Simon de Montfort :
bourreau ou martyr ?
par Philippe Girard
Simon IV le Fort, sire de Montfort, est connu grâce au rôle de premier plan qu’il joua, à l’aube du 13e siècle, dans la croisade contre les cathares, dans le Midi de la France.
Depuis le 19e siècle, sa figure est généralement déformée (pour le Larousse en dix volumes de 1961, il fut « brave, cruel et ambitieux […] Il dévasta Béziers »), pour des raisons où l’idéologie a une part évidente.
Depuis 1988, nous disposons cependant, grâce à Dominique Paladilhe, d’une biographie détaillée, récemment rééditée [1], qui permet, avec l’œuvre de Pierre Belperron [2], une approche équilibrée de cette personnalité d’envergure.
Portrait d’un croisé
Montfort-l’Amaury, non loin de Rambouillet, est le berceau de la famille de Montfort, dans laquelle se remarque la grand-tante de Simon, Bertrade, grand-mère de Geoffroy Plantagenêt, lui-même père du roi Henri II d’Angleterre, et pour laquelle le roi de France Philippe Ier éprouva une telle passion qu’il répudia sa femme, sans souci de l’excommunication. Né vers 1165 [3], Simon hérita, outre le fief familial, des droits de son oncle Robert sur le comté de Leicester, en Angleterre. Pierre des-Vaux de-Cernay, l’auteur de l’Historia albigensis, qui l’a bien connu, le décrit ainsi :
Sa stature était haute, sa chevelure remarquable, son visage élégant, son aspect agréable, ses épaules saillantes, ses bras musclés, son torse gracieux, tous ses membres agiles et souples, son allure vive et alerte.
Le portrait peut paraître flatteur, mais il est établi que Simon de Montfort ne connut pas de rival sur le plan militaire et qu’il fit preuve d’un courage et d’une endurance exceptionnels. Le même chroniqueur ajoute :
Sa parole était éloquente, son affabilité accessible à tous, sa camaraderie aimable, sa chasteté absolue, son humilité exceptionnelle.
A une époque où beaucoup de rois et de seigneurs ne montraient pas l’exemple, il fut en effet fidèle à sa femme, Alix de Montmorency, qui fut pour lui un secours précieux, dans des circonstances parfois critiques. Simon fut peint par tous les chroniqueurs comme un martyr de la foi, étant mort au service de l’Église et du Christ. D. Paladilhe cite Guillaume de Puylaurens, chapelain de Raymond VII de Toulouse, fils de l’adversaire principal de Simon, Raymond VI :
Je dirai que, plus tard, j’ai entendu le comte de Toulouse qui est décédé dernièrement [Raymond VII] vanter merveilleusement en Simon, quoiqu’il eût été son ennemi, la constance, la prévoyance, la vaillance et toutes les qualités qui conviennent à un prince.
Quant à la cruauté qu’on lui prête, disons simplement qu’elle ne se distingua en rien de la brutalité des gens de guerre de l’époque. Simon ne fut sans doute pas un saint, mais il fut un honnête soldat. Il participa, en mai 1202, à la quatrième croisade, celle que les Vénitiens détournèrent à leur profit sur Constantinople. Ayant déclaré que sa conscience lui interdisait de retarder sa venue en Terre sainte, il rallia ceux des croisés qui refusaient de se mettre au service des intérêts de Venise, (« Je ne suis pas venu ici pour tuer des chrétiens ») et gagna Jaffa. Il put participer à une expédition vers Tibériade peu avant la signature d’un traité de paix de six ans avec les musulmans, en septembre 1204.
Sa présence en Terre sainte désormais sans objet, Simon rentra en France.
