top of page

Mémoires d’un zouave pontifical (I)

par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

Après s’être attaquée à la France (1789), la Révolution (en particulier la secte des Carbonari) concentra ses efforts sur l’Église. Les assauts répétés des troupes révolutionnaires de Mazzini, de Garibaldi ou de Victor-Emmanuel II, roi du Piémont, obligèrent Pie IX à quitter Rome en 1848 pour se réfugier à Gaète dans le royaume de Naples. Quelques mois plus tard, en juillet 1849, le général français Oudinot reprit la Ville éternelle avec 6 000 soldats, et rétablit Pie IX dans sa capitale. Dix années s’écoulèrent sans trop de tumulte. Mais en 1860, Victor-Emmanuel II s’empara du nord des États de l’Église. L’armée pontificale n’étant pas assez nombreuse, le pape Pie IX lança un appel aux volontaires catholiques du monde entier. Une armée de 10 000 hommes fut mise sur pied dont un régiment de tirailleurs franco-belge. Dieu permit que cette armée soit défaite à Castelfidardo (18 septembre 1860) et Pie IX abandonna les régions des Marches et de l’Ombrie. Les États de l’Église étaient réduits à la seule région du Latium.

En 1861, Mgr de Mérode, camérier secret de Pie IX, ministre des Armées pontificales, demanda au général français Juchault de la Moricière de renforcer le régiment de tirailleurs franco-belge et d’en faire un régiment que l’on nomma bientôt les zouaves pontificaux. A l’appel de Mgr Pie, évêque de Poitiers, des comités de soutien à la cause pontificale furent créés, appelés « Comités de saint Pierre ». Les fonds recueillis permirent de fabriquer six canons, d’acheter 230 mousquetons Remington (qui furent choisis par Émile Keller), soixante mulets pour l’artillerie de montagne, deux canons de montagne, 4.000 fusées pour obus, 90 chevaux. Un demi million de francs récolté en France fut consacré aux travaux de renforcement des fortifications de Rome (22 kms de remparts).

Les zouaves (3 500 hommes au total, dont 800 Hollandais, 600 Français, 450 Belges, mais aussi des Irlandais, des Québécois, des Espagnols, des Suisses… en tout plus de vingt nationalités) s’engageaient pour six mois, pour un an ou pour plusieurs années. Ils furent commandés par les colonels de Becdelièvre et Allet, puis par le colonel Athanase de Charette. Des cent soixante dix officiers, cent onze étaient Français et vingt cinq étaient Belges. Les aumôniers furent Mgr Jules Daniel et l’abbé Peigné, tous deux nantais, assistés de deux Belges, Mgr Sacré et Mgr de Wœlmont.

De 1861 à 1867, les combats furent rares et limités à quelques escarmouches avec des groupes isolés, des brigands, des garibaldiens. A partir de 1867, la tension monta jusqu’au conflit ouvert en octobre. Le 3 novembre, lors de la bataille de Mentana (vingt kilomètres au nord-est de Rome), l’armée pontificale avec les zouaves, soutenue par un corps expéditionnaire français, battit les garibaldiens. Les États de l’Église (ou du moins ce qu’il en restait) étaient sauvés. Ce répit de trois ans permit la convocation des évêques pour le concile Vatican I.

Mais, le 12 septembre 1870, cinq divisions de révolutionnaires marchèrent sur Rome. Le général Hermann Kanzler qui avait succédé à Mgr de Mérode, mit la Ville sainte en état de défense. Le 17 septembre 1870, les révolutionnaires entreprirent le siège. Le 20 septembre, l’artillerie piémontaise commença un tir intensif sur tout le pourtour des remparts. Vers 9 heures du matin, la muraille céda à une centaine de mètres de la Porta Pia. Les impies s’engouffrèrent dans la brèche et Rome fut occupée et pillée. Les zouaves y laissèrent onze des leurs.

La « neuvième croisade » : ainsi fut nommée l’épopée des zouaves pontificaux. Elle prouva qu’au 19e siècle des soldats chrétiens pouvaient encore verser leur sang pour la défense de l’Église, du souverain pontife et de la papauté. Elle montra l’héroïsme dont étaient capables de jeunes catholiques à l’idéal élevé, un idéal que nous fait partager Dom Maréchaux.

*

A dix-huit ans, l’auteur (1849-1927) venait d’achever sa première année de Droit à Paris. Il interrompit ses études à l’automne 1867 pour s’engager dans les zouaves pontificaux. A la suite de deux engagements de six mois, il passa un an à Rome dans ce régiment héroïque, du 18 novembre 1867 au 11 novembre 1868. A son retour en France, il acheva ses études de Droit et entra en religion en août 1871.

Il devait revenir à Rome trente-sept ans plus tard. Ce fut comme Abbé du Monastère de Sainte-Françoise-Romaine-au-Forum (Sainte-Marie-La-Neuve) et Procureur général de la Congrégation des Olivétains, de 1905 à 1914, sous le pontificat de saint Pie X, dont il fut un ami intime.

Dans son style remarquable, celui qui allait devenir le disciple le plus intime du père Emmanuel, nous raconte, vingt ans après, des souvenirs pleins de fraî­cheur sur la Rome de Pie IX, la Semaine sainte dans la ville Éternelle, la vie mili­taire au camp d’Annibal sous le commandement du colonel Athanase de Charette, le pèlerinage au Sacro-Speco à Subiaco, l’exécution chrétienne dans un village d’un bandit condamné à mort, la figure du grand et saint pape Pie IX lui-même, dernier pape-roi des États Pontificaux, etc.

Ces pages toutes simples de souvenirs, qui constituent un petit trésor, sont, dans leur genre, une contribution à l’histoire des zouaves pontificaux et à celle des dernières années des États de l’Église, en même temps qu’un chant d’amour à la Rome éternelle et à la papauté.

