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Le drame du ralliement

Émile Keller (III) : 1889-1909 

par Philippe Girard

 


 

Émile Keller (1828-1909), le « député du Syllabus » a été présenté dans Le Sel de la terre 77 (été 2011) et 79 (hiver 2011-2012). Nous l’avons vu défendre vaillamment à la Chambre les droits de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous voyons maintenant comment il a évolué vers le royalisme, et surtout réagi contre la politique de « ralliement » à la république, prônée par Léon XIII dans les années 1890.

Le Sel de la terre.

 

 

Monarchie ou république ?

Émile Keller, qui sera l’un des plus clairvoyants opposants au « ralliement » de 1892, n’avait au départ aucun préjugé royaliste. Il se montrait indifférent à la nature des institutions politiques, du moment que les intérêts conjugués de l’Église et de la France étaient sauvegardés.

Lors de son entrée en politique en 1858, il avait affirmé clairement son indépendance politique et sa volonté de défendre les principes conservateurs et chrétiens [1]. Plus tard, le 9 juillet 1871, il écrivait à sa femme :

Quant à moi, je pense plus que jamais qu’il faut accepter la forme républicaine tant qu’elle pourra durer, et concentrer ses efforts sur la défense des intérêts catholiques. Je voudrais voir grouper sous ce drapeau tout ce qu’il y a de chrétien à la Chambre. Voilà pour le présent. L’avenir appartient à Dieu [2].

Constatant l’échec de la restauration monarchique, dû surtout aux manœuvres des orléanistes et des légitimistes libéraux dont les activités financières, industrielles et commerciales pour les uns, le relativisme religieux pour les autres, ne pouvaient pas s’accorder avec le cadre traditionnel de la royauté française [3], Émile Keller accepta, comme un pis-aller, la constitution républicaine de 1875.

L’ancien candidat officiel de l’Empire se présenta donc aux élections législatives du 20 février 1876 en déclarant, dans sa profession de foi :

Le principe de la république étant légalement établi, nous devons en faire l’application sincère, mais en la préservant des passions anarchiques et anti-religieuses qui seraient sa condamnation.

Cependant, l’expérience des faits et la réflexion le firent pencher peu à peu vers le royalisme.

Déjà, en 1873-1874, quand avait été posée la question constitutionnelle, il avait entamé, sur les avantages et inconvénients comparés des institutions, une réflexion qu’il devait conclure par l’affirmation de la supériorité des institutions monarchiques :

—     parce qu’elles sont indemnes des rivalités ennemies de la notion de bien commun que secrètent naturellement les partis politiques,

—     et parce qu’en France, le système républicain est asservi à la domination cachée de la secte maçonnique, dont la seule raison d’être est la mort de l’Église.

Autrement dit, la république ne défend pas la patrie et combat le christianisme. Dans des notes destinées à la rédaction de ses interventions parlementaires, Keller, convaincu qu’aucun gouvernement ne peut durer sauf à placer le pouvoir au-dessus de l’opinion et la vérité en dehors de la liberté de conscience, écrit :

Non, je ne courberai pas la tête devant l’idole de la souveraineté nationale ; je proteste d’avance contre les arrêts de cette souveraineté qui s’est prostituée à tous les despotismes, contre les plébiscites qui nous donneraient encore un Robespierre ou un César [4].

Il explique qu’une loi qui n’est pas chrétienne n’en est pas une, car, en cessant d’être chrétienne, la France se condamnerait à mort ; il déplore que, sans vouloir abolir le catholicisme, beaucoup cherchent à l’adapter aux temps modernes, ne voyant pas que seul le catholicisme intégral peut avoir raison du libre examen, c’est-à-dire de l’anarchie intellectuelle ; il reproche enfin à Lamennais et à ses successeurs catholiques libéraux de ne pas voir que le mal réside dans la nature humaine blessée.

Dans une esquisse de constitution, il écrit :

La monarchie héréditaire, représentative [5] et chrétienne, est le gouvernement de la France.

Plus tard, il affirmera publiquement :

Notre devoir est de nous réunir autour de l’héritier de la monarchie, comme autrefois tous les bons Français autour d’Henri IV catholique, sans épiloguer sur son passé, sur ses amitiés, sur ses intentions cachées. Que deviendrait aujourd’hui la France en présence de l’incapacité, des folies, de l’impuissance sénile des républicains et des convoitises menaçantes de ses voisins, si elle ne savait pas se rallier autour du représentant incontesté de son unité traditionnelle [6] ?

Reste à savoir quel héritier de la monarchie il convient de soutenir. Le comte de Chambord ou le comte de Paris ?

 

Relations avec les héritiers du trône

Après la guerre de 1870, Émile Keller s’était tenu à l’écart du mouvement royaliste, à cause des atermoiements de ses représentants à l’Assemblée Nationale et de la tiédeur des relations qu’il entretenait avec le comte de Chambord comme avec le comte de Paris.

De nature, il est vrai, sévère pour les hommes, Émile Keller ne fut pas séduit par le premier, estimant qu’il ne discernait pas clairement les maux dont souffrait la France et déplorant son manque d’initiative, ce qui ne pouvait que désoler un homme d’action tel que lui. « C’est l’épée à la main que les trônes se conquièrent et se gardent », aimait-il à répéter, ajoutant que le principe monarchique était « comme un gland qui renferme le roi des arbres, le chêne, mais qui ne pousse pas tant qu’il n’a pas été mis en terre ». Or, le comte de Chambord, dont il reconnaissait la bonté d’âme et la noblesse de caractère, lui paraissait étrangement inactif, se fiant uniquement à « la vertu magique et en quelque sorte surnaturelle de son principe », tout en ignorant « l’art de le tirer de l’oubli et de le faire revivre [7] ». Le fait que les deux hommes ne se fussent rencontrés qu’une seule fois, en 1871, en Belgique, dans des circonstances inopinées dues à la guerre, et que le prince n’eût jamais provoqué une deuxième rencontre, expliquait sans doute en partie ce jugement assez dur sur l’héritier des Bourbons.

La première rencontre avec le comte de Paris, en 1873, ne fut guère plus encourageante ; l’aîné de la branche cadette, entouré, il est vrai, de parlementaires, apparut à Émile Keller complètement gagné aux préjugés et aux pratiques d’assemblée, n’espérant qu’en l’appel d’une majorité d’élus pour monter sur le trône. Émile Keller estimait, au contraire, que seul un coup d’État permettrait une restauration, et qu’il fallait, en attendant le moment favorable, travailler à se rapprocher de l’armée. Après la mort du comte de Chambord, en 1883, il entreprit de gagner le comte de Paris à ses idées [8]. Lorsque fut votée la loi du bannissement, en 1886, la liaison fut maintenue avec le prince exilé en Grande-Bretagne. Après que celui-ci lui eut demandé de grouper les royalistes parisiens en vue d’une possible action, Émile Keller constitua un comité central chargé de prospecter la capitale. Ce furent les quartiers populaires qui manifestèrent le plus d’intérêt. Le prince accepta de recevoir, en 1888, sur une idée de Keller, une députation d’ouvriers que ce dernier conduisit lui-même à Londres. Le prétendant fit d’abord preuve « d’une timidité qui surprit les ouvriers, mais, la glace rompue, il se montra bon et paternel ; et puis c’était le roi, et chacun revint charmé, plein d’enthousiasme et d’entrain pour la propagande [9] ». Keller fonda « France Nouvelle », union d’ouvriers royalistes, dont le prince suivit avec intérêt le développement et qui montre bien le caractère populaire de l’idée royale, alors que la haute société se tenait sur la réserve. En 1889, la moitié des arrondissements parisiens étaient dotés d’un comité local et le recrutement s’était diversifié. A ce moment, Émile Keller était devenu le confident du prince, qui le chargeait de missions délicates avec des pouvoirs étendus.

 

Émile Keller face au boulangisme

C’est alors que le nom du général Boulanger, ancien ministre de la Guerre (1886-1887), mis à la retraite en 1888 par le gouvernement qui s’inquiétait de voir les mécontents des divers bords en faire leur porte-drapeau, s’imposa au tout premier plan de la scène politique. Élu député six fois en cinq mois, à Paris et dans plusieurs départements, Boulanger représentait un phénomène spontané dans la vie politique française. Émile Keller avait vigoureusement combattu ses projets de loi, surtout celui sur les réductions des effectifs militaires, dans un discours du 11 juin 1887 [10], où sa remarquable connaissance du dossier éclate tout au long d’une argumentation serrée. En dépit des faits qui montraient l’action néfaste de Boulanger au ministère, celui-ci était devenu l’incarnation de « la Revanche » pour le petit peuple patriote, saisi d’un emballement irraisonné, grâce à une propagande habilement menée [11]. Voulant se faire une opinion personnelle sur le personnage, Émile Keller était allé le voir au ministère, au moment de l’incident Schnaebelé [12]. Il sortit de l’entretien consterné par les intentions bellicistes du ministre, définitivement fixé sur « ce cerveau creux », danger pour la paix et en outre perdu de mœurs.

Moins perspicace, le comte de Paris considéra Boulanger comme un possible allié électoral pouvant l’aider à constituer une majorité parlementaire. Cette illusion l’entraîna à se désintéresser des groupements royalistes parisiens, qui étaient pourtant autrement plus prometteurs, de par leur recrutement populaire, que l’ambition d’un aventurier. Après les élections législatives de 1889 qui virent la débâcle de l’étrange coalition boulangiste, les hommes qui avaient engagé le prince dans cette impasse l’abandonnèrent peu à peu et passèrent à la république, tel Albert de Mun, rallié de la première heure, ce qui fit penser à Keller que leur attitude n’avait pas été sans influence sur celle de Léon XIII prônant le ralliement des catholiques à la république.

Quelques mois avant sa mort, dans l’été 1894, le prince reçut de Keller une lettre qui était un appel à une action affranchie de la légalité [13]. Une claire conscience de la situation du pays le conduisait à cette extrémité. Le nouveau prétendant, le duc d’Orléans, l’appela à son comité consultatif, où il défendit une position qui avait le mérite de la clarté : les élections devant être, presque mécaniquement, de plus en plus favorables à la Révolution, il serait meilleur, au lieu d’y dépenser pour rien des bonnes volontés et un argent considérable [14], de se limiter à envoyer à la Chambre quelques bons orateurs aptes à intervenir dans toutes les discussions pour y faire résonner des voix françaises et chrétiennes. Pour ce qui est du salut national, Keller ne le voyait que venant de l’action d’un homme, capable de se mettre à la tête des honnêtes gens et résolu à jouer sa vie pour triompher [15].

  

Vers le ralliement

1880 : l’offensive laïciste et le premier recul de Léon XIII

Dès leur occupation complète du pouvoir en 1879, après la démission de Mac-Mahon, les républicains avaient lancé leur offensive de laïcisation de l’enseignement. Après l’échec au Sénat de l’article 7 du projet de loi de Jules Ferry sur l’enseignement supérieur, deux décrets supprimèrent la Compagnie de Jésus et imposèrent aux congrégations non autorisées l’obligation « de se pourvoir dans les trois mois à l’effet d’obtenir la vérification et l’approbation de leurs statuts et la reconnaissance légale [16] ». Les catholiques, pressentant, dans cette distinction entre congrégations autorisées et non autorisées, un piège destiné à les diviser, s’accordèrent, lors de réunions de supérieurs d’ordres dont la première se tint chez Émile Keller, pour former un front uni avec les jésuites. Mais quelques évêques, Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger, Mgr de Bonnechose, archevêque de Rouen, soutenus par le nonce, Mgr Czacki, adoptèrent une attitude conciliatrice. Mgr Lavigerie rencontra le président du Conseil Freycinet, puis Léon XIII, qui, craignant une possible dénonciation du Concordat, penchait lui aussi vers la conciliation. Il prescrivit au nonce de rédiger une déclaration de loyalisme républicain qui serait signée par les supérieurs d’ordres et qui contenait ce passage :

Pour faire cesser tout malentendu, les congrégations dont il s’agit ne font pas difficulté de protester de leur respect et de leur soumission à l’égard des institutions de leur pays.

Devant la volonté de Léon XIII, mais dans des sentiments mêlés de douleur et d’incompréhension, les religieux obéirent et signèrent dans leur très grande majorité. La pression exercée par le pape suscita le désespoir des plus lucides, dont Keller [17]. Contre leur signature, en effet, les catholiques n’avaient que la parole de Freycinet, que Chesnelong jugeait ainsi : « Cette parole ne vaut que ce que valent sa sincérité et son pouvoir ; or, je ne crois ni à l’une, ni à l’autre [18] ». C’était voir juste. Soupçonné de collusion avec les religieux, Freycinet dut se retirer devant Jules Ferry, le 17 septembre 1880. Celui-ci fit aussitôt procéder au crochetage des couvents.

 

L’organisation catholique sur le terrain religieux

Émile Keller et Charles Chesnelong se rejoignaient pour constater que, devant les oppositions irréductibles entre conservateurs sur le plan du régime politique et des fidélités dynastiques, il serait sage de regrouper les électeurs catholiques sur le seul terrain religieux. En avril 1881, d’accord avec Émile Keller, Chesnelong se rendit à Rome où il obtint l’approbation de Léon XIII à la réalisation, sur le terrain exclusivement catholique, d’une union électorale sous le nom d’Union Conservatrice ; elle échoua aux élections législatives de 1881, mais parvint à faire élire 202 conservateurs à celles de 1885 ; treize parlementaires catholiques, dont Keller, Chesnelong, Lucien Brun, de Mackau, Kolb-Bernard, laissant de côté la question de la forme du régime, avaient lancé un appel à l’union des électeurs catholiques pour chasser de la Chambre « ces ennemis de toute foi, de tout droit ». Il y avait là un succès à exploiter, car, représentant un tiers des députés, les catholiques pouvaient espérer jouer un rôle équivalent à celui du Centre catholique allemand face à Bismarck. Pour défendre cette politique, Keller et Chesnelong achetèrent, fin 1883, le quotidien Le Monde avec l’appui de Mgr d’Hulst et du comte de Paris. Le journal, dont le comité de rédaction comprenait Keller, Chesnelong, Baudon, de Resseguier, de Kerdrel et de Ravignan, fut considéré avec faveur au Vatican, grâce surtout à Mgr Czacki, pourtant en opposition avec Keller et Chesnelong dans l’affaire de la déclaration des supérieurs d’ordres. Mais l’ancien nonce à Paris estimait Keller, à tel point qu’il lui avait obtenu et lui avait apporté, le 16 novembre 1881, le titre de comte romain [19].

