Lamennais et Victor Hugo
En 1972, dans la revue Découvertes [1], Jacques Ploncard d’Assac a publié un compte-rendu de lecture d’un document concernant la vie de Félicité de Lamennais. Nous donnons l’introduction et la conclusion de M. Ploncard d’Assac. Mais au lieu du résumé qu’il en a fait, nous avons jugé plus utile de reproduire le document en entier tiré du livre de Maurice Talmeyr.
Le Sel de la terre.
[Introduction de Jacques Ploncard d’Assac :]
Combien l'on connaît peu la vie intérieure des hommes qui ont le plus marqué dans le cours des événements, et quelles surprises parfois nous révèle telle indiscrétion.
Je lisais l'autre jour des propos de Victor Hugo sur Lamennais qui ouvrent des vues nouvelles sur le drame de l'abbé Félicité de Lamennais et qui éclairent le mal dont pâtit l'Église aujourd'hui. Il est bon de se remémorer ces choses.
Cela commence aux obsèques de Madame Hugo, la mère du poète [en 1821].
[Extrait du livre de Talmeyr [2] :]
Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère était morte. Le service avait eu lieu à Saint-Sulpice dans la chapelle de la sainte Vierge, et il avait remarqué dans l’assistance un jeune prêtre qui l’avait frappé à la fois par sa ferveur et son élégance.
– Avez-vous vu ce jeune prêtre, et savez-vous qui il est [3] ? avait-il demandé à ses frères Abel et Eugène.
Ils l’avaient remarqué comme lui, mais se demandaient aussi qui il était quand, en examinant les cartes déposées chez eux, ils y trouvaient celle d’un duc de Rohan-Chabot, où était écrit au crayon : « A M. Victor Hugo ».
– C’est la carte du jeune prêtre, avait dit alors Abel. Le jeune duc de Rohan-Chabot est entré dernièrement dans les ordres à la suite de la mort de sa femme qui s’est brûlée vive en s’habillant pour le bal… J’ai idée que c’est lui qui était au service.
C’était bien lui, et Victor Hugo estimant lui devoir une visite, allait le voir, le reconnaissait, et ils se liaient en raison de leur jeunesse, de leurs deuils et de leurs opinions royalistes. Sur un point, seulement, leurs idées différaient. Très voltairienne, malgré son royalisme, Madame Hugo avait élevé son fils en dehors de toute religion, il n’en avait pas, et le duc de Rohan lui disait quelquefois avec affliction :
– Alors, mon cher ami, vous ne pratiquez pas ? – Non. – Et vous n’avez pas la foi ? – Je ne l’ai pas. – Ni croyant ni pratiquant ? – Ni l’un ni l’autre. – C’est un grand malheur ! Un jour, il revenait encore avec plus d’insistance à la charge : – Mon cher Hugo, lui disait-il, il faut vous convertir. – Mon cher Rohan, ce sera bien difficile. – Essayez quand même. – Je crois que je ne réussirai pas. – Qui sait ? – Vous y tenez ? – Beaucoup… Faites-le, je vous en prie, par amitié pour moi. – Eh bien, que faut-il faire ? – Pour commencer, allez à la messe… Tenez, venez-y à Saint-Sulpice, vous m’y verrez.
Victor Hugo y allait le dimanche suivant, se plaçait en face de l’autel, écoutait les chants, l’orgue, les prières et, dans le chœur, voyait son ami qui l’apercevait lui-même dans la foule et lui faisait de temps à autre des signes de tête.
– Eh bien ! lui demandait quelquefois l’abbé de Rohan… Comment cela va-t-il ? – Eh bien ! j’essaye. – Et vous réussissez ? – Non… La foi ne me vient pas. – C’est que vous ne pratiquez qu’incomplètement, mon cher ami… Il faudrait vous confesser, communier. – Pour cela, c’est impossible… Je n’ai pas fait ma première communion. – Non ?… Sérieusement ?… Vous ne l’avez pas faite ? – Mais c’est comme je vous le dis. – Eh bien, voilà qui explique tout… Il faut la faire… Je vous en supplie ! … Tenez, je vais vous présenter à l’abbé Frayssinous…
Mais l’abbé Frayssinous, bien que premier aumônier de Louis XVIII, comte et pair de France, ne plaisait pas à Victor Hugo.
– Jamais, dit-il à Rohan, je ne me confesserai à lui. – C’est curieux, lui répondait Rohan [4]. Il m’a déclaré de son côté que jamais il ne voudrait vous avoir pour pénitent. – Écoutez, mon cher ami, lui disait alors Victor Hugo, restons-en là… Plus vous me prêchez, moins je crois… Ne me convertissez pas davantage !
