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La « terre » appartient au Seigneur

Les psaumes en Marie (3) : le psaume 23 

par frère Hugues-Marie O.P.

 

Ce commentaire marial s’adresse à ceux qui veulent prier les psaumes par Marie, avec Marie, en Marie, dans l’esprit de la vraie dévotion à la sainte Vierge de saint Louis-Marie Grignion de Montfort (voir Le Sel de la terre 76, p. 78). Les deux premiers psaumes de l’office de la sainte Vierge (psaumes 8 et 18) ont été commentés dans les numéros 77 et 78 du Sel de la terre.

Le Sel de la terre.

 


La Vierge Marie est contenue mystiquement, directement ou indirectement, dans tous les livres de la sainte Écriture et dans tous ses psaumes, et même dans chaque verset [1].

Pour le dire en un mot, c'est d'elle, c'est à cause d'elle, c'est pour elle que toute l'Écriture sainte a été faite [2].

 

Les poupées russes

Tout le monde connaît les poupées russes. A l’intérieur de la première poupée se trouve une deuxième poupée, à l’intérieur de laquelle se trouve une troisième, etc.

Ainsi devrait-il en être du chrétien : à l’extérieur, on voit ce que la sainte Écriture appelle « le vieil homme » (Rm 6, 6 ; Ep 4, 22 ; Col 3, 9) par opposition à « l’homme nouveau » (Ep 4, 24 ; Col 3, 10). Cet homme nouveau est décrit comme intérieur, c’est « l’homme intérieur » (Ep 3, 16) ou « l’homme caché » (1 P 3, 4). C’est le chrétien, l’homme justifié, le membre de l’Église.

Si l’on ouvre cet homme intérieur, on trouve Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui « habite dans nos cœurs » (Ep 3, 17) quand nous sommes en état de grâce.

Et à l’intérieur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, « dans lequel habite la plénitude de la divinité » (Col 2, 9), se trouve la Sainte Trinité toute entière.

Toutefois, nous pouvons placer une poupée intermédiaire. En effet, entre Notre-Seigneur Jésus-Christ et le chrétien, se trouve la très sainte Vierge Marie, la médiatrice de toutes grâces. En sorte que dans l’homme intérieur se trouve la présence spirituelle de Notre-Dame, à l’intérieur de laquelle se trouve son Fils, le fruit de ses entrailles.

Évidemment, la sainte Vierge étant discrète, sa présence ne se fait guère sentir à ceux qui ne lui sont pas spécialement dévots. Mais à ceux qui s’efforcent de tout faire « par Marie, avec Marie, en Marie », à ceux qui veulent vivre la parfaite dévotion décrite par saint Louis-Marie Grignion de Montfort, cette présence peut et doit être vivante.

Appliquons cela à la récitation et à la méditation des psaumes. Saint Augustin, dans son magnifique commentaire qui a servi de fondement à la plupart des commentaires des psaumes, explique que les paroles des psaumes sont à mettre sur les lèvres du Christ. Mais il précise : tantôt du Christ in capite, de la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour qui les psaumes ont été écrits, tantôt sur les lèvres du Corps mystique du Christ, du chrétien membre de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Par exemple, c’est le Christ-Tête qui dit : « Le Seigneur m’a dit : tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré » (Ps 109, 7). Mais c’est un membre du Christ qui dit : « Guérissez mon âme, car j’ai péché contre vous » (Ps 40, 5).

Comme nous l’avons dit, entre Notre-Seigneur Jésus-Christ et le chrétien se trouve Notre-Dame, médiatrice de toutes grâces. Il est donc tout à fait loisible de placer les paroles des psaumes sur ses lèvres, soit qu’elle les récite en son nom propre (par exemple en voyant l’Enfant-Jésus qui vient de naître : « vous êtes le plus beau des enfants des hommes » Ps 44, 3), soit qu’elle les place sur les lèvres de son Fils, soit qu’elle les place sur les nôtres.

C’est dans cet esprit que nous commentons quelques psaumes qui ont un rapport plus direct avec Notre-Dame (et en premier lieu, ceux que l’Église a choisi pour son office liturgique). Nous espérons par là aider ceux qui veulent vivre la vraie dévotion à la sainte Vierge Marie, persuadés que dans la passion de l’Église, c’est le meilleur moyen de rester fidèle et de préparer le triomphe du Cœur Immaculé de Marie annoncé à Fatima.


