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Ceux qui pensent avoir gagné

 

Nous donnons ici une traduc­tion française de la Lettre aux amis et bienfaiteurs de juin 1993 du séminaire de la Fraternité Saint-Pie X aux États-Unis [1]. Cette Lettre, écrite par Mgr Richard Williamson, donne un excellent résumé de la série d’ar­ticles publiés en italien par Sì sì no no, puis en français par  par le Courrier de Rome [2] sous le titre « Ceux qui pensent avoir gagné ». Puisse ce résumé donner envie à nos lecteurs de lire la série d’ar­ticles elle-même.

Le Sel de la terre.

 

 

Une remarquable série d’articles est en train de paraître dans le périodique italien Sì sì no no. Remarquable, parce qu’elle nous fait véritablement pénétrer dans la « salle des machines » de l’apostasie qui détruit l’Église.

Pourquoi parler d’une « salle des ma­chines » de l’apostasie ? C’est que, s’il y avait, sur les grands paquebots du début de ce siècle, des milliers de personnes et une activité intense partout à bord, ceux qui réellement faisaient avancer le navire étaient en bas, dans l’immense salle des machines, et relativement peu nombreux ; de même, sur le grand navire de l’Église catholique, des millions de catholiques, à tous les niveaux, sont aujourd’hui complè­tement désorientés à cause de manœuvres qui commencèrent, dans les profondeurs du bateau, avec une poignée d’hommes travaillant hors de la vue du public.

Qu’est-ce qui fait avancer l’Église ca­tholique ? La foi catholique. Qu’est-ce qui désoriente les âmes et détruit la foi catho­lique ? L’hérésie. Les articles de Sì sì no no présentent six architectes de cette hérésie insaisissable qu’est le néo-modernisme.

 

⚜️

 

Le premier de ces six néo-modernistes étudiés par Sì sì no no est un philosophe français qui vécut de 1861 à 1949, et dont le nom ne sera connu que de quelques lec­teurs. Pourtant, sans lui, Vatican II n’au­rait pas eu lieu : il s’agit de Maurice Blondel [3]. Comment se peut-il que la philosophie ait tant d’importance, alors que quiconque est doté d’un peu de bon sens sait qu’elle « n’a pas de sens » ? Réponse : la philosophie, c’est cette mé­canique par laquelle l’esprit humain ap­préhende la réalité naturelle et, comme tout homme, ne serait-ce que pour vivre, a besoin d’être relié à la réalité d’une ma­nière ou d’une autre, de même tout homme, qu’il en ait conscience ou non, fait de la philosophie. Comme l’a dit il y a bien longtemps Aristote, même si nous re­fusons la philosophie, il nous faut encore philosopher pour justifier notre refus de la philosophie. Par exemple, si un homme choisit de se laisser guider par sa seule sen­sibilité, c’est tout de même sa raison qui démissionne, et cela continuellement. Cet acte de la raison, gouvernant ou refusant de gouverner sa vie, voilà, de façon expli­cite ou implicite, consciente ou non, sa philosophie.

Or, depuis plusieurs siècles, l’homme moderne tourne de plus en plus le dos à la réalité, parce que celle-ci est gouvernée par Dieu et qu’elle vient de Dieu. L’homme moderne préfère habiter un monde imaginaire dont il serait lui-même le créateur et maître. Voilà pourquoi la philosophie moderne ne cherche pas à appréhender la réalité, mais ne fait qu’exprimer, de cent manières différentes, son refus de la réalité ; et c’est pour cela que la philosophie a acquis, à juste titre, une si mauvaise réputation et qu’un homme doué d’un peu de bon sens fait bien mieux de se laisser guider par ce bon sens.

Cependant, l’Église catholique re­connaît l’existence de Dieu, l’adore et aime sa réalité ou création (« mon frère le soleil, ma sœur la lune »), et elle exprime, depuis des siècles, sa soumission à cette unique réalité par, cela va de soi, une philosophie unique qui a fait ses preuves pendant des siècles et que l’on connaît sur­tout sous le nom de « thomisme », en ré­férence à saint Thomas d’Aquin. Si tous les hommes voulaient se soumettre à la réalité, la philosophie jouirait, au lieu du mépris qu’elle connaît aujourd’hui, d’une excellente réputation, et tous les hommes seraient, consciemment ou non, des tho­mistes.

