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Le psaume 8

Les psaumes en Marie (I)


par frère Hugues-Marie O.P.

 

Ces quelques réflexions sur les psaumes veulent aider ceux qui désirent prier en utilisant les psaumes – selon l’antique et vénérable coutume – et qui veulent prêter leur cœur et leur voix à Notre-Dame, prier par elle, avec elle et en elle. Elles sont rédigées dans l’esprit de la vraie dévotion à la sainte Vierge de saint Louis-Marie Grignion de Montfort (voir Le Sel de la terre 76, p. 78) et s’inspirent des commentaires des Pères de l’Église et des auteurs médiévaux, sans ignorer pour autant quelques auteurs plus récents.

Le texte des psaumes est présenté en quatre colonnes. La colonne de gauche est le texte de la Vulgate utilisé pour la récitation de l’Office divin, la 2e colonne reproduit la traduction de Fillion faite sur la Vulgate (édition de 1900), la 3e la traduction légèrement glosée du père Emmanuel de Mesnil-Saint-Loup, la 4e la traduction de Crampon faite sur le texte hébreu (édition de 1923). Les versets sont numérotés selon le bréviaire.

Le Sel de la terre.

 

 

À la cathédale de Coutances se trouve une statue de sainte Anne montrant un livre à la sainte Vierge. On peut penser que ce livre est le psautier, et que sainte Anne apprend à sa fille à reconnaître les lettres : c’est ainsi que nos ancêtres apprenaient à lire.

Quoiqu’il en soit de ce fait, une chose est certaine : Notre-Dame a appris très tôt les psaumes et, comme tout bon Israélite de son époque, elle en a fait le fond de ses méditations, notamment pendant les dix années qu’elle a passées au Temple avant son mariage avec saint Joseph.

Lorsque Notre-Seigneur est né, elle lui a appliqué tout naturellement les prophéties messianiques, elle lui a parlé avec les psaumes ; quand elle lui a appris à prier, c’est encore avec les psaumes qu’elle l’a fait.

Imaginons-la se penchant vers la crèche et disant doucement :

Mon cœur, débordant de joie, a lancé, a proféré une bonne parole, un sujet grandiose ; c’est au Roi que je dis mes œuvres, mon cantique. […] Admirable en beauté par dessus les enfants des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres [1].

Mais la prière de la sainte Vierge ne s’est pas arrêtée avec sa vie ici-bas. Elle continue de prier dans le ciel. Elle continue aussi à prier par les lèvres de ses enfants, spécialement de ceux qui cherchent à vivre l’esprit de la vraie dévotion à Marie : ceux-ci essayent de faire toutes leurs actions par Marie, avec Marie, en Marie, pour Marie, et spécialement leur prière. Quand ils prient le psautier, Notre-Dame continue à le prier en eux et avec eux.

 ???

En commençant la méditation des psaumes, ou la récitation de l’Office, n’omettons pas de faire la « minute de Marie » – c’est-à-dire renoncer à nous-même et nous donner à elle – pour que cette prière se fasse par elle [2].

Puis, pour prier avec elle, on peut se la représenter à nos côtés, comme dans la célèbre vision de saint Félix de Valois :

C’était en la nuit de la Nativité de la Mère de Dieu ; tandis que par une permission divine les frères continuaient de dormir et ne se levaient pas pour Matines, Félix, veillant à son ordinaire et prévenant l’heure de l’Office, entra au chœur où il trouva la bienheureuse Vierge. Elle portait sur son vêtement la croix de l’Ordre ; des Anges vêtus de même, l’accompagnaient ; elle entonna les chants, et ce fut avec elle et les Anges que Félix accomplit le devoir de l’Office canonial [3].

Ensuite, laissons-la nous inspirer, dans le cours de la prière, telle ou telle affection, notamment concernant son Fils et ses autres enfants. Saint Augustin explique que les psaumes sont la voix du Christ, soit dans sa tête (le Christ en personne), soit dans ses membres (les chrétiens). On peut faire la même réflexion avec Notre-Dame : les psaumes sont sa prière, soit qu’elle prie en son Fils, soit qu’elle prenne la prière à son compte, soit qu’elle prie en nous. Disons lui donc : « Accipio te in mea omnia, præbe mihi Cor tuum, O Maria ! Je vous prends pour tous mes biens, prêtez-moi votre Cœur, O Marie ! » Ainsi nous prierons en elle, et elle en nous.

