Le père Eugène s’explique
Le 17 juillet 1983, le père Eugène de Villeurbanne, fondateur des capucins actuellement installés à Morgon, faisait une conférence à ses fidèles pour expliquer sa situation. Les premières minutes n’ont malheureusement pas été enregistrées.
A cette époque, le père Eugène et sa communauté étaient installés à Verjon, dans l’Ain.
Le Sel de la terre.
La question :
suis-je ou non capucin ?
Monseigneur [1] m’a un peu désigné comme un homme de ce genre-là : pas capucin, pas franciscain, pas religieux, etc. Si bien que je vous ai demandé si j’existais vraiment !
Oh ! je ne doute pas de vous [2] ; mais, quand même, je voudrais vous instruire davantage, car ce que je vais vous dire s’applique à tous les Ordres religieux, depuis le Concile. Je vais vous mettre au courant de la situation : est-ce que je suis capucin, ou pas capucin ? Que j’existe, je pense que vous n’êtes pas aveugles, vous me voyez ! Alors, je vais montrer si je suis ou ne suis pas capucin.
Le Concile a demandé l’aggiornamento
Mes chers frères, lorsque le futur Jean XXIII s’est rendu au conclave, il a dit en route à un autre cardinal (ou évêque) :
Que ce soit le Bergamasco [le futur Jean XXIII se désignait lui-même par là, car il était de la région de Bergame], que ce soit celui-là ou un autre qui soit élu pape, il faudra que beaucoup de choses changent dans l’Église.
Voilà ! Or, dans l’Église, il y a des Ordres religieux. Aussi, nécessairement, puisque beaucoup de choses devaient changer dans l’Église, beaucoup de choses devaient changer dans les Ordres religieux. Mais, qu’a-t-on fait pour que beaucoup de choses changent dans les Ordres religieux ? Le concile a demandé que l’on fasse l’aggiornamento (c’est un mot italien qui signifie : « mettre à jour », ou bien, mettre en état le texte par rapport à tel autre texte, un texte par rapport à une constitution… et c’était le cas). Il fallait, par conséquent, revoir les constitutions (c’est-à-dire, les fondements juridiques écrits de tous les Ordres religieux). Chaque Ordre religieux devait le faire, et mettre les constitutions en accord avec des prescriptions de la sainte Église.
Mais les canonistes ont dit : « en très peu de points ». Retenez bien cela : « en très peu de points ». Par conséquent, il n’y avait pas besoin […] de l’esprit de créativité ; il fallait simplement adapter, corriger le texte des constitutions pour le mettre en accord, non avec le Droit canon, mais avec des modifications qui avaient été introduites depuis 1917 (époque du premier Droit canon, car avant il n’y avait que des décrétales, des décrets séparés ; c’est le pape Pie X qui a fait commencer le Droit canon, dont nous vivions encore, et que ce dernier concile a entrepris de modifier en certains points).
Entre 1917 et notre temps, il y a eu quelques petites modifications. J’en donne une, pour bien faire comprendre : autrefois, avant 1900, les religieux n’allaient pas à la caserne, et puis, en plus de cela, quand on faisait sa première profession religieuse, on la faisait pour toute la vie : elle était perpétuelle. Nous avons encore un père qui a pris l’habit avant 1917, avant la Grande guerre (pas la dernière guerre, la précédente) et ses premiers vœux ont été des vœux solennels, perpétuels. Mais, comme on envoyait tous les religieux à la caserne, et que ce n’était pas un milieu très sain pour des religieux, la sainte Église a décidé que l’on ferait la première profession religieuse seulement jusqu’au temps où l’on va à la caserne. C’est ce que font les frères ; et quand ils reviennent, ils refont leurs vœux pour tout le temps qui doit s’écouler jusqu’à leur profession solennelle, afin d’achever les trois ans de profession simple.
Ce que le concile demandait, c’est que nos constitutions – c’est-à-dire, nos textes législatifs de chaque institut religieux – soient mises en accord avec ces modifications du Droit. Et retenez bien cela, il faut le savoir, les canonistes – c’est-à-dire les spécialistes du Droit canon, avaient dit : « Après le concile, il ne faut adapter qu’en très peu de points. » Car les constitutions avaient déjà été mises en accord avec le Droit canon après la Grande guerre, c’est-à-dire, l’année où j’ai pris l’habit. C’était en 1924, à peu près, quand tous les prisonniers sont revenus. Et c’est pendant cette année de mon noviciat que, précisément, on avait mis en accord nos constitutions avec le Droit.
Alors, il y a eu quelques modifications entre 1924 et le Concile, et il y avait quelques retouches à faire.
