Voltaire face à Tryphon
par le père Charles-Louis Richard O.P.
C’est en 1775 que le dominicain Charles-Louis Richard (1711-1794) publia son ouvrage Voltaire parmi les Ombres [1]. L’occasion en était une fanfaronnade du pseudo-philosophe :
Tandis que j’ai vécu, on m’a vu hautement, Aux badauds effarés, dire mon sentiment. Je veux le dire encore dans ces royaumes sombres ; S’ils ont des préjugés, j’en guérirai les Ombres.
Les païens, privés de la lumière de la Révélation sur l’état des âmes séparées du corps, ne leur attribuaient que la vie diminuée d’une ombre immatérielle et sans force, errant dans l’Hadès pour l’éternité. Puisque, par impiété, Voltaire revenait à cette conception, le père Richard le prend au mot. Il admet ce royaume mythologique des Ombres – à titre de fiction littéraire [2] –, et il envoie le « philosophe » y faire un petit séjour.
Mais cette visite aux enfers ne se passe pas du tout comme Voltaire l’attendait. Traîné parmi les ombres, tenu de répondre à leurs interrogatoires et d’écouter leurs remontrances, il a la surprise d’être blâmé et réfuté non seulement par les grands défenseurs du catholicisme, Pascal et Bossuet, mais aussi par les poètes Boileau et Aristophane, et même par les auteurs dont il a repris et poussé les erreurs : les empereurs romains Marc-Aurèle et Julien l’Apostat, le polémiste juif Tryphon et le polémiste païen Celse, les anticléricaux Arnaud de Brescia et Rabelais, les philosophes rationalistes Machiavel, Bayle et Spinoza, et jusqu’aux hérésiarques Socin et Guillaume Pen (fondateur de la secte des Quakers). Au séjour des morts, tous ont répudié leurs erreurs.
Le treizième entretien, qui imagine une rencontre entre Voltaire et l’érudit juif Tryphon [3], est visiblement inspiré des Lettres de quelques Juifs portugais de l’abbé Guénée. Il manifeste combien les auteurs catholiques de l’époque se démarquaient de l’antisémitisme bête et méchant inauguré par Voltaire. A cette haine méprisante et injurieuse, le Juif Tryphon lui-même oppose la charité et le respect des personnes que l’Église catholique a toujours manifestés dans sa lutte même contre le judaïsme. Il constate d’ailleurs que les attaques voltairiennes visent, en réalité, le christianisme.
Face à un Voltaire tout superficiel, confondant sans cesse arguments de fond et plaisanteries, le père Richard n’entend pas, comme l’abbé Guénée, rivaliser d’esprit. Il adopte la stratégie contraire, et l’enferme en un royaume où le rire s’éteint : celui des ombres. Rien n’y brille, et tout ce qui peut éblouir les yeux des mortels s’y évanouit. Les grands génies eux-mêmes laissent tomber les ornements du style et n’y parlent plus qu’en « noir et blanc », sur un ton noble mais sobre et uniforme. La sévérité des circonstances fait perdre toute son arrogance au « roi Voltaire » qui va de déception en déception. Mais n’a-t-il pas voulu lui-même ce séjour parmi les morts ? Qu’allait-il faire dans cette galère [4] ?
Après avoir été convaincu d’erreur par quinze ombres, sur quinze sujets différents, il est traduit au tribunal du Temple de la Vérité, et contraint de lire lui-même à haute voix la sentence condamnant ses ouvrages. Toutefois, sur sa supplication, une dernière chance lui est laissée, et il est renvoyé parmi les vivants [5].
Trois ans après la publication de cet ouvrage, le 30 mars 1778, Voltaire connaissait son apothéose, à Paris. Son buste était couronné sur scène, sous les applaudissements d’une foule en délire, tandis que le petit-fils de Benjamin Franklin venait s’agenouiller à ses pieds pour réclamer sa bénédiction [6]. Exactement deux mois plus tard, le 30 mai 1778, Voltaire mourait en désespéré, à l’âge de 83 ans [7].
