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L’entretien avec Nicodème

 

 

 

par le frère Th. M. Thiriet O.P.

 

 

 

A la demande du pape Urbain IV, saint Thomas d’Aquin, alors à l’apogée de son génie, composa sur les quatre Évangiles une chaîne formée des textes des pères grecs et latins qui reçut bientôt le nom de Catena aurea, Chaîne d’or. Ce travail a servi de base au livre du père Thiriet dont nous donnerons de temps en temps des extraits dans Le sel de la terre. Voici comment il s’en explique lui-même dans le premier chapitre de son ouvrage :

« Nous avons donc pensé aux âmes désireuses de méditer l’Évangile avec les pères, et nous avons voulu les aider à réaliser leur désir. Prenant la Catena aurea comme base première, nous en avons vérifié les textes, en les revoyant dans leur contexte. Saint Thomas s’excusait de la brièveté avec laquelle il les avait cités, brièveté qui pouvait les rendre obscurs ; et, en effet, ils gagnent à être lus dans l’original.

« En unissant les quatre évangélistes en un seul récit, nous avons pu éviter des répétitions nombreuses qui allongent l’œuvre du grand docteur.

« Saint Thomas avait à sa disposition des commentaires qui n’ont pas été imprimés : nos lecteurs bénéficieront des passages cités par lui. Nous avons des œuvres importantes des pères que saint Thomas ne possédait pas : nous joindrons ces trésors à ceux qu’il avait recueillis. Pour saint Thomas, la tradition patristique s’arrêtait au XIe siècle ; mais, dans les siècles qui ont suivi, Rupert, saint Pierre Damien, saint Bernard, saint Albert le Grand, saint Thomas lui-même, saint Bonaventure, saint Bernardin de Sienne ne représentent-ils pas aussi la Tradition et ne fallait-il pas recueillir leurs pensées sur l’Évangile ?

« A peu près tous les textes cités ont été vérifiés : et les références notées [en bas de page] donnent le moyen d’en contrôler l’exactitude ; je dis à peu près tous, car la dispersion des religieux s’étant faite avant l’entier achèvement de notre travail, nous avons été privé des livres qui nous avaient servi pour le faire.

« Quelquefois, mais rarement, nous avons donné le sens plutôt que les paroles elles-mêmes, disant avec saint Bernard : “J’aime à employer, toutes les fois que je le puis, les paroles des saints pour que la valeur du vase rende plus précieuses les choses qui y sont présentées [1].” Et, quand nous avons ajouté à ces paroles vénérables quelques réflexions personnelles, ou des citations d’auteurs plus modernes, nous pensons être toujours demeuré dans le sens de la Tradition [2]. »

Le sel de la terre.

 

 

 

La vie nouvelle (Jn 3, 1-8)

 

Foi de quelques Juifs

 

« C

 

OMME Jésus était à Jérusalem pendant les fêtes de Pâques, beaucoup crurent en son nom, voyant les miracles qu’il accomplissait [3]. » Repoussé par les princes des prêtres et les préposés du temple, Jésus s’était tourné vers le peuple : il s’était mis à l’enseigner et il avait accompli des miracles qui avaient fortement frappé les esprits. Mais cette foi qu’il avait suscitée était grossière : c’était celle qui s’arrête aux prestiges. Plus parfaite et plus solide, dit saint Jean Chrysostome, est celle qui va à la doctrine, cette foi dont le Sauveur devait dire un jour : « Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru [4]. »

Et c’est pourquoi l’évangéliste ajoute : « Jésus ne croyait pas en eux [5]. » « Mais qu’est ceci ? demande saint Augustin, ils croyaient en Jésus, et Jésus ne croyait pas en eux. Et pourquoi devait-il se défier d’eux ? Il ne pouvait avoir peur d’eux, celui à qui on ne pouvait nuire sans qu’il le permît. Mais l’évangéliste dit encore : “Il les connaissait. Et il n’avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d’aucun homme, car il savait ce qu’il y a dans l’homme [6].” Il le prouvait un jour à saint Pierre quand celui-ci, croyant lui exprimer les sentiments de son cœur, lui disait : “Je suis prêt à aller à la mort pour vous” et que Jésus lui disait : “Avant le chant du coq tu me renieras trois fois.” Le Créateur de l’homme savait mieux que l’homme lui-même ce qu’il y avait dans son cœur [7]. »

Ils croyaient avoir foi en lui, « comme nos catéchumènes, dit saint Augustin, croient eux-mêmes l’avoir. Et, en effet, quand on leur dit : Croyez-vous au Christ ? Ils répondent : Nous y croyons ! Et en disant cela, ils se signent. Ils portent donc déjà la croix du Sauveur sur le front, et ils ne rougissent point de la croix. Mais, si nous allons plus loin et si nous leur disons : « Mangez-vous la chair du Fils de l’homme et buvez-vous son sang ? », ils ne savent ce que nous voulons dire. Jésus-Christ ne s’est-il pas livré à eux ? Que fallait-il donc pour qu’il se livrât à eux. C’est ce que nous allons voir dans l’épisode suivant [8]. »

Nous sentons peut-être, nous aussi, que Jésus-Christ ne se livre pas complètement à nous : c’est qu’il découvre en nous des choses qui sont en opposition avec son esprit et son action. « Il y a, dit Bède, un juge infaillible qui interroge nos consciences et y découvre des choses que nous n’y voyons pas nous-mêmes [9]. » Qu’il nous montre ces obstacles ; qu’il nous fasse sortir de cette foi qui a besoin d’être soutenue par les signes extérieurs ou par des impressions sensibles, afin que nous soyons réellement à son école et qu’il soit réellement notre maître : la parole qu’il nous dira dans le secret nous fera connaître des choses que les signes extérieurs n’auraient pu nous apprendre.

