Dossier sur la liberté religieuse (I) Débat avec le père Gitton
Le jeudi 3 juin 1993, le Mouvement de la Jeunesse Catholique de France avait invité un groupe du mouvement Résurrection ainsi que son aumônier, le père Gitton, curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, à un débat sur le thème de la liberté religieuse : la déclaration conciliaire Dignitatis Humanæ est-elle conciliable avec la Tradition catholique ?
Après un dîner frugal, une quarantaine de jeunes gens et jeunes filles (le MJCF étant légèrement plus nombreux) se sont retrouvés dans la salle Saint-Dominique. Le père Gitton a commencé par exposer son point de vue pendant un quart d’heure. Puis le père Pierre-Marie exposa le point de vue traditionaliste pendant le même temps.
Ensuite, les jeunes se répartirent en trois groupes pour discuter entre eux, tandis que les deux prêtres se parlaient à part.
Après une bonne heure de discussion, on se réunit une deuxième fois dans la salle Saint-Dominique pour la synthèse : un membre de chaque groupe exposa brièvement ce qui s’était passé dans son groupe, puis les deux prêtres dirent quelques mots de conclusion.
La réunion s’acheva assez tard par le chant des Complies.
Nous donnons ci-après les échanges de lettres qui ont suivi cette réunion et qui en donnent une bonne idée. Signalons que le journal La France catholique du 25 juin 1993 (p. 18) a parlé de cette rencontre (sans nommer les parties en présence) en citant un extrait de la lettre du père Gitton reproduite ci-dessous.
Lettre du frère Pierre-Marie au père Gitton
Le 7 juin 1993
Mon Père,
La question qui est posée est celle-ci : peut-on exercer une contrainte sur une personne qui agit, en matière religieuse, selon sa conscience, publiquement, tout en respectant les limites imposées par l’ordre moral objectif ?
La première réflexion qui me vient à l’esprit devant votre argumentation est la suivante : pour prouver votre thèse, vous n’avez apporté aucun argument puisé dans la Tradition de l’Église. Vous n’avez cité aucun texte de l’Écriture, aucun concile, aucun père de l’Église, aucun pape, aucun docteur ou théologien qui puisse appuyer cette thèse.
De mon côté, je vous ai remis un document [1] de 56 pages assez serrées contenant quantité d’arguments de la Tradition :
• 12 exemples de saints depuis saint Aberce IIe siècle) jusqu’à saint Alphonse de Liguori, docteur de l’Église (XVIIIe siècle) ;
• les testaments de saint Rémi, Charlemagne et saint Louis que saint Pie X nous recommande comme exemples, ainsi que le texte de la cérémonie du sacre qui a servi pendant 13 siècles, avec l’accord évident de l’Église ;
• des textes de trois pères de l’Église : saint Augustin, saint Jean Chrysostome et saint Isidore de Séville ;
• des textes de six papes, qui sont en même temps des saints, depuis saint Célestin Ier (422-432) jusqu’à saint Agathon (678-681) et ensuite une liste de textes pontificaux allant jusqu’à 1925 ;
• des textes anciens du droit public de l’Église ;
• des textes nombreux et explicites de saint Thomas d’Aquin.
Pour tous ces textes, je suis allé aux sources, quand je l’ai pu. Je vous ai donné la plupart du temps le texte latin original. Ils sont incontestables. Tous contredisent ce fameux droit de DH.
La balance penche plutôt du côté de la Tradition…
On se trouve devant une situation analogue à celle qui s’est présentée avant le concile Vatican II, à la dernière séance de la commisssion centrale préparatoire. Le cardinal Ottaviani avait préparé un schéma sur cette question, intitulé De tolerantia religiosa. Ce texte reprenait la doctrine traditionnelle que j’ai essayé de défendre et contenait 14 pages de références ! Le cardinal Béa est arrivé à la même séance avec un schéma sur le même sujet, intitulé De libertate religiosa, qui contenait la doctrine nouvelle que vous défendez et qui ne contenait aucune référence au magistère antérieur. La suite est connue, je ne la raconterai pas ici.
Ma deuxième remarque concerne votre argumentation, du moins ce qui en constitue, semble-t-il, l’argument principal. Vous dites que l’ordre moral objectif dont parle DH est l’ordre naturel. Ainsi, DH ne donnerait pas de droit à l’erreur et au mal.
Cette interprétation me paraît :
1 — contraire à l’interprétation authentique de ce texte par les rédacteurs et l’autorité pontificale qui considèrent que des religions comme l’Islam ou le Vaudou doivent bénéficier de DH ;
2 — impossible à appliquer. En effet, il faudrait dire aux musulmans par exemple : « Vous avez droit à la liberté de pratiquer votre religion en public, sauf sur les points où elle contredit l’ordre naturel. Par conséquent, si vous voulez imprimer et répandre le Coran, il faut l’expurger des passages qui autorisent la polygamie, la guerre sainte et autres points qui sont contraires à l’ordre naturel. » Cela est évidemment impossible, et d’ailleurs, personne ne leur a jamais demandé cela, ce qui prouve bien que cette interprétation n’est pas l’interprétation authentique ;
3 — insuffisante et laissant subsister une contradiction avec l’enseignement traditionnel de l’Église. En effet, l’État n’a pas seulement le devoir de prohiber ce qui est contraire à la loi naturelle, il a aussi le devoir de protéger l’Église contre ses ennemis. Ce protectionnisme de l’État, qui a été pratiqué pendant des siècles (cf. le serment du roi de France promettant d’exiler les hérétiques), vous dites qu’on ne pouvait pas continuer à le pratiquer aujourd’hui.
Je ne partage pas cet avis, mais, même en supposant que vous ayez raison, cela voudrait dire que ce protectionnisme est impraticable pour des raisons circonstancielles, mais ne prouve pas que ce protectionnisme est contraire à un droit de l’homme. Si ce protectionnisme est contraire à un droit de l’homme aujourd’hui, il l’était hier, car, comme je l’ai rappelé dans mon introduction, la loi morale ne change pas, et ce qui est injuste aujourd’hui (contraire à un droit de l’homme), était injuste hier. Les droits naturels de l’homme, comme le décalogue, sont toujours les mêmes tant que la nature humaine reste la même. Ils ne peuvent varier selon les époques.
Autrement dit, le protectionnisme peut être imprudent aujourd’hui (je ne le pense pas), mais il ne peut être injuste. Or, si on admet DH, même avec votre interprétation, on dit que le protectionnisme est injuste et, par le fait même, on condamne tout le passé de l’Église, l’attitude des saints, le droit public de l’Église, les enseignements des papes, des pères et des docteurs de l’Église, bref on s’oppose à la Tradition.
J’ajouterai une dernière réflexion sur cette argumentation. Si vous aviez raison, il faudrait que l’Église accorde la liberté religieuse aux traditionalistes. En effet, je ne pense pas que nous soyons contre l’ordre naturel. Or, vous savez sans doute que la hiérarchie a demandé au gouvernement français d’interdire aux associations traditionalistes de bénéficier du droit de recevoir des dons et legs en franchise de taxe. Le gouvernement a effectivement supprimé cette autorisation. Toutes les religions en France peuvent recevoir des dons et legs, sauf nous ! Récemment, Mgr Duval, dans une interview (Le Figaro, 7 mai 1993, p. 9) [L’original portait par erreur le cardinal Decourtray], déclarait que, s’il avait quelque chose à demander au nouveau gouvernement, c’était de maintenir cette attitude. Autrement dit : liberté religieuse pour tous, sauf pour les traditionalistes. Et cela est logique si on entend par « ordre moral objectif » non pas l’ordre naturel, comme vous le faites, mais « l’ordre des droits de l’homme ». Les traditionalistes sont contre les droits de l’homme, et contre le premier d’entre eux, le droit à la liberté religieuse ; en conséquence, ils ne respectent pas les justes limites et on a le droit d’exercer la contrainte envers eux. On n’emploie pas (encore) la persécution violente, qui serait mal perçue, mais on n’hésite pas à employer la persécution douce.
Remarquons au passage que le fait de bloquer ainsi les dons et legs est tout à fait contraire au droit naturel le plus élémentaire : le droit de tester. Ce qui prouve bien, encore une fois, que l’on se préoccupe assez peu du droit naturel dans toute cette affaire.
Je parlerai brièvement ici d’un autre argument que vous avez largement développé, mais qui me paraît hors-sujet : « Il ne convient pas, dites-vous, de sortir le gourdin quand on veut évangéliser. Il faut commencer par une “captatio benevolentiæ”, comme fit saint Paul qui a dit aux Athéniens : “Vous êtes les plus religieux des hommes”. »
D’abord, le fait de sortir ou non le gourdin quand on évangélise est une question de prudence et de charité. Ordinairement, cela ne convient pas, pour des raisons évidentes, mais il peut arriver que cela soit nécessaire. Ainsi, saint Théophane Vénard souhaitait de tout son cœur l’intervention militaire française au Tonkin pour assurer la sécurité des missionnaires. Le père de Foucauld demandait une intervention de la France au Maroc, etc.
Mais, si on ne sort pas le gourdin, ce n’est pas en raison d’un droit de l’homme à la liberté religieuse. La meilleure preuve, c’est que certains saints, comme saint François de Sales, dans certaines circonstances sont partisans de la douceur, et dans d’autres circonstances, partisans de la coercition. S’il y avait un droit naturel de l’homme, répétons-le, on ne pourrait jamais, dans aucune circonstance, le violer.
