L’autorité du maître
par Étienne Browaeys
M. Étienne Browaeys dirige une école primaire [1] depuis une vingtaine d’années. Il a donné cette conférence aux Journées Jean Vaquié de 2010, plus particulièrement consacrées à la question de l’éducation. Il livre ici le fruit d’une longue expérience analysée à la lumière des principes donnés par le magistère de l’Église et par la philosophie thomiste. Ceux qui ont à exercer quelque autorité sur les enfants en tireront profit.
Le Sel de la terre.
Introduction
"Les bonnes écoles sont le fruit, non pas tant des bons règlements que, principalement, des bons maîtres » disait Pie XI dans Divini illius magistri en 1929.
Et Pie XII, dans une Allocution aux maîtres catholiques, le 4 novembre 1955, leur disait :
Certains pensent que le mot « enseignant » dit plus que le simple mot de « maître » … cela ne nous paraît pas opportun… et vous avez raison de continuer à vous appeler maître catholiques. Le maître est le plus haut titre qu’on puisse donner à un enseignant ; car sa fonction exige quelque chose de plus élevé et de plus profond que l’œuvre de celui qui communique simplement la connaissance des choses.
Toute autorité est un service, celle du maître présente pour spécificité de servir des élèves.
Le mot autorité vient de auteur : toute autorité participe à l’autorité de Dieu, auteur de la vie.
La manière dont un maître exerce l’autorité dépend de l’idée qu’il s’en fait.
Considérations générales sur la nature humaine et l’autorité
Rappelons que l’homme jouit d’une faculté de se déterminer lui-même vers sa fin par l’intelligence et la volonté, à la différence des animaux ou des plantes. C’est la liberté psychologique. Or cette liberté, donnée à l’homme par Dieu, obéit à des lois créées par Dieu. En créant, Dieu a établi un ordre, c’est-à-dire une hiérarchie et une harmonie.
Notre nature, par le péché originel, est marquée de quatre blessures : l’ignorance dans l’intelligence, la malice dans la volonté, la faiblesse et la concupiscence. Ces quatre blessures nous poussent au désordre.
Nécessité de l’autorité
Saint Thomas fait remarquer que ces quatre blessures réduisent la liberté et augmentent la nécessité de l’autorité. Mais l’autorité n’est pas une conséquence du péché originel, elle est une perfection et continuera à être omniprésente au Ciel. L’autorité de Dieu est éternelle. Dieu, auteur de la vie, garde la vie. Mgr Lefebvre soulignait : l’autorité est source de vie, et par les lois qu’elle donne et par l’exécution même de ses lois. La raison d’être de l’autorité est d’indiquer la direction. L’autorité principale dans une école est celle du directeur. Le directeur, comme le roi, comme le père de famille, n’est pas forcément le plus savant, son rôle est de décider, de donner la direction, en tenant compte des circonstances et en s’appuyant sur ses connaissances, son expérience, ses grâces d’état et les conseils de son entourage, comme saint Benoit le recommande à l’abbé du monastère.
Trois composantes de l’exercice de l’autorité
Toute autorité gouverne en édictant des lois (pouvoir législatif), en faisant observer les lois (pouvoir exécutif) et en jugeant (pouvoir judiciaire) de l’observation des lois.
Bien particulier, bien commun
L’autorité du maître s’exerce à la fois sur chaque élève en particulier et sur le bien commun de la classe. Le bien commun est l’ensemble des éléments nécessaires à la paix dans la classe. Saint Thomas explique dans le De regno que la paix de la société est la cause finale prochaine du gouvernement du roi sur son pays. On peut transposer cela pour le professeur qui doit créer dans sa classe les meilleures conditions d’éducation et de transmission du savoir. Les élèves doivent travailler dans une atmosphère de paix. Saint Augustin définit la paix comme étant « la tranquillité de l’ordre ».
