Histoire de Skanderbeg (1405-1468), héros de l’Albanie chrétienne face aux Turcs
Michel Defaye
Voulant perpétuer le souvenir de la victoire de Jean Hunyade (1387-1456) et de saint Jean de Capistran (1386-1456) qui sauvèrent la ville de Belgrade face aux Turcs en 1456, le pape Calixte III décréta que, le 6 août de chaque année, la fête de la Transfiguration serait célébrée solennellement dans toute la Chrétienté. Le souverain pontife voulait ainsi encourager les princes chrétiens à s’intéresser à la question turque, à secouer leur lamentable inertie, à contrer la progression des infidèles en Europe centrale. Mais, de fait, après la mort de Jean Hunyade et de saint Jean de Capistran, il n’y eut qu’un homme capable de s’opposer aux Ottomans dans le sud des Balkans : Georges Castriota, prince d’Albanie (1405-1468), plus connu sous le nom de Skanderbeg, ce qui signifie « seigneur, prince Alexandre ».
Ce héros albanais, inconnu autant de nos contemporains que de nos livres d’histoire, combattit les Turcs pendant près de vingt-cinq ans (1444-1468). Sa lutte fut tellement héroïque que le pape Calixte III le surnomma l’Athlète du Christ. Si nous ne connaissons pas ce personnage, les siècles passés ne l’oublièrent pas. Ronsard lui consacra quelques vers [1] ; plusieurs auteurs écrivirent sa biographie, comme Jacques de Lavardin en 1621 et le jésuite Duponcet en 1709. Au 19e siècle, ce fut l’historien Camille Paganel qui relata l’héroïque épopée de Castriota, sous le titre Histoire de Skanderbeg ou Turcs et chrétiens au 15e siècle, livre que les éditions du Trident viennent de rééditer.
Le lecteur ne doit pas s’arrêter aux difficultés sémantiques rencontrées dans l’ouvrage, surtout dans l’introduction consacrée au contexte historique et géographique de l’Europe des Balkans au 15e siècle (p. 11-60). L’auteur prend plaisir à citer pléthore de noms propres (pays, villes, régions, tribus, peuples,…) certes francisés par les actuels éditeurs, mais difficiles à localiser. Une carte bien référencée – les éditeurs en ont publié deux qui manquent malheureusement de précision – eut suffi à rendre intelligible la géographie d’un pays méconnu des lecteurs.
Les premiers combats
Après avoir été prisonnier des Turcs dans sa jeunesse et enrôlé à leur service, Georges Castriota changea de camp. Il réunit les princes albanais sous sa bannière rouge frappée d’un aigle à deux têtes et commença à combattre les Turcs en 1444, à la bataille de Kruja (nord de l’Albanie) où périrent près de 22 000 Ottomans. Ce fut le début d’une longue série de combats. Le nombre des hommes de Castriota était souvent bien inférieur aux troupes des deux sultans, Mourad II (1421-1451) et Mahomet II (1451-1481), qu’il eut à guerroyer, mais il sortit presque toujours vainqueur. Quand il sentait venir la défaite, il se réfugiait dans les montagnes pour reprendre la lutte.
Avant chaque confrontation, le héros de l’Albanie faisait célébrer la messe en tête du camp, se confiait à Notre-Dame du Bon-Conseil au sanctuaire de Scutari et à l’archange saint Michel.
Au témoignage unanime de ses contemporains, Skanderbeg était physiquement l’une des plus belles et des plus mâles figures de son temps. Il était à la fois simple soldat et général. Il aimait le bruit des armes et possédait, comme Godefroy de Bouillon, une force exceptionnelle. Paganel raconte une curieuse anecdote :
Sa force de corps égalait son agilité : ainsi, d’un coup de sabre, il avait abattu la tête d’un taureau sauvage qui dévastait les campagnes de sa sœur Mamisa. Dans la Pouille, à une partie de chasse, en présence du roi Ferdinand, un sanglier furieux, la terreur du pays, eut le même sort. […] Souvent, à la guerre, on l’avait vu fendre un homme armé de pied en cap. Comme on attribuait à la pureté de la trempe les merveilleuses prouesses de cette nouvelle Joyeuse, Mahomet II, durant une de ses rares et courtes trêves, lui fit demander en présent le redoutable cimeterre. L’ayant reçu, il voulut l’éprouver lui-même ; ses plus robustes lieutenants l’essayèrent aussi ; mais aucun des prodiges si vantés ne s’opéra. Mahomet renvoya le glaive : « J’en ai, dit-il, d’aussi bons, et même de meilleurs. » Dès que Skanderbeg l’eut repris, il fit, en présence du Turc qui l’avait rapporté, des choses merveilleuses : l’arme docile semblait s’animer de toute l’énergie de son maître. La surprise du Turc était au comble. Souriant alors, Skanderbeg le congédia avec ces paroles : « Dis au Sultan qu’en lui envoyant le cimeterre, j’avais gardé le bras. » Dans ses nombreux combats, plus de deux mille Turcs périrent de sa main ! (p. 324).
