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Gustave Corção

par le père Laurent Fleichman O.S.B.

 

Le père Laurent Fleichman exerce son ministère à Rio de Janeiro. Il a donné cette conférence sur Gustave Corção dans le cadre des Journées Jean Vaquié de juillet 2009. Le style oral a été conservé.

Le Sel de la terre.

 

Pour nous qui sommes de l’autre côté du monde, il est impressionnant de venir en France pour vous entretenir quelques instants d’un Brésilien, de sa pensée, de ses écrits et du rayonnement de son esprit dans la vie de ses disciples.

En effet, ma charge n’est pas simple, je dois trouver, dans l’œuvre de Corção, la clef, l’étincelle grâce auxquelles vous partirez d’ici avec une telle envie de lire les écrits de Gustave Corção que vous me direz aussitôt : « Mon père, comment faire pour traduire son œuvre ? »

Cela semblerait une prétention certaine de ma part, si je ne m’appuyais pas sur des faits qui, je crois, seront parlants pour vous. Je veux parler de la façon dont les Français ont connu ce Brésilien perdu au fond d’un immense pays et de cette petite langue portugaise, qu’il appelait « le tombeau de la langue ». En 1973, Corção a été invité à présider une des sessions du congrès de l’Office, à Lausanne. Hugues Kéraly était présent. À la sortie, il téléphona à Jean Madiran et lui dit : « Il se trouve ici un certain Brésilien que vous devez connaître. » C’est ainsi que se réalisa leur rencontre. Corção commença donc à collaborer à Itinéraires, en 1973. Dans sa présentation, Jean Madiran laissait transparaître sa gêne de l’avoir connu si tard. Après la mort du Brésilien, il écrira joliment :

Dès notre première rencontre, dans une grande et soudaine flambée d’amitié, de fraternité des âmes, nous nous étions tout dit une fois pour toutes, il n’y avait plus qu’à développer, si l’on y tenait ; nos pensées, nos résolutions, nos espérances étaient identiques sur le mouvant et sur l’immuable, sur le temporel et sur l’éternel [1].

Oui, le directeur d’Itinéraires « y tenait », tout autant que son nouvel ami brésilien, si bien que Hugues Kéraly et Jean Madiran prirent l’avion pour aller au Brésil. Que cherchaient-ils, ces intellectuels français? Apparemment pas à faire du tourisme, bien que Hugues Kéraly ait rédigé le compte rendu culturel d’un de ses voyages dans « La vraie richesse du Brésil » (Itinéraires 189, p. 22). Ils n’étaient pas allés, non plus, voir un Français très important qui aurait hérité d’une grosse ferme au Mato Grosso. Non, nos amis français étaient allés rencontrer un vieillard brésilien, en quête de son esprit et de sa pensée. Ma propre mère, Mme Fleichman, était alors une des secrétaires de Gustave Corção. Elle me raconta que, quinze jours durant, Madiran passa chaque matinée chez Gustave Corção, à l’écouter. Il nous faut, maintenant, connaître mieux sa pensée.

 

La pensée de Gustave Corção

Sa conversion étant survenue en 1939, c’est dans le milieu intellectuel du centre Dom Vital et du monastère bénédictin de Saint-Benoît, à Rio de Janeiro, qu’il fera ses premières armes. Ce centre d’études catholique, fondé en 1921 par un intellectuel catholique de Rio de Janeiro, Jackson de Figueiredo [2], avait reçu le nom du grand évêque du 19e siècle, Dom Vital Maria Gonçalves de Oliveira (1844-1878), fait évêque de Olinda-Recife (plus tard diocèse du communiste Helder Camara) par Pie IX, alors que ce jeune capucin n’avait que 27 ans. Dom Vital s’était distingué dans le combat contre les francs-maçons, à la suite des directives de Pie IX à leur sujet. Si j’en parle, c’est à cause du caractère tout à fait anti-libéral de cet évêque et du centre Dom Vital, où nous allons retrouver Corção. Or, comme le Brésil se trouve à l’autre bout du monde, les événements européens n’arrivaient là-bas qu’en retard, surtout lorsqu’il s’agissait des changements de pensée.

 

Jacques Maritain

Le centre Dom Vital était marqué alors par l’influence de Jacques Maritain, sans qu’on s’y soit rendu compte que la pensée politique du philosophe français avait basculé précisément dans le catholicisme libéral. Gustave Corção va donc boire à une source empoisonnée sans s’en apercevoir. Maritain avait déjà publié Humanisme Intégral (1936) et Christianisme et démocratie (1943) ; à l’autre bout de la chaîne, Julio Meinvielle avait déjà publié De Lammenais à Maritain (1945). Ainsi, Corção aurait pu très bien voir le mal. Mais l’excessif respect pour le maître, ainsi que l’influence des moines de Saint-Benoît, l’empêchaient de voir clair.