Enfin, non contents de prêter notre voix à la sainte Vierge, nous ferons de temps en temps des applications, généralement accomodatices (nous autorisant le plus souvent d’auteurs anciens), de certains passages à la sainte Vierge, notamment pour souligner les symboles qui la représentent. Ainsi notre prière sera aussi une prière de louange à Notre-Dame, accomplissant la quatrième partie de la vraie dévotion qui consiste à tout faire pour Marie.

Nous commencerons par les psaumes de l’Office de la sainte Vierge. Si l’Église les a choisis, c’est qu’ils ont davantage de rapport avec Notre-Dame. Le premier psaume des Matines est le psaume 8.

 

Sens général du psaume 8

David chante dans ce psaume la grandeur de Dieu et aussi la grandeur de l’homme. Or l’homme, c’est Adam, le premier et le second. Le premier n’est, pour ainsi dire, qu’une ébauche du second. Tertullien enseigne qu’en créant le premier Adam, Dieu le modelait sur l’Homme-Dieu qui devait être révélé plus tard. Ainsi, ce psaume qui célèbre la grandeur de l’homme dans l’ordre de la nature, n’a son entière application que dans le nouvel homme, dans l’ordre, à la fois, de la nature, de la grâce et de la gloire [4].

Ce psaume est messianique, au moins au sens typique [5]. C’est le sentiment des anciens interprètes juifs et chrétiens. Il y a plus, Notre-Seigneur Jésus-Christ a lui-même rattaché le verset 3 à un événement de sa vie publique [6], et saint Paul lui fait également l’application des versets 6 et 7 [7]. Notre-Dame, dont le cœur était rempli de Notre-Seigneur, y voyait mieux que nous la personne adorable de Jésus, dans sa nature divine (versets 1 à 4) et dans sa nature humaine (versets 5 à 8).

 

Louange de la nature divine de Jésus (versets 1 à 4)

Verset 1

 

Vulgate

Fillion

Père Emmanuel

Crampon

Domine Dominus noster * quam admirabile est nomen tuum in universa terra

Seigneur, notre Maître, * que votre nom est admirable dans toute la terre !

Seigneur, notre Seigneur, combien est admirable ton nom, dans toute la terre !

Yahweh, notre Seigneur,

que ton nom est glorieux sur toute la terre

Le premier mot du psaume est le nom incommunicable de Dieu, que l’on transcrit Yahweh, mais dont on ne connaît plus la prononciation exacte puisque les juifs n’avaient pas la permission d’en écrire les voyelles. C’est un vocatif, une interjection au vrai Dieu, au Dieu qui a manifesté sa puissance par la création et dans l’ancien Testament par tant d’actions extraordinaires, notamment la sortie d’Égypte et la théophanie du Sinaï.

Mais ce grand Dieu, si puissant, a aussi manifesté sa bonté en se faisant notre Seigneur, surtout du jour où il a voulu vivre parmi nous, se faire Emmanuel, « Dieu avec nous ».

Car Dieu [qui n’a besoin de rien] a tant aimé le monde [si indigne], qu’il a donné [gratuitement, pour toujours, sans contrepartie…] son Fils unique [qui lui est si cher] … [Jn 3, 16]. Il est notre Seigneur. Mais, pense Notre-Dame, il est spécialement mon Seigneur, car je suis spécialement sa servante : ecce ancilla Domini.

Après la puissance et la bonté de Jésus-Dieu, le psalmiste – et le Cœur Immaculé de Marie méditant ce psaume – admire l’excellence du mystère divin caché en Jésus. Le « nom » de Dieu, c’est sa nature intime, qui se fait connaître, qui se révèle. C’est, selon la terminologie de l’École, la « Veritas prima in dicendo », la Vérité première qui se manifeste. Le « mystère caché dès l’origine des siècles en Dieu » (Ep 3, 9) a été révélé en Jésus :

Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, voilà celui qui l’a manifesté [Jn 1, 18].

Votre nom, ô Jésus, votre mystère divin, est vraiment admirable : Notre-Dame vous contemple face à face dans le Ciel, elle vous contemplait dans la foi ici-bas et continue de vous contempler en nous et par nous, et cette contemplation la remplit d’admiration.