Sa force était légendaire. On savait aussi l’exigence chrétienne du personnage. En temps de Carême, par exemple, ses troupes en guerre respectaient l’abstinence et Skanderbeg demandait volontiers aux Turcs du poisson comme rançon ! Il signait ses lettres du nom de « Georges Castriota, surnommé Skanderbeg, soldat de Jésus-Christ » (p. 106). Aussi, jamais les Turcs, par ailleurs invincibles, ne réussiron-ils à envahir le petit État de l’Albanie du vivant de Georges Castriota.
Traîtrises et magnanimité
Les Ottomans tentèrent maintes et maintes fois de se débarrasser de cet ennemi implacable. Ils employèrent d’abord la violence, mais la jugeant inefficace, ils recoururent à la ruse. Ils lui suscitèrent plusieurs adversaires, tous des traîtres, en particulier Moses Golem Komnénos et son neveu, Hamsa.
Après avoir battu le premier en mars 1456 (p. 226), Skanderbeg lui accorda le pardon et lui rendit ses biens confisqués. Moses chercha à expier sa faute et servit fidèlement le héros albanais.
Quant au second il fut battu, en juillet 1457, par Skanderbeg à Tomornitza, où les Ottomans laissèrent plus de 30 000 hommes, 1 500 prisonniers et vingt-quatre étendards ! Comme pour Moses, Skanderbeg, magnanime, fit grâce et l’envoya chez son allié, le roi de Naples.
Skanderbeg et la papauté
Après cette grande victoire, qui sauvait une nouvelle fois l’Albanie de la présence turque, le pape Calixte III (1455-1458) félicita le héros :
Mon cher fils, persistez à l’avenir dans la défense de la religion catholique ; c’est pour Dieu que vous combattez.
Skanderbeg fit savoir aux princes occidentaux que, faute de secours de leur part, il lui serait impossible de conserver ses avantages. Mahomet II avait pris Constantinople en mai 1453, voulait en finir avec la résistance de l’Albanie et rêvait de prendre la Ville éternelle (p. 169-217).
Skanderbeg vint alors à Rome pour demander de l’aide, celle du pape, bien sûr, mais aussi et surtout celle de la Chrétienté. Les pages qui relatent ses relations sont des plus intéressantes, d’autant que le pape Pie II décida de se mettre à la tête de la croisade pour aller soutenir Skanderbeg en Albanie.
Arrivé à Ancône, port pontifical sur l’Adriatique, le pape constata l’absence de princes chrétiens. Certes, quelques troupes chrétiennes demandaient bien du service, mais du service avec solde ! Le souffle des croisades avait disparu… Effondré, le pape mourut de chagrin, le 15 août 1464, dans cette ville où il devait embarquer pour l’Albanie. Une nouvelle fois, la division de la Chrétienté avait fait le bonheur des Turcs.
