Un rabbin tire l’abbé Guénée du purgatoire
(avec l’aide de Jack Lang)
par Louis Medler
Un grand auteur catholique sort enfin du purgatoire des écrivains où il était plongé depuis plus d’un siècle. Ce polémiste de premier rang – un des rares auteurs qui aient réussi non seulement à réfuter les mensonges de Voltaire mais à faire rire toute l’Europe à ses dépens, en plein 18e siècle –, l’abbé Antoine Guénée (1717-1803), n’avait pas été réédité depuis 1863. Il l’est aujourd’hui par une petite maison d’édition juive [1], grâce au soin d’un rabbin, et avec une préface très élogieuse de Jack Lang (oui : le ministre socialiste de la Culture, qui vante tout à la fois le style de l’abbé Guénée, et la richesse du contenu). Tout est réuni pour couvrir de honte l’intelligentsia catholique française qui a laissé tomber dans l’oubli un tel auteur. Va-t-elle au moins profiter de cette réédition pour se racheter ? Pour l’instant, il ne le semble guère. Le silence de la presse catholique est total.
Un chef-d’œuvre enterré
Mise au placard pendant plus d’un siècle, l’œuvre anti-voltairienne de l’abbé Guénée avait pourtant remporté un succès retentissant. Achevée en 1776, elle avait été immédiatement traduite en russe, anglais, italien, néerlandais. Dès 1777, elle fut publiée en Amérique, où elle connut trois éditions successives. Elle était encore célèbre au début du 19e siècle (Chateaubriand y rend hommage). Mais sous le Second Empire, alors qu’on multipliait les éditions de Voltaire, elle sembla s’évanouir. Aux élèves contraints de lire Voltaire, un florilège de l’abbé Guénée aurait fourni un efficace contrepoison : à la fois vif et solide, drôle et instructif, fin et percutant : un modèle de saine polémique. Mais ce n’était pas un auteur « au programme ». Même les maisons catholiques s’en désintéressèrent. Avec Moreau, Fréron, Barruel ou Gilbert – autres auteurs talentueux du même 18e siècle « oubliés » par les programmes de l’école prétendue neutre – Guénée s’enfonça dans le « purgatoire des écrivains »
Un abbé déguisé en Juif
Ce qui l’en fait sortir aujourd’hui, ce n’est sans doute pas l’appel lancé en sa faveur dans le Sel de la terre 64 (« Il faudrait bien rééditer l’abbé Guénée » s’écriait Christian Lagrave, après avoir montré que les mensonges de Voltaire influençaient certaines pages d’Hervé Ryssen [2]). C’est plutôt le déguisement que ce prudent ecclésiastique avait jugé bon d’emprunter pour critiquer Voltaire. Dès 1765, en effet, sa première attaque anti-voltairienne était couverte d’un pseudonyme juif : Lettre du rabin Aaron Mathathaï à Guillaume Vadé, traduite du hollandois par le lévite Joseph Ben-Jonathan, et accompagnée de notes plus utiles.
Un biographe de Voltaire raconte :
En 1762, un Juif portugais établi à Bordeaux, Pinto, vraisemblablement philosophe, mais ennuyé des injures de Voltaire contre les anciens Hébreux, qui ricochaient sur leurs descendants, en avait réfuté quelques-unes dans deux Réflexions critiques, qu’il lui adressa avec une lettre pleine de respect et d’admiration. Touché par les éloges, Voltaire fit une réponse polie [3], s’accusa d’injustice, promit un carton [4] qu’il n’a jamais fait ; puis, dans cette réponse même, il reprit contre les Juifs, leurs lois, leurs livres, leurs sciences, leur langue, leurs superstitions, une guerre qu’il devait poursuivre, plus acharnée que jamais, dans tous ses ouvrages, et il signa : « Voltaire chrétien, et gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi Très Chrétien ». Trois ans après, l’abbé Guénée […] était entré en lice par une Lettre du rabbin Mathathaï sur le veau d’or, dont Voltaire avait prétendu la fonte impossible. Il revint sur ce sujet, en 1769, par ses Lettres écrites sous le nom de quelques Juifs polonais et allemands, que le portugais Pinto avait un peu sacrifiés dans ses Réflexions. Voltaire, en 1769, ne répondit que sur le veau d’or [5]. Mais, en 1776, lorsque parut une édition plus ample des Lettres de quelques Juifs, qui faisait passer dans le camp de l’abbé tous les rieurs transfuges du camp voltairien, il prit peur, et s’informa du nom et de la personne de son adversaire, « un des plus mauvais chrétiens et des plus insolents qui fussent dans l’Église de Dieu [6] ». – « Le secrétaire des Juifs, répondit d’Alembert [7], est un pauvre chrétien, nommé Guénée, ci-devant professeur au collège du Plessis, et aujourd’hui balayeur ou sacristain de la chapelle de Versailles. » […] Savant, poli, tranquille, ce que Voltaire ne fut jamais, Guénée montrait autant d’esprit que lui, et de meilleur aloi. La mauvaise foi de Voltaire à reproduire des difficultés cent fois résolues, sans faire mention des réponses ; son étalage d’érudition plagiée ; ses contradictions et ses bévues ; sa manie d’hébraïser, ne sachant pas un mot d’hébreu, ni même le lire ; de gréciser, tandis qu’il lisait à peine le grec, et qu’il ne le comprenait que dans une traduction ; de latiniser, lui qui traduisait le latin comme un écolier ; son ignorance des auteurs et des ouvrages, qu’il prend les uns pour les autres, comme le singe de la fable prenait le Pirée pour un nom d’homme ; son ignorance de l’histoire, dont il brouille les faits ; ses méprises sur les peuples de l’antiquité, dont il méconnaît les usages et les arts, les coutumes et les mœurs : tout cela était mis à nu, toujours sur le ton du respect et de l’admiration, mais le diable de la raillerie n’y perdait rien. Malgré l’exemple donné par l’abbé Guénée, Voltaire, qui n’a jamais su répondre que par des turlupinades, des indécences et des grossièretés, traita en public les Juifs de « francs ignorantins, imbéciles, emportés », et le livre de leur secrétaire « d’ouvrage hardi, malhonnête, bon seulement pour des critiques sans goût, et ne valant rien du tout pour les honnêtes gens un peu instruits ». Mais, dans l’intimité, il avouait : « Le secrétaire n’est pas sans esprit et sans connaissances ; mais il est malin comme un singe, il mord jusqu’au sang, en faisant semblant de baiser la main. » Et il ajoutait : « Il sera mordu de même [8] » [9].
En réalité, Voltaire se montra incapable de dominer son contradicteur, et les voltairiens des 19e et 20e siècles durent, pour sauver leur idole, jeter un voile pudique sur cette controverse.
Tout en serait resté là si, au début du 21e siècle, la Providence n’avait permis qu’Albert Jakoubovitch, ancien président de la communauté juive de Béziers, découvrît par hasard cet ouvrage, dans une édition de 1817. Alléché par le titre (Lettres de quelques Juifs…), il fut ensuite émerveillé par le style « brillantissime, spirituel et drôle », et décida de le rééditer. Avec l’aide de son épouse Sarah, et d’un rabbin de l’université de Jérusalem, David Benhamou, il se lança dans cette entreprise.
Grâce à son déguisement juif, l’abbé Guénée sortait du purgatoire [10].
Pourquoi ce déguisement ?
Mais pourquoi donc s’était-il déguisé ? D’abord, pour se protéger de la secte « philosophique », toute puissante à l’époque. La censure, qui n’inquiète guère Voltaire, multiplie à l’époque les brimades contre l’abbé Nonotte, qui essaie de le réfuter. Pour la contourner, la première Lettre de Guénée est déclarée comme publiée à Amsterdam par Abraham Root, alors qu’elle a en fait été éditée à Paris par Laurent Prault ; le procédé est courant à l’époque.
Il s’agit aussi de rendre à Voltaire la monnaie de sa pièce. Dans sa haine de la foi catholique, et dans le but de l’attaquer sous tous les angles imaginables, Voltaire multiplie les masques et les pseudonymes (successivement Quaker anglais, aumônier du roi de Prusse, docteur en théologie, etc.). A l’arroseur, maintenant, d’être arrosé ! C’est de bonne guerre, et cela contribuera à mettre les rieurs du bon côté.
Pourquoi se déguiser en Juif ? Parce que l’abbé Guénée est un vrai savant, et non un touche-à-tout superficiel comme Voltaire. Docteur en Sorbonne, expert en langues orientales, il a succédé au célèbre Rollin (1661-1741) comme professeur au Collège de France, et s’est spécialisé dans l’étude de l’histoire, la géographie et l’agriculture de la Judée (il rédigea, sur ce sujet, quatre mémoires pour l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres). Plutôt que de répondre sur tous les terrains, il se limite à une question relevant de ses compétences, et il la traite à fond. Vaste sujet, d’ailleurs, et absolument capital : la véracité de la Bible. Guénée recense toutes les attaques lancées par Voltaire contre l’ancien Testament et les réfute méthodiquement. Puisqu’il veut, par ailleurs, se déguiser, il est évident qu’un déguisement hébreu est particulièrement adapté. Il ajoute à l’œuvre une touche de couleur locale qui, au début, trompera même Voltaire.
Pourquoi se limiter à l’ancien Testament ? Il faut, avant de répondre, considérer les difficultés que rencontrent alors les défenseurs de la foi.