La croisade contre les cathares (1208)
En ce début du 13e siècle, l’hérésie cathare avait progressé de manière effrayante dans le Midi, surtout parmi les seigneurs. Contre elle, les prédications des légats pontificaux, de l’évêque d’Osma, Diego, et de son compagnon Dominique de Guzman, rencontraient bien peu de succès. Ce fut l’assassinat du légat Pierre de Castelnau, à l’instigation de Raymond VI de Toulouse [4] le 14 janvier 1208, qui conduisit Innocent III à lancer un appel à la croisade, auquel répondit Simon. Il n’était qu’un membre du conseil dirigeant la croisade, dont le chef était le légat Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux.
Longeant le Rhône et passant par Montpellier, l’armée arriva en juillet devant Béziers qui, après avoir été envahie par surprise par les ribauds (foule, allant à pied, composée de valets d’armes et de serviteurs des chevaliers), fut le théâtre du massacre d’une grande partie de sa population avant que les chefs ne puissent intervenir et rétablir l’ordre. C’est à l’occasion de ce triste épisode qu’on attribua plus tard, au 15e siècle, à Arnaud Amaury, la phrase souvent citée mais apocryphe : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».
En août, le blocus fit capituler Carcassonne. Après que trois des principaux seigneurs eussent renoncé, et malgré ses réticences, Simon fut quasiment contraint par Amaury, au nom de la sainte obéissance, d’accepter le gouvernement des terres conquises. Il fut proclamé par ses pairs vicomte de Béziers et de Carcassonne. Cette acceptation montre que l’ambition – car il en eut – se confondit chez lui avec ce qu’il considérait comme un devoir : libérer le Midi de l’hérésie.
C’était un cadeau empoisonné, car la population, profondément contaminée par l’hérésie, demeurait en majorité hostile. Simon élargit son domaine en occupant Fanjeaux, Mirepoix, Pamiers, Limoux et en recevant la soumission volontaire de Castres et d’Albi qui, en dépit du qualificatif « albigeoise » accolé à l’hérésie, fut une des rares villes à lui demeurer indéfectiblement fidèle.
La grande masse des croisés ayant quitté le Midi dès qu’eut expiré le temps de présence qu’ils avaient voué – quarante jours –, les seigneurs rebelles en profitèrent pour reprendre, dès 1210, quelques places fortes, comme Puisserguier, où ils commirent les premières cruautés, crevant les yeux, coupant les oreilles, le nez et la lèvre supérieure de deux chevaliers qu’ils chassèrent ensuite, nus, dans la nuit d’un hiver particulièrement rigoureux. L’un en mourut, mais l’autre survécut et put rapporter les faits. Après s’être emparé de Bram, Simon eut le tort d’ordonner, par représailles, des mesures similaires sur ses prisonniers.
Face à la révolte, il fallait, d’évidence, se résoudre à entreprendre une conquête méthodique. Des renforts lui étant parvenus, Simon s’empara de quatre importantes places : Minerve, où 140 « parfaits » préférèrent le bûcher à l’abjuration que leur proposait le légat Amaury, Termes, Cabaret, qui se rendit sans combat, et Lavaur où, là aussi, entre 300 et 400 hérétiques choisirent le bûcher.
Le siège de Toulouse (1211)
Entre-temps, le concile de Montpellier avait excommunié le comte de Toulouse, Raymond VI, et chargé Simon de l’application de la mesure, ce qui devait imprimer à la croisade, à côté de son caractère religieux d’origine, un caractère politique, qui exacerba le particularisme régional ; en outre, l’appui de Pierre II d’Aragon à Raymond VI allait internationaliser le conflit.
Le 15 juin 1211, Simon se présentait devant Toulouse, dont la quasi-totalité des 30 000 habitants travaillaient avec ardeur à mettre la cité en état de défense. Les citoyens toulousains étaient encouragés par les familles cathares, nobles pour la plupart, ayant trouvé refuge derrière les remparts ; leurs « évêques » prêchaient et « consolaient » sans répit. Le siège s’éternisant sans résultat, Simon se replia sur Carcassonne. Un de ses familiers ayant voulu un jour le réconforter devant les adversités qu’il rencontrait, il lui dit avec force :
Vous vous imaginez que j’ai peur ? Il s’agit de l’affaire du Christ. Toute l’Église prie pour moi, j’ai la certitude que nous ne pouvons être vaincus.