Ce n’est pas seulement l’excellence du mystère qu’admire le Cœur Immaculé de Marie, mais aussi l’étendue de sa diffusion : ce nom est connu sur toute la terre. Au sens littéral il s’agit de la terre où habitent les hommes : le nom de Dieu (la connaissance du mystère divin) est répandu partout, pas seulement en Judée ou dans tel ou tel lieu de la terre, mais dans tout l’univers, car l’Église est catholique, c’est-à-dire universelle.

Au sens accomodatice, on peut voir dans cette terre précisément le Cœur Immaculé de Marie, la bonne terre où la semence du Verbe a produit un Fruit si admirable, le Sauveur : elle l’a d’abord conçu dans son Cœur par la foi avant de le concevoir dans son sein [8]. Le nom de Dieu est admirable surtout pour ceux qui vivent en cette terre, en Marie.

 

Verset 2

 quoniam elevata est magnificentia * tua super caelos

Car votre magnificence est élevée * au-dessus des cieux.

Parce que s’est élevée ta magnificence par-dessus les cieux.

Toi qui as revêtu les cieux de ta majesté

Si le nom de Dieu est ainsi répandu, c’est parce que Dieu s’est fait connaître par des œuvres excellentes, les cieux notamment :

On peut traduire l’hébreu : Vous avez mis votre gloire dans le Ciel. C’est principalement dans ces vastes corps, dans ces brillantes lumières, que votre grandeur, que votre magnificence éclatent. C’est ce que David relève le plus dans tout ce psaume. Rien n’est plus propre à donner une haute idée du Créateur, et à remplir les hommes de respect et de frayeur, que la vue de ces ouvrages si grands, et si parfaits [9].

Mais les commentateurs voient aussi dans cette magnificence élevée au-dessus des cieux la personne du Fils de Dieu. En effet c’est par son Fils incarné que le Père est magnifié (« je t’ai glorifié sur la terre » Jn 17, 4), et le Fils, à son tour, est magnifié par Dieu dans la résurrection et l’ascension.

Notre-Dame, mieux que tout autre, a compris cette magnificence de Dieu manifestée dans la création et plus encore dans son Fils. Elle l’a chantée dans son Magnificat :

Magnificat anima Dominum : mon âme, mon Cœur Immaculé, magnifie, glorifie, le Seigneur, qui s’est fait mon Seigneur (voir le Dominus meus du verset 1).

La nature humaine de Jésus a été placée au plus haut des cieux lors de l’ascension. Aussi ce psaume est-il chanté comme premier psaume des Matines de cette fête, avec pour antienne : « Elevata est magnificentia tua super cælos ».

Une fois assis à la droite de son Père, Jésus nous a envoyé le Saint-Esprit grâce auquel nous connaissons le nom de Dieu, nous le répandons par la prédication et nous le magnifions par la louange.

Cette magnificence qui nous pousse à glorifier Dieu, c’est encore la très sainte Vierge Marie elle-même :

Marie est dite la magnificence de Dieu car elle a été magnifiée par Dieu et elle l’a magnifié. Dieu l’a magnifiée en lui donnant son Fils ; c’est pourquoi elle dit elle-même : « Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses » (Lc 1, 49). En effet Dieu a fait en elle trois grandes choses : il l’a préservée du péché originel [10], il lui a donné la plénitude de grâce, il a pris d’elle sa nature humaine. Elle a magnifié Dieu en s’humiliant profondément devant lui. Car celui qui est immuable n’est exalté que par l’abaissement d’autrui. Aussi a-t-elle dit : « Magnicat anima mea Dominum […] respexit humilitatem ancillæ suæ » [11].

 

Verset  

Ex ore infantium et lactantium perfecisti laudem propter inimicos tuos * ut destruas inimicum et ultorem

De la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle vous avez tiré une louange parfaite contre vos adversaires, * pour détruire l’ennemi, et celui qui veut se venger.

De la bouche des enfants et des allaités, tu as perfectionné la louange, tu as tiré une louange parfaite, à cause de tes ennemis, afin que tu détruises, que tu confondes l’ennemi et le vengeur, tous ceux qui prétendraient s’armer d’insolence contre toi,

Par la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle tu t’es fondé une force pour confondre tes ennemis, pour imposer silence à l’adversaire et au blasphémateur.