Le père Richard mourut aussi à 83 ans, mais en d’autres circonstances. Le 15 août 1794, il comparaissait devant le tribunal révolutionnaire, qui jugea qu’il était « tout à fait dans les principes de contre-révolution et d’un fanatisme outré ». Condamné à mort, il accueillit la sentence par un retentissant Deo gratias et entonna le Te Deum. Il fut fusillé dès le lendemain (29 Thermidor an II), à Mons (en Belgique), achevant sa vie par de pieuses invocations.
Nous reproduisons ci-dessous les passages essentiels du treizième entretien de Voltaire parmi les Ombres : ils constituent un bon résumé des Lettres de l’abbé Guénée.
Le Sel de la terre.
*
Treizième entretien : avec Tryphon
Je suis surpris, dit Tryphon à Voltaire, que, voyant les Juifs dans un état d’humiliation, vous ayez encore insulté amèrement ce peuple malheureux.
– Je l’avoue, répondit Voltaire. Les Juifs dans leur ignorance, leur abjection, leurs superstitions puériles, ne peuvent mériter des égards.
– La misère, reprit Tryphon, inspire de la compassion aux âmes bien nées. L’aggraver encore par la hauteur et le mépris n’est ni d’un cœur humain, ni d’un philosophe. Je disputai avec Justin sur la religion, mais, de part et d’autre, on ne vit que raison et honnêteté. Nous parlâmes, lui de la loi de Moïse, et moi du Christ avec respect. Sont-ce là vos procédés ? Est-ce là votre style ?
– Je n’étais point controversiste, dit Voltaire. Je n’ai parlé des Juifs que d’après l’histoire et le bon sens.
– Est-ce d’après l’histoire, repartit Tryphon, que vous avez comparé Moïse à Bacchus ? Que vous l’avez appelé un chef de bergers, conducteur d’une horde chassée d’Égypte ? Que vous avez tourné en dérision ses œuvres et ses miracles ? Avez-vous cru renverser par là l’histoire primordiale d’une nation constatée par les monuments de tous les siècles, et attestée par les anciens historiens étrangers, que Joseph et Philon citèrent à Rome même ? Est-ce d’après le bon sens, que vous avez dit : « C’est un peuple à qui on a coupé le nez, et laissé les oreilles […] ; ces polissons de Juifs sont si nouveaux qu’ils n’avaient pas même dans leur langue de nom pour signifier Dieu » ?
Quelques anciens rabbins qui étaient avec Tryphon, choqués de la grossièreté de ces injures, voulaient humilier Voltaire.
– Non ! leur dit Tryphon, méprisons ces injures ; elles ne déshonorent que le philosophe qui ne rougit pas d’un style si trivial. Ici, sans me servir de la force et de l’autorité des ombres, je ne veux, pour confondre Voltaire, que lui opposer le raisonnement de quelques bons Juifs portugais [8].
– Quoi ! dit Voltaire, Tryphon emprunterait le secours d’une critique si faible ?
– Je sais, répliqua Tryphon, que vous l’avez jugée hardie, malhonnête, bonne seulement pour des critiques sans goût et qui ne vaut rien du tout pour les honnêtes gens un peu instruits. Ces termes annoncent de l’humeur et ne sont pas une réponse.
– Convenait-il, dit Voltaire, à un philosophe de mon rang, de me mesurer à armes égales avec des Juifs obscurs et ignorants ?
– Il est singulier, repartit Tryphon, que des ignorants vous aient répondu avec autant de justesse et d’érudition ; fort singulier encore que vous les appeliez malhonnêtes, tandis qu’on leur a même observé qu’ils vous parlaient avec trop de respect. Il est vrai que ce respect, à l’examiner de près, est un peu illusoire : en même temps qu’ils rendent hommage à vos talents, ils relèvent néanmoins les méprises, les imputations, les contradictions, les bévues de l’illustre écrivain. Ces rabbins en jugeront.