Comment combattre les moqueurs ?
Les apologistes catholiques ne manquent pas au 18e siècle, ni les réfutations de Voltaire. Saint Alphonse de Liguori appréciait particulièrement celles de l’abbé Nonotte, qui sont claires et judicieuses. Mais Voltaire n’avait même pas besoin d’y répondre : il ricanait sur le nom de l’auteur, et tout était dit. Par légèreté, pour le seul plaisir de rire, les Français prenaient le parti de l’impie.
Les défenseurs du vrai finissaient par éprouver comme un sentiment d’impuissance : ils avaient beau multiplier les raisons et les arguments, les pseudo-philosophes ne répondaient que par la dérision. Impossible de discuter sérieusement.
Un petit conte publié en 1757 décrit très bien la situation : le Nouveau Mémoire sur les Cacouacs de Jacob-Nicolas Moreau (1717-1803). L’auteur y fait mine de décrire les mœurs d’une tribu nouvellement découverte : les Cacouacs. Il vise en réalité les pseudo-philosophes. Et il constate :
[…] Ils aiment que l’on marche à eux au bruit de la trompette. Le fracas que font leurs ennemis inspire à ces peuples un nouveau courage. Ils semblent s’applaudir des préparatifs que l’on a faits pour les attaquer. Ils ont une légèreté admirable dans leurs évolutions, et trouvent le moyen de parer tous les coups en caracolant. Aussi leurs voisins ont-ils désespéré de les vaincre ; ils se contentent aujourd’hui de les écarter.
Moreau pense toutefois avoir trouvé le moyen de combattre cette troupe de moqueurs : ne pas les prendre au sérieux. Ne surtout pas leur faire l’honneur de répondre doctement à des arguments auxquels ils ne croient pas eux-mêmes : cela les renforcerait, en leur accordant une crédibilité qu’ils ne méritent pas, et cela encouragerait leur vanité et donc leur insolence. Il faut au contraire les humilier, les poursuivre à leur tour avec l’arme de la moquerie. Car il y a moyen de les faire reculer :
Une petite nation, dont j’aurai occasion de parler sur la fin de ce Mémoire, a trouvé un moyen infaillible pour y parvenir. Quand les Cacouacs s’avancent sur sa frontière, ce peuple vient à eux les sifflets à la main. Ce petit instrument a désolé les vainqueurs. La trompette ennemie les animait. Le sifflet les fait fuir et les disperse.
C’est précisément ce que fait Moreau, avec beaucoup d’esprit, dans son Nouveau mémoire sur les Cacouacs. C’est aussi la tactique de Fréron (Élie-Catherine Fréron, 1718-1776), qui sait rendre justice au talent de Voltaire, mais critique impitoyablement ses contradictions, erreurs, injustices et impiétés, avec une ironie mordante.
Le rire suffit-il ?
Cependant, ni Moreau ni Fréron ne sont théologiens. Et s’il faut employer la moquerie pour lutter contre les moqueurs, s ’il faut user du rire pour défendre la vérité, certains sujets ne s’y prêtent guère. N’est-il pas dangereux d’y soumettre la théologie ? Et comment, tout en riant, faire comprendre la gravité des blasphèmes proférés par ces impies ? C’est la difficulté soulevé par un autre défenseur de la foi, le père Charles-Louis Richard O.P. (1711-1794). Il prône une certaine véhémence de style et revendique le droit de polémiquer contre l’impiété :
C’est une opinion généralement reçue aujourd’hui parmi les littérateurs, qu’on ne saurait traiter avec trop d’égards et de ménagements les écrivains qu’on entreprend de réfuter, et qu’un style doux, poli, tendre, insinuant est le seul admissible dans ces sortes d’ouvrages polémiques. La chose en est portée au point qu’il suffit qu’un ouvrage paraisse avec une teinte de zèle pour la vérité, ou d’une juste indignation pour l’erreur et l’impiété la plus déclarée, le libertinage le plus effréné, la morale la plus corrompue, pour qu’on le blâme universellement comme un tocsin qui tinte l’alarme, un fruit amer de la haine, de la colère, de l’emportement, de la fureur, de la rage, quoiqu’il soit d’ailleurs tranchant et victorieux par la force et la solidité des raisons. Aveugles et injustes censeurs ! Vous ne savez donc pas, ou vous ne voulez pas savoir que la plume écrit comme la bouche parle de l’abondance du cœur ; qu’on ne peut ni parler ni écrire avec froideur de ce qui intéresse et affecte vivement ; qu’il est une sainte colère, qui n’a rien de commun avec les fougues de l’emportement ; que la vigueur et la fermeté dans la défense de la religion ne sont point opposées à l’amour et la tendresse, que la charité est forte comme la mort, et le zèle inflexible comme l’enfer ; que, loin de détruire la charité, le zèle en est la flamme la plus pure ; que partout où il n’y a point de zèle, il n’y a ni amour, ni charité, et enfin que le zèle est la vertu la plus sublime et la plus héroïque, une vertu toute divine, et la vie de Dieu même, dit saint Ambroise : Zelus Dei vita est… Eh quoi ! les impies vomiront les blasphèmes à pleines bouches contre la Divinité ; ils la déchireront à belles dents ; ils la mettront en pièces ; les libertins rempliront leurs écrits orduriers de saletés, d’obscénités horribles seulement à penser : et tous ces monstres il faudra les considérer froidement, et il faudra même les flatter, les cajoler, on ne pourra les combattre qu’avec des armes parfumées de senteurs ; il ne sera permis d’entrer en lice avec eux, qu’en leur disant mille douceurs et en les comblant de politesses [11] !
Les données du problème sont donc assez complexes :
– il faut répondre à Voltaire, car on ne peut laisser sans réfutation des mensonges colportés partout par une intense propagande ;
– il faut cependant éviter de jeter des perles aux pourceaux en mobilisant toute la théologie contre un homme qui n’a aucun amour de la vérité et qui en profitera pour embrouiller toujours davantage les questions (un seul âne peut poser plus d’objections que cent docteurs n’en peuvent résoudre, dit le proverbe ; et cela vaut plus encore en matière théologique puisque les mystères surnaturels sont, par définition, supérieurs à notre raison) ;
– si l’on emploie l’arme du rire, il faut veiller à ce qu’elle ne puisse pas être retournée contre la religion, ni faire traiter trop légèrement les vérités les plus élevées, ni gommer la gravité des blasphèmes des impies ;
– il faut enfin s’adapter à un lectorat qui a été atteint par le doute, et qui est malheureusement bien plus accessible aux lumières de la seule raison qu’à celles de la foi.
Bref, il faut des arguments solides – l’érudit de premier plan qu’est l’abbé Guénée n’en manque pas –, mais aussi un angle d’attaque judicieux, et un ton qui permettra de s’imposer.
La stratégie
• L’angle d’attaque sera l’ancien Testament. L’abbé Guénée sait bien que Voltaire vise constamment Notre-Seigneur Jésus-Christ, même à travers les Juifs. En se déguisant lui-même en Juif, en faisant mine de centrer le débat sur le judaïsme, il ôte donc à l’impie sa véritable cible. Voltaire doit répondre de ses mensonges et de ses bourdes, mais il ne peut plus attaquer le christianisme, qui disparaît du champ de tir. Il est réduit à la défensive. En même temps, Guénée fait œuvre apologétique. Son pseudonyme juif montre clairement que ses arguments ne présupposent pas la foi catholique ; il se met au niveau du lecteur qui n’a pas la foi (ou dont la foi chancelle). Et appuyé sur la seule raison, il souligne d’autant plus efficacement la faiblesse et l’illogisme du pseudo-philosophe.
• Le ton sera celui de l’ironie. Elle permet de plaire à la société du temps (qui apprécie surtout l’esprit), tout en flagellant l’impie comme il convient. Guénée excelle dans la fausse naïveté. Il souligne à gros traits la fausseté de Voltaire tout en faisant mine de ne pas l’apercevoir ou de l’excuser.
Ce ton toujours égal et serein pouvait presque paraître trop doux face au blasphème. Guénée crut devoir s’en expliquer, en préface d’une réédition. Il signale que Voltaire a trouvé dur et amer le ton des Lettres, tandis que certains catholiques l’ont au contraire estimé trop conciliant. Après avoir remarqué que ces deux reproches s’annulent mutuellement, il montre que le premier manque totalement de fondement, tandis que le second « paraît plus fondé ». Il répond enfin :
[…] S’il est permis, s’il est aisé à des chrétiens de s’abandonner à l’ardeur de leur zèle, des Juifs opprimés, proscrits, livrés au mépris et à la haine des peuples, ne sauraient être trop circonspects. Leur convenait-il d’irriter contre leur malheureuse nation un ennemi que le crédit et les talents rendent si redoutable ? Déjà même, malgré cette honnêteté, cette politesse et tous ces éloges qu’on leur a reprochés comme excessifs et fastidieux, M. de Voltaire s’emporte, et ses partisans murmurent : qu’eût-ce été, si nos Juifs avaient eu moins de modération ! Sans doute il est des faussetés qu’il faut repousser avec force. M. de Voltaire n’en disconviendra pas ; il le dit lui-même. Mais, en écrivant, chacun doit consulter son goût et sa tournure d’esprit. Peut-être ce ton de véhémence auquel on exhorte nos auteurs était-il au-dessus de leurs forces, comme il est opposé à leur caractère et à leur façon de penser. La critique la plus douce paraît toujours si amère ! Il est si dur d’être obligé de dire à quelqu’un qu’il a tort et mille fois tort, de le lui prouver, de le convaincre, au point qu’il ne puisse se le dissimuler à lui-même ! Qu’est-il besoin d’ajouter la vivacité à la démonstration ? Le ton de véhémence n’est pas celui qui mène le plus directement au succès ; on donne volontiers sa confiance à l’écrivain impartial qui ne montre ni passion ni humeur ; on se met en garde contre celui qui s’échauffe. Et c’est peut-être autant à leurs déclamations indécentes et à leur style fougueux, qu’à l’absurdité de leurs systèmes, que nos prétendus sages doivent le décri général où leurs écrits commencent à tomber. Laissons-leur l’emportement et les injures, ce sont les raisons de ceux qui ont tort : les défenseurs de la vérité doivent être calmes comme elle [12].