 

1890 : le ralliement se prépare

Vers 1890-1891, le désir de certaines personnalités du monde catholique d’opérer un rapprochement décisif avec les républicains, maintenant au pouvoir depuis dix ans, ne se cachait plus ; à cela, plusieurs raisons :

— le désarroi de certains royalistes depuis la mort sans successeur du comte de Chambord (1883) ;

— l’avènement d’une nouvelle génération de militants catholiques, après la mort de tous les ténors de l’anti-libéralisme : Dom Guéranger (1875), Pie IX (1878), le cardinal Pie (1880), Mgr de Ségur (1881), Louis Veuillot (1883) ;

— les invites des républicains, tel Jules Ferry, assurant que son idéal était une république ouverte à toutes les bonnes volontés [20] ;

— les déceptions nées de l’équipée malheureuse du boulangisme ;

— la lassitude engendrée par le rôle ingrat d’éternel opposant, écarté des postes officiels et des avantages qui vont avec eux, dont les plus jeunes, parmi les catholiques, désiraient de plus en plus sortir ;

— enfin, surtout, l’attitude de Léon XIII, dont Gambetta écrivait dès son élection :

On a nommé le nouveau pape : c’est cet élégant et raffiné cardinal Pecci. […] Je salue cet événement plein de promesses. Il ne rompra pas ouvertement avec les traditions et les déclarations de ses prédécesseurs, mais sa conduite, ses actes, ses relations vaudront mieux que les discours [21].

Effectivement, tout en renouvelant les condamnations doctrinales de Grégoire XVI et de Pie IX, Léon XIII juge opportun d’accepter, en France, le régime républicain, ce dernier paraissant définitivement établi.

La grande idée de Léon XIII, celle qu’il avait mûrie lorsqu’il était à Pérouse, puis camerlingue, était de réconcilier la papauté avec les chefs d’État en leur rendant partout des services. N’ayant plus de pouvoir séculier, il pensa que son intérêt était de s’entendre avec les princes s’il voulait encore agir dans les affaires du monde. Aux yeux de Léon XIII, la diplomatie était une maîtresse science, l’art suprême. Il pensait que de douces paroles, de sages conseils, des procédés bienveillants, des concessions légitimes et opportunes avaient toujours d’heureux résultats. Il n’est personne, répétait-il, de qui l’on ne puisse obtenir quelque chose, si l’on sait lui faire entendre le langage de la raison [22].

Philipe Prévost estime qu’une différence essentielle entre Pie IX et Léon XIII est que le premier ne mit jamais la religion au service de sa politique temporelle.

Le nouvel état d’esprit au Vatican trouva en France un renfort actif en la personne de Mgr Lavigerie. Royaliste jusqu’aux années 1880, l’archevêque d’Alger avait entamé à cette époque une évolution contraire à celle d’Émile Keller ; elle l’amena à accepter le fait républicain. Une évolution simultanée, mais en sens opposé, avait ainsi inversé les façons de voir des deux hommes.

Pour Émile Keller, le régime républicain n’était plus une simple forme de gouvernement parmi d’autres, mais l’incarnation concrète d’une idéologie antichrétienne. Le nouveau cours de la politique romaine fut un drame pour lui, qui était, par ailleurs « le plus ardent défenseur du Saint-Siège, le plus soumis des chrétiens, le Français le plus dégagé des intérêts ou des passions de parti [23] » ; drame d’autant plus inattendu que Léon XIII avait par le passé clairement pris position à plusieurs reprises en faveur de la restauration de la monarchie française, à l’occasion d’audiences accordées à Émile Keller, à son fils Prosper et à Charles Chesnelong [24].

L’encyclique Sapientia christiana (19 janvier 1890), qui rappelait ostensiblement que l’Église ne rejetait a priori aucune forme politique, apparaît comme le signe précurseur du ralliement.

 

Le toast d’Alger et la correspondance Lavigerie-Keller

Le 12 novembre 1890, Mgr Lavigerie, à l’occasion de la venue de l’escadre de la Méditerranée à Alger, portait un toast dans lequel il incitait sans détours les catholiques français à adhérer à la république. L’émotion fut considérable chez les catholiques monarchistes, surtout quand il apparut que le prélat n’avait parlé qu’après s’être accordé avec Léon XIII, lors de plusieurs audiences du 10 au 14 octobre 1890 [25]. Le pape et le prélat s’étaient même entendus sur le nom de celui qui devait prendre la tête du ralliement. Il fallait un homme de premier plan dans le monde catholique français, qui soit unanimement reconnu et respecté. Mgr Lavigerie avait tout naturellement pensé à l’infatigable lutteur, avec qui il était demeuré en excellents termes malgré leur évolution divergentes : Émile Keller [26].

Tout le drame du ralliement, avec ses tenants et ses aboutissants, est parfaitement résumé dans la correspondance qui fut alors échangée – en 1890-1892 – entre Émile Keller d’une part, Mgr Lavigerie et Léon XIII d’autre part. On ne peut relire cet émouvant colloque épistolaire (reproduit en annexe de cet article) sans être frappé par la clairvoyance qu’y manifeste le grand Alsacien.

Le jour même – 31 octobre 1890 – où il avait reçu du prélat une lettre lui annonçant que son titre de comte romain était rendu héréditaire, et que le pape « l’incitait à travailler à l’union des catholiques en France », Émile Keller avait exposé à Léon XIII son plan d’action : unir les catholiques de toutes tendances politiques pour une action commune sur les questions religieuses, tout en laissant la liberté dans les autres domaines [27]. Tout au contraire, Mgr Lavigerie estimait que l’acceptation formelle et explicite de la république était indispensable. Le 17 décembre, appliquant les dispositions arrêtées lors de ses audiences d’octobre avec le pape, il écrivait à Émile Keller pour le sonder sur ce sujet et lui proposer de prendre la tête de l’Union Catholique, qui serait formée en vue de représenter les catholiques dans le cadre républicain [28]. Émile Keller, avant de répondre, estima nécessaire de consulter Mgr Richard, archevêque de Paris ; fort de son approbation, il répondit le 29 décembre en récusant la proposition qui lui était faite [29]. Cette acceptation publique et obligatoire du régime républicain lui paraissait inutile, tant pour unir les catholiques que pour désarmer l’hostilité républicaine, et, en même temps, pleine de dangers :

— inutile à l’union de gens qui, malgré leurs divergences politiques, savaient faire cause commune, à la Chambre comme dans le pays, dès que la défense du catholicisme était en cause ;

— inutile pour désarmer une hostilité provenant en réalité de la passion antireligieuse et des loges maçonniques – la question du régime politique n’étant qu’un prétexte ;

— dangereuse en revanche, autant pour l’unité des catholiques (qu’elle risquait fort de diviser) que pour l’autorité du pape et des évêques (qui, en s’engageant dans cette question temporelle, prêteront précisément le flanc à l’accusation de « cléricalisme »).

Émile Keller notait enfin que l’adhésion des catholiques au régime républicain pouvait être obtenue très facilement, non par un décret pontifical, mais tout simplement par la cessation des persécutions anti-catholiques de la part des autorités républicaines.

Dès le 4 janvier 1891, Mgr Lavigerie revenait à la charge [30], en donnant comme motif au ralliement l’espoir de Léon XIII d’appuyer sa politique sur celle de la IIIe République, du moment que celle-ci serait devenue conservatrice. Le 15 janvier [31], Keller maintenait son refus, en revenant sur « l’hostilité systématique et implacable de la plupart des républicains contre la religion catholique ». Il insistait : « C’est donc une erreur de penser qu’on désarmerait cette haine en adoptant l’étiquette républicaine », et il concluait qu’on

se séparerait ainsi sans aucun profit d’un grand nombre de catholiques zélés et généreux qui n’ont pas foi dans la forme républicaine, qui la considèrent comme identifiée avec la haine de l’Église et comme mal adaptée au tempérament français.

Il ajoute, ayant bien percé la nature profonde du régime : « Aujourd’hui, ceux qui gouvernent sont les instruments dociles de la passion antireligieuse. Celui qui essaierait de résister serait brisé [32]. »

Dans une troisième et dernière lettre du 26 janvier, Mgr Lavigerie constatait la totale divergence de vues [33]. Émile Keller se justifia auprès de Léon XIII, le 7 février, dans une longue lettre qui achevait d’exposer le fond de sa pensée [34]. Prédisant l’échec de la droite constitutionnelle du catholique rallié Jacques Piou, il constatait que

la république conservatrice et chrétienne, qui peut être attrayante en théorie, n’a en France ni partisans ni chances de succès. Ceux qui essaient de la soutenir n’obtiendront ni concessions du pouvoir, ni succès auprès des électeurs.

L’union des catholiques doit se faire dans le développement des œuvres consacrées à l’éducation de la jeunesse, l’assistance des pauvres et des malades, l’amélioration du sort des ouvriers, terrain sur lequel tous peuvent s’unir tout en conservant leurs opinions politiques respectives. Surtout, Émile Keller souligne que

les concessions faites à nos ennemis les rendent plus audacieux, plus entreprenants, et augmentent d’autant le mal que nous aurons ensuite à guérir ou à réparer. […] Au lieu de nous affaiblir et de nous diviser, unissons-nous dans la résistance où les caractères se retrempent, où les âmes viriles se forment et se préparent pour des jours meilleurs, dont Dieu seul a le secret.

 

Le ralliement

Ni Émile Keller, ni des prélats éminents comme Mgr d’Hulst, Mgr Freppel ou Mgr de Cabrières, ne parvinrent à convaincre le pape, puisque un an après, le 16 février 1892, il publiait l’encyclique Inter multiplices sollicitudines, invitant les catholiques à reconnaître sans arrière-pensée le régime républicain en place. Pour vaincre leurs hésitations à se rallier, Léon XIII faisait une distinction entre le pouvoir établi, que les catholiques sont tenus d’accepter, selon l’enseignement des Apôtres, et la législation, à l’évidence mauvaise ; les catholiques étaient donc conviés à s’unir sur le plan politique pour infléchir la législation tout en respectant le cadre constitutionnel. A cela, Keller, Chesnelong et leurs amis pouvaient répondre qu’ils se battaient effectivement, à la Chambre, depuis plus de dix ans contre les mauvaises lois républicaines, sans appeler pour autant à la révolution dans la rue : ils ne provoquaient certes pas à la guerre civile. Aussi bien, la haine des républicains envers l’Église et l’échec de la politique dite du ralliement ne leur sont-ils pas imputables.

La raison de cet échec est à chercher dans une opposition de fond, que Léon XIII n’ignorait pas [35], entre la doctrine de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l’idéologie républicaine française qui pratique la religion de l’irréligion. C’est ce qu’exposait, onze ans avant l’encyclique de Léon XIII, l’ancien auxiliaire du cardinal Pie, Mgr Gay, dans une lettre du 3 février 1881. Il répondait à Mgr Bellot des Minières, qui avait maladroitement réduit le conflit entre les catholiques et les républicains à « un malentendu entre gens ayant les mêmes aspirations et faits pour s’entendre entre eux » :

On ne comprend pas que vous ayez pu qualifier de malentendu cette guerre impie, savante, acharnée, que la franc-maçonnerie, notoirement maîtresse des choses, à l’heure présente, en France et en Europe, fait à l’Église de Dieu, et la résistance que l’Église s’efforce d’y opposer. […] On se demande comment, déclarant que la France ne peut blesser l’Église, sans se blesser elle-même (ce qui est si vrai) vous louez comme dévoués à cette France, ces hommes iniques et sacrilèges qui viennent de l’amoindrir, de la déshonorer et de risquer de la perdre en détruisant chez nous, autant qu’ils le pouvaient, le saint état religieux, la fleur et l’honneur de l’Église [36].

Après avoir rappelé que l’Église s’efforce toujours de vivre en bonne intelligence avec les pouvoirs établis, Mgr Gay ajoutait :

Mais l’impiété et l’injustice ne sont, nulle part ni jamais, une forme de pouvoir et si, en Poitou comme dans la France entière, la république est si fort contestée, ce n’est pas tant parce qu’elle est la république que parce que, du fait de ceux qui l’ont fondée et la régissent encore, elle semble vouloir s’identifier, et par ses actes et par ses principes, avec la haine de la religion, et spécialement de la seule vraie qui est la religion catholique [37].

 

L’Union de la France Chrétienne (juin 1891 - mai 1892) et la publication de l’encyclique Au milieu des sollicitudes

Lors de la vingtième Assemblée Générale des Catholiques de France, (mai 1891), Chesnelong, en présence du cardinal Richard, archevêque de Paris, avait jeté les bases d’une action commune, ouverte à tous les courants politiques sans distinction. C’était la tactique préconisée par Keller dans sa lettre à Léon XIII du 31 octobre 1890 [38].

A l’issue du congrès, une adresse essentiellement rédigée par Keller avait été envoyée à Léon XIII qui répondit que l’union projetée lui était « agréable par-dessus tout ». L’Union de la France Chrétienne avait alors été constituée sous la présidence de Chesnelong et les vice-présidences d’Émile Keller, A. de Mackau, Albert de Mun et A. d’Herbelot. La Correspondance hebdomadaire, organe du Comité de Défense Religieuse fondé pendant la guerre de 1870, devint le bulletin de l’UFC et publia, le 19 juin, une déclaration de principe sur le but qu’elle se proposait :

[…] Nous demandons le concours des chrétiens et de tous les honnêtes gens, quelles que soient leurs opinions politiques, pour défendre et réclamer d’un commun accord les libertés civiles, sociales et religieuses dont on les dépouille. Au nom de la foi menacée, au nom de salut de la patrie que l’impiété conduirait à la servitude et à la décadence, si le programme des sectes antichrétiennes et maçonniques continuait à passer dans les lois et dans l’administration du pays, nous les conjurons de s’unir pour revendiquer la liberté religieuse, la liberté d’enseignement, la liberté de la charité, la liberté d’association […] [39].