Voltaire ne pouvant s’accoutumer à respecter des Juifs, et ulcéré d’ailleurs contre la critique portugaise, voulut parler avec hauteur ; il refusait d’entrer dans cette discussion. L’ombre le lui ordonna d’un ton sévère : il fallut obéir. Tryphon, reprenant la parole :
– Avouez Voltaire, dit-il, qu’avant que de prétendre attaquer nos livres saints, il eût fallu vous instruire dans les langues originales. Ces bons Juifs, en relevant vos fautes, vous les ont fait sentir avec une fine ironie. Basiloi mis pour basileis ; Eidolos pour Eidolon ; Demonoi, pour Demones ; Simbollein, pour Simballein, d’autres méprises encore, ont prouvé que vous n’aviez qu’une notion très superficielle du grec. Ils ont feint de les croire, poliment, des fautes typographiques : le malheureux prote, ont-ils dit ; l’ignorant compositeur, le maladroit correcteur d’épreuves : à quoi est-on exposé avec ces gens-là ? Mais le public savait à quoi s’en tenir.
— La force d’un raisonnement philosophique dépend-elle d’une équivoque grammaticale ? repartit Voltaire. « Dieu ne nous demandera pas, ai-je dit quelque part, si nous avons pris un caph pour un bêith , un ïod pour un vau : il nous jugera sur nos actions, et non sur l’intelligence de la langue hébraïque. »
– Vous avez raison, dit Tryphon : mais, vous ont répondu vos Juifs : « Si un écrivain, avec une connaissance superficielle de cette langue, avait la témérité de s’élever contre ses oracles, de calomnier sa parole : s’il représentait les livres où elle est écrite, comme une compilation informe de faits faux, de récits absurdes, d’actions barbares, serait-il innocent à ses yeux ? »
Voilà ce qu’ils ont prouvé que vous aviez fait sur Moïse, Abraham et les grands hommes de l’ancien Testament. Appelez-vous cela, prendre un ïod pour un vau ? Non, Dieu ne vous jugera pas sur votre ignorance de la langue hébraïque, mais sur votre témérité. Pourquoi avez-vous osé attaquer Ses oracles ?
– J’ai raisonné, dit Voltaire, sur les livres hébreux, en historien et en philosophe.
– Dites plutôt, repartit Tryphon, en ennemi, et en ennemi railleur et ulcéré. Je me borne aux principaux traits relevés par vos Juifs.
D’abord vous appelez les Juifs un peuple vil, toujours ignorant et grossier, privé du commerce, privé des arts. Je le sais : ce ne serait pas là un crime ; mais c’est de votre part un mépris faux et déplacé. Il ne tend qu’à avilir le peuple choisi du Seigneur. […]
Voltaire sentit bien que comparer les arts actuels de l’Europe avec ceux des siècles des Juges était un anachronisme un peu fort ; il n’insista pas sur ce parallèle.
– Vous avez, poursuivit Tryphon, accusé la législation de Moïse, d’absurdité et de barbarie. Sur quels motifs ?
– Sur les lois elles-mêmes, dit Voltaire, et sur les faits.
– Et c’est par ces lois, reprit Tryphon, que ces bons Juifs vous ont prouvé la fausseté et l’indécence de ce reproche. Ils vous ont démontré, et même par le parallèle le plus exact des lois des peuples, la sagesse profonde de toutes les lois religieuses, morales, civiles et guerrières des Hébreux. Il n’y a donc dans votre reproche ni équité, ni principe de législation. II ne naît que du mépris et de la haine [9].
Mais voici des imputations plus graves. Les Juifs étaient un peuple superstitieux, et le plus superstitieux des peuples de la terre.
– Le ramas énorme des fables talmudiques, dit Voltaire, n’en est il pas la preuve ?