Plusieurs années plus tard, alors guéri de cette cécité, il dira à Jacques Perret :

Comme nous tous, je me suis emballé pour Maritain, le bon Maritain, je m’en suis nourri. J’admirais combien sa façon d’écrire témoignait à elle seule de la qualité de sa pensée. Le style, la syntaxe, le vocabulaire, je les observais à la loupe et même je les surveillais. Un jour, en effet, ou plutôt peu à peu, je me suis aperçu qu’il utilisait des mots et des tournures nouvelles, et je me suis inquiété. Mais lui ne s’en apercevait pas. Il se croyait toujours dans la même direction. J’ai compris avant lui qu’il s’engageait sur un autre chemin. A son insu dénoncé par le style [3].

Comment cela s’est-il fait ?

Une des explications possibles est publiée dans Itinéraires 209. Mais, comme cette même idée est plus développée dans l’un de ses cours donnés à Rio pour ses amis de Permanência, j’ai essayé de vous apporter une transcription du cours enregistré sur magnétophone au mois d’octobre 1975.

Après avoir rappelé le passage de la préface du Docteur Angélique où Maritain déclare que la doctrine thomiste est seule capable « d’agir efficacement sur l’univers entier de la culture […] pour ramener le monde dans les voies de la Vérité, qu’il meurt de ne plus connaître », Corção ouvre l’avant-propos de Humanisme Intégral pour dénoncer le changement complet du philosophe.

Voici ce qu’écrivait Maritain :

Nous ne prétendons pas engager saint Thomas lui-même dans des débats où la plupart des problèmes se présentent d’une façon nouvelle. Nous n’engageons que nous, [...]. C’est pourquoi nous pouvons reprendre pour notre compte la vieille formule dont c’est l’honneur de l’humanisme français d’avoir fait un lieu commun, et présenter notre livre comme un livre de bonne foi, dont l’unique souci est la vérité [4].

Et voici le commentaire de Corção :

Et voilà que le grand philosophe thomiste […] nous offre un livre qui, précisément à cause de la « présentation nouvelle » des problèmes, n’engage pas saint Thomas, « l’apôtre des temps modernes », dans ses idées! Il n’y engage que lui-même, selon la méthode de Teilhard de Chardin.

 

C’est pour ces raisons que Corção va lire ces textes qui lui ont échappé vingt ou trente ans plutôt. Voici ce qu’il y découvre :

Dans Le Paysan de la Garonne [5], Maritain écrit un chapitre où il donne, comme cause de la crise mondiale, le retrait des catholiques loin du monde. C’est curieux qu’il dise que ce phénomène, qu’il appelle manichéisme, s’est aggravé au cours des temps, ayant atteint son sommet dans les années trente. Or, cela est passé inaperçu, même pour nos amis d’Itinéraires. Si on s’en était rendu compte, on aurait pu tous s’unir pour souligner ces pages les plus douloureusement comiques jamais écrites, du grand catholique que fut Jacques Maritain. Il a en effet osé dire que la cause de cette crise est le fait qu’on se ferme au monde en une fuite manichéenne du monde, ajoutant même qu’il en voyait des signes dans L’Imitation de Jésus-Christ, alors que l’Église, au contraire, s’ouvre de plus en plus au monde.

Le maître va donner à ses élèves, sur le vif, une leçon de vie surnaturelle, où l’on sent la souffrance qui l’anime et l’amour qui le dévore.

Au 19e siècle, quand les papes ont combattu les erreurs des temps modernes, dans la mesure où, les pauvres, ils les ont effectivement combattues, ils se sont trompés : même en voulant la combattre, ils ont élargi l’erreur par des concessions faites au monde, par leurs inquiétudes exagérées sur l’avenir du monde. Il aurait été préférable de combattre l’erreur dans ses racines spirituelles, mais ils l’ont combattue dans ses racines temporelles, en portant un peu trop d’intérêt au monde, selon la chair et non selon l’esprit. Quand on dit que l’Église doit être fidèle à sa mission, elle doit être très, très ouverte aux âmes, mais selon l’esprit et non selon la chair ; selon ce qui est l’essentiel pour le salut des âmes et non selon la sociologie et l’économie. L’Église peut laisser ces choses complètement de côté sans faillir à sa mission. Cela, les papes du 19e ne l’ont pas compris.

