L’intelligence de la main
Un don de Dieu pour une civilisation chrétienne
par Hugues Bousquet
« Adressons-nous à un vrai maître, pour qu’il perfectionne le toucher au point d’en faire un tact : l’intelligence remontera des mains à la tête [1]… »
Introduction
L'abbé Meinvielle avance un néologisme intéressant pour qualifier l’état des sociétés modernes. Il parle de carnalisation pour exprimer le lent glissement d’une civilisation chrétienne vers une civilisation matérialiste à prédominance économique, pour désigner le phénomène parallèle de la destruction de l’ordre social chrétien et du développement simultané d’un ordre charnel.
Pourquoi donc ces quelques considérations qui semblent fort éloignées de notre sujet ? Simplement parce qu’on s’aperçoit que, depuis le 16e siècle, siècle de fort mouvement de carnalisation - carnalisation religieuse avec le protestantisme, naturalisme politique avec l’étatisme et la sécularisation croissants, naturalisme dans les arts - se réalise aussi une carnalisation de l’économie. C’est, tout doucement, le libéralisme économique qui positionne ses premiers jalons. S’opère alors un lent mais sûr mouvement de neutralisation des corporations et des métiers chrétiens, au profit d’organisations économiques reposant sur les dogmes de la carnalisation -libre concurrence, liberté des marchés…- et leurs outils comme le prêt à intérêt, l’industrialisation, la publicité… Bien entendu, au 16e siècle, ces changements sont indolores, ce processus parallèle est insensible. Mais au cours du temps, il se fait de plus en plus réel, pour s’affirmer définitivement avec la Révolution française et prendre un essor qu’on ne semble pas pouvoir contrarier. Pour revenir à ce siècle de la Renaissance, E. Coornært [2], historien des corporations du royaume de France, note que l’intellectualisme humaniste du temps toisait avec mépris ces métiers qui ont constitué le socle économique de la société chrétienne médiévale. C’est à peu près à la même époque qu’on a rendu les fonctions politiques inaccessibles aux hommes de métier, quand le siècle de saint Louis fondait l’organisation politique communale sur l’organisation corporative. Aujourd’hui, terme du mouvement imprimé jadis, il n’existe plus de corporations et les métiers de l’artisanat et de l’agriculture sont moribonds. Cette évolution correspond bien au mouvement de carnalisation politique et économique de la société, leur disparition en est un effet inéluctable. Aussi, il est bien légitime de s’interroger sur les bienfaits qu’apporterait à notre société un retour en grâce de ces métiers, avec, en amont, la fondation d’écoles techniques catholiques.
En fait, l’idée même de civilisation est sous-jacente, car l’existence d’une vraie civilisation chrétienne repose en partie sur la vitalité de ces métiers. Il n’y a pas d’ordre social chrétien sans eux : c’est ce que nous verrons dans la deuxième partie de l’exposé. Avant cela, nous parlerons de cette « intelligence de la main » qu’il faut bien reconnaître comme un don de Dieu et estimer à sa juste mesure.
I – L’intelligence de la main, un don de Dieu ?
1. Le choix d’un métier
Le métier est un office économique d’utilité sociale qui a pour but d’apporter à la société un produit ou un service utile et, en retour, de recevoir un revenu permettant l’indépendance matérielle de la famille de celui qui l’exerce [3]. Pour faire le choix d’un bon métier, on peut s’interroger sur les quatre causes : la cause efficiente (se connaître), la cause formelle (ai-je le savoir-faire ?), la cause matérielle (les moyens utilisés dans tel métier sont-ils licites, par exemple ?), ou la cause finale. Je ne veux pas m’attarder sur ces points, à l’exception de la cause finale qui est l’élémént principal. C’est elle qui permet de caractériser un métier (est-il bon ou mauvais ?), donc d’exclure les mauvais. La double fin du métier est son utilité sociale et le revenu qui permet de faire vivre la famille. En réalité, ces deux fins sont liées. C’est même un lien de subordination. On ne peut prétendre à un revenu légitime que si l’activité qu’on exerce est réellement utile à la société. C’est généralement ainsi que les choses doivent fonctionner dans le rapport de l’individu à la société. Il est subordonné au bien commun car la dignité opérative de l’homme : exercer un métier, est inférieure à la dignité opérative de la société qui est de gouverner et faire des lois pour le bien commun ; telle est la raison pour laquelle l’individu doit chercher le bien commun qui se caractérise par l’utilité du métier. En retour seulement, il peut recevoir un revenu équitable. La principale question à se poser est donc : Le métier que j’envisage d’apprendre et de pratiquer est-il utile ? Vraiment utile ? Ici, il ne s’agit pas de servir une société carnalisée. Celui qui considère que telle activité est utile seulement parce qu’aujourd’hui on croit en avoir besoin, ne fait souvent que carnaliser un peu plus. Ainsi, celui qui pense se rendre utile en faisant de la finance ou du commerce international, ou tout simplement en travaillant dans les grandes sociétés libérales, sous prétexte qu’on en a besoin aujourd’hui, se met au service de nos ennemis. Le critère d’utilité est un critère objectif. Il s’agit d’utilité pour une société juste. Elle implique donc la justice. Dieu, tout en faisant l’homme social, a réparti les dons différemment. Il y a donc forcément une manière juste de les employer : c’est en se rendant utile à la société.