– Défaite pitoyable, reprit Tryphon, et vous ne pouvez cependant en donner une autre. Le Talmud est-il la Loi ? Les chrétiens qui adorent cette Loi, ne méprisent-ils pas le Talmud ? Votre sens est donc clair comme le jour. Ce sont les rites donnés à Moïse par le Seigneur que vous traitez de superstitions. Or vos Juifs vous ont prouvé la sagesse et la sainteté de ce culte. Ils vous ont reproché l’indécence révoltante du parallèle qui les assimilait aux superstitions absurdes du paganisme. Pensiez-vous, quand vous vous déchaîniez ainsi contre ma nation, que des Juifs cachés dans le Portugal vous répondraient avec tant de force, tant de justesse et d’érudition ?
Un objet, continua-t-il, sur lequel ils vous ont assez malmené, c’est sur les Prophètes que vous osez railler et critiquer.
– Quoi ! dit Voltaire, n’ai je pas hautement avancé que je n’avais pas le dessein de confondre les Nabims et les Raheims des Hébreux avec les imposteurs des autres nations ?
– Subterfuge ridicule, reprit Tryphon, tandis que, réellement, vous n’en voulez qu’aux prophètes d’Israël.
Vous combattez d’abord la possibilité de la prophétie, par une démonstration que vous jugez évidente. Et en voici la force : « Il est évident qu’on ne peut savoir l’avenir, parce qu’on ne peut savoir ce qui n’est pas. » Risum teneatis, amici. Le passé n’est plus, vous ont répondu les Juifs, et vous le connaissez. Dieu connaît ce qui sera ; il peut donc le faire connaître. II se trouve que votre évidence n’est pas même un sophisme. […]
– Voici, reprit encore Tryphon, des traits sur les prophètes qui annoncent ou l’ignorance, ou très peu de bonne foi : choisissez.
– Ce n’est point ainsi, dit Voltaire avec feu, qu’un Juif, même dans les ombres, doit parler à un philosophe.
– Ainsi, et plus vivement encore, pourrait-vous parler le dernier des Juifs sur la terre, repartit Tryphon, quand vous-même osez insulter les prophètes d’Israël. Pour railler certains faits, que vous jugez bizarres parce que vous voulez ignorer les allégories orientales, voici votre marche : Jérémie se charge de chaînes et d’un joug pour prédire l’esclavage de son peuple ; et vous lui mettez un bât. Isaïe se dépouille dans le même motif de quelques vêtements, il quitte ses souliers, et vous supposez qu’il marche nu dans Jérusalem […]. Où est la bonne foi ? […]
Voltaire, confus, garda le silence.
Maïmonide et les autres savants rabbins furent indignés.
– Est-il possible, dit-il, qu’un philosophe ait osé attaquer aussi indécemment la Loi et les prophètes d’Israël ? Et cela, au milieu d’une nation qui adore ces oracles ? Mais enfin, quel motif ? Quel intérêt ?
– Il est visible, reprit Tryphon. Le vrai but de Voltaire et des philosophes de sa trempe, n’est pas précisément de nuire aux Juifs (daigneraient-ils abaisser leurs regards sur eux ?), mais d’attaquer le christianisme en renversant la Loi ancienne qui en est le fondement.
– Ce plan sourd et artificieux, dit Maïmonide, est bien indigne de la philosophie. La forme n’est pas moins révoltante. Les sarcasmes, les outrages, les railleries, sont-ce-là des preuves ?
– En voici, repartit Tryphon, un noble essai, et qui décèle la secrète fureur de ce projet. C’est en parlant de l’État et du gouvernement des Juifs. « On pense qu’il était un composé de fanatisme et de fourberie. Ce système diabolico-théocratrique dure jusqu’à ce qu’il y ait des princes qui aient assez d ’esprit et de courage pour rogner les ongles aux Samuel et aux Grégoire. »
Ce texte est effréné, et je ne daigne pas le commenter, dit Tryphon, s’adressant à Voltaire. Il présente de lui-même sa décence et son énergie ; mais je vous demanderai pourquoi, vous étant si souvent et si amèrement élevé contre les calomniateurs, vous-même avez lancé contre ma nation des calomnies atroces ? […]
[Tryphon cite les passage où Voltaire accuse les Juifs de sacrifices humains, d’anthropophagie et de bestialité.]