Le psaume 23

Le psaume 23 est le troisième psaume des matines de l’office de la sainte Vierge.

Les commentateurs s’accordent généralement pour y voir un hymne triomphal composé à l’occasion de la translation de l’arche d’alliance dans le mont Sion (2 R 6, 12 et sq.). C’est aussi un psaume didactique, car il nous décrit les conditions de sainteté requises pour entrer dans le sanctuaire de Dieu. Enfin, au moins d’une manière indirecte, on peut le dire messianique : l’arche est la figure du Christ, entrant comme tête de l’Église dans la Jérusalem céleste le jour de l’Ascension [3]. Mais ce psaume figure aussi dans un sens moral l’entrée du Christ dans l’âme fidèle.

On peut le diviser en deux parties :

— La majesté du Dieu créateur est telle que celui qui veut entrer dans son sanctuaire et recevoir sa bénédiction doit être parfaitement saint (v. 1 à 6).

— L’arche (Notre-Seigneur) arrive devant les portes de Sion (le ciel ou l’âme) : le chœur demande l’ouverture des portes pour laisser entrer le roi glorieux et triomphant (v. 7 à 10).

 

La sainteté exigée par la présence si intime du Seigneur

Souveraine puissance du Seigneur de la terre

Cette première partie comprend elle-même trois strophes. Dans la première, le psalmiste décrit la souveraine puissance de celui qui vient établir sa résidence sur le mont Sion : il est le Seigneur de la terre et tout ce qu’elle contient lui appartient.

Vulgate [4]

Fillion

Père Emmanuel

Crampon

1 Domini est terra, et plenitudo ejus ; orbis terrarum, et universi qui habitant in eo.

1. Au Seigneur est la terre et tout ce qu'elle renferme, * le monde et tous ceux qui l'habitent.

1. Au Seigneur est la terre et sa plénitude : le globe des terres et tous ceux qui habitent en lui.

1 A Yahweh est la terre et ce qu'elle renferme, le monde et tous ceux qui l'habitent.

Cette terre, selon la plupart des commentateurs à la suite de saint Jérôme et de saint Augustin [5], figure l’Église. Notre-Seigneur est venu prendre possession de la véritable Terre promise, son Église, par son incarnation et sa passion. Il va pouvoir remonter au ciel avec son Corps mystique.

Mais l’Église a elle-même un type, un modèle parfait : la sainte Vierge Marie. Elle est Mère de l’Église, et l’Église lui ressemble.

On peut donc décrire la sainte Vierge sous la figure de la terre, dont Isaïe (45, 8) a dit : « Que la terre s'ouvre, et qu'elle germe le Sauveur (aperiatur terra, et germinet Salvatorem) » ; le psaume (84, 13) : « Le Seigneur donnera sa faveur, et notre terre donnera son fruit (Dominus dabit benignitatem, et terra nostra dabit fructum suum – la terre rend du fruit quand elle est ensemencée, mais Notre-Dame a donné son fruit, ayant conçu du Saint-Esprit) » ; et le livre du Deutéronome (33, 13) : « Que la terre de Joseph soit remplie des bénédictions du Seigneur. »

Saint Jean Eudes explique aussi que la terre est un symbole de Notre-Dame et que le « milieu de la terre » dont il est question dans un autre psaume (Ps 73, 12) représente le Cœur Immaculé de Marie :

C'est la vraie terre de promission, dit saint Augustin (PL 38, 1800), que Dieu nous avait promise longtemps auparavant par ses Prophètes, dans laquelle le Fils de Dieu est né, selon ces divines paroles : « La Vérité a pris naissance de la terre [6]. » C'est cette terre dans le milieu de laquelle Dieu a opéré notre salut : Operatus est salutem in medio terrae (Ps 73, 12). Car saint Jérôme et saint Bernard appliquent ces paroles à la bienheureuse Vierge. Mais remarquez bien que le Saint-Esprit, qui les a prononcées par la bouche du Prophète royal, ne dit pas seulement que Dieu a opéré le salut de l'univers dans cette terre, mais in medio terræ, ou, selon une autre version, in intimo terræ, « dans le milieu, dans le cœur de cette terre » ; c'est-à-dire dans le cœur et dans le sein de cette Vierge incomparable [7].