Le héros chrétien
Dans les dernières pages, Camille Paganel relate la mort édifiante et profondément chrétienne de Skanderbeg (p. 310-316). Ce dernier laissait à son fils un beau testament et l’encourageait à combattre les ennemis de la foi catholique. Le portrait que l’auteur dresse de son héros, à la fin de l’ouvrage, mérite d’être cité (p. 325-326) :
Sa bonté n’était pas moins en honneur chez les Turcs que sa vaillance. Beaucoup d’entre eux venaient, en Albanie, solliciter la faveur de le servir […]. A la guerre, un jour de bataille, ce n'était plus le même homme : la transformation devenait complète. Fougueux alors, violent, parfois même impitoyable, tant l’exaltaient sa haine contre les Turcs et son amour de l’indépendance nationale, il épouvantait les plus braves. Malheur à qui s’offrait à ses coups ! Les hideuses voluptés de la cour ottomane lui avaient de bonne heure inspiré une chaste horreur. Comme Scipion, il estimait la continence une des premières vertus de l’homme de guerre. Le mariage même ne fut pour lui que l’accomplissement d’un devoir politique ; il s’y résigna par condescendance pour ses concitoyens, et dans un intérêt national. Ses plaisirs ordinaires étaient la chasse, les courses, les tournois, tous ces rudes exercices qui développent la souplesse et la vigueur. Les femmes étaient bannies de ses armées. Cette austérité, il ne la voulait pas seulement dans la conduite ; elle s’étendait aux paroles ; convaincu que des discours on passe vite aux actions, il réprimait tout propos licencieux. A tant de qualités se joignait la sanction d’une piété profonde. Matin et soir, Skanderbeg s’inclinait devant son Créateur, remerciant avec amour, se résignant avec humilité, invoquant avec ferveur. Jamais il n’entreprit d’expédition sans avoir ordonné des prières publiques ; jamais il ne combattit sans avoir d’abord imploré l’assistance de Dieu ; après la victoire, son premier soin était de bénir la main qui l’avait soutenu, et d’ordonner de solennelles actions de grâces dans tous les lieux de son obéissance. Son intelligence, riche de dons naturels et de culture, était remarquablement développée. Possédant le grec, le turc, l’italien, le latin, il parlait ces diverses langues avec une égale facilité.
Dans un coin de l’Europe, avec de faibles ressources, en face d’un péril immense et permanent, Skanderbeg, à la tête d’un petit État, fut un grand prince, un grand guerrier.
Après sa mort (17 janvier 1468), il fut inhumé dans la cathédrale Saint-Nicolas de Lezhë au nord de l’Albanie. Son fils et les princes albanais endiguèrent la progression turque pendant douze ans. Mais, en 1480, les Ottomans envahirent l’Albanie et l’Islam s’y implanta pour y rester jusqu’à nos jours…
Skanderbeg aujourd’hui
Mais « de plus en plus de voix, écrit Gjergj Misha [2], s’élèvent aujourd’hui qui considèrent l’Islam en Albanie comme un accident de l’histoire, et demandent le retour aux sources, à la religion chrétienne originelle. Et cela au nom de leur héros, Skanderbeg, qui était après tout un farouche défenseur du christianisme ». Le nom de Skanderbeg est partout présent aujourd’hui en Albanie.
Quiconque vient visiter Tirana le rencontre à tout propos. On peut prendre un circuit touristique à travers le pays auprès de « l’agence de voyages Skanderbeg », on peut dans l’après-midi voir un match de football des clubs de première division « Skanderbeg » Korca contre « Kastrioti » Kruja. Après le match, on peut se réchauffer à l’hôtel avec un verre du célèbre cognac trois étoiles « Skanderbeg », et si l’on n’en a pas les moyens, on peut consommer quelques boissons moins chères en provenance de la « distillerie George Kastrioti » de Durrës. Peut-être que l’on pourra même un jour, comme avec Mozart à Salzbourg, se délecter d’un Skanderbeg en chocolat [3].
A l’heure où les Turcs frappent à la porte de l’Europe, la réédition de cet ouvrage tombe à point, heureuse initiative des Éditions du Trident. En lisant Paganel, on découvre et on se passionne pour cette virile et martiale figure de chef chrétien. Une race de chef, il est vrai, d’un autre temps.
Camille Paganel, Histoire de Skanderbeg, héros de l’Europe chrétienne, Éditions du Trident, Paris, 2010, 397 pages, 25 €.
[1] — « O l’honneur de ton siècle ! ô fatal Abanois/ Dont la main a desfait les Turcs vingt et deux fois ». Œuvres complètes de Pierre de Ronsard, t. 5, Les Sonnets divers, Paris, 1886.
[2] — Gjergj Misha, « L’Albanais George Castrioti Skanderbeg : un héros mythique ou civil », dans La Fabrique des héros, sous la direction Pierre Centlivres, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1999, p.187.
[3] — Gjergj Misha, ibid., p. 188.