Peut-on d’ailleurs ignorer, écrit Pie VI, que l’homme n’a pas été créé pour lui seul, mais pour être utile à ses semblables [4] ?
On n’y songe pas assez en croyant que notre métier n’a pour seule fin que le revenu qu’il procure. Celui-ci, on le voit bien, est moralement suspendu à l’utilité réelle et objective de l’activité professionnelle. « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice (utilité du métier), et le reste vous sera donné par surcroît (revenu légitime) »…
Les métiers qui nous intéressent ici sont conformes à la note d’utilité sociale. Le seul bon sens suffit à l’affirmer. Les connaissances historiques – on l’a vu notamment au 13e siècle [5] – nous précisent même qu’ils constituaient le terreau économique de la civilisation chrétienne. Donc pourquoi ne pas faire leur choix ?
2. De la distinction entre métiers dits « manuels » et métiers dits « intellectuels »
Ce sont les sentiments mondains de notre société carnalisée qui font trop souvent obstacle à ce choix. Trop souvent, l’artisanat et l’agriculture sont frappés d’une sorte d’anathème « intellectuel » qui les relègue au rang de professions réservées aux idiots, de chasse gardée des nuls à l’école. Je crois qu’on peut avoir intérêt à considérer quelques instants la distinction moderne entre métiers dits « manuels » et métiers dits « intellectuels » qui est, à mon sens, une erreur de qualification reposant sur une méprise concernant la valeur de l’artisanat et de l’agriculture. Il y a, comme nous l’avons dit, chez nos ennemis, un dédain évident, cultivé depuis la Renaissance et qui pénètre aujourd’hui quasiment tous les esprits, même les meilleurs. Chez les meilleurs, les catholiques, il ne s’agit que d’un mépris pratique : on n’y envoie pas ses enfants. Chez nos ennemis, ce regard est théorisé. Il est fondé sur l’exaltation de la déesse Raison et le mépris des choses pratiques, considérant que l’intelligence ne se manifeste que dans la manipulation verbale des concepts, des idées. Ainsi, depuis des siècles, on a coutume de confondre pensée et langage, de prendre le langage pour la pensée quand il n’en est qu’un mode d’exposition, car, même si c’est le meilleur à certains égards, il n’est que cela. Henri Charlier s’est penché sur cette question avec une certaine acuité. Selon lui, chaque art ou chaque métier est une méthode d’exposition de la pensée. Il montre, par exemple, que pour décrire une personne, les arts plastiques sont plus appropriés que le langage dont la supériorité n’est pas universelle [6]. Chaque art ou chaque métier exprime donc une pensée et possède sa propre méthode de recherche nourrissant la pensée. C’est pourquoi la confusion pensée-langage, quasiment inévitable dans la pratique, est trop exclusive pour être juste. Elle est trop exclusive et trop univoque et Charlier le dit bien :
Les philosophes et les professeurs, qui se croient spécialistes de l’universel, seront probablement les derniers à se mettre dans la tête qu’apprendre sérieusement un métier, c’est former son esprit à distinguer les idées, abstraire et généraliser. Ces menuisiers de village des 17e et 18e siècles, qui nous ont laissé tant de meubles admirables, qu’on trouve encore là même où ils ont été faits, ne savaient pas toujours lire. Et pourtant quelle qualité de civilisation dans leurs ouvrages. Acheter un tronc d’arbre pour y trouver une armoire, mener à bonne fin ce travail, c’est sans doute ce qu’on appelle connaître son métier, c’est – dira le philosophe – de l’ordre du « faire ». Mais il y a un plan de l’armoire, il y a une logique des opérations, un ordre de généralité qui doit être saisi par l’esprit dans l’abstrait. […] Toutes les formes de la pensée comportent un art de recherche et un art d’exposition. […] La méthode de recherche et la méthode d’exposition de chaque art [ou métier] font donc corps avec la pensée : elles sont une même chose pratiquement, car nous ne pouvons exprimer notre pensée qu’au moyen d’un art. Et inversement, sous chaque art, il y a pensée. C’est pourquoi un ébéniste apprend à penser en faisant son apprentissage, et très profondément s’il est un grand ébéniste [7].