Vertu de prudence
La vertu de prudence guide le maître dans l’exercice opportun de son autorité. La vertu de prudence est la vertu par excellence du chef. La recta ratio agibilium, droite raison dans l’agir, nous fait poser les bons actes au bon moment. Seules les trois vertus théologales ne connaissent pas d’excès. Toutes les autres vertus morales doivent être pratiquées, autant que, pas plus que. In medio stat virtus (Au milieu se tient la vertu). C’est ce point d’équilibre, en toute chose, qu’il est délicat d’atteindre pour toute autorité, pour les parents comme pour les maîtres. Pour Aristote et pour saint Thomas, la prudence est la première qualité d’un homme. Recommandons à ce propos l’opuscule de Marcel de Corte : De la prudence, la plus humaine des vertus.
Origine et aptitudes de l’autorité du maître
Le maître reçoit son autorité du directeur de l’école.
Son mandat pour enseigner établit le caractère officiel de son autorité mais ne lui donne pas son aptitude à exercer l’autorité. C’est toute la différence entre être l’autorité et avoir de l’autorité.
Pour exercer efficacement son autorité, le maître doit être, c’est-à-dire vivre selon certaines qualités, et doit agir conformément aux besoins des enfants.
Ce que le maître doit être
L’union à Dieu
L’autorité réelle d’un maître est invisiblement dépendante de son union à Dieu.
C’est cette union à Dieu qui marque en profondeur la finalité de son autorité : conduire ses élèves à Dieu. De son union à Dieu découle l’amour que le maître porte à ses élèves : il doit les aimer, mais il doit aussi leur montrer qu’il les aime. « Non en paroles mais en acte et en vérité » disait saint Jean.
Qualités morales
Calme et maîtrise de soi sont l’expression de la confiance en Dieu qui donne la vraie force.
L’enfant a besoin de sentir que son maître est solide, que son autorité n’est pas fragile.
C’est la force de son maître qui rassure l’élève. Elle le rassure quant à la valeur de ce que le maître enseigne, quant au bon ordre dans lequel l’enseignement est dispensé, elle le rassure enfin en tant que la force de son maître est comme une protection contre ses propres faiblesses. L’enfant se sentira en sécurité s’il est guidé avec force et justice par son maître.
Le maître ne doit manifester ni impulsivité, ni impressionnabilité, ni inconstance.
Pas de timidité ni d’hésitation. La timidité ou l’indécision ne doit pas se manifester chez un maître, ni en raison de quelque infériorité qu’il aurait constaté en lui par rapport à ses élèves, ni en raison d’une quelconque incapacité qu’il ressentirait dans sa tâche. Il doit dominer ses impressions et tout en reconnaissant humblement devant Dieu sa pauvreté, il se doit de guider avec assurance et sourire ses élèves sans leur laisser apparaître ni inquiétude ni faiblesse.
Le R.P. Kieffer, supérieur général des marianistes en 1925, faisait remarquer qu’il n’est pas rare que les hommes les plus doués au plan spéculatif sont plus facilement timides au plan pratique et vice-versa. L’homme qui est capable de saisir les moindres nuances devine plus vite les difficultés et peut de ce fait être plus indécis.
Cicéron fait la constatation, assez peu flatteuse pour ceux qui gouvernent, que, pour gouverner, il ne faut pas être trop intelligent, que la perspicacité à deviner la difficulté, la subtilité à peser le pour et le contre, rendent hésitant et empêchent de prendre la décision en temps utile. On sait bien en effet qu’il est toujours mieux de savoir décider, au risque de se tromper, que de ne jamais décider pour ne pas se tromper.
Être régulier et persévérer. Le monde moderne est pusillanime, fébrile et instable. Le maître chrétien doit donner à ses élèves l’exemple de la régularité et de la persévérance.
Souplesse. Le maître chrétien doit pourtant être souple et savoir aisément s’adapter.
La volonté tenace devant un effort ne doit pas être confondue avec la rigidité devant les circonstances. Un changement de programme, d’activité, peut intervenir exceptionnellement pour des raisons imprévisibles ou sérieuses.
La bonne humeur, la gaité, la joie sont encore des qualités nécessaires au bon maître.