Un auteur conscient de sa force
Loin d’être un aveu de faiblesse, ce calme est une marque de force. Léon Desdouits, qui préfaça en 1863 une réédition des Lettres de Guénée, notait en introduction :
Chef-d’œuvre véritablement unique dans son genre, il rivalise avec les écrits de Voltaire par l’esprit, la finesse et l’agrément ; il emprunte avec le plus grand succès ses armes à son adversaire, armes redoutables que le patriarche de la philosophie croyait ne pouvoir aller qu’à sa main. Un mérite tout à fait spécial, et que quelques personnes semblent n’avoir pas suffisamment compris, c’est cette politesse ironique, de si bon goût, qui a tous les airs de la franchise, et quelquefois de l’admiration. Certes, jamais adversaire ne toucha son homme aussi juste et ne le frappa aussi rudement, avec des formes si exquises, et une malice enveloppée dans des phrases aussi respectueuses. Si quelqu’un était indigne d’égards, par son caractère, par l’immoralité et le style de sa polémique, assurément c’était le philosophe de Ferney ; mais en conservant vis-à-vis de Voltaire cette tenue si noble et si piquante tout à la fois, l’auteur des Lettres prouve qu’il sent sa force ; c’est le propre de la supériorité, de repousser les entraînements de la passion la plus légitime.
Le fond
Avant de montrer, exemples à l’appui, l’art avec lequel Guénée met en œuvre sa stratégie, disons un mot du fond de l’ouvrage.
C’est, d’un bout à l’autre, une charge contre Voltaire, mais ce n’est pas que cela. A la différence de Voltaire, qui ne cherche qu’à plaire et à détruire, Guénée a quelque chose de positif à faire comprendre et à faire aimer. Le sommet de l’ouvrage est, à cet égard, la quatrième partie, intitulée : « Considérations sur la loi mosaïque ». Guénée y oublie presque de « marquer » son adversaire. Partout ailleurs, il le cite sans arrêt, le suit pas à pas, pour mieux le contrer. Ici, au contraire, il veut lui échapper. Il prend bien son point de départ dans les attaques de Voltaire – qui a qualifié cette législation d’absurde et barbare –, et il s’attache à le réfuter, mais il lui fausse progressivement compagnie. Il ne s’agit plus tant de répondre à l’impie que d’admirer la sagesse divine resplendissant dans la loi mosaïque. En treize lettres, toute l’organisation politique, sociale et religieuse du peuple juif est exposée, expliquée et comparée à celle des autres peuples anciens et modernes. L’abbé Guénée y montre un chef-d’œuvre naturellement inexplicable :
Le doigt du Seigneur est ici ! Sa puissance et sa sagesse y éclatent d’une manière trop évidente pour pouvoir être méconnues.
On arrive à la fin des Lettres [13]. Voltaire est resté loin derrière, incapable de s’élever à cette altitude. On réalise tout à coup que l’Esprit des lois de Montesquieu a eu, dans ces treize lettres, sa réponse « judéo-chrétienne », et qu’elle est restée totalement inconnue. Moins long que les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence du même Montesquieu, ce petit traité de la législation mosaïque aurait mérité d’être édité à part, en fascicule scolaire. Est-il besoin de dire qu’il ne l’a jamais été ?
Mais il est temps de donner quelques exemples de l’ironie guénéenne.
Laissons-les vivre !
Lorsque Voltaire affirme que la Loi ne put être dictée dans le désert, faute de graveurs, l’abbé Guénée riposte :
Les Israélites arrivèrent au mont Sinaï quarante-huit jours après leur sortie de l’Égypte. Est-il possible qu’ils aient perdu en si peu de temps tous leurs graveurs ? Et par quelle raison faites-vous tomber de préférence la mortalité sur ces artistes ? Quoi ! il n’en sera point resté du moins un ou deux qui, pendant le séjour du peuple hébreu au pied de cette montagne, auraient pu former des élèves ? Non, maîtres et élèves, il faut que tout meure. Oh ! Monsieur, avouez qu’il est dur d’être obligé de tuer tant de gens pour se tirer d’embarras. Croyez-moi, laissons-les vivre, et convenons que les Israélites, dans le désert, n’avaient perdu ni tous les arts, ni tous les artistes ; cela est beaucoup plus naturel et plus dans l’ordre commun des choses [14].
L’argument du silence
Lorsque Voltaire nie l’existence de Moïse au motif que les historiens païens n’en parlent pas :
Prenez garde, Monsieur ; ce silence, si vous prétendez en tirer avantage, ce sera à vous de le prouver : et savez-vous ce qu’il faudrait faire pour cela ? Il faudrait nous citer du moins un certain nombre de ces écrivains, nous faire voir que, par la nature et le plan de leurs ouvrages, ils étaient dans la nécessité ou dans l’occasion de parler de Moïse, et nous montrer qu’ils n’en ont rien dit. Tâchez de nous instruire sur ces trois points. Mais, direz-vous, c’est trop exiger : « ces anciens écrivains n’existent plus ; la fameuse bibliothèque d’Alexandrie a été dévorée par les flammes, tout y a péri ». Mais, Monsieur, si ces écrivains n’existent plus, comment prouverez-vous qu’ils fussent dans le cas de parler de Moïse et qu’ils ne l’aient pas fait ? Pouvez-vous raisonnablement exiger qu’on vous produise, pour prouver l’existence de Moïse, des témoignages d’écrivains qui n’existent plus ? L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie n’est-il une réponse solide que pour vous [15] ?
Face aux bévues
Lorsque Voltaire étale son ignorance en grec et en hébreu, Guénée fait toujours mine de le défendre :
C’est surtout lorsqu’il est question de la langue grecque que vous vous plaisez, Monsieur, à étaler votre érudition ; cette langue a pour vous des charmes inexprimables, vous n’en parlez qu’avec transport ; vous en vantez partout la clarté, la richesse, l’harmonie. Comment se persuader, après cela, avec de téméraires chrétiens, que vous ne savez pas le grec, ou que vous n’en avez jamais eu qu’une très légère teinture ? […] Nous nous faisons un devoir de ne regarder les petites inexactitudes qui vous échappent que comme des négligences de vos typographes, ou tout au plus comme des distractions très excusables dans un grand homme occupé de vingt sciences. Vous avez dit, par exemple : « On donna à ces magistrats le nom de basiloi, qui répond à celui du prince [16] ». On vous a tracassé, Monsieur, sur ce mot basiloi : on vous a dit qu’il fallait écrire basileis, et non pas basiloi ; que basiloi n’est pas grec, etc. Comme si M. de Voltaire pouvait ignorer ce que les enfants savent ! Vous avez très bien répondu que c’est une erreur typographique. On a répliqué qu’il n’est pas aisé de concevoir que, par une erreur typographique, le même mot se trouve répété cinq à six fois dans vos écrits, et dans toutes les éditions de vos écrits, toujours de même, c’est-à-dire toujours mal et jamais bien. Vraie chicane ! Quoique cela ne soit pas aisé à concevoir, il n’y a pourtant rien là-dedans de physiquement impossible. Pour nous, Monsieur, nous ne sommes point si difficiles : l’excuse nous paraît très plausible [17].
Et quant à l’hébreu :
Quand on veut se mêler de critiquer quelque ouvrage, on doit, avant tout, savoir la langue dans laquelle il est écrit. Vous l’avez senti, Monsieur ; et c’est par cette raison que vous avez donné, dit-on, une partie considérable de votre temps et de vos soins à l’étude de l’hébreu. Le succès a couronné vos travaux : nous en sommes convaincus, comme nous le devons. Mais nous craindrions que d’autres ne conçussent là-dessus quelques doutes, si vous ne changiez dans votre nouvelle édition certains raisonnements qu’on trouve dans les précédentes ; nous vous en citerons quelques-uns [18].
Face aux inventions
Lorsque Voltaire invente des faits ridicules qu’il présente comme racontés par la Bible, l’abbé Guénée réfute méthodiquement, mais non sans jeter quelque pointe :
Voilà bien des anecdotes qu’on aurait ignorées si vous n’eussiez eu la bonté d’en instruire le public.
Plus loin :
Voilà l’avantage qu’il y a de vous lire : on apprend toujours quelque chose de nouveau.