On peut donc appliquer ce verset 1 de notre psaume 23 à Notre-Dame : « Au Seigneur est la terre (la sainte Vierge) et sa plénitude : le globe des terres (la sainte Vierge) et tous ceux qui habitent en lui. »

C’est ce que fait notamment le bienheureux Hugues de Saint-Cher :

Elle est appelée terre à cause des propriétés qui sont contenues dans ces vers (d’après les auteurs du Moyen Age) : Nigra, rotunda, capax, medians, circumdata, fœta, Integra, stans, humilis, cibat omnia, continet aurum. Noire, ronde, capable de recevoir, au milieu [8], entourée, grosse, Intègre [9], stable, humble [10], elle nourrit toutes choses, elle contient l’or. Notre-Dame est noire, car elle est de la nation des Juifs, et considérée extérieurement comme vile : « Je suis noire, mais je suis belle » (Ct 1, 4). Elle est ronde, car parfaite : « Elle est unique, ma colombe, ma parfaite » (Ct 6, 8). Elle est capable de recevoir son Créateur : « Celui qui m’a créée a reposé dans ma tente » (Si 24, 12). Elle est au milieu, car elle est notre médiatrice vis-à-vis de Dieu. Elle est en effet cette Esther qui a libéré le peuple condamné à mort (Est 6). C’est pourquoi, au jour de la passion, elle se tenait auprès de la croix du côté du nord, comme étant entre les pécheurs et son Fils. Elle est entourée de tribulations : « Un glaive vous percera l’âme » (Lc 2, 35) lui prédit le vieillard Siméon. Elle est grosse ou fertile : « Que la terre produise de l'herbe verte » (Gn 1, 11). Elle est intègre [comme une terre vierge] : « Voici qu’une Vierge concevra et enfantera un fils » (Is 7, 14). Elle est stable : « Une génération passe, et une génération vient ; mais la terre subsiste à jamais » (Eccl 1, 4) ; elle seule demeura ferme dans la foi quand les disciples s’enfuirent. Elle est humble : « Voici la servante du Seigneur » (Lc 1, 38). Elle nourrit toutes choses : « Venez à moi, vous tous qui me désirez, et rassasiez-vous de mes fruits » (Si 24, 26). Elle contient l’or [qui signifie la divinité ou la sagesse] : « Et l'or de cette terre est très bon » (Gn 2, 12) ; « La vérité [c’est-à-dire Notre-Seigneur, qui a dit « je suis la Vérité »] a germé de la terre » (Ps 84, 12). Cette terre « appartient au Seigneur ». Elle est la Mère du Seigneur, sa nourrice, celle qui lui rend un culte [11], sa fille, sa disciple, sa servante. « Sa plénitude » [c’est-à-dire la plénitude de grâce] appartient aussi au Seigneur ; c’est de cette plénitude dont il est parlé dans l’Évangile selon saint Luc (« je vous salue, pleine de grâce » Lc 1, 28) et dans le psaume (« la terre est remplie de la miséricorde du Seigneur » Ps 32, 5). « Le globe des terres » est encore la sainte Vierge, car « l'Esprit du Seigneur remplit le globe des terres » (Sg 1, 7). « Et tous ceux qui l'habitent », c’est-à-dire tous ceux qui sont en elle par l’espérance et la confiance [notamment ses esclaves d’amour qui s’efforcent de tout faire « en elle »] : « Ils sont tous dans la joie, ceux qui habitent en vous [12] ». En effet, elle est la ville de refuge dont il est parlé au livre de Josué (chapitre 20).

2 Quia ipse super maria fundavit eum, et super flumina præparavit eum.

2. Car c'est lui qui l'a fondé sur les mers, * et qui l'a établi sur les fleuves.

2. Parce que lui-même sur les mers l'a fondé, et sur les courants d'eau l'a affermi.

2 Car c'est lui qui l'a fondée sur les mers, qui l'a affermie sur les fleuves.

Hugues de Saint-Cher explique ainsi comment la terre (Notre-Dame) est fondée sur les mers et affermie sur les fleuves :

« Parce que lui-même sur les mers », c’est-à-dire sur les amertumes des tribulations, « l'a fondé », de telle sorte que ce globe puisse se déplacer (« j’ai marché sur les flots de la mer » (Si 24, 8). « Et sur les courants d'eau », c’est-à-dire au-dessus des voluptés charnelles, « l'a affermi » ; mot à mot : « l’a préparé », car Notre-Dame est préparée comme un exemplaire, elle est la « montagne préparée » dont il est question en Isaïe [13] (2, 2).