C’est bien la joie et le sourire qui traduisent aux enfants le bonheur du maître. Un maître taciturne donne une mauvaise image de la vie chrétienne. Tous les soucis et les peines doivent être dominés par la vertu d’espérance qui montre aux enfants que la joie de marcher vers le Ciel et d’être aimé du Bon Dieu est toujours supérieure aux tristesses de ce monde.
L’enthousiasme doit s’exprimer régulièrement dans la journée d’un maître. Enthousiasme pour la bonté de Dieu, enthousiasme pour la beauté de la création, enthousiasme pour l’intelligence que l’homme a reçue de Dieu, enthousiasme pour les prouesses de courage des saints ou des héros. La morosité est une injure à la bonté et la beauté. Le maître qui ne vit pas en classe avec une bonne dose d’enthousiasme ne communique pas la véritable image de la vie aux enfants.
Le maître doit être blagueur. Le jeu, la plaisanterie sont des moyens importants pour maintenir le niveau d’enthousiasme qu’il faut cultiver dans les enfants. Certains enfants ont plus besoin que d’autres d’être invités à sourire. Les enfants ont besoin de rire et de jouer, plus sans doute que les adultes, dont l’intelligence mûrie place la joie dans le Gustate et videte quoniam bonus est.
La gravité doit aussi avoir sa place. La gravité n’est pas la tristesse, elle est le sérieux, la profondeur de réflexion, d’attention que l’on accorde à des réalités ou des pensées importantes. Le maître doit apprendre aux enfants cette belle attitude que recommande saint Benoit aux moines qui entrent à l’école du service de Dieu : « Ecoute mon fils et incline l’oreille de ton cœur ».
Elégance du langage, du maintien, du vêtement : la société moderne sans foi ni loi affiche le laid et le désordre, c’est sa logique, si l’on peut dire. Le maître catholique doit conduire ses élèves à l’ordre. L’élégance sans excès, disons la dignité de sa présentation, sont importantes pour marcher à contre-courant du laisser-aller moderne. Dans les réunions parents-professeurs, le maître catholique doit honorer son école par une tenue digne (veste, cravate) et ne pas entretenir cette fâcheuse habitude soixante-huitarde de la tenue dite décontractée. On peut être très à l’aise tout en étant très digne. Tous les instituteurs laïcs jusqu’en 1968 portaient une blouse et une cravate. Nous pouvons nous étonner que, dans nos écoles de Tradition, certains professeurs laïcs se présentent aux réunions ou aux fêtes d’école dans la même tenue que s’ils allaient faire la vidange de leur voiture.
Quand le maître parle à ses élèves, sa manière de parler indique implicitement sa manière d’être. S’il parle mollement, il n’invite pas ses élèves à être courageux et énergiques. Si le maître parle trop vite, en mangeant ses mots, il manifeste une précipitation incompatible avec la pondération et la tranquillité qu’il doit imprimer sur ses élèves. Le maître doit parler avec une cadence calme, bien articuler, tout en mettant de la vie dans la sonorité de sa voix. La jeunesse actuelle parle très souvent beaucoup trop vite. Cette manière semble relever d’un certain snobisme : il faut affecter un air dégagé, paraître « au-dessus de ça ». Les jeunes semblent ainsi peu profonds. Habitués de la quantité, ils ne cherchent pas la qualité. Ils brassent du vent, parlent à toute vitesse pour dire des choses sans importance. Ils raccourcissent de nombreux mots (le prof, le stage second, le pélé, le M.J.) et abusent des superlatifs (super, génial, trop bien, excellent) et des anglicismes. Effet de mode ou comportement lié à la vie trépidante des parents ?
L’emploi correct du langage est pourtant une discipline de l’intelligence, il a un effet sur l’âme qui s’habitue à respecter les mots et ainsi à vivre en harmonie avec la vérité. Le mot déformé, la sonorité forcée, sont comme des tricheries, pour se donner un genre. Les mots sont l’expression de la pensée mais aussi des vertus (par leur sonorité) de celui qui les prononcent. L’atmosphère que le maître fait régner dans sa classe est constituée par sa manière d’être. Si le maître parle bien, il exprime, avec énergie et humblement, le vrai. Le maître doit encore veiller à la beauté et l’harmonie avec lesquelles il décore sa classe. Puisque l’enfant baigne dans un certain environnement auditif et visuel à la maison comme à l’école, le maître est en bonne partie responsable de la qualité de cet environnement dont l’impact est indéniable sur la psychologie des élèves.