Voltaire, ne pouvant soutenir la force et la vérité de tant de reproches, se vit contraint d’avouer, pour la première fois, son tort :
– J’en suis convenu, dit-il, en répondant à des Juifs portugais qui m’en avaient écrit. Voici mes paroles : « Les lignes dont vous vous plaignez, Monsieur, sont violentes et injustes. J’aurai soin d’en faire un carton [10] dans la nouvelle édition. Quand on a un tort, il faut le réparer ; et j’ai eu tort d’attribuer à toute une nation les vices d’un particulier. » Que peut-on exiger de plus ?
– Je l’avoue, dit Tryphon ; le moindre aveu étonne, dans celui qui ne sut jamais céder au vrai ; mais vous parlez d’un carton. On en met pour une méprise, pour une faute rapide et légère échappée ou à l’imagination ou à un esprit prévenu. Quel carton peut donc réparer cette multitude d’outrages dont vous avez accablé et la Loi, et le peuple du Dieu d’Israël ? Non, ni les Kabsacès et les Antiochus, ni les Celse et les Porphyre n’en ont jamais parlé avec tant d’indécence et de fureur. Le seul moyen de prévenir encore le jugement de la vérité, n’est donc pas de mettre un carton, mais de brûler les éditions entières et d’en faire aux yeux de l’univers et des siècles une rétractation d’amertume et de gémissements ! Allez ; et désormais apprenez à respecter la nation et la religion juives.
Il serait difficile d’exprimer la confusion et le ressentiment de Voltaire, si sévèrement traité par les Juifs, nation vile, peuple abominable, et cela sans pouvoir repousser des traits aussi victorieux et aussi atterrants. II n’osa même s’en plaindre à l’ombre. Après un morne silence :
– Ces courses, dit-il tristement, finiront-elles bientôt ? Quoi, je ne vois ici que des ennemis acharnés, et je ne trouverai pas un ami pour verser mon cœur affligé dans son sein ?
– Il faut, répondit l’ombre, que vous en ayez eu bien peu sur la terre. Presque toutes les ombres littéraires de votre siècle se plaignent de vous.
[…] L’ombre alors continua sa route avec Voltaire, et lui dit :
– Vous voyez le vrai moyen d’éviter toute discussion amère avec les ombres. Ayez de la douceur et de l’équité, aucune alors ne pensera à vous mortifier.
– Oui, dit Voltaire, si je cède avec bassesse à tous leurs sentiments ! Le puis-je ? Ce serait forcer mon esprit, éteindre ma raison.
– Ah ! Voltaire, reprit l’ombre, que cette obstination prouve bien votre bandeau ! Quoi ! dans les ombres même, vous ne voyez pas la vérité ?
– Le séjour des ombres peut-il donc changer la raison ? N’est-elle pas la même que sur la terre ?
– Oui, sans doute, dit l’ombre, elle est immuable. Mais les voiles qui la couvrent si souvent parmi les mortels, sont ici brisés. On vous la montre, cette raison ; refuseriez-vous encore d’ouvrir les yeux ? Mais j’aperçois le séjour de Celse. Vous devez conférer avec lui.
– Après avoir été si mal reçu par Julien, repartit Voltaire, que puis-je attendre de Celse ?… Que je me suis abusé dans mon riant songe ! La seule idée de voir d’anciens philosophes me transportait ; et je n’y trouve que des censeurs ! Regrets impuissants. Il faut que j’obéisse.