Le monde moderne, au contraire, imprégné des idées du libéralisme et de l’esprit de révolte, refuse le thomisme au même titre qu’il refuse la réalité. Par conséquent, des penseurs catholiques trop épris du monde moderne cherchent par tous les moyens à s’échapper de la théolo­gie et de la philosophie thomistes de l’É­glise ; ils cherchent une justification phi­losophique à leur monde imaginaire. C’est cette base philosophique que Blondel a apportée au père Henri de Lubac S.J., père de cette « nouvelle théologie » qui fut la charte de Vatican II.

Le premier trait que Sì sì no no relève des écrits de Blondel, c’est leur flou, leur imprécision apparente. Ses ennemis ne pouvaient définir ses thèses, ses amis ne le voulaient pas, ce qui lui permettait, tout en méritant la condamnation de l’Église, de toujours l’éviter. Quoi qu’il en soit, les grandes lignes de sa pensée étaient claires pour tous…

Blondel part du désir de « conquérir l’homme moderne », lequel n’est guère attiré par la philosophie objective, c’est-à-dire par une philosophie où le sujet se soumet à l’objet réel. Ainsi, sous prétexte de se mettre à la portée de l’homme mo­derne subjectiviste, Blondel va plonger en plein subjectivisme. Parce que l’homme moderne se noie, il faut plonger et se noyer avec lui !

Ainsi, l’esprit humain étant « objectif » (ou fait pour l’objet extérieur à l’homme) tandis que le cœur humain est « subjectif », l’étape suivante, dans le rai­sonnement de Blondel, est d’affirmer que la foi catholique ne passe pas de l’esprit au cœur, mais qu’elle passerait au contraire du cœur à l’esprit. Là où saint Paul énonce la position catholique pleine de bon sens, à savoir que la foi vient de l’ex­térieur (« Et comment croira-t-on en celui dont on n’a pas entendu parler ? » Rm 10, 14-17), Blondel dit que la foi doit venir de l’expérience intime, position ouverte­ment moderniste : la foi, c’est ce que je ressens.

D’où (troisième étape) le surnaturel est un besoin, une exigence intrinsèque à la nature humaine, parce que « rien ne peut entrer dans l’homme qui ne sorte de lui et ne corresponde d’une manière quel­conque à son besoin d’expansion » – ce sont les termes mêmes qu’emploie Blondel. Ainsi, de même que le subjecti­visme de Blondel sape les fondements ob­jectifs de la foi, de même son naturalisme subvertit tout l’ordre surnaturel ; c’est tout l’ordre de la grâce transcendant la na­ture qui est ramené à la nature.

On peut se demander ce qu’il reste du catholicisme. Néanmoins, la manière dont Blondel envisageait le surnaturel marqua fortement le père de Lubac qui, à son tour, exerça une immense influence sur les pères de Vatican II, de sorte que, dans ses principales déclarations telles que Nostra Aetate et Ad Gentes, le concile a évité tout usage du mot « surnaturel ». Il se peut que seule une poignée d’hommes lise les philosophes et les théologiens, mais c’est cette poignée qui tient le haut du pavé.

Blondel ira jusqu’à changer la défini­tion de la vérité. A la définition classique « adéquation de l’esprit et de la réalité » qu’il rejette comme abstraite et chimé­rique (il faut croire que, pour lui, comme pour la plupart des modernes, l’esprit est incapable d’atteindre la réalité), Blondel substitue la « véritable adéquation de l’es­prit et de la vie », définition qui laisse fluctuer la vérité dans un mouvement perpétuel, sans rien de déterminé ni de fixe. D’où une vérité changeante, une foi évolutive, une « Tradition vivante » au nom de laquelle on condamnera la « Tradition fixiste » de Mgr Lefebvre. Car la vérité évolue.

