La vie à Paris pendant la Révolution
Michel Defaye
Depuis quelques années, des éditeurs comme Grasset, Via Romana, Archeos, ont eu l’heureuse initiative de rééditer plusieurs ouvrages de G. Lenotre, nom de plume de Théodore Gosselin, historien et romancier, académicien, spécialiste de la Révolution française, mort en 1935.
Théodore Gosselin (G. Lenotre [1]) étudia chez les Jésuites, puis entra comme journaliste à La Revue des Deux mondes et au Figaro. Il publia une cinquantaine d’ouvrages à caractère historique, son sujet d’étude favori étant la période révolutionnaire. Citons plusieurs de ses titres : Le drame de Varennes ; Sous le bonnet rouge ; La Révolution par ceux qui l’ont vue ; La guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la Révolution ; Paris révolutionnaire : vieilles maisons, vieux papiers ; Le Jardin de Picpus ; Monsieur de Charrette, le roi de la Vendée ; La fille de Louis XVI ; Georges Cadoudal ; Le Tribunal révolutionnaire ; La vie à Paris pendant la Révolution, etc.
Ce dernier titre, La vie à Paris pendant la Révolution, est un petit chef-d’œuvre, dernier-né des rééditions chez Archéos (octobre 2010). Livre posthume, il fut préfacé, en son temps, par le cardinal Baudrillart qui ne tarit pas d’éloges sur l’auteur, son érudition, son honnêteté, son talent d’écrivain : « Son érudition est étendue, presque infinie ; elle se traduit en récits, en anecdotes, en mots savoureux, significatifs, évocateurs. Avec lui, lire c’est voir ; c’est revivre aussi ; c’est comprendre et c’est sentir ». L’ancien recteur de l’Institut catholique de Paris loue les talents de « l’historien véridique », du « grand honnête homme », du « bon Français » que fut Lenotre.
Dans La vie à Paris pendant la Révolution, notre historien puise ses renseignements à la source, chez les contemporains : mémoires, journaux, correspondances, récits, documents de toutes sortes. Il recoupe les informations, livre des anecdotes, souligne des détails auxquels on ne prête ordinairement pas attention. Il offre ainsi des « morceaux choisis » qui redonnent vie aux divers personnages. A titre d’exemple, voici comment Lenotre restitue l’ambiance des séances aux États généraux de Versailles, en juin 1789 (p. 32-33). C’est un vrai morceau d’anthologie :
Ah ! comme ils étaient chéris et adulés, en ce temps lointain, les premiers parlementaires ! On les traitait de Nos Seigneurs de l’auguste Assemblée ; on s’arrachait les cartes d’entrée dans les tribunes du prétoire où ils siégeaient. Personne n’aurait voulu manquer le moment précis où ils allaient, en un tournemain, proclamer, réaliser et conclure la renaissance de l’âge d’or. Ceux, il est vrai, qui revenaient de ces séances, se montraient un peu déçus. Un étudiant qui, non sans peine, avait obtenu un billet de tribune, écrivait à ses parents : « Quelles idées on se fait en province ! On se figure une assemblée imposante et tranquille, dont le seul aspect inspire l’admiration ; on croit que, en la voyant, on doit être frappé de respect et d’admiration... Figurez-vous plutôt une troupe de personnes assises çà et là, car, rarement, ces messieurs y sont tous, n’écoutant point l’orateur et le laissant pérorer tout à son aise, se parlant entre eux avec beaucoup de feu, souvent ne s’entendant pas, étourdis par une grosse cloche que le président a toujours en main pour faire cesser le bruit qu’il semble se délecter à augmenter.» On possède aussi le récit de l’Allemand Heinrich Campe qui, lui aussi très ému à la pensée de surprendre dans leur labeur les représentants de la Grande Nation, fut étonné, dès le vestibule, d’entendre un brouhaha confus, semblable