La mafia est intervenue : il n’y a pas eu d’aggiornamento
Qu’avait prévu le Concile ? De faire la révision des constitutions. Est-ce qu’on a fait cela ? Eh bien, je vais vous expliquer, vous allez y voir très clair.
La « mafia » existait déjà. Il y avait des religieux qui ne voulaient plus de toutes les obligations des constitutions. Or, le Concile avait dit : « Il faut interroger tous les religieux. » Alors, on nous a tous interrogés ; et tous à peu près, dans notre province, ont répondu, sauf votre serviteur. Et pourquoi n’ai-je pas répondu pour dire ce que je voulais (qu’on supprime ceci ou qu’on mette cela) ? Parce que je me doutais de ce qui allait arriver, à savoir, que toutes ces demandes de modifications, d’ajouts ou de suppressions passeraient par des grilles, c’est-à-dire par des comités qui en feraient ce qu’ils voudraient. Et toutes les demandes des religieux ont passé par trois grilles ; vous voyez ce qui a pu en rester…
C’était prévu : on voit très très bien que tout ce modernisme était prévu, même avant le Concile. Ainsi, les pères qui constituaient la deuxième grille avaient écrit un statut, c’est-à-dire des constitutions à leur gré.
Qu’avait dit le Concile ? Il avait dit : « Il faut adapter les constitutions » ; il n’avait pas dit : « Il faut faire de nouvelles constitutions. » Et pourquoi ? Mais, parce que tous les canonistes vous le diront : les constitutions d’un Ordre religieux sont, en soi, définitives. Le cardinal Antoniutti [3] l’avait répété, le pape Paul VI aussi l’avait dit : les constitutions, les seules constitutions valables pour tous les Ordres religieux, ce sont les constitutions primitives ; pour nous, celles de 1536, qui ont été adoptées au Droit canon en 1924 – et à ce moment-là, il n’y a pas eu de problème. Toutes les constitutions des Ordres religieux sont, en soi, définitives ; on les adapte au Droit et puis un point, c’est tout.
Mais, qu’a fait notre Chapitre général (c’est-à-dire, les délégués de tout l’Ordre qui sont venus à Rome pour mettre les constitutions en accord avec les quelques changements qu’il y avait eus) ? Qu ’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont fait un premier vote : sur quel texte fondamental allons-nous voter ? Il y avait deux textes fondamentaux : le véritable (les premières constitutions de 1536) et ce fameux statut qu’ils avaient fait. Eh bien, ils ont voté qu’on prendrait – pour examiner et voter, peu à peu, pendant des mois et des mois – on prendrait non pas les premières constitutions (pour les adapter), mais le statut qu’on avait fabriqué.
Que comprenez-vous à partir de cela ? Mais, qu’il n’y a pas eu d’aggiornamento, voilà ! il n’y a pas eu d’aggiornamento.
Et pourquoi est-ce qu’on dit, maintenant, que le père Eugène n’est pas un capucin, pas un religieux ? Précisément, parce que je n’accepte pas ce qu’ils ont voté. Ils n’avaient pas le droit, à un premier vote, d’exclure les constitutions pour nous imposer leur statut. Vous avez compris ça ? Première chose très simple.
Le droit à la liberté d’observer les anciennes constitutions
Mais il y a autre chose… C’est que Sa Sainteté Paul VI – on peut critiquer Paul VI, mais il n’est tout de même pas fou et, comme pape, il savait très bien ce qui devait se faire – alors, Paul VI (vous trouverez ça dans l’Osservatore Romano, en cherchant le numéro où le pape a fait un discours aux pères Rédemptoristes, en 1972), qui avait probablement déjà vu ce qui se passait, a fait un discours aux Rédemptoristes pour leur dire comment on devait faire l’aggiornamento. Il s’agissait de revenir à l’inspiration primitive des fondateurs, c’était bien clair.
Cependant, Paul VI a ajouté cette précision : mais de quelque façon que vous fassiez les constitutions – tendez bien l’oreille – de quelque façon que vous fassiez vos constitutions, vous devez respecter la liberté de ceux qui, étant entrés dans votre congrégation avec les constitutions de ce temps-là, ont le droit d’en vivre leur esprit en plénitude. Vous avez compris ? Et moi, je suis entré dans l’Ordre en 1924, quand c’étaient encore nos constitutions primitives : j’ai le droit à la liberté d’observer ces constitutions et personne ne peut m’en imposer d’autres. C’est clair, oui ou non ?… Alors, quand Monseigneur [4] dit qu’il a les documents, il a ce qu’on a voulu lui montrer ; et s’il était venu me le demander, je lui en aurais montré d’autres.