La magnificence de la création, et plus encore la résurrection et l’ascension de Jésus ont rendu le nom de Dieu admirable, mais il fallait que cette magnificence soit annoncée, publiée. C’est ce qui a été fait, au témoignage de Notre-Seigneur, par les enfants lors du Dimanche des Rameaux. Cela s’est fait encore par les Apôtres (qualifiés d’enfants à cause de leur simplicité et de leur innocence) et cela se continue par les prédicateurs, dont la prédication est d’autant plus efficace qu’ils sont les enfants de Notre-Dame et qu’ils tirent d’elle le lait de la grâce et de la doctrine.

Mais Notre-Dame elle-même n’a-t-elle pas « perfectionné la louange » lors de son séjour au Temple dans son enfance, et plus tard quand elle conservait dans son Cœur Immaculé les merveilles qu’elle voyait et entendait pour y chanter son chant d’amour et de louange ?

Dieu a « perfectionné la louange contre ses ennemis », et le psalmiste précise : « afin de détruire l’ennemi et le vengeur ». Par cet ennemi on peut entendre le démon – qualifié par Notre-Seigneur lui-même « d’ennemi » dans la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 25) – et par ce vengeur plus particulièrement le peuple juif qui a prétendu venger les droits de Dieu en crucifiant Notre-Seigneur Jésus-Christ : cet homme qui ne respectait pas le sabbat et qui se prétendait le Fils de Dieu était un dangereux blasphémateur à leurs yeux.

Ces ennemis sont confondus par la louange :

– d’abord par la prière de louange, dans la mesure où le démon et ses suppôts n’ont de cesse de faire taire la louange de Dieu. Pensons à la Révolution française qui a réussi à faire cesser tout culte public, puis aux expulsions des religieux en France (y compris, par l’armée, les chartreux pourtant bien inoffensifs dans leur désert), pensons aux persécutions des communistes [12], des musulmans [13], etc.

– ensuite par la prédication qui contribue à faire louer le Seigneur. Là encore les prédicateurs sont les grands ennemis du diable et de ses suppôts : l’Ordre des Prêcheurs s’honore de compter plusieurs dizaines de milliers de martyrs.

Mais s’il y a une louange qui fait rager le diable et ses suppôts, c’est celle de Notre-Dame, qui a écrasé la tête du Serpent et dont la descendance participe à ce privilège d’être des ennemis irréductibles du démon.

 

Verset 4

Quoniam videbo caelos tuos opera digitorum tuorum * lunam et stellas quae tu fundasti

Quand je considère vos cieux, qui sont l’ouvrage de vos doigts, * la lune et les étoiles que vous avez créées,

Parce que je verrai, c’est-à-dire quand je vois, tes cieux, œuvres de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as fondées, créées.

Quand je contemple tes cieux, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as créées,

Au sens littéral, les cieux et les astres dont il est question ici forment la voûte céleste si belle et qui nous fait comprendre instinctivement la puissance et la sagesse de Dieu, d’où la louange : « Cœli ennarrant gloriam Dei, les cieux racontent la gloire de Dieu » (Ps 18, 1). A condition toutefois que nous gardions la simplicité des enfants pour y reconnaître l’« ouvrage de ses doigts ».

Au sens spirituel, les anciens auteurs voient dans les cieux la figure des Apôtres et des prédicateurs, qui doivent être élevés (en grâce), ornés (de vertus), répandre la pluie (de la doctrine) et être animés d’un mouvement continu et ordonné (bon zèle).

Ils sont l’ouvrage des doigts de Dieu, car ils sont objets d’une attention particulière de sa part : les créatures en général sont faites par Dieu, l’homme est l’ouvrage de ses mains (Is 64, 8), mais les Apôtres et prédicateurs sont ouvrages de ses doigts.

La lune et les étoiles représentent les églises fondées par les Apôtres : l’Église universelle sous la forme de la lune, qui éclaire la nuit (les pécheurs) et qui reçoit toute sa lumière du Soleil de justice (Notre-Seigneur Jésus-Christ) ; les églises particulières sont figurées par les étoiles, comme le dit saint Jean dans son Apocalypse (1, 16).

Cette lune et ces étoiles sont fondées sur Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé, à savoir Jésus-Christ » (1 Co 3, 11).