Approuvée par de nombreux prélats, et même, semble-t-il, par le nouveau nonce, Mgr Ferrata, l’Union entreprit une série de conférences en province et suscita des comités locaux. Mais ce qui semblait appelé à un avenir prometteur fut alors arrêté net. Le 22 janvier 1892 avait paru, en réponse aux vexations incessantes du gouvernement contre le clergé, une déclaration signée des cinq cardinaux français. Après le préambule et avant l’exposé des griefs et des craintes des catholiques, cette déclaration contenait le passage suivant, dû au cardinal Langénieux, archevêque de Reims, qui causa un assez vif déplaisir à Keller et à Chesnelong en raison de son penchant pour la république :

Avant toutes choses, nous déclarons une fois de plus, conformément aux enseignements du Saint-Siège et à la tradition catholique, que nous ne faisons aucune opposition à la forme de gouvernement que la France s’est donnée. Nous croyons que le pays a besoin de stabilité gouvernementale et de liberté religieuse.

Néanmoins, la lettre avait été en grande partie rédigée par Mgr d’Hulst, très opposé au ralliement. Prise dans son ensemble, elle ne pouvait que freiner la marche vers le ralliement. Mais Léon XIII publia, le 16 février, l’encyclique Inter multiplices sollicitudines, dans laquelle il indiquait clairement sa volonté de voir les catholiques agir sur le terrain des institutions existantes. La politique d’union entre catholiques de toutes tendances semblait donc désavouée. Aussitôt se produisirent des défections au sein de l’Union de la France Chrétienne, dont celles d’Albert de Mun et Eugène Veuillot.

A nouveau le 3 mai, Léon XIII, dans sa lettre aux cardinaux français, revint sur la nécessité d’accepter « sans arrière-pensée, avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme où, de fait, il existait ».

Ce même mois se tint la vingt-et-unième Assemblée Générale des Catholiques de France. Elle adressa à Rome un message où, sans faire référence aux consignes de ralliement, était réaffirmée la soumission au Saint-Siège [40]. Rome se contenterait-elle de cette formule générale ? Le 12 mai, le secrétaire d’État, le cardinal Rampolla, télégraphia à Chesnelong la bénédiction papale, mais en exprimant la ferme confiance que les catholiques français suivraient « la conduite tracée dans ses dernières lettres [du pape], en se plaçant sur le terrain constitutionnel ».

Mgr Laveille raconte ce moment poignant :

Chesnelong parcourut ces lignes, la mort dans l’âme ; les fit lire à Keller, puis se rendit à la salle du congrès. Il ne voulait laisser à personne le soin de communiquer à l’assistance l’arrêt qui le frappait. Debout, de sa voix la plus claire, la plus ferme, il lut à l’assemblée la dépêche, puis se rassit sans un commentaire, sans un mot, au milieu d’un silence de mort [41].

Le lendemain, il ordonnait la dissolution de l’Union de la France Chrétienne, le terrain de neutralité politique sur lequel celle-ci s’était fondée ne correspondant pas aux vues de Léon XIII.

Si Chesnelong manifesta la plus complète soumission, « enveloppant la blessure de son cœur dans une inviolable réserve [42] », le caractère d’Émile Keller le portait à moins de résignation, comme le montrent ses lettres du moment à Chesnelong [43]. Il fut l’âme de la vingt-deuxième Assemblée Générale des Catholiques de France, en mai 1893 ; il organisa en avril 1894 les fêtes en l’honneur de Jeanne d’Arc, proclamée vénérable, et continua à animer les œuvres du Comité de Défense Religieuse.

Cependant, les relations avec l’archevêché n’étaient plus les mêmes : « sacrifiés à la stabilité gouvernementale », comme disait Keller, les dirigeants du Comité de Défense Religieuse, en allant rendre leurs hommages à l’archevêque, « ressemblaient au gladiateur antique disant à César : morituri te salutant [44] ».

En 1896, un congrès tenu par de jeunes catholiques lyonnais sans autorisation de l’archevêque, Mgr Coullié, qui s’en était plaint, fut l’occasion pour Émile Keller de lui faire part, en termes sévères, du climat délétère qui se répandait, quatre ans après l’encyclique [45].

Le ton de cette lettre indique à l’évidence qu’Émile Keller rongeait son frein devant les suites désastreuses du ralliement.

 

Le nouveau climat

Dans ses lettres à Chesnelong, Keller analysait bien le nouveau climat instauré par le ralliement.

Je vois comme vous le désastre électoral auquel on nous conduit […] [46]. Les évêques n’ont nulle envie d’agir […] Ceux qui ont le plus désavoué le cardinal Lavigerie sont enclins, après réflexion, à faire un peu comme lui. Les séminaristes sont spécialement visités et hantés par ce nouvel esprit. Les congrégations seraient aussi charmées de faire la paix. […] Que ferons-nous au milieu de cette lassitude générale [47] ?

Suivait ce terrible constat, qui résumait le fond de l’affaire et annonçait toute la suite :

Le fond de tout cela est qu’on ne veut plus de résistance, plus de lutte, plus de conflits et cela avec des adversaires bien résolus à poursuivre la ruine totale de l’Église et de la foi chrétienne. Les lois existantes suffisent et, en les appliquant dix ou vingt ans, les francs-maçons sont sûrs d’arriver sans bruit au but qu’ils poursuivent [48].

Ce jugement d’Émile Keller annonce celui que portera Jean Madiran, un siècle plus tard, sur la politique de Léon XIII :

Voyons et pesons. Léon XIII demande aux monarchistes d’abandonner la monarchie, au nom de la religion et pour mener plus vigoureusement le seul combat religieux. Mais ce besoin d’intensifier le combat religieux par l’abandon de la querelle politique apparaît comme un prétexte. Par ses directives pratiques, par le choix des hommes qu’il soutenait ou qu’il écartait, Léon XIII n’a pas intensifié le combat religieux. Il a recherché l’apaisement par le compromis. Mais il ne l’a pas dit. Pas officiellement. Officiellement, il invoquait les motifs les plus sacrés pour que l’on sacrifie tout à un combat auquel lui-même ne croyait pas, et qu’il n’avait nullement l’intention de poursuivre. Je ne lui reproche pas d’avoir préféré la voie de l’apaisement à celle de la lutte ; je ne suis pas en train de disputer le point de savoir s’il s’est trompé en cela. Le plus grave n’est pas là. Il est d’avoir dit une chose et d’en avoir fait une autre. Bien entendu, ce qu’il réclamait officiellement avait un côté chimérique : se rallier à la république tout en proclamant que les républicains constituaient une secte tyrannique imposant une législation criminelle, cela ne pouvait guère se distinguer, en pratique, d’une contestation du régime républicain lui-même, – une contestation de cette république-là, maçonnique, laïque, travaillant à la déchristianisation de la France. Mais il n’y croyait pas : il calculait que le ralliement à la république atténuerait forcément le combat contre la législation républicaine ; il pensait que l’apaisement par le compromis était tout ce que l’on pouvait faire pour limiter la nocivité de cette législation. Il a trompé les catholiques : non pour les trahir mais, dans sa pensée, pour leur bien. Il fallait, pensait-il, calmer leurs revendications : elles étaient justes, mais elles n’avaient selon lui aucune chance, et pas d’autre résultat que d’aggraver encore la situation du catholicisme en France. Les catholiques français lui paraissaient en train de perdre la partie pour la double raison qu’ils étaient politiquement monarchistes et religieusement intransigeants. Ne pouvant leur imposer une double abdication, il leur enjoint de renoncer à leur politique monarchiste pour mieux faire valoir leur juste intransigeance religieuse : mais cette motivation sacrée n’est que pour recouvrir un tour de passe-passe, et pour préparer les voies à un accommodement entre l’Église et le pouvoir établi maçonnique [49].

 

Derniers combats

L’article d’octobre 1897

En octobre 1897, Émile Keller, à l’approche des élections législatives de 1898 dont il devinait qu’elles accentueraient le recul des conservateurs déjà constaté en 1889 et 1893, libéra sa conscience. Dans un article paru dans Le Correspondant du 1er octobre 1897, intitulé « Les élections de 1898 », il proposait de réaliser l’union des catholiques sur la base du programme de la défunte Union de la France Chrétienne, que le cardinal Rampolla avait fait abandonner en mai 1892. Pensant qu’instruit par l’expérience, le Saint-Siège serait davantage accessible à ses vues, il adressa à Léon XIII l’article, accompagné d’une lettre [50], qui en résumait le dessein. Sans contester dans son principe l’opération dont le pape avait pris l’initiative, il constatait dans l’article l’échec de ses directives pratiques sur le terrain électoral et s’en demandait la raison :

Pourquoi ces généreux efforts ont-ils eu un succès si limité ? C’est qu’ils sont venus se briser contre l’honneur, contre le bon sens, contre le patriotisme d’un très grand nombre de Français. En effet, il est, jusque dans le dernier de nos villages, des hommes à qui l’honneur défend de mentir à leurs concitoyens et de se déclarer partisans d’un régime qui foule aux pieds tout ce qui leur est cher.

L’article, qu’Auguste Roussel qualifia de « chef-d’œuvre de fermeté, de clairvoyance, de modération et d’habileté » et qu’il reprit dans son quotidien La Vérité, valut de nombreuses félicitations à son auteur dans de larges secteurs du monde catholique, excepté dans les milieux qui avaient opéré leur ralliement sur le terrain constitutionnel et auprès du cardinal Richard, qui l’invita à suivre les directives pontificales. Émile Keller ne fut guère surpris de cette réaction, non plus que des initiatives du camp rallié visant à contrer son influence dans les œuvres catholiques. C’est ainsi qu’Albert de Mun entreprit de fonder un comité de défense de la liberté d’enseignement, sous le patronage du cardinal Richard, ce qui concurrençait directement la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement, où Keller avait fait tant de bien, et remettait même en cause son existence. Les lettres de Keller à Chesnelong montrent ses perplexités et son découragement devant ce qu’il appelle un « enterrement progressif ».

 

Une ultime tentative : l’Union des Catholiques Français (avril 1903)

Quelques années après, le redoublement de la persécution anticatholique amena Émile Keller à tenter de restaurer l’Union de la France Chrétienne. En avril 1903, le Comité Catholique, tout en restant ce qu’il était depuis trente ans – une réunion d’hommes de toutes opinions, associés, sur le terrain catholique et en dehors de la politique, pour soutenir et propager les œuvres de défense religieuse –, lança, sous son impulsion, un appel à secourir les 20 000 religieux et religieuses menacés d’être arrachés « au service de Dieu et du peuple, dépouillés de leurs biens, chassés de leurs domiciles et exposés à mourir de faim ».

L’appel, signé d’Émile Keller, Ferdinand Brunetière, Paul Levolle, Émile de Marcère, Paul Nourrisson, Hippolyte Salle et du comte Le Lieur, invitait à constituer sur ce terrain de défense une Union des Catholiques Français, conçue comme une fédération nationale des forces catholiques, au comité directeur de laquelle les œuvres existantes et les institutions publiques (Parlement, Universités, Académie française, Armée) étaient conviées à se faire représenter. L’obstruction de l’Action Libérale Populaire de Jacques Piou, pour laquelle l’action sur le terrain religieux ne devait pas être dissociée de celle menée sur le terrain constitutionnel, bloqua bien des concours et l’union espérée n’était pas faite lorsque Léon XIII mourut le 20 juillet 1903.

Émile Keller fit sonder par Mgr Vannutelli les dispositions de Pie X envers son projet d’Union des Catholiques Français. Par plusieurs brefs et une lettre autographe, le nouveau pape approuva, au cours des années suivantes, son action, mais seulement celles du Comité Catholique, non élargi, et de la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement. De l’Union des Catholiques Français, il n’était pas question et il ne pouvait en être autrement, car le principe de la continuité interdisait à Pie X de contredire Léon XIII ; en outre, la fidélité des royalistes catholiques, depuis l’encyclique de 1892, avait naturellement perdu en importance et Émile Keller s’en rendait bien compte. Néanmoins, il aura ainsi persévéré jusqu’au bout dans l’action sur le terrain de la défense religieuse.

 

La mort au poste de combat

Au seuil de l’éternité, l’octogénaire ne déposait pas les armes. Dans le seul mois de janvier 1909, Émile Keller présenta ses œuvres à Mgr Amette, archevêque de Paris, reçut la souscription de trente-cinq archevêques et évêques pour la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement et présida une séance du Comité Catholique dans laquelle il invita les assistants à se rendre à Rome pour la béatification de Jeanne d’Arc. Quinze ans auparavant, son vieux camarade de combat et ami proche, Chesnelong, avait prononcé, lui aussi, un discours sur l’héroïne nationale lors de l’introduction de la cause de canonisation par Léon XIII.


Le 11 février, jour anniversaire du service célébré pour sa femme Mathilde, Émile Keller fut frappé d’une angine de poitrine. Sachant sa fin proche, il reçut les derniers sacrements, avant de reprendre ses activités.

 Le 20 février, une syncope l’emporta pendant qu’il travaillait à la mise à jour de ce qu’il jugeait son livre capital, Les Syllabus de Pie IX et Pie X et les principes de 1789, ou l’Église, l’État et la Liberté. Le 24 février eurent lieu les obsèques à Saint-Sulpice, en présence d’une foule évaluée à 3 000 personnes. L’archevêque de Paris donna l’absoute en présence des évêques de Valence (Mgr Chesnelong, fils de Charles Chesnelong), Autun et Évreux, et d’un nombreux clergé. Le corps fut ensuite transféré à Saint-Nicolas, sur la frontière vosgienne qu’Émile Keller avait préservée en 1871, et le dernier service célébré à Rougemont-le-Château, avant l’enterrement dans la chapelle du couvent qu’il avait fondé et où trois de ses filles avaient pris le voile. Au chant des religieuses et des pensionnaires de l’orphelinat dont il avait été le bienfaiteur, Émile Keller rejoignit Mathilde, Marie et Cécile dans son dernier repos, revêtu, en tant que tertiaire, de la blanche robe dominicaine. Un ultime hommage lui fut rendu par Mgr Altmayer O.P.

