Les origines catholiques de la Révolution tranquille
Jean-Claude Dupuis
La chute de la pratique religieuse à la suite du concile Vatican II (1962-1965) a été foudroyante. Au Québec, le taux d’assistance régulière à la messe dominicale est passé de 60% en 1960 à 15% en 1970. Aujourd’hui, il est en-dessous de 10%, et les derniers fidèles ont une moyenne d’âge plutôt élevée. Il en est de même dans la plupart des pays catholiques. Normalement, la mentalité d’un peuple ne change pas aussi rapidement, surtout en matière religieuse. Malgré son importance, la nouvelle liturgie ne saurait expliquer à elle seule le collapsus postconciliaire. Le terrain avait été préparé à l’avance. Mais pourquoi les catholiques des années 1960 étaient-ils « mûrs » pour la grande apostasie?
L’ouvrage de Michael Gauvreau jette un éclairage sur ce que l’on pourrait appeler la « pré-révolution conciliaire ». L’auteur se penche sur les origines de la Révolution tranquille au Québec. L’historiographie dominante présente la Révolution tranquille (1960-1970) comme un processus de « modernisation » de la société québécoise par des forces laïques progressistes qui ont renversé l’autorité sociale d’un clergé « réactionnaire et obscurantiste », surtout dans le domaine de l’éducation. Le Québec aurait ainsi « rattrapé » le reste de l’Amérique du Nord. En réalité, la Révolution tranquille ne fut, à notre avis, que la version québécoise de la vaste Révolution conciliaire qui a frappé toute la civilisation occidentale.
La responsabilité de l’Action catholique
Michael Gauvreau, qui enseigne l’histoire à l’Université McMaster (Hamilton, Ontario, Canada), remet en question cette image d’Épinal d’une lutte entre les bons libéraux et les méchants catholiques. D’après lui, la Révolution tranquille fut préparée entre 1930 et 1960 par les mouvements d’Action catholique qui ont paradoxalement développé les principaux thèmes de la révolution culturelle des années 1960 : modernisation, conflit de générations, féminisme, contraception et libération sexuelle.
Les historiens savaient déjà que les classes intellectuelle, politique, syndicale et culturelle du Québec des années 1960 avaient été formées par les aumôniers de l’Action catholique dans les années 1930. L’exemple le plus célèbre est sans doute Pierre Elliott Trudeau, cet ancien élève des jésuites qui devint premier ministre du Canada (1968-1984) après avoir été l’un des principaux collaborateurs de la revue catholique Cité Libre, le pendant québécois de la revue française Esprit du philosophe personnaliste Emmanuel Mounier. Mais Gauvreau affirme que la bruyante Action catholique des intellectuels ne touchait en définitive qu’une petite élite, laïque ou cléricale. Pendant que les médias discutaient savamment de la théorie des rapports entre l’Église et l’État, une transformation plus profonde des mentalités touchait les classes moyennes et ouvrières par le biais des cours de préparation au mariage.
Les sessions de préparation au mariage
Gauvreau a étudié le contenu de ces sessions de formation, qui devinrent canoniquement obligatoires vers 1945. Il conclut que les offices diocésains de préparation au mariage ont diffusé une nouvelle conception de la famille, une conception personnaliste opposée à l’enseignement traditionnel de l’Église. Les animateurs défendaient certes l’indissolubilité du mariage, mais ils interprétaient de manière erronée l’encyclique Casti connubii (1931) pour placer le soutien mutuel au-dessus de la procréation comme première fin du mariage. Leur enseignement survalorisait l’épanouissement émotif et sexuel des époux. Il tendait à remplacer l’ancienne famille élargie par la famille nucléaire moderne, dépouillée de ses fonctions traditionnelles d’intégration sociale et de solidarité économique. Il faisait la promotion d’un modèle de famille centré sur le couple plutôt que sur les enfants. Les animateurs des cours de préparation au mariage ne se rendaient pas compte qu’ils invitaient logiquement l’État à combler le vide éducatif et social provoqué par cette réduction de la famille au domaine de l’intimité psychologique. On justifiait cette transformation des mentalités par « l’irrésistible progrès » de l’industrialisation et de l’urbanisation. L’enjeu de cette révolution psychologique silencieuse, que Gauvreau appelle « la reconstruction de la famille canadienne-française », semble avoir échappé aux éléments conservateurs du clergé québécois, qui se montraient pourtant lucides sur bien d’autres questions.