Ce récit, dont nous commençons la publication, est tiré du Bulletin de l’Œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance à Mesnil-Saint-Loup, tome V (1889-90-91), de janvier 1889 à septembre 1890.

Le Sel de la terre.


Préface

 

Dans la fameuse fresque de Raphaël qui se nomme La Dispute du Saint-Sacrement, à côté du trône de Jésus glorifié, sur le même plan où figurent les plus illustres saints des deux Testaments, se trouvent quatre personnages mystérieux, deux diacres et deux guerriers.

Revêtu des humbles et glorieuses livrées des soldats de la sainte Église, je me suis souvent demandé pourquoi des guerriers avaient été ainsi placés à côté des diacres dans la cour céleste. Quelques interprètes voient dans le diacre le symbole de la vie contemplative, dans le guerrier le symbole de la vie active. On peut, ce me semble, trouver là autre chose que des symboles : pourquoi Raphaël n’aurait-il pas voulu mettre en relief cette grande vérité, que tout soldat chrétien est appelé à jouer son rôle, dans l’économie de l’Église, comme le diacre ?

Dans les Actes des Apôtres, il y a un diacre, saint Étienne, et tout auprès un guerrier, le centurion Cornélius. Dans les annales de Rome, il y a un diacre, saint Laurent : il y a aussi un guerrier, saint Sébastien.

Comme la figure de Cornélius est belle, éclairée des premiers rayons du christianisme naissant ! Cette aurore magnifique rejaillit tout entière sur le mâle visage de ce soldat. Ce fier Romain, ce centurion porteur d’un des plus beaux noms du patriciat, est un homme de prière et d’aumône. De sa main qui tient le glaive, il répand d’abondantes largesses, et il plie les genoux devant Dieu : il est, disent les Actes, continuellement en prière. Il a des visions, un ange vient à lui, et il n’en semble pas étonné. En vérité, Cornélius, comme tous les personnages des Actes, est un archétype, l’archétype du soldat chrétien, destiné à se reproduire à tous les âges de l’Église.

C’est ainsi que dès le commencement apparaît l’action du soldat dans l’Église. Il fraie la route à l’apôtre ; il se constitue le défenseur de ces faiblesses sacrées, que l’on nomme le prêtre, la vierge et l’enfant ; enfin il lutte, pareil à l’archange saint Michel, contre les puissances du mal, et il les fait reculer par un effort héroïque.

Plus tard, cette action s’élargit. Tandis que le sacerdoce est solidement établi à Rome, on voit se lever le Saint-Empire. Constantin délivre saint Silvestre et protège le concile de Nicée ; Charlemagne chasse les Lombards et, durant la nuit de Noël, est couronné par saint Léon. Leurs statues équestres, d’une taille gigantesque, veillent encore sous le portique de Saint-Pierre et y montent une garde d’honneur.

Ensuite, nous avons les croisés. La chrétienté produit la chevalerie ; et la chevalerie, cette force magnifique mise au service du droit chrétien, s’élance à la conquête du Saint-Sépulcre. L’aurore de ces guerres saintes nous montre Godefroy de Bouillon, déposant son diadème sur la tombe du Sauveur ; leur déclin nous montre saint Louis expirant sous les murs de Tunis. Devant cette période, sur la terre d’Espagne fertile en héros, la lutte contre les Maures commence avec Pélage, pour se terminer avec saint Ferdinand.

Après saint Louis et saint Ferdinand, l’ardeur des guerres saintes se continue dans les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dans les héros de Lépante, dans Sobieski, dans Emmanuel de Mercœur. C’est toujours le sinistre croissant qu’il s’agit d’éloigner des rivages chrétiens. Bientôt il faudra défendre l’Église contre ses propres enfants qui lui déchirent le sein.

En effet la Révolution se lève ; elle se rue sur l’Église comme sur une proie facile, pour la spolier et l’asservir ; aussitôt, à côté des martyrs qui tendent le cou aux bourreaux, il y a les martyrs qui vendent chèrement leur vie. L’intrépide Vendée tient tête aux armées révolutionnaires ; elle sauve sa foi et son honneur, et ne se rend qu’après que les autels sont rétablis. En Tyrol, un simple paysan, Andreas Hofer (1767-1810), met en fuite les généraux de Napoléon, et assure l’indépendance de son pays, avant de mourir d’une mort qui arrache des larmes et des frissons d’admiration.

Ces hommes sont les ancêtres des zouaves pontificaux. Et pour mieux marquer la filiation, Dieu a voulu qu’un Charette fût à leur tête, lui le petit-fils des plus tenaces défenseurs de la foi vendéenne. Les Vendéens combattaient, un Sacré-Cœur sur la poitrine ; Charette arbora la bannière du Sacré-Cœur, dans la plaine de Patay qui avait connu Jeanne d’Arc ; et cette bannière couvrit de ses plis ensanglantés l’honneur de la France.

Étant encore enfant, dans un de ces collèges de jésuites que la Révolution mit tant de rage à dissiper, je me passionnais pour la lecture des guerres vendéennes. On avait mis à notre disposition une petite bibliothèque, dans laquelle se trouvaient La Vendée militaire de Crétineau-Joly, les récits de la chouannerie, les Mémoires de Madame de Lescure, etc. Ces livres nous enthousiasmaient, un de mes camarades et moi. Nous les lisions et relisions, nous les savions presque par cœur. Cathelineau, le saint de l’Anjou, Lescure, le saint du Poitou, Bonchamps pardonnant avant de mourir aux Bleus prisonniers, La Rochejaquelein haranguant ses gens aux Aubiers, Charette le stratégiste insaisissable, Stofflet le rude garde-chasse transformé en général ; tous ces noms et ces souvenirs faisaient l’inépuisable thème de nos conversations. Pendant nos promenades, et durant la nuit, nous voyions passer dans nos rêves ces figures glorieuses.

