant le menteur par excellence.

 

En elle 

Quel bonheur de pouvoir entrer et demeurer en Marie, où le Très-Haut a mis le trône de sa gloire suprême ! Mais qu'il est difficile à des pécheurs comme nous le sommes d'avoir la permission et la capacité et la lumière pour entrer dans un lieu si haut et si saint, qui est gardé non par un chérubin, comme l'ancien paradis terrestre, mais par le Saint-Esprit même qui s'en est rendu le maître absolu [TVD 262-263].

 

Le mystère de la présence de Marie en nous

La vie d’amour avec la sainte Vierge crée une grande intimité avec elle, au point qu’elle vit en nous et nous en elle. C’est là un mystère que nous pouvons vivre, dont nous pouvons avoir une certaine expérience, même s’il est difficile d’en rendre compte pour le comprendre parfaitement.

Certes la sainte Vierge est au ciel, et seulement dans un endroit à la fois. Il n’est pas question non plus pour la sainte Vierge d’une présence semblable à la présence eucharistique, par laquelle Notre-Seigneur est présent par sa substance. La présence de la sainte Vierge dans notre âme n’est pas non plus de même nature que la présence de la Sainte Trinité, qui est une extension de la présence d’immensité de Dieu : Dieu, étant le Créateur, est présent en toute créature, en tout être, et, quand nous sommes en état de grâce, il dévoile un autre aspect de lui-même, il se montre comme ami et pas seulement comme Créateur.

La présence de la sainte Vierge en notre âme et celle de notre âme dans le Cœur Immaculé de Marie peut s’expliquer de trois manières : par la connaissance, par l’amour, par l’action.

Par la connaissance, explique saint Thomas d'Aquin [13], car, quand nous aimons quelqu’un, nous cherchons à le connaître intimement, à pénétrer en quelque sorte en lui pour le connaître parfaitement. Par ailleurs, celui que nous aimons est continuellement présent dans notre pensée, de même qu’une mère qui aime ses enfants ne passe pas une heure sans penser à eux. Ainsi, sommes-nous présents continuellement dans le Cœur Immaculé de Marie qui ne nous quitte pas des yeux du cœur, et elle est continuellement au fond de notre âme qui n’a pas de secret pour elle.

L’amour crée une union encore plus intime que la connaissance. L’amour a des épaules pour supporter, des bras pour donner, une poitrine pour unir.

Quand nous aimons quelqu’un, nous disons que nous le portons dans notre cœur qui est comme blessé par l’amour. Notre ami est en nous, car nous sommes prêts à agir pour lui comme s’il s’agissait de nous-même.

Par ailleurs, nous sommes en notre ami, car tout ce qui le concerne nous concerne, nous souffrons ce qu’il souffre, nous nous réjouissons de ce qui le réjouit.

En un mot, mon ami est un autre moi-même, un alter ego, j’ai avec lui les mêmes sentiments, idem velle idem nolle [14], comme disaient les Anciens.

Cela se réalise tout particulièrement dans l’amour de la sainte Vierge pour nous et dans celui que nous éprouvons pour elle.

Mon cher petit, écoute ce que je vais te dire et laisse-le pénétrer dans ton cœur : ne laisse jamais quoi que ce soit te décourager, te déprimer. Que rien n'altère ton cœur ni ton comportement ; ne redoute non plus ni la maladie, ni les contrariétés, ni l’inquiétude, ni la douleur. Ne suis-je pas ici, moi, ta Mère ? N’es-tu pas sous mon ombre et ma protection ? Ne suis-je pas ta fontaine de vie ? N’es-tu pas dans les plis de mon manteau, au creux de mes bras ? Que te faut-il de plus ? (Notre-Dame de Guadalupe, 12 décembre 1531).

Nous sommes portés dans son giron, dans son Cœur Immaculé, car elle nous aime intimement ; elle habite en nous, puisque tout ce qui nous concerne la touche profondément.

Enfin, il y a une troisième raison à cette présence intime de la sainte Vierge en notre âme, c’est son action en nous par la grâce. On peut dire que nous sommes présents partout où nous agissons : or, la sainte Vierge agit sans cesse dans notre âme. Si Jésus est la tête du Corps Mystique, Marie en est le cou ; si Jésus est le cep de la vigne, Marie est le nœud qui relie le sarment au cep. Nous pouvons mettre dans la bouche de Notre-Dame la plupart des paroles du Christ dans cette similitude de la vigne et des sarments, notamment celle-ci : « Demeurez en moi et moi en vous » (Jn 15, 4).

Demeurez en moi par une pensée fréquente, un souvenir constant, un regard continuel d'âme attaché sur moi. Demeurez en moi par une charité croissante, qui est la force, la puissance mystérieuse qui vous porte vers moi et moi vers vous. Demeurez en moi par la grâce sanctifiante, le lien vivant qui vous unit à moi. Demeurez en moi, en vous soumettant toujours plus entièrement, plus docilement à mon influence de grâce.