Blondel était-il au moins de bonne foi ? Un célèbre jésuite de son temps, le père de Tonquedec, n’était pas de cet avis, et les raisons qu’il invoque pourraient ser­vir de pierre de touche aux écrits de tous les modernistes :

1) Blondel cite des textes de saint Thomas en leur faisant dire le contraire de ce qu’ils veulent dire ;

2) à de nombreuses reprises, il oppose aux critiques solidement argumentées de ses adversaires des négations sommaires et catégoriques ;

3) il prétend qu’il n’a pas été com­pris ;

4) et il est sans cesse en train d’« expliquer » en quoi sa pensée est vrai­ment orthodoxe, de sorte que, jusqu’à ce jour, on a peine à s’accorder sur le sens exact de ses écrits.

Cependant, pour des lecteurs avisés, il était impossible de voir dans un prétendu changement de pensée autre chose qu’un masque, qu’il n’hésitait pas à lever en compagnie de ses amis. C’est ainsi qu’en 1932, quand le père de Lubac lui repro­cha de prêter trop d’attention aux cri­tiques qui lui venaient des rangs catho­liques, Blondel répondit par retour de courrier que, du temps où régnait un « extrincèsisme intransigeant », (entendez par là un respect excessif pour la réalité extérieure !), il lui fallait progresser avec lenteur et prudence pour ne pas encourir des censures qui auraient retardé, voire « compromis tout l’effort entrepris, la cause défendue ». En d’autres termes, Blondel savait pertinemment ce qu’il fai­sait. C’est délibérément qu’il trompait les autorités de l’Église sur le fond de sa pen­sée, cherchant par ce biais à rester officiel­lement dans l’Église pour la « réformer » de l’intérieur.

Mais quel « réformateur » ! Et quelle « réforme » ! Blondel, pourtant, croyait sans doute sincèrement à son travail de redécouverte du « christianisme authen­tique ». Et le monde moderne lui sait gré d’avoir posé les bombes qui firent sauter les murs d’une Église dépassée. Mais, en son âme et conscience, s’adressait-il félici­tations ou reproches ? Quoi qu’il en soit, lorsque Blondel consulta le père de Lubac, lui demandant si ses thèses n’étaient pas trop hardies, le prêtre s’empressa de rassu­rer le laïc : sa pensée était « assez sponta­nément catholique pour devoir se recou­vrir d’excessives timidités ». Ah ! qu’elle est lourde, la responsabilité du prêtre !

 

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Le père de Lubac S.J. fournit le sujet du quatrième article de Sì sì no no [4]. Né au tournant de ce siècle et décédé il y a seulement deux ans, il se passionnait déjà, lors de ses études à Jersey au début des années 20, pour Blondel et pour d’autres penseurs modernes suspects, dont des prêtres « indulgents » de la compagnie de Jésus n’interdisaient « qu’à moitié » la lec­ture. Bien sûr, cela ne faisait que quinze ans que le pape Pie X avait strictement in­terdit l’enseignement des penseurs mo­dernes et qu’il avait imposé celui de saint Thomas dans les séminaires et les maisons de formation des religieux ; et puis, si le Seigneur avait permis à Pie X d’accomplir des miracles, signe de la sainteté du pape et de la bénédiction divine qui reposait sur lui, nul doute qu’aux yeux des intel­lectuels jésuites, le pape Sarto n’était ja­mais qu’un pape-curé et un retardataire ; quant aux miracles, ils étaient bons pour les paysans italiens… Le monde moderne est ainsi empesté de ces idées perverses qui pénètrent avec une facilité étonnante dans l’esprit des gens. Quelle grâce immense, en revanche, de pouvoir apprécier saint Thomas à sa vraie valeur !

Quant au père de Lubac et à ses compagnons, déçus de ne pas trouver chez saint Thomas d’Aquin une base philoso­phique à leur foi (moderniste), ils allèrent la trouver dans les écrits de Blondel. De Lubac admirait même certains auteurs précisément parce qu’ils n’avaient pas l’approbation de Rome, mais il avait ap­pris de ses maîtres à garder, à l’égard de Rome, un dehors de soumission. A l’exemple de Blondel, de Lubac masquait sa doctrine, ce masque étant, comme l’é­crivait Pie XII dans les années 50, le signe distinctif des « nouveaux théologiens » ; ce qui explique le choc que reçut le monde catholique quand il se réveilla moderniste à Vatican II.