 * 

 

Annexe 1

Le salut ne sera pas parlementaire, mais militaire

(Extrait de la dernière lettre d’Émile Keller au comte de Paris, en juillet 1894 – voir supra, p. 92) [51]

Voilà vingt-trois ans déjà que nous avons perdu l’Alsace-Lorraine. Voilà quarante-six ans que la monarchie elle-même a disparu : en dehors des vieillards, elle n’existe plus pour le peuple français qu’à l’état de souvenir historique. Il n’est pas permis d’attendre le réveil de la France et le retour de la monarchie du jeu normal et pacifique de nos institutions. La France se demande qui pourrait lui rendre sa grandeur perdue et sa sécurité compromise. Instinctivement, ses regards se tournent vers l’armée qui reste la portion la plus saine et la plus vigoureuse du pays. C’est de l’armée qu’elle attend son salut. C’est donc à l’armée qu’il faut parler ; c’est avec elle qu’il importe de se mettre en rapport. Monseigneur a écrit beaucoup de lettres parlementaires ; il ne serait pas inutile d’écrire quelques lettres militaires […] d’avoir l’œil sur ses chefs. […] Que l’armée et le pays sachent, à n’en pas douter, que Monseigneur est lui-même un soldat, que le jour où les destinées de la France se joueront en dedans ou au dehors, Monseigneur et les siens sont décidés à prendre de gré ou de force leur place dans le rang, et à risquer leur vie pour le salut du pays […] Au guerrier, on pardonne d’être religieux, de croire à Dieu, de le respecter et de le faire respecter. Nous ne verrons pas nos affaires rétablies par un parlement chrétien. Elles peuvent l’être par un guerrier chrétien.

 

Annexe 2

Placer le combat sur son terrain réel

(Extraits d’une lettre de Keller à Léon XIII, du 31 octobre 1890 – voir supra, p. 97)

 Un désir de votre part étant sacré pour moi, je redoublerai d’efforts pour contribuer à cette union. Elle me paraît surtout nécessaire en ce moment pour résoudre d’un commun accord le problème social qui agite la classe si nombreuse et si intéressante des ouvriers, et qui menacerait la société européenne de nouveaux périls s’il n’était pas résolu par l’Église, seule capable de donner aux hommes la paix et la liberté.

[…] Si, de plus, la loi civile nous rendait la liberté d’association dont nous sommes complètement privés, et si, au lieu d’interdire et d’entraver les fondations charitables, au lieu de persécuter et de ruiner les congrégations religieuses qui sont le service gratuit du peuple, elle prenait soin de les encourager et d’assurer leur avenir, le problème serait promptement résolu, surtout en France, par l’élan spontané de la charité catholique.

Il serait souverainement dangereux et funeste de vouloir remplacer cette action de l’Église et de ses enfants par des contraintes vexatoires ou des assurances obligatoires aux mains d’un État despotique et antireligieux qui en ferait une nouvelle arme de tyrannie et de persécution. C’est donc sur le terrain de la liberté chrétienne que nous voudrions voir se cimenter l’union des catholiques, en attendant que des circonstances plus favorables nous permettent de toucher également au problème politique, et ce serait pour nous une grande force et un précieux appui si le Saint-Père bénissait cet effort.

 

Annexe 3

Keller pressenti pour le futur parti rallié

(Lettre du cardinal Lavigerie à Keller, 17 décembre 1890 – voir supra, p. 97)

 

[…]

Les catholiques se doivent à eux-mêmes d’envoyer au Parlement un des hommes qui les ont le mieux servis dans le passé, et qui peuvent le mieux, à l’avenir, soutenir les plus nobles causes.

Dans ma précédente lettre, en vous parlant des sentiments de notre Saint-Père le pape pour vous, je n’ai pas cru pouvoir vous parler plus clairement de ma pensée et de la sienne à votre égard. Aujourd’hui que les idées ont marché et qu’il va enfin falloir prendre des résolutions pratiques, je voudrais connaître vos sentiments. Je vais donc vous en dire davantage.

Les preuves d’attachement inébranlable que vous avez données au Saint-Siège, et en particulier aux idées et à la personne de Léon XIII, pendant que vous avez appartenu au comité directeur du journal Le Monde, et de plus le fait que vous n’appartenez, en ce moment, ni à la Chambre, ni à aucune de ses coteries, ont persuadé Sa Sainteté (ceci très confidentiellement) et me persuadent moi-même que vous êtes le Président naturellement désigné de l’Union Catholique qui doit se former en France sous l’inspiration du Saint-Siège. C’est même cette pensée qui a déterminé le pape à vous donner un nouveau et public témoignage de sa confiance en joignant l’hérédité à votre titre primitif.

J’ai attendu pour vous faire part de ses intentions la fin de la campagne dont j’ai pris l’initiative et qui m’a valu, comme vous l’avez vu, tant d’attaques aveugles et passionnées de la part d’hommes me prenant bien à tort pour inspirateur de l’expédition, alors que je n’étais que le faible écho de sa pensée. Le pape a maintenant parlé lui-même par la voix de son ministre, et tout le monde va, désormais, réfléchir, dans le silence, à la nécessité, si l’on ne veut pas perdre la religion, de se rendre à son appel.

Avant de l’entretenir de nouveau de vous, laissez-moi vous demander tout à fait de moi-même et en secret, monsieur le comte, si vous croiriez pouvoir accepter les ouvertures qui vous seraient faites en son nom, lorsque le moment sera venu. On ne peut, en effet, laisser faire une telle démarche avant de connaître vos dispositions, sans mettre dans l’embarras Léon XIII et vous-même.

Je ne veux rien ajouter à cette communication confidentielle. Si vous hésitiez, cependant, je vous répéterais ce que j’ai dit moi-même au Saint-Père, en ce qui me concerne, pour vous conseiller de lui faire la même réponse : Etiamsi occideris me, in te sperabo. C’est la seule chose qu’un catholique puisse répondre au pape, dans des circonstances aussi graves que celles que nous traversons. Seul, il peut sauver la religion en France ; mais il ne le peut pas sans que les catholiques aient bien compris que pour chacun d’eux c’est le cas d’être obéissant jusqu’à la mort

 

Annexe 4

Utopie d’une adhésion à la république

(Réponse de Keller au cardinal Lavigerie, 29 décembre 1890 – voir supra, p. 97)

 

Éminence,

J'ai reçu le Bref pontifical que vous avez eu la bonté de m’envoyer, et je viens de nouveau vous en exprimer ma reconnaissance. Je suis très heureux que votre nom y soit mentionné. En le relisant, mes enfants se rappelleront que c’est par vous que nous est venue la distinction accordée par le pape.

Vous m’adressez en même temps un appel dont je suis profondément honoré, et auquel je vous demande la permission de répondre avec simplicité et franchise. Ce sera, je crois, la meilleure manière de témoigner mon absolu dévouement au Saint-Siège et mon respectueux attachement pour vous.

En France, l’idée d’un Parti Catholique, ou, si vous le préférez, d’une Union Catholique, s’agite depuis plusieurs années et beaucoup de chrétiens pensent qu’il faut laisser de côté toute préoccupation politique pour travailler uniquement à la défense de la liberté et des intérêts religieux.

Sous cette forme restreinte, l’union des catholiques n’est pas à faire, elle s’est faite dans les Chambres toutes les fois qu’une question religieuse a été posée. Elle s’est faite en dehors du Parlement, dans les œuvres des Comités Catholiques et de la Société Générale d’Éducation, qui n’ont pas cessé de grandir, qui tiennent leurs congrès à Paris et en province, et où nous nous efforçons d’unir les efforts de tous les catholiques en dehors de la politique. Dans ces œuvres, nous recevons le concours et les offrandes des royalistes, des bonapartistes, des républicains modérés, et je pourrais vous citer tel sénateur de gauche bien connu qui nous envoie chaque année 500 francs.

Faut-il aller plus loin, demander à tous les catholiques, unis par un accord tacite, de faire publiquement un acte d’adhésion à la république qui les opprime et les persécute ? Faut-il le leur demander au nom du Saint-Père ?

Je ne le pense pas. Tant que la république s’acharnera à identifier son existence avec la guerre à Dieu et à l’Église, elle causera à la majorité des chrétiens une invincible répulsion. Cette situation se résume dans une parole que m’adressait un jour un de mes collègues de gauche : « Monsieur Keller, nous ne pouvons pas vivre ensemble. Il faut que la République tue le catholicisme, ou que le catholicisme tue la République. »

Faut-il que le Saint-Père emploie sa haute, son immense autorité à vaincre les répugnances des fidèles ? Je craindrais fort que son intervention n’obtînt pas le résultat que vous paraissez en espérer. Elle ne resterait pas secrète, c’est impossible, et une fois connue elle soulèverait, même chez les bons, des objections violentes. En effet, il ne faut pas oublier qu’en France on n’admet à aucun degré l’intervention du clergé dans le domaine politique. Non seulement les républicains ne tolèrent pas que le clergé patronne un candidat quel qu’il soit, mais les conservateurs eux-mêmes ne l’admettent pas davantage, et les meilleurs députés perdraient toutes leurs chances de succès s’ils se plaçaient sous la protection de leur évêque ou de leurs curés.

On sait parfaitement que le pape et les évêques ne sont pas hostiles à la forme républicaine ; mais ils compromettraient peut-être leur autorité en descendant dans l’arène politique et en imposant une direction politique aux laïques. Moi-même je ne vous serais que d’un bien faible secours dans cette entreprise et je resterais probablement isolé comme tous ceux qui ont tenté une réorganisation des forces catholiques. S’ils ont échoué, c’est qu’en réalité il n’y a peut-être rien à tenter en ce moment en dehors des œuvres catholiques avant tout, qui poursuivent la défense des intérêts religieux, et en dehors de l’accord des chrétiens du Parlement pour soutenir ces mêmes intérêts de leurs discours et de leurs votes. Le jour où les républicains feraient un pas sérieux vers nous, ils savent bien qu’ils désarmeraient presque toutes les oppositions. Mais ils ne veulent et ne peuvent pas faire ce pas, parce qu’ils sont tenus par leurs engagements maçonniques et leur passion anti-religieuse [52].

Je vous ai exposé toute ma pensée. Si j’ai mal compris la portée de l’appel que vous m’adressez, j’espère que vous aurez la bonté de m’éclairer complètement, et que vous ne douterez pas un instant de mon dévouement filial à Léon XIII et de mes sentiments pour vous.

 

Annexe 5

Accepter l’étiquette républicaine

(Lettre du cardinal Lavigerie à Keller, 4 janvier 1891– voir supra, p. 97)

 

Monsieur le Comte,

Je vous remercie (quoiqu’elle ne puisse encore me plaire complètement) de la réponse que vous avez bien voulu me faire. Je comprends que vous ayez besoin d’explications et je comprends aussi que mon devoir est de vous les donner tout entières, afin que vous sachiez le but que poursuivent ceux dont je n’ai été, au fond, que le porte-voix. Il m’est d’autant plus facile de vous satisfaire que j’ai sous les yeux, en ce moment même, une lettre que j’adressais, il y a quelques jours, à l’un des chefs militants des catholiques de France, et qui donne, je crois, l’explication nette (quoique secrète de sa nature) des intentions du Saint-Siège.

Pour répondre donc, au plus tôt, au désir que vous m’avez manifesté, je me contenterai de transcrire ici, à peu près mot pour mot, la lettre dont je parle.

Je n’ai d’abord, en ce qui me concerne, aucune objection personnelle à faire, en soi, contre la royauté, même celle des fils ou petits-fils de Louis-Philippe ; mais je crois avec d’autres que la royauté ne pourrait se maintenir en France. Pourquoi, dès lors, user nos forces, celles de l’Église, à la rétablir ?

La république, au contraire, peut vivre et s’acclimater par la seule raison qu’elle existe, et qu’on ne voit pas, dans l’état d’effritement politique où nous sommes, qui pourrait la renverser et la remplacer. On voit, au contraire, très bien qui pourrait, sans miracle, en chasser les radicaux pour donner leur place aux conservateurs : c’est le corps électoral [53].

Aussi est-ce à ce corps électoral français, c’est-à-dire au pays, qu’il faut s’adresser en se préparant sérieusement à l’action, pendant le temps qui nous sépare des prochaines élections de la Chambre ; mais en se résignant aussi à subir, pendant ce temps-là, tout en protestant, les actes de persécution que nous avons subis durant ces dix dernières années.

Beaucoup de catholiques ont bien, au fond, la même pensée, et cela depuis longtemps, mais dans certaines idées de détail et dans les solutions qu’ils proposent, il y a deux points où ils s’éloignent sensiblement des idées du Saint-Siège.

Le Saint-Siège, en effet, ne vise pas seulement la France ; il embrasse le monde catholique tout entier. Or, il est entouré d’ennemis et ne peut s’appuyer sur aucune grande puissance : ni sur l’Italie qui veut sa ruine ; ni sur l’Allemagne qui est foncièrement protestante ; ni sur l’Autriche qui est toujours joséphiste. Il ne voit, après tout et malgré tout ce qui s’est passé, qu’une seule alliance possible : celle de la France. Mais de la France il ne peut se rapprocher que si la république qui nous gouverne se transforme et devient conservatrice et chrétienne.

Une union telle que les catholiques dont je parle l’entendent, se proposerait bien d’atteindre ce dernier but. Mais si ce sont les anciens partis qui la forment en restant ce qu’ils sont, c’est-à-dire sans renoncer à aucune de leurs prétentions politiques, pas même à leur nom, ce sera la guerre au couteau avec les républicains, et de ce chef toute entente ou rapprochement avec l’Église et le Saint-Siège deviendra impossible.

Pour qu’on se rapproche, il faut commencer par l’acceptation de la forme constitutionnelle du gouvernement et la renonciation à l’opposition systématique. Il n’y a pas un véritable homme d’État, républicain ou non, qui ne voie les avantages pour la France d’un rapprochement sur ces bases.

C’est ce rapprochement qui s’essaie, en ce moment même. Dans ces conditions, le gouvernement ne pourra pas s’opposer à ce que les catholiques soutiennent leurs idées, leurs droits, et s’associent pour former une vaste union sous l’étiquette républicaine.