En deuxième lieu, votre argument me paraît hors-sujet car il n’envisage que le cas de l’évangélisation. Or, si la coercition se justifie peut-être rarement dans ce cas, elle se justifie beaucoup plus souvent lorsqu’il y a le devoir de protéger l’Église contre une fausse doctrine. Dans ce cas, DH dit qu’on ne peut utiliser la coercition pour protéger l’Église tant que les partisans des fausses doctrines ne troublent pas l’ordre moral objectif. Cette doctrine est contraire à tout le passé de l’Église et sa mise en application est cause de la perte de la foi de dizaines de millions de catholiques d’Amérique latine.
En ce qui concerne votre réponse à mon argumentation fondée sur la pratique multiséculaire de l’Église, j’ai retenu seulement cela : les saints, dites-vous, n’ont pas toujours eu une attitude exemplaire.
Certes, les saints sont des hommes et, comme tous les hommes, ont commis des péchés. Mais ils ne sont pas mis sur les autels pour cela et, si on remarque dans leur vie de légères défaillances, l’Église veille à regarder s’ils en ont fait une juste réparation avant de les mettre sur les autels et de nous les proposer comme modèles à imiter. Or, dans le cas présent, on ne voit pas qu’un de ces saints se soit jamais repenti d’avoir, dans telle ou telle circonstance, exercé, ou fait exercer, une coercition contre des adeptes d’une fausse religion, même quand ces adeptes ne troublaient pas l’ordre public. Jamais l’Église ne nous a dit qu’ils avaient mal agi en cela. Au contraire, ils ont été justifiés dans ces actions par les docteurs et les théologiens.
Certains de ces saints sont même morts martyrs pour avoir exercé ces « violences » ; par exemple, saint Hyacinthe et saint Polyeucte. Ils seraient morts martyrs pour avoir commis une grave injustice selon DH ! Je dis grave parce que, selon le pape Jean-Paul II, le droit à la liberté religieuse est le premier des droits de l’homme.
Les saints docteurs de l’Église comme saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, saint Alphonse de Liguori, qui justifient l’emploi de la force pour soutenir l’Église, seraient des docteurs de mensonge !
Les saints papes comme saint Célestin I, saint Léon le Grand, saint Gélase I, saint Hormisdas, saint Grégoire le Grand, saint Agathon, etc. seraient des loups déguisés en agneaux !
On ne peut pas affirmer une telle chose sans nier par le fait même l’indéfectibilité de l’Église, comme je l’ai expliqué dans le dossier (p. 8 & 9). L’Église aurait cessé pendant des siècles d’être la « colonne de vérité », elle n’aurait pas bénéficié de la parole de Notre Seigneur : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des siècles. » Les protestants auraient raison de dire que l’Église a été infidèle à sa mission et qu’il faut la réformer.
Vous m’avez fait aussi remarquer que nous n’avions pas la même attitude : vous partez du principe que DH est un texte de l’Église, qu’il vient du Saint-Esprit, et donc qu’on doit pouvoir arriver à le concilier avec la Tradition ; nous partirions d’un désir de nous opposer au concile.
Je pense que votre point de départ peut se justifier dans un premier temps. Il est normal qu’un tel texte bénéficie de la bienveillance a priori des catholiques. Cependant, quand on commence à se rendre compte des difficultés, et que le fait d’accepter DH conduit à condamner tout le passé de l’Église, et par conséquent, son magistère ordinaire et universel dont Vatican I nous assure l’infaillibilité, il est juste de commencer à s’interroger sur l’autorité à donner à DH : est-ce un texte infaillible ? A-t-on le droit de le remettre en cause ?
Notre démarche n’est pas inspirée par une volonté a priori de s’opposer au concile. Il serait beaucoup plus simple pour nous de pouvoir accepter DH : nous pourrions avoir acc ès aux églises, nous cesserions d’être regardés comme des schismatiques, voire des non-catholiques (comme me l’a dit un jeune de votre groupe), toutes choses qui ne sont pas très agréables.
Notre démarche n’est pas volontariste : elle part d’une difficulté objective, qu’on peut aisément remarquer. Par contre, il me semble que votre démarche est volontariste : elle part de la volonté d’accorder le concile avec la Tradition, et elle finit par accorder à ce concile une autorité supérieure à tout, bref à lui donner une foi plus forte qu’aux autres enseignements de l’Église. Voilà pourquoi votre démarche conduit peu à peu, mais sûrement, à vous séparer de l’Église, en vous faisant vous séparer de sa Tradition.
Vous avez dit que nous étions d’accord sur 85% des points et en désaccord sur 15%. Je peux vous prédire sans risque que, si vous poursuivez dans la même direction, dans quelques années, nous ne serons plus d’accord que sur 50%. Et pourtant, nous continuerons quant à nous, avec la grâce de Dieu, à être d’accord à 100% avec toute la foi catholique. La différence entre nous vient de ce que vous ajoutez à la foi catholique un corps de doctrine (le libéralisme) qui lui est opposé et la corrompt peu à peu.
En terminant, vous avez parlé des crises qui ont suivi les conciles de Nicée et de Chalcédoine. Je voudrais quand même relever une différence profonde avec la situation actuelle. Dans le cas de ces deux conciles, il y avait une hérésie qui commençait de se propager dans l’Église et les conciles ont été réunis pour définir précisément la foi catholique face à ces hérésies : ce qu’ils ont fait. Les conciles ont donc donné les armes qui étaient nécessaires aux catholiques pour combattre une crise qui existait avant eux.
Mais aujourd’hui, c’est le concile Vatican II qui a introduit la division entre les catholiques. Avant le concile, une réunion comme celle de jeudi dernier eût été impensable, puisque la doctrine que vous avez défendue n’était enseignée par aucun texte du magistère. La seule thèse qui existait alors dans l’Église était celle que nous avons essayé de défendre : la thèse du Christ-Roi.
Ceci est un argument supplémentaire pour affirmer que, dans le concile, il y a de l’ivraie mêlée au bon grain et qu’il est très imprudent de tout avaler les yeux fermés.
Je termine ici ma lettre déjà trop longue en vous remerciant d’avoir accepté cette réunion et en vous assurant de ma fidèle prière.
fr. Pierre-Marie +
Réponse du père Gitton au frère Pierre-Marie
(Lettre non datée, postée le 14 juin 1993)
Mon Père,
Je vous remercie de votre lettre, sincèrement. Elle prouve que nous nous sommes écoutés et que nous allons peut-être pouvoir progresser. J'aimerais pouvoir consacrer plus de temps à vous répondre, mais les soucis de fin d'année ne me laissent guère de répit. Je ne veux pourtant pas trop tarder, alors je vous livre un premier jet de réactions – à poursuivre.
1) Il est vrai que je n'ai pas eu le temps (15 mn !) de fournir le dossier de théologie positive que suppose tout débat théologique. J'ai néanmoins cité à plusieurs reprises saint Paul (Ac 17), et le concile lui-même renvoie aux textes de la Tradition sur la liberté de l'acte de foi, ce qui me paraît le coeur du problème. Mais je vous accorde que, vu la nouveauté du propos, il y aurait à faire mieux. Avec la grâce de Dieu, nous y arriverons.
2) Je tiens absolument à affirmer que le point de vue que j'ai défendu (« ordre moral objectif » = loi naturelle) n'est pas le mien. Jean-Paul II s'en est fait plusieurs fois l'écho et la preuve la plus claire me paraît l'Instruction Donum Vitæ de la C.D.F. (3e partie) qui, sur un point débattu, requiert l'alignement de la loi civile sur l'enseignement moral de l'Église. Vos objections nº l et 2 soulignent votre difficulté à concevoir, dans des religions non chrétiennes, la coexistence de deux réalités : 1) l'attitude sincèrement religieuse d'un groupe d'hommes qu'il faut respecter ; 2) les préceptes et pratiques attentatoires à la dignité humaine, au respect de l'intégrité corporelle, etc, etc, qui peuvent être en tant que tels poursuivis par la loi civile. La diffusion d'un livre comme le Coran (où se mêlent (1) et (2) ) pourra, selon l'attitude concrète des communautés musulmanes présentes dans un pays donné, être autorisée ou restreinte – ce qui rejoint d'ailleurs la manière de faire des chrétiens du passé (le Talmud, souvent interdit à partir du XIIIe siècle, a été librement diffusé dans la chrétienté à d'autres moments).
3) L'État a le devoir de protéger la liberté de l'Église ; au-delà de cela, son soutien est souvent plus encombrant qu'autre chose, mais cela, le Concile ne le nie pas. Les pires ennemis de l'Église sont ceux qui, comme Satan dans le récit des tentations, s'efforcent de l'amener à vouloir exercer un pouvoir qui n'est pas le sien, alors que sa grandeur est de suivre son Maître sur le chemin de la Croix.