[1] — Cet ouvrage, diffusé à Paris par le libraire Cl. Herissant, a été publié sans nom d’auteur à Versoy en 1775 (puis, dès 1776, par d’autres éditeurs à Paris, Genève, Liège, etc. ; plusieurs éditions italiennes sous le titre Voltaire fra l’ombre à partir de 1777). Le catalogue de la Bibliothèque Nationale l’attribue à Charles-Louis Richard O.P. (1711-1794), ainsi que le résumé qui en paraît dès 1776 (toujours sans nom d’auteur) sous le titre Voltaire de retour des ombres, et sur le point d’y retourner pour n’en plus revenir.
[2] — Le recours à la mythologie est licite, puisqu’il ne s’agit que d’une fiction conforme aux conventions du temps. Il est la marque d’une époque où l’art est insuffisamment éclairé et vivifié par la foi. Mais il marque aussi le respect du secret de Dieu, puisqu’il évite à l’auteur de répartir les morts entre le ciel et l’enfer. Dante n’a pas échappé à une certaine partialité, lorsqu’il s’est essayé à cette tâche éminemment délicate.
[3] — Tryphon ne nous est connu que par le Dialogue avec Tryphon de saint Justin, qui retrace leurs échanges au sujet des prophéties. Philosophe païen converti au christianisme, saint Justin est aussi l’auteur de deux Apologies adressées aux empereurs romains. Il fut martyrisé à Rome en 165.
[4] — Le mot de Molière est cité par le père Richard dans une note du onzième entretien.
[5] — Le récit s’achève ainsi : « Voltaire, foudroyé de terreur, se jeta par terre, ne pouvant soutenir le regard de ces traits vengeurs. — Levez-vous, lui dit l’ombre. Plus de réponse, plus de supplication ! Ce monument d’opprobre durera autant que la vérité. Un arrêt aussi formidable attend les philosophes dont vous êtes le chef. — Envoyez-leur, dit Voltaire tremblant, pour les avertir et les détromper. — Ils ont Moïse et les prophètes ; qu’ils les écoutent, répondit l’ombre. — Non, reprit Voltaire ; mais si quelqu’un des morts va les trouver, ils feront pénitence. — S’ils n’écoutent ni Moïse ni les prophètes, répliqua l’ombre, ils ne croiraient pas, quand même quelqu’un des morts ressusciterait. Au reste, allez vous-même les instruire. — Et elle lui ouvrit la porte redoutable du séjour des ombres. »
[6] — Le jeune poète Gilbert (1750-1780) eut le courage de quitter ostensiblement le théâtre de la Comédie Française, où avait lieu la scène, criant à haute voix qu’un pays qui couronnait ainsi l’impiété ne resterait pas longtemps impuni. Il manqua de se faire lyncher.
[7] — Du 10 mai au 14 juin 1778, une mission fut prêchée à Perpignan par des pères capucins. Au soir du 30 mai, l’un d’eux fit un sermon à la cathédrale de Saint-Jean contre la « philosophie » antireligieuse. Emporté par son élan, il continua jusqu’à une heure avancée de la nuit. Tout à coup, comme inspiré par Dieu, il annonça la mort de Voltaire, précisant qu’il était damné. L’annonce, qui impressionna fortement l’assistance, fut confirmée quelques jours plus tard par le courrier de Paris.
[8] — Tryphon en savait sans doute bien plus que les Juifs portugais ; c’est peut-être par un petit trait de malice qu’il a voulu se servir de leurs armes ; elles étaient plus que suffisantes. Peu d’ouvrages réunissent autant de modération, de justesse et de force. L’Écriture y est solidement développée, vengée, et la fausse philosophie confondue. (Note du père Richard.)
[9] — Monsieur de Voltaire a écrit aux Juifs portugais : Bien des gens ne peuvent souffrir ni vos Lois, ni vos Livres. II est aisé de deviner quels sont ces gens, et leurs motifs. (Note du père Richard.)
[10] — Un carton : un erratum inséré dans l’ouvrage. (NDLR.)