Mais si les catholiques ne veulent pas renoncer à se dire membres des anciens partis et accepter la forme républicaine, la guerre se continuera au couteau, et le Saint-Siège, au lieu d’atteindre son double but qui était d’améliorer sa situation au dehors en se rapprochant d’une France améliorée et de sauver la religion parmi nous, se trouvera jeté après ses premières avances, et nous avec lui, dans des difficultés inextricables. Notre gouvernement le traitera en ennemi hypocrite qui a voulu l’abuser sur ses vrais desseins et lui tendre un piège. Le Saint-Siège lui-même fera retomber la responsabilité de cette rupture nouvelle, plus douloureuse encore que la première, sur les catholiques de France qui, au lieu d’entrer dans ses vues, en auront rendu la réalisation impossible.

Dans la voie où les catholiques dont je parle paraissent vouloir s’engager, c’est-à-dire en formant une Union Catholique avec les anciens partis conservant leurs positions, ils mécontenteront donc le Saint-Siège et n’aboutiront, par conséquent, à aucun résultat pratique. En relisant bien la lettre du cardinal Rampolla, on voit, en effet, que c’est, au fond, sur cette résignation des partis qu’il appuie surtout et à laquelle il tient.

Si l’on veut suivre la direction du Saint-Siège, c’est donc par là qu’il faut commencer, et en venir ensuite, par voie de conséquence constitutionnelle (ce qui est accepté de tous), à la formation d’une Union Conservatrice et Catholique, ou si l’on préfère plus tard la nommer ainsi, à la création d’une droite puissante.

C’est là, en réalité, ce que veut le Saint-Siège. Or, il est impossible de réussir dans un semblable projet, sans l’appui formel, quoique toujours discret, du Saint-Siège.

Dans le même ordre d’idées, le nom de Parti Catholique, auquel quelques-uns paraissent tant tenir, plairait moins que celui d’Union Catholique (ou encore mieux Union Conservatrice et Catholique).

Cette union se ferait, je le répète, entre tous ceux qui, pour sauver la religion, seraient disposés à se résigner, sans rien renier de leurs opinions, à la forme du gouvernement et à la soumission aux lois.

Ceci est, du reste, une obligation de conscience toutes les fois qu’une prescription suffisante existe (sauf en Italie) pour la forme du gouvernement, et que les lois ne sont pas formellement injustes. Agir et parler autrement en voulant être un parti et se dire tel, serait amener la confusion dans les esprits et rétrécir le combat.

Ce que je viens de vous citer, résume, comme vous le voyez, monsieur le Comte, d’une part le but que poursuit le Saint-Siège, de l’autre les deux opinions qui se trouvent en présence parmi les catholiques militants.

Pour arriver à établir entre ces deux nuances un accord pratique et véritable, il faut un programme accepté de tous. Voici celui que je proposerais pour ma part :

1°) Accepter le gouvernement établi qui est, en France, celui de la république, dans la mesure et dans le sens où le Saint-Siège l’accepte lui-même pour remplir la haute mission dont il est chargé par Dieu, pour le bien de la religion et le salut des âmes.

2°) Renoncer à toute alliance avec les partis politiques, et, en conséquence à toute opposition à la forme du gouvernement actuel que ces partis veulent renverser.

3°) S’unir ensuite exclusivement, en oubliant toutes les discordes intérieures, sur le terrain religieux, s’organiser de façon à ce que dans les prochaines élections générales (pratiquement on ne peut rien faire plus tôt) la majorité soit acquise dans la Chambre aux conservateurs catholiques.

Un programme ainsi formulé me semble réaliser les principales conditions qu’un programme de ce genre doit avoir : la brièveté, l’élasticité, la simplicité, la clarté et, enfin et surtout, la réalisation du programme pontifical.

Quant à l’organisation du personnel de l’Union Catholique, elle devrait encore être fort simple :

— A Paris, un conseil central composé de douze membres choisis parmi les catholiques éprouvés, dont le nom n’a pas été compromis dans les luttes violentes des partis hostiles et, en particulier, dans le boulangisme ;

— En province, un conseil dans chaque diocèse, dont le président serait désigné dans les mêmes conditions, ce qui ne serait pas difficile avec les renseignements que l’on pourrait obtenir soit de l’évêque, soit des hommes d’œuvres ;

— Enfin, au-dessous du conseil diocésain et partout où cela serait possible, un comité paroissial dépendant de lui.

La charge de ces divers conseils serait, en temps ordinaire, et pour chacun dans sa sphère d’influence, de réveiller l’esprit catholique, d’en grouper les membres et d’en soutenir les œuvres ; et le moment des élections générales venu, soit pour la Chambre des Députés, soit pour les conseils généraux, soit pour les conseils municipaux, de livrer à tout ce qui est sectaire les batailles décisives en soutenant nos combattants par la presse et en provoquant des contributions de la part des chrétiens.

Voilà, monsieur le Comte, ce qui peut vous donner une idée de ce que désire, au fond, le Saint-Siège, comme cela se voit évidemment par les derniers enseignements de Léon XIII, et ce que l’Union Catholique serait appelée à réaliser sous la direction de son Président Général et de son conseil (de Paris).

Puisse ce Président être celui que, pour ma part, je désire entre tous les autres ! Je me borne aujourd’hui à lui demander le secret, et, s’il m’est permis de lui citer mon exemple, de lui rappeler qu’il y a des cas où il faut savoir, pour Dieu et pour la France, tout sacrifier, même son repos et sa vie, lorsque le Vicaire de Jésus-Christ croit utile de s’adresser à nous.

J’attendrai votre réponse… avec confiance.

 

Annexe 6

Un ralliement ne désarmera pas la haine des républicains envers la religion catholique

(Réponse de Keller au cardinal Lavigerie, 15 janvier 1891– voir supra, p. 97)

 

Éminence,

Après avoir longuement médité votre nouvelle lettre du 4 janvier, j’ai le regret de ne pouvoir vous donner une complète satisfaction. Mais dans une question de si haute gravité, vous ne me pardonneriez pas si je ne vous exprimais pas nettement ma pensée, si je ne vous disais pas ce que commande, à mes yeux, l’intérêt de la France et celui de l’Église, qui en réalité n’en font qu’un seul. Le fait qui domine la situation et que les incidents de chaque jour viennent sans cesse confirmer, c’est l’hostilité systématique et implacable de la plupart des républicains contre la religion catholique. Ils lui ont déclaré et ils lui font sans trêve ni repos ce que vous appelez une guerre au couteau.

Ils savent pourtant parfaitement que l’immense majorité du clergé et des catholiques serait avec eux, s’ils nous assuraient une vraie liberté religieuse ; et ils sont de mauvaise foi quand ils nous reprochent notre prétendue opposition systématique. Car lors même que nous changerions d’attitude, ils sont bien résolus à nous combattre toujours comme des ennemis qu’il faut non seulement écarter du pouvoir, mais opprimer, détruire et faire disparaître.

C’est donc une erreur de penser qu’on désarmerait cette haine en adoptant l’étiquette républicaine. Et tandis qu’on resterait en butte aux mêmes persécutions, on se séparerait ainsi sans aucun profit d’un grand nombre de catholiques zélés et généreux, qui n’ont pas foi dans la forme républicaine, qui la considèrent comme identifiée avec la haine de l’Église et comme mal adaptée au tempérament français. Toutefois, ce ne sont pas là des adversaires bien redoutables pour la république. Ils sont pleins de mansuétude à son égard, de soumission pour les lois, et n’ont nulle envie de se faire tuer. Ils seraient les auxiliaires fort utiles de tout gouvernement honnête, ne fût-il pas celui de leur choix, pourvu qu’on ne leur demandât pas de renier leur foi catholique.

Étant ainsi attaqués, traqués, mis hors-la-loi et hors les fonctions publiques par des ennemis implacables, l’instinct de la conservation et la force des choses nous conduisent à nous unir en temps d’élection à tous ceux que la politique actuelle a froissés, et à joindre la cause religieuse à celle de nos finances, de notre armée, de notre magistrature, etc. C’est par cette union de toutes les forces conservatrices qu’on est arrivé à avoir, en 1885, 200 députés, et en 1889, 160 députés toujours d’accord pour défendre nos intérêts religieux. En nous séparant des partis politiques et de leurs états-majors, loin d’arriver à former une Droite puissante et une majorité, c’est à peine si nous conserverions une dizaine de sièges pour les candidats purement catholiques, et je ne vois pas d’ici les départements où pourraient se former des comités solides pour le succès de ces dix candidatures.

Je serais désolé que le Saint-Père se découvrît, même indirectement et en secret, si tant est qu’il y ait des secrets, pour obtenir un pareil résultat. Je craindrais fort que ce ne fût un amoindrissement pour son autorité si grande et si incontestée en France. Et qu’obtiendrait-il en échange ? Quand Pie VII traitait avec Napoléon Ier, il avait à faire à un homme assez puissant pour museler la Révolution et pour assurer de véritables avantages à l’Église. Aujourd’hui, ceux qui gouvernent sont les instruments dociles de la passion anti-religieuse. Celui qui essaierait de résister serait brisé.

J’ajoute que le scepticisme politique, qui se propage en ce moment, ne consolide pas la république, mais il augmente la facilité du pays à se jeter dans toutes les aventures, boulangistes ou autres. Nous venons d’en faire la récente et fort triste expérience ; elle est de trop fraîche date pour que la conversion des boulangistes à la république puisse être prise au sérieux.

S’il m’était permis de dire au Saint-Père ce que nous attendons, ce que nous désirons en ce moment, je lui dirais très respectueusement qu’au lieu d’une adhésion à l’étiquette républicaine, qui attristerait et découragerait nos meilleurs amis, et qui porterait tous les catholiques douteux à faire des concessions à nos ennemis, nous aurions besoin d’une parole qui relevât nos courages pour la lutte et qui nous groupât autour de nos évêques, non pour garder le silence, mais pour agir, pour protester, pour résister. La mollesse est grande non seulement parmi les partis politiques qui ne font courir aucun danger au gouvernement, mais aussi parmi les catholiques qui sont trop disposés à courber la tête devant l’orage. Le moment ne serait-il pas venu de les réveiller pour le bon combat ?

En résumé, je pense qu’il faut attendre que la république se montre moins sottement anti-religieuse, ou qu’elle périsse par ses fautes. Si elle devient meilleure, on ira à elle tout naturellement et sans effort. Presser les choses et devancer ce moment, ce serait compromettre gravement l’Union des Catholiques et l’existence de toutes les œuvres qu’ils soutiennent avec tant de zèle. Le profit serait grand pour nos ennemis, le dommage non moins grand pour nous.

 

Annexe 7

Constat d’échec

(Lettre du cardinal Lavigerie à Keller, 26 janvier 1891– voir supra, p. 98)

Je n’insisterai pas sur l’affaire dont je vous ai entretenu dans mes deux dernières lettres, et on ne vous en parlera pas non plus d’ailleurs. Mais, au fond, je trouve que vous ne jugez pas exactement la pensée qui la dirige. Le Saint-Siège demande aux catholiques ce que leur demande l’Évangile, de rendre à César ce qui appartient à César, en demandant l’acceptation du gouvernement établi. Cette acceptation, Notre-Seigneur la demandait pour le gouvernement de Néron qui allait venir, et de tous les persécuteurs qui l’ont suivi pendant trois cents ans et qui voulaient, eux aussi, la destruction du catholicisme.

Il demande aux mêmes catholiques de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, en défendant la cause de l’Église, et cela, non par des conspirations et par des révoltes, mais par tous les moyens que leur offrent les lois.

Dire qu’il faut ainsi s’allier avec les républicains actuels et surtout les aimer et les estimer, c’est vraiment une conséquence trop forcée. Ce n’est pas avec les républicains, tels qu’ils sont aujourd’hui, que le Saint-Père, par la voix du cardinal Rampolla, nous demande de conclure un traité quelconque. Il nous demande de nous adresser à la France, au corps électoral, pour obtenir, dans la situation, des modifications telles qu’elles rendent le gouvernement acceptable. Nous n’avons pas su les obtenir jusqu’ici, même en 1885 où, pour ma part, je prêchais la même doctrine, et où, dans notre petite réunion des Carmes chez Mgr d’Hulst, vous me déclariez avec M. Chesnelong qu’il n’y avait rien à faire, ajoutant que du reste c’était une question de savoir s’il conviendrait au Comte de Paris d’arriver par l’appui direct et ouvert du clergé. On n’a rien fait, il est vrai, ou à peu près rien, et cependant, comme vous le constatez, on est arrivé bien près du but. Si on avait agi avec plus d’énergie et d’ensemble, et surtout si on avait fait le sacrifice des passions de parti, on aurait abouti.

C’est cet ensemble et cette énergie que le Saint-Siège demande aujourd’hui aux catholiques, et pour faciliter le succès, il désire que nous tenions compte des tendances ou des préjugés des masses et que nous renoncions à l’alliance avec les anciens partis malheureusement impuissants, et pour preuve visible de la cessation de cette alliance, que nous acceptions le gouvernement actuel dans le même sens et dans le même but que le pape le fait lui-même.

Vous préférez conserver le système suivi depuis vingt ans et qui nous a si mal réussi. J’avoue que, dans un homme de votre caractère, de votre haute intelligence et de votre esprit si fermement chrétien, cela me paraît, à distance, incompréhensible.

 

Annexe 8

Rallié, un catholique sera toujours considéré comme un ennemi…

(Lettre de Keller à Léon XIII, 7 février 1891– voir supra, p. 98)

Très Saint-Père,

Les marques de bonté et de confiance dont Votre Sainteté m’a récemment honoré et mon dévouement sans bornes à l’Église et au Saint-Siège, me font un devoir de vous demander respectueusement l’autorisation de vous exposer quelle est à l’heure présente l’orientation politique et religieuse de la France, dans quel sens tend à se diriger l’opinion publique et comment peut se faire l’union si désirable de tous les catholiques pour la défense de leur liberté.

Placé momentanément en dehors du Parlement, je ne mets aucune pensée, aucune affection, aucune préoccupation personnelle au-dessus de l’intérêt supérieur de l’Église et de la France, auquel je suis prêt à tout sacrifier.