Se garder des attitudes violentes physique ou verbale : les nerfs des maîtres sont souvent mis à rude épreuve. Le maître doit apprendre à relativiser les difficultés de ses élèves, à ne pas s’emporter. Le maître doit se résoudre à ne pas réussir avec certains élèves. Pourtant, le maître, avec une patience sans faille, doit cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Aucun enfant n’est semblable à son camarade. Souvent, les maturités rencontrées dans une même classe sont très différentes. Cela tient aux tempéraments, à l’éducation, aux circonstances. C’est un des dangers de l’éducation en groupe. La maturité de l’un n’est pas celle de son condisciple, mais cela ne veut pas dire que celui-là ne finira pas par réaliser une belle progression. L’amour-propre du maître peut endommager son bon travail auprès des enfants. Le maître doit donc cultiver un certain détachement du résultat malgré l’enthousiasme et l’énergie qu’il doit dépenser pour ses élèves. Les incompréhensions et autres difficultés des enfants sont la grande pénitence des maîtres. Légitimement, ils veulent assister à la croissance intellectuelle de leurs élèves. Dieu, dans les conséquences mystérieuses et innombrables du péché originel, permet des efforts apparemment caducs. Jamais, pourtant, il ne faut baisser les bras. La violence d’un maître, qui se laisse énerver ou agacer, exprime sa faiblesse. C’est en Dieu qu’il faut prendre la force d’être patient et d’aimer vraiment les enfants.
L’inertie ou l’insensibilité ne sont pourtant pas de bonnes attitudes. Il arrive que des enfants manifestent un manque de docilité ou des faiblesses qui doivent être réprimées avec fermeté. Deux motifs peuvent conduire un maître à se fâcher avec force :
1) la franche mauvaise volonté d’un enfant à obéir, alors qu’on vient déjà de l’exhorter.
2) L’insensibilité apparente de certains enfants aux explications ou leur étourderie pour appliquer les remarques qui leur ont été faites. Une bonne punition les aide alors à faire attention. Normalement, plus l’enfant est jeune, plus les gronderies et punitions sont utiles, selon le principe d’Aristote : toute connaissance passe par les sens.
Il faudrait développer la question des récompenses et punitions, pouvoir judiciaire de l’autorité. Il faudrait traiter la question des punitions physiques. Disons sur ce point qu’il semble que les auteurs anciens (saint Jean-Baptiste de la Salle par exemple) étaient plus favorables aux punitions corporelles que les auteurs plus récents (saint Marcellin Champagnat, saint Jean Bosco). Sans doute faut-il souligner que le contexte social favorise plus ou moins la punition physique. Saint Jean-Baptiste de la Salle conseille à ses frères de ne pas trop punir les enfants qui ne le sont pas assez dans leur famille, afin de ne pas les brusquer.
Le grand prêtre Hélie fut puni par Dieu de n’avoir pas corrigé ses fils de leur mauvaise conduite. L’ancien Testament offre plusieurs invitations à la sévérité physique.
Si Notre-Seigneur nous dit de son cœur qu’il est doux et humble, il est évidemment nécessaire que le maître travaille à acquérir ces deux grandes vertus et que ses élèves puissent les percevoir dans sa vie, dans ses paroles, dans l’exercice de son autorité.
Ces deux éminentes vertus garderont le maître d’user de son autorité avec dureté, arrogance ou autoritarisme.
