Le couronnement d’épines
Le troisième mystère douloureux
par le frère François-Marie O.P.
Nous poursuivons la publication des sermons sur les mystères du rosaire. Les mystères joyeux ont paru dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008 : l’annonciation), 65 (été 2008 : la visitation), 67 (hiver 2008-2009 : la nativité), 71 (hiver 2009-2010 : la présentation au Temple) et 73 (été 2010 : la perte et le recouvrement de Jésus au Temple).
S’ensuivent donc les mystères douloureux : après l’agonie au Jardin des oliviers, présentée dans Le Sel de la terre 74 et la flagellation dans nº 75, voici le sermon sur le couronnement d’ épines
Le Sel de la terre.
Nous continuons la méditation de la Passion en voyant le couronnement d’épines. Après avoir été flagellé, nous dit l’Évangile, Jésus est conduit par les soldats dans la cour du prétoire. On lui arrache ses vêtements encore tout collés du sang répandu lors de la flagellation. On le revêt ensuite d’un manteau rouge qui simulera le manteau de pourpre dont se revêtaient les rois.
Le trône est vite trouvé : un tronçon de colonne fera l’affaire. On y fait asseoir Jésus. Maintenant il faut le couronner : on forme alors une espèce de tiare en jonc et on y entrelace des branches d’épine dont les pointes sont dures comme de l’acier. Ce diadème de dérision est ensuite posé sur la tête sacrée de Jésus et enfoncé à coups de bâton.
Les épines pénètrent ainsi jusqu’aux os du crâne, provoquant des douleurs indicibles ; le sang s’écoule abondamment par ces nombreux trous, voilant les yeux et empourprant la face de notre Sauveur.
Pour achever la parodie, on lui remet dans la main droite, en guise de sceptre, un roseau.
Maintenant vont commencer les humiliations : tous les soldats de la cohorte défilent devant lui, fléchissant les genoux, se moquant de lui et lui disant : « Salut roi des juifs. »
Si l’on prend d’abord de faux airs respectueux et solennels, cette dérision se transforme en barbarie : on lui crache au visage, on lui arrache le roseau des mains et on en assène des coups sur la couronne d’épines, redoublant ainsi les douleurs lancinantes de la tête.
Durant ce temps, Jésus se tait.
Saint Jean ajoute que Jésus fut conduit ensuite dans cet état à Pilate qui le présenta à la foule en disant : « Ecce Homo – voici l’homme. »
Oui ! Voici l’homme, gravons-le dans notre mémoire et notre cœur.
Pourquoi Jésus a-t-il voulu être couronné d’épines ? Nous répondrons à cette question en voyant les trois points suivants :
1°) Jésus a voulu être couronné comme roi pour nous mériter d’être couronnés avec lui dans la gloire.
2°) Jésus a voulu être couronné comme victime expiatoire pour enlever l’obstacle de nos péchés et principalement celui de l’orgueil.
3°) Pour être couronné dans la gloire avec lui, il faut coopérer à notre salut en étant couronnés d’épines ici-bas avec lui.
Jésus nous mérite la couronne du ciel
Notre-Seigneur, durant sa vie publique, a affirmé indirectement sa royauté par ses œuvres, et elle éclate publiquement le jour des Rameaux par son entrée solennelle à Jérusalem.
La passion viendrait-elle contredire ce témoignage de la foule ? Non, Jésus l’a affirmé tout à l’heure devant Pilate : il est roi et cette royauté rejetée des juifs, prise en dérision par les soldats, sera officiellement attestée par l’inscription en haut de la croix : le monde entier saura que Jésus de Nazareth est roi.
Par la parodie sacrilège du couronnement d’épines, Notre-Seigneur proclame une royauté dépouillée de tout ce que les royautés terrestres ont d’extérieur, de superficiel, de caduc.
Jésus, lui, est roi par nature :
— en tant que Dieu, il est maître de l’univers,
— en tant qu’Homme-Dieu, Fils bien-aimé du Père, toute puissance lui a été donnée au ciel et sur la terre.
Mais, s’il est roi par nature, Jésus a voulu l’être aussi par conquête en souffrant sa passion pour nous racheter, ainsi que le dit saint Jean : « Il est digne l’Agneau qui a été immolé, de recevoir la puissance, la divinité, la sagesse, la force, l’honneur, la gloire et la bénédiction » (Ap 5, 12).
Si Jésus est roi de l’univers, nous sommes donc ses sujets, nous lui appartenons en tant que créatures et en tant que rachetés. Voyez la libéralité de ce roi !