Lorsque Voltaire invente que, selon la loi juive, la femme d’un homme mort sans enfant avait le droit de déchausser le frère du mort et de lui jeter son soulier à la tête :
Cette gentillesse est de votre imagination, Monsieur ; vous avez cru sans doute qu’elle pourrait faire rire quelques lecteurs, et vous y avez peut-être réussi ; mais quels lecteurs [19] !
Usage de faux
Lorsque Voltaire affirme dans son Dictionnaire philosophique, à l’article Moïse : « Le célèbre milord [Bolingbroke] ne croit point du tout que Moïse ait existé », l’abbé Guénée produit un passage de Bolingbroke prouvant le contraire. Puis il poursuit :
Nous convenons que l’auteur d’un prétendu Avis important de milord Bolingbroke ne croit point qu’il y ait eu un Moïse. Mais cet ouvrage, vous le savez, Monsieur, mieux que personne, n’est ni dans la manière ni dans le style du vicomte de Bolingbroke ; le vicomte a un tout autre ton. La diatribe que vous citez n’est qu’un écrit supposé, décoré, comme tant d’autres, d’un nom illustre : ruse philosophique dont on ne doit point être dupe. Cette autorité ne serait donc, au plus, que l’autorité d’un écrivain pseudonyme. Mais il y a mieux : cet Avis important, on dit, Monsieur, que vous en êtes vous-même l’auteur. Et ce n’est point un bruit vague qui vous l’attribue : on le lit, cet écrit, dans plusieurs éditions de vos œuvres, même dans celles qui ont été faites par vos amis et sous vos yeux. Ce n’est donc pas du vrai Bolingbroke, de milord Bolingbroke, pair de la chambre haute du parlement d’Angleterre, c’est d’un faux Bolingbroke, de Bolingbroke-Voltaire que vous citez le témoignage. Ainsi M. de Voltaire s’étaie de l’autorité de M. de Voltaire : autorité grave, imposante sans doute, si ce n’était un double emploi [20].
Et là, l’abbé Guénée hésite entre le rire et l’indignation :
Rirons-nous, Monsieur, de ces supercheries ? Ou, prenant les choses au sérieux, plaindrons-nous les lecteurs crédules dont vous vous jouez si cruellement ?
Face aux sophismes
Avant de souligner divers illogisme du « philosophe » :
Ce n’est pas le tout d’écrire d’une manière agréable et légère, il faut encore raisonner juste. Sans cette justesse de raisonnement, le style le plus brillant ne sert qu’à éblouir l’écrivain, et à faire illusion aux lecteurs. Nous n’avons garde de penser, Monsieur, que vous avez négligé une partie si nécessaire à tout bon écrivain : nous sommes, au contraire, très persuadés que vous possédez ce talent, comme tous les autres, dans un degré supérieur, mais, si nous ne nous trompons, vous vous mettez quelquefois tellement au-dessus des règles communes de la logique que les lecteurs ordinaires ont peine à sentir toute la force de vos raisonnements [21].
Face aux contradictions internes
Uniquement préoccupé de détruire et de nier, Voltaire n’hésite pas à utiliser des arguments contradictoires entre eux dès lors qu’il s’agit d’attaquer la religion. Guénée ne manque pas de le souligner, en opposant Voltaire à Voltaire :
Nous pourrions citer plusieurs savants, qui, à portée de connaître ce pays un peu mieux que vous, lui donnent beaucoup plus d’étendue que vous ne faites : Josèphe, Eusèbe, Jérôme, etc. Mais laissons ces autorités, dont vous affectez de paraître faire peu de cas ; bornons-nous à une qui ne peut manquer d’être de quelque poids, du moins à vos yeux : cette autorité, Monsieur, c’est la vôtre [22].
Et ailleurs :
Il est des bornes qu’un critique sage ne se permet point de passer. Mais vous, rien ne vous arrête, vous franchissez hardiment le pas, et vous n’hésitez point à nous assurer, avec la plus étonnante confiance, que non seulement nos prophéties, mais les livres où elles sont citées, en un mot, tous les livres juifs, ont été écrits dans Alexandrie. Vous faites plus : après avoir soutenu que les Juifs n’avaient appris à écrire que dans Babylone, vous venez nous dire (tant vous êtes, ou distrait, ou inconséquent, ou toujours prêt à tout dire et à tout nier !), vous venez nous dire qu’ils n’apprirent à écrire que dans Alexandrie. Apparemment, après l’avoir appris dans Babylone, ils l’oublièrent tout exprès, pour aller l’apprendre dans la capitale de l’Égypte ! En vérité, Monsieur, quand un écrivain se permet des contradictions si palpables, et des faussetés si évidentes, mérite-t-il qu’on le réfute [23] ?
Face aux injures
Lorsque Voltaire s’emporte et traite d’imbéciles ses contradicteurs :
Vous pouvez regarder, tant qu’il vous plaira, quiconque vous contredit comme imbécile. Mais il serait plus honnête, ce nous semble, de le prouver sans le dire, que de le dire sans le prouver.
Face à l’antisémitisme
Bien qu’il ne soit qu’un corollaire de son antichristianisme, l’antisémitisme de Voltaire commence à gêner nos contemporains. On ne pourra pas cacher indéfiniment les textes et les faits magistralement rassemblés par le professeur Xavier Martin dans son Voltaire méconnu [24]. Guénée avait déjà relevé ce « discours de haine », curieusement détonnant chez le chantre de la tolérance :
Nous l’avouons, Monsieur, ces expressions de peuple détestable, exécrable, etc. nous étonnent toujours dans vos écrits. Il nous semble que ces termes emportés n’étaient point faits pour trouver place dans les ouvrages d’un écrivain poli, et d’un philosophe humain et doux. Est-ce donc là l’urbanité française ? Est-ce là la modération qu’inspire une certaine philosophie [25] ?
L’antisémitisme constant de Voltaire fournit à son contradicteur l’occasion d’une fine ironie lorsqu’il relève une déformation des propos d’Hérodote :
Est-ce par inadvertance, ou pour vous moquer d’Hérodote, que vous lui faites dire si formellement tout le contraire de ce qu’il dit ? Prenez donc garde, Monsieur : Hérodote n’est pas un écrivain juif ; c’est le père de l’histoire grecque, qui mérite quelque égard [26].
Jusqu’à la sévérité
Parfois, le ton devient plus sévère. Lorsque Voltaire traduit de façon volontairement ridicule les textes les plus sacrés de la Bible, l’abbé n’a pas le cœur à en rire. Si son avertissement garde une tonalité plaisante c’est parce qu’il évoque celui du professeur tançant un mauvais élève :
Il nous semble que, quand on traduit, on doit prendre la manière de son auteur ; n’être point plat quand il est élégant ; bas quand il est noble ; bouffon quand il est grave. Une fois pour toutes, parodier n’est pas traduire. Retenez-le bien, nous ne vous le répèterons plus.
Et lorsque Voltaire accuse Jean-Jacques Rousseau d’inconséquence et de contradiction :
Vous riez des inconséquences, des contradictions du pauvre Jean-Jacques ; et il faut avouer qu’elles sont un peu fréquentes. Mais le pauvre Jean-Jacques n’aurait-il pas à son tour quelque droit de rire des vôtres ? et si ce petit bonhomme s’avisait de les relever, ne pourrait-il pas amuser le public à vos dépens ? Prenez-y garde, Monsieur ! […] Non, vous n’avez pas droit de reprocher des inconséquences et des contradictions à personne, après toutes celles qu’on vient de voir, et tant d’autres qu’on remarque à tout instant dans vos ouvrages. Ces contradictions sans nombre, ces variations continuelles annoncent-elles un écrivain instruit des matières qu’il traite ; un homme vrai, qui n’avance rien qu’après s’en être assuré ; un guide éclairé et de bonne foi, auquel on puisse s’abandonner sans réserve, ou un esprit superficiel, qui n’ayant rien approfondi, tourne à tous les vents de l’opinion, qui, indifférent sur le vrai comme sur le faux, ne tient à rien qu’au désir de se distinguer du reste des hommes, en combattant des faits qu’ils révèrent ; et qui, dans ce dessein, compile sans choix les objections, non seulement les plus absurdes, mais les plus contradictoires, comme s’il se faisait un jeu d’essayer jusqu’où peut aller la crédulité du public, et la confiance aveugle de ses prosélytes en tout ce qui lui plait d’avancer ! Voilà, Monsieur, les jugements que nous craignons pour vos écrits, et que nous souhaitons que vous préveniez, en y mettant, sur les objets dont nous venons de parler, et dont nous parlerons par la suite, plus de vérité et plus d’accord. Nous sommes avec les sentiments les plus sincères et les plus respectueux, etc [27].
L’abbé Guénée et les autres
On trouvera ci-après un extrait de la première polémique que soutint l’abbé Guénée contre Voltaire : celle sur la fonte du veau d’or.
Mais auparavant, et en guise de conclusion, rappelons que l’abbé Guénée n’est pas seul écrivain catholique du 18e qui mérite d’être réhabilité.