Donc, il n’y a pas eu d’aggiornamento, première faute – et, pour ne pas employer un mot trop fort, je dirais presque : première hypocrisie (et je pèse mes mots) – de la congrégation des Religieux ; ils ont accepté, comme si c’était normal, ces nouvelles constitutions. Mais il y avait [aussi] le fait de la liberté. Le pape avait donné la liberté à ceux qui voulaient vivre les premières constitutions – dont je suis ! Cette liberté, il fallait bien que la congrégation des Religieux la reconnaisse. Mais, on a fait un tour de passe-passe. […] Qu’est-ce qu’on a dit à ces religieux qui avaient la liberté ? Eh bien, si vous voulez avoir la liberté d’observer les constitutions primitives, vous allez passer par la sécularisation ; demandez à être relevé de vos vœux.
Ceux d’Italie, de Palerme, ont demandé. Le 17 décembre 1972 – je pèse mes mots – le 17 décembre 1972, ils ont signé la demande d’être relevés de leurs vœux ; et le 25 décembre 1972, l’évêque a reçu leur profession dans ses mains. Cela, je ne l’ai jamais voulu, et je ne le ferai jamais ! Il n’y a pas de raison ! C’est un contrat, la profession ! Ils n’ont pas le droit de faire passer des religieux par la sécularisation, de leur demander – vous ne comprenez pas cette horreur ? – de renoncer à leurs vœux pour avoir la liberté d’être franciscains !
Deuxième erreur – je ne dis pas erreur, ils n’ont pas pu se tromper – deuxième mensonge et injustice de la congrégation des Religieux à leur égard : quelques jours avant que l’on m’annonce, ou plus exactement, qu’on fasse mon exclusion de l’Ordre – car c’est là que je veux en venir : je suis en effet exclu de l’Ordre, sur le papier – quelques jours avant, on m’a dit que j’avais une solution : de passer par la sécularisation, et j’avais ma liberté. Une liberté comme ça, jamais ! La liberté, c’est le bon Dieu qui la donne et je ne l’achèterai jamais à ce prix-là !
Deux faits : il n’y a pas eu d’aggiornamento et, deuxièmement, il n’y a pas eu le respect de la liberté qu’avait affirmé Paul VI.
La pluriformité de vie et d’apostolat
Mais ce n’est pas tout. Vous allez voir les choses très claires, très claires. Je vais vous dire la définition des Ordres religieux. Dans le Droit Canon, l’Ordre religieux, la vie religieuse est définie de la façon suivante : « C’est un mode stable – vous avez entendu le mot : un mode stable – de vivre en commun. » Et dans ce mode stable on s’engage, en plus des commandements et des préceptes, à observer les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance. Un mode « stable » ! Et qu’est-ce qu’ils ont mis dans leurs nouvelles constitutions (que je n’accepte pas, et vous en comprendrez la troisième raison) ? Ils ont voté la pluriformité de vie et d’apostolat ; ce qui signifie : vous avez l’autorisation de vivre comme vous voulez et de faire le ministère qui vous plaît. « Pluriformité », ce n’est pas le mode stable de vie, ça ! Une pluriformité, c’est une multiplicité de formes de vie.
Par conséquent, ces nouvelles constitutions sont en contradiction avec la définition du Droit Canon au sujet d’un Ordre religieux : je ne peux pas accepter cela.
Vous avez compris les trois raisons pour lesquelles moi, je reste encore capucin ?… Je le suis, et je le suis tout seul ! Je suis tout seul officiellement. J’ai mon frère [5], qui est à Besançon, [il y aussi] le père Philibert, dont vous avez entendu parler : évidemment, ils n’ont pas accepté tout cela. Mais ils ont accepté d’aller dans la maison de Besançon, et on leur a dit : « Mais vous êtes régis par les nouvelles constitutions. » Alors, quelques années après, mon ancien Provincial – dont vous entendrez beaucoup parler, le père Philibert, me dit : « Ah ! il ne faut pas se séparer – nous avions fait un groupe d’un certain nombre – et puis, il faut agir dans la légalité. »
Et j’ai dit au père : « Père, c’est une fausse légalité ! » Je lui ai dit : « C’est une fausse légalité et de plus, voyez père, ce n’est pas une période de décadence, non ! La décadence, ce n’est que lorsque les religieux n’ont pas le courage de vivre leurs constitutions – mais ils n’ont pas l’idée de les changer, ils restent dans la droiture de conscience. Tandis que nous sommes dans une période où l’on veut changer les choses ; ce n’est pas pareil. »
Comme le soldat qui ne se conduit pas très bien, parce que c’est un maladroit ; il n’a pas mauvaise volonté, évidemment, mais il est en faute contre le règlement. Tandis que vous auriez un anti-militariste il ne veut pas du service militaire, il veut changer la constitution de l’État dans ce domaine-là…
Alors, vous avez cette définition du Droit : « Un mode stable de vivre en commun » ; et comme, dans leurs constitutions, ils ont mis cette « pluriformité », ce ne sont pas des constitutions pour un capucin !