En accommodant ce passage à la sainte Vierge, nous pouvons distinguer parmi les cieux le beau ciel de l’âme de Marie éclatant de la lumière de la grâce. Elle est aussi comparée à la lune (Ct 6,1 : pulchra ut luna, belle comme la lune) et appelée l’étoile de la mer ou encore l’étoile du matin.

« Quoniam videbo », quand nous contemplons « cet ouvrage des doigts de Dieu », nous voilà capables de « perfectionner une louange » puissante pour détruire tous ses ennemis…

 

Exaltation de la nature humaine en Jésus (versets 5 à 8)

Verset 5

quid est homo quod memor es eius * aut filius hominis quoniam visitas eum

je m’écrie : Qu’est-ce que l’homme, pour que vous vous souveniez de lui ? * ou le fils de l’homme, pour que vous le visitiez ?

je m’écrie : qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui, ou bien qu’est-ce que le fils de l’homme pour que tu le visites, tu prennes soin de lui ?

je m’écrie : Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui, et le fils de l’homme, pour que tu en prennes soin ?

Après avoir admiré la nature divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ (le nom de Dieu), le psalmiste nous invite à louer l’exaltation de sa nature humaine. Cette exaltation étant le résultat de son humiliation, il commence par nous parler de cette humiliation en elle-même (verset 5) et relativement aux anges (verset 6).

Au sens littéral, le psalmiste admire la bonté de Dieu – un Dieu si élevé – qui daigne s’occuper de l’homme et prendre soin de son peuple.

Au sens spirituel, il est question ici de l’incarnation de Notre-Seigneur. Notre-Dame admire : Quid ?, comment se fait-il que Dieu se souvienne de l’homme pécheur, qui s’est éloigné de lui ? Non seulement il s’est souvenu de lui en continuant à veiller sur lui, mais il l’a visité, par la grâce inouïe de l’union hypostatique au moyen de laquelle il a assumé une nature humaine.

L’expression « fils de l’homme » signifie un descendant d’Adam, un membre de la race humaine. Notre-Seigneur s’en est souvent servi pour se désigner lui-même. On peut y voir, à la suite de saint Jérôme, une allusion à Notre-Dame :

Le Fils de Dieu a été fait « Fils de l’homme », c’est-à-dire Fils de la Vierge Marie [14].

En effet, seul Notre-Seigneur est fils « d’un homme » (au sens générique d’un membre de la race humaine), car les autres ont deux parents, ils sont fils « de deux hommes ».

Ainsi Notre-Seigneur s’est incarné dans le sein de Notre-Dame, il nous a visités, comme un médecin visite un malade, un père son fils, un ami son ami…

 

Verset 6

Minuisti eum paulo minus ab angelis gloria et honore coronasti eum * et constituisti eum super opera manuum tuarum

Vous ne l’avez mis qu’un peu au-dessous des anges; vous l’avez couronné de gloire et d’honneur,* et vous l’avez établi sur les ouvrages de vos mains.

Tu l’as diminué un peu en moins des anges, de gloire et d’honneur tu l’as couronné, et tu l’as constitué sur les œuvres de tes mains, tu l’as établi le roi de la création.

Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu, tu l’as couronné de gloire et d’honneur. Tu lui as donné l’empire sur les œuvres de tes mains;

Au sens littéral, le psalmiste remarque que le premier bienfait donné par Dieu aux hommes, est de lui avoir donné une nature raisonnable. Même si l’homme est inférieur aux anges à cause de son corps, cette différence est minime (paulo minus) car il est capable de la même fin, du même bonheur éternel.

En plus de la nature humaine, Dieu a donné à l’homme – en Adam – la grâce, insigne honneur, prélude de la gloire.

Au sens spirituel, Notre-Seigneur qui est « au-dessus des cieux » (verset 2), et donc au-dessus des anges depuis son ascension, a voulu être pour un temps, un peu (paulo) au-dessous des anges. Cet abaissement est surtout visible lors de la passion, où Notre-Seigneur acceptera même d’être consolé par un ange.

Mais cette brève humiliation est suivie d’une exaltation sublime. Jésus reçoit la gloire [15] à sa résurrection (la gloire extérieure, car son âme jouissait déjà de la gloire dès sa conception), en attendant l’honneur [16] de revenir juger les vivants et les morts.