Parce que la Contre-Encyclopédie a échoué, on croit souvent que ses champions manquèrent de talent. On oublie qu’en littérature comme ailleurs, l’histoire est écrite par les vainqueurs. C’est parce que la Révolution a triomphé que des auteurs comme Fréron ou Barruel ont été jetés dans un oubli forcé, tandis que Voltaire et Rousseau sont mis entre les mains de la jeunesse, génération après génération. Et ce triomphe de la Révolution s’explique bien davantage par la faiblesse des autorités religieuses et politiques que par celle des controversistes catholiques :
— l’Église de France, minée par le gallicanisme et le jansénisme, ne brille au 18e siècle ni par la doctrine ni par sa sainteté ; il faudra le sang des martyrs de la Révolution pour préparer le renouveau ;
— Louis XV, attaché à ses maîtresses, ménage la « philosophie », considérée comme un contre-feu face au parti dévot (Mme de Pompadour se fit peindre avec L’Encyclopédie pour livre de chevet), tandis que Malesherbes, officiellement chargé de la censure, protège les œuvres subversives.
Pendant les vingt années du combat décisif – finalement remporté par le courant pseudo-philosophique –, c’est Fréron qui fut réellement gêné par la censure, tandis que l’Encyclopédie, favorisée en sous-main, était plutôt promue que freinée par les condamnations officielles qui assuraient sa publicité sans être réellement appliquées.
Il faut donc remettre Guénée à l’honneur, parmi les écrivains du 18e siècle. Le faire lire aux élèves et aux étudiants. Mais pas Guénée seulement.
• On a rencontré plus haut Le Nouveau mémoire sur les Cacouacs de Jacob-Nicolas Moreau (1757). C’est, dans le genre du conte philosophique, un petit chef-d’œuvre qui mériterait de devenir classique, lu par tous les élèves de 2e ou de 1e, tant il fait bien comprendre le siècle des prétendues « Lumières ».
• Faut-il rappeler que Fréron fut très lu, très apprécié, et bénéficiait d’un soutien important dans l’opinion publique ? Les Académies de Montauban, Angers, Nancy, Arras, Caen, Marseille se le disputaient comme membre honoraire. Voltaire lui-même, tout en affectant de le mépriser, tremblait en ouvrant chaque nouveau numéro de son Année littéraire. Il fut particulièrement mécontent de la publicité qu’elle fit aux Lettres de quelques Juifs, mais Guénée riposta avec malice :
Comme s’il était le seul qui en eût dit du bien ! Vous ignorez donc, Monsieur, que, de tous vos écrivains périodiques, il n’en est pas un seul qui n’en ait parlé avantageusement ? En vérité, Monsieur, on dirait que vous ne lisez que l’Année littéraire ; il ne vous en échappe aucun trait ! Cette Année littéraire est pour vous ce que sont les Juifs ; vous en annoncez partout le dernier mépris, et vous y revenez sans cesse ! On ne parle pas tant de ce qu’on méprise [28] !
Le récit que fit Fréron de la première représentation de L’Écossaise de Voltaire (1760) est présenté à juste titre par l’abbé Calvet comme « un chef-d’œuvre » [29]. On regrette que le même abbé ne l’ait pas fait figurer dans son volume de morceaux choisis de la littérature française.
• Les deux satires du poète Nicolas Gilbert (1750-1780), Le dix-huitième Siècle (1775) et Mon Apologie (1778) devraient également être largement présentées aux élèves. Simple exemple, ce saisissant portrait :
Parlerai-je d’Iris ? Chacun la prône et l’aime ; C’est un cœur, mais un cœur… c’est l’humanité même ! Si, d’un pied étourdi, quelque jeune éventé Frappe, en courant, son chien, qui jappe épouvanté, La voilà qui se meurt de tendresse et d’alarmes ; Un papillon souffrant lui fait verser des larmes. Il est vrai ; mais aussi, qu’à la mort condamné, Lally [30] soit, en spectacle, à l’échafaud traîné, Elle ira la première à cette horrible fête Acheter le plaisir de voir tomber sa tête [31].
Peut-on mieux décrire la ténébreuse alliance entre sensiblerie et cruauté qui caractérise la Révolution ? Mais Lagarde et Michard n’en citent pas trois vers dans leur recueil de textes du 18e siècle – pas plus qu’une ligne de Fréron ou de Guénée [32]. Fréron sert uniquement de faire valoir à Voltaire, grâce au fameux quatrain de 1762 :
L’autre jour au fond d’un vallon, Un serpent piqua Jean Fréron [33] ; Que pensez-vous qu’il arriva ? Ce fut le serpent qui creva.
On omet soigneusement de préciser que Fréron lui-même se hâta de publier ledit épigramme dans son Année littéraire pour en révéler la véritable origine : un quatrain rédigé en 1720 par Antoine-Augustin Bruzen de La Martinière (1683-1746), que le Cours de belles lettres de l’abbé Batteux (1747) reproduisait sous cette forme :
Un gros serpent mordit Aurèle, Que croyez-vous qu’il arriva ? Qu’Aurèle en mourut ? Bagatelle ! Ce fut le serpent qui creva [34].
Voltaire n’avait fait que plagier ! Et comme Fréron l’avait déjà souvent pris en flagrant délit de plagiat (il avait notamment trouvé, dans Zadig, des chapitres quasiment traduits de l’anglais, sans aucun avertissement), le coup se retourna encore contre Voltaire.
• Il faut encore ajouter (également absent de Lagarde et Michard) l’abbé Augustin Barruel, auteur non seulement des célèbres Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797) [35], mais aussi de trois discours qui exposent dès 1789, les causes de la révolution commençante [36]. Le souffle qui anime le premier en fait un remarquable morceau d’éloquence, qui mériterait, là encore, d’être présenté aux élèves.
• Plus terne, trop répétitif, le Voltaire parmi les Ombres du dominicain Charles-Louis Richard (1775) a moins de mérite littéraire, mais demeure important pour l’histoire des idées car il synthétise sous une forme originale les réponses faites en tous domaines aux différents mensonges de Voltaire.
Un des chapitres s’inspire très visiblement de l’abbé Guénée. On le trouvera un peu plus loin, après la polémique de Guénée sur le veau d’or.
A quand un recueil de morceaux choisis qui sorte définitivement du « purgatoire » tous ces bons auteurs ?
Lettre à M. Voltaire sur l’art de jeter en fonte
par l’abbé Antoine Guénée
Pour attaquer la valeur historique du livre de l’Exode, Voltaire affirmait qu’il était impossible que les Juifs, au pied du Mont Sinaï, aient eu le temps de fondre un veau d’or et de l’adorer avant que Moïse ne revienne. Suite à une première lettre des « Juifs de Lisbonne » sur ce sujet, il avait répondu et défendu son avis dans l’article « Fonte » de son Dictionnaire philosophique.
L’abbé Guénée (toujours sous la signature des « Juifs de Lisbonne ») commente cette réponse de Voltaire dans la lettre qui suit.
ous êtes né, Monsieur, comme tous les grands hommes, pour donner le ton à votre siècle, et pour en réformer tous les préjugés. Le titre de commentateur était devenu le dernier de la littérature, vous l’avez daigné prendre ; il est ennobli : de toutes parts on s’empresse de le porter après vous. Heureux qui le soutiendrait avec les mêmes talents et avec les mêmes succès ! […]
Aussi ne nous attacherons-nous point ici à relever les beautés dont vos écrits étincellent partout : malheur à ceux qui ne pourraient les apercevoir qu’à l’aide d’un commentaire ! Nous croyons travailler plus utilement à votre gloire, en vous mettant sous les yeux les petites inadvertances qui vous ont échappées sur des matières qui nous intéressent, et dont vous parlez quelquefois sans les avoir assez approfondies.
Nous espérons, Monsieur, que vous ne désapprouverez point notre zèle. Vous aimez trop la vérité pour vous irriter contre ceux qui vous la montrent avec le respect et les égards qui vous sont dus.
Nous commencerons, si vous voulez bien, par la réfutation d’un article de vos Questions sur l’Encyclopédie.
Réfutation de l’article « Fonte », tiré des Questions sur l’Encyclopédie
Que le veau d’or a pu être jeté en fonte en moins de six mois
Vous nous avez donc fait l’honneur de nous lire, Monsieur ? Et pendant que vous gardez un profond et morne silence sur tant de savants ouvrages, où les chrétiens de toutes les sectes, quakers, protestants, catholiques romains, etc., ont combattu, comme nous, et plus vivement que nous, vos préjugés et vos erreurs, vous daignez nous répondre.
Ce n’est pas que nos lettres vous aient paru plus fortement et plus solidement écrites, que nous y traitions des sujets plus importants, ou que nous les présentions d’une manière plus intéressante ; non. Vous n’avez pas de nos essais une idée si avantageuse ; et nous savons mieux les apprécier.
Mais de pauvres et malheureux Juifs allemands, des étrangers, qui savent à peine votre langue, vous ont paru des adversaires moins redoutables. Telle est la générosité philosophique ! Elle ménage l’ennemi qu’elle croit en état de se défendre, et s’attaque au faible, dont elle se promet un triomphe aisé.
Nous sentons toute notre infériorité, Monsieur. Des partisans nombreux, des protecteurs puissants, une réputation brillante et méritée, l’étendue du savoir, les agréments du style, etc., tous les avantages sont de votre côté ; mais la vérité est du nôtre. Avec elle, on est toujours fort, quelque adversaire qu’on ait à combattre.
C’est dans la confiance qu’elle nous inspire, que nous entreprenons d’examiner ici la Réponse dont vous nous avez honorés.