L’abbé de Rohan n’ajoutait rien, mais revenait quelques jours après, et lui disait en arrivant :
– Venez… Je vous emmène chez l’abbé de Lamennais…
Par une coïncidence singulière, Lamennais, à cette époque, demeurait dans la maison même de l’impasse des Feuillantines où Victor Hugo avait passé son enfance, et le jeune poète en était tout saisi. Il reconnaissait la rue, l’entrée, le jardin, les grands arbres, les allées où il avait joué et où il poursuivait entre les pierres les petits insectes rouges qu’on appelle des bêtes du diable. Il montait le perron, se sentait de plus en plus ému, entrait dans l’ancien salon de sa mère, et y trouvait Lamennais vêtu d’une soutane trouée, frêle, nerveux, l’air pauvre, avec son grand nez pointu, sa bouche d’enfant et son regard de prophète.
– Eh bien ? demandait l’abbé de Rohan à Victor Hugo après l‘entrevue… Vous plaît-il ? – Beaucoup, et autant j’apprécie peu l’abbé Frayssinous, autant j’aime l’abbé de Lamennais ! – Et lui, il vient de me dire qu’il voulait absolument vous convertir.
Lamennais achevait à ce moment son Essai sur l’indifférence. Il avait été incroyant dans sa jeunesse mais s’était ensuite rapproché de la religion à l’âge où d’autres la quittent, et aucun prêtre ne se montrait maintenant plus pieux que lui. Victor Hugo retournait fréquemment le voir. Ils causaient et discutaient ensemble, et Lamennais lui disait un jour :
– Mettez-vous à genoux. – A genoux ?… Mais pourquoi ? – Pour vous confesser ! – Mais je ne veux pas me confesser ! – Il le faut. – Mais j’ai vingt ans, et je n’ai pas fait ma première communion. – A vingt-deux ans, moi, je n’avais pas fait la mienne…
Victor Hugo finissait par céder, revenait et se confessait encore. Il exposait ses doutes, ses idées, ses scrupules, opposait ses raisons à celles de l’abbé, mais se confessait quand même, et le temps passait ainsi, lorsque Lamennais, un jour, disait brusquement en le voyant s’agenouiller :
– Relevez-vous, et ne vous confessez plus… C’est fini…
Stupéfait, Victor Hugo se relevait, et ce qu’il racontait, à près de soixante ans de là, en s’en rapportant à ses souvenirs, était effrayant.
Lamennais s’était écrié :
– Mon cher Hugo, je n’en peux plus… Je n’ai jamais cru, mais j’ai voulu croire, et j’ai souffert, pendant longtemps, une affreuse torture d’esprit. D’une part, je me sentais incrédule ; de l’autre, j’avais la conviction que je pourrais, en le voulant, cesser de l’être, et j’y voyais un devoir, car tous les miens étaient pieux et bons, des modèles d’honnêteté et d’honneur, et je les aimais ! Je croyais à une infirmité de mon âme, à une épreuve que m’envoyait Dieu, et je passais ma vie à me combattre moi-même. Je me disais qu’à force de pratiquer je me délivrerais de mon indifférence. A vingt-deux ans, j’ai fait ce que les enfants font à douze, j’ai communié mais sans croire, et en pensant que, peut-être, je croirais après ! Hélas ! La foi ne m’est pas venue… Alors, voyant que pratiquer moi-même ne me guérissait pas, et toujours dominé par l’exemple que me donnait la foi des miens, j’ai voulu faire croire et pratiquer les autres, et je me suis fait prêtre. Oui, je me suis condamné au supplice d’exhorter, d’officier, de prêcher, de confesser, de dire la messe, doutant toujours, mais espérant toujours, sans doute convainquant les autres et ne parvenant pas à me convaincre moi-même… J’ai écrit pour l’Église, j’ai parlé et lutté pour elle, j’y ai mis toute ma pensée, toute ma vie, tout mon cœur, toute ma flamme et, si la religion est vraie, j’ai donné des âmes à Dieu sans pouvoir lui faire accepter la mienne !… Mais, maintenant, c’est fini, je sens que je ne pourrai jamais croire, et l’épreuve, avec vous, a été décisive. Vous ne saviez pas, lorsque vous étiez là, ce qui se passait en moi ? Je ne pensais rien de ce que je vous disais, et tout ce que vous me disiez, je le pensais… Ah ! vous souvenez-vous ? Vous êtes venu chez moi, et ce jour-là, déjà, vous m’avez dit des choses qui me donnaient des coups de poing dans la poitrine… Mais, je vous le répète, c’est fini… Je n’en peux plus, et je romprai un jour avec l’Église… Quand ? Je ne sais pas encore, mais je romprai !…
[Conclusion de Jacques Ploncard d’Assac :]
Ainsi naquit la démocratie chrétienne, de cette âme tourmentée et fuyante. Elle en porte les fruits stériles.
[1] — Découvertes, cahiers mensuels publiés sous la direction de Jean Haupt, Lisbonne, nº 93, mai-juin 1972, p. 27-29.
[2] — Maurice Talmeyr, Souvenirs d’avant le déluge 1870-1914, Paris, Librairie académique Perrin, 1927, p. 76 à 83.
[3] — En 1821, Lammenais avait 39 ans et était prêtre depuis 5 ans. (NDLR).
[4] — Nous avons respecté l’imparfait de l’original, mais le passé simple serait plus correct. On pourrait faire la même remarque à propos de plusieurs autres phrases. (NDLR.)