Frédéric Le Play semble lui répondre :
Considérés dans les résultats qui en émanent directement, les travaux usuels constituent un excellent moyen d’instruction ; et, au sein d’une race inspirée par la religion et ennoblie par la famille souche, ils confèrent aux simples artisans une haute valeur intellectuelle [8].
Ailleurs, le sociologue montre même l’apport intellectuel de ces professions pour la société [9]. L’aptitude à un métier qu’on appelle aujourd’hui « manuel », souvent décrétée suite à un jugement d’inaptitude intellectuelle, n’est donc pas de cet ordre. On n’envoie pas en apprentissage de la boulangerie ou de la maçonnerie un jeune garçon parce qu’il n’est pas intelligent. On l’y envoie parce qu’on a cru déceler en lui des capacités positives à apprendre et exercer par la suite ce métier.
Chaque homme, écrit Charlier, montre en lui une prééminence de certains sens, de certaines mémoires, de certaines organisations motrices qui nourrissent sa pensée et lui permettent de s’exprimer plus facilement dans l’un des systèmes dessus-dits [10].
Cela nécessite chez l’éducateur une mentalité adaptée, et surtout pas un esprit univoque, pour observer et relever chez le jeune ces capacités particulières, les encourager, favoriser ainsi le développement de sa pensée à travers l’apprentissage d’un métier, ou, dans un premier temps, à travers la réalisation d’ouvrages techniques (bricolage, potager, poulailler, clapiers, etc.). Il faut un vrai maître, selon le mot de Bergson, « pour qu’il perfectionne le toucher au point d’en faire un tact : l’intelligence remontera des mains à la tête [11]… », d’où la nécessité d’écoles techniques catholiques armées de ces vrais maîtres…
Il serait donc plus sage pour nous, catholiques, de ne plus avoir un regard mondain sur les métiers de l’agriculture ou de l’artisanat. C’est le regard des humanistes de la Renaissance, des esprits carnalisés. Il faut rétablir une distinction plus juste, qui caractérise mieux les différences entre grandes familles de métiers. On peut soit simplement se référer aux appellations du type agriculture, élevage, artisanat, petit commerce, professions de santé, etc., reconnaissant par là que Dieu a diversement réparti les dons pour répondre au caractère social de l’homme, soit, pour simplifier avec F. Le Play, parler d’arts usuels et d’arts libéraux, les premiers concernant la production et le commerce de biens matériels, les seconds concernant les biens immatériels [12]. Ce sont les arts du gouvernement, de la justice, de la médecine, de l’instruction, etc. Cette terminologie paraît plus conforme à la réalité des choses et elle n’introduit pas ce jugement méprisant, intrinsèque à la fausse opposition manuel-intellectuel.
Mais revenons un instant à notre idée d’« intelligence de la main ». C’est une formule un peu poétique dans laquelle la main rassemble tout ce qu’il y a d’organes sensitifs et qui traduit les deux choses notées par Charlier : la première, que les sens renseignent l’intelligence et, de ce fait, sont à l’origine de la connaissance.
Il faut […] reconnaître, écrit Bossuet, qu’on n’entend point sans imaginer, ni sans avoir senti. […] [L’]âme n’agit pas, c’est-à-dire, ne pense et ne connaît pas sans le corps, ni la partie intellectuelle, sans la partie sensitive [13].
Les sens et leurs organes, ce que nous appelons ici la main, sont donc une courroie de transmission indispensable pour que l’intelligence puisse exercer son acte propre, connaître et distinguer le vrai du faux. C’est pourquoi Charlier parle de méthode de recherche du métier, méthode éducatrice de la pensée. Mais Bossuet précise que, si les sens donnent lieu à la connaissance de la vérité, ce n’est pas par eux que nous la connaissons, mais par l’opération de l’entendement. Ainsi, la deuxième chose qu’il y a à dire sur « l’intelligence de la main » – ce que remarquait Charlier – c’est que la main de l’artisan traduit sa pensée, qu’elle est l’instrument de sa méthode d’exposition, qu’elle exécute sensiblement les abstractions de l’entendement, car, sauf à considérer l’exception du travail avilissant de la chaîne, le savoir-faire d’un métier – ensemble des vérités du métier – se trouve dans l’intelligence. Par conséquent, je crois qu’on peut parler « d’intelligence de la main », premièrement, en tant que « la main » est à l’origine de la méthode de recherche et de développement de la pensée, et, deuxièmement, parce qu’elle en est le moyen d’exposition. Elle est bien un don de Dieu qu’il s’agit de ne pas étouffer chez nos enfants, mais de déceler et de mettre alors en valeur.