Après avoir montré, par un exemple aussi fort, que l’Église ne se refermait pas à l’époque analysée par le philosophe, il revient à Maritain :

Alors qu’ il est tout à fait évident que l’Église ne fuit plus le monde et se prête à faire les choses selon le monde, le philosophe parle d’une dangereuse fermeture, d’une dangereuse fuite qui devint de plus en plus grave jusqu’en 1932. Heureusement, il a donné cette date, qui correspond à la fondation de la revue Esprit, de Mounier, revue tout à fait progressiste et caractéristique de tout ce que nous voyons aujourd’hui. Je n’ai jamais vu un auteur écrire ainsi deux ou trois pages pour décrire exactement le contraire de ce qui se passe. Et nous tous, nous l’avions relu deux ou trois fois, si habitués que nous étions à le faire quand nous lisions cet auteur. En matière religieuse, la seule chose qu’on peut avaler sans restriction, c’est le très saint corps de Dieu. Pour le reste, il faut toujours procéder à un examen.

Je vous renvoie à la seconde partie du Século do Nada (« L’Espagne, Rome et la France ») où Corção fait un procès plus complet de Maritain.

 

L’amour de la vérité

Il me semble pouvoir dire que sa formation scientifique en tant qu’ingénieur, son travail dans le domaine de l’électronique et de la physico-chimie, lui ont valu un sens très aigu de la notion d’erreur. S’il est exact de dire que le technicien en abusait dans ses essais de laboratoire, nous devons lui reconnaître sur ce point une première « conversion » - que me soit permis ce mot. Voici comment il en parle :

Pour lui [le technicien] l’erreur n’a rien d’un élément tragique ; elle ne fait pas mal. Elle lui provoquerait plutôt une petite chatouille différentielle, excitante. Comme il est bon de faire la théorie des erreurs, d’appliquer les formules de Gauss, cerner les probabilités, monter finement sur son papier millimétré les mailles d’un impitoyable filet, et de pouvoir se dire en fin de course que l’erreur est contenue là-dedans ! L’erreur est sportive, elle stimule le tonus intellectuel, elle met en valeur toute la noblesse de la méthode et la richesse de l’appareil instrumental. Quand un expérimentateur prend contact avec son appareillage, la première chose qu’il fait, c’est la théorie des erreurs. Après cela, il est assuré que la coexistence pacifique avec ces appareils, loin de tout élément imprévu ou tragique, ne dépend que de lui et de certaines précautions faciles à observer. La chose la plus désagréable qui puisse arriver dans le cadre du laboratoire est d’avoir à recommencer. Mais il est toujours possible de recommencer. Tout cela est ainsi, et c’est bien ainsi ; un individu ne doit pas s’interrompre dans la lecture du galvanomètre pour méditer sur la douleur ou sur la mort; mais il court le risque de conserver ce critère avec lui en dehors du laboratoire. Il en sortira alors chancelant, ivre de logarithmes et de papier millimétré, pour débarquer à la maison dans ce piteux état. J’ai vécu moi-même plus de quinze années dans cette intempérance, et les personnes respectables qui m’ont alors connu admiraient dans ma vie comme un petit modèle de vertu, parce que je ne battais point ma femme et que je procurais à mes enfants le pain quotidien [6].

Ayant donc vécu en technicien, Corção comprendra de façon profonde le rôle de la vérité dans la pensée et dans la vie. Quand on arrive au point central de sa Découverte de L’autre, c’est bien du retour de la pensée vers la vérité qu’il s’agit. L’auteur va conduire son lecteur à une espèce d’exercice, une gymnastique de la pensée, pour la réordonner, pour la faire sortir du monde de la volonté et des sens, et lui faire reprendre sa place au sein de l’intelligence. Lui-même a vécu cela, et il veut enseigner sa méthode au lecteur [7].

En vérité, je dirais que nous avons trois sens, atrophiés mais persistants, et tous trois tournés vers l’absolu : le premier est une sorte de vision ; le second, une écoute ; le troisième, un toucher. Vision absolue, écoute absolue, toucher absolu. Tous les problèmes humains, essentiellement humains, s’inscrivent dans le triangle fondamental formé par ces trois sens de la conscience humaine […] :

le premier pourrait s’appeler le sens de l’objectivité ; le deuxième, le sens de l’éternité ou sens ludique ; le troisième, le sens de la personne humaine dans le prochain, dans l’autre, ou sens de l’altruité [8].