Je ne vois pas que l'Église refuse d'appliquer aux traditionalistes le bénéfice de la liberté religieuse. Ne pas vouloir céder nos bâtiments est une chose, refuser qu'une communauté, même séparée, ait les siens en est une autre. Le problème des dons et legs (si j'ai bien compris) est autre : nul ne s'oppose à ce que les traditionalistes se fassent reconnaître de l'État comme un groupe religieux à part entière, c'est vous qui, en voulant le label « catholique » à votre usage, demandez qu'on ne tienne pas compte de la séparation qui de fait existe depuis les sacres : que diriez-vous si un groupe genre « petite Église » réclamait de profiter des contrats que vous auriez passés avec l'État ou une administration, sous prétexte qu'ils sont catholiques comme vous ?
4) Je crois au contraire que la problématique de l'évangélisation est centrale sur ce sujet, parce que c'est, que nous le voulions ou non, l'horizon de toute réflexion solide sur l'Église. Elle est née comme cela, et toutes les périodes de renouveau ont été dominées par la prise de conscience brûlante des foules à évangéliser. Votre perspective est toujours la chrétienté comme si celle-ci était l'état normal et quasi obligatoire de la vie chrétienne. Puisque vous aimez citer les saints, regardez-les et d'abord votre fondateur, saint Dominique. S'ils ont su s'adapter à des situations où l'Église pénétrait profondément la société civile (et n'y ont rien trouvé à redire), ils ont toujours regardé vers la frontière et là, d'une façon ou d'une autre, ils ont été amenés à prendre une position qui suppose qu'on ne se situe pas dans un rapport de force vis-à-vis de l'infidèle, qu'on lui ouvre les bras, qu'on ne l'identifie pas tout de suite comme un ennemi à abattre, mais comme un frère égaré, qui doit être respecté jusqu'à un certain point (« juste limite ») dans son égarement même.
Ma lettre est déjà bien longue et je n'ai pas répondu à tout. Faites-moi l'amitié de croire que ce n'est pas pour m'esquiver, mais l'heure tourne.
Je suis plus que jamais désireux d'aller de l'avant sur ce sujet et je prie notre doux Sauveur et sa Sainte Mère de nous inspirer sur la suite à donner. Dum modo Christus annuntietur.
Père Gitton
2e lettre du frère Pierre-Marie au père Gitton
Le 25 juin 1993
Mon Père,
C’est à mon tour de vous remercier de votre lettre et du temps que vous avez pris pour me répondre. C’est dans l’attention à la pensée de l’autre que nous avons une chance de progresser dans ce débat. En ce qui me concerne, je pense profiter grandement de votre argumentation pour approfondir la question.
Notre temps à tous deux étant limité, je répondrai assez brièvement aux divers points de votre lettre en vous priant d’excuser ce que cette brièveté peut amener comme sécheresse d’expression.
1. Il est vrai que vous avez cité Ac 17. Je ne l’ai pas relevé à la page 1 de ma dernière lettre, mais je m’en suis souvenu à la page 3.
Saint Paul dit aux Athéniens qu’ils sont « les plus religieux des hommes ». Il admire en eux leur sentiment religieux naturel (et peut-être même chez certains la foi surnaturelle qui leur a fait construire un autel au « Dieu inconnu »). C’est, nous en convenons tous les deux, une captatio benevolentiæ.
On peut voir un exemple analogue chez un jeune prêtre chinois (son nom m’échappe) qui interpella les communistes dans une réunion publique vers 1950 en leur disant qu’il admirait leur zèle.
Est-ce à dire que les païens avaient, pour saint Paul, un droit à ne pas subir de contrainte dans l’exercice public de leur culte, et que les communistes avaient, pour ce prêtre chinois, un droit à répandre leur doctrine sans subir d’empêchements ? Je ne le pense pas.
Saint Paul ne dit pas « Vous êtes admirables, donc vous avez droit à la liberté religieuse ». Il dit « Vous avez du zèle pour la religion, eh bien ! portez-le vers la vraie religion ».
De façon analogue, Notre Seigneur dans l’Évangile loue l’économe infidèle de sa prévoyance : cela signifie-t-il que l’économe infidèle avait le droit d’agir comme il l’a fait sans en être empêché ? Je vous laisse répondre.
Quant aux autres citations de l’Écriture Sainte par DH, il faudrait les analyser une par une. Elles viennent généralement en faveur de la liberté psychologique de l’acte de foi.
Mais, faire le raisonnement suivant : « Nous sommes libres (psychologiquement), donc nous sommes libres (moralement) », c’est faire le sophisme typique du libéralisme. Voilà pourquoi il est capital de commencer par distinguer la liberté psychologique de la liberté morale, comme le fait si bien le pape L éon XIII dans son encyclique Libertas qui condamne le libéralisme.
Bien sûr, l’homme est libre psychologiquement de croire ou de ne pas croire. De même, j’admets volontiers qu’il ne convient pas ordinairement de contraindre un homme à poser un acte extérieur en désaccord avec ses convictions (mais, même là, il ne s’agit pas d’un droit strict, sinon il y aurait droit à l’objection de conscience universellement). Par contre, il peut très bien arriver qu’on doive contraindre un homme pour l’empêcher de poser un acte externe qui sera nuisible au prochain ou injurieux pour Dieu, même quand cela ne dépasse pas les justes limites prévues par DH, par exemple, empêcher les musulmans de construire des mosquées en France.
2. Il faudrait que vous me donniez les références de l’instruction Donum Vitæ (nº de DC ou date de OR).
Admettons, en attendant vérification, que le pape s’appuie sur le droit naturel pour demander aux gouvernements d’interdire la procréation in vitro. Cela signifie seulement que les justes limites contiennent ce point de morale naturelle. Cela ne signifie nullement qu’elles contiennent toute la loi naturelle. Vous commettez ici le sophisme qu’on appelle en logique ab uno disce omnes.
Au risque de me répéter, j’affirme que les justes limites ne peuvent pas contenir toute la loi naturelle, sinon il faudrait dire que les partisans du vaudou ou de l’islam n’ont pas droit à la liberté religieuse dans tous les points où ils contredisent la loi naturelle. Donc l’islam n’aurait pas le droit de construire des mosquées, le vaudou de faire des fétiches, etc.
Vous dites que j’ai du mal à concevoir deux réalités (attitude religieuse qu’il faut respecter – préceptes contraires au droit naturel qu’on peut réprimer) et vous prenez l’exemple du Coran en disant qu’il pourra, selon les circonstances, être autorisé ou non.
A mon tour de vous dire que votre réponse détruit votre argumentation. Si le Coran peut, selon les circonstances, être interdit ou autorisé, c’est qu’il fait l’objet d’une mesure de prudence et non d’un droit en justice. En effet, c’est la vertu de prudence qui doit tenir compte des circonstances. La vertu de justice considère si l’objet est bon en soi. Les droits de l’homme ne sauraient varier selon les époques et les pays.
Par conséquent, vous faites du droit à la liberté religieuse une exigence de tolérance en vertu de la prudence et non plus un droit naturel valable en toute période. Vous défendez, en suivant votre bon sens et votre sens de la foi, la doctrine traditionnelle, mais non pas DH. Vous défendez la doctrine du cardinal Ottaviani avec son schéma de tolerantia religiosa, contre lequel s’est élevé le cardinal Béa avec son schéma de libertate religiosa, en disant : « Je ne suis pas du tout d’accord avec la doctrine que vous défendez. »
S’il y a dans le même acte d’une même personne un aspect qu’il faut respecter (attitude religieuse), et un autre qu’il faut réprimer (fausse religion), il est impossible de dire que la personne a droit à poser cet acte : bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu. L’acte est mauvais et ne peut être qu’objet de tolérance en vertu de la prudence ou de la charité.
3. Dire que l’État n’a comme devoir vis-à-vis de l’Église que de protéger sa liberté, c’est la thèse du catholicisme libéral (l’Église libre dans l’État libre), mainte et mainte fois condamnée et en opposition avec toute l’histoire de l’Église.
Le fait que l’Église ait eu souvent à souffrir de la protection de l’État ne signifie pas que cette protection soit en soi mauvaise. De même, le fait que les femmes aient souvent à souffrir de la protection de leur mari ne signifie pas que la meilleure solution soit la séparation.
A propos de legs qu’on nous interdit, je pense utile de vous préciser deux choses :
• d’abord, nous avons bénéficié de cette mesure (accordée à toutes les religions en France) pendant des années. C’est seulement après juin 1988 que le gouvernement a bloqué les legs sous prétexte de l’excommunication donnée par le pape. Alors, je vous pose la question : en quoi le fait que Mgr Lefebvre ait consacré 4 évêques en Suisse nous a-t-il fait subitement sortir des justes limites où nous étions jusque-là ? Décidément, ces justes limites sont bien curieuses !
• ensuite, le Conseil d’État a donné deux fois tort au gouvernement sur cette affaire. Le gouvernement ne tient pas compte de cet avis : il agit selon le droit du plus fort, mais il ne respecte même pas la loi.
J’ajouterai que nous ne profitons pas d’un contrat passé entre l’État et l’Église catholique. Nous prétendons avoir le droit d’utiliser une législation qui concerne toutes les religions.
Sur le label, la Fraternité Saint-Pie X était prête à ne pas utiliser l’adjectif « romain ». Mais vouloir nous faire renoncer au qualificatif « catholique » serait injuste car il est clair que nous professons intégralement la foi catholique. La seule chose qui nous est reprochée, c’est un « schisme ».