II – L’intelligence de la main et la civilisation chrétienne
1. La société politique est un corps organique
La société n’est pas une somme d’individus, ni sur le plan structurel, ni sur le plan de la dignité. Elle est un corps organique, composé de corps naturels. Dans une société qui respecte la nature des choses, on remonte des familles (corps naturels de base) au gouvernement (corps naturel supérieur) par les corps intermédiaires économiques et politiques. Il n’y a pas de relation ordinaire d’individu à État. C’est l’idéologie libérale de la Révolution qui a créé ce type de lien, ou du moins l’illusion de ce lien, en détruisant les corps naturels qui composent la société et en inventant le suffrage universel. Le seul but est, bien entendu, d’asservir la population au nouveau régime. Sans corps intermédiaires fondés pour le bien des familles, ces dernières ne disposent plus d’aucun ressort naturel de résistance à la tyrannie révolutionnaire. Les individus sont seuls face à l’État, sorte de Moloch tyrannique. En réalité, il faut toujours le rappeler – ce que firent notamment Léon XIII et Pie XI –, il est naturel à l’homme de constituer des sociétés intermédiaires économiques et politiques pour suppléer aux incapacités des familles isolées. L’homme est un animal social et politique. Il est donc normal et naturel, entre autres, de fonder des corps de métiers. C’est même le genre d’objectif que les catholiques devraient se fixer pour œuvrer au bien commun de la société, cela en vue d’une restauration d’un ordre social chrétien, d’une civilisation chrétienne. Il est nécessaire de travailler dans ce sens, et cela commence par le choix d’un bon métier.
2. La civilisation chrétienne et les arts usuels
Nous parlons de restaurer la civilisation chrétienne. Il faut maintenant entrer dans le détail de ses rapports intimes avec les arts usuels. L’histoire de la chrétienté nous montre l’existence presque permanente des corps de métiers. Les mouvements ascendants et descendants de la civilisation chrétienne se sont accompagnés des mêmes élans pour les corps de métiers et les métiers eux-mêmes. On connaît l’apport de ces communautés aux temps glorieux : qualité du travail, moralité des rapports, « sécurité sociale » juste et légitime fondée sur le quatrième commandement, etc. D’autre part, nous l’avons vu en introduction : la carnalisation politique et économique de la société a engendré la destruction – l’anéantissement selon le texte de la Constituante – des corporations et l’abaissement des métiers. On peut donc, sans trop exagérer, prétendre que les communautés de métiers chrétiennes, donc les métiers eux-mêmes, sont des éléments constitutifs de la civilisation chrétienne. On me rétorquera certainement que c’est évident et que toute société, même dégradée, en a besoin. Pourtant, la société française, désormais carnalisée, tente de s’en passer, car la Révolution ne veut pas de corps naturels chrétiens : les petites entreprises familiales et les communautés de métier. Elle ne veut pas de ces hommes de métier qui représentent par leurs organisations naturelles un fort potentiel d’opposition à son oppression. C’est pourquoi l’économie révolutionnaire a bâti une société de salariés et de fonctionnaires où les hommes ne sont plus que des individus isolés, purs exécutants de schémas préconçus. A l’opposé, la civilisation chrétienne et son économie favorisaient l’éclosion d’une multitude de petites entreprises familiales indépendantes dans lesquelles les hommes étaient responsables, où l’usage de leur intelligence trouvait tout son sens dans les questions de métier et dans les questions sociales et politiques. L’artisanat et l’agriculture seraient-ils donc civilisateurs ?
Lorsqu’on parle de civilisation, écrit Pie XII, il faut surtout considérer que ce terme ne signifie pas seulement un ensemble de biens et d’éléments matériels et temporels, mais aussi, et très spécialement, une somme de valeurs intellectuelles, morales, juridiques, spirituelles. Il n’est pas douteux que la primauté revient à ce dernier groupe de facteurs. […] Toute civilisation plonge en dernière analyse, dans un problème d’ordre spirituel, selon la conception que les hommes se font de la vie, de leur origine et de leur destinée [14].
Frédéric Le Play, dans ses conclusions d’observations sociologiques, décrit la civilisation comme « le régime du travail stable (valeurs morales et juridiques) fécondé par la science (valeurs intellectuelles) et la vertu (valeurs morales et spirituelles) [15] », A cette description on pourrait ajouter la cause finale : le bien commun, unité de paix disposant les hommes à la contemplation de Dieu, ce à quoi Pie XII fait allusion dans la dernière phrase citée. Cette description, assez proche, dans son fond, des propos de Pie XII, a le mérite d’être concise et très intéressante sur le plan naturel. En effet, sur ce plan, la civilisation commence avec la sédentarité (« régime du travail stable »). C’est d’ailleurs un commandement de Dieu :
Croissez et multipliez-vous, dit-il ; remplissez la terre, et assujettissez-là, et dominez sur les poissons de la mer, sur les volatiles du ciel et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre. [Gn 1, 28].