Ces semences portèrent leurs fruits. J’eus l’honneur de servir sous Charette aux zouaves pontificaux ; et mon ami, durant la guerre de 1870, fit partie des volontaires de Cathelineau.

Le flambeau était passé dans nos mains. Aujourd’hui je voudrais concourir à le transmettre, tout brûlant, à la génération qui nous suit.

On se plaint que l’enthousiasme manque : l’enthousiasme a pour aliment les grands souvenirs. Il peut renaître, il renaîtra : dans l’Église et dans la France, il est impérissable. Si cet humble livre pouvait servir à éveiller ou à entretenir dans un seul cœur cette flamme sacrée, je serais amplement récompensé de l’avoir écrit.

On n’y trouvera pas les pages glorieuses de Monte-Libretti et de Mentana, non plus que celles de Patay [1] et du plateau d’Auvours : elles ont été écrites par celui-là même qui les avait tracées à la pointe de son épée. Mais on y saisira un écho des enthousiasmes ardents qui coïncidèrent avec Mentana ; on y verra, je l’espère, la physionomie intime de ce beau régiment des zouaves ; on y vivra de sa vie si pittoresque à Rome et dans les montagnes romaines ; on y sentira le souffle généreux des saintes amours dont tout cœur chrétien doit battre pour la cause de l’Église et de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

Chapitre I

L’automne 1867

C’était durant l’automne de l’année 1867. Je venais de terminer ma première année de droit ; j’avais dix-huit ans.

J’étais arrivé à ce moment critique de la vie, où il faut songer à une vocation. A ce moment, le cœur est rempli d’aspirations vagues, de mouvements qui se croisent, de tendances qui se heurtent. Il est soumis au mirage des illusions les plus séduisantes. Il éprouve le besoin de jouir ; mais aussi, comme correctif, il éprouve le besoin de se donner.

Mon éducation avait été foncièrement chrétienne ; j’avais conservé les habitudes pieuses de mon enfance ; je connaissais Notre-Seigneur, et j’aimais l’Église. Mais, d’un autre côté, la séduction du monde agissait en moi ; et l’ensorcellement de la bagatelle, comme dit Bossuet d’après l’Écriture, se faisait sentir à mon âme.

Étant à la campagne, moitié par désœuvrement, moitié par un goût pour l’étude qui ne m’a jamais quitté, je lus d’abord les Confessions, puis la Cité de Dieu de saint Augustin. Ce que cette lecture produisit en moi serait inexplicable sans l’intervention d’une grâce divine aussi douce que puissante. Mes ténèbres furent dissipées, mes hésitations affermies, mes irrésolutions fixées. Je vis clair aux choses du temps et aux choses de l’éternité. Il me souvient qu’en lisant le merveilleux passage de saint Augustin sur la paix et sur l’amour, les larmes me ruisselaient des yeux ; et dans le transport de mon âme, j’étais obligé d’interrompre cette lecture.


De ces émotions profondes ressortit pour moi l’adorable figure de Notre-Seigneur. Je la vis, non plus comme autrefois dans une sorte de pénombre, mais en pleine lumière. Et à côté de lui je vis son Église, blanche de la pureté des vierges, rouge du sang des martyrs, mère et maîtresse du genre humain. Et je compris qu’il fallait se vouer tout à Jésus, qui nous a tant aimés ; tout à l’Église, dont nous sommes les enfants, et qui doit pouvoir compter sur nous jusqu’à la mort.

Dès lors, je le répète, ma vie hésitante eut un but, une direction. Je sentis que l’indomptable besoin de se donner, de verser son sang pour une grande cause, n’avait pas été mis en vain par Dieu dans la poitrine humaine. C’était pour Dieu lui-même, pour Jésus-Christ, pour l’Église, qu’il fallait vivre, et qu’il devenait doux de mourir.

En ce moment eut lieu l’invasion garibaldienne ; et les journaux retentirent des faits héroïques de la petite armée pontificale, qui luttait pied à pied pour défendre le domaine de saint Pierre.

La lecture de ces faits d’armes dans l’Univers me causa des tressaillements indicibles. En particulier, les pages consacrées par Louis Veuillot à la mémoire d’Arthur Guillemin m’enivrèrent. Aussitôt ma résolution fut prise.

J’écrivis à mes chers parents, desquels j’étais momentanément éloigné, pour leur demander la permission de m’engager au service du Saint-Père. Mon père, chrétien sans peur ni compromis, bien que fonctionnaire du gouvernement impérial, n’hésita pas une minute à m’envoyer son autorisation avec ses bénédictions les plus tendres. Nous étions au mois d’octobre.

L’état de mon âme est bien dépeint dans une lettre que j’écrivis à quelques membres de ma famille pour leur annoncer ma résolution ; elle fut communiquée à une excellente feuille catholique, et livrée à la publicité.