Nous avons un canoniste, un grand canoniste qui est un défenseur du lien du mariage à la Rote (la Rote, c’est le tribunal de suprême instance qui traite des questions de mariage), le père Bonaventure da Gangi [6], c’est son nom, qui a écrit en latin une analyse des nouvelles constitutions. Les confrères italiens lui ont demandé de la traduire en italien. Alors, il m’a envoyé son texte italien, et moi, en quelques jours, j’ai traduit cela ; je l’ai fait ronéotyper par les Clarisses du Puy, et je l’ai envoyé à vingt-deux évêques et aux confrères de tous les couvents. Donc, ils savent, ils savent !… Je leur ai envoyé l’analyse des constitutions…
Savez-vous le résumé de cette analyse par ce révérend père canoniste, le père Bonaventure da Gangi :
Ces constitutions nouvelles ne sont pas des constitutions pour des capucins, ce ne sont pas des constitutions pour des franciscains en général, ce ne sont pas des constitutions pour des tertiaires de saint François, ce ne sont pas des constitutions pour des chrétiens très fidèles et pieux. Ces constitutions – au maximum – donneraient satisfaction à des gens qui auraient de l’admiration pour Jésus-Christ comme homme…
Voilà comment un canoniste qui a analysé toutes ces constitutions, les juge. Alors vous comprenez pourquoi je n’ai pas accepté.
La façon dont j’ai été « exclu »
Le Général me faisait suivre des lettres qui étaient envoyées par le secrétaire de la congrégation des Religieux (Mgr Mayer, qui est un archevêque, et ces lettres n’étaient jamais signées par le préfet de la congrégation ; jamais aucune !) J’ai appris dans une de ces lettres que la congrégation des Religieux avait « confirmé » mon exclusion de l’Ordre.
« Confirmé » ! Qu’est-ce qu’on confirme ? Des choses qu’on a déjà décidées ; on le confirme parce qu’il y a une instance supérieure, voilà ! Alors, j’ai écrit à la congrégation des Religieux que l’on ne m’a jamais averti de ma réduction à l’état laïc. J’ai donc écrit au Général de l’Ordre, en disant :
Révérendissime père, je reçois – c’est vous qui me faites suivre – un papier de la congrégation des Religieux et, dans ce papier, il y a marqué que la congrégation des Religieux confirme mon exclusion. Or, vous ne m’avez jamais annoncé mon exclusion. Voulez-vous m’envoyer le double, la photocopie de mon exclusion par vous, je ne l’ai jamais reçue.
Ensuite – j’ai les textes du Droit – il faut un procès pour exclure un religieux ; il faut un procès, un procès juridique, un procès dans lequel je dois avoir un avocat pour me défendre. Puis, il doit y avoir des témoins, on a dû faire la liste de mes délits et les prouver. Alors, j’ai écrit au Supérieur général ; j’ai dit, voilà :
Je pense que vous avez fait un procès, quoique je n’y fusse pas – on ne m’a pas invité, je n’étais pas au procès ; je ne sais pas le nom de mon avocat – c’est quand même un peu spécial ; voudriez-vous m’envoyer le double de toutes les pièces de ce procès ?
Tenez-vous bien ! J’ai reçu une lettre d’un père, conseiller du père Général, un Canadien – je sais qu’il est pro-communiste ; il m’a dit : « Père Général a reçu votre lettre, il vous remercie bien ! » Voilà de quelle façon je suis exclu de l’Ordre !
Jusqu’à preuve du contraire, je suis capucin
Eh bien, jusqu’à preuve du contraire, je suis capucin, même si vous ne voulez pas l’admettre ; je ne suis pas un simple franciscain, je ne suis pas un simple religieux, j’ai une définition, je réalise la définition du capucin, je la veux.
Je n’ai pas accepté ces nouvelles constitutions, je garde les anciennes et je suis en accord avec Paul VI. Par conséquent, je dors tranquillement ; et je vous invite, à mon sujet, à dormir tranquillement… A moins qu’un jour vous ne voyiez que j’ai perdu la tête ! Mais ce n’est pas encore aujourd’hui…
[1] — Le début de la conférence n’a pas été enregistré, si bien que l’on ne sait pas précisément de qui parle le père Eugène ici : il s’agit, soit de l’évêque diocésain, soit de Mgr Mayer, secrétaire de la congrégation pour les Religieux et les Instituts séculiers.
[2] — Les fidèles auxquels il parle.
[3] — Préfet de la congrégation des Religieux.
[4] — L’évêque diocésain.
[5] — Le père Gabriel-Marie, capucin.
[6] — Docteur en droit canonique, « défenseur du lien » à la Rote romaine.