 

Nicodème

 

« Il y avait un homme d’entre les pharisiens dont le nom était Nicodème, l’un des chefs des Juifs [10]. » Il appartenait à la secte des pharisiens, c’est-à-dire de ces hommes qui, pleins de zèle pour les observances légales, étaient persuadés que tout Juif qui y serait fidèle avait droit à entrer dans le royaume messianique, dans ce royaume où Israël devait être à la tête des nations. Il avait été fortement impressionné par les miracles de Jésus : sa première parole à Jésus le prouve.

« Il vint le trouver, mais la nuit. » Saint Jean à deux autres reprises (7, 50 ; 19, 39) rappelle cette circonstance. Cette crainte qu’il éprouvait était une preuve de la violence des inimitiés que Jésus avait rencontrées, dès le commencement, à Jérusalem. « Il se sentait attiré vers Jésus, dit saint Jean Chrysostome, mais d’une foi qui n’était pas celle qui se livre complètement. Il était retenu par ses attaches à ses traditions et par la crainte d’être repoussé de la synagogue. Malgré cette faiblesse, avec quelle bonté Jésus l’accueille ! Il “était venu non pour juger, mais pour sauver le monde.” [11] »

« Ce fut, dit saint Augustin, un moment solennel dans la vie de cet homme [12]. » L’apôtre un jour disait à des hommes qui avaient participé à la renaissance par l’eau et l’esprit : « Autrefois vous étiez ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur [13]. » Que cet homme demeure avec Jésus et il arrivera à la lumière. Saint Jean assistait peut-être à cet entretien : ou bien Nicodème avec qui il eut des rapports le lui raconta ; l’un et l’autre se rendirent compte du grand pas que Jésus faisait faire à l’âme humaine et à la religion.

« Maître, lui dit-il, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu pour nous instruire ; car personne ne peut accomplir les miracles que vous faites, à moins que Dieu ne soit avec lui [14]. » « Sa foi, s’appuyant sur les miracles ne s’élevait pas plus haut qu’à l’idée d’un prophète aidé du secours de Dieu. Jésus établira par ses actes qu’il agit par lui-même, et par ses paroles, qui s’élèvent à des hauteurs toujours plus grandes, qu’il est source de vérité… Cet homme avait cru dire de lui quelque chose de grand : Jésus lui répond qu’il n’est pas même arrivé au seuil de la vérité [15]. »

 

Nécessité d’une renaissance

 

« Jésus lui répondit donc : En vérité, en vérité je vous le dis, si quelqu’un ne naît de nouveau [16], il ne peut voir le royaume de Dieu [17]. » « Par ménagement pour son interlocuteur, Jésus énonce cette obligation sous une forme générale [18]. » Nicodème avec les Juifs se figurait le royaume de Dieu, qu’allait établir le Messie, sous les couleurs les plus brillantes. Si élevées que soient leurs conceptions, elles sont infiniment au-dessous de la réalité, car elles ne sont que des conceptions charnelles. Pour voir le royaume de Dieu, il faut un œil nouveau, des sens nouveaux, une naissance nouvelle, car ce royaume est d’un ordre nouveau.

« Nicodème se figurait sans doute, avec les membres de sa secte, qu’il devait posséder le royaume de Dieu à titre d’hérédité, au titre d’enfant d’Abraham [19]. » Jésus veut lui faire comprendre qu’on ne peut le posséder que par une grâce tout à fait gratuite, par une naissance qui fait de l’homme non plus l’enfant d’Abraham, mais l’enfant de Dieu.

« Et voilà que cet homme, mis en face du mystère, ne voit plus que ténèbres et impossibilités, et il est troublé dans sa foi naissante [20]. » Il avait pratiqué fidèlement les observances de la Loi, il se croit digne de révélations nouvelles qui continueront ce qui a été commencé, et Jésus lui affirme qu’il faut tout recommencer : il y a une nuance de dépit dans la plaisanterie par laquelle il répond au Sauveur : « Comment un homme peut-il naître quand il est déjà vieux ? Il ne peut pourtant pas rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde fois [21]. » « C’est une question, comment, dit Jean Chrysostome, qui fait les hérétiques quand on s’y obstine. La pauvre raison humaine, quand elle a confiance en elle-même, substitue aux conceptions divines les plus sublimes les plus étranges absurdités. Quand elle ne possède point la lumière d’en haut, elle ne pense qu’aux choses de la terre. Cependant, cet homme ne manque point de respect au Sauveur ; il se contente d’arguer d’une impossibilité [22]. » « Il ne connaissait qu’une naissance, dit saint Augustin, celle qui vient d’Adam et d’Ève ; il ne connaissait point celle qui vient de Dieu et de l’Église ; il ne connaissait que des parents qui engendrent pour la mort, il ne connaissait pas ceux qui engendrent pour la vie ; il ne connaissait que ces parents qui engendrent ceux qui doivent les remplacer, il ne connaissait pas ceux qui, toujours vivants, engendrent des enfants qui doivent toujours demeurer avec eux [23]. »

 

Insistance de Jésus : annonce du baptême

 

« Il avait argué d’une impossibilité : Jésus, se posant de plus en plus en docteur, répond en insistant sur la nécessité. Et, en même temps, il élève l’esprit de son interlocuteur à l’idée de cette naissance nouvelle [24]. » « En vérité, en vérité je vous le dis, si quelqu’un ne renaît de l’eau et de l’Esprit-Saint, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu [25]. » Nicodème était pharisien, et les pharisiens avaient repoussé le baptême de Jean. Jésus pose comme condition à l’entrée dans le royaume de Dieu un baptême. Il réalisait les prophéties qui avaient été faites d’une lustration nouvelle : « En ce temps-là, il y aura une source ouverte à la maison de David et aux habitants de Jérusalem pour le péché et la souillure [26]. » Il donnait un couronnement et une vertu aux lustrations symboliques de l’ancienne Alliance. Mais ce baptême est un baptême nouveau, approprié à la fois à la condition de l’homme et au but que se propose le Sauveur : c’est le baptême dans l’eau et l’Esprit-Saint.

