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Rollon ou la trêve du roi Charles

 Louis Medler

On le savait ingénieur, philosophe, épistémologue, historien (au moins amateur) et grand lecteur de saint Thomas [1]. Voilà que Jacques Henry se révèle, en plus, tragédien. Et, sous le titre Rollon ou la trêve du roi Charles, il nous livre, comme coup d’essai, un véritable coup de maître.

La paix de Saint-Clair-sur-Epte (911) par laquelle le roi Charles III confia la Normandie au célèbre Rollon (Hrolf) est le sujet de sa pièce – à mi-chemin entre le théâtre de Corneille (à qui l’auteur dédie son hommage liminaire) et celui d’Anouilh. Une tragi-comé­die en quatre actes, avec chœurs, où la triple unité de lieu, de temps et d’action est scrupuleusement respectée, mais le langage moderne résolument adopté.

« Des gamins comme toi, on en écrase combien avant le petit-déjeuner ? » demande le chœur des Vikings (p. 51), tandis que Hrolf déclare à l’évêque Witton : « Suffit ! J’en ai soupé de vos énigmatiques fragments de phrase ! » (p. 53). Le comte Robert évoque son « projet de géopolitique générale » (p. 60), essaie de conclure, dans le dos du roi, un « accord pratique » avec les Barbares, n’hésite pas à traiter Gisèle (qu’il souhaite épouser) de « cruche » et de « guenon », et l’évêque Witton d’« imbécile de curé » (p. 61). Siegfried déclare à Rollon, en parlant du roi Charles : « Mais tu l’as vu ? Le roi des pingouins ! », avant de s’entendre répondre : « Arrête de jouer les gardiens de l’orthodoxie viking . » Bref, un joyeux mépris, tant de la couleur historique (si chère aux romantiques) que du langage « noble » (exigé par les classiques) fait constamment osciller la pièce entre la tragédie politique et la farce.

Mais ce ton décalé (parfois même cru, dans la bouche des Vikings) ne doit pas faire illusion. Ce n’est pas une parodie que l’auteur met en scène, mais une profonde méditation sur la civilisation, l‘autorité, la liberté, la viabilité des empires et des nations.

 

Les bases historiques

Fondement historique de la pièce : ce que l’on pourrait appeler le « paradoxe normand », que Fer­dinand Lot résumait ainsi :

Nouveaux venus dans la société franque, les Ducs [normands] ont mieux su gouverner le territoire qu’ils s’étaient acquis que ne faisaient les autres grands feudataires […]. La Normandie […] apparaîtra bientôt comme la province la plus riche de France. […] L’ironie des choses voulut que ce morceau de Neustrie et de France qu’on appela Normandie ait dû sa prospérité au fait d’être abandonné aux descendants des terribles Vikings qui l’avaient dévasté [2].

Sévère pour le roi Charles III, l’historien concluait :

Quelque mérite en revint au pauvre Charles le Sot, qui ne prévoyait, à coup sûr, rien de tel, mais qui eut une lueur de bon sens dont il convient de lui savoir gré.

Dans une récente et très claire brochure de vulgarisation, le spécialiste de cette période, Jean Renaud, qui a préfacé la pièce, explique :

Vis-à-vis de ses compagnons d’armes, Rollon était certes encore le « jarl » tel qu’on le concevait dans le Nord. Mais au titre de comte de Rouen, il asseyait son pouvoir sur la population franque en conservant le système carolingien en vigueur. […] La division franque en circonscriptions administratives (ou pagi), par exemple, demeura presque intacte, et c’est même en Normandie que certaines taxes carolingiennes se sont maintenues le plus longtemps. Bref, Rollon remit en marche la vieille machine carolingienne, mais en la huilant à sa façon [3].

Ce qui intéresse Jacques Henry, c’est l’évolution psychologique qui mena le roi Charles à proposer cette solution, et le chef normand à l’adopter (avec, problème annexe, l’acceptation de Gisèle, puisque, le rappelle l’auteur, « les filles de Charlemagne pouvaient parfois commander à leur père, notamment lorsqu’il s’agissait du choix de leur mari » [p. 15].)