La science du maître
La spécificité d’un maître étant d’enseigner, de transmettre un savoir, son autorité est donc fortement assise, après ses qualités morales, sur sa science. Le maître doit posséder une bonne culture générale, bonne plus encore par la profondeur de vue avec laquelle elle est goûtée, assimilée, que par son étendue. Les connaissances constituent la matière de l’enseignement d’un maître. Mais pour que cette matière produise du fruit dans l’intelligence de l’enfant, car c’est bien de cela dont il s’agit, il faut que le maître sache en découvrir à ses élèves les principes, les lois, qui plongent l’enfant dans la beauté de la création de Dieu. La vraie science d’un maître doit susciter l’enthousiasme des élèves. Au fil de l’enseignement qu’il reçoit, l’enfant doit apercevoir avec son intelligence que les vérités qu’il découvre se consolident entre elles comme une architecture. Plus ou moins consciemment, de cette architecture se dégagent des principes qui marquent en profondeur les intelligences. C’est la perception de cette architecture, du lien des principes entre eux, qui va enthousiasmer l’intelligence et la rendre solide. Nous pouvons faire l’analogie avec le verset 3 du psaume 121 :la compétence du maître, produit la solidité de l’intelligence chez ses élèves : Jerusalem, quae aedificatur ut civitas : cujus participatio ejus in idipsum. Jérusalem est bâtie comme une ville puissante dont toutes les parties se tiennent ensemble. Cela est vrai du catéchisme comme de la grammaire, de l’histoire comme des mathématiques.
La force physique et toutes ses expressions
La taille du maître, sa prestance, sa bonne articulation, le timbre de sa voix, son regard, sa démarche droite et souple à la fois, sont des expressions d’autorité. Même si ces aspects physiques ne priment pas dans l’exercice de l’autorité, ils ont leur rôle et il faut comprendre que le corps et l’âme ont chacun leur place dans la nature humaine.
Mais c’est surtout par la force psychologique que s’exprime l’autorité : l’intelligence, la compétence, la force de volonté, l’énergie jointe à la souplesse du caractère, constituent en grande partie l’ascendant d’un maître sur ses élèves.
Une attitude constamment équilibrée et d’humeur régulière rassure, donne confiance et rend l’obéissance et l’attention aisées.
Ce que le maître doit faire
Chaque enfant doit se sentir aimé, indépendamment de ses facilités ou réussites scolaires.
Les enfants qui ont des difficultés doivent être encouragés par quelques paroles aimables, quelques sourires. Il est important de ne pas humilier les enfants qui ne réussissent pas.
Ne jamais permettre aux camarades de rire d’une réponse saugrenue, certains timides pouvant ne plus oser prendre la parole, car le maître est là pour protéger les plus faibles.
Montrer un intérêt personnel à chaque enfant. Un enfant dans une classe ne sait pas si son maître l’aime vraiment. Si le maître est très impersonnel, s’il ne s’adresse qu’à la classe en tant que groupe, les enfants n’ont pas de rapport d’âme à âme avec leur maître.
Pourtant, l’enfant a besoin de se sentir aimé par son maître, aimé vraiment, non pas simplement enseigné et noté. Si l’enfant ne réussit pas scolairement, il gardera courage plus facilement s’il se sent aimé. Le maître catholique prend donc le temps d’écouter ses élèves qui lui racontent des faits anodins. L’enfant écouté se sent aimé.
Exprimer son calme par le ton de sa voix, son maintien général (démarche et gestes tranquilles), ses réactions face aux événements qui surviennent.
Remarquons ici que saint Jean Baptiste de la Salle, dans sa Conduite des écoles chrétiennes, fixe que la parole est réservée à l’enseignement tandis que la discipline doit être réglée par des objets : utilisation d’un signal sonore, frappe de la règle sur le bureau, désignation silencieuse d’un élève avec le doigt, utilisation de la férule ou du martinet ; en effet, saint Jean Baptiste de la Salle donne quelques consignes assez précises sur l’usage des punitions physiques.
Apprendre le respect des autorités. Lorsqu’un prêtre ou un adulte entre dans la classe, les élèves doivent aussitôt se lever en silence et attendre l’autorisation du maître pour s’asseoir. Lorsqu’ils entrent en classe, les élèves gagnent leur place en silence et sans chuchotements, se placent derrière leur chaise, bien droits, les mains dans le dos, les pieds joints. Le maître garde quelques instants le silence et observe la bonne tenue de chacun d’un coup d’œil rapide. Quelquefois, le maître fait durer volontairement le silence quand il sent nécessaire de raffermir la discipline.