Les sujets qui reconnaissent ses droits, il les délivre des infirmités du péché, les transforme jusqu’à les déifier et faire d’eux des fils de Dieu par adoption, des frères qui seront couronnés avec lui dans la gloire selon ce que dit saint Jean : « Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, de même que moi aussi j’ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône » (Ap 3, 21).
Jésus a vu grand pour nous ! Mais pour cela il fallait enlever l’obstacle du péché, en payer le prix ; c’est pourquoi il a voulu être couronné comme victime expiatoire pour nos péchés et principalement pour le péché d’orgueil.
Jésus victime expiatoire
La prophétie d’Isaïe sur le serviteur souffrant illustre admirablement cette notion d’expiation.
Vraiment, c’était nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Le châtiment qui nous rend le bonheur a pesé sur lui. C’est par ses plaies que nous sommes guéris. Le Seigneur a fait retomber sur lui les fautes de nous tous. S’il livre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité. Le juste mon serviteur rendra justes des multitudes et lui-même se chargera de leurs fautes [1].
L’enseignement est clair !
Mais pourquoi ces souffrances particulières du couronnement d’épines ? Les autres souffrances de la passion ne suffisaient-elles pas ? A cela on peut donner deux raisons :
— la première en ce que la passion est un sacrifice parfait, un holocauste où la victime tout entière est immolée. Donc, il fallait que la tête eût sa part de tourments ;
— la seconde en ce qu’un sacrifice d’expiation doit correspondre exactement au péché qu’il expie.
Or, notre tête, miroir de l’âme, phare de notre vie intellectuelle, affective et morale, couronne du corps, résume tout l’homme. Elle a été la cause ou l’occasion d’une multitude de péchés, il fallait donc que Notre-Seigneur expiât dans son chef sacré les péchés que nous avons commis par elle.
Parmi cette multitude de péchés, Notre-Seigneur a voulu expier notre orgueil, principal obstacle à notre sanctification et cause principale de ses souffrances. A sainte Marguerite-Marie dans une apparition où il se montre couronné d’épines, il dit que ces douloureuses épines lui avaient été enfoncées par une épouse infidèle qui lui perçait le cerveau autant de fois que, par orgueil, elle se préférait à lui.
Un mot sur l’orgueil
La théologie le définit comme un appétit immodéré de notre propre excellence. Dans sa forme extrême, c’est le péché de Lucifer que saint Augustin définit : une perverse imitation de la nature divine. S’il est rare sous cette forme, en revanche, dans sa forme atténuée, il est général et fréquent et nous en sommes tous atteints à des degrés divers.
Nous pouvons reconnaître l’orgueil à ses nombreux enfants qui sont : la vanité, la susceptibilité, l’envie, l’entêtement, l’impatience, la tristesse, le découragement et bien d’autres encore.
Pourquoi est-il si grave ? Parce qu’il se glisse dans toutes nos actions, même les meilleures en en viciant l’intention. En nous faisant rechercher notre propre excellence, il nous détourne de Dieu, c’est en ce sens qu’on l’appelle le commencement de tous les péchés.
Il peut devenir un obstacle redoutable à notre sanctification, voire même un obstacle insurmontable à notre salut si nous suivons ses inclinations.
Notre-Seigneur l’a décrit admirablement dans la parabole du publicain et du pharisien priant au temple.
Voici, rapporté par saint Alphonse, un autre exemple qui montre ses effets funestes :
Il s’agit du frère Justin, franciscain qui vécut au 15e siècle. Il était parvenu à un degré éminent de contemplation, aussi le pape Eugène IV, ayant conçu une haute opinion de sa sainteté, le fit un jour appeler et le reçut avec beaucoup d’honneur au point de l’embrasser et de le faire asseoir à côté de lui. Après cette faveur, le frère Justin fut tellement rempli de lui-même qu’à son retour, il prétendit qu’on eût pour lui tous les égards qu’il croyait mériter. Son orgueil croissant de jour en jour, il en vint à tuer un frère d’un coup de couteau. Il apostasia, s’enfuit à Naples où, après avoir commis d’autres crimes, il mourut en prison sans se convertir [2].
Nous avons vu que Notre-Seigneur, en voulant être couronné comme roi, nous a mérité la grâce d’être couronnés avec lui dans la gloire ; en voulant être couronné comme victime expiatoire pour nos péchés, il a enlevé tous les obstacles, en particulier l’orgueil. Que manque-t-il donc pour que nous entrions en possession des biens qu’il nous a acquis ?
Saint Paul donne la réponse dans son Épître aux Romains : « Nous sommes bien enfants et héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, mais pour être glorifiés avec lui, il faut que nous souffrions avec lui » (Rm 8, 17).