« Puisque l’homme, dit saint Cyrille, est composé d’un corps et d’une âme, il a besoin pour sa régénération d’un double remède s’harmonisant avec ces deux éléments. L’esprit sera sanctifié par l’Esprit et le corps par l’eau. Et, de même que l’eau reçoit la chaleur du feu, l’eau recevra la vertu de l’Esprit et par cette vertu sanctifiera les âmes [27]. »

« Sans doute, dit saint Jean Chrysostome, Dieu n’avait pas besoin de cet élément matériel pour produire un effet spirituel ; mais il a voulu s’en servir comme il a voulu à l’origine pétrir de la terre pour y insuffler une âme vivante.

« Et ce dessein de Dieu est riche de mystères : nous y rencontrons la mort, l’ensevelissement, la résurrection et la vie. Quand nous plongeons la tête dans l’eau comme dans un tombeau, nous y ensevelissons le vieil homme tout entier ; et, quand nous en sortons, c’est un nouvel homme qui se lève. Nous faisons cette immersion trois fois pour signifier que c’est la vertu du Père, du Fils et du Saint-Esprit qui accomplit ces choses [28]. »

« Ce que le sein de la mère est à l’enfant, l’eau l’est donc au chrétien : c’est là qu’il est créé et formé. Autrefois il avait été dit : “Que les eaux produisent toutes sortes de reptiles !” Depuis que Jésus-Christ est descendu dans les eaux du Jourdain, l’eau ne produit plus des reptiles, mais des âmes intelligentes, portant en elles l’Esprit-Saint, et ce qui était dit de l’astre du jour, “qu’il s’élève comme l’époux sortant de sa couche”, doit se dire des fidèles sortant du baptême, rayonnant d’une lumière plus belle que celle du soleil [29]. »

Et cette naissance par laquelle l’homme devient enfant de Dieu est une reproduction de la naissance par laquelle le Fils de Dieu était devenu le frère de l’homme. « Cette naissance, qu’il avait prise dans le sein de la Vierge, dit saint Léon, il la renouvelle dans cette source qui est le baptême : il a donné à l’eau ce qu’il avait donné à sa mère, la vertu du Très-Haut ; l’obombration [30] du Saint-Esprit, qui a donné à sa mère d’engendrer le Sauveur, donne à l’eau la vertu de régénérer celui qui croit [31]. » « Cette eau du baptême, dit encore le même docteur, est pour celui qui renaît ce qu’a été pour Jésus le sein de la Vierge ; et c’est le même Esprit, qui s’est répandu en Marie dans la plénitude de ses dons, qui remplit encore cette source de vie. » « Nous sommes donc régénérés de ce même Esprit dont Jésus est né [32]. »

« La formation de l’enfant dans le sein de la mère se fait lentement ; la formation du chrétien se fait en un moment [33] », parce qu’elle se fait sous l’action de l’Esprit-Saint ; elle se fait en un moment, comme s’est faite l’union du Verbe avec l’humanité dans l’Incarnation. « L’Esprit-Saint est là, invisible, dit saint Augustin, parce que notre naissance spirituelle est aussi une naissance invisible [34]. »

L’eau représente l’élément matériel de cette naissance : l’Esprit-Saint en est l’élément actif ; c’est pourquoi Jésus s’arrête à dire la puissance et les effets de l’Esprit-Saint.

 

Une création nouvelle réalisée par le Saint-Esprit

 

Il est le principe d’une création nouvelle, surnaturelle. « Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit [35]. » On aurait beau accroître la vigueur de la nature, ou de la chair, comme parle Notre-Seigneur, renouveler sa jeunesse, on n’y trouverait jamais que des instincts charnels. Mais une fois que dans une âme règnera la vie créée par l’Esprit-Saint, il y aura en elle des tendances, des mouvements spirituels et surnaturels.

« Ceux qui sont nés de la chair, dit saint Augustin, ce sont ceux qui aiment le monde ; et ceux qui sont nés de l’Esprit, ce sont ceux qui aiment le royaume des cieux, ceux qui aiment le Christ, ceux qui désirent la vie éternelle, ceux qui honorent Dieu pour lui-même [36]. »

L’étonnement de Nicodème allait croissant. « Jésus lui dit : Ne vous étonnez pas de ce que je vous ai dit : Il faut que vous naissiez de nouveau [37]. » Il ne dit pas : Il faut que nous naissions, mais : Il faut que vous naissiez, car il est né Fils de Dieu dès le commencement, mais il s’agit pour tous les autres d’une naissance nouvelle, et il le prouve par les effets produits dans l’âme par celui qui opère cette naissance, prouvant en même temps par ces mêmes effets que cette naissance est une naissance spirituelle.

« Le vent souffle où il veut, et vous entendez le bruit, mais vous ne savez d’où il vient ni où il va : ainsi en est-il de tout homme qui est né de l’Esprit [38]. » « Le symbole qu’il emprunte, dit saint Jean Chrysostome, est un des moins matériels qui existent, et un de ceux qui ont le plus de rapports avec les effets de l’Esprit-Saint. » « Le vent souffle où il veut » ; rien ne l’arrête, il se répand partout : et cependant c’est encore quelque chose de matériel. Combien plus puissant sera l’Esprit qui vient d’en haut : il vous emportera bien plus haut que les puissances de la chair. « Vous entendez la voix du vent et vous ne savez pas d’où il vient. » « Combien plus la naissance nouvelle se dérobera à vos regards ; et toutefois vous en verrez les effets. Mais pourquoi vous, qui croyez à la puissance de cet élément matériel qui est le vent, faites-vous difficulté de croire à la puissance de l’Esprit [39] ? » Il semble que le vent vienne du ciel et retourne au ciel ; de même l’Esprit, le principe de la génération nouvelle, vient de Dieu et nous emporte à Dieu.