Si on prend la terre comme un symbole de l’Église, on peut voir dans ce verset une affirmation que la sainte Vierge soutient toute l’Église.

La mer est une des principales figures de Notre-Dame [14] :

Dieu le Père a fait un assemblage de toutes les eaux, qu'il a nommé la mer ; et il a fait un assemblage de toutes ses grâces, qu'il a appelé Marie [15].

Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même dans son dialogue avec la Samaritaine fait l’analogie entre l’eau et la grâce.

Saint Jean Eudes, commentant ce verset de psaume, explique que la mer est une figure du Cœur Immaculé de Marie :

S'il fallait prendre au pied de la lettre les paroles du saint prophète David, quand il dit que le Seigneur « a fondé le rond de la terre, avec tous ses habitants, sur les eaux de la mer » (Ps 23, 2), il ne serait pas facile de les entendre. […] [En effet la terre est stable, et la mer ne l’est pas. La solution est de voir ici un symbole du Cœur Immaculé de Marie, car] c'est de cette mer que l'on peut dire véritablement que Dieu l'a choisie pour être, après son Fils Jésus, le premier fondement du monde chrétien et de tous ses habitants, parce que, notre salut ayant été opéré dans ce cœur et par ce cœur, il est évident qu'après Dieu et son Fils Jésus, c'est le premier fondement du christianisme : fondement stable, solide et immuable, duquel nous ne pouvons pas nous séparer, à moins que d'encourir un péril évident d'une ruine et perdition éternelle. Ôtez un des fondements principaux d'une maison, que deviendra-t-elle avec tous ceux qu'elle contient ? Ôtez Marie de l'Église, qui est la maison de Dieu et la demeure des enfants de Dieu, que fera-t-elle avec tous ceux qui demeurent en elle ? […] Il y a longtemps que le monde serait détruit, dit le vénérable Bède, si les prières de Marie ne le soutenaient [16]. […] Enfin saint Jean voit les saints qui sont établis et demeurent sur cette mer de verre semblable à du cristal : Stantes super mare vitreum (Ap 15, 2), pour nous confirmer la vérité que le Saint-Esprit nous a apprise par le saint prophète David, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, à savoir qu'après Jésus-Christ, le monde chrétien, qui est dans la terre et au ciel, est fondé et établi sur cette grande mer : Super maria fundavit eum [17].

 

Qualités pour approcher d’un Dieu si grand

3 Quis ascendet in montem Domini ? aut quis stabit in loco sancto ejus ?

3. Qui montera sur la montagne du Seigneur ? * ou qui se tiendra dans son lieu saint ?

3. Qui montera à la montagne du Seigneur, ou qui se tiendra en son saint lieu ?

3 Qui montera à la montagne de Yahweh ? qui se tiendra dans son lieu saint ?

Hugues de Saint-Cher voit dans cette ascension vers la montagne de Sion une figure des vertus que nous devons pratiquer pour imiter et honorer la sainte Vierge :

« Qui montera sur la montagne du Seigneur ? » On monte pour honorer et saluer la sainte Vierge par six degrés, qui sont les six vertus dont il est brièvement question dans l’Évangile de saint Luc (dialogue entre saint Gabriel et Notre-Dame lors de l’Annonciation) : deux dans la pensée et l’affection, quatre dans les paroles. La première est la pudeur (« elle est troublée par la parole de l’ange ») ; la seconde la prudence (« elle se demandait quelle pouvait être cette salutation ») ; la troisième la modestie dans les paroles (« comment cela se fera-t-il ? ») ; la quatrième, la résolution de rester vierge (« car je ne connais pas d’homme ») ; la cinquième, l’obéissance (« voici la servante du Seigneur ») ; la sixième, la magnanimité (« qu’il me soit fait selon votre parole »). 

4 Innocens manibus et mundo corde, qui non accepit in vano animam suam, nec juravit in dolo proximo suo :

4. Celui qui a les mains innocentes et le cœur pur, * qui n'a pas livré son âme à la vanité, ni fait à son prochain un serment trompeur.

4. Celui qui est innocent de mains et de cœur pur, qui n'a pas reçu en vain son âme, et n'a pas juré avec ruse à son prochain.

4 Celui qui a les mains innocentes et le cœur pur ; celui qui ne livre pas son âme au mensonge, et qui ne jure pas pour tromper.

