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Une audience avec saint Pie X 

par Mgr Francisco Bastos

 

Mgr Francisco Bastos (1892-1984), prêtre de l’archidiocèse de São Paulo, a raconté dans son livre Réminiscences d’un curé de la ville [1], les impressions d’une audience avec Pie X, quelques mois avant la mort du saint. C’est ce texte que nous publions ici. Il est tiré de la Lettre aux amis et bienfaiteurs de la Famille de la Bienheureuse Vierge Marie, nº 3, août 2010 [2].

Le Sel de la terre.



J'étais à Rome depuis deux ans, sans avoir eu la chance de voir de près l’impressionnante figure de saint Pie X, dont la renommée de sainteté se répandait à cause des innombrables miracles qui lui étaient attribués.

Je l’avais déjà vu, mais de loin, du haut de la fenêtre du Cortile San Damaso et quand, porté dans la Sedia Gestatoria, il entrait dans la basilique Saint-Pierre en répandant des bénédictions à la foule qui l’acclamait. En ces occasions, il faisait un geste pour faire taire les gens les plus excités, qui criaient : Evviva il papa Re.

Et pourtant, en juin 1914, j’allais avoir l’heureuse chance d’être reçu en audience particulière par Pie X.

Mgr Duarte Leopoldo de Silva, mon archevêque, et Mgr Alberto José Gonçalves, évêque de Ribeirão Preto, étaient à Rome, pour la visite ad limina. Tous les deux devaient être reçus par le pape, en des jours différents. Comme Mgr Alberto n’avait pas amené de secrétaire, je fus choisi pour l’accompagner.

Au jour et à l’heure marqués, nous étions dans l’antichambre du cabinet particulier du pape. Peu après notre arrivée, Mgr Samper, camérier secret de Pie X, se présenta et, se tournant vers Mgr Alberto, lui dit :

— Excellence, vous pouvez entrer, et vous – en me désignant du doigt – restez ici.

Vingt minutes après, le même Mgr Samper venait me dire :

— Le Saint-Père veut vous voir. En entrant dans la salle, vous devez faire une génuflexion sur le seuil, une autre au milieu, et la troisième devant le pape, et vous ne devez pas lui baiser les pieds, parce que sa Sainteté ne le permet pas.

J’étais très ému, parce que, tandis que j’attendais, j’avais lu un article dans les journaux du jour, au sujet d’un grand miracle que Pie X avait fait la veille.

C’était une coutume de recevoir, pendant la semaine de Pâques, pour la bénédiction papale, les membres de la noblesse romaine qui s’étaient mariés récemment.

La veille, un couple princier avait obtenu une audience particulière. A cause de ses rhumatismes, Pie X – qui ne pouvait pas se tenir debout longtemps – recevait souvent les gens assis dans un fauteuil.

Entrant dans la salle où se trouvait le couple, le pape remarqua que l’épouse, avec un enfant dans les bras, pleurait beaucoup. Il ordonna aux époux de s’asseoir de chaque côté de lui et demanda à l’épouse :

— Pourquoi pleurez-vous, ma fille ? — Saint-Père, il y a deux ans nous sommes venus ici pour recevoir la bénédiction nuptiale, et ma fille, qui est le premier fruit de notre mariage, est atteinte de poliomyélite…Et les larmes glissaient sur ses joues. — Laissez-moi la voir, demande le pape. La mère, tremblant d’émotion, lui livre sa fille. Pie X la met debout sur ses genoux, pendant quelques instants et, rendant l’enfant à sa mère, dit : — Vous vous trompez, votre fille n’a rien… Essayez de la faire marcher, vous verrez…

Avec joie et frayeur les parents ont vu l’enfant marcher normalement. Elle était totalement guérie !

C’est alors que je suis entré dans la salle, sous cette forte impression. En voyant Pie X penché sur son bureau, vêtu de blanc, ses grands yeux pleins d’un mélange de douceur et de mélancolie tournés vers moi, semblant vouloir pénétrer mon âme, je suis tombé à genoux, comme devant une apparition.

En voyant que je ne me levais pas – car j’avais perdu mes forces –, Pie X, d’un large geste, avec la paume de la main tournée vers le dessus, m’ordonna en italien :

— Alzatevi (levez-vous).

Je réunis toutes mes forces, et me levai, chancelant, pour tomber à genoux devant lui.

En remarquant ma grande émotion, le pape chercha à me rassurer, en plaisantant avec moi, comme si j’étais un enfant :

— Parlez-vous italien ? — Oui, Saint-Père. — Êtes-vous italien ? — Non…

Il me coupa la parole avant que j’eus complété ma phrase, en énumérant ces nationalités :

— français, espagnol, allemand, anglais ?

Face à mes négations répétées, il s’exclama :

— Alors, d’où êtes-vous ? — Je suis brésilien, Saint-Père. — Brésilien… Mais comment ? Vous n’êtes pas noir !

L’étonnement du pape de voir un brésilien blanc aux cheveux châtains s’expliquait par l’impression que, quelques jours auparavant, lui avait causée un pèlerinage conduit par Mgr Silvério Gomes Pimenta – le pieux archevêque de Mariana, qui, lui aussi, avait une renommée de sainteté, et qui était noir – accompagné de plusieurs messieurs et dames noirs.

— Et alors, brésilien blanc,… qu’étudiez-vous ?

C’était la coutume d’appeler philosophes les étudiants de philosophie, et théologiens ceux qui étudiaient la théologie. C’est pourquoi je lui répondis naturellement :

— Je suis philosophe, Saint-Père. — Félicitations – dit-il en souriant, puis, enlevant son chapeau et, regardant Mgr Albert qui, étonné, assistait à la scène, il ajouta : — Nous sommes devant un nouvel Aristote, un nouveau saint Thomas d’Aquin !