Qui, mieux que Notre-Dame, a compris l’humiliation de l’incarnation et de la passion, puis admiré la gloire de sa résurrection, gloire qu’elle contemple au ciel et qu’elle partage avec lui ?

 

Versets 7 et 8

Omnia subiecisti sub pedibus eius oves et boves universas insuper et pecora campi

Vous avez mis toutes choses sous ses pieds, * toutes les brebis, et tous les bœufs, et même les animaux des champs,

Tu as soumis sous ses pieds toutes choses, toutes les brebis et les bœufs, les animaux domestiques petits et grands, et, en plus, les bêtes des champs, les animaux sauvages

Tu as mis toutes choses sous ses pieds : Brebis et bœufs, tous ensemble, et les animaux des champs

volucres caeli et pisces maris qui perambulant semitas maris

les oiseaux du ciel, et les poissons de la mer, * qui parcourent les sentiers de l’océan.

Les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, qui parcourent les sentiers de la mer.

oiseaux du ciel et poissons de la mer, et tout ce qui parcourt les sentiers des mers.

A sens littéral, le troisième bienfait donné à l’homme lors de sa création est le pouvoir sur toute créature terrestre, notamment sur les animaux.

Mais, au sens typique, ce n’était qu’une faible figure de la toute puissance que Notre-Seigneur a depuis sa résurrection : « Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). L’épître aux Hébreux (2, 8) applique explicitement ce passage du psaume à Notre-Seigneur Jésus-Christ :

Vous l’avez établi sur les œuvres de vos mains ; vous avez mis toutes choses sous ses pieds […] [les pieds de] celui qui avait été abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, c’est-à-dire Jésus.

Toutes choses ont été mises « sous ses pieds », c’est-à-dire sous son humanité. Car Notre-Seigneur Jésus-Christ ne règne pas seulement comme Dieu, mais aussi comme homme.

Ou encore, « ses pieds » sont les prédicateurs qui portent Jésus dans le monde entier : « Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds de celui qui annonce et prêche la paix, qui annonce la bonne nouvelle » (Is 52, 7).

Le psalmiste détaille ensuite les sujets du Christ-Roi figurés, selon les anciens commentateurs :

—     Les bons, par les brebis (les simples fidèles) et les bœufs (les prélats qui portent le fardeau de l’autorité et qui doivent ruminer dans la méditation et cultiver le cœur des fidèles)

—     Les méchants, par les animaux des champs (les voluptueux, qui paissent dans la voie large), les oiseaux (les orgueilleux) et les poissons qui parcourent les sentiers de la mer (les avares qui parcourent le monde à la recherche du gain).

Notre-Dame a été aussi établie reine dans le royaume du Christ-Roi. Tous sont ses sujets, et spécialement ceux qui se consacrent à elle. Tâchons d’être pour elle des brebis simples ou des bœufs travailleurs, et de lui gagner beaucoup d’animaux des champs, d’oiseaux du ciel et de poissons de la mer !

 

Verset 9 

Domine Dominus noster quam admirabile est nomen tuum in universa terra

Seigneur, notre Maître, * que votre nom est admirable dans toute la terre!

Seigneur, notre Seigneur, combien est admirable ton nom dans toute la terre !

Yahweh, notre Seigneur,

que ton nom est glorieux sur toute la terre

Le psaume termine en boucle, en répétant, à la manière d’une antienne, le premier verset. Celui à qui on s’adresse et dont on parle est le principe et la fin, l’Alpha et l’Oméga (Ap 1, 18).

Et Notre-Dame repassait sans cesse dans son cœur, dans une « contemplation circulaire [17] », les grandeurs de la divinité et de l’humanité de Jésus.

 

*

 

Bibliographie

Voici les principaux ouvrages consultés, classés par ordre chronologique. Presque tous peuvent être téléchargés sur internet.

 

Saint Jérôme (347-420), PL 26.

Saint Augustin (354-430), PL 36 et 37.

Aurelius Cassiodore (485-580), Expositio psalmorum, PL 70, 73-79.

Saint Bède le Vénérable (672-735), PL 93 (ce commentaire attribué à saint Bède est probablement plus tardif).

Walafrid Strabon (auteur de la glose ordinaire, mort en 849), PL 113.