On ne peut donc pas nommer civilisation ce qui n’est pas fondé sur la sédentarité. Les sédentaires asservissent le monde physique. Ils cultivent la terre, travaillent la matière. Par leurs efforts successifs, la société grandit, évolue intellectuellement, scientifiquement et moralement [16]. C’est ainsi qu’une civilisation se fonde. Nous allons maintenant préciser les premier et le troisième points – la question de l’apport intellectuel ayant déjà été esquissée dans la première partie – et montrer comment les métiers de l’artisanat et de l’agriculture s’inscrivent nécessairement dans un tel schéma civilisateur, car ils sont sédentaires et participent au développement moral de la société.
2.1. L’agriculture et l’artisanat, métiers de sédentaires
Ces métiers s’exercent forcément dans le cadre de la sédentarité puisqu’un domaine ou un atelier est requis. Ce n’est pas tout de dire cela. Il faut ajouter qu’ils forcent la sédentarité pour un motif observé par F. Le Play. Les arts usuels sont aisément transmis dans la famille souche. Celle-ci porte son nom. Elle est sédentaire de par son organisation. Nous l’avions vu il y deux ans : c’est le modèle type de la famille traditionnelle chrétienne, le modèle à retrouver. C’est une famille dans laquelle vivent plusieurs générations. On s’occupe des vieillards et des infirmes. Tous travaillent à son bien commun. Le métier ainsi que le domaine ou l’atelier sont transmis de génération en génération à un héritier désigné par la coutume. Les métiers de l’artisanat et de l’agriculture se transmettent donc facilement dans ces familles dont ils favorisent la durée, nous dit F. Le Play. Il en fournit la raison :
Les arts usuels se prêtent fort bien à la perpétuité des familles souches : car ils n’exigent que des aptitudes générales qui se rencontrent toujours chez l’un des fils ou chez l’un des gendres d’une maison féconde. […] Ainsi les professions usuelles, […] fournissent de plus en plus des familles stables aux nations modernes [17].
Par « familles stables », il faut entendre une notion plus complète que la seule sédentarité, mais celle-ci est partie intégrante. Pour nous, retenons surtout que les arts usuels favorisent la constitution de familles souches, familles sédentaires et modèle des familles chrétiennes. Ils permettent le travail familial et influencent fortement l’éducation des enfants. On peut ajouter une remarque contingente à notre temps. Les arts usuels s’exercent partout. De ce fait, ils permettent aux familles catholiques de s’implanter durablement à proximité des prieurés, chapelles, couvents et écoles fidèles à la Tradition catholique. Du fait de leur caractère sédentaire, ils sont donc civilisateurs. Notons, a contrario, que notre société moderne n’a de sédentarité que le nom. Tous ses membres mènent une vie économique de nomades, loin de chez eux, qu’il s’agisse du travail ou des achats domestiques. Nombreux sont ceux qui subissent régulièrement des mutations géographiques imposées par des mutations professionnelles. C’est ce que Le Play appelle une civilisation inférieure. Tout cela est bien contraire à une bonne vie familiale chrétienne qui suppose la régularité, le patrimoine, en somme une implantation géographique convenable.
2.2. L’agriculture et l’artisanat, facteurs de progrès moral
Il y a deux ans, nous avions parlé d’économie mortifiée pour qualifier l’économie du XIIIe siècle dans le royaume de France et, au fond, ce que doit être une économie chrétienne. A cause du péché originel, il est nécessaire de mortifier nos appétits. En matière d’économie, les communautés de métiers établissaient une discipline conforme à la loi naturelle. Cette discipline mortifiait la liberté d’entreprendre pour la conserver dans le bien. Il serait trop long de revenir aujourd’hui sur cette question. Parlons plutôt du lien profond qui existe entre une économie mortifiée et les métiers de l’agriculture et de l’artisanat. Il faut parler de qualités, peut-être de vertus intrinsèques à ces métiers. Non pas que l’artisan ou le paysan soit forcément un saint, mais que le métier, en soi, a tendance à développer telle ou telle vertu propice à l’établissement d’une économie chrétienne (donc mortifiée). C’est un raisonnement analogue à celui qui place la vocation religieuse au-dessus des autres dans la recherche de notre fin dernière, non pas que le religieux soit forcément un saint, mais parce que les vœux de religion portent plus sûrement à la perfection de la charité. J’ai donc relevé trois vertus, trois qualités profondes suscitées par ces métiers, qui me paraissent très importantes : 1. le patriotisme, source de stabilité et d’amour du bien commun ; 2. la vertu de force, source de progrès personnel et social ; 3. la disposition à la vie contemplative, cause de soumission à l’ordre divin.