De la même façon que Blondel avait abandonné la philosophie scolastique, de Lubac abandonnait la théologie tradition­nelle. En 1932, de Lubac écrivit à Blondel que son œuvre philosophique avait ouvert la voie à une nouvelle théologie du surna­turel. Notre mère l’Église nous enseigne que tout l’ordre surnaturel de la grâce est précisément, comme le mot l’indique, un don gratuit, un pur don de Dieu. La na­ture est sans doute capable de recevoir la grâce, mais en aucune manière, elle n’exige ce don surnaturel qui est d’un tout autre ordre, infiniment supérieur, don que Dieu accorde comme il le veut, indé­pendamment de la nature qui le reçoit. Au contraire, dans la « nouvelle théolo­gie » de Blondel et du père de Lubac, le surnaturel est une exigence, une perfec­tion nécessaire de la nature qui, sans lui, se trouverait frustrée dans ses aspirations essentielles. En d’autres termes, le surna­turel est nécessaire à la nature qui sans lui serait inachevée, incomplète ; en d’autres termes encore, le surnaturel n’est pas un don gratuit, mais il est dû à la nature ; l’ordre surnaturel n’est donc plus surnatu­rel mais… naturel, il s’inscrit dans les li­mites de la nature.

C’est là le cœur de la nouvelle théo­logie : l’homme, simplement parce qu’il est homme, est sur la voie du salut. D’où la formule de Karl Rahner : « les chrétiens anonymes », c’est-à-dire ces hommes qui sont chrétiens sans le savoir, sans même avoir reçu le baptême ; d’où l’indifféren­tisme – peu importe à quelle religion on appartient ; d’où l’œcuménisme ; et, par­tant de là, nul besoin de l’Église catho­lique pour se sauver… oh ! Vatican II !

Blondel et de Lubac avaient tous les deux conscience que leur « nouvelle théo­logie », et particulièrement leur théologie du surnaturel, allait à l’encontre du magis­tère de l’Église catholique, mais ils se di­saient l’un l’autre que c’étaient eux qui détenaient « le christianisme authen­tique » (Blondel), « la Tradition la plus authentique » (Blondel), eux qui avaient « redonné vie à l’antique doctrine » (de Lubac). Lorsque, dans un célèbre article de 1946, le père Garrigou-Lagrange, do­minicain et thomiste remarquable, s’en prit à la nouvelle théologie, montrant qu’elle n’était en réalité qu’une reprise des thèses modernistes, de Lubac répondit sur un ton d’insultes, se moquant des « vues simplistes (de Garrigou-Lagrange) sur l’absolu de la vérité ». De Lubac accusa les thomistes d’une « ignorance notoire de la Tradition catholique ». Et, lorsqu’en 1951, Pie XII lança la même mise en garde contre la nouvelle théologie dans son encyclique « Humani Generis », de Lubac la disqualifia en disant qu’elle était « très unilatérale, (…) je n’ai rien vu qui m’ait frappé ».

Blondel mourut en 1949, mais de Lubac vécut assez longtemps pour voir triompher leur nouvelle théologie lors du concile Vatican II et dans les décennies qui suivirent. Pourtant, il restait encore à de Lubac assez de sens catholique pour que lui, qui avait donné jour à la théolo­gie du concile, reconnût que ses suites avaient été un désastre pour l’Église. Vers la fin de sa vie, il se livra, dans une œuvre tardive, à un « examen de conscience ». On y lit : « Cette époque n’est pas moins sujette aux égarements, aux faux pas, aux illusions, aux assauts de l’esprit du mal. (…) N’aurais-je pas mieux fait de concentrer mon travail intellectuel sur le centre de la foi et de la vie chrétienne ? (…) Depuis sept ou huit ans, je suis para­lysé par la peur d’affronter de face, de manière concrète, les problèmes essentiels dans leur actualité brûlante. Cela a-t-il été sagesse ou faiblesse ? Ai-je eu raison ou tort ? (…) N’aurais-je pas apparemment fini, malgré moi, dans le clan intégriste qui me fait horreur ? » Ainsi, de Lubac acheva sa vie là où il l’avait commencée, dans l’horreur des défenseurs de l’ensei­gnement intégral, complet, de l’Église, à la seule différence que si, au début de sa carrière, il s’était sans doute réjoui à l’idée de démolir leur travail, à la fin de sa vie en revanche, une fois l’œuvre de démolition accomplie, il eut au moins la décence de verser quelques (timides) larmes sur les ruines qui s’offraient à sa vue…