4. Comme je l’ai déjà dit le 3 juin, on ne peut pas utiliser le mal pour faire un bien. En supposant (ce que je crois faux et cruellement démenti par l’expérience) que DH soit utile à l’évangélisation, votre raisonnement serait analogue à ceux qui défendent l’avortement thérapeutique. Mais saint Paul nous le défend : non faciamus mala ut eveniant bona.
Et, encore une fois, on n’a pas attendu DH ni Vatican II pour savoir que le fait de sortir le gourdin n’est pas généralement un habile moyen d’évangélisation. Seulement, on ne le faisait pas à cause d’un prétendu droit à la liberté religieuse, on le faisait par prudence et charité. Je connais bien l’exemple de saint Dominique (merci de me le rappeler). Certes, il regardait vers l’extérieur, mais aussi il regardait vers l’intérieur et il a passé les meilleures années de sa vie à sillonner le Languedoc. Dois-je vous rappeler qu’il était l’ami du comte Simon de Montfort, dont il a marié un enfant, et qu’il priait pendant la bataille de Muret pour le succès des armées croisées ? Vous savez sans doute combien les partisans de DH nous reprochent habituellement amèrement ce genre de fait.
Saint Dominique savait, selon les circonstances, user de douceur et user de sévérité. Encore une fois, cela montre bien qu’il n’y a pas de droit naturel qui devrait se trouver partout et toujours là où il y a la nature humaine. Je crois que tant que vous n’aurez pas saisi cette différence entre la justice et la prudence (ou la charité) nous discuterons en vain.
Je pense en effet que la chrétienté est l’état normal de la vie chrétienne, de même que la santé est l’état normal de la vie du corps. Pensez-vous le contraire ?
En vous assurant de mon religieux dévouement et de mes prières.
fr. Pierre-Marie +
Lettre du M. J. C. F. au père Gitton
MJCF † 18 juin 1993
Équipe nationale Saint-Thomas d’Aquin
(Équipe Formation)
François Delerm
Mon Père,
Le père Pierre-Marie vous a déjà fait part de ses remarques concernant notre réunion sur la liberté religieuse ; je pense inutile d’y revenir.
Mais peut-être me permettrez-vous de vous adresser, de mon côté, quelques réflexions suscitées non pas tellement par votre intervention, mais plutôt par ces discussions en groupes qui l’ont suivie, et se sont déroulées hors de votre présence. Elles sont apparues riches d’enseignements à beaucoup de membres du MJCF.
Je passe sur les arguments assurément très curieux que nous avons pu entendre de la bouche des membres du Groupe Résurrection : selon certains, la liberté n’est pas un moyen d’atteindre le bien, mais une fin en soi ; selon d’autres, il n’y a guère de différences entre la loi naturelle et la charité surnaturelle ; pour peu que nous abordions le sujet de la grâce (et le flot sinueux des discussions nous y entraînait parfois), nous pouvions entendre mettre en doute la distinction entre grâce sanctifiante et grâce actuelle ; on nous a également sorti la thèse de von Balthasar, selon laquelle l’enfer existe, certes, mais vide…
Nous ne pensons pas que vous défendiez vous-même toutes ces thèses peu orthodoxes, mais c’est un fait qu’elles nous ont été exposées avec complaisance, et que cela nous a quelque peu étonnés, de la part d’un groupe souvent considéré (à tort ou à raison) comme l’un des plus conservateurs de Paris.
Que nous ne soyons pas d’accord sur Vatican II n’était évidemment pas pour nous surprendre, mais qu’il y ait un tel fossé entre nous, que les définitions les plus simples du catéchisme du Concile de Trente (ou du catéchisme de saint Pie X) soient à ce point méconnues, que l’expression même « état de grâce » semble, pour certains des membres de votre groupe, ne correspondre à aucune réalité bien définie, voilà qui nous a passablement éberlués.
Quel rapport avec la liberté religieuse ? vous demanderez-vous peut-être. Jusque-là aucun, je signalais tous ces points en passant. Mais, si nous arrivons au coeur du sujet, et que nous nous penchons ensemble sur la liberté religieuse, il apparaît évident qu’il faut au moins, pour discuter, pouvoir partir d’un point sur lequel on est d’accord. Nous avons donc essayé de partir des distinctions thomistes (et classiques) sur la liberté : liberté physique externe, libre arbitre, et liberté morale. Las ! A peine avions-nous commencé à exposer cette distinction que nous nous faisions vertement interrompre : « Mais c’est thomiste, ça ! »
Dans la bouche de notre interlocuteur, ce semblait être un argument définitif – et plusieurs d’entre nous ont pu remarquer la chose : les membres du Groupe Résurrection (certains membres, en tout cas) semblent allergiques à saint Thomas d’Aquin. La période scolastique semble pour eux avoir été une période, certes brillante, de l’histoire de l’Église, mais aujourd’hui révolue. Ce fut un essai d’intellectualisation du dogme à l’aide de la philosophie d’Aristote, mais, comme me l’a dit l’un d’entre eux, « le Christ n’est pas venu apporter une philosophie, mais un message de salut ». Il est donc tout à fait légitime de vouloir séparer la théologie de la philosophie scolastique, qui n’est qu’un système de pensée comme un autre. Pour répandre le christianisme aujourd’hui, il faut se libérer du carcan dans lequel une théologie un peu trop rigide a enfermé la révélation (« Vous mettez la vérité en cases », disait l’un des membres de Résurrection), et se replonger dans l’essence du christianisme, dans un christianisme libéré de ces constructions intellectuelles, dans le christianisme des pères de l’Église, par exemple, qui est si vivant, si dynamique, si actuel, par comparaison avec les froides distinctions des docteurs scolastiques…
Êtes-vous d’accord avec tout cela, mon père ? Nous supposons que non. Vous savez bien que ce sont là les arguments des progressistes des années 50, et que c’est justement l’abandon de toutes les distinctions scolastiques qui leur a permis de répandre partout les interprétations les plus fantaisistes, de ruiner le catéchisme et d’imposer leurs vues nouvelles. Vous savez bien que Pie XII a clairement aperçu le danger de cette nouvelle théologie, et qu’il a mis en garde contre ces erreurs dans l’encyclique Humani Generis :
« En ce qui concerne la théologie, le propos de certains est d’affaiblir le plus possible la signification des dogmes et de libérer le dogme de la formulation en usage dans l’Église depuis si longtemps et des notions philosophiques en vigueur chez les docteurs catholiques pour faire retour, dans l’exposition de la doctrine catholique, à la façon de s’exprimer de la Sainte Écriture et des pères. Ils nourrissent l’espoir que le dogme, ainsi débarrassé de ses éléments qu’ils nous disent extrinsèques à la révélation, pourra être comparé, avec fruit, aux opinions dogmatiques de ceux qui sont séparés de l’unité de l’Église : on parviendrait alors à assimiler au dogme catholique tout ce qui plaît aux dissidents. » (Pie XII connaît donc très bien, et indique très clairement, les volontés œcuménistes des partisans de cette nouvelle théologie).
Vous savez que Pie XII recommandait : « Si l’on a bien saisi ces précisions, on verra sans peine pour quelle raison l’Église exige que ses futurs prêtres soient instruits des disciplines philosophiques selon la méthode, selon la doctrine et les principes du Docteur angélique », et vous savez que Pie XII ne faisait là que reprendre la consigne de saint Pie X, qui indiquait comme grand remède intellectuel au modernisme l’étude de saint Thomas d’Aquin.
Les bases du modernisme sont avant tout philosophiques, saint Pie X le dit explicitement dans Pascendi. Les bases du néo-modernisme condamné par Pie XII sont également des erreurs philosophiques. Comment peut-on vouloir, dans ces conditions, se passer d’une étude sérieuse de la « philosophia perennis » ?
C’est pourtant bien ce que prétendent faire les membres (certains membres, en tout cas) du Groupe Résurrection. Je suis désolé de le dire si nettement, et je ne prétends aucunement que vous y soyez pour quoi que ce soit, mais c’est un fait que nous sommes nombreux, au MJCF, à avoir constaté : les membres du Groupe Résurrection refusent les raisonnements simplement philosophiques. « Pour connaître ce qu’est l’homme, aiment-ils affirmer, il faut se référer au Christ. » Et, si nous nous inscrivons en faux contre cette affirmation en faisant remarquer que nous pouvons avoir une certaine connaissance de la nature humaine par les seules forces de notre raison et qu’il n’est pas nécessaire de se référer à l’union hypostatique dans la Personne du Verbe incarné pour comprendre ce qu’est la liberté, nous nous faisions traiter de rationalistes (rien de nouveau en la matière, d’ailleurs : « Il est au plus haut point lamentable que la philosophie reçue et reconnue dans l’Église soit aujourd’hui méprisée par certains qui la déclarent vieillie dans sa forme et rationaliste [comme ils osent dire] dans son processus de pensée », disait déjà Pie XII dans Humani Generis).
Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est en effet à l’union hypostatique qu’il faut se référer, nous a-t-on dit, pour comprendre Dignitatis Humanæ !
Et, si nous faisions remarquer que l’Église a toujours demandé, dans ses séminaires, que l’on fasse de la philosophie avant d’aborder la théologie, et que cette philosophie devait donc avoir une certaine importance, nous nous entendions répondre que, de toute manière, les séminaires sont une institution relativement récente !