D’abord (1), on comprendra aisément, d’après ce que nous avons dit de la sédentarité et de la famille souche, que ces métiers portent à un authentique patriotisme. Un authentique patriotisme, ce n’est pas un patriotisme idéaliste. Il provient d’un mode de vie incarné, vraiment catholique, qui a un fondement solide : la vie familiale chrétienne, régulière, stable dans la succession des générations où le patrimoine religieux, intellectuel, économique, foncier se transmet comme un dépôt et où il est reçu avec déférence et sentiment de devoir. Ce patriotisme appelle un réel amour de sa patrie et du bien commun. Pourquoi favorise-t-il l’éclosion d’une économie mortifiée ? parce que l’amour sincère du bien commun suscite la fondation d’une économie juste. Pour ce premier motif, l’artisanat et l’agriculture sont causes de progrès moral dans la société.
Ensuite (2), il faut dire que, bien souvent, ces métiers sont physiquement durs. Ils sont même l’occasion d’une mortification corporelle habituelle : mortification du sommeil pour les uns (pour les boulangers par exemple), mortification liée aux intempéries (les couvreurs), mortification musculaire (les maçons), etc. De ce fait, sur le seul plan naturel, ils permettent au gens de métier, par l’astreinte au travail, de développer la vertu de force. De plus, l’oisiveté, dans de tels métiers, est immédiatement sanctionnée, ce qui fait dire à Le Play que la corruption dans la société est mieux repoussée par les arts usuels que par les arts libéraux. La mortification physique associée à l’assiduité permet donc d’acquérir la vertu de force. Ajoutons que l’artisanat et l’agriculture interdisent l’enrichissement facile. L’enrichissement y est laborieux, ce qui nous ramène à l’idée d’économie mortifiée. D’ailleurs, est-il possible de rencontrer un paysan ou un artisan qui ait de l’estime pour la spéculation ? Évidemment, une fois qu’on a dit tout cela, il se peut que les volontaires ne soient pas légion. Rappelons alors que, s’il existe d’autres métiers d’ordre social chrétien comme la médecine, l’infirmerie, certains métiers du droit, l’enseignement catholique, etc., comportant leurs difficultés propres, beaucoup de voies ordinairement empruntées, même par des catholiques, sont des voies de carnalisation de la société. Le choix du métier nécessite une élection sérieuse qui ne peut pas avoir comme cause la facilité ou le refus de l’effort. C’est une question de salut pour celui qui le pratique – il ne faut pas oublier la valeur expiatoire du travail.
C’est ne pas connaître le christianisme, que de vouloir jouir du repos et de la félicité avant le travail et les souffrances, écrit Massillon [18].
C’est aussi une question de bien commun. L’effort effraie la jeunesse moderne qui est molle et mal éduquée, mais l’effort, nous dit Mgr Delassus, est la première loi de la nature pour le progrès, ce progrès personnel et ce progrès social qui font naître les civilisations [19] d’où l’on voit l’intérêt de métiers qui développent la vertu de force et l’horreur de l’argent facile. Pour cette raison, on trouve en eux une deuxième source de progrès moral dans la société.
Enfin (3), comme on le dit si souvent à propos des attraits de la vie à la campagne, il faut reconnaître que ces métiers favorisent la contemplation de vérités naturelles et surnaturelles, plaçant le paysan et l’artisan chrétiens dans l’ordre établi par Dieu, c’est-à-dire dans l’ordre d’une civilisation chrétienne et d’une économie chrétienne. La principale raison, c’est qu’ils enseignent qu’il y a une nature des choses [20] et qu’on ne peut pas la changer. L’intellectuel corrompu peut changer en théorie la nature des choses, voire même détruire la notion d’être. L’artisan, s’il tente l’expérience, n’aura pas de quoi nourrir sa famille. C’est, là encore, une vertu intrinsèque à ces métiers. Il ne s’agit pas de dire que l’artisan est toujours un contemplatif [21], mais que son métier le porte à la contemplation parce que l’appréhension quotidienne du réel n’est pas une utopie, un idéalisme, c’est ce qui permet de se rapprocher assurément de Celui qui a fait toutes choses. Le Créateur n’a pas fait les utopies, Il a créé tout ce qui est réel et précisément l’objet du travail de l’artisan et du paysan. Ce contact habituel avec la réalité, avec l’incontournable nature des choses et cette pénétration de l’esprit dans les choses conçues, fabriquées, peuvent élever l’artisan et le paysan chrétiens vers de hautes vérités, aussi hautes que la présence d’immensité, par exemple. Voyez l’artisan chrétien habitué, dans son métier, à tuer des animaux - un boucher par exemple -, celui-ci aura un jour ou l’autre des considérations spéculatives sur la vie, le principe de vie qui anime la matière, sur la différence entre l’homme et l’animal. Peut-être découvrira-t-il peu à peu la présence de Dieu en tant qu’agent, en toute chose, et les différents degrés de cette présence. Évidemment, les gens de métier ont besoin du philosophe et du théologien pour comprendre tout cela au mieux et aspirer à connaître les vérités les plus hautes. Mais au départ, leurs métiers leur ont donné les dispositions requises pour s’élever à ce niveau. Saint Thomas s’appuie sur l’autorité de saint Paul pour nous en donner les raisons :
Les œuvres divines nous mènent à la contemplation de Dieu, selon qu’il est écrit (Rm 1, 20) : « les perfections invisibles de Dieu nous sont rendues accessibles et mises sous les yeux par le moyen des créatures ». Il s’ensuit que la contemplation des œuvres de Dieu appartient aussi, en second lieu, à la vie contemplative, en tant que, par elle, l’homme se trouve acheminé à la connaissance de Dieu [22].
