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Lettre aux savants qui se prennent pour Dieu

 

Loin des fantasmes du Dieu et la science de Jean Guitton et des frères Bogdanov, la Lettre aux savants qui se prennent pour Dieu du mathématicien Jacques Vauthier porte un regard réaliste, voire volontaire­ment prosaïque, sur les conceptions extra-scientifiques et, comme par hasard, antire­ligieuses de la communauté savante contemporaine ; cette réflexion est expri­mée dans un style alerte, dont l'ironie souvent décapante n'est pas la moindre qualité. Ainsi, à travers un grand nombre de citations et de morceaux choisis des plus célèbres scientifiques de notre temps, sont mises en lumière la suffisance et les insuffisances d'une pensée qui outrepasse le domaine de compétence de ses auteurs.

Car, comme le dit le père Armogathe, dans sa courte et pertinente introduction, « abandonnant la méthode démonstrative à leur domaine scientifique, ils pratiquent souvent l'à-peu-près philosophique, émail­lant leurs propos de citations rituelles dont l'inopportunité ou l'impropriété font frémir les historiens de la philoso­phie ».

De fait, l'enseignement principal de cette lettre ouverte est la prodigieuse légè­reté ou l'abyssale incompétence d'esprits par ailleurs remarquables, lorsqu'ils abor­dent les notions fondamentales de la phi­losophie réaliste : essences et accidents, éternité et pérennité, être et néant, imma­nence et transcendance se confondent et se remplacent allègrement, dans le flou le plus total : en un mot, ils ne savent pas ce qu'ils disent. Malheureusement, ce sont bien ces commentaires sur la science par ceux qui la font qui émoustillent, impres­sionnent, puis ébranlent le grand public, prêt désormais à croire toutes sortes de « contes de fées pour grandes personnes » selon le mot de Jean Rostand parlant de l'évolution. On doit donc savoir gré à Jacques Vauthier de rappeler ses collègues à plus d'humilité dans l'exercice de leur activité professionnelle : on peut tout connaître des équations de la mécanique quantique et tout ignorer de la définition réaliste de la matière, de la forme, de la puissance ou de l'acte. Encore une fois, les scientifiques, par le crédit qu'ils détien­nent auprès de l'opinion et la puisssance qu'ils exercent indirectement par la tech­nologie, se croient indûment autorisés à philosopher, moraliser et théologiser, au rebours, bien évidemment, de la Tradition philosophique, morale et théo­logique de l'Occident chrétien. Et c'est cette usurpation qui explique et justifie le ton d'indignation qui parcourt tout le livre.

D'ailleurs cet ouvrage assez court (128 pages) prétend plus à l'originalité du style qu'à celle des thèmes abordés : toutes les critiques formulées sont « dans l'air du temps » : fragilité des théories cosmogo­niques (Big Bang, expansion de l'univers), faillite de l'évolutionnisme généralisé (de Darwin à Denton), difficulté d'une théo­rie mathématique globale, faux-semblants d'une physique quantique divinisée qui réduit la réalité à des phénomènes insaisis­sables, outrepassant les données de l'expé­rience et du bon sens. Ainsi rassemblé en un si court espace, ce florilège commenté des interprétations antireligieuses de l'univers fait mieux ressortir que de longues démonstrations leur caractère… religieux. « Il n'y a de toute façon que trois solutions : que l'on se déifie et l'on suit Hegel, que l'on déifie la nature et l'on se retrouve avec Spinoza, ou que l'on ac­cepte de reconnaître un créateur dont nous ne faisons qu'inventorier les mer­veilles. » (p. 92) Et c'est encore avec rai­son et à propos que Jacques Vauthier dé­nonce la dérive orientalisante de cette pensée pseudo-scientifique : plutôt nier la réalité que reconnaître sa contingence ou les limites de la raison (p. 91) ; et il lui oppose, sans cependant la développer, la pensée d'un Aristote et d'un saint Thomas.

Le fond et la forme, très touffus dans la première partie du livre, se clarifient et s'apaisent lorsque l'auteur passe de la phy­sique à la biologie et redit, exemples fasci­nants à l'appui, la nécessaire affirmation d'une intelligence ordonnatrice et bien­veillante, aux commandes de l'Univers. C'est peut-être là la partie la plus acces­sible au grand public, tant le finalisme brille avec davantage d'éclat dans l'étude du vivant que dans l'observation des êtres inanimés ; et corrélativement Jacques Vauthier pose la question de la bonne foi de ces biologistes qui refusent l'évidence d'une Intelligence créatrice (p. 69 : « les plis de mon intelligence m'empêchent de voir Dieu », disait Jean Rostand).

Dans cette optique, les dernières pages résument avec limpidité l'obsession antithéiste de certain courant de pensée scientifique depuis la Renaissance : « Copernic a chassé l'homme de sa posi­tion centrale dans l'univers (…) Darwin l'a dépouillé de toute pré-éminence sur le monde animal (…) Marx a réduit l'his­toire à une interaction entre des facteurs matériels (…) Nietzsche a supprimé toute donnée transcendante au fondement de l'éthique (…) Freud, dernier grand gou­rou contemporain, a mis l'esprit dans les régions de nulle part » (pp. 99 et 100). Par où l'on voit que la réflexion de l'au­teur, au-delà des critiques ponctuelles foisonnantes, ne dédaigne pas la formula­tion d'une thèse unificatrice qu'on pour­rait ainsi résumer : les scientifiques, dans leur majorité (activiste), parlent contre Dieu alors que la science, dans sa totalité, parle pour Dieu.

Pourtant et paradoxalement, ce petit ouvrage peut avoir des retombées contraires à l'attente de son auteur, no­tamment chez des esprits de tradition ; d'une part, en effet, il peut ne pas plaire car il requiert une certaine familiarité avec la science moderne et ses concepts, aux­quels sont précisément allergiques bien des esprits religieux ; d'autre part, en rai­son de ses argumentations ad hominem, et de son ironie mordante, il peut donner à croire au lecteur pressé, partial ou offus­qué par le positivisme ambiant, qu'à tra­vers ses interprètes officiels, c'est la science elle-même qui est visée, démontée et dé­mystifiée, et donc qu'elle est invalide par essence, et impuissante absolument à dire le vrai sur le monde matériel, voulu par Dieu. Cette validité, Jacques Vauthier, s'adressant fictivement à des confrères, n'avait pas à la répéter à chaque ligne, bien qu'il le fasse de fait par les exemples qu'il emprunte à la recherche moderne et qu'il ne songe guère à contester : cette va­lidité de la connaissance scientifique, dans son ordre propre, va de soi. Mais la nier, par dépit ou scepticisme, peut être lourd de conséquences philosophiques et ne saurait en tout cas se réclamer de la pensée de saint Thomas et de son maître Albert le Grand.

Il nous semble donc que ce savoureux et profond petit livre doit être pris comme un point de départ pour une régénération de la science, plus que comme un constat de faillite ; une invite aux catholiques, en quelque sorte, à prendre en charge, eux aussi, la recherche scientifique.

 

Dominique Viain.

 

Jacques Vauthier, Lettre aux savants qui se prennent pour Dieu, Criterion, 1991, 128 pages, 79 francs (avec une pré­face de l’abbé Jean-Robert Armogathe).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 8

p. 306-307

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