L’esprit de la dévotion à la sainte Vierge
par le frère Pierre-Marie O.P.
Introduction
En parlant de la dévotion à la sainte Vierge, nous envisageons principalement la vraie dévotion telle que l’enseigne saint Louis-Marie Grignion de Montfort, c’est-à-dire le saint esclavage de Jésus en Marie. Toutefois, ce que nous disons ici s’applique analogiquement à toute dévotion à la sainte Vierge.
Saint Louis-Marie nous avertit qu’il n’est pas suffisant d’avoir de la dévotion à la sainte Vierge, il faut avoir l’esprit de cette dévotion :
Ce n'est pas assez de s'être donné une fois à Marie, en qualité d'esclave […], il n'y a pas beaucoup de difficulté à dire quelques prières vocales tous les jours [à la sainte Vierge], la grande difficulté est d'entrer dans l'esprit de cette dévotion qui est de rendre une âme intérieurement dépendante et esclave de la très Sainte Vierge et de Jésus par elle. J'ai trouvé beaucoup de personnes, qui, avec une ardeur admirable, se sont mises sous leur saint esclavage, à l'extérieur ; mais j'en ai bien rarement trouvé qui en aient pris l'esprit et encore moins qui y aient persévéré [SM 44 [1]].
En quoi consiste cet esprit de la vraie dévotion ?
C'est, en quatre mots, de faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie, afin de les faire plus parfaitement par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour Jésus [TVD 257 [2]].
La doxologie du canon
Appliquée à Notre-Seigneur
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort s’est inspiré de la doxologie du canon de la messe :
Par lui [le Christ], vous créez, sanctifiez, vivifiez, bénissez et accordez tous ces biens : que par lui, avec lui, en lui, vous revienne, à vous, Dieu, Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire.
S’il nous est permis de gloser ce texte si riche, nous dirons : « Par le Christ, Dieu crée, sanctifie, vivifie, bénit et accorde tous les biens : tous les biens de l’ordre de la nature sont créés par le Verbe, les biens de l’ordre de la grâce nous sont accordés aussi par lui. »
Puisque tous ces biens nous viennent de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous devons rendre à Dieu tout honneur, en agissant Per ipsum, cum ipso, in ipso. Le prêtre, en prononçant ces paroles, fait trois signes de croix, tenant l’hostie sur le calice ; dans le rite dominicain, à chacun de ces signes de croix, il descend un peu plus l’hostie à l’intérieur du calice, ce qui signifie que nous agissons toujours plus unis à Notre-Seigneur selon les trois étapes de la vie spirituelle [3].
Nous agissons par lui quand nous nous mettons sous son influence en tant que cause efficiente, soit dans un sens large de cause morale, quand nous obéissons à ses commandements ou à ses conseils, soit dans un sens plus strict, lorsque nous sommes mus par la grâce ou par les événements de la Providence. Cela a lieu dès le commencement de la vie chrétienne, dès la voie purgative des commençants.
Nous agissons avec lui quand nous le prenons pour notre cause exemplaire (cause formelle extrinsèque), pour notre idéal, notre modèle, que nous cherchons à imiter. Cela a lieu surtout dans la voie illuminative des progressants, qui vont de vertu en vertu (Ps 83, 8) et de clarté en clarté (2 Co 3, 18).
Nous agissons en lui quand nous lui sommes étroitement unis par la charité : « Deus caritas est, et qui manet in caritate, in Deo manet et Deus in eo – Dieu est charité, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui » (1 Jn 4, 8). Cela a lieu surtout dans la voie unitive des parfaits, lorsque nous sommes parfaitement unis à Jésus, ce dont la sainte communion nous donne un avant-goût : « Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem in me manet et ego in illo – Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui » (Jn 6, 57).
Quand nous agissons ainsi par Jésus, avec Jésus, en Jésus, nous rendons toute gloire à Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, donc aussi à Jésus en tant que Dieu, uni à son Père par le Saint-Esprit : toutes nos actions sont pour Jésus, pour sa gloire et son honneur.
Appliquée à la sainte Vierge
Cette doxologie du canon de la messe peut s’entendre, de façon analogique, de la sainte Vierge Marie.
En effet, la sainte Vierge est intimement associée à Notre-Seigneur Jésus-Christ, elle est la nouvelle Eve du nouvel Adam. Dieu avait dit en créant Eve : « Non est bonum homini esse solum, faciamus ei adjutorium simile sibi – il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui une aide semblable à lui » (Gn 2, 18).
Notre-Dame est semblable à Notre-Seigneur dans son être, et par conséquent dans son action.
Dans son être, elle est, comme Jésus, immaculée dans sa conception, pleine de grâce, et possédant à un degré éminent toutes les vertus et les dons du Saint-Esprit.
Dans son action, elle est unie habituellement à Jésus par les liens les plus intimes. Elle est sa mère selon la chair pour être son épouse selon l’esprit, Sponsa Verbi. Elle collabore avec lui : dans la rédemption, elle est co-rédemptrice ; dans la sanctification des âmes, elle est médiatrice de toutes les grâces et donc mère des âmes ; dans la lutte contre l’ennemi, elle est l’adversaire de Satan ; enfin, dans le gouvernement de l’univers, elle est reine universelle.
Nous pouvons donc appliquer la doxologie du canon à Marie et dire en toute vérité :
Par elle (Notre-Dame), vous nous sanctifiez, vous nous vivifiez, vous nous bénissez et c’est par elle que vous nous accordez tous ces biens ; que, par elle, avec elle, en elle, vous revienne, à vous Dieu, et à votre Mère Immaculée qui vous est unie dans le Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire.
Ce que nous appelons ici l’esprit de la vraie dévotion