J’ajoute que je me garderai d’entrer dans le domaine des principes et de la doctrine et que je resterai dans le domaine des faits qu’un laïque peut constater et apprécier, et qu’il a le devoir de faire connaître au Père commun des fidèles.

Il y a quelques mois, un trop grand nombre de conservateurs et de catholiques avaient placé dans le général Boulanger une confiance qu’il ne méritait pas et comptaient sur lui pour les débarrasser de la république et des républicains. Depuis que cet espoir insensé s’est évanoui, un grand découragement s’est répandu dans les rangs des partis monarchiques, qu’on accuse d’avoir prouvé leur impuissance, et ceux qui attendaient tout d’une baguette magique sont aujourd’hui les premiers à crier qu’il n’y a plus rien à faire, et qu’il faut renoncer à changer la forme du gouvernement. Au milieu de ce découragement politique, les questions religieuses prennent chaque jour plus d’importance. Elles sont pour ainsi dire les seules pour lesquelles on se passionne encore. De là, la pensée naturelle d’abandonner les préoccupations politiques, les théories gouvernementales et de s’unir pour défendre la liberté religieuse.

Jusque-là, tout le monde est d’accord ; mais quelques-uns font un pas de plus, et estiment qu’il ne suffit pas de garder le silence sur la forme du gouvernement, qu’il faut adhérer publiquement à la constitution républicaine, et qu’ainsi l’on pourra soit adoucir l’hostilité du parti républicain et obtenir de lui des concessions, soit ramener à soi une partie hostile du corps électoral et reconquérir la majorité dans le Parlement, et par suite le pouvoir.

Peut-on espérer sur ce terrain l’union des catholiques et atteindre par là le résultat satisfaisant que je viens d’indiquer : voilà la question que je demande la permission d’examiner au point de vue des faits et en résumant tous les renseignements que j’ai pu recueillir à ce sujet.

Quelle est réellement l’opinion de la France ? De ce que le scepticisme politique a fait de grands progrès, on aurait tort de conclure que les partisans convaincus de la république sont plus nombreux, et que la France tient à cette forme de gouvernement. Il ne faut pas oublier qu’il y a vingt ans l’Empire n’avait en face de lui qu’une opposition beaucoup moins importante que celle d’aujourd’hui, et qu’au Corps législatif les représentants de l’idée républicaine étaient au nombre de cinq.

Même en ce moment, il y a peu de républicains systématiques et convaincus. Ils ont groupé autour d’eux tous ceux qui cherchent avant tout, et sous n’importe quel régime, la ruine du catholicisme et la destruction de la foi dans les âmes [54]. Enfin, à ce concert de toutes les mauvaises passions, se joignent la peur et l’intérêt qui asservissent au pouvoir, quel qu’il soit, tous les fonctionnaires et la foule sans nombre de ceux qui attendent une faveur du pouvoir ou qui redoutent la sévérité, les rigueurs justes ou injustes de leurs agents.

Malgré cette puissance redoutable dont dispose le gouvernement, près de la moitié des électeurs ont voté contre lui en 1885 et en 1889, et manifesté, malgré une pression éhontée, leur opposition pour le régime que nous subissons. Sans doute, beaucoup d’entre eux ne connaissent pas la Monarchie ou n’y croient pas ; mais alors ils sont prêts à se rallier au premier venu qui les débarrassera de la république.

Pour la masse il n’y a pas de distinction subtile à faire entre la république et les républicains. La république, c’est le régime impie et persécuteur que nous subissons dans les plus petits villages comme dans la plus grande ville ; c’est le concert des mauvais sujets qui se sont emparés du pouvoir, qui disposent de toutes les places et de toutes les faveurs, qui dénoncent, oppriment, maltraitent et chassent des fonctions publiques quiconque va à la messe. Si l’on dit au peuple qu’il faut admettre l’étiquette républicaine, il en conclura qu’il faut voter pour ceux qui la portent en ce moment, et il votera pour les radicaux que patronne le gouvernement.

Parmi les catholiques, il y aura une scission profonde au lieu de l’union qu’il est désirable de réaliser. Les uns céderont à la tentation de suivre le torrent, d’accepter la domination impie et les faveurs du parti qui est au pouvoir.

Les autres, blessés dans leurs convictions intimes et profondes, ne pouvant adhérer à un régime qui déshonore la France et qui la conduit à sa ruine, se retireront non seulement de l’arène politique, mais encore des œuvres catholiques, où ils défendent en ce moment les droits et les libertés de l’Église. Ainsi, loin d’unir les catholiques, on les aurait divisés, on aurait porté un coup fatal à leurs forces ou à leur activité.

Nous sommes aujourd’hui étroitement unis par notre dévouement, notre soumission et notre attachement au Saint-Siège. Depuis quarante ans, Léon XIII et Pie IX ont conquis les cœurs par leur incomparable bonté, par la puissance de leur parole, par la majesté de leur autorité, et ils ont donné parmi nous à la papauté un prestige et une force dont elle n’avait pas joui pendant plusieurs siècles. Quand nous serions tentés de nous diviser, c’est cette voix du Père commun, planant au-dessus de nos querelles et de nos partis, qui nous réunit tous autour de lui.

Ce serait une grave erreur de penser qu’une invitation du souverain pontife adressée aux fidèles pour obtenir leur adhésion à la république aurait le même effet. Elle n’empêcherait pas la scission dont je parlais plus haut, et, aux yeux des catholiques divisés comme aux yeux de leurs adversaires réjouis, je ne crains pas de dire qu’elle diminuerait l’autorité du Saint-Siège. Les évêques ne pourraient répondre à cette invitation qu’à regret, sentant qu’ils ne seront pas suivis par leur clergé et par les meilleurs de leurs fidèles, comprenant que leur troupeau va se diviser au grand dommage de toutes les œuvres catholiques. En effet, ces œuvres reposent principalement sur le dévouement d’hommes convaincus que la république conduit la France à sa ruine. Ces hommes pourront se taire et cesser d’agir ; ils ne sauraient dire et faire le contraire de ce qu’ils croient. Pour compenser le mal si grave qui est à redouter, c’est-à-dire une atteinte portée à l’autorité du souverain pontife et des évêques, à l’union des fidèles et à l’existence des œuvres catholiques, quels avantages est-il permis d’espérer ? Et d’abord, le gouvernement serait-il moins injuste, moins rigoureux dans la persécution qu’il exerce sur nous ? Ce serait se faire illusion que de le penser. Les hommes qui sont au pouvoir sont les ennemis systématiques et implacables de la religion catholique. Ils tiennent à sa destruction bien plus qu’à la forme républicaine et ils préféreraient un César impie à une république libérale et chrétienne [55]. Ils savent parfaitement que la grande majorité du clergé et des fidèles ne leur ferait plus d’opposition et serait sincèrement avec eux, s’ils nous assuraient une vraie liberté religieuse, et ils sont de mauvaise foi quand ils nous reprochent notre opposition. Car lors même que nous changerions d’attitude, ils sont bien résolus à nous combattre toujours comme des ennemis, qu’il faut non seulement écarter du pouvoir et de toutes les fonctions publiques, mais opprimer, détruire et faire à jamais disparaître.

C’est donc une erreur de penser qu’on désarmerait leur haine en adoptant l’étiquette républicaine, et qu’on pourrait ainsi arriver à une pacification semblable à celle que le pape Pie VII réalisa avec Napoléon Ier. Napoléon était assez fort pour dompter et museler la Révolution. Si aujourd’hui un ministre avait la velléité de le faire, s’il en était seulement soupçonné, il serait immédiatement brisé par le Parlement.

Toutefois, est-il permis d’espérer qu’en dehors du parti qui est au pouvoir et qui ne peut s’amender ni revenir à des idées plus sages, on ramènerait à soi les sympathies et les votes d’un grand nombre d’électeurs et qu’ainsi on pourrait reconquérir la majorité dans la Chambre ? Non, ce serait croire à un tiers-parti à la fois conservateur et républicain, qui est plutôt une ombre qu’une réalité au sein du Parlement, et qui n’existe pas du tout dans le pays. Il se trouve en effet quelques députés qui ont essayé de se grouper sous le nom de Droite constitutionnelle. Mais leurs anciens amis monarchistes, avec lesquels ils ne se sont pas brouillés, les considèrent comme des transfuges d’un jour, qui, après avoir constaté la stérilité de leur évolution, reviendront au bercail. Leurs adversaires de gauche ne croient pas à la sincérité de ces nouveaux alliés et ne songent qu’à leur fermer la porte de la république. Enfin, eux-mêmes ont peine à se prendre au sérieux et à afficher sans rire leurs convictions républicaines au lendemain de leurs espérances boulangistes.

Dans le pays, comme je l’ai dit plus haut, on est pour ou contre la république radicale, qu’on ne sépare pas des lois scolaires et de la persécution religieuse. En temps d’élection, ceux qui sont catholiques avant tout, fussent-ils ralliés à la constitution, seront combattus comme des malfaiteurs par le gouvernement et par tous ses agents et n’auront chance de succès qu’en s’unissant à ceux que la politique radicale a froissés et en joignant la cause de la religion à celle de nos finances, de notre armée, de notre magistrature. C’est par cette union de toutes les forces conservatrices qu’on est arrivé à avoir en 1885 et en 1889 de 160 à 200 députés toujours d’accord pour défendre nos intérêts religieux. En nous séparant des partis politiques et de leurs états-majors, loin d’arriver à former une droite puissante et une majorité, c’est à peine si nous conserverions une vingtaine de sièges pour des candidats purement catholiques, et je ne vois pas d’ici les vingt collèges [56] où l’on pourrait assurer le succès de ces candidatures.

Il y a bien dans le pays un désir de stabilité et une crainte des révolutions, qui conduit une foule d’esprits pusillanimes à voter pour des députés républicains. Mais le sentiment ne saurait tourner en notre faveur, car ces mêmes électeurs savent très bien que l’avènement d’une majorité catholique serait une révolution aussi grave que l’avènement d’une monarchie, que les hommes au pouvoir feront tout, per fas et nefas, pour empêcher le triomphe des catholiques, et qu’au besoin ils feraient appel à la force et déchaîneraient sur la France les horreurs de la Terreur ou de la guerre civile.

Ainsi la république conservatrice et chrétienne, qui peut être attrayante en théorie, n’a en France ni partisans, ni chances de succès. Ceux qui essaient de la soutenir n’obtiendront ni concessions du pouvoir, ni succès auprès des électeurs. Ils ne feront que diviser les catholiques, aujourd’hui si heureusement, si étroitement unis autour du souverain pontife, et qu’affaiblir les œuvres qui s’occupent de propager la foi, l’enseignement chrétien, et de défendre la liberté de l’Église.

Est-ce à dire qu’il n’y ait rien à faire pour répondre au désir d’union plus intime et d’activité plus énergique des catholiques ? Loin de moi cette pensée. Ici encore, en restant dans le domaine des faits, il est facile de voir ce qui s’est fait depuis treize ans pour résister à la persécution et ce qui pourrait se faire pour rendre cette résistance plus forte et plus efficace.

Des laïques appartenant à des opinions diverses, mais plaçant au-dessus de toute autre préoccupation la défense des intérêts religieux, se sont groupés dans des œuvres actives et dévouées. Ils ont formé la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement qui soutient l’éducation chrétienne à tous ses degrés, écoles primaires, collèges, universités ; les Comités Catholiques qui tiennent à Paris et dans les départements de nombreux congrès, et qui propagent la vérité par la bonne presse et par la parole ; le Comité de Défense Religieuse qui a fourni aux congrégations religieuses des armes légales pour résister à leurs ennemis, et qui veille à ce que les intérêts catholiques soient soutenus par les électeurs et dans les Chambres ; enfin, des Œuvres d’Économie Politique et Sociale, qui cherchent à améliorer par les lois, par les mœurs et surtout par des institutions et des pratiques chrétiennes le sort des classes ouvrières. Votre Sainteté connaît ces œuvres qu’elle a toujours daigné les encourager, et un grand nombre d’évêques n’ont pas manqué de leur témoigner leur sympathie et leur bienveillance. Néanmoins, les moyens d’action pourraient être singulièrement complétés et développés si le clergé et surtout les évêques s’en occupaient plus directement, s’ils stimulaient le zèle des fidèles et s’ils ne craignaient pas de se mettre à leur tête pour diriger leurs efforts et leur résistance.

Il y a une distinction à faire. Par suite d’un préjugé général en France et très enraciné dans tous les esprits, on n’admettrait pas que le clergé se mêlât, comme en Belgique, d’élections. Lors même que les évêques et les curés auraient fait adhésion à la république, le gouvernement ne tolérerait pas qu’ils patronnassent des candidats, et du reste leur protection porterait malheur à ces candidats, pour lesquels le peuple ne voterait certainement pas. L’action directe du clergé ne peut donc pas s’exercer sur le terrain électoral, pas plus que dans les luttes quotidiennes de la presse. Mais cette action est souverainement utile, elle est nécessaire dans les œuvres proprement dites, qui ont pour but l’éducation chrétienne de la jeunesse, l’assistance des pauvres, l’amélioration du sort des ouvriers, etc. Je ne citerai qu’un exemple de ce qui se fait et de ce qui pourrait se faire. C’est surtout sur le terrain de l’école impie ou chrétienne qu’on se dispute les âmes des enfants et que se joue l’avenir de la société et de la patrie. Or, bien que doctrinalement l’enseignement irréligieux et même l’enseignement neutre aient été maintes fois condamnés par le Saint-Siège, dans la pratique, non seulement on tolère partout l’enseignement neutre, mais, parmi les milliers d’instituteurs qui professent ouvertement l’impiété et l’athéisme, pas un seul n’a vu son école interdite aux parents chrétiens par l’autorité ecclésiastique. Et lorsqu’en face de cette école perverse, un bon curé ouvre une école chrétienne, souvent le gouvernement pour le punir supprime son traitement, et le traitement n’est rétabli que le jour où l’évêque consent à déplacer ce bon curé. Pour éviter de semblables difficultés, nos prêtres deviennent de plus en plus prudents, et cette vertu cardinale grandit démesurément aux dépens des autres.