Je répondis confus :

— Je veux dire que je suis étudiant en philosophie. — Mais oui, j’ai compris. Je badine. Alors, que désirez-vous ?

J’avais une quantité de chapelets à bénir, et j’apportais, cachée, une bénédiction papale que je voulais faire signer par Pie X pour l’offrir à mon institutrice, Mme Sinhazinha, qui fêtait le jubilé d’argent de sa profession.

Quand il sut que c’était elle qui avait éveillé en moi la vocation au sacerdoce, il n’ hésita pas ; il prit la plume et écrivit : Pius Papa X.

— Désirez-vous quelque chose encore ?

Je devais alors passer mes examens la semaine suivante, à l’Université grégorienne.

Je lui confiai alors la crainte que j’avais de ne pas les réussir. Je voulais donc demander une bénédiction, mais la phrase en italien dont je me servi révéla, malgré moi, ma présomption.

Santo Padre, voglio una benedizione per riuscire in tutti i miei esami

C’était comme demander une bénédiction, non seulement pour être approuvé, mais aussi pour réussir brillamment tous mes examens.

C’est pourquoi, comme le pape – qui jusqu’alors badinait avec moi – se concentrait quelques instants, je me préparai à écouter avec humilité un sermon sur les effets pernicieux de l’orgueil. Pourtant, Pie X ne releva pas ma malheureuse expression ; il prononça cette phrase, que je n’ai jamais oubliée :

— Je ne veux pas bénir la paresse, je bénirai tous vos examens, pourvu que vous étudiiez.

Et, enlevant son chapeau, il me donna la triple bénédiction du pontifical, puis il mit ses mains sur ma tête. Ayant les yeux tournés vers le ciel, il me demanda :

— Êtes-vous satisfait ?

Les effets merveilleux de cette bénédiction se manifesteront en tous les examens que je passerai à l’Université grégorienne dans les cinq années suivantes.

Mais ce fut lors de la défense d’une thèse pour l’obtention d’un diplôme de théologie que je ressentis, d’une manière plus extraordinaire, la présence de la bénédiction de celui qui était mort depuis cinq ans déjà.

J’étais assis devant les examinateurs. Il y avait sur la table, une édition en dix tomes de la patrologie, ainsi que l’ancien et le nouveau Testament et l’Enchiridion. Pendant vingt minutes, je parlai sur le sujet tiré au sort, et, ensuite, je fus questionné par les examinateurs.

Le sujet traité était la primauté du pontife romain. Un des examinateurs, contestant mon argumentation, affirma : « L’Église orientale n’a jamais accepté cette primauté que vous avez conférée à l’Eglise de Rome. »

Je répondis :

— La Prima Clementis – la première épître de saint Clément, dont l’analyse avait fait l’objet de mon exposé sur la primauté de l’évêque de Rome – est la preuve la plus convaincante de ce que, déjà au 1er siècle, l’Orient et l’Occident reconnaissaient la primauté de juridiction de Rome. Sinon, comment expliquer l’intervention de Rome dans l’Eglise de Corinthe pour remettre en place des membres déposés par une sédition, cette intervention ayant été acceptée sans contestation ? Dans cet épisode, ce qui rend encore plus claire la supériorité de Rome, c’est le fait que saint Jean, qui était encore vivant à Éphèse, n’est pas intervenu, alors qu’il était apôtre, et que la relation entre Éphèse et Corinthe était plus étroite que celle entre Rome et Corinthe. On pourrait aussi citer l’épître de saint Ignace d’Antioche à l’Eglise de Rome, dans laquelle il dit qu’elle « préside dans la région des Romains [3] ». On pourrait mentionner plusieurs Pères de l’Église orientale, notamment saint Éphrem, qui a discouru sur la primauté de l’évêque de Rome avec beaucoup d’éloquence.

Avec un sourire de défi, l’examinateur m’indiqua la patrologie et me dit : « Je doute que vous puissiez trouver dans la patrologie le témoignage d’Éphrem auquel vous avez fait allusion. »

La patrologie où j’avais étudié était une édition en cinq tomes. Celle qui était devant moi avait dix tomes, rangés trois par trois. Je ne pouvais pas découvrir immédiatement dans quel tome de cette édition je trouverais ledit témoignage.

J’ai regardé les trois tomes qui étaient en face de moi, invoquant la protection de Pie X : « Mon bon Pie X, vous savez que j’ai étudié, mais pas dans l‘édition de cette patrologie. J’ai accompli mon obligation. Maintenant, c’est à vous. »

Je pris le tome qui était entre les deux, et je l’ouvris à la moitié. Un frisson d’effroi parcourut ma colonne vertébrale… au sommet de la page, on pouvait lire : Discours de saint Éphrem sur la souveraineté du pontife romain !




 


[1]  — Monsenhor Francisco Bastos, Reminiscências de um Pároco da Cidade, São Paulo, 1973.

[2]  — La « Famille de la Bienheureuse Vierge Marie » (FBMV) ou marianosses, sont des religieux brésiliens de l’État de Bahia, fidèles à la Tradition. http://fbmv.wordpress.com/

[3]  — « L'Église qui préside dans la région des Romains, digne de Dieu, digne d’honneur, digne d’être appelée bienheureuse, digne de louange, digne de succès, digne de pureté, qui préside à la charité, qui porte la loi du Christ, qui porte le nom du Père. » (Lettre aux chrétiens de Rome.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 76

p. 172-176

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