Autrement dit, on prônait le retour aux sources, sans craindre de sauter à pieds joints par-dessus des siècles de développement (homogène) du dogme.
C’est affolant ! Non, le terme n’est pas trop fort : véritablement affolant ; je vous assure que je me sens pris de vertige lorsque j’aperçois la profondeur du gouffre qui nous sépare désormais, non pas tellement de votre personne (je le crois du moins) mais en tout cas des membres de votre groupe (certains membres en tout cas).
Et je me permettrai tout de même de vous faire remarquer que, si un gouffre nous sépare, nous qui sommes « immobilistes », « sclérosés », etc., ce n’est évidemment pas nous qui l’avons creusé puisque au contraire nous sommes accusés de rester immuablement attachés à un passé désormais révolu !
La distance qui nous sépare, ce n’est pas nous qui l’avons parcourue ; qui donc alors ?…
Avant même d’être une crise de la foi, la crise actuelle est une crise de son support naturel : l’intelligence. A la base de la crise actuelle de l’Église se trouvent des erreurs philosophiques.
Ce n’est pas moi qui le dis, c’est saint Pie X dans Pascendi.
Et c’est la raison pour laquelle les novateurs refusent les claires distinctions de la philosophie réaliste ; c’est la raison pour laquelle ils se sont acharnés contre l’enseignement du thomisme dans les séminaires ; c’est la raison pour laquelle ils voulurent faire de Vatican II un concile « pastoral », c’est-à-dire sans ces claires distinctions qui font resplendir les textes fondés sur une vraie philosophie. Le « pastoral » permettait de diffuser bien plus facilement les idées nouvelles, en éliminant les définitions bien claires qui permettent de savoir ce dont on parle. Durant le concile, déjà, Mgr Lefebvre avait demandé que l’on définisse les termes de liberté, de dignité humaine, etc. « Ce n’est pas la peine, lui répondait-on, il s’agit d’un concile pastoral. »
Cela est déjà très significatif. Ce refus des définitions indique déjà une philosophie nominaliste, selon laquelle on peut décrire, exprimer, raconter une chose, mais non pas la définir, c’est-à -dire atteindre sa nature.
Conséquence logique de cette tendance nominaliste, il n’y a pas de métaphysique absolument vraie. Chaque philosophie voit un aspect des choses, et toutes se complètent. On ne peut donc prétendre s’attacher à une seule d’entre elles pour exprimer le dogme. C’est (encore) ce que dénonçait Pie XII dans Humani Generis :
« Nous les entendons répéter que cette philosophie, la nôtre, soutient faussement qu’il peut y avoir une métaphysique absolument vraie ; et ils affirment de façon péremptoire que les réalités, et surtout les réalités transcendantes, ne peuvent être mieux exprimées que par des doctrines disparates qui se complètent les unes les autres. »
Or, ces erreurs philosophiques, qui sont à la base de la crise actuelle de l’Église, ne sont vraiment pas nouvelles : ce sont tout simplement les idées phares du XVIIIe siècle. Les idées de Voltaire, le bon apôtre vitriolant de la tolérance. Et au premier rang de cette « philosophie » : le refus de la métaphysique. Pour Voltaire, pas de vérité métaphysique absolue – pas de vérité religieuse absolue non plus. Seule la morale l’intéresse – et tout le problème est justement de réussir à fonder une morale sans métaphysique. Ce sera la morale des droits de l’homme, fondée sur la tolérance réciproque. La liberté individuelle est le principe suprême, et l’État n’a plus comme but, comme sous la chrétienté, d’orienter les volontés vers un bien qui est commun à tous et que tous doivent s’entr’aider à atteindre, non, c’est désormais le contraire: l’État a maintenant la fonction de permettre à chacun d’atteindre le but qu’il se donne individuellement – en veillant à ce que cela n’empêche pas le voisin d’atteindre, lui-aussi, le but qu’il s’est choisi.
Ces erreurs philosophiques, qui sont à la base de la Révolution française, ont été condamnées tout au long du XIXe siècle par les papes qui se sont succédé ; mais elles ont malheureusement fini par pénétrer à l’intérieur même de l’Église, malgré les condamnations répétées des papes contre les catholiques libéraux. Ce sont les mêmes erreurs philosophiques qui ont influencé le concile pastoral (et donc non infaillible) Vatican II.
Vous le contestez.
Nous sommes prêts à en discuter.
Mais, quand nous cherchons à le faire, les membres de votre groupe refusent de se placer sur le terrain philosophique et d’admettre les claires distinctions de base, purement rationnelles, qui sont enseignées par la philosophie thomiste et qui permettent de savoir ce dont on parle.
La question se pose donc immédiatement : ne manifestent-ils pas, par le fait même, qu’ils sont pénétrés de cet esprit anti-philosophique et anti-thomiste qui est justement le propre de cet esprit des Lumières dont nous dénonçons la progression ?
Cet esprit, c’est celui de la franc-maçonnerie, tant de fois condamné par les papes, et selon lequel chacun ne voit qu’un aspect des choses, sans que l’on puisse jamais atteindre la nature, l’essence d’un être. La vérité naît donc du dialogue entre points de vue opposés.
Là est bien le fond de la question. Savoir si la déclaration Dignitatis Humanæ est inspirée par la « philosophie éternelle » indispensable à la théologie traditionnelle de l’Église (cette « philosophia perennis » dont Léon XIII nous enseigne l’existence), ou si elle est inspirée par cet état d’esprit anti-intellectualiste et libéral qui est celui de Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, de la Déclaration des droits de l’homme et de Lammenais.
Que ces deux positions soient en présence, vous l’admettrez sans peine, je suppose, car tout le Magistère du XIXe siècle en porte témoignage.
Je me contenterai de citer cette allocution de Pie IX à des pèlerins français, en 1871 :
« Ce qui afflige votre pays et l’empêche de mériter les bénédictions de Dieu, c’est le mélange des principes. Je dirai le mot et je ne le tairai pas, ce que je crains pour vous, ce n’est pas (…) la Commune (…), c’est le libéralisme catholique, c’est-à-dire ce système fatal qui rêve toujours d’accorder deux choses irréconciliables, l’Église et la Révolution. Je l’ai déjà condamné, mais je le condamnerai quarante fois s’il le fallait. Oui, je le redis à cause de l’amour que je vous porte, c’est ce jeu de bascule qui finirait de détruire la religion chez vous. Il faut aimer ses frères errants, mais, pour cela, il n’est pas besoin d’amnistier l’erreur et de supprimer, par égard pour elle, les droits de la vérité. »
Les mêmes condamnations se poursuivent jusqu’à Pie XII compris, car, si l’on y regarde bien, c’est le même état d’esprit qui se manifeste dans le libéralisme du XIXe siècle, le modernisme du début du siècle et le progressisme des années 50 : ce sont toujours les mêmes tendances fondamentales :
— anti-philosophiques (anti-scolastiques : pas de vérité absolue),
— naturalistes,
— œcuménistes.
Or, ce sont exactement les trois tendances que l’on trouve déjà chez Voltaire (qui nie l’existence d’une vérité philosophique et édifie sur cette négation sa morale de la tolérance – qui refuse l’existence d’un ordre surnaturel et estime que tous les hommes de bonne volonté sont sauvés sans avoir besoin de la grâce – et pour qui, en somme, toutes les religions sont des moyens différents de parvenir au même Dieu unique). Ce sont ces trois tendances qui engendrent le libéralisme du XIXe, le modernisme d’hier et le néo-modernisme d’aujourd’hui. Jusqu’à Pie XII compris, elles ont toujours été condamnées par les papes, qui ont insisté tantôt sur un point, tantôt sur un autre, selon les circonstances (Pie XII cite les trois dans Humani Generis), mais elles se retrouvent toutes les trois, indissolublement unies dans la franc-maçonnerie, par exemple.
Toute la question est de savoir si ces trois tendances ont pénétré le concile pastoral Vatican II. Et en particulier, si la déclaration Dignitatis Humanæ est l’héritière du libéralisme catholique condamné au XIXe siècle par les papes.
Or, il apparaît évident que la Déclaration Dignitatis Humanæ a modifié l’enseignement traditionnel de l’Église, et cela se manifeste concrètement dans des faits incontestables :
Le 27 août 1953, le Saint-Siège et l’Espagne signaient un concordat dont l’article 1er commençait ainsi :
« La religion catholique, apostolique et romaine continue d’être la seule de la Nation espagnole. »
Et l’article 6 de la « Fuero de los Espagnoles » (13 juillet 1945) précisait :
« La profession et la pratique de la religion catholique, qui est celle de l’État espagnol, jouiront de la protection officielle.
« Personne ne sera inquiété pour ses croyances religieuses ni pour l’exercice privé de son culte. On n’autorisera pas d’autres cérémonies ni d’autres manifestations extérieures que celles de la religion catholique. » (DC, nº 948, p. 691)
Le 28 juin 1967, suite au concile Vatican II, une nouvelle loi était promulguée qui, en se référant explicitement à la déclaration Dignitatis Humanæ, changeait ledit article 6 :
« La loi de caractère fondamental du 17 mai 1958, en vertu de laquelle la législation espagnole doit s’inspirer de la doctrine de l’Église catholique, constitue le fondement de la présente loi. Or, comme on le sait, le deuxième concile du Vatican a approuvé le 7 décembre 1965 la Déclaration sur la liberté religieuse, disant dans son n° 2 : “Le droit à la liberté religieuse a son fondement dans la dignité même de la personne humaine (…) Dans l’ordre juridique de la société il doit être reconnu de telle manière qu’il constitue un droit civil.”
