Le sacrifice du soir : vie et mort de Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI
Michel Defaye
A partir d’une correspondance épistolaire abondante et de Mémoires nombreux et fascinants, M. de Viguerie, professeur émérite des universités, nous révèle la vie passionnante, mais surtout l’âme édifiante, de Madame Élisabeth, sœur des rois Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Cette jeune princesse fut guillotinée à Paris, à l’âge de trente ans, le 10 mai 1794, pendant la Terreur révolutionnaire.
L’auteur, spécialiste du 18e siècle, s’est penché sur l’histoire de cette femme à l’occasion du deuxième centenaire de sa mort (1994). Tout de suite, il remarqua « la force de sa volonté, l’intensité de sa vie intérieure et la vivacité de sa parole » (Introduction, p. 13). Il voulut percer le mystère, connaître le secret de cette princesse d’exception et décida « de suivre pas à pas l’histoire de sa courte vie ».
Une éducation soignée
Orpheline à trois ans, Madame Elisabeth, petite-fille de Louis XV, fille du Dauphin Louis-Ferdinand et de son épouse, Marie-Josèphe de Saxe, est élevée par d’anciennes élèves de Saint-Cyr (école fondée pour l’éducation de 250 jeunes filles par Mme de Maintenon). De ses gouvernantes, cet enfant à l’esprit vif, enjoué, volontaire, apprend la soumission, la régularité et la prudence. A cette éducation s’ajoute l’instruction religieuse d’un apôtre de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, M. l’abbé Madier. Il lui enseigne aussi la méditation, l’oraison mentale et l’examen de conscience.
Son instruction est aussi soignée que son éducation. Ses professeurs lui apprennent « le français, les rudiments de latin, l’italien, l’anglais, l’histoire, la géographie, la physique, les mathématiques, et même la philosophie » (p. 21). Madame Élisabeth lit aussi de nombreux auteurs antiques, en particulier Cicéron, mais la lecture de cet auteur ne fera pas pour autant de cette jeune princesse une « cicéronienne [1] ».
Sa gouvernante, Madame de Marsan, ennemie déclarée de la pédagogie et de la philosophie des Lumières, prémunit la sœur du roi des arguments sophistiques des Cacouacs (noms attribués par leurs adversaires aux encyclopédistes et aux pseudo-philosophes à partir de 1757). Aussi, Madame Élisabeth ne boira-t-elle pas à cette source empoisonnée du « philosophisme ».
Une vie dévouée à Dieu, à sa famille et aux pauvres
Dans un Versailles aux mœurs corrompues, aux modes impudiques et aux badinages de l’esprit, Madame Élisabeth décide de prendre la vie au sérieux. En 1779 – elle n’a que quinze ans – elle se consacre à Dieu dans le monde, assiste quotidiennement à la messe en la chapelle du château de Versailles – fait rarissime à la Cour – et se confesse régulièrement. Il semble qu’elle avertit le roi de cette consécration puisqu’il ne formera plus de projet de mariage pour elle à compter de cette année.
Après Dieu, sa principale préoccupation reste sa famille et ses amis. Elle a de bons rapports avec Marie-Antoinette, entretient les meilleures relations avec ses autres belles-sœurs, soigne les membres alités de sa famille, suit tout ce monde dans les déplacements annuels (Choisy et Marly en avril-mai ; Compiègne en août ; Fontainebleau en octobre…).
Cependant, Madame Élisabeth ne réserve pas sa charité à sa seule famille. Elle la pratique auprès des pauvres. A Montreuil (propriété dans Versailles offerte par son frère, le roi), elle reçoit tous les jours les nécessiteux. La vacherie, la laiterie, le potager sont mis à leur service. « Tous les jours, écrit Jean de Viguerie, a lieu une distribution gratuite de légumes pour les familles et de lait pour les enfants pauvres. Une chambre de la maison est aménagée en dispensaire » (p. 56). Chaque fois qu’elle le peut, Madame Élisabeth donne généreusement son argent, au point qu’elle se trouve souvent démunie. Elle sait que donner aux pauvres, c’est prêter à Dieu et que l’on s’enrichit en offrant de son superflu et même du nécessaire.