Mes chers parents, Cette lettre vous apprendra quelque chose que ma dernière tendait à vous faire pressentir : je pars prochainement pour Rome. C’est une résolution d’une portée sérieuse et profonde : aussi je l’ai prise sans être influencé par personne, et je l’ai mûrie en face de Dieu. Vos cœurs savent aimer, c’est-à-dire ils savent trop bien envisager le but de la vie pour souhaiter autre chose à ceux qu’ils aiment. Aussi j’attends l’assurance de vos prières avec celle de votre acquiescement généreux. Le spectacle des héroïques efforts de la petite armée pontificale avait de quoi soulever mon enthousiasme : néanmoins, ce n’est pas cela qui m’entraîne aujourd’hui, c’est la lecture de la Cité de Dieu de saint Augustin. Ce beau livre a fait de mon enthousiasme une conviction calme et indélébile ; il m’a découvert le vrai sens de la vie chrétienne et son vrai but, avec le seul moyen d’y parvenir, qui est le sacrifice. A Rome, le sacrifice offre tous les traits de la souveraine beauté. Celui qui s’offre non seulement élève son âme bien haut, mais fait une œuvre d’apostolat réel. Il a l’indicible honneur de porter la vérité vivante ; s’il tombe, cette vérité s’échappe avec un merveilleux éclat de toutes parts, et féconde ce qu’elle touche ; les quelques derniers morts ont suscité un bien immense. Vous regarderez toutes ces considérations que je vous offre, mes chers parents, d’un œil ferme et dévoué. Le rôle de tout jeune catholique est de s’affirmer courageusement ; il est bien de commencer sa vie propre par l’adhésion à la protestation commune : cela, j’espère, inclinera pour toujours ma vie du bon côté. Vous ne savez pas quelle force il faut pour affronter Paris, dans votre milieu recueilli, rempli naturellement d’idées chrétiennes. Vous ne pouvez vous figurer la multitude de ceux qui se perdent, et la rapidité avec laquelle on s’engloutit. Le plus affermi ne peut répondre de lui : j’en ai des preuves douloureuses. Mettez en regard cette existence de danger moral avec le danger physique de Rome, et vous aurez l’exacte portée de ce que je fais. Ah ! ne croyez pas qu’il n’y ait pas de frémissement en moi, à la pensée de vous quitter. Dieu m’a donné l’amour de ma famille à un degré très vif. Je vous prierai seulement de faire attention que l’absence du corps n’est rien. Celui-là qui s’isole de cette circulation de foi et de charité, caractère essentiel de la famille catholique, qui ne voit en elle qu’un bien-être relatif, celui-là seul peut se dire absent. Lorsqu’il y a communauté de sacrifice, à l’heure où Dieu mortifie pour faire vivre, la véritable union se décèle. Il faut remercier à genoux ce grand maître de la mort et de la vie, celui qui veut tout pour tout rendre avec usure : car toute demande de sacrifice est un cachet d’élection. Voilà une longue lettre où, je l’espère, mon âme se trouve tout entière avec son présent et son avenir. Je ne puis vous dire encore quand je partirai : mais, une fois l’appel entendu et reconnu, il ne faut pas tarder. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Évidemment l’Esprit de Dieu, qui souffle où il lui plaît, avait passé dans les cordes de mon âme ; et, pour emprunter une expression célèbre, elles avaient rendu un son qui m’étonnait moi-même, et que je ne me connaissais pas.

 

Chapitre II

Le départ

Il fallut quelque délai pour que ma résolution pût être mise à exécution. Je ne vivais plus : mon âme, mon cœur était à Rome.

Je me souviens qu’un jour mon père entra dans ma chambre, un journal à la main : « Mon cher ami ! me dit-il d’une voix où tremblait l’émotion, ton dévouement va rester sans objet : les Piémontais sont à Rome. » Et en effet la nouvelle d’une prétendue entrée des troupes piémontaises à Rome avait surpris les journaux catholiques eux-mêmes, et elle figurait à la première page de l’Univers. Je me levai en sursaut : « Non, répondis-je, non, ce n’est pas possible ! » Et je n’en voulus rien croire, tant il m’en coûtait de renoncer à mon beau projet de voler à la défense du Saint-Père.

Enfin, mon père et moi, nous allâmes à Paris, au bureau de recrutement de l’armée pontificale. Il se tenait chez M. Poussielgue : on nous reçut avec une courtoisie parfaite, où l’on sentait la charité chrétienne. Je me fis inscrire pour le plus prochain départ. Mon intention était de prendre simplement un engagement de six mois ; c’était celui qui prenaient tous les jeunes gens qui ne voulaient pas renoncer à leurs études, sauf à le renouveler autant de fois qu’il serait nécessaire.

Nous nous rendîmes ensuite à Notre-Dame-des-Victoires. Chacun sait l’attrait de ce sanctuaire : c’est là que la Reine du Ciel a voulu manifester au monde la tendresse de son Cœur Immaculé. Il est si bon d’aller se réchauffer au cœur d’une telle Mère ! Nous entrâmes et nous priâmes quelques instants dans une muette effusion du cœur.

En nous relevant, nous vous aperçûmes sous votre costume simple et austère, ô vous que je ne nommerai pas ici [2], et que la Providence avait amené en ce moment même du fond de la province aux pieds de la divine Mère ; ô vous, auprès de qui je devais plus tard abriter ma vie, et que je ne connaissais pas encore. Vous étiez là, vous ne m’attendiez pas à coup sûr ; et moi je ne vous attendais certainement pas. Mais la sainte Vierge, qui voulait associer ma vie à la vôtre dans une même œuvre à la gloire de son nom, nous fit venir ensemble à ce rendez-vous. Ah ! qu’elle en soit mille fois bénie ! [3]

Nous sortîmes ensemble : en apprenant mon projet, vous avez pris ma main, ma pauvre main profane, ô mon Père, et vous, prêtre, vous l’avez baisée en disant : « Béni soit le Seigneur qui dresse ma main à la guerre et mes doigts à tenir l’épée ! » [4]. Cet acte d’humble charité, vous l’avez sans doute oublié ; mais vous n’avez pas oublié le pieux rendez-vous que vous m’avez donné chaque jour à l’heure de midi, aux pieds de la sainte Vierge, de Notre-Dame de la Sainte-Espérance.

Cette journée nous réservait encore une bonne fortune inattendue ; nous eûmes l’honneur d’être présentés à l’homme dont la plume valait un régiment, à Louis Veuillot.


Le grand publiciste, le grand chrétien nous accueillit avec la plus vive sympathie. Il me semble le voir encore, avec cet air de force qui ressortait de toute sa personne. Il venait de recevoir la nouvelle de la victoire de Mentana ; c’était le moment ou jamais de voir l’avenir en beau. Louis Veuillot était plein d’enthousiasme : d’une voix chaude et accentuée, il nous montra qu’aux yeux des catholiques cette victoire ne devait être qu’un prélude. Non seulement il ne fallait pas que les engagements fussent suspendus ; mais il fallait se ranger plus que jamais autour de la chaire de saint Pierre.