« Après cette déclaration du concile, la nécessité est apparue de modifier l’article 6 du Fuero de los Espagnoles, en vertu du principe fondamental susdit de l’État espagnol.
« C’est pourquoi, la loi organique de l’État datée du 10 janvier 1967 a modifié comme suit ledit article 6 : “La profession et la pratique de la religion catholique, qui est celle de l’État espagnol, bénéficieront de la protection officielle. L’État assurera la protection de la liberté religieuse, laquelle sera garantie par une efficace disposition juridique qui sauvegardera et la morale et l’ordre public”.
« Cette nouvelle rédaction, et cela doit être noté expressément, avait auparavant été approuvée par le Saint-Siège. » (DC, n° 1508, pp. 45 & 46)
Autrement dit, la doctrine de l’Église sur le culte public des fausses religions a changé. L’interdiction du culte public des fausses religions est annulée, et cela par obéissance à l’Église.
La nouvelle loi enseigne explicitement : « La profession et la pratique tant publiques que privées de toute religion seront garanties par l’État, sans autre limites que celles établies à l’article 2 de cette loi. »
Or, il importe bien de voir qu’il ne s’agit pas là d’un changement s’appuyant sur un jugement circonstantiel et une attitude de prudence, mais bien d’un changement de principe.
Relisons ce qu’enseigne Dignitatis Humanæ :
« Le concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres.
« Il déclare, en outre, que le droit à la liberté religieuse a son fondement dans la dignité même de la personne humaine. »
La nouveauté de ce texte consiste à affirmer que l’homme a le droit de ne pas être empêché d’agir contre sa conscience, même en public, et associé à d’autres – et il s’agit bel et bien d’un droit. Pas d’une tolérance nécessitée par les circonstances, mais d’un droit, d’un principe moral, fondé sur la dignité même de la personne humaine. Nous ne sommes pas là dans le domaine de la prudence et des circonstances, mais dans celui de la justice, et des principes généraux, à valeur universelle. L’homme a désormais le droit de ne pas être empêché de diffuser une fausse religion.
Excusez-moi d’insister, mais il me semble que ce point est essentiel à bien saisir : nous ne nions aucunement qu’il faille dans certaines conditions tolérer les fausses religions ; nous ne sommes aucunement pour l’évangélisation par le gourdin, et ce n’est absolument pas comme cela que nous concevons l’apostolat (le MJCF se veut essentiellement un mouvement d’apostolat). La question n’est donc pas de savoir s’il est plus prudent, ou plus charitable, ou de meilleur apostolat de tolérer les fausses religions ; nous admettons volontiers que cela dépend des circonstances. Mais dire que cela dépend des circonstances revient à dire que les religions en question n’ont pas un droit universel à organiser leurs faux cultes tant que cela ne nuit pas à l’ordre public. C’est contre cela que nous protestons, contre l’affirmation de ce droit, que l’on dit fondé sur la dignité même de la personne humaine, et qui est donc un droit universel, commun à tous les hommes, un droit de nature, à pratiquer publiquement sa fausse religion tant que cela ne nuit pas à l’ordre public.
Ce n’est pas contre un fait que nous protestons (car nous admettons fort bien que l’on puisse, dans la pratique, à cause de toutes sortes de circonstances, tolérer les faux cultes), c’est contre un principe.
Autrement dit, nous ne nous plaçons pas dans le domaine de la prudence, qui tient compte des circonstances, mais dans le domaine de la stricte justice. Et nous nous y plaçons parce que c’est là que se trouve Dignitatis Humanæ : dans le domaine des principes, dans l’énoncé d’un droit fondé sur la dignité de la personne humaine.
Or le principe de la tolérance, par définition, ne relève pas de la justice, mais de la prudence ou de la charité ; si l’on doit tolérer quelque chose, c’est en effet quelque chose d’injuste. Sinon ce n’est plus de la tolérance, mais la simple reconnaissance d’un droit ; c’est là également ce qui distingue la charité de la justice : en charité, on donne ce qui nous appartient ; en justice, on rend ce qui appartient au prochain. Le don de charité est reçu par le pauvre sans qu’il y ait aucun droit (c’est le Christ qui a le droit de recevoir de nous en la personne du pauvre, et c’est ce qui fonde notre devoir de charité ; mais le pauvre n’a par lui-même aucun droit à recevoir). Dire qu’on a droit de recevoir un bienfait en charité, c’est détruire la nature même de la charité qui est un don.
De la même façon, il est impossible de parler d’un droit à la tolérance, puisque la tolérance est justement l’acceptation d’une injustice pour éviter un plus grand mal ; l’injustice elle-même ne peut évidemment être l’objet d’un droit !
Pardonnez-moi de m’attarder sur ces évidences, mais il me semble qu’il s’agit là de la source de bien des malentendus entre nous, et je me permets donc de répéter une nouvelle fois que les reproches que nous faisons à Dignitatis Humanæ se situent dans l’ordre des principes, et que nous lui reprochons essentiellement de fonder un droit à ne pas être empêché d’agir selon sa conscience en matière religieuse, dans l’exercice du culte public.
Il est évident que l’article 6 du Fuero de los Espagnoles contredisait ce droit, puisqu’il interdisait l’exercice public des faux cultes. Faut-il donc croire que ce concordat, signé par Pie XII, allait contre la dignité même de la personne humaine ? Là est la difficulté à résoudre.
Que la dignité même de la personne humaine, qui est de pouvoir adhérer librement à la vérité, fonde le droit de ne pas être contraint ou empêché dans son for interne, nous l’admettons volontiers. La question se pose pour l’exercice public du culte.
Que l’homme ait droit à une immunité de contrainte dans la recherche de la vérité, comme l’enseigne Vatican II, paraît évident. Mais la question est de savoir en quoi l’interdiction de l’exercice public des faux cultes est une contrainte qui empêche de chercher librement la vérité et d’y adhérer ?
Là est le nœud du problème. On peut bien sûr y trouver diverses solutions :
• On peut expliquer par exemple (comme l’a fait un membre de votre groupe) que les faux cultes sont des moyens de s’ordonner à Dieu – dans ce cas, ils peuvent en effet être l’objet d’un droit. Mais je pense que vous conviendrez avec moi que cette explication ne tient pas : seul le culte catholique peut être agréable à Dieu. Les cultes des autres religions, dans la mesure où ils prétendent pouvoir se passer de l’unique Médiateur, Jésus-Christ, et de son épouse mystique, l’Église, sont objectivement mauvais. Si la prière de la personne qui prie peut néanmoins être acceptée par Dieu, ce sera à cause des dispositions subjectives de cette personne, et malgré l’acte objectivement mauvais qu’elle pose. L’empêcher de poser cet acte en public, ce n’est donc pas l’empêcher de s’ordonner à Dieu, puisque l’acte en lui-même n’est pas la cause de cette ordination à Dieu, et qu’il est même objectivement un empêchement.
Nier ce fait, c’est admettre que les fausses religions puissent être des moyens de salut ; vous nous avez vous-même précisé que c’était inadmissible.
• On peut prétendre que l’État n’a pas le droit d’empêcher quelqu’un d’agir selon sa conscience. Mais c’est évidemment faux, et ce principe suffirait à détruire toute la société : si une personne est persuadée en conscience de faire un acte de charité en « aidant » sa grand-mère à mourir, elle peut évidemment, de par sa bonne foi, être exempte de faute morale (c’est le cas de l’ignorance invincible), mais elle n’en acquiert pas pour autant le droit de ne pas être empêchée de tuer sa grand-mère ! Et l’État a tout à fait le droit de l’empêcher de poser cet acte, qui est objectivement mauvais, indépendamment des dispositions subjectives de son auteur.
• On peut refuser de distinguer l’exercice public des faux cultes de l’adhésion personnelle à une fausse religion, et expliquer qu’il s’agit en fait du même acte. Si l’on n’a pas le droit d’empêcher une personne d’adhérer intérieurement à une fausse religion, prétendra-t-on, on n’a pas le droit non plus de l’empêcher de pratiquer publiquement ce culte, parce que l’homme est par nature un être social, et qu’il est donc normal que son adhésion à une religion se manifeste de façon sociale.
C’est tout simplement refuser de distinguer le for interne du for externe. Nous sommes d’accord, je pense, pour affirmer que l’on n’a jamais le droit moral d’adhérer à l’erreur. L’État doit néanmoins respecter le for interne de la personne et n’a pas le droit d’intervenir tant qu’il s’agit d’un acte privé.
A partir du moment où l’acte devient public, il tombe sous la juridiction de l’État qui a le droit de proscrire ce qui est objectivement mauvais. Refuser cette distinction for interne/for externe, c’est tout simplement abattre le fondement de toute autorité sociale.