Et la contemplation qui est « le pénétrant et libre regard de l’esprit sur les choses [23] » est « la simple intuition de la vérité [24] », dit saint Thomas. Elle n’a de sens que celui d’extraire des vérités, de les goûter et de s’y soumettre. Ainsi, l’artisan et le paysan chrétiens sont éduqués par leur métier, forcés de se soumettre aux réalités par leur contemplation. Ils sont ainsi enrôlés, petit à petit, par l’ordre divin pour en accepter les règles, et forcément celles d’une économie mortifiée. Comment d’ailleurs expliquer autrement des réflexes quasi-systématiques chez eux, tels que l’horreur de la spéculation, de l’argent facile, de la malfaçon ou de la libre concurrence, réflexes qu’on rencontre même chez de nombreux hommes de métiers non catholiques ? C’est une des raisons du rôle moralisateur des arts usuels dans la société.
On peut également noter que la soumission aux règles divines d’une économie mortifiée impose à l’artisan chrétien de faire un travail de qualité. C’est ainsi seulement que son ouvrage participe à l’ordre divin. C’est ainsi que l’homme de métier atteint encore davantage l’être des choses, car son travail est un travail de qualité, donc un travail profond où l’ordre règne. Cela suppose une plus forte pénétration de l’ouvrage par l’intelligence : il y a là comme un jeu de causes réciproques. D’ailleurs, Charlier le note comme en passant lorsqu’il écrit que
les techniques sont le moyen, pour chaque système de pensée [art ou métier], de pénétrer dans la nature des choses [25].
Au contraire, l’économie libérale n’a que peu de considération pour les notions de qualité ou d’ordre, elle n’est qu’une question superficielle car on s’attache à produire en quantités industrielles et à faible coût pour gaver le monde financier. C’est l’apparence qui compte, la quantité, non la qualité, la matière, non la forme. L’intelligence de l’ouvrier n’a donc pas besoin – ou très peu – de pénétrer l’être de la chose conçue. Elle reste à un niveau superficiel, celui de l’aspect extérieur, de la nature des naturalistes. A cela s’ajoute que les modèles libéraux d’organisations économiques résumés dans l’industrialisation décomposent les gestes de l’ouvrier jusqu’à le rendre totalement étranger à la conception du produit et au produit fini lui-même. Il n’est rien de mieux encore pour ruiner la notion d’unité et de qualité dans l’ouvrage.
Il y a donc dans les métiers agricoles et artisanaux un développement de l’intelligence vers ce pour quoi elle est faite : atteindre l’être des choses. Cet exercice quotidien n’est pas anodin, car il dispose l’âme à la vie contemplative.
Alors, pour ces trois raisons au moins – peut-être y en a-t-il d’autres -, qui sont : le patriotisme authentique lié à la vie en famille souche et à la sédentarité, et suscitant l’amour du bien commun ; la vertu de force associée à un travail assidu, le contraire d’un enrichissement facile et spéculatif ; enfin la contemplation du réel soumettant le sujet à l’ordre établi par Dieu, je pense qu’on peut affirmer que l’agriculture et l’artisanat sont civilisateurs. S’ils ne suffisent pas, certes, ils sont nécessaires et assez nombreux pour permettre d’envisager sérieusement le retour de la chrétienté. Voilà pourquoi nous pouvons dire que la fondation d’écoles techniques catholiques a une fin éloignée et politique : la restauration de l’ordre social chrétien qui suppose un tissu social et économique catholique très dense, moralisant la société et lui redonnant une structure organique naturelle. Ces actions sont à notre portée. Plus il y aura de petites entreprises familiales chrétiennes, plus l’hypothèse de restaurations corporatives locales sera probante. Ne nous arrêtons pas à l’aspect législatif de la chose – c’est une trop mauvaise excuse pour éviter de réformer notre vie économique -, mais plutôt à son aspect naturel. Lorsque deux ou trois artisans catholiques pratiqueront un même métier dans une même région, ils s’aideront naturellement. La corporation, à défaut d’être juridique, sera réelle et morale.
Conclusion
L’ « intelligence de la main » est donc un don de Dieu pour une civilisation chrétienne, don qu’il faut déceler chez nos enfants et faire éclore dans des écoles professionnelles catholiques, car, c’est certain, il faut de bons maîtres pour nos enfants et pour la société.