à celui qui s’élèverait de la réunion, par un temps d’orage, de tous les fous furieux du royaume. Introduit dans l’une des loges réservées au public, il est stupéfait du spectacle qu’il a sous les yeux : un millier de députés, qu’il discerne à leur costume comme appartenant, pour la plupart, au Tiers État, vont, viennent, s’agitent, se bousculent, enjambant les banquettes, poussant des cris, tendant des poings menaçants vers un malheureux orateur qui, de la tribune, essaie de se faire entendre. Un autre lui succède, déplie un cahier de papier, mais est accueilli par des vociférations : « Assez ! Pas de discours ! En poche ! » Campe, ébahi, imagine qu’il est arrivé à l’heure de la récréation ; mais non. Le tumulte ne s’apaise pas. Un député allait soumettre à ses collègues le projet d’une adresse au Roi ; il lut dans un silence relatif : « Sire, l’Assemblée nationale a l’honneur... » Explosion de rumeurs indignées: Pas d’honneur ! Retranchez l’honneur !... « de déposer à vos pieds... » Vacarme, trépidations, hurlements : Pas de pieds ! Ôtez les pieds !... « l’offrande... ». Ce mot soulève un tel fracas d’invectives que l’on peut craindre l’écroulement de la salle... Campe sortit de là abasourdi, cherchant en vain à s’expliquer comment ces élus, choisis évidemment parmi les plus érudits, les plus sages, les plus expérimentés en affaires, étaient, une fois groupés, sujets à de telles crises d’épilepsie. Sans l’avouer trop haut, on commençait à juger que Nos Seigneurs de l’illustre aréopage gaspillaient leur temps et que le miracle espéré tarderait peut-être un peu. […].
Tout l’ouvrage est de cette trempe, alerte et vivant. Le témoignage est parfois amusant, souvent pathétique, toujours véridique. Lenotre a l’art de la formule concise, bien ciselée. Il manie l’humour et use de l’ironie. Souvent, il suggère plus qu’il ne dit. Mais le lire est toujours un enchantement. Ainsi, au fil des pages de ce livre, côtoie-t-on les membres de la garde nationale, les sans-culottes, les amis du roi, l’entourage de la reine, les geôliers du Temple, quelques figures féminines (et victimes) du tribunal révolutionnaire, plusieurs quidams, acteurs d’un jour de cette terrible histoire révolutionnaire. L’ouvrage, qui devait compter deux volumes, s’achève au récit de l’exécution, par guillotine, de Madame Lavergne qui « reçut la mort comme une faveur ». Quelques mois plus tard, c’était à G. Lenotre de rendre son âme à Dieu sans avoir commencé la rédaction du second volume.
En conclusion, faisons nôtres le constat et le souhait du cardinal Baudrillart.
Le constat : les travaux de G. Lenotre offrent « une réflexion profonde qui fait plonger dans la grande Histoire, dans la philosophie de l’Histoire, dans l’âme humaine ». En effet, et il y faut beaucoup de talent et de grandes qualités, car Lenotre ne se contente pas de raconter la « petite histoire ». Il lui donne un sens.
Le souhait : « Le livre qui paraît aujourd’hui ne le cède en rien aux meilleurs. Il est pittoresque, émouvant, éducateur. Nos contemporains gagneraient beaucoup à le méditer ». Un vœu que nous faisons nôtre.
G. Lenotre, La vie à Paris pendant la Révolution, Éditions Archeos, Agnières, 2010, 189 p, 22x16cm, 16 €. ISBN : 978-2-919351-00-8
[1] — Lenotre est le nom de son arrière-grand-mère Geneviève, une descendante en ligne directe du fameux jardinier de Versailles mais qu’il orthographie en un seul mot et sans accent. Quant au G. ? « Le G. que j’ai mis devant ne signifie ni Georges, ni Guy, ni Gaston, ni même Gédéon, comme certains le croient et le disent, mais tout simplement Gosselin, qui est mon nom de contribuable. » !