 

Comment vivre cette présence

Pour parvenir à cette union, on peut se servir de moyens extérieurs. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort n’a pas dédaigné de s’en servir. Encore collégien, il se tailla dans un morceau de bois une image de la sainte Vierge, image qui l’accompagna toute sa vie. Le saint Curé d’Ars aussi avait sa statue de la sainte Vierge, statue que sa mère lui avait donnée tout petit, devant laquelle il fit ses première oraisons, et qui l’accompagna ensuite dans ses travaux aux champs.

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort donne ce conseil :

Il faut faire toute chose en Marie, c'est-à-dire qu'il faut s'accoutumer peu à peu à se recueillir au-dedans de soi-même pour y former une petite idée ou image spirituelle de la très Sainte Vierge. Elle sera à l'âme l'oratoire pour y faire toutes ses prières à Dieu, sans crainte d'être rebutée ; la Tour de David pour s'y mettre en sûreté contre tous ses ennemis ; la lampe allumée pour éclairer tout l'intérieur et pour brûler de l'amour divin ; le reposoir sacré pour voir Dieu avec elle ; et enfin son unique tout auprès de Dieu, son recours universel. Si elle prie, ce sera en Marie ; si elle reçoit Jésus par la sainte communion, elle le mettra en Marie pour s'y complaire ; si elle agit, ce sera en Marie ; et partout et en tout, elle produira des actes de renoncement à elle-même... [SM 47]. Les misérables enfants d'Adam et d'Eve, chassés du paradis terrestre, ne peuvent entrer en celui-ci que par une grâce particulière du Saint-Esprit, qu'ils doivent mériter. Après que, par sa fidélité, on a obtenu cette insigne grâce, il faut demeurer dans le bel intérieur de Marie avec complaisance, s'y reposer en paix, s'y appuyer avec confiance, s'y cacher avec assurance et s'y perdre sans réserve. [TVD 263-264]. Prends bien garde encore de te tourmenter si tu ne jouis pas sitôt de la douce présence de la Sainte Vierge en ton intérieur. Cette grâce n'est pas donnée à tous ; et quand Dieu en favorise une âme par grande miséricorde, il lui est bien aisé de la perdre si elle n'est pas fidèle à se recueillir souvent ; alors, si ce malheur t'arrivait, reviens doucement et fais amende honorable à ta Souveraine [SM 52].

 

Pour elle

Enfin, il faut faire toutes ses actions pour Marie […] ; non pas qu'on la prenne pour la dernière fin de ses services, qui est Jésus-Christ seul, mais pour sa fin prochaine et son milieu mystérieux, et son moyen aisé pour aller à lui [TVD 265].

Il faut faire toutes ses actions pour Marie, c'est-à-dire […] qu’il faut que [l’âme] ne travaille plus que pour elle, que pour son profit, que pour sa gloire, comme fin prochaine, et pour la gloire de Dieu, comme fin dernière [SM 49].

Mais, objectera-t-on, on doit travailler pour la gloire de Dieu, et non pour une créature, fut-elle aussi noble que la sainte Vierge.

Nous pouvons répondre :

Le moyen le meilleur, le plus parfait, l'unique en un sens, de procurer la plus grande gloire de Dieu est précisément de vivre et d'agir pour Notre-Dame, à ses intentions et pour son profit. Car la très sainte Vierge sait toujours comment cette plus haute gloire de Dieu peut être réalisée et atteinte. Nous formulons dans nos prières des intentions spéciales. Nous les faisons pour obtenir telle guérison, telle conversion, telle grâce. Même quand nous savons nous dégager du cercle de nos intérêts personnels et de ceux de notre entourage, quand nous formulons des intentions « apostoliques », donc bonnes sans aucun doute, nous ne sommes jamais sûrs que ces intentions sont les meilleures, les plus pressantes, les plus efficaces pour promouvoir le règne et la gloire de Dieu. Notre-Dame, au contraire, connaît tout ce qui se passe dans le royaume de Dieu. Elle sait où nos prières et nos sacrifices seront les plus utiles, où une dizaine de chapelet, un simple Ave Maria, la moindre bonne action produira les fruits les plus riches pour le salut et la sanctification des âmes, donc pour le règne et la gloire de Dieu. Si nous lui laissons toute liberté quant à la disposition de nos biens spirituels, si nous prions, travaillons, souffrons et vivons fidèlement à ses intentions, nous pourrons nous tenir paisiblement assurés qu'elle saura tirer de notre pauvre vie absolument tout ce qu'elle peut produire pour la gloire de Dieu, la plus grande gloire de Dieu, fin dernière de la création et de toutes les œuvres divines [15].