Remi d’Auxerre O.S.B. (vers 850-908), PL 131.

Saint Bruno (1030-1101), PL 152.

Glose ordinaire (version tardive de la Glose de Laon – vers 1090-1130) Biblia cum glosa ordinaria, 4 volumes, éd. Adolf Rusch, Strasbourg, 1480-1481.

Pierre Lombard (1100-1160), PL 191, 121-128.

Hugues de Saint-Cher O.P., Postille in Bibliam (réalisé de 1232 à 1236).

Richard de Saint-Laurent (première moitié du 13e siècle), De Laudibus Beatæ Virginis libri XII ou simplement Mariale, publié avec les œuvres de saint Albert le Grand, t. 26, Paris, Vivès, 1898.

Saint Albert le Grand (1200-1280), Commentarii in psalmos (probablement apocryphe), in Opera Omnia, t. 15 à 17, Paris, Vivès, 1892-1893.

Saint Thomas d’Aquin O.P. (1225-1274), Commentaire sur les psaumes, Paris, Cerf, 1996.

Nicolas de Lyre O.F.M. (1270-1340), Postilla super psalterium una cum canticis. Jean Pivard, 1500.

Ludolphe le Chartreux (1300-1378), In Psalmos, Montreuil, Notre-Dame des Prés, 1891. Ludolphe de Saxe entra à 18 ans chez les dominicains, y resta 26 ans (ou 30 ans selon les auteurs) puis entra chez les chartreux

Denys le Chartreux (1402-1471), Opus in psalmos, Paris, 1542.

Antoine Agellius (théatin, mort en 1608), Commentarius in Psalmos, Paris, 1611.

Saint Robert Bellarmin S.J. (1542-1621), Explanatio in psalmos, Lyon, Jérôme de La Garde, 1664 (1ère édition en 1611).

Simon de Muis (1587-1644), Commentarius litteralis et historicus in omnes psalmos, Louvain, 1770 (1ère édition en 1630).

Joseph de San Miguel y Barco O.P. (né en 1621), Biblia Mariana, Gènes, Lertiana, 1749.

Dom Augustin Calmet O.S.B. (1672-1757), Les Psaumes, Paris, 1734.

Père Emmanuel O.S.B. (1826-1903), Le Livre des psaumes, Mesnil-Saint-Loup, 1920.

Louis-Claude Fillion P.S.S. (1843-1927), La sainte Bible, commentée d’après la Vulgate et les textes originaux, t. 4, 3e éd., Paris, Letouzey et Ané, 1900.




[1]  — Ps 44,1 et 3 : Eructavit cor meum verbum bonum, dico opera mea regi. Speciosus forma præ filiis hominum, diffusa est gratia in labiis tuis. Traduction du père Emmanuel de Mesnil-Sains-Loup.

[2]  — Voir Le Sel de la terre 76, p. 84.

[3]  — Dom Guéranger, Année liturgique, au 20 novembre.

[4]  — Père Emmanuel, Le Livre des psaumes, Mesnil-Saint-Loup, 1920.

[5]  — Outre le sens littéral – les réalités signifiées directement par les paroles –, il y a le sens spirituel ou typique : les réalités désignées dans le sens littéral sont signes d’autres réalités. Par exemple, si un psaume parle de Jérusalem, au sens littéral il s’agit de la ville de Palestine, au sens typique il peut s’agir : de l’Église (sens spirituel allégorique), de l’âme chrétienne (sens spirituel moral) ou du Ciel (sens spirituel anagogique). Le sens spirituel ou typique est un sens voulu par l’auteur de la Bible (le Saint-Esprit), il est donc révélé. Il doit toujours reposer sur le sens littéral. — Le sens spirituel doit être distingué du sens accommodatice : ce dernier est une application suggérée par le texte sacré et faite par l’Église ou par l’âme chrétienne. Si l’on en use avec modération et prudence (en suivant l’exemple de la liturgie ou des saints), il peut apporter bien des lumières et des consolations. Voir le texte de saint Bernard publié dans Le Sel de la terre 14, p. 60.