§ I. Observation sur le titre de la réponse de M. de Voltaire à deux de nos lettres
On ne peut douter, Monsieur, que vous n’ayez voulu mettre beaucoup d’esprit dans cette réponse : il y en a jusque dans le titre. Le voici :
Texte. — « Fonte. L’art de jeter en fonte des figures considérables d’or ou de bronze ; réponse à un homme qui est d’un autre métier » (Dictionnaire philosophique, art. « Fonte »).
Commentaire. — Ce titre est tout plein d’esprit, Monsieur, nous en convenons ; mais n’eût-il pas été plus ingénieux encore, et en même temps plus vrai, si vous eussiez dit : « Art de jeter en fonte des figures considérables... d’environ trois pieds ; réponse à un homme qui est d’un autre métier…… par un homme qui est du métier ?
Ces expressions, figures considérables.... d’environ trois pieds, feraient un contraste heureux ; elles surprendraient agréablement le lecteur.
Et rien de plus vrai que ces autres mots, par un homme qui est du métier ; car vous en êtes assurément, Monsieur ; on s’en aperçoit d’abord.
§ II. Petite ruse du savant fondeur
Mais, puisque vous êtes du métier, Monsieur, puisque vous possédez si parfaitement l’art de jeter en fonte, pourquoi recourir aux petites finesses des disputeurs de mauvaise foi?
Vous débutez par changer l’état de la question.
Texte. — « Il s’agissait de savoir si on peut, sans miracle, fondre une figure d’or en une seule nuit. »
Commentaire . — Il ne s’agissait point du tout de cela, Monsieur ; ni l’Exode n’a rapporté, ni nous n’avons prétendu qu’Aaron ne mit qu’une seule nuit à jeter le veau d’or en fonte. Faux exposé par conséquent, et petite finesse.
Dans l’endroit que nous réfutions, vous parliez d’un seul jour, et dans votre réponse vous parlez d’une seule nuit. Quel avantage trouvez-vous, Monsieur, à changer le jour en nuit ? Votre assertion n’en deviendra pas plus vraie. Nous vous l’avons niée, nous vous la nions encore.
Oui, Monsieur (vous nous obligez de prendre un ton qui nous déplaît), oui, il est faux, très faux, absolument faux, que l’Exode, ni aucun de nos livres saints ait dit, ou que nous ayons prétendu en aucun endroit qu’Aaron ne mit qu’un seul jour ou qu’une seule nuit à jeter en fonte le veau d’or.
Vous le supposiez sans en donner de preuves ; vous nous répondez sans en produire aucune ; vous n’en produirez jamais ; nous vous en défierions, s’il était honnête de donner un défi à quelqu’un qu’on respecte.
§ III. Autre petite ruse
Ce n’est point assez de changer l’état de la question ; vous usez d’une autre petite adresse. Vous nous faites dire tout le contraire de ce que nous avons dit.
Texte . — « On a prétendu que rien n’est plus aisé que de jeter en fonte en trois jours une statue qui puisse être aisément aperçue de deux ou trois millions d’hommes. »
Commentaire. — Vous voulez dire, Monsieur, de deux ou trois millions d’hommes à la fois sans doute ; car la plus petite statue pourrait être aisément aperçue de deux ou trois millions d’hommes successivement.
Mais où avez-vous trouvé qu’il soit question, dans notre lettre, d’une statue qui puisse être aisément aperçue de deux ou trois millions d’hommes à la fois ? Citez l’endroit, Monsieur, ou convenez que vous nous imputez sciemment une absurdité que nous n’avons point dite.
Une statue qui pourrait être aisément aperçue de deux ou trois millions d’hommes à la fois, serait nécessairement une statue considérable. Or, loin d’avoir dit ou d’avoir cru que le veau d’or fût une statue considérable, nous vous disions qu’une de vos méprises était de vous le figurer comme le groupe de la place des Victoires, ou le Laocoon de Marly. Nous vous faisions remarquer qu’il fut fait pour être porté à la tête de l’armée, et qu’une statue portative ne peut pas être une statue considérable.
Vous nous faites donc dire précisément tout le contraire de ce que nous avons dit. Noble et franche manière de se défendre ! Preuve nouvelle et convaincante de la sincérité et de l’amour du vrai qui vous conduisent dans vos écrits !
§ IV. Faux reproches qu’il nous fait
Vous continuez avec la même candeur et vous dites :
Texte. — « On a écrit contre nous et contre tous les sculpteurs anciens et modernes, faute d’avoir consulté les ateliers. On oppose l’autorité des commentateurs à celle des artistes. Ce n’est pas ainsi que les arts se traitent. »
Commentaire. — On a écrit contre nous, etc. Écrire contre vous, Monsieur, et contre tous les sculpteurs ! Le ciel nous en préserve ! Nous avons trop de respect pour vous et trop d’estime pour eux,
Il est vrai que, par zèle pour votre gloire, et dans le désir de contribuer, s’il nous était possible, à la perfection de vos écrits, nous avons pris la liberté de vous avertir de quelques méprises qui vous y sont échappées. Mais, si nous ne nous trompons, ce n’est pas là écrire contre vous. Identifiez-vous, Monsieur, tant qu’il vous plaira avec vos préjugés, vos fausses assertions et vos erreurs, nous nous ferons toujours un devoir de vous en distinguer avec soin.
Nous nous garderons surtout d’attribuer à tous les sculpteurs anciens et modernes les idées d’un artiste tel que vous. Nous sentons trop combien ce procédé serait injuste, et quel tort ce serait vous faire.
Faute d’avoir consulté les ateliers et les artistes. Nous les avons consultés, soyez-en sûr, Monsieur. Nous pourrions vous en nommer plus d’un, s’il était nécessaire ; et nous n’avons point opposé à leur autorité celle des commentateurs.
C’est ainsi que les arts se traitent : est-ce ainsi que vous les avez toujours traités ?
§ V. De quelques beaux secrets inventés par l’habile artiste
Vous prenez le ton railleur, et vous dites très plaisamment :
Texte. — « Il ne s’agit que d’une affaire de fondeur ; il ne faut pas consulter Artapan, Berose, Manethon, pour savoir comment on fait une statue qui puisse être vue de toute l’armée de Xerxès en marche. »
Commentaire. — Il ne faut pas consulter Artapan, etc. Vous nous faites trop d’honneur, Monsieur. C’est à vous qu’il appartient de consulter Artapan, Berose, Manethon. Leurs noms se lisent en plusieurs endroits de vos ouvrages ; ils ne se trouvent nulle part dans les nôtres. Il serait beau vraiment que de francs ignorants, comme nous, s’avisassent, à propos de statues, de citer Artapan et Manethon.
Quand nous voudrons apprendre, ce qu’il serait en effet très curieux de savoir, comment on fait une statue qui puisse être vue à la fois d’une armée d’un million d’hommes en marche, telle qu’on a dit qu’était celle de Xerxès, nous n’irons pas consulter les anciens auteurs de l’Égypte et de la Chaldée ; nous nous adresserons à un écrivain plus récent, autrement instruit dans l’art de fondre ; à vous, Monsieur, qui êtes du métier, et qui en connaissez tous les secrets.
Non, il n’y a qu’un fondeur tel que vous, et d’une imagination vive, féconde, poétique, comme la vôtre, qui soit capable de concevoir et d’exécuter une statue qui puisse être vue de toute l’armée de Xerxès en marche.
Dans le vrai, ce n’est pas là une opération aisée. Une armée d’un million, ou même, si vous voulez, d’un demi-million d’hommes en marche, devait occuper un terrain un peu vaste ; et vous ne supposez pas, apparemment, que tous les soldats de Xerxès portaient sur eux des télescopes à la Dollond. Savez-vous bien, Monsieur, que, sans de bons télescopes, il eût été difficile qu’une telle armée en marche (et encore plus, un peuple de deux millions cinq cent mille âmes) pût apercevoir à la fois une statue, même de grandeur naturelle ? Il en aurait fallu, sans contredit, une plus haute ; par exemple, le colosse d’Arone, monté peut-être sur la colonne trajane. Or le colosse d’Arone faisant corps avec la colonne trajane, et jeté en fonte avec elle, surtout d’un seul jet, serait assurément une assez jolie petite pièce de fonte.
Vous savez, Monsieur, comment il faut s’y prendre pour exécuter un pareil morceau ! Et comme vous n’êtes pas moins fameux mécanicien qu’habile fondeur, vous savez ce que les Vaucanson, les Laurent, les Loriot ignorent, par quelle invention de mécanique on pouvait porter une pareille machine à la tête d’une armée ! Vraiment, Monsieur, vous possédez là de beaux secrets ! Les envierez-vous longtemps au public ?
§ VI. Raisons qu’allègue l’illustre écrivain pour prouver qu’on ne peut jeter en fonte, en moins de six mois, sans miracle, un veau d’or de trois pieds, travaillé grossièrement
Mauvaise plaisanterie, dites-vous. Soit, laissons-là votre armée de Xerxès en marche, et notre colonne d’Arone. Ne parlons que d’une statue de trois pieds. Combien faut-il de temps pour jeter en fonte un veau d’or de trois pieds, grossièrement travaillé ?
Texte. — « Six mois au moins. »
Commentaire. — Six mois, Monsieur, c’est beaucoup. Si vous le prouviez bien, vous nous forceriez presque d’abandonner le récit du Pentateuque et de recourir au miracle. Voyons donc quelles sont vos preuves.
La première est une description, en vingt articles, des procédés qu’on suit maintenant pour jeter en fonte des figures considérables de bronze.