Un quotidien bien réglé
Les activités de cette princesse sont multiples et diverses, mais sa vie est toujours « réglée avec une rigoureuse observation de l’horaire ». Après un lever à 6 heures, elle entend la messe puis quitte le château de Versailles pour se rendre à Montreuil. Avant le commencement de la Révolution (juin 1789), elle occupe ses journées aux travaux d’aiguille, aux promenades, lectures et visites aux monastères, aux réceptions, à la chasse à courre (sa passion), à la pêche à la ligne (une autre passion qui ennuie profondément son entourage), à la peinture, la musique (elle joue de la harpe, comme la reine), elle sculpte de beaux Christs et des Vierges qu’elle offre à ses amis. Elle aime aussi assister aux fêtes qui se donnent pour différentes occasions familiales et autres. Sa piété n’a rien de triste et tous ceux qui l’approchent remarquent sa gaieté charmante, sa vivacité d’esprit, sa bonté exquise : il faut dire que sa vie intérieure en impose à tous. Le soir venu, elle réunit ses dames de compagnie (les hommes sont interdits à Montreuil jusqu’à la majorité de la princesse à 25 ans) et, ensemble, elles récitent la prière du soir.
La sœur du roi rentre ensuite, en carrosse, à Versailles pour le souper en famille. Ce quotidien est parfois ponctué de tristes nouvelles comme celle du rappel à Dieu de sa tante carmélite à Saint-Denis, fille de Louis XV, Madame Louise, décédée en odeur de sainteté en l’année 1787 [2].
Témoin privilégié de la Révolution
A partir de mai 1789, sa vie ordonnée, joyeuse et facile va basculer. La propriété de Montreuil se situe à quelques pas de la salle des Menus Plaisirs où se sont réunis les députés des États Généraux. Aussi, Madame Élisabeth suit-elle de près les événements qui se déroulent sous ses yeux, bientôt effrayés. Dans un premier temps, la sœur de Louis XVI essaie de se rassurer et de rassurer les siens. Mais le coup d’État des députés l’inquiète fortement [3]. Le départ de la famille royale de Versailles pour Paris lui permet de comprendre l’intime des événements. Prisonnière, avec sa famille, au château des Tuileries, elle conseille au roi la fermeté et croit la guerre civile indispensable : « Tu crains la guerre civile, écrit-elle à une de ses amies, je la regarde comme nécessaire. Il fallait affronter les dangers. Nous en serions sortis vainqueurs » (1er mai 1790). Son tempérament la porte au combat, à la confrontation, à la guerre. Celui de son frère… à la fuite et à la capitulation. Aussi, Madame Élisabeth déconseille-t-elle à Louis XVI de signer le décret sur la Constitution civile du clergé ; elle essaie de le détourner de l’assistance à la messe d’un prêtre jureur à Saint-Germain l’Auxerrois. En vain. Et pourtant, elle qui pouvait quitter Paris mille fois, décide de rester auprès de son frère.
L’esprit surnaturel de Madame Elisabeth lui fait rapidement comprendre « que Dieu a des jours de vengeance ». Mais elle espère contre toute espérance car « la France est prête à périr. Dieu seul peut la sauver. J’espère qu’il le voudra » (30 août 1791). Le roi et sa famille, les élites, la bourgeoisie, le peuple, le méritent-ils ?
« Je ne crois pas que Dieu puisse trouver que la France mérite d’être sauvée » et M. de Viguerie de préciser : « A ses yeux, le schisme et l’installation des évêques et prêtres jureurs offensent la Majesté divine » (p. 89).
A l’instar des nombreuses confréries pratiquant la dévotion réparatrice aux deux Cœurs de Jésus et de Marie, Madame Elisabeth crée, en juillet 1789, sa propre « association » de prière et forme, un an plus tard, un vœu inspiré de celui de Louis XIII « pour obtenir la conservation de la religion en France ». Elle-même et ses associés doivent prier pour la France (neuvaine), aider les prêtres réfractaires à vivre et à exercer leur ministère, faire instruire gracieusement un jeune garçon et une jeune fille pauvres… Prière suppliante jointe à la charité active. Ce sont ces dévouements, parfois héroïques, qui ont mérité que la France recouvrât aussi rapidement (dès le début du 19e siècle), l’exercice public de la religion catholique, apostolique et romaine.