Vous, les jeunes, dit-il en me regardant, vous irez reconquérir les Romagnes, tandis que nous, les vieux, nous monterons la garde au Vatican. – J’ai, ajouta-t-il, un petit-neveu, mais il est trop jeune encore pour que nous le donnions au Saint-Père, autrement nous en ferions un zouave pontifical.

Quand nous nous retirâmes, Louis Veuillot voulut m’embrasser. « Partez, me dit-il, mon cher enfant, partez vite. » C’était jeter de l’huile sur le feu.

Quelques jours après, je fus convoqué chez le docteur Ozanam, pour y passer la visite réglementaire. Là, je fis connaissance avec les premiers engagés pontificaux. Ils étaient pour la plupart fort jeunes, et plusieurs complètement imberbes. C’est avec cet air de jeunesse que les peintres représentent saint Michel terrassant le dragon : la remarque n’est pas de moi, elle a son prix.

Parmi les jeunes gens venus de tous les rangs de la société qui se pressaient dans l’antichambre du docteur, la Providence me fit rencontrer Paul R., beau-frère d’un célèbre écrivain catholique. Plus âgé que moi, d’un caractère plus calme, chrétien solide et à toute épreuve, Paul R. devait me rendre à Rome les plus grands services, et venir en aide à mon inexpérience des hommes et des choses. Dès le premier abord, nous sympathisâmes ensemble ; il voulut me reconduire à mon hôtel. Je ne savais pas encore quel cœur d’or m’était ouvert, et ce que je devais y trouver de bons conseils et de persévérante amitié.

Cependant la nouvelle de mon départ faisait sensation, dans la petite ville que nous habitions. Dans l’une des églises, la foule se pressait autour d’un prédicateur de renom, Mgr Codan de Versailles. Il parla du Saint-Père en termes chaleureux, et fit allusion au jeune homme qui partait pour la nouvelle croisade. Je dois cet hommage à la vérité, que j’étais l’objet de la bienveillance générale, même de la part de ceux qui ne partageaient pas nos convictions.

Un prêtre, ami de ma famille, me fit alors un cadeau d’un prix inestimable ; c’était un petit fragment du cilice de saint Louis. Ma mère me le suspendit au cou, renfermé dans un sachet ; et je portai à Rome ce talisman sur ma poitrine. Que de fois je pensais au saint roi, en me disant que nous étions nous aussi de la race des croisés et des martyrs !

Enfin arriva le jour du départ, c’était le 16 novembre. Je pris congé de mon père, de ma mère, de mes jeunes sœurs, de mes petits frères ; j’étais l’aîné de la famille. Ils m’accompagnèrent tous au train qui allait m’emporter. Il y eut des larmes : mais c’étaient de ces belles larmes dont parle le poète, lacrymæ decoræ [5] ; de ces larmes qui purifient l’âme et qui la rendent moins indigne de voir la face de Dieu.

A quelques semaines de là, mon père recevait une lettre où je lui annonçais ma première garde au fort Saint-Ange. Il passa toute une nuit sans fermer l’œil ; il avait devant lui ce départ, comme s’il eût eu lieu la veille ; alors il exhala son âme de père et de chrétien dans le chant suivant, plein d’un touchant lyrisme, qui, reproduit par un journal catholique, fit courir dans bien de âmes un frémissement d’émotion.

 

Le zouave pontifical

I

Il est parti, il s’est agenouillé, son père et sa mère l’ont béni, ils ont réuni sur son front leurs vœux ardents et leurs prières, et leurs yeux mouillés de larmes se sont rencontrés en échangeant les souhaits du cœur.

II

Il est parti : il a embrassé ses jeunes frères et ses sœurs, il a embrassé sa mère, et sa mère muette de douleur n’a pu lui parler ; son père l’a serré dans ses bras avec une convulsive étreinte, il a étouffé un sanglot.

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

III

Il est parti : non pas furtivement, comme l’enfant prodigue, mais au milieu des siens qui lui ont fait cortège jusqu’au lieu témoin ordinaire du dernier adieu ; il a emporté les bénédictions de son père, de sa mère, l’affection et les vœux de tous.

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

IV

Il est parti : en un instant le convoi rapide l’a transporté loin des siens et de leurs derniers embrassements. Pourquoi, jeune homme, tes yeux se sont-ils séchés ? Pourquoi ton visage que la douleur courbait s’est-il relevé calme et presque joyeux ?

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

V

Aurais-tu oublié ton père, le front de ta mère s’est-il effacé de ton souvenir, les yeux de tes sœurs n’ont-ils plus d’attrait pour tes yeux, et les blonds cheveux de tes jeunes frères n’ont-ils rien qui te rappelle les si chères émotions du foyer domestique ?

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

VI

Non, répond le volontaire, je n’ai oublié ni mon père ni ma mère ; mes frères et mes sœurs sont toujours pour moi les frères et les sœurs d’autrefois ; dans mon cœur j’ai consacré à tous un autel sur lequel brûlera toujours le feu de mes affections.

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

VII

Mais je me suis souvenu que nous avons, ma famille et moi, un père qui est le vicaire de Jésus-Christ, le Saint-Père ! Une mère qui est l’Église ; et j’ai couru à Rome, au poste du danger, défendre ce père et cette mère de toute famille chrétienne : allumés au foyer de l’amour catholique, les amours de mon cœur ne s’éteindront pas.