Avec 500 hommes, il se porta à Castelnaudary où il fut assiégé par Raymond VI et 5 000 hommes. Au cours d’une sortie audacieuse, dans un choc terrible et une immense clameur où les cris de Montfort ! Dame sainte Marie ! répondaient à ceux de Toulouse ! Foix ! Comminges !, Simon mit en déroute complète les assiégeants.
Au printemps 1212, un très nombreux pèlerinage venu d’Allemagne, de Frise et d’Italie vint renforcer les maigres forces de Simon. C’était le fruit des prédications appelant à la croisade, en particulier celles de l’abbé Guy des Vaux de Cernay, de l’évêque de Toulouse, Foulques, et de Jacques de Vitry, futur et éphémère patriarche de Jérusalem.
Simon n’agissait qu’au nom de l’Église, et le conseil de la croisade, toujours dominé par les ecclésiastiques, décida de ne pas renouveler une attaque directe sur Toulouse, mais de prendre la ville en étau. On s’empara, au nord, d’Agen, de Moissac, où, son cheval tué, Simon échappa de peu à la capture, et de Castelsarrasin ; au sud, de Saverdun, Auterive, Saint-Gaudens et Muret. Ces opérations achevées à l’été, Raymond VI se retrouvait bloqué dans Toulouse où s’entassaient les soutiens de l’hérésie mêlés à ceux qui, sans être nécessairement cathares, craignaient une réduction des franchises municipales et refusaient l’obéissance aux gens du nord, « les Français ».
En novembre 1212, Simon fit rédiger les statuts de Pamiers qui réglaient l’organisation de son domaine au point de vue civil, militaire et religieux. Ce document de quarante-six articles (ou coutumes) montre combien Simon fut l’homme de l’Église.
La bataille de Muret (1213)
Cependant, toujours enfermé dans Toulouse, Raymond VI, à la recherche d’allié, avait fait appel à son beau-frère, le roi d’Aragon Pierre II, comte de Barcelone, marquis de Provence, personnage considérable, qui nourrissait des ambitions territoriales sur les pays pyrénéens et le Languedoc.
Pierre II dépêcha une ambassade auprès d’Innocent III pour plaider la cause de Raymond VI. Le pape prescrivit qu’un concile examinât son cas. Convoqué par le légat Amaury à Lavaur, le 10 janvier 1213, le concile, constatant que le comte de Toulouse n’avait pas tenu son serment de chasser de ses terres les cathares et que, bien au contraire, il les avait protégés, refusa de lever l’excommunication. L’intervention diplomatique de Pierre II se soldait par un échec et, au surplus, suscitait l’inquiétude du roi de France Philippe-Auguste. Le roi d’Aragon décida alors de soutenir par les armes le comte de Toulouse. A la fin du mois d’août 1213, débouchant des Pyrénées, il se dirigeait vers Muret, à 12 kms au sud de Toulouse. Venant de Fanjeaux, Simon prit lui aussi la direction de Muret ; passant par l’abbaye de Boulbonne, il pria dans l’église abbatiale et, déposant son épée sur le maître-autel, dit :
O bon Seigneur ! O doux Jésus ! Tu m’as choisi malgré mon indignité pour tes combats. C’est de ton autel aujourd’hui que je reçois mes armes afin qu’au moment de livrer les batailles, je reçoive de toi les instruments du combat. [D’après Pierre des Vaux de Cernay.]
Le soir même, il fit une confession générale et dicta son testament.
