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L’abandon de la soutane

Témoignage du chanoine Pierre Caillon

 

Les faits sont parlant, surtout quand ils sont racontés avec un talent de conteur comme celui du chanoine Pierre Caillon (1916-2011). En l’occurrence, il s’agit d’un témoignage fort instructif sur la manière dont la Révolution a pénétré dans l’Église.

Ce texte a été écrit le 14 août 1997 et publié le 13 juillet 1999 sur le site : www.fatima.be, rubrique « Forum », texte nº 6.

Le Sel de la terre.

 

 

La retraite de juillet 1962

Le grand séminaire de Sées comportait 150 chambres. L'évêque qui l'avait fait bâtir entre 1937 et 1940 s'appelait Mgr Pasquet. Nous étions alors 450 prêtres dans le diocèse de Sées. Mgr Pasquet exigeait que chaque prêtre fût présent à une retraite pastorale afin d'y entendre, en plus du prédicateur, les consignes de l'évêque.

Il y avait donc, chaque été, pendant les vacances d'été, trois retraites pastorales : deux en juillet, une en septembre : 150 + 150 + 150 = 450 prêtres.

Or, à la première retraite de juillet 1962, il y avait non pas 150 prêtres comme d'habitude, mais 220. Je ne m'en suis aperçu que peu à peu, de la façon suivante. Tous les matins, je célébrais la messe dans la chapelle des sœurs qui s'occupaient du linge et de la cuisine. Après la messe, je traversais à nouveau la cuisine, je prenais le café et le lait sur le fourneau et je m'installais pour déjeuner au réfectoire où j'étais encore seul.

Alors, la petite religieuse qui s'occupait du réfectoire se mettait à tourner inlassablement autour de moi pour me poser la même question : « Le prédicateur de la retraite est-il donc si intéressant ? D'habitude, les prêtres sont 150... Cette fois-ci, ils sont 220... Et puis des grosses têtes, des grosses pièces, des gros calibres, des gros curés, des gros archiprêtres, des gros aumôniers, des gros personnages, des hommes importants. Préparer pour 150, c'est déjà beaucoup, mais pour 220, c'est énorme. Pourquoi sont-ils donc tous venus ? Le prédicateur est-il donc si célèbre ? »

Vraiment, je ne savais pas quoi répondre. Le prédicateur me semblait tout ordinaire.

 

La déclaration du vendredi matin

La lumière se fit le dernier jour de la retraite, c'est-à-dire le vendredi matin.

A 9 h 30, sermon du prédicateur.

A 10 h 30, fin du sermon. Chacun s'en va, non pas en silence, comme le prévoit la règle, mais en devisant bruyamment avec ses voisins.

A 11 h 30, tout le monde revient dans la grande salle des exercices pour le discours de Mgr l'évêque, c'est-à-dire Mgr Pioger, docteur ès lettres, une fine mouche, ancien professeur de rhétorique et ancien Supérieur du collège Saint-François-de-Sales d'Alençon, ancien Supérieur du grand séminaire de Sées, devenu évêque sur place.

Ce matin-là, Mgr Pioger a fait un miracle : il a parlé une heure pour ne rien dire. Suivez bien mon regard.

J'ai appris par la suite que les vicaires généraux avaient préparé pour le pauvre évêque un discours en trois points :

a) Le Concile, le Concile, le Concile,

le Concile, le Concile, le Concile,

le Concile, le Concile, le Concile...

Bref, nous allons entrer en période conciliaire et tout va devenir merveilleux. On va pouvoir innover.

b) Le monde moderne, le monde moderne, le monde moderne,

le monde moderne, le monde moderne, le monde moderne,

le monde moderne, le monde moderne, le monde moderne.

 

c) L'ouverture au monde, l'ouverture au monde, l'ouverture au monde,

l'ouverture au monde, l'ouverture au monde, l'ouverture au monde,

l'ouverture au monde, l'ouverture au monde, l'ouverture au monde.

Conclusion : « Mettez-vous en civil pour convertir le monde moderne. »


Comme ce charabia déplaisait souverainement à Mgr Pioger, il s'arrangea pour emplir toute l'heure qui lui était allouée par un fourmillement de petites remarques, une multitude de petites choses où l'esprit le plus pénétrant ne pouvait découvrir aucun plan.

Alors sonna 12 h 30, l'heure du déjeuner. La pauvre sœur qui s'occupait du réfectoire fit tinter l'Angélus. Cela voulait dire : « Vos beaux discours, c'est très beau. Mais nous, nous avons préparé pour 220 personnes ... On ne peut réchauffer. »

Alors, Mgr Pioger, en rhéteur accompli, fit sa chute oratoire : son discours se posa comme un avion se pose, en plusieurs fois. Les 220 curés commencèrent à remuer leurs chaises, non par impolitesse : tout indiquait que c'était fini.