Le meilleur commentaire que l’on puisse donner d’une telle carrière se trouve dans le secret de Notre-Dame de la Salette : « Des démons (…) sortis de l’en­fer (…) mettront fin peu à peu à la foi, même chez ceux qui se seront consacrés à Dieu. Ils les aveugleront de telle manière qu’à moins d’avoir reçu une grâce spé­ciale, ces personnes adopteront l’esprit de ces anges des ténèbres ; plusieurs institu­tions religieuses perdront totalement la foi et perdront beaucoup d’âmes. Les livres mauvais abonderont sur terre et les esprits des ténèbres répandront partout un relâ­chement universel dans le service de Dieu… » Saint Paul le dit plus briève­ment : « Dans les derniers jours (…) les hommes seront sans loyauté, obstinés, gonflés d’orgueil, amis des voluptés plus que de Dieu, ayant les dehors de la piété sans en avoir la réalité [5]. »

 

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C’est d’un disciple du père de Lubac qu’il est question dans le cinquième article de Sì sì no no [6] : le père Hans Urs von Balthasar, décédé en 1988 alors qu’il était sur le point d’être créé cardinal. Formé, comme de Lubac, dans une maison d’é­tudes de la compagnie de Jésus qu’il quitta dans les années 40 à la veille de sa profession solennelle, von Balthasar éprouvait déjà, comme de Lubac, une aversion violente à l’égard de la théologie scolastique et un désir acharné d’en dé­truire les fondements. Il écrivit plus tard : « Toutes mes études, durant les années de formation dans l’ordre des jésuites, furent une lutte acharnée avec la désolation de la théologie, avec ce que les hommes avaient fait de la gloire de la révélation ; je ne pouvais pas supporter cette figure de la parole de Dieu, j’aurais voulu flanquer des coups à droite et à gauche avec la furie d’un Samson, j’aurais voulu avec sa force abattre le temple et là-dessous m’ensevelir moi-même… Tout ceci, je ne le disais pratiquement à personne. Przywara com­prenait tout, même sans paroles ; pour le reste, personne n’aurait pu me com­prendre. J’écrivis l’“apocalypse” avec cet acharnement qui se proposait de renverser un monde par la violence et de le recons­truire à partir des fondations, coûte que coûte. »

Amateur passionné de littérature et de musique, von Balthasar écrivit à la fin de ses études de philosophie et de théolo­gie : « Je compris quelle grande aide pour la conception de ma théologie devait me venir de la connaissance de Gœthe, Hölderlin, Nietzsche, Hofmannsthal et surtout des pères de l’Église vers lesquels m’avait dirigé de Lubac (…). Le regard gœthien devait être appliqué au phéno­mène de Jésus et à la convergence des théologies néotestamentaires. » Le « phénomène de Jésus »… quelle expres­sion ! C’est à se demander si von Balthasar avait la foi catholique. Fallait-il, en tout cas, confronter Notre-Seigneur aux au­teurs modernes et l’examiner à travers eux ?

En 1936, von Balthasar est ordonné prêtre, et bientôt il travaille à Bâle, où il rencontre le célèbre penseur protestant Karl Barth, dont le « christocentrisme ra­dical » exerce une influence décisive sur sa pensée. Plaçant alors le Christ, plutôt que l’Église catholique, au cœur de l’unité chrétienne, von Balthasar fit quelques convertis à sa foi quelque peu suspecte, parmi lesquels une femme du nom d’A­drienne von Speyr, avec qui il restera en « symbiose théologique et psychologique » jusqu’à la fin de ses jours. Sous sa direc­tion spirituelle, elle se met à avoir des vi­sions mystiques. Pour les faire connaître au public, von Balthasar fonde une mai­son d’édition et, comme ses supérieurs ne voyaient pas clair dans le « mysticisme » d’Adrienne von Speyr, il quitte la compa­gnie de Jésus. Il habite alors la maison du (second) mari d’Adrienne, jusqu’à ce qu’en 1960 la mobilisation néomoder­niste pour le concile l’engage dans la « fébrile » préparation de Vatican II.

