Science et création
Par le hasard des parutions, mais aussi grâce aux vertus de cet « air du temps » évoqué plus haut, l'ouvrage de Claude Paulot, élève de Jean Daujat et professeur de physique en université, joue le rôle d'un contrepoint positif aux critiques négatives de Jacques Vauthier. Ce dernier ne faisait que mentionner la philosophie réaliste d'Aristote et de saint Thomas ; Claude Paulot s'attache à montrer que cette philosophie est « la » philosophie, la clef même du réel, et notamment du réel étudié par les scientifiques. Pourtant, disons d'emblée que le titre est trompeur : la part de la science y est minime ou, du moins, extrêmement simplifiée : l'auteur s'en tient à de brèves références, assez générales, au Big Bang, à la théorie de l'évolution, aux constituants de la matière : rien qui dépasse le niveau de connaissances d'un honnête élève de collège, ou d'un lecteur de grand quotidien. De ce point de vue, Science et création n'aborde guère les méandres des théories visées par Jacques Vauthier.
L'auteur préfère, dans les deux tiers de l'ouvrage, exposer les principes de base du réalisme aristotélicien, dans un style simple, direct et ferme, émaillé d'analogies quotidiennes : ainsi, sont expliqués le principe d'identité et de non-contradiction, les notions d'essence et d'existence, puis de puissance et d'acte, de substance et d'accident ; ensuite l'auteur montre que par ces notions sont accessibles les preuves de l'existence de Dieu, et une certaine connaissance de ce qu'il est par ce qu'il n'est pas ; puis vient la distinction classique du temps indéfini et de l'éternité, la définition de l'acte créateur, continuation et permanence, et non simple point de départ temporel, les preuves de la spiritualité de l'âme humaine et de sa nécessaire création directe par Dieu au moment de la formation de l'être corporel, etc. Et le livre s'achève par une réflexion sur le Mal, moins strictement philosophique et plus mystique, où l'auteur montre que, par-delà la science, la création n'a de sens et la souffrance n'a de solution que dans le sacrifice de Jésus-Christ. Amputer, du reste, le livre de ces dernières réflexions serait trahir son auteur.
Cependant, cet exposé de principes thomistes qui occupe 100 pages, à peu près, sur les 128 de l'ouvrage et a souvent un aspect pédagogique, amène à se poser la question suivante : quel lecteur l'auteur a-t-il voulu toucher ? Pour une initiation au thomisme, c'est un peu court, peut-être même un peu simple. Autant avoir recours aux ouvrages classiques des vieux maîtres : Garrigou-Lagrange, Sertillanges, Gilson, Maritain, Daujat lui-même. Pourtant, la clarté et la finesse d'analyse de l'auteur ne pouvant faire supposer chez lui quelque simplisme ou réductionnisme, nous préférons nous reporter à sa conclusion (p. 125) : « Le but de cet ouvrage était de clarifier la question de la création à la lumière de la philosophie traditionnelle et des sciences expérimentales actuelles. Je souhaite qu'il apporte effectivement des réponses à ceux qui se posent des questions métaphysiques et, en particulier, à mes collègues scientifiques : pourquoi le monde existe-t-il ? d'où vient-il ? où va-t-il ? qu'est-ce que l'homme ? » Ainsi s'explique le dessein de l'auteur, recoupé très exactement par le constat de Jacques Vauthier : le lecteur potentiel de ce livre, fût-il cultivé, voire savant, est présupposé ignorant, ce qu'il est effectivement, des premiers éléments de la philosophia perennis ; les notions sus-mentionnées ne lui disent rien, à l'issue de parcours universitaires souvent brillants. Et l'on appéciera d'autant plus le témoignage personnel de l'auteur (p. 16) : « J'ai découvert un jour, on dirait au hasard mais je préfère providentiellement, la vraie science philosophique et je me souviendrai toujours de mon enthousiasme quand j'ai compris qu'on pouvait raisonner avec autant de cohérence interne, de rigueur, en ce domaine qui me passionnait, que dans celui des sciences exactes auxquelles j'avais été formé. » De ces pages, donc, nous ferons l'éloge, malgré quelques réserves incidentes, par exemple, sur l'exposé un peu succinct du libre arbitre humain au sein de la Providence, ou sur la question de l'éventuelle existence d'un hasard « propriété intrinsèque de la matière qui fait qu'il demeurera toujours, comme le pense la physique quantique ». Un peu plus de sévérité pour cette conception-là n'eût pas été déplacée.