• On peut enfin, comme le font certains membres de votre groupe, refuser de distinguer le libre arbitre de la liberté morale, et confondre allègrement le tout sous l’appellation de « liberté ontologique ». Ce qui donne une argumentation du genre : « la liberté est ontologiquement ordonnée à la vérité ; donc on n’a pas le droit de brimer cette liberté, car ce serait l’empêcher de rechercher la vérité ». Et, si l’on cherche à expliquer que c’est justement parce que la liberté est en droit ordonnée à la vérité qu’elle ne peut pas inclure le droit d’adhérer à l’erreur, on s’entend invariablement répondre : « Mais il est dans la nature de la liberté d’être orientée vers la vérité. Même dans l’erreur, la liberté reste ontologiquement ordonnée à la vérité ».
Léon XIII a suffisamment réfuté ces sophismes dans ses encycliques Libertas et Immortale Dei pour qu’il soit inutile, me semble-t-il, de s’y attarder. Le fait que la liberté soit toujours ontologiquement ordonnée à la vérité ne saurait suffire à poser aucun droit moral à la liberté religieuse. Est en effet moral l’acte qui est objectivement conforme à la finalité des choses :
« La liberté, cet élément de perfection pour l’homme, doit s’appliquer à ce qui est vrai, à ce qui est bon. Or, l’essence du bien et de la vérité ne peut changer au gré de l’homme, mais elle demeure toujours la même, et non moins que la nature des choses, elle est immuable. Si l’intelligence adhère à des opinions fausses, si la volonté choisit le mal et s’y attache, ni l’une ni l’autre n’atteint sa perfection, toutes deux déchoient de leur dignité native et se corrompent. Il n’est donc pas permis de mettre au jour et d’exposer aux yeux des hommes ce qui est contraire à la vertu et à la vérité, et bien moins encore de placer cette licence sous la tutelle et la protection des lois. (…) L’État s’écarte donc des règles et des prescriptions de la nature, s’il favorise à ce point la licence des opinion et des actions coupables que l’on puisse impunément détourner les esprits de la vérité et les âmes de la vertu. » (Léon XIII, Immortale Dei).
Désigner sous le même nom (« liberté ontologique ») la liberté morale et le libre arbitre, et prétendre en faire la base de la liberté religieuse, c’est tout simplement rejoindre le fondement absurde de tout libéralisme : « l’homme est libre ; donc on doit le laisser libre » ! (cf. Libertas).
Je ne veux pas abuser davantage de votre temps ; il me semblait néanmoins utile de mettre ainsi en relief la nouveauté fondamentale de Dignitatis Humanæ :
— D’après son enseignement, la dignité de l’homme se fonde sur la possibilité qu’il a d’adhérer librement à la vérité (nous sommes d’accord).
— Donc on n’a pas le droit d’empêcher un homme de chercher la vérité (nous sommes encore d’accord).
— Donc on n’a pas le droit d’empêcher un homme d’exercer publiquement la religion de son choix (dans de justes limites qui sont, selon vous, celles de l’ordre naturel).
Là, nous ne sommes plus d’accord, et nous demandons :
1) En quoi l’interdiction de l’exercice public d’un faux culte est-elle une contrainte qui empêche de chercher la vérité ? (c’est l’objet de cette lettre).
2) Pourquoi l’Église, jusqu’à Pie XII compris, (cf. ci-dessus l’exemple de l’Espagne), a-t-elle non seulement méconnu, mais plus encore violé ce droit fondamental de la personne humaine ? (c’est l’argumentation qui a été développée par le père Pierre-Marie).
Force est de constater que notre réunion de l’autre jour n’a apporté de réponse satisfaisante à aucune de ces deux questions.
Nous ne vous le reprochons d’ailleurs aucunement : selon le dicton populaire, « à l’impossible, nul n’est tenu », et la conciliation de Dignitatis Humanæ avec l’enseignement antérieur de l’Église semble de plus en plus s’assimiler au problème de la quadrature du cercle.
Les essais les plus divers se succèdent, mais chacun est contredit par l’essai suivant : il y a eu la tentative du R.P. André-Vincent dans les années 70, puis celle du père de Margerie ; il y a celle du père Harrison, plus ou moins rejoint par les pères dominicains de Chémeré (les pères de Blignières et de Saint-Laumer) ; pour eux, la déclaration Dignitatis Humanæ est « faible, équivoque, dangereuse, mais non pas erronée dans son enseignement principal » ; il y a la tentative de l’abbé Lucien qui, après avoir réfuté toutes celles de ses prédécesseurs, relève à son tour le défi – sans pour autant convaincre grand monde…
C’est véritablement de l’acharnement théologique.
N’est-il pas plus simple d’admettre qu’il y a effectivement contradiction avec le magistère antérieur, et que le schéma (non infaillible) Dignitatis Humanæ doit être corrigé, comme l’a été, en son temps, l’Institutio Generalis instituant la nouvelle messe, plutôt que de se livrer à toutes ces acrobaties verbales et intellectuelles ?
Nous attendons, quant à nous, que l’Église tranche avec son autorité infaillible (car elle finira bien par le faire).
Et nous prions pour que cela arrive le plus tôt possible.
Croyez que nous prions aussi à vos intentions, mon Père, et à celle des membres du Groupe Résurrection.
Je vous prie d’agréer l’expression de mon respect.
Réponse du père Gitton au M.J.C.F.
(Lettre non datée, reçue au début de juillet 1993)
Cher Monsieur,
Votre longue lettre me fait un peu peur : j’ai peur de ne pas répondre à tout et me concentrerai aujourd’hui sur la première partie. Le P. Perruchot, à qui j’ai montré votre lettre, a écrit un petit mot en réponse à votre deuxième partie (sur la liberté religieuse). Je voudrais revenir sur la première qui met en cause mes amis de Résurrection. Je suis prêt à reconnaître dans leurs propos quelques outrances de langage et une manière un peu a priori de critiquer les acquis de la scolastique, avec laquelle je ne me solidarise pas. Je serais très surpris qu’ils soutiennent la thèse d’un enfer « vide », que j’ai plusieurs fois combattue devant eux. Je ne remets pas en cause personnellement la distinction entre grâce sanctifiante et grâce actuelle, que tout lecteur de saint Augustin dans sa réfutation des semi-pélagiens a assimilée, mais peut-être avec d’autres mots. Pour l’état de grâce, j’ai souvent cité la phrase de Jeanne d’Arc (« Si j’y suis, que Dieu m’y garde ; si je n’y suis pas, que Dieu m’y mette »), car autant la chose est claire théoriquement, autant il semble empiriquement impossible de déterminer où il commence et où il finit (qui peut juger de « l’entière connaissance » et du « plein consentement » au péché ?).
Pour la liberté, le malentendu vient de ce que mes amis faisaient allusion au sens biblique de liberté qui n’est pas le libre arbitre ; la liberté, dans la tradition ancienne, c’est la qualité de l’homme libre (c. à. d. : non-esclave), c’est un statut positif et non une possibilité formelle. Je me demande comment comprendre autrement Galates 5, 1 (ou encore 5, 13). A partir de saint Augustin, les deux notions de libertas et de liberum arbitrium sont souvent rapprochées et même confondues, mais je suis sûr qu’on trouverait (chez saint Anselme notamment) trace de la doctrine ancienne.
Le problème de fond me paraît porter sur la compréhension de la Tradition. Il semble que, pour vous, les expressions les plus récentes de la doctrine catholique par le magistère de l’Église (jusqu’à Vatican II exclusivement) dispensent complètement d’un recours aux sources antérieures (scripturaires et patristiques). Je pense au contraire que la richesse de la foi de l’Église doit être prise dans toute son ampleur, et qu’aucune expression si parfaite, si autorisée soit-elle, ne dispense d’un retour aux sources dont les grands docteurs catholiques nous donnent l’exemple (cf. le sed contra des articles de la Somme théologique). Sans cela, l’Église nous proposerait-elle des « docteurs » qui sont fort différents les uns des autres comme saint Bonaventure, saint Ephrem ? Il ne s’agit pas de relativiser les dogmes (comme le craint Pie XII dans le texte H.G. que vous citez), il s’agit de mieux les comprendre en faisant appel à toute la Tradition. Votre manière de faire me paraît finalement allier un fixisme absolu avec une vision progressive (je n’ose pas dire progressiste…) de la vérité, comme si les expressions les plus récentes rendaient caduques toutes les autres.
Si l’Église s’est engagée sur certaines définitions, il faut les recevoir avec foi et sans biaiser, mais cela n’inclut pas le système conceptuel dans lequel elles s’expriment. Quand, par exemple, l’Église nous demande de croire à la conversion des espèces eucharistiques, justement appelée « transsubstantiation », elle ne canonise pas la distinction substance/accidents dans sa forme scolastique, elle utilise un terme traditionnel usité même avant la traduction des œuvres d’Aristote en latin, pour dire la nature du changement opéré et qui laisse subsister une apparence en opérant une transformation radicale. Si vous couvrez de l’autorité de l’Église, (et donc du caractère immuable et définitif qui s’attache à ses décisions majeures), la moindre indication qu’elle donne pour guider les théologiens, prévenir certaines erreurs, combattre des systèmes erronés, vous allez lui attribuer des pensées qu’elle n’a jamais voulu absolutiser et dont elle s’est servie librement. Si elle a (surtout au XIXe siècle) recommandé certaines doctrines philosophiques de préférence à d’autres, c’est plutôt à titre défensif, mais il n’y a pas, que je sache, de dogme philosophique. Saint Thomas lui-même, dont on veut faire le garant d’une telle philosophie, préalable soi-disant indispensable à la réflexion révélée, n’a écrit qu’une Somme théologique et, dans sa Somme contre les Gentils, il s’efforce de rendre compte, avec toutes les ressources conceptuelles dont il est capable, des vérités de la foi pour ceux du dehors : il ne leur propose pas un traité de philosophie à absorber avant toute chose.