Nous pouvons ainsi voir combien, même avant sa conversion ou son retour à la foi, Corção était déjà épris de l’ exactitude. Doté, de plus, d’une aversion singulière pour les lieux communs, pour la pensée superficielle, il en vint à développer une pensée toujours forte, précise et complète, au point que même ses élèves les plus simples, écoutant son sermon du dimanche, par exemple, sauront le juger et l’apprécier selon ces critères jadis appris du maître. Récemment encore, un prêtre, de passage à Rio de Janeiro, s’étonnait des conversations tenues par les fidèles à la fin de la messe, au sujet de son sermon.

Nous avons plusieurs exemples, dans ses écrits, de la façon dont il conduit sa réflexion à l’essentiel de la question. Vous vous souvenez, sans doute, d’une sorte de campagne menée par Jean Madiran, dans Itinéraires, pour demander au pape, à l’époque Paul VI, de nous rendre l’Écriture sainte, le catéchisme et la messe. Plusieurs collaborateurs de la revue y ont écrit pour appuyer cette demande et pour en donner leurs commentaires. Le moment venu, tout en reconnaissant l’importance de l’enjeu, Corção écrivit :

Permettez-moi encore quelques réflexions sur le contenu d’une lettre imaginaire que j’écrirais si j’avais la voix de Madiran ou les charismes de Catherine de Sienne. Pour commencer, je dirais que, au lieu de choisir les trois points : messe, catéchisme, sainte Écriture, j’aurais préféré un seul cri, une seule supplique au pape pour demander l’expulsion de l’esprit qui anime toutes ces réformes, qui anime toutes ces aberrations, ces démolitions dans l’Église. Et je crierais : « Rendez-nous le catholicisme ! » Oui, c’est l’Église catholique, et parce que catholique, qui subit un processus d’autodémolition. C’est la catholicité maternelle et virginale de l’unique Église du Christ qui est attaquée, assiégée, envahie, en faveur d’un christianisme vague, aplati, desséché, exsangue [9].

En ce sens encore est admirable la lumière qu’il apporte à la discussion sur le concile Vatican II et sa valeur. Alors que la plupart des commentateurs s’appuyaient sur le fait qu’il soit un « concile pastoral » pour expliquer pourquoi l’on ne peut s’y opposer, Corção montrait, dans deux articles anthologiques, que la définition du terme « pastoral » (ce qui est propre au pasteur) nous oblige à dire que tous les conciles ont été pastoraux, sauf Vatican II, parce que celui-ci a préféré traiter avec le loup plutôt qu’avec les brebis.

 

Chesterton

Corção décrit sa rencontre spirituelle avec Chesterton:

Chesterton m’apportait une libération, une récupération de l’enfance, il me remplissait d’une confiance qui, plus tard, par la miséricorde de Dieu, serait revêtue d’Espérance ; […] Le premier (il compare Chesterton à Maritain), je crois, fut le plus décisif, car il allait au nerf le plus blessé et le plus sensible, il me touchait au sens ludique : j’ai joué avec lui les heures les plus heureuses de mes quarante ans, quand en réalité, par la force des événements, j’aurais dû me trouver accablé de tristesse. Personne ne savait ma jubilation, personne ne soupçonnait cette félicité nouvelle que je cachais d’ailleurs avec crainte, comme un avare. Bien souvent, j’y brûlais des nuits entières, lisant jusqu’à n’en plus pouvoir, et le jour me surprenait endormi sur le livre [10].

Et Corção de compléter sa pensée :

Pour moi Chesterton fut profond, objectivement, parce qu’il faut l’être pour pénétrer au plus secret de l’âme et toucher la petite racine perdue où survit la capacité d’un refleurissement [11].

Il faudrait relire tout le chapitre cité ici, lequel me semble important pour diverses raisons. D’abord parce qu’il y fait une analyse précise de la pensée de Chesterton, ensuite par l’étonnante maturité de ce « jeune » catholique, converti depuis cinq ans. Vous pouvez vous en rendre compte si vous lisez la critique assez sévère qu’il fait de la préface de l’édition française de l’Orthodoxie par le père J. Tonquédec. Vous le verrez aussi, à cause de l’application pertinente des explications données aux chapitres précédents de La découverte de l’autre, surtout quant au « sens ludique ». L’importance de Chesterton dans la pensée de ce maître brésilien est plus grande que celle de Maritain. Si les citations de ce dernier, au cours de ses premiers ouvrages, sont plus nombreuses, cela vient des sujets traités par l’auteur, mais nous ne pouvons pas oublier que le deuxième livre de Gustave Corção fut, justement, un essai sur l’œuvre et la pensée de G.K. Chesterton. Ce livre s’intitule Três alqueires e uma vaca – Trois arpents et une vache [12]. Il s’agit d’une critique littéraire complète de l’œuvre et de la pensée de l’auteur anglais, avec des passages anthologiques et aussi des idées liées à la philosophie politique de Jacques Maritain avec lesquelles, nous l’avons vu, Corção va prendre ses distances.