Des âmes reçoivent tout à coup comme un souffle qui les soulève et les emporte ; elles ne savent d’où vient ce souffle ni où il les conduit. Qu’elles aient confiance et obéissent à cette impulsion : c’est la vie qui passe. Elles entendent des voix et ne voient pas celui qui soupire, ou qui gémit, ou qui commande, ou qui menace : qu’elles écoutent ces voix, elles viennent d’en haut. Si ces voix imposent de croire des mystères incompréhensibles, de pratiquer des sacrifices difficiles, il faut avoir confiance ; car nous devons habiter dans des régions nouvelles, dans les régions surnaturelles. « C’est là la naissance nouvelle par laquelle on devient enfant de Dieu ; donc l’Esprit-Saint, le principe de cette naissance, est Dieu lui-même. En une parole Jésus a proclamé la souveraineté de l’Esprit-Saint [40]. »

 

 

Jésus moyen de la vie nouvelle

 

Étonnement de Nicodème et reproches de Jésus

 

Ces perspectives que Jésus ouvrait sur la vie surnaturelle paraissent maintenant splendides à ceux qui ont la lumière surnaturelle : elles n’étaient que des énigmes pour ce docteur de la Loi ; et cependant il ne veut point contester. « Nicodème répondit et lui dit : comment cela peut-il se faire [41] ? » Tout cela est tellement en dehors de l’ordre ordinaire des choses et des conceptions de l’homme !

Et Jésus s’étonne à son tour. « Vous êtes maître en Israël et vous ignorez ces choses [42] ! » « Il se croyait quelque chose, dit saint Augustin, parce qu’il était docteur chez les Juifs. L’humilité est la première condition pour naître de l’Esprit : Jésus va lui enlever tout orgueil [43]. » Ces vérités qui l’étonnent, qui lui paraissent étranges et nouvelles, elles avaient été annoncées par les prophètes, elles étaient préfigurées dans l’Ancien Testament. « La formation du premier homme, le passage de la mer Rouge, la guérison de Naaman dans le Jourdain, toutes ces choses annonçaient la purification des âmes et la naissance nouvelle. Ces femmes stériles, ces femmes âgées qui avaient enfanté annonçaient l’enfantement de la Vierge. Et les prophètes n’avaient-ils pas dit : “On annoncera au Seigneur une génération nouvelle ; on enseignera la justice à ce peuple qui naîtra, que le Seigneur a fait [44]” ; et encore : “Votre jeunesse se renouvellera comme celle de l’aigle [45]” [46] ? »

Et Jérémie n’avait-il point annoncé des jours où Dieu écrirait sa loi dans les cœurs [47] ? Ézéchiel n’avait-il pas annoncé une purification par l’eau qui serait suivie de l’effusion de l’esprit [48] ? En lui rappelant que l’ancienne Loi préparait les choses nouvelles, Jésus lui fait voir l’unité et l’ampleur des desseins de Dieu, la pauvreté de la science de ceux qui se croyaient savants, et la supériorité de sa science.

Et il lui montre aussitôt d’où lui vient cette supériorité dans la science : cet homme n’est plus de ceux à qui Jésus « ne se confiait pas » ; il lui ouvre tous ses secrets, car il a reconnu en lui de la droiture.

« En vérité, en vérité je vous le dis, nous disons ce que nous savons et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu [49]. » « La vue est de tous nos sens celui qui nous donne la plus grande certitude : on ne peut aller plus loin en fait d’affirmation que de dire : “Je l’ai vu” [50]. » La science de Jésus est donc une science parfaite : chacune de ses paroles deviendra un témoignage. Et il n’est pas seul à avoir vu. Pourquoi tout à coup ce pluriel ? « Il parle, dit saint Cyrille, au nom des trois personnes de la Sainte Trinité : comme il est dangereux d’aller à l’encontre d’un tel témoignage ! »

« Ceux qui ont reçu le pouvoir d’enseigner, dit encore saint Cyrille, peuvent se contenter d’affirmer les hautes vérités de la foi ; et, auprès des âmes simples, cela vaut mieux que d’essayer de prouver la foi par des raisonnements laborieux. » Et la puissance qu’ils ont sur les esprits, ils l’empruntent à l’autorité de Jésus-Christ. Mais résister à celui qui parle de la part de Jésus-Christ, c’est, dit encore saint Cyrille, combattre contre Dieu.

Devant la sublimité de cet enseignement, Jésus ne peut s’empêcher d’un retour douloureux sur la folie de ceux qui ne l’ont pas reçu. « Et notre témoignage, vous ne le recevez pas ! » « Cette plainte, dit saint Jean Chrysostome, il la fait avec tristesse, mais sans colère [51]. » Il est attristé du tort qu’ils se font, plus encore que de l’offense qui lui est faite. Ne serais-je pas de ceux à qui Jésus dit : « Et notre témoignage, vous ne le recevez pas ! »

 

Jésus-Christ, voie pour aller à la vérité et au ciel

 

Puis, ce docteur des âmes fait entendre à son disciple qu’il a encore bien des choses à lui apprendre, des choses infiniment plus hautes. « Ce n’est plus seulement le mystère de la régénération des âmes, c’est le mystère de sa propre génération [52]. » Mais il est inquiet : comment l’amener à la connaissance de ces vérités sublimes ? Il veut exciter en lui le désir de les connaître. « Si je vous ai dit des choses terrestres et que vous ne croyez pas, comment croirez-vous si je vous dis des choses célestes [53] ? » C’était une chose terrestre, c’est-à-dire s’accomplissant sur terre, dit saint Jean Chrysostome, le mystère de la régénération de l’âme ; c’était aussi une chose terrestre, le mystère de la résurrection, dit saint Augustin [54] ; c’étaient des choses terrestres, les enseignements qu’il avait donnés jusque-là pour la réforme des mœurs ; mais le mystère de sa génération éternelle, les mystères de la vie divine, combien plus ne surpassent-ils pas la portée de l’intelligence humaine ! C’est là pourtant qu’il veut conduire notre foi pour qu’elle soit véritablement divine.