Mgr Pioger, avec une finesse incroyable, souleva un petit doigt fort distingué. Il ajouta :

Mes chers amis, j'ai oublié un détail de rien. J'en ai pour une seconde. Si d'aventure, par impossible, dans une circonstance tout à fait extraordinaire et rigoureusement imprévisible, on en avait absolument besoin, on pourrait à la rigueur se mettre en clergyman.

Un rire formidable secoua les murs du séminaire qui tremblèrent et faillirent s'écrouler. 220 curés habitués au chant et à la prédication, cela fait du bruit quand ça se met à hurler. S'ils étaient venus en masse, c'était donc pour entendre cette déclaration. Et je n'en savais rien.

La main du diable ne se voit pas.

 

L'abandon de la soutane, dès le samedi matin

Mais voici le plus beau.

La retraite pastorale se terminait le samedi matin. Pour l'oraison et la messe, les 220 curés étaient encore en soutane.

Mais, vers 8 heures au réfectoire, pour le petit déjeuner, ils étaient tous en civil.

En venant à la retraite, ils avaient apporté une tenue civile qu'ils avaient préparée avec le plus grand soin. Ils voulaient rentrer dans leur paroisse en civil, mais venant de la retraite pastorale, pour bien montrer à tous que, s'ils étaient en civil, ce n'était point du tout par caprice personnel, mais par ordre supérieur, dans une visée purement spirituelle, apostolique et pastorale, bref, pour convertir le monde moderne.

Inutile de préciser que le petit déjeuner se déroula dans un vacarme parfaitement diabolique.

L'un des jeunes prêtres, qui avait été mon élève, me mit son poing sous le nez et cria : « Cela vous embête, hein ! qu'on se mette en civil ! ! ! ».

Je lui ai répondu : « Mon petit Gilbert, vous pouvez aller tout nu si vous le désirez, mais l'abandon de la soutane est un premier pas vers un clergé marié ».

Alors, ce petit Gilbert, qui devait devenir vicaire général, et qui est mort maintenant, me jura par tous ses grands dieux que jamais le problème du célibat ne serait soulevé, qu'il ne serait jamais question du mariage des prêtres : s'accrocher à la soutane, c'était s'opposer au Progrès avec un grand P.

Un autre jeune prêtre à qui je disais : « Mais vous êtes cinglés ! ! ! » me répondit : « Non ! Nous nous mettons en civil pour emplir les séminaires et les églises ».

 

La suite

On sait ce qui est advenu. Ce que je viens de raconter se passait au début de juillet 1962.

Le concile Vatican II s'est ouvert le 11 octobre 1962. Notre grand séminaire s'est fermé le 29 juin 1963.

Tout le monde connaît la liste interminable des séminaires, grands et petits, qui se sont fermés à la même époque. […]

Les prêtres en civil devaient emplir les séminaires et les églises. Mais, dans le département de l'Orne, depuis le concile, la pratique religieuse s'est effondrée de 85 %.

Signalons, au passage, que certaines gens, qui donnaient largement au denier du culte pour des prêtres en soutane, hésitent à donner pour les prêtres en civil. Les finances diocésaines ont baissé. On invente donc la péréquation, c'est-à-dire qu'on essaie de voir s'il n'y aurait point quelqu'un qui ait quelques sous pour donner là où on en manque.

Se mettre en civil ne devait pas amener au mariage des prêtres. Hélas, dans l'Orne, une quarantaine de prêtres se sont mariés. A la table du grand séminaire de Sées, nous étions huit professeurs, trois sur huit se sont mariés, ce n'est pas tout à fait la moitié, mais enfin.

Dans le monde, plusieurs milliers de prêtres se sont mariés à l'occasion du Concile.

Personne ne pouvait prévoir que l'effet immédiat du Concile serait de provoquer la fermeture des séminaires, grands et petits, l'affaissement de la pratique religieuse, et l'effondrement de la morale familiale. On raconte que ce serait en cela que consisterait le troisième secret de Fatima.

Mais heureusement, A la fin, mon Cœur Immaculé triomphera.

 

Informations

L'auteur

Après un ministère paroissial, l'abbé Pierre Caillon (1916-2011) fut professeur pendant dix-sept ans au Grand Séminaire de Sées jusqu'à sa fermeture en 1963. 

Il devint alors prédicateur itinérant.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 80

p. 205-208

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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