On ne sait rien de l’entrevue de Saint-Clair-sur-Epte, même si le contexte est bien connu :

911 fut une année décisive. Rollon s’avisa d’enlever la capitale de cette région naturelle, la Beauce. Mais, depuis sa capture, en 858, Chartres avait relevé ses murailles. L’évêque Ganteaume appela au secours les trois plus puissants personnages du royaume, le duc Robert, Richard de Bourgogne, Ebles, comte de Poitou. Le 20 juillet 911, pendant que le combat faisait rage sous la cité, l’évêque fit une sortie, déployant comme talisman une relique insigne de son église, la tunique de la sainte Vierge. Comment Rollon eût-il pu résister ? Il fut repoussé, laissant un monceau de cadavres sur le terrain, tenta vainement de se ressaisir sur la colline de Lèves, à deux lieues de Chartres, mais dut battre en retraite. Épisode banal, comme on en avait vu plus d’un. Les Normands étaient battus, mais non vaincus, car leurs vainqueurs n’avaient pas fait de poursuite et avaient regagné leurs foyers respectifs. Et cependant, c’est alors que l’occasion d’un accord entre Francs et Normands fut saisie et menée à bonne fin. Les Normands pouvaient, comme par le passé, mener des expéditions de pillage, mais devant des villes fortifiées, ils échouaient régulièrement. Même en rase campagne, ils éprouvaient parfois des revers. D’autre part, les Francs, aguerris, familiarisés avec la tactique ennemie, se sentaient capables de tenir tête aux Normands, mais à condition d’unir les forces des trois parties du royaume. Cependant, ils étaient incapables de les traquer dans leurs camps de refuge et de les expulser, et, en outre, faute de marine, d’empêcher leur retour.Après tant d’années d’épreuves, on ne répugnait plus à faire la part du feu et à leur concéder une portion plus ou moins étendue du royaume. Au reste, il y avait des précédents. A la belle époque où l’Empire paraissait en pleine force, Louis le Pieux avait concédé la Frise (orientale) au danois Harald (836), puis le port le plus important de la région, Duurstde, à ses fils Harald II et Rorik. Ainsi avait fait également son successeur, Lothaire Ier. Mais une condition préalable était absolument nécessaire, il fallait que le chef, au moins, reçût le baptême. Les Vikings danois n’y répugnaient pas. Harald, Godfried, Weland, Huncdée, d’autres encore, l’avaient accepté. Des efforts en ce sens étaient déjà en bonne voie. Hervé, archevêque de Reims, y travaillait, ainsi que Gutton, archevêque de Rouen. Une entrevue fut décidée entre le roi et Rollon. Elle se tint sur l’Epte, à Saint-Clair, dans la seconde moitié de 911. Que se passa-t-il exactement dans ce colloque d’une importance capitale ? Nous sommes très mal informés à ce sujet. Ce qui demeure certain, c’est que Rollon (en danois Hrolf) reçut le baptême à Rouen et que le duc des Francs fut son parrain, d’où le nom de Robert que prit le néophyte, nom qu’il transmettra à sa descendance. Entrant dans le cadre de la société franque, Rollon fit hommage et jura fidélité au roi. Une anecdote veut que le Normand, qui avait à baiser le pied du roi, selon le rite du temps, se refusa à le faire en personne et se fit remplacer par un vassal, lequel saisit si brutalement le pied du souverain qu’il le renversa en arrière, à la grande hilarité de l’assistance. Mais cette anecdote a été inventée cent ans plus tard, par Dudon de Saint-Quentin aux gages des ducs normands, à une époque où leur vassalité à l’égard du roi de France leur était devenue à charge. Vassal, le Normand devait participer à la défense du royaume, fût-ce contre d’autres envahisseurs. Et cette condition est rappelée dans un diplôme un peu postérieur (918) de Charles III [4].