La promotion du contrôle des naissances
L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage de Michael Gauvreau, c’est lorsqu’il démontre que le clergé a fait la promotion du contrôle des naissances, à l’encontre de la doctrine officielle de l’Église qui encourageait encore les familles nombreuses. Le Québec est passé d’un taux de natalité d’environ 7 enfants par femme vers 1900 à un taux d’environ 4 enfants par femme vers 1960. Les historiens ont conclu que le peuple s’était discrètement éloigné de l’enseignement moral de l’Église bien avant la Révolution tranquille. Mais Gauvreau avance une thèse novatrice en soutenant que le clergé aurait lui-même propagé le malthusianisme. L’enseignement des méthodes de régulation naturelle des naissances était la partie la plus suivie des cours de préparation au mariage. Les animateurs semblent les avoir présentées dans une optique de limitation des naissances, fondée sur des motifs d’ordre psychologique et économique, plutôt que dans une optique d’espacement des naissances pour cause de santé, comme l’enseignait l’Église. En pratique, l’idéal de la famille nombreuse était abandonné depuis longtemps. L’auteur signale que dès les années 1930, les photographies publiées dans la revue des jésuites Famille ne montraient jamais une famille de plus de trois enfants. Une image vaut mille mots. A l’époque du Baby Boom (1940-1960), les Québécois avaient généralement leurs 4 ou 5 enfants dans les 10 premières années du mariage, puis ils cessaient complètement d’en avoir. Selon Gauvreau, l’usage de la pilule anticonceptionnelle ne se serait pas répandu aussi rapidement dès son apparition (1964) si la mentalité malthusienne n’avait pas été préalablement diffusée. Un sondage réalisé en 1966 révèle que 64% des Québécoises qui prenaient la pilule disaient avoir entendu d’un prêtre que cela ne posait aucun problème moral. L’encyclique Humanæ Vitae (1968) souleva beaucoup de controverses dans le clergé, mais elle ne réussit pas à freiner le « malthusianisme catholique » puisque les évêques canadiens affirmèrent, dans la fameuse « Déclaration de Winnipeg », que la contraception était une question de libre conscience.
Un mouvement conservateur ?
L’Action catholique des années 1930 se présentait pourtant comme un mouvement conservateur, comme une réaction de l’Église face aux défis modernes du matérialisme américain et du communisme soviétique. Selon Gauvreau, les dirigeants de l’Action catholique étaient effectivement plutôt conservateurs ; mais leur pensée était plus ou moins imprégnée de philosophie moderne, voire moderniste. Ils auraient involontairement fomenté une révolution dont ils ont souvent dénoncé les conséquences par la suite. C’est le cas du célèbre sociologue Fernand Dumont (que l’on pourrait comparer à Jacques Maritain) qui, après avoir critiqué pendant plus de vingt ans « l’étouffante religiosité traditionnelle » des Canadiens français, se désolait dans les années 1970 de la « profonde déchristianisation » de la société québécoise.
Un ouvrage mal rédigé
L’ouvrage de Michael Gauvreau aborde un sujet passionnant et s’appuie sur une documentation impressionnante, mais il est malheureusement très mal rédigé. L’auteur manque d’esprit de synthèse et d’analyse. Son texte ressemble à un collage désordonné de citations. Il résume trop brièvement les opinions du clergé conservateur, et d’une manière toujours biaisée par ses propres préjugés progressistes. Il cherche à réhabiliter l’Église en la présentant comme un facteur de modernisation sociale. Le conflit doctrinal qui opposait déjà les traditionalistes aux modernistes semble lui échapper, comme si l’histoire du catholicisme québécois pouvait se comprendre en dehors du contexte universel de la révolution conciliaire. Il ne fallait sans doute pas s’attendre à plus de la part d’un chercheur universitaire. En somme, c’est une étude utile, mais qui devrait être reprise dans un cadre d’analyse catholique traditionaliste.
Leçons à tirer
La tradition devrait étudier en profondeur la décadence de l’Église préconciliaire pour éviter de refaire les mêmes erreurs. Certaines questions qui ont divisé les catholiques des années 1930 à 1960, que ce soit au Québec, en France ou ailleurs, se posent encore dans notre chrétienté à modèle réduit. Doit-on dispenser aux jeunes filles la même formation scolaire qu’aux garçons? Peut-on accepter une certaine éducation sexuelle à l’école ou dans les groupes de jeunes? Quelles sont les justes limites des méthodes de régulation naturelle des naissances ? Une mère de famille peut-elle travailler à l’extérieur du foyer ? Nous devrions également nous demander pourquoi certains auteurs, que nous considérons aujourd’hui comme « traditionalistes » et dont on réédite les ouvrages, étaient à la mode dans les milieux progressistes des années 1940. Michael Gauvreau nous apprend, par exemple, que l’abbé Jean Violet était fort apprécié par les partisans de la « reconstruction de la famille canadienne-française ». Ces auteurs, d’apparence conservatrice, ouvraient-ils d’une certaine manière la porte à la « modernité », c’est-à-dire au libéralisme? Il faut relire les controverses de l’époque, ré-analyser les arguments de part et d’autre, les réétudier à la lumière de l’évolution ultérieure de l’Église et de la société. L’histoire pourra ainsi jouer son rôle de maîtresse de vie, comme disait Cicéron.
Michael Gauvreau, Les origines catholiques de la Révolution tranquille, Montréal, Fides, 2008, 457 p., ISBN 978-2-7621-2738-6, 39.95 $, 36 €.
Version originale anglaise : The Catholic Origins of Quebec’s Quiet Revolution (1931-1970), Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2005.