La montée au calvaire
M. de Viguerie décrit avec beaucoup de précision et avec le grand talent d’écriture qu’on lui connaît les deux dernières années de la vie terrestre de Madame Elisabeth. Les événements, connus, sont étudiés à travers le regard de la sœur du roi : la fuite à Varennes, les journées du 20 juin et du 10 août 1792, l’enfermement à la Tour du Temple, le quotidien en prison – Madame Élisabeth jeûne tout le carême ! – , la mort de ses proches, son procès inique, ses derniers moments, l’exécution (p. 111-163).
Sans faire dans l’hagiographie – M. de Viguerie montre les erreurs de jugement de la princesse, parfois sa naïveté face aux événements et face aux hommes – il révèle surtout la force d’âme de son personnage. Soulignons trois faits :
— sa soumission au bon vouloir divin. Madame Élisabeth, qui n’a pas rédigé cette prière, la récita pendant toute sa captivité au Temple puis à la Conciergerie :
Que m’arrivera-t-il aujourd’hui, ô mon Dieu ? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’il ne m’arrivera rien que vous n’ayez prévu, réglé et ordonné de toute éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu, cela me suffit, j’adore vos desseins éternels et impénétrables et je m’y soumets de tout mon coeur pour l’amour de vous. Je veux tout, j’accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout, et j’unis ce sacrifice à celui de Jésus-Christ, mon divin Sauveur. Je vous demande, en son nom et par ses mérites infinis, la patience dans mes peines, et la parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voulez ou permettez. Ainsi soit-il.
— son esprit surnaturel. Après un semblant de procès (mai 1794), au moment où les condamnés apprennent leur condamnation à mort, Madame Élisabeth console les uns, fortifie les autres. « Madame de Montmorin accepte son propre sort, mais ne peut se résigner à celui de son fils, condamné avec elle. "Vous aimez votre fils, lui dit Madame Élisabeth, et vous ne voulez pas qu’il vous accompagne ! vous allez trouver les félicités du ciel, et vous voulez qu’il demeure sur cette terre, où il n’y a aujourd’hui que tourments et douleurs." » Madame de Montmorin reprend force et courage : « Viens, dit-elle à son fils en le serrant dans ses bras, nous monterons ensemble » (p. 151).
— sa pudeur. Au pied de l’échafaud, l’exécuteur (peut-être Samson) en lui liant les mains, relève par mégarde une des pointes de son fichu, découvrant le haut de sa gorge. « Au nom de la pudeur, lui dit-elle, Monsieur, couvrez-moi. »
Un livre à lire, une princesse française à mieux connaître, une sainte à prier.
M. Jean de Viguerie, Le sacrifice du soir. Vie et mort de Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, Paris, Cerf, 2010, 188 pages, 19 €.
[1] — Saint Jérôme aimait beaucoup la lecture des auteurs païens, en particulier celle de Cicéron. Le saint raconte qu’une nuit, il fut « tout d'un coup ravi en esprit et amené devant le tribunal du Juge. Il en sortait une si grande lumière, et tous ceux qui l'environnaient jetaient un tel éclat que, m’étant prosterné par terre, je n'osais lever les yeux vers lui. On me demanda quelle était ma profession. Je répondis que j’étais chrétien. “Tu mens, me dit le Juge, tu es cicéronien et non pas chrétien, car où est ton trésor, là est ton cœur.” Ces paroles me fermèrent la bouche. Il ordonna qu'on me fouettât ; mais ce châtiment m'était encore moins sensible qu'un vif remords de ma conscience. Je disais en moi-même ce verset du psaume : “Qui vous rendra gloire dans l'enfer ?” Je m'écriai enfin en pleurant : “Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi !” » Epist. 22, 30 ad Eustochium dans Correspondance de Saint Jérôme, t. 1, Paris, Belles Lettres, CUF, 1949, p.144-145.
[2] — Abbé Proyart, Vie de Madame Louise de France, religieuse carmélite, fille de Louis XV, 1805. Voir aussi : Léon de la Brière, Madame Louise de France, Paris, Retaux, 1900.
[3] — A l’origine, convoqués par le roi pour trouver une solution à la crise financière, les députés décident – sous l’influence des sociétés secrètes – de ne pas se séparer sans avoir donné une constitution écrite à la France !