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

 

VIII

J’ai su que l’impie, là où il faisait invasion, renversait les autels du Dieu vivant, foulait aux pieds les saints calices, insultait des crachats du prétoire les images de Marie Immaculée ; je suis venu, j’ai voulu mettre mon corps et mon cœur en travers de Jésus-hostie profané dans le sacrement de son amour ; je suis venu, je me suis offert en sacrifice au Dieu qui s’est immolé pour moi ; et j’ai senti dans mon cœur que ce Dieu m’a répondu : c’est bien !

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

IX

Voilà pourquoi ma douleur a cédé devant la joie du sacrifice, mes pleurs se sont séchés ; voilà pourquoi je suis fort, je sens que je suis près de ma famille, je sens l’âme de ma mère à côté de mon âme, je sens le cœur de mon père battre à l’unisson du mien.

Béni sois-tu, soldat de la sainte Église.

X

Et pendant que, l’arme au bras, je veille au pied du fort Saint-Ange, je dis : Soyez en paix, famille chérie, priez selon les désirs de vos cœurs ! Tant que le souverain pontife gouvernera l’Église, libre et appuyé sur le tombeau des saints Apôtres, tous les catholiques seront rassurés dans leur foi et leurs plus intimes convictions. En veillant à la garde du père commun des fidèles, je suis au service du Dieu de l’eucharistie, et les prières des âmes ferventes peuvent s’élever plus nombreuses et plus pures. Je suis le combattant de la plaine, tandis que Moïse lève au ciel ses bras chargés de bénédictions ; et avec mes compagnons d’armes, je protège à Rome le foyer domestique et les sanctuaires de la famille.

Tu fais bien, noble enfant ! Je comprends que tu sois fort et que ton cœur soit joyeux : tout soldat qui sur la terre a défendu la justice et s’est dévoué pour la cause de Dieu, peut te nommer son frère et te donner la main.

Béni, sois-tu, soldat de la sainte Église.

 

 

Chapitre III

L’arrivée à Rome

J’arrivais à Marseille le 16 novembre au soir. Il y avait dans le train une cinquantaine de volontaires pontificaux. On nous attendait, et on nous conduisit dans un hôtel proche de la gare.

C’était à la tombée de la nuit. Un repas suffisamment copieux nous fut servi ; nous devions monter le soir même à bord du Phocéen. Mais une pluie torrentielle empêcha ce projet d’embarquement. Aussitôt chacun s’arrangea comme il put pour passer la nuit dans les salles et corridors de l’hôtel. Il y avait parmi nous trente-sept Irlandais, rudes gaillards que cette installation sommaire ne paraissait pas gêner du tout. Je pus obtenir une chambre, et me préparer par une bonne nuit à la fatigue de la traversée.

Le lendemain 17, nous fumes embarqués dès le point du jour, et nous quittâmes Marseille vers les dix heures du matin. C’était, je crois, un dimanche : je tournai mes regards confiants vers Notre-Dame de la Garde, en la priant de bénir notre traversée. Quelques jours auparavant un navire était parti, emmenant des volontaires pontificaux : on avait chanté le Magnificat et l’Ave maris Stella, en mettant à la voile. Notre départ fut moins enthousiaste : je me trouvai un peu seul, et je ne pus empêcher quelques larmes de couler en voyant disparaître les côtes de France.

Enfin nous voici en haute mer, un peu malades, mais tout entiers à l’admiration de cette immensité où l’homme sent mieux sa faiblesse et la grandeur de Dieu. La nuit vint ; on dressa une tente pour mettre à couvert les volontaires pontificaux massés sur le pont. Mais il fallait jouer des poignets pour prendre place sous cet abri : je restai dehors, on me jeta une couverture dans laquelle je m’enroulai de mon mieux, ballotté par le roulis du vaisseau. Malheureusement il plut ; la mer fut mauvaise pendant la nuit, et nous lança des bordées d’écume. Je commençais à être mouillé et à grelotter, quand un matelot compatissant me fit descendre dans l’entrepont et me procura un matelas. Il fallait bien faire un peu l’apprentissage de la vie militaire.

La journée suivante et la nuit furent magnifiques. Nous longeâmes l’île de Corse, accroupie au-dessus de la mer comme un monstre marin. La nuit, la mer devint phosphorescente ; elle semblait se fondre avec le ciel constellé ; et, comme l’a dit un de nos camarades, nous paraissions voguer entre un double infini.

Nous arrivâmes en vue de l’Italie au point du jour, le mardi 19 novembre. C’était le cas de se rappeler les vers de Virgile :

Jamque rubescebat stellis aurora fugatis, Quum procul obscuros colles, humilemque videmus Italiam. Italiam primus conclamat Achates, Italiam læto socii clamore salutant [6].

Le tableau était le même : l’aurore rougissait et faisait disparaître une à une les étoiles. L’Italie surgissait au loin, avec ses collines obscures encore et son rivage uniforme et abaissé. Il n’y eut pas de cris poussés ; mais tous les passagers étaient réunis sur le pont, tandis que le vaisseau croisait en attendant le jour pour entrer au port. Pour moi sur ce rivage je saluais Rome, Rome la grande, Rome la sainte, Rome la patrie des âmes, Rome pour laquelle j’aurais voulu mourir.

Nous franchîmes au grand jour le môle de Civita Vecchia, et nous débarquâmes sur le sol italien. Bientôt le chemin de fer nous transporta vers Rome au travers de l’agro romano. En France, nous avions laissé l’automne ; en cette campagne nous trouvions de vertes prairies, çà et là des bœufs à longues cornes tournées à la manière des lyres antiques, un air doux et tiède, presque le printemps.

Il était nuit quand nous entrâmes à Rome. Je n’avais qu’un fort léger bagage, que je pouvais porter à la main. La ville était encombrée de troupes ; les arrivants campaient dans des corridors de casernes, sous des cloîtres, un peu partout. On les laissait parfaitement libres, jusqu’à l’heure du classement définitif, de loger en ville ; je profitai de la permission, et je me retirai à la Minerve.

