De la réalité sensible au Dieu incarné
Pierre NASLIN
De la réalité sensible au Dieu incarné
Par Pierre Naslin
Pierre Naslin, polytechnicien, est un des principaux animateurs du groupe X-Philosophie (réunissant des polytechniciens qui s’intéressent à la philosophie) et écrit fréquemment dans la revue des polytechniciens, La Jaune et la Rouge [1]. Il vient de publier un livre, Les trois masques de la connaissance [2]. A notre demande, il a accepté de résumer sa pensée sur le cheminement de l’esprit humain dans la recherche de Dieu. Nous pensons que ce document est à même d’illustrer de façon actuelle la série d’articles que nous entreprenons de publier, à partir de ce numéro, sur l’existence de Dieu. Il va sans dire que la publication de ce document ne signifie pas que la rédaction de la revue partage les idées de l’auteur. Nous avons respecté la typographie de l’auteur, notamment pour l’emploi des majuscules.
Le Sel de la terre.
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Le cheminement de la réalité sensible au Dieu incarné peut se faire en cinq étapes.
Les modèles scientifiques
La réalité sensible devient objective, par consensus, à un certain moment. A partir de la réalité objective, la science construit des modèles, abstractions toujours révisables, toujours incomplètes, capables de prédictions probabilistes dans un domaine de validité, limité dans l’espace et dans le temps. Les modèles sont toujours soumis à l’épreuve des faits. Les frontières de leurs domaines de validité constituent l’horizon des connaissances à un certain moment. Par définition, l’horizon ne peut jamais être atteint. La science est devenue modeste ; elle sait que le pourquoi des choses n’est pas de son ressort et n’est pas en quête de la Vérité.
La Réalité absolue et l’esprit cosmique immanent
Les modèles scientifiques, notamment ceux de la physique quantique, sont de plus en plus abstraits. C’est pourquoi, je suppose que, par delà l’horizon des connaissances, il y a quelque chose que j’appelle Réalité absolue et que d’autres appellent le réel en soi ou l’absolu, peu importe. C’est donc la science qui me conduit à la Réalité absolue. Je reconnais cependant qu’on peut penser différemment, par exemple en faisant des champs quantiques relativistes l’ultime réalité. Ce n’est pas mon cas.
La Réalité absolue est immanente à l’univers. Elle est, certes, inconnaissable par la science, transcendante à la fois à la réalité objective et aux modèles scientifiques ; mais elle n’est pas transcendante à l’univers, dont elle est, en quelque sorte, l’expression totale inaccessible.
Ainsi, la Réalité absolue s’apparente à la Nature naturante et naturée de Spinoza, ainsi qu’au Brahman de l’hindouisme, essence et source de toutes choses. L’atman est l’expression du Brahman dans l’individu. L’atman et le Brahman s’appuient l’un sur l’autre en une régression infinie. Le spinozisme diffère cependant de l’hindouisme sur un point essentiel. Il professe en effet une conception moniste de la matière, alors que celle de l’hindouisme est dualiste [3], puisque l’atman n’existe que chez les êtres vivants, et même seulement chez les animaux. Notons en passant que le biologiste au travail ne peut qu’avoir une conception moniste de la matière et que cette conception peut être matérialiste ou spiritualiste, selon que l’Esprit immatériel est présent ou non dans la matière. Le paragraphe 300 du nouveau Catéchisme de l’Église catholique montre que celle-ci est devenue moniste :
« Dieu transcende la création et lui est présent (…) parce qu’il est le créateur souverain et libre, cause première de tout ce qui existe, il est présent au plus intime de ses créatures. »
Le contexte montre clairement qu’il ne s’agit pas seulement des créatures vivantes. L’esprit de Teilhard de Chardin souffle sur ce paragraphe…
L’Esprit cosmique transcendant
Ceux qui ne se contentent pas de l’immanence de la Réalité absolue et aspirent à une cause première de toutes choses font l’hypothèse d’un Esprit immatériel transcendant à l’univers. Cet Esprit est le Dieu abstrait des philosophes déistes. Ce n’est pas un existant, mais un Être pur sans existence spatio-temporelle. Lui seul connaît la Réalité absolue. Bien entendu il est, comme elle, inconnaissable. On peut se demander ce que l’on gagne à attribuer une Réalité inconnaissable à un Être tout aussi inconnaissable. Sauf à en faire une étape vers les deux paliers suivants.