Et, pour nous faire pénétrer dans ce domaine divin, il nous montre la solidité de l’appui qu’il nous offre, la facilité d’entrer avec lui dans les choses du ciel. « Personne n’est monté au ciel que celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel [55]. » « Personne, aucun des prophètes, pas même Moïse ; et par conséquent il n’est pas un prophète, comme le croyait Nicodème [56]. » « Et, s’il est sur terre, s’il est vraiment le Fils de l’homme, c’est qu’il a voulu joindre à la divinité, par laquelle il demeurait dans le ciel, cette qualité de Fils de l’homme, de façon qu’il y eût un seul Christ, Dieu et homme, et, par l’union de ces deux extrêmes, de la divinité et de l’infirmité, le Fils de Dieu demeurait dans le ciel et le Fils de l’homme habitait sur terre : par l’unité de la personne, dans laquelle les deux natures ne forment qu’un seul Christ, le Fils de Dieu habitait sur terre et le Fils de l’homme habitait dans le ciel [57]. »

« Les deux naissances du Christ sont ici indiquées, nous dit encore saint Augustin, la naissance divine et la naissance humaine, l’une qui est la source de notre création, et l’autre la cause de notre rénovation (…), toutes deux admirables, l’une sans mère et l’autre sans père… Dieu a voulu être le Fils de l’homme, et il a voulu que les hommes devinssent les enfants de Dieu. Il est descendu à cause de nous : montons donc à cause de lui… Il a fait, en effet, des disciples qui, tout en demeurant sur terre, habitent dans le ciel, et qui, avec l’apôtre saint Paul, disent : Notre vie est dans le ciel [58]. »

« Personne n’est monté au ciel que celui qui est descendu du ciel. » C’était justice, il y avait là une loi nécessaire. « Mais ceux qu’il avait faits enfants de Dieu n’y monteront-ils pas ? dit saint Augustin. Il l’a dit, ils seront comme les anges de Dieu. » Et cependant, cela ne suffit pas pour pouvoir monter au ciel, il faut en venir. Et voici comment se résout ce mystère. « Il se fera de tous les membres du Christ un seul corps, de sorte qu’en nous conduisant au ciel, ce sera son corps que le Christ y portera, le Christ qui en était descendu pour nous [59]. »

« Ainsi notre foi, pour la rendre plus parfaite, les mystères que nous devons croire, il les appuie sur des mystères plus sublimes encore. Si la nature divine, qui est infiniment élevée au-dessus de nous, a pu, pour nous, s’unir à la nature humaine, de façon à former une seule personne, combien il est plus facile de croire que d’autres hommes, ses saints et ses fidèles, formeront avec l’homme-Christ un seul Christ, de sorte que tous étant élevés par cette grâce et cette union, le Christ qui est descendu du ciel remonte unique dans le ciel [60]. » Voilà le premier des secrets célestes qu’il révèle à ce croyant à qui « il se confie ». Nul ne remontera au ciel que celui qui est descendu du ciel. Mais tout ce qui lui appartiendra remontera avec lui : le grand secret, pour aller au ciel, c’est d’appartenir au Christ.

 

La croix, moyen d’exaltation surnaturelle

 

Et il révèle un autre de ces secrets célestes, le moyen par lequel le Christ élèvera au ciel les hommes qui viendront à lui. « Et, comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé de même [61]. » Ce docteur de la Loi n’avait-il jamais réfléchi à la singularité de ce moyen que Dieu avait pris pour guérir ceux qui avaient été blessés par la morsure des serpents au désert ? « Dieu, qui interdisait à son peuple l’usage des figures sculptées, faisait de la vue d’une figure sculptée un moyen de guérison. Ne devait-on pas deviner là un symbolisme [62] ? » Et Jésus explique le symbolisme. Il fallait que le Messie fût exalté pour exalter son peuple : les Juifs attendaient cette élévation à laquelle ils devaient participer. Jésus annonce son élévation, mais comme elle contraste avec les idées reçues ! Son élévation se fera comme celle du serpent d’airain, il sera élevé sur un gibet comme le serpent d’airain. Cela paraît folie, mais ceux qui sauront comprendre découvriront une sagesse divine dans ce moyen de guérison et d’élévation. « La mort venant du serpent, dit saint Augustin, Moïse fit dresser un serpent qui paraissait tué, et la guérison se faisait en regardant ce serpent. La mort de l’âme, le péché, venait aussi du serpent qui avait induit l’homme au péché, et par le péché à la mort. Le Christ a pris en lui non le venin du serpent, le péché, mais la mort, le fruit et la peine du péché, afin de détruire en lui et la faute et la peine. Et maintenant, le regard vers Jésus en croix, la conformité avec Jésus crucifié par la foi et le baptême sont la délivrance du péché par la justification, la délivrance de la mort par la résurrection [63]. » « Il faut que le Fils de l’homme soit ainsi exalté, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle [64] »

« Il annonce à son disciple ce grand mystère, en lui montrant son crucifiement, non en lui-même, mais dans la figure qui en avait été donnée à l’avance, afin d’établir la liaison des choses nouvelles avec les anciennes ; afin de lui faire comprendre qu’il est allé à la mort de son plein gré, et que la mort n’a pu lui nuire, au contraire mais, qu’elle l’a fait servir au salut de beaucoup [65]. » Il voulait en cela ménager son nouveau disciple et l’amener doucement à la connaissance du grand mystère. Quelle lumière entra dans l’âme de Nicodème au Vendredi Saint, quand il vit Jésus élevé en croix, comme le serpent d’airain au désert !

« Dieu seul, dit Tertullien, peut donner des figures avant que les réalités n’apparaissent ; l’homme ne le peut pas. Dieu seul pouvait à l’avance donner des figures du Christ, car la vérité existait pour lui [66]. » Avec quelle admiration Nicodème vit l’enchaînement des figures et de la réalité !