 

Barbarie et civilisation

Mais au-delà des faits de l’an 911 (toute tragédie idéalise et simplifie l’histoire), c’est le face à face entre le barbare et la civilisation qui semble fasciner l’auteur.

Siegfried, soutenu par le chœur des Normands, personnalise la barbarie : la force brutale qui se livre à tous ses instincts et ne semble connaître, en ce bas monde, que les trois concupiscences : « De l’or [à piller], des moines [à massacrer], des femmes [à violer] ! » (p. 44). Et pourtant, pourtant… ces barbares deviennent subitement bien timides face à la force morale de l’Église (p. 90-92). La nature humaine, déséquilibrée, blessée, corrompue, garde sa tendance foncière au vrai et au bien. Et Hrolf, parce qu’il est le chef, et qu’il voit plus loin, est encore plus impressionné.

Les défenseurs de la « civilisation », en face, font pourtant pâle figure. Robert, qui ne croit pas à grand-chose, est plutôt un décadent. Le roi Charles, qui se sait investi de l’autorité royale et s’emploie à la sauver, tremble de sa propre faiblesse. L’évêque de Rouen lui-même, Witton, est excessivement émotif (p. 53). Mais il a la foi. Soutenu par le chœur des moines, il ne cesse d’implorer Dieu. Courageux malgré son impressionnabilité, il rappelle incessamment la vérité révélée (voir notamment le beau dialogue de la page 57, que je renonce à citer intégralement, faute de place) et il s’examine sévèrement sur sa fidélité à la prêcher (« Qu’ai-je transmis de ce que j’avais reçu ? », p. 86).

C’est lui, finalement, qui renverse la situation, non par ses forces, mais par l’autorité surnaturelle dont il est à la fois investi et écrasé.

« Les évêques ont construit cette monarchie [franque], comme les abeilles construisent une ruche » disait Joseph de Maistre [5]. La phrase évoque saint Rémi baptisant Clovis ; saint Aignan (Orléans) et saint Loup (Troyes) défendant leur ville contre les Huns ; saint Sidoine Apollinaire qui, à Clermont, tint tête aux Wi­sigoths ; saint Césaire d’Arles qui délivra la population d’Orange ; saint Germain d’Auxerre face aux Alains et saint Nicaise de Reims face aux Vandales ; saint Didier et saint Léger qui furent, à Cahors et Autun, les défenseurs de leur cité ; et beaucoup d’autres.

Elle évoquera aussi désormais, grâce à Jacques Henry, l’évêque Witton, face à Rollon.

Une bonne occasion de prier pour nos évêques actuels qui, plus encore que les hommes politiques, ont notre avenir entre leurs mains.

 

Jacques Henry, Rollon ou la trêve du roi Charles (Préface de Jean Renaud), Andas, éd. Zurfluh, 2010, 100 p., 14,8x20,6 cm, 15 €.

 



[1]  — Voir ses deux ouvrages déjà recensés dans Le Sel de la terre : Un Docteur pour tous : saint Thomas d'Aquin (Le Sel de la terre 66, p. 45) et Darwin méconnu (Le Sel de la terre 71, p. 205).

[2]  — Ferdinand Lot, Naissance de la France, Paris, Fayard, 1948, p. 514.

[3]  — Jean Renaud, Sur les traces des Vikings en France, Rennes, Ouest-France (« Poche Histoire »), 2010, (6€).

[4]  — Ferdinand Lot, ibid., p. 510-511.

[5]  — Joseph de Maistre (Du Pape, éd. Pélagaud, 1870, p. 7) commentait ainsi le mot de l’historien protestant Gibbon qui attribuait « l’établissement de la monarchie franque à l’alliance de cent prélats qui commandaient dans les villes » (Histoire de la décadence de l’empire romain, Paris, 1812, ch. 38, p. 24).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 80

p. 209-213

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