Parvenu le lendemain, 11 septembre 1213, au sommet des coteaux qui bordent la vallée de la Garonne, Simon put observer l’énorme masse des coalisés : derrière Muret, le camp de Pierre II et celui de Raymond VI et de ses vassaux ; le long de la Garonne, la foule des milices toulousaines à pied. L’estimation des effectifs en présence varie selon les auteurs, mais tous s’accordent sur une disproportion écrasante en faveur des coalisés. Ayant obtenu le lendemain, 12 septembre, l’autorisation d’engager le combat, Simon entra dans la chapelle où l’évêque d’Uzès célébrait la messe et, s’agenouillant devant lui, déclara :
A Dieu et à vous, j’offre aujourd’hui mon corps et mon âme.
Après que les chevaliers se furent mutuellement demandé pardon et tandis que tout le clergé priait, les croisés, négligeant les milices, fondirent sur la cavalerie coalisée. Celle-ci se dispersera sous le choc, Pierre II ayant été tué dès le début de l’engagement ; ce que voyant, les milices se débandèrent dans un sauve-qui-peut général. Étonnante bataille, couronnée par une victoire que rien ne laissait présager, « un des faits d’armes les plus extraordinaires de l’histoire » (père Petitot), qui fait penser à Lépante (1571) ou à Vienne (1683).
De ce jour, le vainqueur prit figure de héros aux yeux de la chrétienté, éblouie. Après avoir fait relever le corps du roi d’Aragon, Simon se défit de ses armes et les fit vendre, avec son cheval, au profit des pauvres ; puis il se rendit à l’église de Muret pour une action de grâces. Il déplorait huit morts de son armée contre plusieurs milliers, dont beaucoup de noyés, chez les coalisés.
Les prélats du conseil, désireux avant tout de réconcilier les Toulousains avec l’Église, empêchèrent l’exploitation de la victoire en s’opposant à l’entrée dans Toulouse et entamèrent des négociations, au terme desquelles Raymond VI était provisoirement réconcilié, les Toulousains jurant, quant à eux, de ne plus soutenir en aucune façon leur comte. Ce dernier toutefois ne se tenait pas pour définitivement vaincu : il travaillait à se trouver un nouvel allié en la personne du roi d’Angleterre, Jean sans Terre, oncle de son fils Raymond [5].
Bref triomphe (1215-1216)
Le 4 février 1215, une lettre d’Innocent III maintint, dans l’attente du concile de Latran, l’attribution de la garde des domaines de Raymond VI à Simon, qui devenait ainsi un des premiers seigneurs du royaume de France. Une autre bonne nouvelle fut l’arrivée du prince Louis, fils de Philippe-Auguste. Le légat Pierre de Bénévent, Louis et Simon firent une entrée solennelle dans Toulouse et, le 15 décembre 1215, un décret du concile de Latran reconnut définitivement à ce dernier la possession du comté de Toulouse, du duché de Narbonne et de la vicomté de Béziers et de Carcassonne ; les terres qu’il n’avait pas conquises, le marquisat de Provence et le Comtat Venaissin, étaient destinées au jeune Raymond (Raymond VII), dont le père devait se contenter d’une rente. Quant aux hérétiques, tous les seigneurs s’engageaient à les chasser de leurs terres. Simon retourna à Toulouse où, le 27 mars 1216, les députés de la population lui rendirent hommage et lui prêtèrent serment de fidélité, en contrepartie de quoi lui-même promit qu’il serait
bon seigneur et fidèle à l’honneur de Dieu et de la sainte Église envers tous les hommes et toutes les femmes de Toulouse.
Son autorité reconnue dans les règles par ses nouveaux sujets, Simon prit le chemin de l’Ile-de-France, quittée huit ans plus tôt. L’enthousiasme populaire acclama en lui le double vainqueur de l’hérésie et du comte de Toulouse. Simon se présenta devant Philippe-Auguste qui lui accorda l’investiture royale
pour les fiefs et les terres qui ont été conquis sur les hérétiques et ennemis de Jésus-Christ.
Champion de l’Église et investi par son roi de ses conquêtes, il put se croire à ce moment au sommet de son triomphe. Et pourtant, il était au bord du précipice.