 

Le sensus fidei

Serait-il exagéré de dire que Corção était un théologien ? C’est possible. Néanmoins, il était tout à fait à l’aise pour parler et écrire sur les choses de Dieu et de son Église. S’il est vrai qu’il n’avait pas eu un cursus de théologie, avec ses outils et sa formation académique, cependant, son intelligence aiguë, appliquée aux données de la foi, trouvait en lui un sensus fidei très développé, d’où la profondeur de ses vues théologiques, puisées dans une lecture assez systématique de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin et d’autres écrits doctrinaux.

J’insiste sur la considération de ce que serait le monde d’aujourd’hui. Ah, si seulement les humanistes de la Renaissance avaient pu lire l’article 7 de la Question 25 pour reprendre la doctrine des deux amours, sans laquelle le nouvel humanisme se tournera, bêtement, sans le savoir, à l’éloge de l’amour-propre qui est l’un des axes de la civilisation moderne ! Si les catholiques de notre temps avaient pu encore saisir le sens profond de ce texte majeur qui nous dépeint, l’un après l’autre, le visage des deux amours de soi-même, le bon et bel amour, et l’amour-propre, racine et source de tous les péchés ! Si toutes les victimes de ce monde névrosé pouvaient comprendre, grâce à saint Thomas, que la névrose est une espèce d’enflure de l’amour-propre et un ferment d’inimitié qui opère la scission entre le moi extérieur de l’amour-propre et le vrai moi, tourné vers Dieu ! Si, en somme, ce pauvre homme moderne venait à découvrir, ou à redécouvrir, qu’il faut se connaître soi-même, non d’une science des choses sensibles et inférieures, mais d’une connaissance de la sagesse, pour vivre la paix intérieure ! Si les théologiens des derniers conciles avaient pu connaître, pour en faire leur profit, ce texte majeur où l’on voit que l’amour-propre est essentiellement menteur, intrinsèquement tricheur et, par cela, irrésistiblement « fabricateur » des fausses amours ! Si l’on avait pu, encore à temps, prévoir les désastres vers lesquels glisserait une civilisation centrée dans l’amour de soi-même et toute intéressée à l’homme extérieur, vainqueur, dominateur des choses mineures, au prix du déraillement et de la perte de son âme… [13] !

Chers amis, c’est ici le noyau central de la pensée de Gustave Corção. Autour de cette idée maîtresse, il a écrit son ouvrage monumental: Dois Amores, Duas Cidades – Deux amours, deux cités [14]. Plus de 700 pages pour montrer comment le Moyen Age a été détruit par la civilisation de l’homme extérieur, cette nouvelle civilisation qu’il a classifiée comme anthropo-excentrique, puisqu’elle marque la déroute ou la perte de son axe par l’homme moderne. Si Corção lui-même, alors, se croyait encore un disciple de Jacques Maritain, cependant, vers la fin de l’ouvrage, il s’est rendu compte que quelque chose n’allait pas entre son analyse profonde de la société et les idées de son maître de Toulouse. Toujours très fidèle à cet amour pour la vérité, Corção laisse ce livre inachevé, livre dont il a intitulé le dernier chapitre « Inconclusion », puisqu’il devait être le début d ‘années d’un travail herculéen d’études, pour comprendre ce qu’il manquait, les choses qu’il ne voyait pas et qui, pourtant, étaient depuis bien longtemps devant ses yeux. Le résultat en est son dernier ouvrage : O Século do Nada – Le Siècle de l’Enfer [15]. Ainsi le livre inachevé de 1967 a eu son épilogue... de 600 pages. Corção commente:

Commençons par une remarque sur l’impropriété du terme « anthropocen­trisme », qui recouvre un pseudo-concept : le prétendu renversement anthropocentrique, en vérité, commence par le renversement de l’homme lui-même et ne peut nous donner que l’anthropocentrisme de l’homme décentré, ou mieux l’anthropo-ex-centrisme. Pour bien comprendre ce renversement de l’homme, il faudrait rappeler des notions de théologie morale qui appartiennent à la Tradition catholique dès les fameux binômes paulins, chair – esprit, homme intérieur – homme extérieur, vieil homme – homme nouveau. A l’aube de la pastorale catéchétique, la didachè, ou doctrine des douze apôtres, présentait le problème de la vie humaine comme une option soutenue entre deux voies : la voie de la Vie (et du salut), et la voie de la Mort. […] Gardons-nous bien de prendre les termes de tous ces binômes comme un dualisme dans l’ordre de l’être. Les théologiens du Moyen Age, et saint Thomas au sommet de la scolastique, ont bien su distinguer de cet ordre entitatif «l’ordre intentionnel» qui est celui des choses vues comme objets de connaissance et d’amour. Il s’agit plutôt ici de rapports que des choses en elles-mêmes. Pour les problèmes de la vie humaine, il y a trois rapports principaux : moi – Dieu, moi – moi-même, moi – mon prochain ; et, dans un plan inférieur, le rapport entre la nature humaine et la nature extérieure placée au-dessous de l’homme : nous, et la terre. Ce dédoublement du moi n’exprime pas un dualisme ontologique par lequel nous aurions deux moi, mais un dédoublement des positions de l’âme placée entre Dieu et les créatures, à commencer par soi-même. La bonne, la vraie attitude de l’âme est évidemment celle qui se tourne vers Dieu comme vers son bien suprême ; l’attitude fausse et mauvaise sera, au contraire, celle qui oublie Dieu et se tourne vers les créatures, à commencer par soi-même. La formule classique, « aversio a Deo et conversio ad creaturam », peut désigner un acte mauvais, un péché ou une attitude habituelle de l’âme. Nous la prenons dans cette étude comme une attitude habituelle et mauvaise, érigée en système. Dans sa signification première cette formule désigne le faux amour de soi-même, ou amour-propre, qui ne se maintient que grâce à la malice avec laquelle il nous trompe. Pour rejeter Dieu, nous nous trompons nous-mêmes, avant de tromper les autres. D’où la formule salutaire « Connais-toi toi-même » qui résonne dans tout le millénaire qui va de saint Augustin à sainte Catherine de Sienne. Etienne Gilson, dans son beau livre L’esprit de la philosophie médiévale, consacre tout un chapitre à ce qu’il nomme le « socratisme chrétien ». Nous-même avons publié dans un numéro de Itinéraires de 1974 [16] une étude sur l’ordre de la charité, autour de la question 25 de la II-II, dans l’intention d’éveiller l’intérêt du lecteur pour ces notions sans lesquelles nous courons le risque de ne pas savoir distinguer – aux moments difficiles – la voix de notre mère, l’Église, des hennissements du cheval de Troie. Si nous parvenons à bien assimiler ces notions fondamentales, nous arriverons, sans trop de difficulté, à dénicher les équivoques cachées dans ces termes qui prétendent exalter l’homme mais qui, en vérité, le rabaissent. La « civilisation » ou, mieux, la contre-civilisation basée sur cet « humanisme » dit anthropocentrique, constitue en réalité un désordre de dimension planétaire avant d’être une horrible impiété, car les hommes y sont renversés, invertis, tournés vers les choses inférieures, à commencer par un « soi-même » menteur et déformé. Selon saint Augustin, dans La Cité de Dieu, cette civilisation pousse en effet l’amour de soi-même jusqu’au mépris de Dieu. A partir du fameux «humanisme» de la Renaissance, le monde moderne aggrave ce désordre et cette impiété, devant lesquels Pie X, dès les premiers jours de son pontificat, a tremblé de terreur pour le salut des âmes, tandis que les lévites de l’Église post-conciliaire se pâment d’admi­ration [17].

Je voudrais signaler ici que la mort de Gustave Corção, à l’âge de 81 ans, en 1978, l’a surpris en pleine activité. Il a laissé un livre sur le sujet de l’amour de soi, livre qu’il écrivit directement en français et qui s’intitulait Petit traité sur l’amour-propre. Il avait l’intention d’y exposer d’une façon plus systématique et complète cette idée majeure selon laquelle l’amour- propre est la cause principale de la déroute de la civilisation chrétienne, de la crise sans précédent de l’Église catholique, avec la perte de son identité et de la sainteté du clergé. Malheureusement, il n’a pas eu le temps de développer l’ébauche initiale, dont il nous reste le plan.

 

La fondation de Permanência 29 septembre 1968

C’est un privilège, ou mieux, une grâce, semblable à celle que nous connaissons aujourd’hui et qui marque, sans mérite de notre part, le choix de Dieu, quand il nous fait connaître les graves questions et quand il nous permet de persévérer dans le chemin de la foi. Tel fut le cas de ces quelques familles de Rio de Janeiro qui gravitaient autour de cet homme. L’histoire de ces familles a suivi son cours et elle se poursuit encore aujourd’hui, plus de trente ans après sa mort. C’est pourquoi les organisateurs de ces Journées Jean Vaquié ont eu la gentillesse d’inclure dans le sujet de cette conférence, en plus de la connaissance de la pensée de Gustave Corção, la résistance anti-libérale et catholique de Permanência. Or, vous le verrez bien, Permanência est un tout petit grain de sénevé planté par le Bon Dieu, mais qui, arrosé par cet « apôtre », frère Paul, de son nom d’oblat bénédictin, a grandi, au point d’abriter les oiseaux dans ses feuillages.