Le psalmiste décrit les vertus que l’on doit pratiquer pour se rendre digne de l’ascension vers la montagne du Seigneur : vis-à-vis du prochain, il faut être droit dans ses actions (les « mains innocentes »), dans son cœur (le cœur pur) et dans ses paroles (pas de « serment trompeur ») ; vis-à-vis de Dieu, il faut remplir utilement sa vie (« ne pas livrer son âme – sa vie – à la vanité ») en cherchant à connaître, aimer et servir Dieu.

Mais qui a rempli pleinement ce programme, sinon Notre-Seigneur Jésus-Christ (et sa sainte Mère) ?

 

Avantages que l’on trouve à s’approcher ainsi du Seigneur : Seule Notre-Dame y parvient parfaitement

Celui qui pratiquera un tel programme sera digne de paraître avec l’arche sur la montagne sainte. Encore faut-il qu’il reconnaisse que cette grâce est gratuite, qu’elle est fondée sur une pure miséricorde de Dieu, car nos bonnes actions ne sont que des réponses à la grâce :

5 hic accipiet benedictionem a Domino, et misericordiam a Deo salutari suo.

5. Celui-là recevra la bénédiction du Seigneur, * et la miséricorde de Dieu, son Sauveur.

5. Celui-là recevra bénédiction du Seigneur, et miséricorde de Dieu son sauveur.

5 Il obtiendra la bénédiction de Yahweh, la justice du Dieu de son salut.

De fait, il n’y a que Notre-Dame qui soit vraiment digne d’accompagner l’arche sainte. Aussi, la liturgie applique-t-elle ce verset 5 à la sainte Vierge dans l’office de l’Immaculée Conception (le 8 décembre) où il sert d’antienne au troisième psaume de matines sous cette forme : « Lors de sa conception, Marie a reçu la bénédiction du Seigneur et la miséricorde de Dieu, son Sauveur – In conceptione sua, accepit Maria benedictionem a Domino, et misericordiam a Deo salutari suo. »

6 Hæc est generatio quærentium eum, quærentium faciem Dei Jacob.

6. Telle est la race de ceux qui Le cherchent, * de ceux qui cherchent la face du Dieu de Jacob.

6. C'est là la génération de ceux qui le cherchent, de ceux qui cherchent la face du Dieu de Jacob.

6 Telle est la race de ceux qui le cherchent, de ceux qui cherchent la face du Dieu de Jacob.

Mais la sainte Vierge n’est pas seule. Elle est la mère de toute une « génération » : ce sont ses enfants et ses esclaves d’amour qui, par elle, avec elle, en elle, cherchent la face du Dieu de Jacob, la vision béatifique comme fruit d’un effort de sanctification (Jacob a lutté pour obtenir la bénédiction).

 

Entrée majestueuse de l’arche dans la citadelle de Sion

Cette deuxième partie décrit en deux strophes l’entrée triomphale de l’arche (Notre-Seigneur) dans le sanctuaire de Sion (le ciel, ou l’âme chrétienne).

 

Sommation adressée aux portes de la forteresse pour qu’elles s’ouvrent devant le roi de gloire

L’arche sainte, l’humanité du Christ accompagnée de tout le cortège des âmes saintes rachetées par son sang, arrive aux portes du sanctuaire. Ordre est donné d’ouvrir :

 

7 Attollite portas, principes, vestras, et elevamini, portæ æternales, et introibit rex gloriæ.

7. Levez vos portes, ô princes, et élevez-vous, portes éternelles, * et le roi de gloire entrera.

7. Ouvrez vos portes principales, et soyez levées, portes éternelles, et le roi de gloire entrera.

7 Portes, élevez vos linteaux ; élevez-vous, portes antiques : que le roi de gloire fasse son entrée !

On imagine un roi triomphateur monté sur un char élevé, accompagné d’une multitude de peuples. Il faut ouvrir grand les portes de la ville (les villes fortifiées avaient parfois des portes qui glissaient dans des rainures et qu’il fallait lever pour les ouvrir), voir rehausser les linteaux pour laisser passer le cortège.

Le dialogue peut se passer aux portes du ciel, où des anges accompagnant le cortège s’adressent à d’autres anges situés à l’entrée du paradis.

Selon saint Jérôme [18], suivi par saint Augustin et beaucoup d’autres, ce sont des bons anges qui s’adressent aux mauvais anges (principes, princes de ce monde) et qui demandent d’enlever les portes qui tenaient la nature humaine enfermée (« les portes de l’enfer » – Mt 16, 18), les deux principales étant la cupidité et la crainte [19].