Quelques raisons de tout faire pour Marie

1° Nous l’aimons. L’amour rêve de tout faire pour la personne aimée. C’est une joie pour Notre-Dame que chacune de nos actions lui soit offerte.

2° Elle a droit à ce que nous travaillions pour elle. C’est un principe de philosophie que la cause efficiente doit bénéficier de son action : le principe devient la cause finale de son effet. Ainsi, l’ouvrier a droit au fruit de son travail, le père à ce que son fils le respecte.

Or la sainte Vierge est cause de tout ce que nous faisons sous l’influence de la grâce, il est donc juste que nos actions lui soient destinées.

« Tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » dit saint Paul (1 Co 3, 13). On peut gloser : « Tout est à vous, mais vous êtes à Notre-Dame et Notre-Dame est au Christ, et le Christ est à Dieu. »

3° Pour ceux qui sont consacrés à la sainte Vierge, il y a dans leur consécration, surtout si c’est celle du saint esclavage, un devoir supplémentaire de travailler pour elle. L’esclave travaille pour son maître, c’est encore plus vrai dans le saint esclavage où nous donnons plus à la sainte Vierge que dans l’esclavage ordinaire.

 

Quelques conseils pratiques

Il y a deux manières de travailler pour Marie : on peut chercher à orienter sa vie personnelle vers Notre-Dame, ou l’on peut travailler au règne de Notre-Dame.

1° Individuellement, nous pouvons chercher à orienter notre vie vers Notre-Dame, ce qui implique de chercher à renoncer à l’amour-propre qui se glisse insensiblement dans presque toutes nos actions.

[L’âme doit] donc, en tout ce qu'elle fait, renoncer à son amour-propre, qui se prend presque toujours pour fin d'une manière presque imperceptible, et répéter souvent du fond du cœur : « O ma chère Maîtresse, c'est pour vous que je vais ici ou là, que je fais ceci ou cela, que je souffre cette peine ou cette injure ! » [SM 49]. Si nous n'y prenons garde et ne réagissons constamment, nous nous prenons presque toujours nous-mêmes, d'une façon très déplacée, comme fin de nos actes. Beaucoup de gens ne s'en rendent malheureusement pas compte. Bien des « personnes pieuses » aussi se feront souvent, hélas, illusion à ce sujet. Mais un examen de conscience sérieux et habituel, surtout quant au dernier mobile secret de nos actes, nous amènera à la triste constatation que c'est la sensualité, l'amour de nos aises, la vanité, l'orgueil, le souci de plaire, etc., qui nous fait trop souvent agir et vient, comme un ver caché, ronger nos meilleures actions et les gâter entièrement ou à peu près [16].

2° On peut encore travailler au règne de Notre-Dame : ut adveniat regnum Christi, adveniat regnum Mariæ (que le règne de Marie arrive pour qu’arrive le règne du Christ) [17]. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort a affirmé avec force que le règne du Christ viendrait, et ne viendrait que par le règne de Notre-Dame. Outre l’esprit de prophétie qu’il possédait, il s’appuyait sur des raisons fortes, notamment sur l’idée que, après l’humanité de Jésus, la sainte Vierge étant le chef-d’œuvre de la puissance, de la sagesse et de l’amour de Dieu, il convient que ce chef-d’œuvre soit connu, que l’on rende à Dieu gloire et action de grâces pour cela, non seulement au ciel, mais ici-bas.

Pour cela, il faudrait que la vraie dévotion à la sainte Vierge, et surtout l’esprit de la vraie dévotion, fussent largement répandus. Or il faut bien constater que nous en sommes loin. Combien de catholiques se font une idée exacte de la corédemption, de la maternité spirituelle et de la médiation universelle de toutes les grâces ? Et surtout, combien vivent concrètement dans leur vie ces dogmes en cherchant à tout faire par, avec, en et pour Marie ?

Ah ! quand viendra cet heureux temps […] où la divine Marie sera établie maîtresse et souveraine dans les cœurs, pour les soumettre pleinement à l'empire de son grand et unique Jésus ? Quand est-ce que les âmes respireront autant Marie que les corps respirent l'air ? Pour lors, des choses merveilleuses arriveront dans ces bas lieux, où le Saint-Esprit, trouvant sa chère Épouse comme reproduite dans les âmes, y surviendra abondamment et les remplira de ses dons, et particulièrement du don de sa sagesse, pour opérer des merveilles de grâces. Quand viendra ce temps heureux et ce siècle de Marie, où plusieurs âmes choisies et obtenues du Très-Haut par Marie, se perdant elles-mêmes dans l'abîme de son intérieur, deviendront des copies vivantes de Marie, pour aimer et glorifier Jésus-Christ ? Ce temps ne viendra que quand on connaîtra et pratiquera la dévotion que j'enseigne [TVD 217].