Faire confiance aux enfants : il faut montrer aux enfants, autant qu’on le peut, qu’on leur fait confiance. Tout l’art sera d’aider des enfants malhonnêtes à se rendre dignes de confiance alors qu’ils l’ont déjà trahie. Il faut qu’ils se sentent aimés quand même, malgré leurs fautes passées. C’est la psychologie du Bon Dieu avec chacun de nous. Mais, dans ce travail de construction de la confiance, il ne faut pas que le maître semble faible ou naïf. Il faut qu’il se montre bon, encourageant, tout en étant toujours clairvoyant, informé, ferme et juste. Les punitions données à bon escient entrent dans l’apprentissage de la justice et donc des rapports de confiance.
On peut graduer les responsabilités données afin de construire l’honnêteté et la confiance sans que l’autorité soit trompée. Si l’enfant réussit à tromper l’autorité du maître, celui-ci perd sa crédibilité et c’est l’enfant lui-même qui en fera les frais. Rien n’est pire, en effet, dans l’éducation d’un enfant que d’apprendre à tromper l’autorité. Les professeurs sans autorité ou naïfs peuvent faire beaucoup de mal, malgré eux, aux enfants malhonnêtes.
Obtenir le silence en classe. Le silence, comme la parole, sont sans doute les deux outils principaux de l’autorité. Le silence est utile au travail concentré des élèves exécutant un exercice. Le silence peut servir au maître pour faire planer une certaine crainte par l’incertitude de la situation qui va suivre. Le silence oblige les élèves à réfléchir tandis que l’excitation les porte à s’amuser et à agir sans réflexion. On peut associer au silence la parole pondérée, lente, bien articulée, monocorde, qui peut servir à montrer aux élèves la volonté du maître de calmer une attitude irrespectueuse, une excitation déplacée,…etc.
Ne pas écrire longtemps en tournant le dos aux élèves. A moins qu’il n’ait pris soin au préalable de leur donner un travail dont il a surveillé suffisamment la mise en route.
Etre assez observateur pour percevoir les regards échangés, les sourires entre élèves. Sans pour autant réagir systématiquement, il ne doit pas laisser grossir un problème qui s’amorce. Le maître doit savoir donner l’impression qu’il n’a rien vu mais augmenter sa surveillance pour essayer de comprendre et bien évaluer la situation afin d’intervenir à bon escient. Ne pas être suspicieux ni naïf. Mais attention, les intentions des enfants dans leurs écarts sur la discipline ne sont pas forcément aussi malicieuses que celles des adultes. Il faut se méfier d’appliquer des intentions d’adulte à des actions enfantines.
Veiller à la bonne présentation de son travail. Son écriture sur le tableau, le bon ordre qui y apparaît, doivent inviter les enfants au soin dans leur travail. L’autorité du maître est nécessairement affaiblie s’il apparaît brouillon sur lui-même ou dans son travail. L’exigence d’un travail soigné est l’apprentissage de la délicatesse de conscience.
Conclusion
Retenons surtout que la grande règle est celle de l’équilibre :
équilibre entre affection et discipline, entre douceur et fermeté ; équilibre entre élégance et simplicité ; équilibre entre travail et jeux, entre sérieux et plaisanterie, entre gravité et sourire ; équilibre entre régularité et souplesse ; équilibre entre paroles et silence, entre voix forte et voix calme, entre ton enthousiaste et ton paisible, entre exercices oraux et exercices écrits ; équilibre entre relation avec la classe et relation avec chaque élève en particulier.
Tout défaut et tout excès sont mauvais. Ainsi le maître catholique s’efforce-t-il constamment de garder la ligne de crête, selon la formule de saint Grégoire de Nysse : « Le juste milieu, c’est le chemin des crêtes. »
[1] — École des saints Cœurs, La Morinière Saint-Bruno, 85590 Saint Malo-du-Bois.