[6]  — Voir Mt 21, 14-16 : « Alors des aveugles et des boiteux s’approchèrent de lui dans le temple, et il les guérit. Mais les princes des prêtres et les scribes, voyant les merveilles qu’il avait faites, et les enfants qui criaient dans le temple, et qui disaient : Hosanna au Fils de David !, s’indignèrent, et ils lui dirent : Entendez-vous ce qu’ils disent ?  Jésus leur dit : Oui.  N’avez-vous jamais lu cette parole : De la bouche des enfants, et de ceux qui sont à la mamelle, vous avez tiré une louange parfaite ? »

[7]  — Voir 1 Co 15, 26-28 : « Le dernier ennemi détruit sera la mort ; car Dieu a mis toutes choses sous ses pieds. Et quand l’Écriture dit : Tout lui a été soumis, il est évident qu’il faut excepter celui qui lui a soumis toutes choses. Lors donc que tout lui aura été soumis, au Fils, alors aussi le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui aura soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. » — Ep 1, 22 : « Il a mis toutes choses sous ses pieds, et il l’a donné pour chef à toute l’Église. » — He 2, 6-9 : « Quelqu’un a fait quelque part cette déclaration : Qu’est-ce que l’homme pour que vous vous souveniez de lui ? ou le fils de l’homme, pour que vous le visitiez ? Vous l’avez abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges ; vous l’avez couronné de gloire et d’honneur, et vous l’avez établi sur les œuvres de vos mains ; vous avez mis toutes choses sous ses pieds. Or, par là même qu’il lui a soumis toutes choses, il n’a rien laissé qui ne lui soit soumis ; cependant nous ne voyons pas encore maintenant que tout lui soit soumis. Mais celui qui avait été abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, c’est-à-dire Jésus, nous le voyons, à cause de ses souffrances et de sa mort, couronné de gloire et d’honneur, afin que, par la grâce de Dieu, il goûtât la mort pour tous. »

[8]  — Voir Mt 13, 8, la parabole du semeur. — Et aussi « Le Seigneur donnera sa bonté, et notre terre son fruit – Dominus dabit benignitatem, et terra nostra dabit fructum suum » (Ps 84, 13). « La terre s’ouvrira et fera germer le Sauveur – aperiatur terra et germinet salvatorem (Is 45, 8). »

[9]  — Dom Calmet.

[10] — Nous avons quelque peu corrigé le texte qui porte : « il l’a sanctifiée dans le sein de sa mère », sans préciser que cette sanctification a lieu dès le premier instant de la conception. A cette époque, les plus grands docteurs hésitaient encore sur le moment de cette sanctification. Voir Le Sel de la terre 52, p. 44 : « Saint Thomas d’Aquin et l’immaculée conception ».

[11] — Texte attribué à saint Albert, mais vraisemblablement d’un contemporain : Richard de Saint-Laurent, chanoine de Rouen et ami de Hugues de Saint-Cher O.P.. On le trouve dans les œuvres complètes de saint Albert : Opera Omnia, t. 26, De Laudibus Beatæ Virginis libri XII (ou simplement Mariale), Paris, Vivès, 1898, p. 186-187.

[12] — Les gardiens surveillaient même les lèvres des prisonniers dans les goulags pour voir s’ils priaient tout bas.

[13] — Voir le livre de Joseph Fadelle, Le Prix à payer (éditions de l’œuvre, 2010) où l’auteur explique comment il devait se cacher pour prier. Il a été condamné à mort par le grand Ayatollah des chiites parce qu’il avait appris à son propre fils à faire le signe de croix.

[14] — « Filius Dei, factus est Filius hominis : id est, Filius virginis Mariae. » Saint Jérôme, Breviarium in Psalmos.

[15] — La gloire est « une connaissance manifeste accompagnée de louange : clara cum laude notitia » (I-II, q. 2, a. 3, qui se réfère à saint Ambroise ; en réalité, la vraie source semble être saint Augustin dans le Contra Maximinum, PL 42, 770, qui s’est inspiré de Cicéron, De Inventione, 2, 166).

[16] — L’honneur est « une marque de révérence pour témoigner de la vertu : exhibitio reverentiae in testimonium virtutis » (II-II, q. 103, a. 1, qui se réfère à Aristote, Eth., l. 1).

[17] — Saint Thomas d’Aquin distingue trois sortes de contemplation : droite, en ellipse et circulaire. Cette dernière est la plus parfaite. Voir II-II, q. 180, a. 6.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 77

p. 4-16

Les thèmes
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