Voilà au moins un début de réponse. En espérant pouvoir continuer à mon retour (je pars en retraite, puis en Terre sainte). Bien à vous en NS.
Lettre du père Philippe Perruchot
accompagnant la réponse du père Gitton au MJCF
Paris, le 30 juin 1993
Monsieur,
Le Père Gitton n’a pas cru commettre d’indiscrétion en me communiquant votre lettre du 17 juin sur la deuxième rencontre MJCF – Résurrection. J’en ai pris connaissance avec d’autant plus d’intérêt que je suis moi-même ancien du MJCF (années 1974-1976), et que c’est le décret Dignitatis Humanæ qui a été pour moi le dernier et plus difficile obstacle à mon retour à la pleine communion dans l’Église catholique. Le Seigneur a permis que je rencontre un excellent philosophe et théologien… « thomiste » qui a répondu à toutes mes objections. Des lectures – entre autres celle du volume sur La Liberté religieuse (Cerf, coll. Unam sanctam, nº 60) et celle des ouvrages du P. de Broglie – ont achevé d’éclairer ma lanterne sur ce sujet.
Vous résumez vos difficultés en deux questions. Je me permets de vous proposer mes réponses.
1) « En quoi l’interdiction de l’exercice public d’un faux culte est-elle une contrainte qui empêche de chercher la vérité ? »
Tout simplement parce que l’homme « est naturellement, comme le rappelle si souvent saint Thomas d’Aquin, un animal social [2]. » Aussi Pie XII, parmi les « droits fondamentaux de la personne » dont chacun doit « promouvoir le respect et l’exercice pratique », range-t-il « (…) le droit au culte de Dieu, privé et public, y compris l’action charitable et religieuse [3] »
C’est dans le prolongement de cette doctrine que la déclaration conciliaire affirme : « La nature sociale de l’homme requiert elle-même
— qu’il exprime extérieurement (ses) actes intérieurs de religion,
— qu’en matière religieuse il ait des échanges avec d’autres,
— qu’il professe sa religion sous une forme communautaire. » (DH 3)
En se plaçant sur un autre plan, on peut montrer le vice de votre argumentation par un raisonnement per absurdum : si l’on permet à l’État d’interdire les faux cultes, selon quels critères pourra-t-il discerner ces faux cultes du vrai ? Ainsi prenons l’exemple de trois cultes différents célébrés actuellement à Paris :
— à l’Oratoire du Louvre ;
— à Saint-Germain-l’Auxerrois ;
— à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
Sur ces trois cultes, qu’est-ce qui permettra à l’autorité civile de dire quel est le vrai, et quels sont les deux faux qu’elle devrait interdire ? Pourquoi ne les déclarerait-elle pas faux tous les trois (pour déclarer vrai le culte des Mormons, ou des anabaptistes, ou des adventistes du septième jour… ou pour déclarer que la religion est l’opium du peuple et que tous les cultes sont faux) ?
2) « Pourquoi l’Église, jusqu’à Pie XII compris, (cf. l’exemple du concordat espagnol de 1953), a-t-elle non seulement méconnu, mais plus encore violé ce droit fondamental de la personne ? »
• sans doute ne faut-il pas dire : « pourquoi l’Église… » mais : « pourquoi des hommes d’Église… »
• la réponse est du même ordre que celle qu’il faudrait apporter aux questions de ce genre : pourquoi des hommes d’Église ont-ils interdit la traduction de la Bible en langue vulgaire ? pourquoi des hommes d’Église ont-ils interdit l’édition de missels bilingues ? pourquoi des hommes d’Église ont-ils prétendu imposer l’authenticité mosaïque du Pentateuque, ou l’authenticité du comma johanneum ? pourquoi des hommes d’Église ont-ils persécuté un Père Lagrange ? etc.
Quelques remarques conclusives.
Je crains que vous ne portiez un regard assez manichéen, et fort simplificateur, sur l’histoire des doctrines qui concernent notre sujet. Puis-je vous suggérer de lire la Lettre au duc de Norfolk de ce Newman que Léon XIII allait s’empresser de faire cardinal ? ou encore les colonnes 2885-2887 du tome XIV, 2e partie, du DTC, sur le Syllabus et son commentaire par Mgr Dupanloup ?
Vous citez le témoignage de Mgr Lefebvre selon lequel les pères conciliaires à Vatican II auraient voulu éviter les définitions, rester dans le flou pour mieux faire passer des idées nouvelles. Prenez le temps de lire l’histoire du texte de la déclaration et les différentes étapes de sa rédaction. Je pense qu’il vous sera difficile de contester qu’un vrai désir de rigueur et de précision doctrinales a présidé à cette rédaction.
Sans doute aussi auriez-vous avantage à approfondir vos connaissances de droit, spécialement de droit public ecclésiastique. Cela vous amènerait à relativiser des élaborations doctrinales liées à des thèses qui n’ont jamais eu l’autorité ni l’antiquité qu’on leur donne habituellement chez les « traditionalistes » .
Je reste à votre disposition pour toute suite que vous souhaiteriez donner à cet échange d’idées et d’arguments, et vous assure de ma prière, pour vous et tout le MJCF.
Père Philippe Perruchot
⚜️
Nous arrêtons ici la publication de cette correspondance qui comprend (au 2 février 1994) encore une deuxième lettre du père Gitton au frère Pierre-Marie avec la réponse, une lettre du père Philippe Perruchot au frère Pierre-Marie avec la réponse, et une réponse du M.J.C.F. au père Philippe Perruchot. Ceux qui le désirent peuvent nous demander ces lettres en nous adressant 25 F. pour les frais d’expédition.
Disons quand même un mot de cette dernière lettre du père Perruchot. Malgré une apparence d’érudition, elle manifeste beaucoup d’approximations, d’erreurs et de confusions. Relevons seulement deux points :
• L’homme est naturellement un « animal social », parce que la vie sociale lui est nécessaire pour atteindre sa perfection. Mais la libre diffusion des erreurs ne l’aide pas à atteindre cette perfection. Donc le caractère social de l’homme ne donne aucun droit à la libre diffusion des erreurs religieuses, mais seulement le droit à la libre diffusion de la vraie religion.
• Le père Perruchot admet donc que les « hommes d’Église » se sont trompés en favorisant pendant 16 siècles une coercition sur les fausses religions. Et pour le prouver, il donne une liste d’erreurs commises, selon lui, par les « hommes d’Église » .
Il n’a pas bien compris l’argumentation : si on admet la déclaration Dignitatis Humanæ, il ne s’agit pas seulement d’erreurs, mais de péchés graves qui auraient été commis ainsi par des saints, encouragés par les papes, les docteurs et les pères de l’Église pendant toute l’histoire de l’Église. Admettons qu’un père de l’Église se soit trompé sur le comma johanneum [4], il n’a pas commis en cela un péché et n’a pas violé de droit naturel. Tandis que si la liberté religieuse est un des premiers droits de la personne humaine, les « hommes d’Église » ont commis de graves péchés, ils les ont encouragés, et parfois ils ont même été déclarés saints pour cela [5]. Tout cela n’est pas compatible avec la sainteté et l’indéfectibilité de l’Église.
Notons enfin que le père Perruchot prétend que les « hommes d’Église » se sont trompés en « interdisant la traduction de la Bible en langue vulgaire ou l’édition de missels bilingues, en imposant l’authenticité mosaïque du Pentateuque, en “persécutant” un Père Lagrange ». Toutes ces actions, ramenées à la vérité historique et convenablement expliquées, sont très louables et l’Église n’a pas à en rougir.
fr. P.M.
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[1] — Nous publierons ce document, si Dieu veut, et nous en donnerons quelques extraits dans la revue. (NDLR)
[2] — « Homo naturaliter est animal sociale » ; dans la seule Somme de théologie, cf. I, q. 96, a. 4 ; II-II, q. 109, a. 3, ad 1 ; II-II, q. 114, a. 2, ad 1 ; II-II, q. 129, a. 6, ad 1 ; III, q. 65, a. 1.
[3] — Radiomessage de Noël 1942.
[4] — Il s’agit de deux versets de la première épitre de saint Jean (5, 7 & 8) que certains critiques contemporains pensent ne pas être de la main de saint Jean. Le Saint-Office, après avoir déclaré, le 13 janvier 1897, qu’on ne pouvait, en toute sûreté, mettre en doute leur authenticité, précisa, le 2 juin 1927, que cela n’interdisait pas de discuter la question, à condition de laisser l’ultime jugement à l’Église. Voir DS, p. 711, où il est expliqué que, dès le début, la valeur coercitive du décret du 13/01/1897 ne fut pas certaine et que la permission avait été donné de ne pas l’observer en privé.
[5] — Voir, par exemple, l’histoire de saint Polyeucte que nous donnerons dans un prochain numéro.