S’il ne lui fait entrevoir la croix que d’une façon figurative, il lui en montre avec netteté les fruits : « Afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point. » « Ceux qui regardaient le serpent d’airain étaient, dit saint Jean Chrysostome, préservés de la mort temporelle : ceux qui regardent Jésus-Christ crucifié sont préservés de la mort éternelle. Le serpent suspendu guérissait les morsures des serpents ; Jésus crucifié guérit les morsures du dragon infernal. Il fallait regarder celui-là pour être guéri, il faut regarder Jésus des yeux de l’âme pour être délivré du péché. Il y avait là une figure de métal ; il y a ici le corps d’un Dieu formé par l’Esprit-Saint. Il y avait là, après les morsures par le serpent, la guérison par le serpent ; il y a ici une mort qui écrase et une mort qui sauve. Le serpent qui tuait avait du venin, le serpent qui guérissait était sans venin ; de même la mort qui nous tuait avait son venin, c’était le péché ; la mort qui nous sauvait, comme le serpent d’airain, était sans venin, c’est-à-dire sans péché. »

« Et à cause de cela, dans sa mort, nous dit saint Paul, “il a dépouillé toutes les puissances jusque-là victorieuses, et il en a triomphé ouvertement en lui-même [67]”. Plus l’adversaire qu’un athlète a vaincu était redoutable, plus la victoire de celui-ci est éclatante. La victoire que le Christ a remportée sur les puissances ennemies, il l’a remportée dans le monde entier. Ceux qui avaient été blessés dans le désert de la vie ont été guéris par celui qui était suspendu sur la croix : et c’est pour cela qu’il se représente, non pas seulement comme suspendu, mais exalté ; ce qu’il semblait dire par égard pour son auditeur rend plus complets les rapports avec la figure [68]. »

« Et pour ne pas laisser son auditeur sous une impression de tristesse, car, bien que voilées, la souffrance et la mort apparaissent dans ce mystère, il les montre aboutissant à la vie et à la vie éternelle. Cette mort est source de vie, cette souffrance est source de joie [69]. »

 

L’amour de Dieu, source de tous ces dons

 

Et enfin, comme on doit se demander le pourquoi de ces mystères étonnants, de cette rédemption, de cette naissance nouvelle, de cet appel à la vie éternelle, il en montre l’origine, révélant en même temps le plus sublime de ces mystères célestes dans lesquels il a introduit son auditeur. « Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique [70]. » L’œuvre de l’incarnation et de la rédemption est une œuvre d’amour : Dieu est amour, et son amour, il nous l’a manifesté dans une mesure infinie : « Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique. » « L’amour se mesure par ses dons, dit saint Hilaire ; l’amour de Dieu a été jusqu’au don de son Fils, de son propre Fils, de son Fils unique [71]. »

« Il a donné, non un serviteur, ni un ange, il a donné son Fils. Aussi, Jésus ne dit plus ici le Fils de l’homme, mais le Fils unique de Dieu [72]. » Il l’a donné, non à quelques hommes ou à un peuple choisi, il l’a donné au monde, et il l’a donné de façon à leur appartenir complètement.

« Nous étions éloignés de Dieu, dit saint Jean Chrysostome, et Dieu ne s’est pas vengé, mais il est venu vers ceux qui le fuyaient. Nous nous sommes dégagés de son étreinte et donnés au démon, et il n’a pas cessé ses poursuites, mais pour nous ramener, il a envoyé toutes sortes d’ambassadeurs, les prophètes, les anges, les patriarches, et nous avons repoussé ces ambassadeurs, nous les avons même insultés. Malgré tout cela, il n’a pas renoncé à nous, mais, à l’instar des amants passionnés quand ils se voient méprisés, il a fait entendre ses plaintes au ciel et à la terre, non pour accuser, mais pour se justifier. “Mon peuple, que t’ai-je fait, et en quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi”. Nous avons tué les prophètes et qu’a-t-il fait pour se venger ? Il nous a envoyé, non plus des prophètes, ni des anges, ni des patriarches, mais son propre Fils. Ce Fils a été tué par les hommes, et l’amour de Dieu ne s’est pas éteint, il s’est au contraire enflammé davantage et, après cette mort, il exhorte, il prie, il n’épargne rien pour que nous revenions à lui. Entendez le cri de Paul : “Nous sommes des ambassadeurs venant de la part de Dieu : réconciliez-vous avec Dieu” [73] »

Dieu nous a donné son Fils et ce don a abouti à l’immolation, à l’immolation complète. « Dieu, dit Origène, entre avec l’homme en un magnifique combat de générosité : Abraham lui offre son fils, et Dieu doit lui-même arracher ce fils à la mort ; mais en donnant son Fils aux hommes, ce Fils qui était immortel par nature, il le livre pour eux à la mort. “Que dirons-nous de ces choses [74] ?” [75] »

« Et non seulement il l’a livré, dit saint Jean Chrysostome, mais, selon l’expression énergique de saint Paul, “il l’a fait, pour nous, péché, lui qui ne connaissait pas le péché [76]”. Il l’a laissé condamner comme s’il était non seulement pécheur, mais encore le péché lui-même, laissant la honte s’ajouter à la souffrance [77]. »

« Et ceux qu’il a ainsi aimés, c’étaient des hommes qu’il avait formés d’un peu de poussière, qui étaient chargés de péchés, qui commettaient le péché chaque jour, qui étaient ingrats [78]. »

« Le Père nous a donné son Fils et le Fils s’est donné lui-même. “Je vis maintenant dans la foi du Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi”, disait saint Paul. Comment l’apôtre dit-il pour moi ? Ne s’est-il pas livré pour tous ? Oui, mais ce qu’il a fait pour tous, il l’a fait pour moi en particulier, il me l’a rendu propre. Je lui dois la même reconnaissance que s’il m’avait aimé seul. Il s’est donné lui-même en accord parfait avec son Père, acceptant volontairement toute sa passion [79]. »

« Afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle [80]. » A propos de l’amour de son Père et du don de cet amour, Jésus-Christ répète une phrase qu’il a déjà dite à propos de son crucifiement : on dirait le doux refrain d’un cantique. Comme il aime à chanter l’amour de son Père, célébrant l’universalité du salut, (quiconque), la facilité du moyen, (quiconque croit), la grandeur du mal dont il délivre (ne périsse point), l’excellence et la durée du bien procuré, (la vie éternelle).