Que la sainte Vierge nous donne l’esprit de la vraie dévotion à son égard, afin que nous établissions son règne dans notre cœur et autour de nous : Ut adveniat regnum Christi, adveniat regnum Mariae.




[1]  — SM est une abréviation pour l’ouvrage de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Le Secret de Marie. On trouve le texte dans Le Livre d’Or – Manuel complet de la parfaite dévotion à la très sainte Vierge Marie, réédité récemment par Les Imprimeries Malinoises, Malines, 2008 (www.medru.be). Malheureusement cette édition ne donne pas les numéros qui sont donnés dans toutes les anciennes éditions.

[2]  — TVD est une abréviation pour l’ouvrage de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Le Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge. On trouve le texte dans Le Livre d’Or (mais sans les numéros, voir note précédente).

[3]  — Distingués selon les trois étapes de la vie spirituelle, Dieu, par le Christ, nous sanctifie dans la voie purgative, nous vivifie dans la voie illuminative, nous bénit dans la voie unitive.

[4]  — [La parfaite dévotion] consiste à se donner tout entier, en qualité d'esclave, à Marie et à Jésus par elle; ensuite, à faire toute chose avec Marie, en Marie, par Marie et pour Marie (SM 28).

[5]  — Si l’on remarque que la première formule « par Marie » contient en fait deux formes de causalité : la causalité efficiente et la causalité morale (par manière de « motif »), nous retrouvons les cinq formes de causalité utilisées par saint Thomas d'Aquin dans ses cinq voies qui démontrent l’existence de Dieu.

[6]  — Ceux qui sont familiers avec l’œuvre de saint Louis-Marie Grignion de Montfort ont pu remarquer une différence dans la façon dont ce saint présente ces quatre formules dans le TVD et dans le SM. Nous suivons ici les explications du TVD, lequel représente un stade plus mûr de la pensée du saint, même si nous nous inspirons aussi du SM.

[7]  —  J. M. Hupperts S.M.M., Série Immaculata, t. 2 : « Par Elle », Louvain, 1954, p. 129. Voir aussi TVD 259 : « Il faut, de temps en temps, pendant son action et après l'action, renouveler le même acte d'offrande et d'union [en disant, par exemple : Je renonce à moi, je me donne à vous, ma chère Mère] ; plus on le fera, et plus tôt on se sanctifiera, et plus tôt on arrivera à l'union à Jésus-Christ, qui suit toujours nécessairement l'union à Marie, puisque l'esprit de Marie est l'esprit de Jésus. »

[8]  — Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, « Pourquoi je t'aime, ô Marie ! ».

[9]  — Voir aussi l’éloge de Notre-Seigneur cité plus haut : « Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » (Lc 11, 28).

[10] — D’autres vertus de la sainte Vierge dans ses rapports avec Dieu pourraient être évoquées, par exemple : elle est à la fois Marthe et Marie (et c’est la raison pour laquelle autrefois l’Évangile de Marthe et Marie était choisi pour la fête de l’Assomption). Comme Marie-Madeleine, elle regardait et écoutait Jésus (« Heureuse surtout celle qui écoute et conserve la parole de Dieu »), et au ciel actuellement, plus encore que sur terre, elle contemple et écoute Dieu, mais elle est aussi Marthe, car elle est mère au service de ses enfants, les « reliqui de semine eius » dont il est question dans l’Apocalypse (12, 17) et qui combattent sur la terre. — Elle est Sponsa Verbi, modèle tout particulier des religieux et religieuses, mais aussi de toute âme intérieure.

[11] — II-II, q. 25, a. 1. Il dit encore : Ratio autem diligendi proximum Deus est : hoc enim debemus in proximo diligere, ut in Deo sit (ad 1m).

[12] — Cantique 29 (« Les Malheurs du Monde »), § 8 : « Le monde est Satan travesti Afin de se rendre agréable, C'est son armée et son parti Pour être un prince formidable, Pour enrôler tout l'univers A le suivre dans les enfers. »

[13] — Voir I-II, q. 28, a. 2.

[14] — Salluste, Bellum Catilinæ, XX, 4 : « Nam idem velle atque idem nolle, ea demum firma amicitia est ».

[15] — J. M. Hupperts S.M.M., Série Immaculata, t. 5 : « Pour Elle », Louvain, 1957, p. 9-10.

[16] — J. M. Hupperts S.M.M., Série Immaculata, t. 5 : « Pour Elle », p. 17 et 19.

[17] — Ce point de vue est plus celui du TVD, car le SM vise davantage la sanctification personnelle. (voir TVD 265.)

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 76

p. 78-94

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