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La fatale perversion du système scolaire

Aldric Boulangé 

On ne compte plus les livres consacrés à la crise de notre système éducatif. Deux camps s’affrontent : celui des tenants de la révolution pédagogique enclenchée depuis près de quarante-cinq ans, dont Philippe Meirieu est devenu l’icône, actuellement sur la défensive, et celui des défenseurs de « l’École républicaine », groupés autour de Jean-Paul Brighelli, Henri Pena-Ruiz et autres, partisans d’un retour à Jules Ferry et à la Troisième République, qui surfent avec succès sur le marasme actuel.

L’originalité du livre d’Yves Morel, La fatale Perversion de l’École républicaine, tient à ce qu’il fait justice de ce manichéisme et renvoie les adversaires dos à dos.

Son idée centrale est que la controverse qui oppose « pédagogistes » et défenseurs de « l’École républicaine » est un faux débat. Ces adversaires sont en fait des frères ennemis unis par un commun idéal (et se rassemblant d’ailleurs spontanément dans le même camp lors des échéances électorales). Yves Morel voit la cause du mal dans les principes mêmes et les origines de notre système d’enseignement.

L’École républicaine a enfanté l’École pédagogiste de par les valeurs qui l’inspirent, les principes qui la fondent et la guident, les promesses que ses promoteurs et maîtres ont faites. Elle est grevée d’ambiguïtés et de contradictions rédhibitoires.

Ses ambiguïtés : quel est le contenu des notions de « dignité » de l’homme, d’ « émancipation » et d’égalité dont elle se réclame depuis sa fondation, voire depuis ses prémices sous la Révolution française ? Et où s’arrête-t-il ?

Ses contradictions : contradiction entre les moyens à déployer pour réaliser la démocratisation du savoir et l’attachement à la « méritocratie républicaine », entre une école de masse et une école jouant un rôle d’ascenseur social, entre la volonté de permettre à un maximum d’élèves l’accès aux registres élevés de la connaissance et la nécessité de sélectionner une élite. Les notions de « mérito­cratie » et d’ « élitisme républicain » ne résorbent pas cette ambiguïté. Ferry et Durkheim sont dépassés.

Au nom d’un humanisme laïc absurde sous-tendu par une philosophie progressiste matérialiste et sommaire jusqu’à la puérilité, les fondateurs et maîtres de l’École républicaine ont aboli toute référence transcendante et réduit l’homme à sa seule raison et à son intelligence (du reste entendue exclusivement comme l’aptitude à l’abstraction). Par là, l’École républicaine lie étroitement la dignité de l’individu à ses résultats scolaires et fait du classement et de la sélection scolaires une hiérarchie morale et humaine. Ce faisant, elle transforme l’échec scolaire en échec humain total et définitif (moralement parlant), donne aux élèves et à leurs parents le sentiment qu’à l’école ils jouent non seulement leur avenir social, mais leur dignité même. Elle incite donc puissamment les jeunes et leurs parents à opter systématiquement en faveur des études les plus exigeantes, les plus longues et les plus gratifiantes, lors même qu’ils se savent incapables de les mener à bien.

Et ainsi, elle encombre les filières d’études jugées les plus nobles (études littéraires, scientifiques et juridiques), oriente les jeunes vers l’enseignement et les carrières administratives et libérales, secteurs qui ne peuvent les accueillir tous, et laisse en relative déshérence les formations propres à pourvoir l’économie en cadres utiles.

Compte tenu de ces caractéristiques de l’École républicaine, il était normal qu’au fur et à mesure que se délitait le consensus social sous les effets conjugués des guerres, des crises économiques, de la simple évolution et du progrès de l’individualisme, les Français exigeassent pour leurs enfants les études secondaires et supérieures, des facilités administratives et pédagogiques pour y « réussir » tant bien que mal, et réclamassent le droit au succès aux examens, et le droit aux diplômes au même titre que le simple droit à l’instruction. Et l’augmentation générale du niveau de vie durant les Trente Glorieuses a amplifié encore ce phénomène. Sous leur pression (électorale notamment) et sous l’influence des idées socialistes et de la démagogie prétendument humaniste des années 60 et 70, les gouvernements ont laissé se massifier l’institution scolaire et universitaire et s’instaurer graduellement une sélection insidieuse et dissimulée par le jeu des établissements et de leurs zones d’implantation, des filières, des options, des classes spéciales et de la dichotomie universités-grandes écoles. D’où la décrépitude actuelle et son formidable gâchis humain, moral, financier et politique. D’où aussi la baisse de qualité de notre enseignement secondaire et supérieur et le recul de la France dans les secteurs de la recherche et de la culture (malgré nos prétentions en ce domaine).

Les différents corps enseignants, de par leurs égoïsmes catégoriels rivaux et leur idéologie de gauche, ont rendu impossible l’adaptation de notre système d’enseignement à l’évolution et aux exigences du monde moderne.

Selon Yves Morel, les origines de l’enchaînement des événements qui devaient conduire à la massification et à la déliquescence de notre système d’enseignement sont anciennes : les projets éducatifs de la Révolution française (celui de Condorcet surtout) et, tout au long du 19e siècle, les promesses, faites par les républicains, d’une évolution et d’une promotion du peuple grâce à l’École (promesses rendues solennelles sous la Troisième République) ont préparé et justifié cette évolution. Et la dichotomie instituée au 19e siècle entre l’Université napoléonienne (rénovée sous la Troisième République) réservée à l’élite et l’école primaire (créée par Guizot en 1833, rendue laïque et obligatoire par Ferry en 1880-1882) pour la plèbe, toute deux bien séparées mais monolithiques et centralisées et relevant d’un même ministère, ne pouvait qu’attiser la revendication d’études secondaires et supérieures pour tous au sein d’un système scolaire et universitaire unifié, la conquête des lycées et des facultés par les enfants du peuple devenant le symbole le plus éclatant de l’égalité démocratique et sociale. L’École républicaine, dont le pédagogisme actuel n’est que l’avatar logique, se voulait libératrice et généreuse, prétendait assurer le bonheur de l’individu comme la prospérité de la communauté ; elle apparaît finalement comme un Moloch qui brise et dévore les êtres tout en ruinant leur âme (que d’élèves sortent de ses murs pleins de mésestime de soi et sans avenir). Les Frères des Écoles Chrétiennes (pour les enfants du peuple) et les Jésuites (pour ceux de l’élite sociale) dont elle s’est largement inspirée, mais dont son jacobinisme et son laïcisme absurdes ont perverti l’esprit des méthodes qu’elle leur a prises, donnaient à la jeunesse une assise morale forte constituée par un humanisme authentique qui ne faisait pas de l’homme un dieu et le comprenait tout en lui rappelant ses faiblesses.

L’auteur voit un possible remède à la situation actuelle dans la complète décentralisation de notre institution scolaire et universitaire (autonomie des académies et des établissements, transferts accrus de compétences aux régions et départements, séparation ministérielle et administrative complète du secondaire et du supérieur), l’abolition du monopole de l’État de la collation des grades et le développement d’un réel et fort secteur privé d’enseignement et de formation.

La fatale Perversion du système scolaire français nous plonge à la source même du mal scolaire français et nous propose une explication originale de la crise du système éducatif à cent lieues de notre vieux et vain débat entre gauche libertaire et gauche républicaine.


Yves Morel, La fatale Perversion du système scolaire français, Paris, Via Romana, 2011, 320 p., ISBN 979-1090029057, 24€.

 

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 80

p. 213-216

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