Peut-on démontrer l’« existence » de cet Être pur sans faire appel à une Révélation ? A priori, cela semble difficile puisqu’on le déclare inconnaissable. C’est pourtant l’exercice auquel se livre saint Thomas d’Aquin dans un certain nombre de démonstrations qui font principalement appel à trois principes aristotéliciens, le principe de raison suffisante, le principe de non-contradiction et le principe du tiers exclu. Or, s’ils ne sont pas contestables dans l’optique de la logique aristotélicienne classique, ces principes ne se retrouvent pas dans la logique de la physique quantique, où le vide polarisé est le siège de la création permanente de couples particule-antiparticule, où les entités quantiques sont à la fois ou tour à tour ondes et particules, et où les ondes et les particules sont mises dos à dos par le champ qui devient l’entité fondamentale. Même dans la vie de tous les jours, la logique humaine est ternaire, et non binaire : le plus souvent, nous ne savons pas si une chose est vraie ou fausse ; elle est pour nous indéterminée, troisième valeur logique.
Ainsi, même si les raisonnements de saint Thomas peuvent contribuer à étayer la croyance à l’Être suprême, ils ne constituent pas des démonstrations au sens strict. On en revient finalement à la phrase qu’on apprenait autrefois au Petit Catéchisme : « Pour faire quelque chose, il faut quelqu’un. »
Le Dieu révélé
L’étape suivante consiste à s’appuyer sur des textes – les Écritures – rapportant des révélations divines concernant l’origine de l’univers, la création de l’homme et les règles qu’il doit observer pour vivre conformément à la volonté divine et assurer ainsi son salut. Ces textes sont notamment ceux de l’Ancien Testament, dont se réclament à la fois les juifs, les musulmans et les chrétiens. L’Ancien Testament est particulièrement riche en événements surnaturels qui sont censés démontrer la puissance de Dieu. Cette démonstration perd de sa force au fur et à mesure qu’on donne à ces événements des interprétations symboliques. On ne peut naturellement pas faire autrement dans le cas particulier de la Genèse.
Le Dieu incarné
C’est l’ultime étape de notre cheminement, sur laquelle il est inutile de s’étendre dans une publication telle que celle-ci. Je noterai seulement que le Nouveau Testament et, surtout, son interprétation par l’Église comportent, non seulement des miracles, mais aussi des mystères qui sont par définition inaccessibles à la raison. Les mystères fondamentaux de la Trinité, de l’Incarnation, de la Transsubstantiation et de l’Immaculée Conception échappent à toute logique et doivent être librement acceptés tels quels par un acte de foi. C’est même ce qui fait la grandeur de la foi, comme on le proclame d’ailleurs à la Messe : « Qu’il est grand, le mystère de la foi. » C’est sans doute ce qu’aurait voulu dire Tertullien s’il avait prononcé la phrase qu’on lui attribue généralement: « Credo quia absurdum. » Ce qui signifie en somme que la foi est d’autant plus grande qu’elle accepte des vérités étrangères à la raison humaine livrée à elle-même.
A la réflexion cependant, on peut prendre l’exact contrepied du paragraphe précédent et montrer que l’enchaînement des mystères du dogme catholique procède d’une logique impeccable dès l’instant qu’on admet le dogme du péché originel. Celui-ci exige une rédemption dont la valeur sera d’autant plus incontestable que la victime en sera le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut donc que Dieu s’incarne dans une Mère qui ne peut pas être une femme ordinaire. Il faut encore que le Père et le Fils parlent aux hommes par leur Esprit et que le Fils soit réellement présent lorsque son sacrifice est répété dans l’eucharistie. Tout l’essentiel y est dans une parfaite logique : Tertullien et ceux qui le citent ont donc tort !
On ne peut réhabiliter Tertullien qu’en s’attaquant directement au Péché originel, dont la logique ne saute pas aux yeux après l’euphorie de la Création. Quelle que soit la lecture qu’on en fasse, littérale ou symbolique, ce dogme constitue le point d’ancrage de toute la doctrine catholique, dont l’impeccable logique est fondée sur une prémisse que la raison ne peut admettre que sous la forme d’une Révélation qui lui échappe. D’autant plus que le Déluge qui en découle, relaté dans la Bible comme un simple fait divers, est le plus grand génocide de l’histoire.
Le dogme du Péché originel implique celui du libre arbitre de l’homme. Le problème est alors d’expliquer comment ce libre arbitre est compatible avec l’omniscience et l’omnipotence divines. Les explications qui en ont été données reviennent toutes à dire que Dieu connaît les décisions que l’homme prend librement. Il ne faut évidemment pas dire que Dieu connaît « à l’avance » les décisions des hommes puisqu’Il n’est pas dans le temps. Il n’y a donc pas de paradoxe, mais un nouveau mystère dont l’acceptation constitue un acte de foi. Avec le Péché originel et le libre arbitre, dont découle tout le reste, la foi retrouve toute sa valeur et Tertullien sa lapidaire boutade apocryphe.
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[1] — 5 rue Descartes, 75005 Paris.
[2] — Éd. SIRPE et Techniques de l’Ingénieur, Paris, 1991.
[3] — Il ne s’agit pas ici de la dualité de l’âme et du corps, mais de celle de la matière inerte et de la matière vivante. Les dualistes pensent que cette dernière contient un principe vital qui n’a pas encore été identifié.