Enfin j’étais à Rome !

L’aspect de Rome à cette époque avait quelque chose de poignant et d’enivrant. Représentez-vous une église, dans laquelle se termine une cérémonie ; les derniers accords de l’orgue semblent se prolonger sous les voûtes sonores ; on respire l’odeur des cierges et le parfum de l’encens, on sent mieux la présence des anges et du Dieu caché au tabernacle. Telle était Rome : les derniers grondements des batailles étaient à peine apaisés ; dans l’atmosphère flottaient les parfums du martyre, comme au temps des catacombes ; les soldats morts apparaissaient avec le nimbe et l’auréole, les blessés remplissaient les hôpitaux et présentaient leurs plaies glorieuses à la vénération publique.

Et puis on sentait palpiter la grande âme de l’Église. On se trouvait au foyer de la vie catholique, au point où de toutes parts viennent aboutir les élans des âmes. Chaque semaine, les volontaires affluaient par centaines ; et chacun d’eux se nommait légion, car chacun portait les vœux, les espérances d’une fraction de la famille du Christ.

Malgré Mentana, on n’estimait généralement pas que le péril fût écarté. Il y avait dans l’air comme des nuages de fumée ; il y avait dans les esprits cette inquiétude vague qui permet de tout supposer et de tout craindre. On pensait que les bandes recommenceraient leurs courses, aussitôt après le départ présumé de l’armée française. On était sur le qui-vive, on se tenait prêt.

L’organisation des troupes pontificales était assez laborieuse ; les arrivages multipliés créaient un encombrement inévitable. Le classement par compagnies n’était pas facile, les dépôts regorgeaient de recrues, les équipements manquaient, les bureaux ne savaient auquel entendre. Pour être immatriculé et habillé, il fallait bon gré mal gré consumer une huitaine de jours en marches et en contremarches, en allées et venues au bureau de recrutement, aux différents dépôts, à la caserne d’habillement. Et avec tout cela, on voyait des jeunes gens faire l’exercice en costume civil.

C’était rendre service à l’administration de rester en ville jusqu’à l’appel définitif. Mes modiques ressources ne me permettant pas de demeurer à l’hôtel de la Minerve, je louai une modeste chambre via del Seminario, à un prix très doux, avec deux bons camarades, un brave Breton et un avocat provençal. Et, tout en pressant mon entrée au dépôt, j’utilisai mes loisirs pour faire connaissance avec Rome.

J’y étais entré, l’esprit et le cœur dilaté outre mesure. J’avais hâte de voir, de palper, de sentir, de connaître, d’aimer. J’étais comme l’enfant mis en face d’une table splendidement servie, qui mange tout des yeux et qui ne peut contenir son impatience de tout goûter. Mes lettres d’alors portent la trace des mes enchantements, et je ne trouvais pas de termes assez vifs pour les dépeindre. Je m’extasiais devant la moindre chose, devant une inscription, un tableau, un vieux débris encastré dans le mur d’une maison.


En mes huit jours, je parcourus Rome de long en large, de la villa Bor­ghèse à Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie Majeure à Saint-Pierre. Ce qui réchauffait mon âme partout où j’allais, c’était de me sentir l’enfant de la maison. A Rome, j’étais chez moi ; jamais je ne me considérai comme étranger dans la Ville éternelle. De là cette dilatation de mon cœur, cette joie qui ne tarissait pas.

Un jour, j’appris qu’on faisait un service solennel pour les zouaves tombés au champ d’honneur. J’abordai un ecclésiastique, et je lui demandai en latin, comme je pus, où avait lieu ce service. « C’est à Saint-Jean de Latran, me répondit-il en très bon français ; tenez, suivez cette file de voitures, elle vous y conduira. » Je suivis et j’arrivai à Saint-Jean.

Je ne connaissais pas encore cette église, mère et maîtresse de toutes les églises, avec ses voûtes dorées, son grand Christ byzantin à l’abside, sa colonnade superbe à deux pas des murs de Rome, sa situation au sommet du Cœlius en vue d’une plaine immense. La basilique constantinienne était remplie d’une foule émue et sympathique. Tous les regards allaient chercher sur une tribune spéciale Charette et Lambilly, les héros de Mentana, en grand uniforme, entourés d’officiers. En avant de la confession se dressait un catafalque en forme de pyramide ; et sur l’une des faces on lisait cette inscription, en beau style épigraphique romain :

O cives et catholicœ regiones, Date laurum et coronas tumulo, Tradite posteris fortium nomen, Super quorum vulnera Pontificis maximi lacrymœ defluxerunt [7].

Que ce dernier trait me parut beau et touchant ! Il me resta au cœur comme un dard enflammé. Heureux soldats, heureux martyrs, vous avez mérité là-haut des palmes et des couronnes, ici-bas les larmes de Pie IX !

J’avais signé définitivement mon engagement, j’avais été immatriculé le 22 novembre avec le nº 5216 ; quelques jours après, le 26, je revêtis l’uniforme qu’avaient porté ces martyrs. Oh ! je le baisai comme un vêtement sacré. Il me sembla que la terre n’avait plus rien à me donner, et que je n’avais plus à attendre que le Ciel.

La tenue des zouaves pontificaux était tout ensemble sévère et élégante. C’était celle des zouaves d’Afrique, veste ouverte sur le devant et pantalon bouffant, sauf que nous portions le képi au lieu de la calotte rouge. La couleur, d’un gris bleu foncé, était relevée par la ceinture rouge et par les guêtres blanches. Nous avions sur la poitrine l’aiguillette aux armes pontificales. Notre arme était le simple fusil à percussion ; nous n’eûmes le Remington qu’un an après. Nous avions aussi un manteau assez court avec le capuchon, de la même couleur que l’uniforme.

C’est le moment d’entrer en quelques détails sur la composition du régiment.