La fin d’un soldat du Christ (1218)
Si Innocent III était persuadé que le concile de Latran avait sanctionné le retour de la paix, ni Raymond VI ni son fils n’avaient en réalité renoncé. Tandis que le premier allait à nouveau chercher de l’aide en Aragon, le second s’emparait de Beaucaire dont une garnison tenait le château pour le compte de Simon. C’était rallumer la guerre. Frappé de stupeur à cette nouvelle, Simon se porta aussitôt sur la ville, qu’il assiégea en vain pendant trois mois. Finalement, Raymond laissa sortir du château la garnison en échange de la levée du siège de la ville. Pour le vainqueur de Muret, c’était un échec, survenant de manière imprévisible, tandis que, pour ses adversaires, parmi lesquels les hérétiques, tout redevenait possible.
Simon courut d’une traite à Toulouse. Recevant une délégation des habitants, il commit l’erreur, sous le coup de la colère consécutive à l’affaire de Beaucaire, d’exiger des otages, provoquant ainsi un soulèvement général qui l’obligea à évacuer la ville. Sur les conseils de quelques notabilités, dont l’évêque Foulques et l’abbé de Saint-Sernin, les Toulousains finirent par s’incliner devant les exigences de Simon relatives aux otages, à la destruction des fortifications et au versement d’une rançon. Mais Simon, au reçu de mauvaises nouvelles du Languedoc, commit l’imprudence de quitter Toulouse ; l’apprenant, Raymond VI, qui se trouvait en Aragon, franchit les Pyrénées et, le 13 septembre 1217, pénétrait dans Toulouse au milieu d’un accueil délirant. Tout aussitôt, Simon revint à sa capitale, où allait se clore son destin. Après un assaut infructueux, un siège en règle apparut nécessaire. Mais Toulouse, comme Beaucaire, ne se prêtait pas à une prise d’assaut et Simon n’avait pas les moyens nécessaires à réaliser un blocus complet de la ville. Neuf mois de siège s’écoulèrent donc sans résultat jusqu’au 25 juin 1218. Pierre des Vaux-de-Cernay relate que Simon assistait à la messe quand il fut averti d’une sortie des assiégés ; après avoir récité le Nunc dimittis, il ajouta : « Allons et mourons s’il le faut pour celui qui daigna mourir pour nous. »
Quelques instants plus tard, atteint d’une grosse pierre à la tête, il était tué sur le coup.
Son fils Amaury fit lever le siège et emmena la dépouille de son père à Carcassonne, où elle fut inhumée dans une chapelle de la cathédrale Saint-Nazaire, jusqu’en 1224, puis transportée à l’abbaye des Hautes-Bruyères, non loin de Montfort-l’Amaury. A la cathédrale Saint-Nazaire, l’effigie est encore visible sur la dalle de pierre de la sépulture, avec, sur le haubert, le surcot portant la croix des comtes de Toulouse.
Un ami de saint Dominique
Simon de Montfort, bourreau et martyr : c’est le titre que Michel Roquebert a donné à la biographie de Simon de Montfort qui a remplacé, aux éditions Perrin, celle de Dominique Paladilhe [6]. Affichant sa volonté d’objectivité, l’auteur (très prisé des milieux ésotéristes et « catharisants ») se veut nuancé, et reconnaît une certaine grandeur à Simon. Il signale sa foi sincère qui lui valut d’être considéré comme un « martyr » par le camp catholique. Mais il souligne en même temps sa « rare violence » contre ses ennemis. Pour lui, Simon fut, en définitive, le loyal mais brutal instrument d’une idéologie nocive : celle de la croisade.
Le portrait présenté par Paladilhe échappe à cet a priori. Essayant de cerner équitablement la personnalité du comte de Montfort, il note que, tout au long de la croisade, Simon fut au service de l’Église, représentée en son conseil, ce qui le mettait dans l’impossibilité de n’agir que pour la satisfaction de ses ambitions (même s’il eut des ambitions). Commit-il des cruautés ? Sans doute, mais en réponse à celles de ses adversaires, qui furent beaucoup plus nombreuses. Son caractère entier, sans détour, lui ôtait le sens des nuances et ne l’inclinait pas à pratiquer le pardon envers qui s’était attiré sa colère. Ni monstre ni saint, il fut considéré comme un martyr de la foi, tombé au service de l’Église en luttant contre ce qui n’était pas seulement une hérésie, mais aussi une subversion radicale de la société.