[1] — Bergson cité par Henri Charlier, Culture, école, métier, Paris, NEL, 1959, p. 36.
[2] — Emile Coornært, Les corporations en France avant 1789, Paris, Les éditions ouvrières, 1968, p.112 : « Ils [les capitalistes] témoignent, dès le XVe siècle, d’une transformation morale, prélude de l’ébranlement religieux. Jadis, qui poussait au commerce était diaboli minister ; maintenant le marchand écrit pieusement sur les feuilles de garde de ses registres : « Qui bon compte tenra, paradis gaignera. » Le prêt à intérêt sera bientôt légitimé par les princes […]. L’argent impose la reconnaissance de ses conquêtes. Le profit s’émancipe et menace de commander au travail. L’exaltation des valeurs purement intellectuelles par la Renaissance diminue encore le crédit du travail manuel et creuse plus profondément le fossé entre ceux qui commandent l’ouvrage et ceux qui l’exécutent. ». C’est à cette époque également que les membres des corporations – pour les mêmes motifs sans doute – voient leurs prérogatives politiques au sein des communes diminuer (p 109).
[3] — Voir l’article « Une économie mortifiée », paru dans Le Sel de la terre 67, hiver 2008-2009.
[4] — Pie VI, Quod aliquantum, 10 mars 1791 dans PIN, p. 4.
[5] — Voir l’article « Une économie mortifiée » paru dans Le Sel de la terre 67 (hiver 2008-2009), p. 106-148.
[6] — H. Charlier montre la supériorité des arts plastiques sur le langage lorsqu’il s’agit de décrire quelqu’un, mais la supériorité du langage en philosophie : « Le langage parlé retrouve au contraire l’avantage en philosophie par la facilité qu’il a de désigner l’abstraction par un mot dont le sens est approximativement fixé. » Cette supériorité n’est néanmoins pas sans inconvénients : « Le mot n’est qu’une sorte de repère alors que l’abstraction est une chose vivante dans l’esprit et recouvre une multitude d’expériences. Le mot la fige. Ensuite on prend le repère pour la pensée, l’abstraction pour l’être. » dans L’Art et la pensée, DMM, 1972, p. 6 et 7.
[7] — Henri Charlier, Culture, école, métier, Paris, NEL, 1959, p. 34-35.
[8] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France déduite de l’observation comparée des peuples européens, Tours, Alfred Mame et fils, t. 2, p. 160.
[9] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France…, , t. 2, p. 169-171
[10] — Henri Charlier, Culture, école, métier, Paris, NEL, 1959, p. 62.
[11] — Bergson cité par Henri Charlier, Culture, école, métier, Paris, NEL, 1959, p. 36.
[12] — Cette classification proposée par Le Play est d’ailleurs traditionnelle, bien que présentant de légères variations, peut-être simplement liées à l’évolution des arts et des métiers, avec ce que l’on peut lire chez Hugues de Saint Victor par exemple (in Libri septem eruditiones didascaliæ ch.26 (PL 176, col.760)). Retenons surtout que la classification traditionnelle établit deux grandes familles : les arts libéraux (dégagés du travail de la matière) et les arts serviles, peut-être mieux nommés aujourd’hui « usuels » par Le Play.
[13] — Bossuet, De la Connaissance de Dieu et de soi-même, Œuvres complètes [de Bossuet], tome XXII, Paris, Louis Vivès, 1857, p. 157.
[14] — Pie XII, Lettre de la Secrétairie d’État, à M. Duthoit, 10 juillet 1936, dans PIN, n° 665 et 666, p. 370.
[15] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France…, t. 2, p. 155.
[16] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France…, t. 2, p. 153-155.
[17] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France…, t. 2, p. 171-172.
[18] — Massillon, Sermons de carême, tome II, Sur le danger des prospérités temporelles, p. 1.
[19] — Voir Mgr Delassus, Vérités sociales et erreurs démocratiques, ESR, chapitre XXIX, « L’effort, loi de l’humanité », p. 338.
[20] — Voir la très intéressante réflexion de Charlier à ce sujet dans Culture, école, métier, Paris, NEL, 1959, p. 37.
[21] — La vie contemplative suppose certains actes préparatoires, des actes qui appartiennent à la vie contemplative à titre de disposition, comme l’acquisition des vertus morales (voir Saint Thomas, ST, IIa-IIæ q.180 – a.2 et a.4.)
[22] — II-II, q. 180, a. 4.
[23] — Richard de Saint-Victor, cité par saint Thomas en II-II, q. 180, a. 3.
[24] — II-II, q. 180, a. 3.
[25] — Henri Charlier, Culture, école, métier, Paris, NEL, 1959, p. 62.