Le régiment des zouaves pontificaux s’était nommé à l’origine le bataillon franco-belge. Les deux nationalités française et flamande y dominaient de beaucoup : les commandements s’y faisaient en français, et presque tout le corps des officiers appartenait à ces deux races. Depuis peu, les Hollandais y affluaient par centaines, et l’élément flamand était devenu notablement le plus fort. Il y avait contraste entre le caractère français enthousiaste et ardent, et le caractère flamand patient et grave : seul un vrai sentiment catholique pouvait concilier ces anomalies. Quant aux autres nationalités, elles figuraient au régiment, mais pour une fraction minime. On y voyait des Irlandais, des Maltais, quelques Anglais, très peu d’Espagnols et d’Allemands [8], enfin deux ou trois Nègres. Les Italiens fournissaient en bonne partie la musique et les clairons. Vers cette époque arrivèrent les premières troupes des Français du Nouveau Monde, les braves Canadiens.

A mon arrivée, le régiment était simplement composé de deux bataillons de six compagnies chacune. Il était commandé par le colonel Allet, Suisse du Valais, héros de Castelfidardo, de la race des preux qui combattirent à Morat et à Marignan. M. de Charette n’était que lieutenant-colonel ; en lui se personnifiait le corps tout entier, il exerçait sur nous tous une séduction irrésistible, nous étions ivres de fierté de le sentir à notre tête ; il avait tout pour lui, une foi vive, une bravoure légendaire, une mâle figure, une voix entraînante. Les deux commandants étaient MM. de Lambilly et de Troussures ; ce dernier devait mourir à Patay sous l’étendard du Sacré-Cœur. Bientôt l’affluence de recrues nécessita la formation d’un troisième bataillon ; et en outre les deux premiers furent augmentés chacun de deux compagnies. M. d’Albiousse, ancien officier français, fut nommé commandant de ce troisième bataillon ; c’était un vrai religieux portant l’épée.

Le régiment avait été le premier au champ d’honneur ; on peut dire qu’à Rome il occupait un poste d’honneur. Il était comme rangé autour du Vatican, il gardait le Saint-Père. Nous avions deux ou trois casernes à la Lungara, une au Transtévère, une tout près du pont Saint-Ange, deux ou trois autres plus avant dans la Cité. Le quartier général était à la caserne Sora, qui seule contenait un effectif considérable ; la parade avait lieu sur le devant de l’église dite la Chiesa Nova. Ceux qui connaissent Rome voient aisément que nous occupions tous les abords du Vatican.

Le service dont nous étions chargés était assez pénible : chaque soldat avait en moyenne une ou deux gardes par semaine. Nous desservions la place Colonna, le Capitole, le Colisée lui-même, les portes Saint-Paul, Cavallaggieri, Angélica, etc. Nous fournissions une partie des postes du fort Saint-Ange. Le service du Saint-Père est fait, comme l’on sait, intérieurement par la garde-noble, extérieurement par la garde suisse aux costumes rayés et bigarrés. Mais il nous est arrivé plus d’une fois d’être employés autour de Saint-Pierre dans les grandes cérémonies.

Aussitôt habillé, je fus dirigé au dépôt logé dans la caserne du Janicule, et commandé par M. le capitaine de Kermoal.

 (à suivre)



[1]  — Allusion à la victoire de Patay (18 juin 1429), remportée par sainte Jeanne d’Arc sur les Anglais, qui ouvrit au Dauphin la route de Reims. L’auteur parle ici de la charge héroïque des zouaves pontificaux français (rebaptisés, lors de leur incorporation à l’Armée française en 1870, « Légion des Volontaires de l’Ouest ») contre les Prussiens le 2 décembre 1870 à Loigny. Le bataillon d’élite, emmené par le général de Sonis et le colonel de Charette, fut décimé en donnant l’assaut, derrière la bannière du Sacré-Cœur, contre des troupes bien supérieures en nombre. — Comme Loigny n’est qu’à une dizaine de kilomètres au nord de Patay, ce dernier nom est parfois employé à la place de Loigny-la-Bataille pour désigner le sacrifice des zouaves, qui empêchèrent la déroute de l’armée de la Loire en protégeant sa retraite. — En usant de ce synonyme, comme dans d’autres passages de ces « Mémoires », Dom Maréchaux établit ainsi un lien entre la chevauchée victorieuse de la Pucelle d’Orléans pour « bouter les Anglais hors de France » et l’épopée des zouaves pontificaux conduits au combat par un héros, qui mourra en odeur de sainteté le 15 août 1887, le général Gaston de Sonis. (NDLR).

[2]  — Il s’agit du père Emmanuel (NDLR.).

[3]  — Première rencontre du jeune Étienne Maréchaux avec le père Emmanuel, curé du Mesnil-Saint-Loup. Quatre ans plus tard, il entrera au monastère Notre-Dame de la Sainte-Espérance en prenant le nom de frère Bernard (NDLR).

[4]  — Ps. 143,1

[5]  — Hymne liturgique pour la fête de saint Pierre Célestin (19 mai). (NDLR.)

[6]  — « Déjà l’aurore avait fait fuir les étoiles et rougir l’horizon de ses feux, Quand de loin nous vîmes des collines encore obscures et l’Italie poindre au-dessus des eaux. « Italie ! Italie ! » s’écrie le premier Achate. « Italie ! » répondent nos compagnons en saluant la terre par mille cris d’allégresse. » (Énéide, livre III, vers 521-524.) (NDLR)

[7]  — O citoyens et nations catholiques, donnez des lauriers et des couronnes à la tombe, transmettez à la postérité le nom de ces vaillants, sur les blessures desquels les larmes du souverain pontife ont coulé.

[8]  — Les Allemands et Suisses formaient à Rome un corps que l’on nommait les carabiniers suisses.

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 77

p. 128-144

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

Histoire de l'Église et de la chrétienté

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page