En résumé, les questions politiques tendent à s’effacer et à perdre leur acuité. Il serait peut-être fâcheux de les raviver en demandant aux catholiques une adhésion constitutionnelle que beaucoup d’entre eux refuseraient, qui par suite les diviserait et affaiblirait singulièrement leur force et leur union si belle autour du souverain pontife. Il n’existe pas dans le pays de parti républicain conservateur qui puisse prendre sa place, et si une majorité catholique était possible, son avènement serait une révolution, et provoquerait de la part de nos ennemis un renouvellement de la Terreur ou de la guerre civile, danger que le pays redoute à l’excès. Rien donc à espérer de ce côté en échange des maux certains auxquels on s’exposerait.

Au contraire, en laissant aux laïques leurs convictions de citoyens et la liberté de manœuvrer, comme ils l’entendent, sur le terrain parlementaire et électoral, tout est à faire pour augmenter et cimenter l’union des catholiques sur le terrain des œuvres d’éducation, de propagande, de charité et de défense sociale. [57]

Là, les évêques peuvent décupler les forces des laïques. Peu importe qu’on développe les œuvres anciennes ou qu’on en crée de nouvelles. Ce qu’il faut, c’est qu’en dehors de la politique, les efforts de tous les fidèles, groupés sous la direction de leurs pasteurs légitimes, soient coordonnés et concentrés pour résister aux sectaires implacables qui ont pris l’engagement de déchristianiser la France. Dans cette lutte, on rencontrera des difficultés. Mais il n’existe pas de moyen de les éviter ni de les atténuer, et les concessions faites à nos ennemis les rendent plus audacieux, plus entreprenants, et augmentent d’autant le mal que nous aurons ensuite à guérir et à réparer. Pour nous sauver, l’adhésion peu sincère donnée à la république n’aurait pas plus de vertu que l’adhésion donnée par un trop grand nombre et par les mêmes au général Boulanger. Au lieu de nous affaiblir et de nous diviser, unissons-nous dans la résistance où les caractères se retrempent, où les âmes viriles se forment et se préparent pour des jours meilleurs, dont Dieu seul a le secret.

J’implore, très Saint-Père, votre indulgence pour l’audacieuse franchise avec laquelle j’ai exposé les faits que j’ai constatés et les opinions que j’ai recueillies autour de moi. En le faisant, j’ai cru accomplir un devoir de fils, et servir une fois de plus la cause à laquelle j’ai surtout consacré ma vie.

J’aime à penser que Votre Sainteté daignera me pardonner, et je la prie de m’accorder, ainsi qu’à mes nombreux enfants et petits-enfants et à ma fidèle compagne, sa bénédiction apostolique.

 

Annexe 9

« Soumission, respect, impuissance, douleur »

(Lettre de Chesnelong à un ami, M. Desbassyns de Richemont, après la dissolution de l’Union de la France Chrétienne : voir supra, note 1, p. 102) [58].

 

Orthez, le 31 août 1892

Mon bien cher ami,

Votre excellente lettre m’a fait grand bonheur. Outre qu’elle m’est un nouveau et précieux témoignage de votre fidèle affection, j’y ai retrouvé, à l’endroit de vos réflexions sur la situation actuelle, la droiture élevée de votre esprit et la distinction exquise de votre âme, aussi bien que la sûreté à la fois si sagace, si judicieuse et si pénétrante de vos appréciations, vieilles et bonnes connaissances qu’il m’est toujours doux et profitable de cultiver.

Je pense, mon cher ami, tout ce que vous pensez ; je sens tout ce que vous sentez ; je l’ai senti très douloureusement au moment le plus vif de l’épreuve ; j’en ai encore le cœur tout meurtri. Mais l’âme, grâce à Dieu, n’en est pas troublée. Cette épreuve d’un nouveau genre, comme vous dites, laisse, cela va sans dire, ma foi intacte ; et, bien que l’évolution nouvelle me semble pleine de périls, et bien qu’elle ait été trop hautement et trop publiquement conseillée pour qu’on n’y persiste pas, bien que la démonstration par le fait ne lui ait pas été favorable, bien que le désastre électoral d’hier me semble être le prélude certain de la déroute de demain, je garde encore l’espérance à longue échéance. Ce qui est lointain n’est plus, sans doute, de mon âge ; mais qu’est-ce qu’une vie d’homme ? Je regarde par delà ; je crois à l’indestructible vitalité de l’Église en France ; j’espère invinciblement que la solidarité providentielle de l’Église et de la France chrétienne survivra à tous les orages, et qu’un jour ou l’autre le salut nous viendra de là, et ne nous viendra que de là. L’évolution nouvelle nous rapproche-t-elle du salut, on nous en éloigne-t-elle ? C’est une autre question, sur laquelle je suis plus qu’anxieux.

Sans doute, à envisager les choses d’une manière théorique et abstraite, il se peut que la république devienne la forme du gouvernement à la fois nécessaire et fatale des sociétés définitivement démocratiques, telles que la nôtre ; il se peut par suite qu’un jour, en France, la porte étant irrévocablement fermée à tout retour de la monarchie, la tactique s’impose d’entrer dans la caverne, pour que les mécréants ne s’y trouvent pas seuls, pour les en chasser, si c’est possible, pour tâcher, en tout cas, d’y faire de la lumière et d’y mettre de l’ordre.

Si nous en venons là – je ne crois pas que nous y soyons encore – ; si, par suite de l’effondrement absolu de toute espérance monarchique en France, il ne restait plus que l’accord forcé de tous les honnêtes gens, bornant leurs vœux et leur ambition à rendre la république acceptable, je serais très inquiet du résultat. Je ne crois pas, pour la France, à la chimère d’une république réparatrice et chrétienne. La république y sera bien, bien longtemps, toujours peut-être, révolutionnaire et impie ; réussît-elle un moment à se modérer, elle retomberait bien vite dans les errements qui jusqu’ici lui ont été propres. Si elle doit être le gouvernement définitif de ce pays, elle restera ce qu’elle est, peut-être pire, avec son double caractère de compression tyrannique et d’anarchie dissolvante. Et, au bout de tout cela, si Dieu ne s’en mêle, ce pourra être la décadence de la société française par la perversion de l’âme de la France. D’où je conclus qu’il faut y regarder de bien près, avant de couper les ponts, avant de disperser nos dernières réserves monarchiques, car, sous la question de forme, il y a une question de fond, et si elle est résolue contre la monarchie, c’est-à-dire contre la stabilité, la tradition, l’ordre efficacement garanti dans une liberté à la fois respectée et contenue, je crains tout pour notre pays, tant pour sa foi que pour sa dignité, pour la paix sociale comme pour la vie nationale. Eh bien ! c’est là un avenir trop hasardeux et trop ténébreux, fût-il fatalement inévitable, pour que la sagesse ne conseille pas de tout faire pour le retarder, et qu’il n’y ait pas, à mon humble sens, une grave imprudence à la précipiter.

Mais l’avenir est le champ des conjectures ; il est à Dieu, et il trompe souvent les prévisions humaines. Restons dans le présent, dans ce qu’il permet et aussi dans ce qu’il commande. La condition nécessaire de toute résistance un peu efficace à l’oppression sectaire qui nous domine, c’était, semble-t-il, de faire l’union des catholiques sur le terrain de la défense des principes et des libertés qui sont la vie de toute société chrétienne, en laissant à chacun la liberté de ses aspirations politiques proprement dites, mais en demandant à tous de s’élever au-dessus des dissentiments qui pourraient les séparer légitimement sur les questions libres, pour défendre ensemble et d’un commun accord les principes et les libertés nécessaires, qu’ils doivent mettre au-dessus de tout. C’était le terrain de l’ancienne Union Conservatrice. Elle se faisait à deux – royalistes et impérialistes –, l’élément républicain catholique n’étant pas encore né, ou se réduisant à quelques unités. Il s’agissait de la faire à trois, pour y garder les conservateurs genre Piou ou David, ou même genre Lamy ou Georges Picot, c’est-à-dire les royalistes découragés et les républicains désabusés, d’étendre ainsi l’ancienne Union sans la briser, et de marquer son caractère de neutralité politique en lui donnant une signification plus exclusivement défensive, au point de vue religieux, et plus désintéressée, de toute agression directe au point de vue constitutionnel ou politique. Après l’aventure boulangiste, cela s’imposait. Et voilà pourquoi nous appelions cette Union transformée, l’Union de la France Chrétienne. Elle n’écartait aucun concours loyal ; elle appelait et accueillait des concours nouveaux ; elle se gardait de repousser les dévouements éprouvés ; nous étions autorisés à croire que c’était le devoir, car, formée sous les auspices et avec le patronage direct de l’archevêque de Paris, elle était encouragée, bénie, approuvée à Rome, au moment de sa fondation, après et malgré le toast africain, par un Bref très explicitement laudatif, qui n’était accompagné d’aucune réserve. C’était aussi une nécessité ; car, en dehors de ce terrain, aucune Union digne de ce nom n’était possible. Pour grouper en faisceau les forces catholiques, il fallait bien, en effet, les prendre où elles sont. Or, en fait, les conservateurs catholiques qui veulent, avant tout, que la société française reste une société chrétienne, et, à beaucoup d’égards, le redevienne, sont en grande majorité réfractaires à la république ; parmi eux, les catholiques royalistes ont toujours été les premiers au combat et au sacrifice. Faire entrer dans le programme de l’Union l’acceptation franche, loyale, et sans arrière-pensée de la république, qui équivaut à la répudiation de toute conviction et même de toute aspiration monarchique, ce n’était pas fortifier et étendre l’Union, c’était la désorganiser par l’exclusion, ipso facto, du principal corps de l’armée catholique et de son élite la plus dévouée. Voilà le fait, le fait d’avance évident, déjà constaté par les premiers résultats de l’évolution commencée.

On peut voir, en effet, les forces qui se perdent ou qui plutôt se sentent brisées, mais où est la force nouvelle qui se constitue ? Ceux qui entrent dans la place y sont traités en ennemis ou en prisonniers, ligotés et impuissants, sacrifiés sans résultat appréciable. Est-ce qu’ils renouvellent la garnison ? Est-ce qu’ils lui donnent plus de force, de cohésion, par la suppression de la résistance du dehors ? Les néo-républicains sont laissés en dehors de la caserne, et l’ancienne garnison bien avertie ne leur cède et leur cèdera pas, à coup sûr, un seul pouce de terrain.

On nous renvoie à l’avenir. Il est, hélas ! bien obscur et bien sombre. En attendant, le désarroi dans les esprits, le découragement dans les volontés, la tristesse dans les cœurs, l’impuissance dans les efforts, une situation où la dignité souffre, où le présent est désarmé, où l’espérance elle-même serait à bout de vie si elle ne trouvait pas dans la foi un refuge suprême et une forteresse qui reste imprenable, voilà où nous en sommes. Encore, si l’on pouvait se dire que, à défaut de réparations pour les ruines déjà faites, on conjurera à ce prix celles dont on est menacé ! Rome voudrait au moins soustraire à la destruction générale le Concordat et l’ambassade au Vatican, et Rome a raison. Je ne suis pas de ceux qui verraient sans effroi se rompre ces deux derniers liens, qui rattachent encore officiellement l’État français à l’Église. Mais chaque année la question de leur suppression se pose, et jusqu’ici, il s’est trouvé une majorité de 300 voix contre 200 pour s’y opposer. Mais, dans cette majorité, il y a 150 voix de droite. Viennent les élections prochaines, à moins d’événements imprévus, au train dont vont les choses, nous aurons, dans la chambre de 1894, 100 catholiques de moins et 100 radicaux de plus. Il y aura, pour la suppression du Concordat et de l’ambassade 300 voix contre 200 ; voilà vers quoi nous marchons. Dieu veuille que je me trompe ! Mais le jour où la résistance catholique aura été brisée, les sectaires qui nous oppriment, ne trouvant pas de point d’arrêt en eux-mêmes, sont capables de tout, et, je le crains, oseront tout.

On nous dit que, de même que l’Église se détacha du monde romain, sur la charpente duquel elle avait appuyé ses propres constructions, pour aller au-devant des barbares, et, en les élevant jusqu’à elle, créer avec eux des nations chrétiennes à la civilisation plus hautement morale et à l’État social plus bienfaisant, de même elle doit se détacher aujourd’hui des organisations politiques vermoulues, débris impuissants d’un passé qui ne peut plus revivre, et, en acceptant les conditions nouvelles des sociétés démocratiques, y compris la forme de gouvernement qu’on prétend nécessaire, préparer avec elles et par elles les destinées de l’avenir. Je pourrais faire remarquer d’abord qu’autre chose est d’ouvrir des horizons nouveaux à des âmes grossières, brutales, mais neuves, où la lumière jusque-là n’était pas entrée, mais qui n’avaient pas repoussé la lumière connue, et autre chose de ramener à la lumière des âmes qui n’en veulent pas, et qui la répudient puisqu’elle ne veut pas et ne peut pas se faire le complice de leur œuvre de démolition radicale ; mais j’écarte cela. Toujours est-il que, quand le monde romain craquait de toutes parts, on ne vit pas l’Église faire immédiatement volte-face pour se tourner du côté des barbares. Non, elle soutint jusqu’à la fin le vieux monde qui croulait, laissant d’ailleurs ses fidèles parfaitement libres – pourvu qu’ils restassent fidèles et ne se fissent pas ariens ou idolâtres – d’adhérer aux Wisigoths et de les servir, mais ne le leur imposant pas ; au contraire !…

Il est temps d’arrêter ma plume ; elle court avec vous toute seule, mon cher ami. Un dernier mot encore pourtant ! Quid faciendum ? Rome n’a pas ordonné, mais Rome a très instamment conseillé. L’ordre aurait engagé la conscience ; il ne pouvait pas venir, il n’est pas venu. Le conseil commande le respect et même la soumission, dans la mesure que la sincérité autorise et que l’honneur permet.

Le terrain de neutralité politique sur lequel nous nous étions placés pour grouper toutes les forces autour de la défense religieuse sans mettre en souffrance aucune dignité a cessé d’être approuvé ; nous nous sommes soumis en nous retirant, nous ne le reprendrons pas.