Il faut coopérer à notre salut
Autrement dit, pour être couronnés dans la gloire, il faut que nous coopérions à notre salut par la souffrance, notamment en acceptant d’être couronnés d’épines ici-bas.
Nous avons vu que l’orgueil était l’obstacle principal à notre salut. Nous devons donc coopérer, non pas à son éradication car c’est impossible, nous dit saint François de Sales, nous pouvons seulement en empêcher la production des fruits que sont les péchés. On ne peut en empêcher les premiers mouvements, mais seulement les modérer et les diminuer par la pratique de l’humilité.
Un mot sur l’humilité
Qu’est-ce que l’humilité ? C’est une vertu morale qui nous pousse, par révérence envers Dieu, à nous abaisser et à nous tenir à la place qui nous est due.
Or, devant Dieu, en toute vérité, nous ne sommes rien, la seule chose que nous avons en propre, ce sont nos péchés, tout le reste est don de Dieu.
La racine de l’humilité, dit saint Thomas, est la révérence envers Dieu. L’humilité procède de la double contemplation de Dieu et de soi-même, elle naît à l’instant précis de l’anéantissement de nous-mêmes en face de la majesté divine.
L’humilité, nous dit sainte Angèle de Foligno [3], est une lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l’âme sur le néant de l’homme et l’immensité de Dieu. Elle fait couler de Dieu les grâces qui font fleurir les vertus. La première d’entre elles est l’amour de Dieu car l’âme, voyant son néant et Dieu penché sur ce néant et l’étreignant, s’enflamme, se transforme et adore.
L’humilité est le fondement de notre édifice spirituel, elle est donc la première des vertus, absolument nécessaire, car sans elle tout s’écroule.
Étant fondement, elle consiste à creuser en nous-mêmes, à nous vider de tout ce qui n’est pas Dieu.
Plus l’édifice est élevé, plus les fondations doivent être profondes, c’est pourquoi l’humilité doit grandir avec la sainteté.
Comment acquérir cette humilité nécessaire à notre salut ?
Saint François de Sales nous donne cinq moyens :
1°) Bien connaître nos misères, ne pas s’en étonner, ni s’en fâcher, ni se décourager, mais nous humilier et nous jeter dans les bras de la divine miséricorde.
2°) Faire tourner nos fautes et imperfections au profit de l’humilité car tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. Dieu, en effet, nous laisse certaines imperfections et permet certaines fautes afin de nous rendre plus humbles, car il n’y a pas d’autre moyen pour acquérir l’humilité que d’en multiplier les actes.
3°) Il faut la désirer : être petit et méprisé est un gage de l’amour de Dieu car Dieu se penche vers les humbles.
4°) Il faut la demander à Dieu.
5°) Il est utile de passer par les souffrances et les afflictions, car elles nous font voir le fond de notre néant et nous permettent de sortir de la crasse de nos mauvaises inclinations.
Quel sera le moteur qui nous aidera à pratiquer ces conseils ?
C’est l’amour de Notre-Seigneur, puisé dans la contemplation de sa Sainte Face couronnée d’épines, qui nous donnera la force de nous humilier. En effet, nous dit saint Alphonse : « Comment une âme qui aime Jésus-Christ, en voyant son Dieu souffrir ainsi, […] ne peut-elle aimer le mépris ? »
Alors contemplons-le, laissons-nous enseigner par lui. Que nous dit-il ? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29).
« Ouvre-moi », nous dit-il avec l’écrivain sacré (Ct 5, 2) « car ma tête est pleine de rosée et les gouttes de la nuit trempent ma chevelure. » Oui, ouvre-moi la porte de ton cœur, afin que je te guérisse par les meurtrissures de ma tête sacrée. Accepte d’être couronné d’épines ici-bas avec moi et moi je te transformerai et te couronnerai dans la gloire.
Alors, imitons Jésus notre roi, embrassons les humiliations quelles qu’elles soient. Plus nous serons vides des créatures et de nous-mêmes, plus nous serons capables d’être remplis de Dieu.
Demandons cette grâce à la bienheureuse Vierge Marie qui fut l’humble servante du Seigneur et fut couronnée d’épines dans son cœur, comme elle le fit voir aux enfants de Fatima.
[1] — Is 53 passim.
[2] — Saint Alphonse de Liguori, Œuvres complètes, t. 6, Paris, Casterman, 1867, p. 391.
[3] — Sainte Angèle de Foligno, Visions et instructions, éd. Christiana, 1976, p. 177.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 72-77
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