Quant aux « expériences mystiques » ou « charismes » d’Adrienne von Speyr, il aurait suffi à von Balthasar de leur appli­quer les critères que l’Église applique en de tels cas pour les repousser comme contraires à la foi et aux mœurs catho­liques. Mais, plutôt que de mettre le « mysticisme » d’Adrienne à l’épreuve du dogme catholique, il préféra revoir le ca­tholicisme selon les critères d’Adrienne. Sì sì no no fournit deux exemples de l’é­norme influence que tous deux ont exer­cée sur l’Église conciliaire :

1) leur « théologie de la sexualité » ;

2) leur conception œcuménique de l’Église.

Pour ce qui est du premier point, Adrienne pensait avoir reçu du ciel la mission de « repenser » la « valeur posi­tive » de la « corporéité », ou du corps humain. C’est ainsi qu’on lit dans son Journal que « les recettes de se maintenir éloignés l’un de l’autre, de ne pas se voir, sont, en ce qui concerne la sphère du cor­porel, aujourd’hui épuisées ». Comme si le péché originel était désormais aboli ! Elle exprima sa collaboration avec von Balthasar dans les termes les plus crus, ouvrant ainsi la voie à l’exaltation de la « corporéité » qui, derrière le slogan d’« intégration affective », a brisé des mil­liers de vocations religieuses. Von Balthasar, lui non plus, n’admettait pas que, dans la religion du Dieu qui s’est fait chair, on puisse diminuer la signification du corps masculin et féminin, et voulait replacer l’amour érotique au centre de la théologie.

Pour défendre les nouveautés stupé­fiantes contenues dans l’œuvre d’A­drienne, il avance que « la théologie ac­tuelle n’est pas (ou pas encore) en mesure de comprendre ce qui est indiqué [dans les visions d’Adrienne] ». Mais, en réalité, la théologie catholique est tout à fait en mesure de les comprendre ! De tels écrits, qui ornent la nature déchue des parures de la grâce, ont pour auteurs, d’après les termes des Écritures, « des hommes im­pies qui changent la grâce de Dieu en li­cence, souillent leur chair, méprisent la souveraineté et blasphèment la majesté (…) des gens qui se séparent eux-mêmes, hommes sensuels, qui n’ont pas l’Es­prit [7] ».

Effectivement, Adrienne et von Balthasar se séparaient de l’Église catho­lique, mais ils masquaient leur déviation en inventant un nouveau concept pour définir la véritable Église qu’ils appelle­raient désormais « la catholique ». Et voilà leur autre erreur, si lourde de consé­quences, l’œcuménisme.

Adrienne affirme que, lors d’une vi­sion où la Mère de Dieu lui apparut, elle prononça avec Marie un acte d’offrande, après quoi Marie lui donna une fraction de seconde l’enfant (d’Adrienne et de von Balthasar) dans les bras, « mais ce n’était pas seulement l’enfant, c’était la Una Sancta en miniature, et ainsi il me sembla bien une juste unité (?) de tout ce qui nous a été confié et qui est travail en Dieu pour la catholique ». Convertie (?) du pro­testantisme, Adrienne ne voyait pas dans son catholicisme une quelconque délimi­tation confessionnelle. Elle-même n’assis­tait à la messe qu’à Noël et à Pâques. Ce concept du catholicisme, elle le transmit à von Balthasar, auteur de ces lignes : « Contrairement à la théologie scolas­tique, la dimension de la réalité catholique est vaste comme le monde. »

Et pourtant von Balthasar critique âprement Karl Rahner pour son « complexe anti-romain » et s’oppose à la « tendance à la liquidation » des catho­liques post-conciliaires. Comment expli­quer de telles contradictions ?