Texte. — « Voici comme on fond une statue d’environ trois pieds seulement. 1° On fait un modèle en terre grasse. 2° On couvre ce modèle d’un moule en plâtre, en ajustant les fragments du plâtre les uns aux autres, etc., etc., etc. »
Commentaire. — Nous convenons que cette description, qui vous a été fournie probablement par quelque artiste, est, à quelques omissions près, assez exacte, et qu’elle peut être fort intelligible pour les gens du métier. Quant à ceux qui n’en sont pas, ils feront bien d’y joindre les mots « Fonte » de l’Encyclopédie et du Dictionnaire des beaux arts de M. Lacombe. A l’aide de ce double commentaire, ils pourront entendre quelques endroits qui n’y sont pas assez clairement exprimés pour eux, à commencer par le second article, le cinquième, etc., etc.
Nous convenons encore qu’on suit maintenant cette méthode dans la fonte des statues de bronze considérables ; telles, par exemple, que celles de vos places publiques, et même quelquefois lorsqu’on veut jeter en fonte des statues de bronze de trois pieds, d’une élégance recherchée, des chefs-d’œuvre de l’art, destinés à orner les cabinets des riches curieux.
Mais cette méthode est-elle ancienne, remonte-t-elle au temps de Moïse ? Tous ces procédés sont-ils indispensablement nécessaires ? N’en peut-on omettre aucun [37] ? N’a-t-on pu, ne peut-on encore leur en substituer de plus expéditifs et de plus prompts ? En un mot, n’y avait-il pas autrefois, n’y a-t-il pas même aujourd’hui d’autres manières de jeter en fonte une statue d’or de trois pieds en moins de six mois ? Voilà, Monsieur, ce que vous ne prouvez pas, et ce qu’il aurait pourtant fallu prouver, sans quoi toute votre savante description est en pure perte. On vous accordera qu’il y a des procédés qui peuvent demander six mois, et on vous niera qu’il n’y en ait point qui demandent moins de temps.
A cette première preuve, qui, comme vous voyez, n’est pas fort concluante, vous en ajoutez une autre : c’est l’autorité d’un de vos plus célèbres artistes.
Texte. — « J’ai demandé à M. Pigal combien il lui faudrait de temps pour faire en bronze un cheval de trois pieds de haut seulement. Il me répondit par écrit : Je demande six mois au moins. J’ai sa déclaration datée du 3 juin 1770. »
Commentaire. — Une déclaration par écrit n’est pas nécessaire, Monsieur. Nous ne doutons point de ce fait dès que vous l’assurez ; mais qu’en pouvez-vous conclure ? M. Pigal, artiste célèbre, riche, très occupé, demande six mois au moins pour jeter en bronze un cheval de trois pieds : donc un artiste moins occupé en demanderait autant ! M. Pigal, jaloux de sa réputation, et qui ne veut laisser sortir de ses mains que des chefs-d’œuvre, emploierait des procédés savants, recherchés : donc il n’y en a point de plus simples ! Il faut à M. Pigal six mois au moins pour jeter en bronze une figure de trois pieds, travaillée avec le soin, l’élégance, la perfection qu’il donne à tous ces ouvrages, donc on n’en peut mettre moins à faire en or une figure travaillée grossièrement !
Il nous semble, Monsieur, que sans prétendre en savoir plus que M. Pigal sur l’art de fondre, on peut juger ces conséquences mal déduites, et que les nier, ce n’est pas tout à fait nier des vérités.
§ VII. Si, et comment on pourrait jeter en fonte un veau d’or de trois pieds, non seulement en moins de six mois, mais en quinze jours, et même en huit.
Avant d’aller plus loin, permettez-nous d’observer ici que, pour justifier le récit de l’Exode, il suffirait, à la rigueur, qu’on pût jeter en fonte un veau d’or en trois semaines, et même en un mois, car l’Écriture n’ayant déterminé ni le temps qu’Aaron mit à faire le veau d’or, ni le moment où les Israélites commencèrent à murmurer de l’absence de leur chef, on pourrait supposer qu’accoutumés à voir Moïse monter tous les jours sur la montagne et en redescendre, ils s’ennuyèrent de son absence au bout de vingt, de quinze, ou même de dix jours. Ainsi Aaron pourrait avoir eu trois semaines, et même un mois pour faire le veau d’or. Or, qu’on puisse sans miracle faire un veau d’or, fût-il de trois pieds, en un mois ou en trois semaines, c’est sur quoi il nous semble, quoi que vous en disiez, qu’il ne saurait y avoir aucun doute.
Mais pourrait-on jeter en fonte un veau d’or de trois pieds en quinze jours, et même en huit ? Nous avons prétendu que oui, et nous le prétendons encore.
Vous dites :
Texte. — « Si l’on s’était adressé à M. Pigal où à M. Lemoine, on aurait un peu changé d’avis. »
Commentaire. — Nous l’avouons, Monsieur, nous ne nous sommes point adressés aux Lemoine et aux Pigal : pour faire une statue de trois pieds, grossièrement travaillée, il n’est pas nécessaire de recourir aux Phidias de la France.
Mais quand nous les aurions consultés, nous n’aurions probablement pas changé d’avis : dès que nous leur aurions parlé d’une statue d’or, et que nous leur aurions dit que nous cherchions la célérité de l’exécution plutôt que la perfection de l’ouvrage, ces hommes célèbres auraient eu l’honnêteté [38] de nous indiquer eux-mêmes des artistes qui suivent une méthode plus aisée, et des procédés plus prompts.
Il en est de tels, Monsieur, il est, même de notre temps, une manière de jeter en fonte beaucoup plus abrégée que celle dont vous nous donnez une si longue description. Vous ne l’ignorez pas apparemment, quoique vous l’ayez longtemps dissimulée ; car vous ajoutez d’un ton de triomphe :
Texte. « On n’a consulté que des fondeurs d’assiettes d’étain, ou d’autres petits ouvrages qui se jettent en sable. »
Commentaire. Le mot enfin vous échappe ! On jette en sable. Oui, Monsieur, on jette en sable, et on y jette non seulement des assiettes d’étain et d’autres petits ouvrages, mais des candélabres, des vases, des figures de cuivre, d’or et d’argent, d’un, de deux, de trois pieds de haut, même quelquefois au-delà. Adressez-vous, Monsieur, non aux fondeurs d’assiettes d’étain, mais aux fondeurs en cuivre, aux orfèvres qui travaillent pour vos églises, et soyez sûr qu’ils vous jetteront en sable, quand vous voudrez, un cheval de cuivre, un veau d’or, de trois pieds et plus, en moins de six mois, et même en moins de trois semaines, sans miracle.
Voilà les ateliers et les artistes que nous avons consultés, et que vous auriez dû consulter vous-même, puisqu’il s’agissait de jeter en fonte, par le procédé le plus court, une statue portative. C’est là que nous nous sommes assurés par nos yeux, et que vous auriez pu vous assurer par les vôtres, que la manière de jeter en fonte des figures de trois pieds, qu’on vous a décrites en vingt articles, n’est pas la seule en usage, même de votre temps ; qu’on peut y suppléer par une opération plus simple ; en un mot, qu’il est très possible, sans miracle, de jeter en fonte une statue de trois pieds, non seulement en moins de six mois, mais en moins de quinze jours.
Vous nous demanderez peut-être où nous avons trouvé des artistes qui nous aient offert de nous faire une statue d’or ou de cuivre de cette grandeur, en quinze jours, et même en huit. Où, Monsieur ? à Rotterdam, à Bruxelles, à Anvers, à Paris, rue Guérin-Boisseau, rue des Arcis, au Pont-au-Change, sur le quai des Orfèvres, etc. Mais, comme nous vous l’avons dit, nous leur avions promis la matière, des ouvriers, s’il en fallait, et même le modèle à ceux qui ne nous ont demandé que trois jours [39]. Nous leur laissions la liberté de la faire d’un ou de plusieurs jets [40] ; et nous leur avions bien expliqué que nous ne demandions point une statue délicatement travaillée, réparée, brunie, etc., et que, quand elle serait faite de manière qu’on pût prendre la tête de veau pour une tête d’âne, nous n’en serions pas mécontents.
§ VIII. Moyens que peut prendre l’illustre écrivain pour lever tous ses doutes sur cette matière.
Vous reste-t-il encore quelques doutes, Monsieur ? Voici un moyen facile de les lever tous.
Déposez chez un notaire cent marcs d’or en barre, et cent mille livres en argent comptant. Engagez-vous publiquement et en bonne forme à donner le tout au fondeur qui vous fera dans le moins de temps une figure telle que nous l’avons demandée.
S’il ne s’en trouve aucun qui l’exécute en huit jours, nous vous promettons de nous rétracter et de faire hautement l’aveu de notre ignorance.
Puisque vous êtes sûr qu’on ne peut, sans miracle, jeter en fonte un veau d’or de trois pieds seulement en moins de six mois, vous ne risquez rien. Et quand vous courriez quelque risque, qu’est-ce que cent marcs d’or et cent mille francs pour un homme riche et philosophe ?
Acceptez donc la proposition, Monsieur : ce n’est point acheter trop cher le triple plaisir de vous instruire, d’éclairer le public, et de nous confondre. Si vous la refusez, nous aurons quelque lieu de vous croire passablement réfuté, et de nous regarder comme dispensés de vous répondre, quelque chose que vous disiez désormais sur l’art de jeter en fonte.