Il est à regretter que, dans son portrait chaleureux, D. Paladilhe n’ait pas mis en relief les relations d’amitié qu’il entretint avec saint Dominique. Aussi faut-il compléter son livre par ceux du père Petitot [7], et du professeur Philippe Tourault [8], dans lesquels il apparaît bien que les rôles respectifs de Simon et de Dominique furent indissociables, car comme l’écrit le chroniqueur dominicain Thierry d’Apolda, « le comte combattait les hérétiques par le glaive matériel et le saint avec le glaive de la parole ».
Il y eut entre eux une commune adhésion au principe de la croisade et une perception similaire de l’objectif à atteindre, quoique par des moyens différents. Tous deux s’apprécièrent l’un l’autre jusqu’à devenir des amis intimes : « le comte de Montfort […] l’entourait [Dominique] d’une dévotion spéciale », tandis que le saint appréciait Simon, qui « met en application dans sa vie quotidienne ses principes chrétiens et vit dans une grande pureté de mœurs. Il s’établit donc très vite une grande complicité spirituelle entre les deux hommes. [9] ».
Après la prise de Carcassonne, Simon installa sa famille à Fanjeaux, tout près du couvent de Prouilhe, dont il fut un zélé bienfaiteur. Il lui consentit d’importantes donations et le plaça, par une charte du 15 mai 1211, sous sa protection personnelle : s’en prendre à la première fondation dominicaine, c’était s’en prendre au comte de Montfort lui-même.
Saint Dominique prouva son amitié pour Simon en mariant son fils aîné et en baptisant sa dernière fille ; surtout, comme l’établit le père Petitot contre certains auteurs, il vint le soutenir en personne lors de la bataille décisive de Muret, fait d’autant plus notable que saint Dominique, tout en appuyant autant qu’il le put la croisade, s’est mêlé aussi peu que possible des affaires politiques, pour se consacrer avant tout à la conversion des cathares par la prédication.
[1] — Dominique Paladilhe, Simon de Montfort et le drame cathare, Paris, Perrin, 1988 ; réédition récente : Via Romana, 2011, 267 p. (23 €).
[2] — Pierre Belperron, La Croisade contre les Albigeois, 1209-1249, Plon, 1942, réédition Perrin, 1967. Ouvrage indispensable.
[3] — Et non 1181, comme l’indique le tableau généalogique de l’ouvrage de D. Paladilhe (éd. 2011, p. 264).
[4] — Raymond VI (1156-1222) était comte de Toulouse depuis la mort de son père Raymond V, en 1195.
[5] — La vie amoureuse et conjugale de Raymond VI fut assez mouvementée. Entre 1196 et 1203, il vécut avec Jeanne d’Angleterre (fille d’Henri II Plantagenêt, sœur de Richard Cœur de Lion et de Jean sans Terre) qui donna naissance à son successeur, Raymond VII (1197-1249).
[6] — Michel Roquebert, Simon de Montfort, bourreau et martyr, Paris, Perrin, 2003 (réimpr. 2005), 401 p. — L’ouvrage de D. Paladilhe (édité en 1988 et réimprimé en 1997 par Perrin) a, du coup, été réédité par Via Romana.
[7] — P. Petitot O.P., Dominique de Guzman, Un saint pour le 21e siècle, éd. du Lion, 1996.
[8] — Philippe Tourault, Saint Dominique face aux cathares, Perrin, 1999. (Le portrait fait de Simon de Montfort nécessite quelques réserves.)
[9] — Cité dans Ph. Tourault, op. cit. p. 164.