Cependant, sur un point précis, la théorie de l'évolution, le livre déçoit, car cette même rapidité qui caractérisait l'exposé des principes réalistes touche maintenant une question brûlante, et cela ne va pas sans approximations. Ainsi, puisque l'auteur agrée sans réserve la certitude du magistère (Humani Generis : le polygénisme est impossible, en raison du péché originel, commis par un unique premier couple), il ne devrait pas écrire (p. 94) : « Quelle est la position de la foi sur ce sujet ? On peut dire qu'elle n'est pas absolument tranchée. Le récit biblique de la création de l'homme ne peut pas être considéré comme révélant l'existence d'un couple unique à l'origine de toute l'humanité, car ce récit est un récit poétique et imagé qui ne prétend pas donner une description scientifique de l'événement. En particulier, le nom d'Adam est un nom générique qui peut aussi bien représenter un homme unique que toute l'humanité. » On ne peut donc en tirer aucune conclusion certaine, j'entends ici certaine du point de vue de la foi.
Cependant, tous les pères et docteurs de l'Église, toute la tradition chrétienne, enseignent que toute l'humanité descend d'un couple unique. Cette affirmation repose sur des textes du NouveauTestament et en particulier de saint Paul qui la relient au péché originel. Et de citer, donc, l'enseignement d'Humani Generis.
Passons sur l'ambiguïté périlleuse de « récit poétique », là où Pie XII parle de « genre historique en un sens vrai (…) dans un style simple et figuré » : les termes sont pourtant essentiels. Mais ce qui nous chagrine davantage est que l'auteur se soit départi de sa rigueur habituelle dans l'emploi des termes « homme » et « humanité », et règle un peu vite le rapport de l'Écriture Sainte à la Tradition. Sinon, il aurait vu qu'en bonne doctrine exégétique le récit biblique, aussi obscur qu'on le puisse supposer, ne peut avoir d'autre « prétention » et signification que celles que la Tradition lui donne ; en d'autres termes, c'est la Tradition qui permet justement de tirer la « conclusion certaine » que la Genèse enseigne bien l'existence d'un premier couple. Dès lors (et ce thème eût gagné à être développé) même s'il était prouvé, par extraordinaire, que le premier homme possède dans sa corporéité une nombreuse ascendance, cette « humanité » ne serait justement pas encore l'humanité, et l'homme ne devient homme que par l'insufflation de l'âme spirituelle ; la Genèse, dans ce cas de figure, parle clairement (II, 7) et, quand Pie XII interdit l'emploi approximatif du mot homme en aval de la création d'Adam, cela vaut aussi, à l'évidence, en amont : « Les fidèles en effet ne peuvent pas adopter une théorie dont les tenants affirment ou bien qu'après Adam il y a eu de véritables hommes qui ne descendaient pas de lui comme du premier père commun par génération naturelle, ou bien qu'Adam désigne tout l'ensemble des innombrables premiers pères » (Humani Generis). Sur ce point, en tout cas, la « position de la foi », qui est celle de la Bible par définition, est « absolument tranchée ». L'auteur ne le nierait d'ailleurs sans doute pas (aussi parlerons-nous plutôt d'inattention ou de légèreté), puisqu'il explique qu'aucun indice strictement paléontologique (ossements) ne peut établir la présence de l'âme et donc l'humanité plutôt que l'animalité de tel ou tel de nos supposés parents (p. 111) : « Aucune caractéristique génétique ne peut prouver la présence de l'âme humaine et c'est cela qui importe. » Raison de plus pour ne pas écrire sans sourciller et en se contredisant (p. 110 ): « la Révélation nous dit que l'homme n'a pas toujours existé sur la terre, qu'il est donc apparu à un moment donné. Les sciences paléontologiques le confirment en précisant que cet événement a eu lieu il y a quelques millions d'années, le conflit n'est pas là. » Justement si ! Tout le conflit est dans ce mot « homme ». Tout au plus faudrait-il écrire, à supposer que l'on acceptât ces chronologies longues, que l'on rencontre, il y a quelques millions d'années, quelque chose que d'aucuns se permettent indûment d'appeler « homme ». Et la Genèse n'a rien à voir là-dedans.
Aussi préférons-nous, au regard de ces quelques lignes hasardeuses, et somme toute accessoires dans le dessein de l'ouvrage, la réflexion engagée dans les pages 102 et suivantes, où l'auteur rappelle avec force la distinction et la hiérarchie des différents degrés du savoir : au bas de l'échelle, les sciences d'observation et d'expérimentation, fragiles car tributaires des phénomènes, même mathématisés ; au-dessus, les mathématiques qui travaillent sur des concepts plus purs mais avec des axiomes et des conventions inévitables et, infiniment au-dessus, science de démonstration absolue, la philosophie ; la conséquence de cette distinction étant que les sciences de la nature ne peuvent, par essence, rien démontrer, stricto sensu, pour ou contre Dieu ; tout au plus inclinent-elles l'esprit, par des indices ou des arguments de convenance.
Au total, malgré quelques réserves, un livre de très bonne tenue intellectuelle qui peut faire beaucoup de bien, et un débat à poursuivre, tant la question épistémologique est au centre des conflits actuels de la science et de la foi.
D. V.
Claude Paulot, Science et création, Téqui, 1992, 128 pages, 89 francs (avec une préface de Jean Daujat).