 

Jésus sauveur et juge

 

« Car Dieu n’a point envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour sauver le monde [81]. » Les Juifs croyaient que le Messie viendrait pour condamner les Gentils ; Jésus écarte cette idée : son œuvre propre est non de juger, mais de sauver, et de sauver non seulement les Juifs, mais tous les hommes. « C’est pour cela, dit saint Augustin, que son nom est celui de Sauveur [82]. » « Toutefois il ne faut pas que, devant cette révélation de l’amour du Sauveur, la présomption et l’audace du péché naissent dans le cœur de l’homme. Il y a deux avènements du Christ, l’un où il viendra pour juger et où il jugera chacun selon ses œuvres ; et plus les miséricordes auront été grandes, plus sévère sera la justice ; et il y a un autre avènement, le premier, où il vient non pour examiner nos fautes, mais pour les pardonner [83]. »

Mais, pour que le monde soit sauvé (ut salvetur mundus per ipsum), il faut qu’il s’y prête. Et, s’il se dérobe à cette œuvre de salut, il est déjà jugé, il s’est condamné lui-même. « Celui qui croit en lui n’est pas jugé : mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu, le seul qui puisse le sauver [84]. »

« Vous ne voulez pas être sauvé, vous serez jugé par vous-même. Que dis-je, vous serez jugé ? Le Sauveur a dit : “Il est jugé.” Le jugement n’a pas été manifesté, mais il est déjà fait. Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui : il connaît ceux qui sont réservés pour la couronne et ceux qui sont réservés pour le feu ; il connaît dans son aire le froment et la paille, le bon grain et l’ivraie. “Celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu” [85] » En croyant, il s’est livré au Sauveur, il ne sera pas jugé. Mais, en refusant de croire, il s’est séparé du Sauveur, il s’est condamné. « Être en dehors de la lumière, dit Théophylacte, c’est déjà la plus grande des peines : il se l’est infligée par son incrédulité. Bien qu’il n’ait pas encore été livré à l’enfer, il est déjà condamné par la nature même de sa faute [86]. »

« Et voici le jugement qui se fait sans cesse dans le monde, c’est que la lumière est venue dans le monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière [87]. » Évidemment, en agissant ainsi, ils se jugeaient et se condamnaient eux-mêmes.

« Car celui qui fait le mal hait la lumière et il ne vient pas à la lumière, afin que ses œuvres ne soient pas condamnées [88]. » Ce qui est bon appelle la lumière et le mal appelle les ténèbres, car la lumière met tout en relief. A la venue du soleil, les oiseaux, qui aiment à parcourir les airs de leurs vols rapides, sortent de leurs nids et saluent de leurs chants joyeux la lumière du jour, et les reptiles, qui aiment à mordre sans être vus, rentrent dans leurs cavernes ; car la lumière accuse les œuvres mauvaises et en montre toute la laideur.

Comment peut-on haïr la lumière, la lumière qui est la perfection et la joie de l’intelligence ? « On aime la vérité qui ne fait que briller, dit saint Augustin, mais on hait la vérité quand elle accuse [89]. » Ceux qui font le mal sont accusés par la vérité et à cause de cela ils la haïssent. Cette haine de la lumière est une preuve que l’on aime le mal. « Et, si des hommes ont fui Jésus-Christ ou l’ont haï, c’était une preuve qu’ils aimaient le mal, car il était venu pour apporter la délivrance et le pardon. S’il était apparu sur un tribunal pour juger, on aurait pu s’éloigner de lui, car celui qui a conscience d’un délit fuit le juge ; mais des coupables viennent volontiers à celui qui apporte l’amnistie. Et, en effet, bien des pécheurs sont venus à Jésus-Christ ; et ceux qui voudront demeurer dans leurs péchés se heurteront à cette lumière qui les condamne [90]. »

« Mais celui qui fait la vérité, au lieu de fuir la lumière, vient volontiers à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, parce qu’elles sont faites en Dieu [91]» Toutes ses œuvres sont des œuvres de lumière, il ne craint pas d’être repris, d’être condamné par la lumière ; pour avoir des œuvres toujours plus parfaites, il désire une lumière toujours plus grande : le désir de la perfection et l’amour de la vérité conduisent infailliblement à Jésus.

« Mais comment, demande saint Augustin, ont-ils fait la vérité, si tous avant lui étaient dans le péché ? Oui, tous étaient dans le péché, répond le saint docteur, mais s’il en est qui ont aimé leurs péchés, il en est d’autres qui ont accusé leurs péchés ; et celui qui confesse ses péchés, qui accuse ses péchés, celui-là agit avec Dieu ; car Dieu accuse vos péchés et, si vous les accusez aussi, vous vous unissez à Dieu. Il y a deux choses dans le pécheur : l’homme et le pécheur ; l’homme a été fait par Dieu ; mais le pécheur, c’est vous qui l’avez fait. Il faut que vous haïssiez en vous votre œuvre, afin d’aimer en vous l’œuvre de Dieu : vous faites alors la vérité et vous venez à la lumière. Vous venez à la lumière afin que vos œuvres soient manifestées : votre péché ne vous déplairait pas si Dieu ne brillait en vous [92]. » Et c’est pourquoi, quand on sent le mal en soi, si on n’est pas attaché au mal, si on déteste le mal, on demande de la lumière, toujours plus de lumière, afin de tuer les germes du mal, de faire fuir les reptiles. « Mais celui qui, averti, aime ses péchés, hait la lumière qui l’avertit, il la fuit afin que les œuvres qu’il aime ne soient pas reprises [93]. »

Que la lumière soit donc en vous. « Vivez comme vous voulez qu’on vous connaisse : même quand vous êtes loin du regard des hommes, vivez comme si vous étiez devant ce regard : car celui qui vous a fait vous voit même dans les ténèbres [94]. »

« Celui qui fait la vérité vient à la lumière » : c’est sur cette parole d’espérance que Jésus prit congé de son interlocuteur.