Après avoir quitté le centre Dom Vital, en 1963, à cause des positions marxistes de son président, Corção a poursuivi ses cours de doctrine aux mêmes groupes d’amis et d’élèves qui venaient au centre. Chacun comptait sur la bonne volonté des uns et des autres pour avoir une salle, un auditorium pour les cours du lundi soir. Mais, de toute part, même de celle des militaires qui nous gouvernaient alors, on lui demandait de former une élite pour le combat catholique. Il faut dire que, depuis son premier ouvrage, Corção avait conquis une reconnaissance nationale, et même internationale, si l’on considère les diverses traductions de ses livres. Il écrivait tous les jours dans les principaux journaux du Brésil ; ses livres disparaissaient des étals aussitôt après leur parution ; la critique le saluait comme un nouveau Machado de Assis, pourtant considéré comme le plus important des écrivains brésiliens. Même les jeunes le cherchaient pour des conférences. Au cours des années soixante, il sera laissé de côté, peu à peu, son principal « péché » ayant été son appui au mouvement militaire qui nous a sauvés du communisme. La gauche, qui dominait déjà le monde académique, ne le lui pardonnera pas. Ensuite, les catholiques eux-mêmes feront chorus, quand il prendra courageusement la défense de Monseigneur Lefebvre dans sa lutte contre le progressisme déjà installé. C’est ainsi qu’il a fondé Permanência, le 29 septembre 1968, sous l’étendard de saint Michel. Ce nom, il l’a tiré de l’évangile de saint Jean, au chapitre XV, dans lequel Notre- Seigneur répète onze fois le verbe manere, qui veut dire : rester – « permanecer » en portugais. « Permanecei em mim e eu permanecerei em vós », telle est la devise de notre mouvement : « Restez en moi et je resterai en vous. »

Corção donne un peu l’essence du combat dans un article paru au Brésil et qu’a fait traduire Madiran :

Permanência fut fondé ainsi, dans un grand contexte mondial, contre la vague d’avilissement humain qui prenait alors des dimensions d’une insupportable insolence. Mais il faut rappeler que cette vague n’est pas morte, que demain ou après-demain peut renaître un Himalaya de contre-culture, à nous faire regretter 1968, si tous ces petits mais très profonds mouvements venaient à être dédaignés pour leur petitesse et incompris pour leur spiritualité. Deux grandes vagues menacent de submerger ou de détruire toutes les conquêtes de la civilisation. La première est la révolution de caractère temporel, qui a son modèle le plus répandu dans le communisme. Ce torrent ne représente pas seulement une formule socio-économique et un risque d’asservissement politique : il consiste par-dessus tout en une vague de dégradation et d’abêtissement (« estupidificaçâo »), qui peut bien durer un millénaire. Le second torrent, beaucoup plus grave que le communisme, mais alimenté par lui, est celui qu’on observe dans l’enceinte même de l’Église. A Permanência, nous luttons tous pour un monde meilleur, pour un Brésil plus heureux, mais nous luttons surtout pour la restauration de toutes les valeurs chrétiennes ébranlées ou détruites par les soi-disant hommes de progrès [18].

Nous avons déjà vu comment Permanência, en tant qu’institution, a quelque peu participé au congrès de Lausanne. Vous pouvez vous imaginer avec quelle ardeur les compagnons de Gustave Corção ont dû préparer des photos, des textes sur le Brésil, sur le mouvement militaire, des livres de Corção, etc. : c’était une vitrine pour un petit mouvement perdu à l’autre bout du monde ! En 1971, était présente au Congrès Mme Hélène Rodriguez, dame très cultivée, qui donnait des cours de civilisation classique et de civilisation chrétienne, en français, pour les dames de la société de Rio. Enthousiasmée par ce qu’elle avait vu et entendu, elle monta un stand de Permanência au Congrès de l’année suivante, en 1972, puis, en 1973, un nouveau stand, cette fois-ci avec la présence de G. Corção. Nous avons déjà évoqué cette participation, puisque c’est en cette occasion qu’il a fait la connaissance de Jean Madiran et d’Itinéraires.