Mais s’il est certain qu’on peut faire en moins d’un mois, de trois semaines, et même de huit jours, un veau d’or de trois pieds [41], à plus forte raison peut-on faire dans le même temps celui d’Aaron qui peut-être n’avait pas trois pieds. Nous l’avons bien voulu supposer tel ; mais au vrai, l’Écriture n’en détermine point la hauteur ; elle dit seulement qu’il devait être portatif, par conséquent qu’il ne pouvait être fort grand.
[1] — Lettre de quelques Juifs à M.de Voltaire, éd. Kirouv, 2009.
[2] — Christian Lagrave dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008), p. 59.
[3] — A Pinto, 21 juillet 1762.
[4] — Carton : feuillet inséré dans un ouvrage pour signaler quelque erratum. (NDLR.)
[5] — Dictionnaire philosophique, art. Fonte ; Œuvres, t. XXIX, p. 458.
[6] — A d’Alembert, 22 octobre 1776.
[7] — 5 novembre 1776.
[8] — A d’Alembert, 8 décembre 1776.
[9] — Abbé Maynard, Voltaire, sa vie et ses œuvres, Paris, Ambroise Bray, 1867, t. II, p. 540-542.
[10] — Il faut signaler que cette réédition n’est pas complète : toutes les notes de bas de page ont été systématiquement supprimées. On peut le regretter, car elles fournissaient les références de toutes les assertions de l’auteur, de nombreuses citations, et constituaient un vrai monument d’érudition. Parfois, l’abbé Guénée changeait de déguisement et s’y faisait passer pour l’éditeur, afin d’introduire un point de vue chrétien complétant le point de vue juif donné dans le texte. Mais cette suppression a permis de réduire en un seul volume une œuvre dont les éditions précédentes comptaient trois tomes. Cela aidera certainement à la diffusion. On pourra trouver la version intégrale (avec notes et références) sur le site internet de la BnF (Gallica) ou sur Google-books. En revanche, puisque le but était de raccourcir, il n’était peut-être pas nécessaire que le rabbin Benhamou ajoute des notes de son cru, inspirées du Talmud (exemple : p. 23). Il est vrai qu’elles sont rares et brèves.
[11] — Charles-Louis Richard O.P., Œuvres spirituelles sur différents points de la morale, de la piété et de la perfection chrétienne, 1781.
[12] — [Abbé Guénée], « Préface des éditeurs » à la 5e édition des Lettres de quelques Juifs, 1781. (Il s’agit de la 5e édition officielle, car il y a avait déjà eu diverses contrefaçons à Liège, Rouen, etc.)
[13] — Les Lettres de quelques Juifs, divisées en quatre parties (contenant successivement dix, huit, neuf et treize lettres), ne constituent en réalité que la première moitié de l’ouvrage ; la deuxième moitié, intitulée Petit commentaire, contient la réponse aux ripostes de Voltaire.
[14] — [Abbé Guénée], Lettres de quelques Juifs portugais, allemands et polonais à M. de Voltaire, Première partie, lettre III, § 3.
[15] — Ibid., 3e partie, lettre 5, § 6.
[16] — Voltaire, Philosophie de l’histoire. — Voir aussi l’Introduction à l’Essai sur les mœurs, art. des Grecs.
[17] — [Abbé Guénée], Petit commentaire faisant suite aux Lettres de quelques Juifs, 14e extrait, § 5.
[18] — [Abbé Guénée], Petit commentaire faisant suite aux Lettres de quelques Juifs, 15e extrait.
[19] — [Abbé Guénée], Petit commentaire faisant suite aux Lettres, 22e extrait, § 3.
[20] — [Abbé Guénée], Lettres de quelques Juifs, 3e partie, lettre 5, § 3.
[21] — [Abbé Guénée], Petit commentaire faisant suite aux Lettres de quelques Juifs, 23e extrait.
[22] — [Abbé Guénée], Lettres de quelques Juifs, 3e partie, lettre 1, § 6.
[23] — [Abbé Guénée], Lettres de quelques Juifs, 3e partie, lettre 9, § 5.
[24] — Xavier Martin, Voltaire méconnu. Aspects cachés de l’humanisme des Lumières, Bouère, Dominique Martin Morin, 2006.
[25] — [Abbé Guénée], Lettres de quelques Juifs, 3e partie, lettre 3, § 2.
[26] — [Abbé Guénée], Petit commentaire faisant suite aux Lettres de quelques Juifs, 11e extrait.
[27] — [Abbé Guénée], Lettres de quelques Juifs, 1e partie, conclusion de la 4e lettre (§ 4).
[28] — [Abbé Guénée], Petit commentaire faisant suite aux Lettres de quelques Juifs, 3e extrait, § 3.
[29] — « Les philosophes, sentant que l’homme était redoutable {…] se déchaînèrent contre lui. D’Alembert réclamait le bagne pour lui ; Voltaire l’accablait par sa satire du Mondain et le mettait à la scène dans sa comédie de L’Écossaise (1760). Fréron assista à la représentation et il rendit compte de la pièce et de la cérémonie qui suivit dans un article étincelant qui est un chef-d’œuvre. » (Jacques Calvet, notice « Fréron (Élie) » dans l’encyclopédie Catholicisme, Paris, Letouzey et Ané, t. IV [1956], col. 1634.)
[30] — Thomas Arthur Lally (1702-1766), après une campagne désastreuse en Inde, fut accusé d’exactions et de trahison, condamné à mort et décapité à Paris le 9 mai 1766. (Réhabilité post mortem, lorsque son procès fut cassé par le Conseil royal, en 1778).
[31] — Nicolas Gilbert, Le Dix-huitième siècle (1775).
[32] — Gilbert fait pourtant figure de privilégié, parmi les contre-encyclopédistes, puisque Lagarde et Michard citent sa dernière élégie (Adieux à la vie : environ une page de vers). Mais s’ils mentionnent l’existence de ses vers polémiques et lui reconnaissent « un réel talent satirique », ils n’en donnent aucun extrait significatif. (André Lagarde et Laurent Michard, XVIIIe siècle, Les grands auteurs français du programme, Paris, Bordas, 1962, p. 363-364).
[33] — Fréron se prénommait Élie. Voltaire affectait de le prénommer Jean pour mieux le ridiculiser (J’en ferai rond).
[34] — Abbé Charles Batteux, Cours de belles lettres distribué par exercices, Paris, 1748, vol. 2, p. 255. — Bruzen de La Martinière s’inspirait lui-même, semble-t-il, d’un distique du poète grec Lucillius.
[35] — Voir Christian Lagrave, « L’abbé Barruel, ses idées et leurs sources » Le Sel de la terre 55, p. -210232.
[36] — Augustin Barruel, Le Patriote véridique, ou Discours sur les vraies causes de la révolution actuelle, Paris, Crapart, 1789, 132 p.
[37] — N’en peut-on omettre aucun ? — Ne peut-on, par exemple, et n’a-t-on jamais pu jeter en fonte une statue de deux ou trois pieds sans eau grasse sortie de la composition d’une terre rouge et de fiente de cheval macérée pendant une année entière ?
[38] — Auraient eu l’honnêteté, etc. — Cette honnêteté, on l’a eue en effet pour nous. Depuis la réponse dont M. Voltaire nous a honorés, nous avons eu occasion de consulter M. Guyand, digne élève de l’immortel Bouchardon, et né pour remplacer son maître. Ce savant artiste nous a adressés à un orfèvre de ses amis, qui ne nous a demandé que huit jours.
[39] — Que trois jours. — On nous a fait observer que les ouvriers de Paris sont un peu sujets à manquer de parole, et qu’en faisant marché avec eux, il est bon d’y mettre des dédits considérables, si l’ouvrage n’est point fait au temps convenu. Nous avouons ingénument que nous n’avons point pris cette précaution avec ceux qui ne nous ont demandé que trois jours ; mais nous n’avons pas oublié de la prendre avec ceux qui n’en demandaient que huit.
[40] — De plusieurs jets. — C’est une remarque de Pline l’ancien que les artistes égyptiens étaient si savants dans les proportions, qu’on distribuait les divers membres d’une statue à différents ouvriers qui les exécutaient séparément. C’était assez qu’ils sussent la hauteur de la statue, pour que tous ses membres se trouvassent exactement proportionnés ; il n’était plus question que de les réunir ; et l’on sait que les soudures en or et en argent sont plus aisées qu’en cuivre. Les ouvriers employés par Aaron n’étaient peut-être pas si savants, mais ne purent-ils pas recourir à ce procédé et faire leur statuette de plusieurs jets ? On sait que, dans l’Antiquité, on employait ce moyen non seulement dans l’exécution des grands ouvrages, tels que le colosse de Rhodes, le cheval de Marc-Aurèle, etc., mais pour tous ceux qu’on n’aurait pas pu faire commodément d’un seul jet.
[41] — Un veau d’or de trois pieds. — Il est bon d’observer ici que, de tous les métaux, l’or est celui qui, non seulement se soude le plus aisément, mais se fond le plus vite. C’est le premier qu’on a su travailler : l’argent vint ensuite ; l’airain, après ; le fer fut le dernier. On croit que c’est ce qui a donné lieu aux poètes de désigner leurs quatre âges du monde par les noms de ces quatre métaux.