Par l’influence du philosophe alle­mand Hegel, comme on peut le lire dans Sì sì no no – et nous retrouvons ici le do­maine philosophique. En logique hégé­lienne, les opposés (par exemple, le jour et la nuit, le rond et le carré) non seulement ne s’excluent pas, mais se complètent, et du conflit nécessaire entre ces opposés (« thèse » et « antithèse ») naît la synthèse qui les unit. Ainsi, pour von Balthasar, héritier d’Adrienne von Speyr, les diverses églises, religions et même les divers athéismes se complètent dans un processus qui doit conduire à la super-Église univer­selle dite « la catholique » et réaliser la vé­ritable « Église du Christ » dans laquelle tous les opposés doivent entrer en jeu, sans exclusion d’aucune sorte. Cette su­per-Église œcuménique doit à l’avenir émerger d’une synthèse totale et transcen­der l’Église actuelle, et cette dernière doit relâcher ses liens et entrer en compétition loyale avec tous les autres « systèmes », y compris celui des chrétiens anonymes, de ces chrétiens qui s’ignorent et n’ont exté­rieurement rien de chrétien.

L’œcuménisme hégélien de von Balthasar a, par exemple, joué pleinement à Assise en 1986 lorsque le pape Jean-Paul II, tout en niant qu’il souhaitait un mouvement syncrétiste, encouragea cha­cun (y compris les catholiques !) à garder sa religion. C’est que, en logique hégé­lienne, afin qu’il y ait véritablement syn­thèse, thèse et antithèse doivent rester ce qu’elles sont.

On aurait pu croire que la papauté représenterait, sur la voie de la super-Église, un obstacle insurmontable ; mais von Balthasar de répondre, en bon hégé­lien : l’Église doit être non seulement de Pierre (thèse) mais aussi de Paul, de Marie et de Jean (antithèse), le primat de juri­diction s’effaçant derrière un vague primat de la charité. Nous reconnaissons là le modèle de la papauté de Jean-Paul II : ses voyages incessants, son ouverture univer­selle, les appels pressants qu’il lance à tous pour que subsiste la diversité, mais qu’en même temps se réalise l’unité millénaire.

Pour von Balthasar, la « catholicité » de la véritable « Église » n’a pas encore été pleinement réalisée, c’est plutôt une « promesse, une espérance eschatolo­gique ». Qu’est donc l’actuelle Église ca­tholique, sinon la version romaine (rigide et étroite) de la super-Église œcuménique, une version parmi d’autres, un fragment parmi d’autres fragments du tout, frag­ment dans lequel, selon l’expression bien connue de Vatican II, le tout « subsiste » (ou se trouve en partie). On comprend alors pourquoi les catholiques doivent se mettre à l’écoute des autres religions, pourquoi les conversions doivent se faire non plus à titre individuel mais de façon collective, non plus par un retour à l’É­glise catholique actuelle, mais par un mouvement de toutes les confessions vers la super-Église. C’est demander aux ca­tholiques de quitter l’Église catholique ; c’est, de la part de von Balthasar, une véri­table proposition d’apostasie.

Tout cela est d’une logique terrifiante et reflète bien, à mesure que les ruines de l’Église s’accumulent autour de nous, la réalité des faits. Les hommes qui gouver­nent notre mère l’Église ne sont pas stu­pides, il ne semble pas non plus qu’ils agissent sous l’effet d’une quelconque menace, ni qu’ils fassent preuve de mau­vaise volonté. Alors, pourquoi persévérer dans cette entreprise de démolition quand tout le monde peut en constater les effets désastreux pour l’Église ? C’est dans la salle des machines, où œuvrent des pen­seurs tels que Blondel, de Lubac et von Balthasar qu’il faut chercher la réponse. « Aveugles et conducteurs d’aveugles », passés maîtres en l’art de la tromperie, mais, c’est justice, combien plus trompés eux-mêmes par le père du mensonge ! Ils voulaient réformer l’Église et le monde, et tout ce qu’ils ont fait, c’est les conduire au naufrage ! Kyrie eleison !

 

Monseigneur Richard Williamson


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[1] — St. Thomas Aquinas Seminary, R.R.1, Box 97A-1, Winona, Minnesota 55987, USA.

[2] — Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles. Mensuel, abonnement normal 125 F. Cette série d’articles commence dans le nº 144 de mars 1993.

[3] — Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles, nº 145 (avril 1993).

[4] — Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles, nº 146 (mai 1993).

[5] — 2 Tm 3, 4-5.

[6] — Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles, nº 147 (juin 1993).

[7] — Jude 8 & 19.

Informations

L'auteur

Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.

Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.

Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988. 

Le numéro

Le Sel de la terre n° 8

p. 298-305

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La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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