Autour de Gustave Corção un petit groupe de familles s’est formé, lié par un combat à la fois intellectuel, culturel et religieux. Mais, après la parution de O Século do Nada, les moines de saint Benoît se sont écartés de lui, à cause de sa rupture avec la pensée de Maritain. Dans le même temps, ses positions sévèrement critiques envers Vatican II et, par la suite, en 1974, sa défense de Mgr Lefebvre, comme nous avons dit, ont écarté certains de nos compagnons. Mais il est toujours resté autour de lui un noyau solide et les fruits des efforts ont commencé à apparaître. En 1974, après quelques années sans messe traditionnelle, un prêtre a accepté de la célébrer pour nous, en cachette. En cette même année, la première vocation a pris le chemin du monastère : le jeune Miguel (Michel) Ferreira da Costa a pris l’habit à Bédoin, au monastère Sainte Madeleine. D’autres l’ont suivi et aujourd’hui nous sommes huit prêtres ordonnés dans la Tradition, sans compter d’autres déjà entrés dans les ordres, et une religieuse dominicaine, à Brignoles.

En 1978, un mois avant Paul VI, Corção s’endormait pour l’éternité. Il est mort dans son sommeil, paisiblement. Mon père, M. Julio Fleichman, a maintenu la revue Permanência encore un temps. Mais il a surtout consacré tous ses efforts à maintenir le groupe uni dans la défense de la foi. Il a contribué directement à la construction de quatre chapelles de la Tradition, au Brésil. En 2003, il m’a confié la direction de l’œuvre de Gustave Corção. M. Fleichman est décédé à son tour en mai 2005, atteint d’un cancer au cerveau.

La revue Permanência a cessé d’être publiée en 1990, mais nous avons continué la publication de livres catholiques, en fondant ainsi une maison d’édition, toute petite, mais importante pour un pays qui est un désert de publications.

On dit que la sainteté des grands fondateurs d’ordres peut être mesurée aux siècles de persévérance et de croissance de leur ordre. Si Permanência n’est pas un ordre religieux, je pense cependant pouvoir dire que, grâce à la sainteté de son fondateur, elle n’a pas cessé de croître et de donner des fruits pour l’Église. Permettez-moi de dire combien nous comptons sur vos prières pour cette œuvre, et aussi combien nous vous remercions.




[1]  — Itinéraires nº 243, p. 133.

[2]  — Jackson de Figueiredo (1891-1928), avocat et journaliste, s’est distingué par la formation d’une élite catholique anti-libérale, dont l’expression la plus brillante fut la fondation de ce centre d’études, qu’il voulait présent dans les principales capitales du Brésil. Avec le centre Dom Vital, Jackson de Figueiredo fonda la Revue A Ordem. Gustave Corção a fut vice-président du centre jusqu’en 1963. Alors qu’il pêchait, le fondateur se noya à l’âge de 37 ans.

[3]  — Cité par Jacques Perret, « Le cours des choses » Itinéraires 179, p. 81.

[4]  — Le Docteur Angélique, Desclée de Brouwer, 1930.

[5]  — Ch. 3: « Le monde et ses aspects contrastants – Une longue équivoque aux fruits amers ». (Jacques Maritain, Le Paysan de la Garonne, Paris, Desclée de Brouwer, 1966, p. 71.)

[6]  — La Découverte de l’autre, Le Barroux, éd. Sainte-Madeleine, 1987, « Perinde ac cadaver », p. 24-25.

[7]  — Voir les chapitres « Goûts et opinions », « Équations sans homogénéité », « Trois sens pressentent l’objet » et « Trois sens pour un objet » de La Découverte de l’autre.

[8]  — La Découverte de l’autre, éd. Sainte-Madeleine, Le Barroux, 1987, p. 125.

[9]  — « Mon désir est-il de plaire aux hommes ? », Itinéraires 181, p. 20.

[10] — La Découverte de l’autre, chapitre « Chesterton et Maritain », p.155.

[11] — La Découverte de l’autre, chapitre « Chesterton et Maritain », p. 157

[12] — Três Alqueires e uma vaca, éd. Agir, Rio de Janeiro, 1946 – traduit en espagnol.

[13] — Itinéraires 187, p. 80.

[14] — Dois Amores, Duas Cidades, Ed. Agir, Rio de Janeiro, 1967, deux volumes.

[15] — Gustave Corção, Le Siècle de l’enfer, éditions Sainte-Madeleine, 1974.

[16] — Numéro 187 de novembre 1974, p. 103.

[17] — Itinéraires, nº 209, janvier 1977, p. 15-18.

[18] — Itinéraires 199, p. 284.

Informations

L'auteur

Moine bénédictin au Brésil, Dom Lourenzo Fleichmann a bien connu Gustavo Corçao.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 78

p. 41-53

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