Puis ils s’adressent à l’âme humaine, lui demandant d’élever leurs « portes éternelles », la foi et la charité. Ces portes, en effet, gisaient par terre depuis le péché originel, et il faut les relever.

Remarquons que ce verset s’applique bien à Notre-Dame : en elle, les portes de l’enfer ont été entièrement enlevées par la grâce de sa conception immaculée, et les portes éternelles de la foi et de la charité ont été grandes ouvertes dans son cœur immaculé, au point qu’elle a conçu Notre-Seigneur dans son cœur avant de le concevoir dans son sein, comme le remarquent saint Augustin et saint Léon :

La divine maternité n'aurait servi de rien à Marie, s'il elle n'avait porté Jésus-Christ plus heureusement et plus avantageusement dans son cœur que dans ses entrailles [20]. Une Vierge royale, de la race de David, est choisie pour être la Mère d'un Enfant-Dieu, et pour le concevoir dans son cœur avant que de le porter dans ses entrailles [21].

La liturgie emploie ce verset avec le verset 3 et le début du verset 4 pour le graduel de la Messe de l’Annonciation au rit dominicain [22]. Le « Roi de gloire » fait son entrée dans le sein de la sainte Vierge. Il « se tient dans son lieu saint », lui « qui a les mains innocentes et le cœur pur ».

 

8 Quis est iste rex gloriæ ? Dominus fortis et potens, Dominus potens in prælio.

8. Qui est ce roi de gloire ? * C'est le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans les combats.

8. Qui est celui-là, le roi de gloire ? C'est le Seigneur fort et puissant, le Seigneur fort dans les combats.

8 Quel est ce roi de gloire ? Yahweh fort et puissant, Yahweh puissant dans les combats.

Le dialogue continue entre les anges. Notre-Seigneur Jésus-Christ est décrit comme fort et puissant, car il a terrassé le démon par sa passion et sa croix. C’est lui qui a arraché au démon sa proie (Mt 12, 29 ; Mc 3, 27) et la ramène triomphalement au ciel.

 

Nouvelle interpellation adressée aux portes de Sion 

9 Attollite portas, principes, vestras, et elevamini, portæ æternales, et introibit rex gloriæ.

9. Levez vos portes, ô princes, et élevez-vous, portes éternelles, * et le roi de gloire entrera.

9. Ouvrez vos portes principales, et soyez levées, portes éternelles, et le roi de gloire entrera.

9 Portes, élevez vos linteaux ; élevez-vous, portes antiques : que le roi de gloire fasse son entrée !

Cette répétition a un aspect grandiose. Il semble que les puissances célestes hésitent à ouvrir le ciel à un mortel, même s’il a remporté une telle victoire.

10 Quis est iste rex gloriæ ? Dominus virtutum ipse est rex gloriæ.

10. Quel est ce roi de gloire ? * Le Seigneur des armées est Lui-même ce roi de gloire.

10. Qui est celui-là, le roi de gloire ? C'est le Seigneur des armées, c'est lui-même le roi de gloire.

10 Quel est ce roi de gloire ? Yahweh des armées, voilà le Roi de gloire !

Alors est donné le nom glorieux de « Seigneur des armées célestes » (Yahweh Sabaoth – nom propre de Dieu). Jésus n’est pas seulement le vainqueur de Satan, il est le propre Fils de Dieu. Devant ce nom, les portes s’ouvrent.

*

Pour entrer dans le sanctuaire du ciel, il faut être digne d’accompagner l’arche sainte, l’humanité de Notre-Seigneur.

De fait, une seule personne en est vraiment digne, c’est Notre-Dame, qui, par sa ressemblance parfaite avec son Fils, est appelée elle-même l’arche d’alliance, arca fœderis (Litanies de Lorette).

Si nous voulons, nous aussi, habiter sur la montagne sainte, monter au ciel, soyons unis à celle qui a reçu la bénédiction du Dieu sauveur, à cette bonne terre qui a produit du fruit de son cœur bon et excellent [23], soyons fondés sur le Cœur Immaculé de Marie.

O Dieu, qui avez donné la stabilité à la terre et qui êtes servi par tous ceux qui habitent en elle, rétablissez-nous dans l’innocence de la vie, afin que nous puissions, à votre suite, monter sur la montagne de la sanctification. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ [24].