[1] — Saint Bernard, Homil. 3 in Ev. Missus est, n. 1.

[2] — Th. M. Thiriet O.P., L’Évangile médité avec les pères, Paris, Lecoffre, 1905, t. 1, pp. 7 & 8 (l’ouvrage comprend cinq tomes). Nous avons quelque peu modifié la typographie et ajouté quelques sous-titres pour rendre la lecture plus facile (NDLR).

[3] — Jn 2, 23.

[4] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 24 in Joan., n 1.

[5] — Jn 2, 24.

[6] — Jn 2, 25.

[7] — Saint Augustin, Tr. 11 in Joan., n. 2.

[8] — Saint Augustin, ibidem, n. 2 ad. fin. et n. 3.

[9] — Saint Bède, in Joan.

[10] — Jn 3, 1.

[11] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 24 in Joan., n. 1.

[12] — Saint Augustin, ibidem, n. 4.

[13] — Ep 5, 8.

[14] — Jn 3, 2.

[15] — Saint Jean Chrysostome, ibidem, n. 2.

[16] — On traduit aussi : Ne naît d’en haut.

[17] — Jn 3, 3.

[18]Ibidem.

[19] — Saint Jean Chrysostome, ibidem.

[20] — Saint Jean Chrysostome, ibidem, n. 3.

[21] — Jn 3, 4.

[22] — Saint Jean Chrysostome, ibidem, trad. abrégée.

[23] — Saint Augustin, Tr. 11 in Joan., n. 6.

[24] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 25 in Joan., n 1.

[25] — Jn 3, 5.

[26] — Za, ch. 13, 1.

[27] — Saint Cyrille.

[28] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 25, n. 2.

[29] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 26, n. 1.

[30] — Du latin obumbrare qui veut dire : « prendre sous son ombre ».

[31] — Saint Léon Le Grand, Serm. 5 in Nativ. Dom.

[32]Ibidem, Serm. 4 in Nativ. ; id. Serm. 15 de Passion.

[33] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 26 in Joan., n. 1.

[34] — Saint Augustin, Tr. 12 in Joan., n. 5.

[35] — Jn 3, 6.

[36] — Saint Augustin, Tr. 11 in Joan., n. 12.

[37] — Jn 3, 7.

[38] — Jn 3, 8.

[39] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 26 in Joan., n. 1 et n. 2.

[40] — Saint Jean Chrystome, ibidem, n. 1.

[41] Jn 3, 9.

[42] — Jn 3, 10.

[43] — Saint Augustin, Tr. 12 in Joan., n. 6.

[44] — Ps 21, 32.

[45] — Ps 102, 5.

[46] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 26 in Joan., n. 2.

[47] — Jr 31, 33.

[48] — Ez 36, 23-27.

[49] — Jn 3, 11.

[50] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 26 in Joan., n. 3.

[51] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 26, n. 3.

[52] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 27, n. 1.

[53] — Jn 3, 12

[54] — Saint Augustin, Tr. 13 in Joan., n. 7.

[55] — Jn 3, 13.

[56] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 27, n. 1.

[57] — Saint Augustin, De peccat. remiss., l. 1, c  31, n. 60.

[58] — Saint Augustin, Tr. 12 in Joan., n. 8.

[59] — Saint Augustin, De remiss. pecc., ibidem.

[60] — Saint Augustin, ibidem.

[61] — Jn 3, 14.

[62] — Saint Justin, Dial. cum Tryph., n. 94.

[63] — Saint Augustin, ibidem, n. 32 et n. 61.

[64] — Jn 3, 15.

[65] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 27 in Joan., n. 2.

[66] — Tertullien.

[67] — Col 2, 15.

[68] — Saint Jean Chrysostome, ibidem.

[69]Ibidem.

[70] — Jn 3, 16.

[71] — Saint Hilaire, De Trinit., 1, 6.

[72] — Saint Jean Chrysostome, ibidem.

[73] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 5 in Ep. ad. Roman.., n. 6.

[74] — Rm 8, 31.

[75] — Origène, Homil. 8 in Gen.

[76] — 2 Co 11, 21.

[77] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 11 in II Ep. ad Corinth., n. 3.

[78] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 27 in Joan., n. 2.

[79] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 34 in Gen.., n. 6.

[80] — Jn 3, 16.

[81] Jn 3, 17.

[82] — Saint Augustin, Tr. 12 in Joan., n. 12.

[83] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 28 in Joan., n. 1 passim.

[84] — Jn 3, 18.

[85] — Saint Augustin, Tr. 12 in Joan., n. 12.

[86] — Théophylacte.

[87] — Jn 3, 19.

[88] — Jn 3, 20.

[89] — Saint Augustin, Conf. 1, 10, c. 23.

[90] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 28, n. 2.

[91] — Jn 3, 21.

[92] — Saint Augustin, Tr. 12 in Joan., n. 13.

[93] — Saint Augustin, ibidem.

[94] — Saint Augustin, Serm. 128, n. 8 : « Quomodo vis innotescere, sic vive ; quomodo vis hominibus innotescere, etiam præter oculos hominum sic vive : quoniam qui fecit te, et in tenebris videt te. »

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 8

p. 10-26

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