 



[1]  — « Virgo Maria in omnibus libris sacrae Scripturae et in omnibus canticis, immo etiam in singulis versibus directe vel indirecte est mystice contenta. » Saint Vincent Ferrier, Sermon sur l’Immaculée Conception.

[2]  — « Et ut breviter concludam, de hac et ob hanc, et propter hanc omnis Scriptura facta est. » Attribué à saint Bernard mais vraisemblablement de Bernard, archevêque de Tolède au 11e siècle, PL 184, 1069.

[3]  — Outre l’emploi liturgique de ce psaume pour la fête de l’Ascension, on pourrait citer saint Cyprien, saint Jérôme, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Léon, etc.

[4]  — Le texte des psaumes est présenté en quatre colonnes. La colonne de gauche est le texte de la Vulgate utilisé pour la récitation de l’Office divin, la 2e colonne reproduit la traduction de Fillion faite sur la Vulgate (édition de 1900), la 3e la traduction légèrement glosée, du père Emmanuel de Mesnil-Saint-Loup, la 4e la traduction de Crampon faite sur le texte hébreu (édition de 1923). Les versets sont numérotés selon le bréviaire.

[5]  — PL 26, 886 et PL 36, 183.

[6]  — Veritas de terra orta est (Ps 84, 12).

[7]  — Saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu, éditions Delacroix, t. 1, 2004, p. 126-127.

[8]  — Au milieu, car selon le système astronomique des anciens, la terre était au centre du monde. On peut encore le comprendre dans un sens spirituel : la terre est au centre du monde, car c’est le lieu choisi par Dieu pour s’incarner.

[9]  — La terre est dite « vierge » quand elle est à l’état de nature.

[10] — La terre est le plus dense des quatre éléments (terre, eau, air, feu) des Anciens, donc celui dont le lieu naturel est le plus bas. On peut voir aussi une allusion au sens étymologique du mot « humilis » qui vient de « humus », qui signifie terre.

[11] — Cultrix, allusion à Jn 9, 31 : « Si quis Dei cultor est… si quelqu’un honore Dieu, celui-ci l’exauce. »

[12] — Ps 86, 7 : « Sicut laetantium omnium habitatio in te. » La liturgie applique ce verset à la sainte Vierge, puisque l’antienne du psaume 86 à l’Office de la sainte Vierge est : « Nous sommes tous dans la joie, nous qui habitons en vous, sancta Dei Genitrix, sainte Mère de Dieu ».

[13] — « Il arrivera, dans les derniers temps, que la montagne de la maison du Seigneur sera préparée sur le sommet des montagnes – Et erit in novissimis diebus praeparatus mons domus Domini in vertice montium » (Is 2, 2).

[14] — Voir saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu, l. 2, ch. 6.

[15] — Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge, § 23.

[16] — Mundus deletus esset, nisi per preces sanctae Mariae sustineretur (PL 94, 422)

[17] — Saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu, l. 2, ch. 6 (éditions Delacroix, t. 1, 2004, p. 169-171 et 175).

[18] — PL 26, 887.

[19] — Il y a là probablement une allusion à Salluste (Conjuration de Catilina) comme le remarque saint Bède le Vénérable : PL 93, 603.

[20] — « Materna propinquitas nihil Mariae profuisset, nisi felicius Christum corde, quam carne gestasset. » (Saint Augustin, De sancta Virginitate, c. 3, PL 40, 398.)

[21] — « Virgo regi Davidicae stirpis eligitur, quae sacro gravidanda fetu divinam humanamque prolem prius conciperet mente quam corpore. » (Saint Léon le Grand, Sermon 21 sur la nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, PL 54, 191 La traduction que nous avons donnée est celle de saint Jean Eudes, qui a traduit « mens » par « cœur ».

[22] — Au rite romain, on le trouve comme graduel de la Messe de la sainte Vierge en Avent.

[23] — « Ce qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant écouté la parole avec un cœur bon et excellent, la retiennent, et portent du fruit par la patience » (Lc 8, 15).

[24] — Inspiré de l’oraison composée par Ludolphe le Chartreux et qui termine le commentaire qu’il a fait de ce psaume : « Stabilitor terræ Deus, cui cuncta plenitudo mundi deservit : restitue nos in innocentiam vitæ, ut possimus, te prævio, in montem sanctificationis ascendere. Per Dominum. »

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 80

p. 28-39

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