Le terrain d’adhésion sans arrière-pensée à la république, exige des hommes nouveaux. Une triple barrière nous empêche d’y mettre notre action propre. Nous ne serions pas sincères en nous y plaçant ; nous ne le croyons bon, ni pour notre pays, ni pour la défense efficace de la liberté de l’Église dans notre pays ; nous pouvons nous tromper, et Dieu veuille que nous nous trompions ! Mais l’évidence des faits nous semble être là, et nous ne pouvons pas en conscience aller contre. Enfin, l’évolution fût-elle bonne, nous ne serions pas en situation de nous mettre à sa tête ou à sa suite, après ce que nous avons dit et fait depuis vingt-cinq ans ;  nous ne serions pas une force à son service, nous ne serions qu’une faiblesse décriée et méprisée.

La conclusion, c’est que nous devons nous recueillir, nous taire, respecter et attendre. Pour mon compte, c’est à quoi je suis résolu, non sans douleur, parce qu’il m’en coûte plus que je saurais le dire de ne pas complaire en toutes choses à une autorité pour laquelle je donnerais ma vie et de laquelle toute bénédiction descend, mais sans trouble, parce que j’ai la conscience, pensant comme je pense et sentant comme je sens, de faire mon devoir, tout mon devoir.

Bien entendu que, sur le terrain de la législation, nous continuerons, au Sénat et dans nos œuvres, le rôle d’opposition légale et loyale auquel Rome ne cesse pas de nous convier, et, dans nos œuvres, spécialement dans celles d’enseignement, le travail de réparation chrétienne qui est de plus en plus nécessaire et de plus en plus recommandé.

Adieu, mon cher ami. La preuve que je compte sur votre bonne affection, c’est que je ne crains pas d’être indiscret en vous envoyant ce gros volume. Gardez-le, je vous prie, pour vous, car on ne s’ouvre ainsi sur des questions éminemment délicates qu’à des amis sûrs, à des catholiques de forte trempe. Mais vis-à-vis de vous, je n’aurais pas su m’arrêter à moitié chemin de ma pensée ; vous savez bien que je suis, vis-à-vis du pape, un fils docile et attristé, et qu’il n’y a pas en moi un atome de désobéissance. Des réserves silencieuses de la conscience et de l’honneur sur les questions où la foi n’est pas engagée sont encore des affirmations de respect, et ces réserves, quand on les exprime à un ami, n’atténuent pas, en s’épanchant, le respect qui les domine et les limite. Je disais au cardinal Richard, en lui remettant le mandat que nous tenions de lui : « Éminence, nous nous retirons dans notre soumission, notre respect, notre impuissance, et notre douleur. »

Je ne sais pas vous quitter. Mettez mes hommages aux pieds de Mme de Richemont, et croyez-moi toujours bien à vous.

 

Annexe 10

Le clan Lavigerie a réussi à s’imposer

(Lettre de Chesnelong à Keller, 7 novembre 1893 – voir supra, n. 1, p. 102) [59]

J'ai toujours le regret que nous ne soyons pas allés à Rome après la réponse si laudative du pape à notre adresse du Congrès catholique, et au moment de la formation de l’Union de la France Chrétienne. Le toast africain avait été prononcé : l’Encyclique n’avait pas été publiée. Peut-être alors aurions-nous pu porter des informations utiles… Nous étions encore, vous et moi, à Rome, personæ gratæ. Sans doute, nous fîmes tout le possible auprès du cardinal et auprès du nonce, Mgr Rotelli, qui était avec nous. Nous aurions dû aller à Rome même, nous ne le fîmes pas, et nous y fûmes minés par Mgr Lavigerie et par Mgr Thomas, [archevêque de Rouen], j’en suis sûr, peut-être par d’autres. Nous étions, disait-on, des hommes excellents, très sincères, ayant rendu des services, méritant des égards, mais inféodés au parti royaliste, barricadés dans un système de défense catholique qui avait fait son temps, désormais plus compromettants qu’efficaces, et dont l’influence sur les catholiques était un obstacle plutôt qu’un secours. L’Union chrétienne, sous notre direction, c’était l’Église identifiée à un parti, etc. La dissolution de l’Union chrétienne fut, de notre part, un acte de devoir ; mais on la voulait. L’Union chrétienne portait ombrage. On nous a su gré, je le crois, de nous en être tenus à une résistance silencieuse ; on nous garde de l’estime, on agrée nos efforts sur le terrain exclusivement religieux. De là, les paroles que le pape nous fit transmettre par le cardinal Richard, et dont, du reste, nous avons eu raison d’être heureux. Mais on aurait voulu plus de nous ; on ne peut pas ne pas nous faire un peu grief de n’avoir pas été jusqu’à l’adhésion à la politique pontificale. Nous sommes suspects, mon cher ami, et je ne vous crois pas en situation d’être écoutés.

 

Annexe 11

Amertume devant le virage à gauche du clergé

(Extraits d’une lettre de Keller à Chesnelong, 19 juillet 1892. Voir supra, note 5 page 102)

Quoi de plus triste que les félicitations du cardinal Rampolla aux évêques qui retirent leurs catéchismes électoraux ? Quoi de plus pitoyable que l’illumination de la basilique de Montmartre le 14 juillet ? Le Monde ayant fait honneur de cette résolution au Comité du Sacré-Cœur, j’ai écrit au cardinal Richard pour décliner toute solidarité dans cette étrange mesure « qui a pour but de fêter, non la forme du gouvernement, mais la politique radicale et une des étapes les plus tristes et les plus honteusement sanglantes de notre histoire ». […]

 

Annexe 12

La politique actuelle est désastreuse

(Lettre de Keller à Mgr Couillé, en 1896. voir supra, p. 102)

Nous partageons complètement votre manière de voir au sujet du congrès de Lyon, auquel aucun de nos amis n’a pris part. Nous n’avons pas de plus vif désir que de voir les catholiques défendre leurs libertés et leurs droits sous la conduite et la direction de leurs évêques. […] Permettez-moi de vous avouer très respectueusement la peine et le malaise que nous éprouvons quand cette direction nous fait défaut. […] Depuis quatre ans, nous avons reçu peu de directions et peu d’encouragements. Pendant qu’on accablait nos gouvernants de congratulations et qu’on s’efforçait d’arracher aux catholiques une adhésion peu sincère au régime républicain ou un respect malaisé pour le personnel gouvernemental, on nous interdisait de tenir des congrès, on laissait sommeiller les catéchismes électoraux et la résistance aux lois sectaires. Nous avons tous accepté ce silence, attendant des jours meilleurs, et ce n’est pas notre faute si des catholiques moins patients ont élevé la voix sans consulter personne et ont réclamé l’action. Bien décidés à ne rien faire en dehors de la hiérarchie, nous voudrions voir tout l’épiscopat animé du zèle intrépide dont vous avez donné tant de preuves. […]

 

Annexe 13

Nouvel essai auprès du Saint-Siège

(Lettre de Keller à Léon XIII, en octobre 1897. Voir supra, p. 104)


Très Saint-Père,

Que votre Sainteté me permette de lui faire très respectueusement hommage d’un article que je viens de publier sur les élections de 1898.

Après avoir gardé le silence pendant cinq ans, j’ai cru de mon devoir de le rompre et de tenter un effort pour rétablir l’union des catholiques et des honnêtes gens de toute nuance, prête à se dissoudre complètement pour le plus grand malheur du pays et de la religion. Nous sommes en présence d’un Ministère [le ministère Méline] qui se dit modéré et qui se vante de sauver la France du socialisme tout en continuant à faire à l’Église, aux Congrégations et spécialement à l’éducation chrétienne, une guerre de tous les instants qui propage le socialisme en préparant son triomphe à venir. Ces hommes, qui sont presque tous francs-maçons, ne se font pas faute, en poursuivant leur plan contre l’Église, d’invoquer pour eux et pour leurs candidats l’immense autorité de la parole du pape qu’ils prétendent interpréter en leur faveur et il est à craindre que, trompés par ces promesses fallacieuses, un certain nombre de catholiques ne se séparent de leurs amis et n’assurent le triomphe presque universel des sectaires.

Déjà en 1893, nos malheureuses divisions ont réduit de 200 à 80 le nombre des députés résolus à défendre les intérêts et les libertés de l’Église. Aujourd’hui, le péril est encore plus grand. J’ose espérer que cet effort désintéressé pour rétablir l’union des catholiques et des honnêtes gens sur le terrain religieux et les amener à combattre énergiquement les mauvaises lois qui nous oppriment obtiendra l’approbation de votre Sainteté. En tout cas, qu’Elle ne doute pas un instant de mon dévouement filial et de ma profonde vénération.

 

Annexe 14

Le piège du ralliement

 

Émile Flourens (1841-1920), qui fut ministre des Affaires étrangères, a publié dans la Revue Catholique des Institutions et du Droit d’avril 1914 un article intitulé « Du ralliement à la séparation ». Il y rapporte une conversation qu’il eut en 1890, peu avant l’encyclique Au milieu des sollicitudes, avec Ernest Constans, qui était alors ministre de l’Intérieur et des cultes :

Cette erreur qui consiste à attribuer aux actes des républicains une seule directive, la haine de la royauté, alors que leur véritable directive est bien plutôt la haine de la religion, m’apparaissait avec la clarté de l’évidence. Je fus désolé de voir mon ami Lavigerie se jeter ainsi, tête baissée, dans les bras de nos pires adversaires.

Ce qui augmentait ma surprise, c’est que Lavigerie eût choisi précisément, pour cette entreprise si délicate, qui exigeait de part et d’autre une égale loyauté, le moment où il allait avoir comme partenaire M. Constans, redevenu ministre de l’Intérieur et des Cultes, M. Constans, dont il avait éprouvé la perfidie dans l’affaire des Congrégations, M. Constans, qui s’était cyniquement servi de lui comme d’un jouet, pour renverser Freycinet et faire triompher son rival, Jules Ferry.

Cette confiance, pleine d’un abandon un peu naïf, me confondait. Je résolus d’en avoir le cœur net et d’interviewer, à ce sujet, M. Constans lui-même. Au cours de ma longue carrière administrative, j’avais eu de fréquents rapports avec M. Constans, tantôt son subordonné, quand il était ministre et moi directeur général des Cultes, et tantôt son supérieur hiérarchique, quand j’étais ministre des Affaires Étrangères et lui plénipotentiaire à Pékin. M. Constans était un homme sans préjugés, à l’ancien régime il ne craignait pas d’emprunter quelques-uns de ses procédés. De tous nos rois, ceux qu’il était le plus disposé à admirer et surtout à imiter, c’étaient les rois faux-monnayeurs. Comme ministre de France en Chine, il avait à encaisser les recettes et à liquider les dépenses de nos consulats et de nos établissements de toute nature dans ce vaste empire. Il s’était attribué le droit de fixer le cours du taël : quand il avait à recevoir, le taël ne valait que 3, mais quand il avait à payer, ce même taël se trouvait valoir 7. J’aurais pu faire du scandale, mais j’épargnai un ancien chef. Je me bornai à me priver de ses services. Il était donc plutôt mon obligé, mais je comptais peu sur sa reconnaissance.

Néanmoins, je le pris un jour à l’écart, dans le désœuvrement d’une de nos séances de la Chambre des députés, et je lui dis : « Il paraît que vous allez vous jeter dans les bras du pape ? » — Il sourit et me répondit : « Je ne fais rien, vous le savez, que d’accord avec Brisson et avec les loges ». — « Mais alors que faites-vous ? » — « Carnot veut donner du lustre à ses réceptions de l’Élysée, et l’aristocratie du faubourg Saint-Germain, sous son prédécesseur, s’y faisait plutôt rare ». — Il vit bien que je ne me paierais pas de semblables explications et il ajouta : « Jusqu’ici le clergé a été le centre autour duquel se sont groupés les partis hostiles à la république et, en dépit des dissentiments profonds qui les séparent, il leur a servi de lien. Nous en avons la conviction, s’il se mettait activement à l’œuvre, il formerait un faisceau assez fort pour nous inquiéter ! » — « Eh bien ! alors ? » — « Eh bien ! alors, il a été l’instrument de leur union, nous voulons qu’il devienne l’instrument de leur désunion. Il a servi à les relier, nous voulons qu’il serve à les disperser. Le pape commandera aux catholiques de se rallier à la république. Parmi les royalistes et les bonapartistes, certains obtempéreront à cet ordre. D’autres, non. D’où discorde entre eux. Ceux qui se sépareront de l’Église perdront leur prestige sur les électeurs ruraux. Ils iront bouder dans leur coin. Quant aux catholiques qui se rallieront, ils seront honnis par leurs anciens amis qui les traiteront de renégats et, croyez-moi, les républicains ne leur accorderont pas plus d’estime. Ils n’auront aucun crédit dans le pays et aucune autorité dans la Chambre parce qu’ils manqueront de programme politique. Leur conduite ne sera qu’un amoncellement d’illogismes et leur vie qu’un perpétuel reniement de leur passé. Ils ne compteront pas. Ce sera une poussière qui ne saura où s’accrocher ».

— « Mais quelles concessions, répliquai-je, faites-vous donc en échange d’avantages politiques, d’après vous, si appréciables ? » — « Aucune. » — « Vous arrêtez au moins la course vers la séparation [60] ? » — « Au contraire, nous l’accélérons. Dans dix ou quinze ans d’ici, ce sera chose faite » [61].

 



[1]  — Voir Le Sel de la terre 77, p. 87.

[2]  — Cité par Gustave Gautherot, Un demi-siècle de défense nationale et religieuse, Émile Keller (1828-1909), Paris, Plon, 1922, p. 256.

[3]  — Sur l’échec de la restauration de la monarchie, en particulier sur le faux prétexte du drapeau blanc, voir Emmanuel Beau de Loménie : La Restauration manquée, Paris, La Librairie Française, 1977, et Alain Jossinet : Henri V, Bordeaux, Ulysse, 1983.

[4]  — Cité par Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 259.

[5]  — Le mot représentative vise à signifier que la monarchie française n’est ni césarienne, ni parlementaire.

[6]  — Le Monde, 21 janvier 1884, cité dans Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 266.

[7]  — Toutes les appréciations d’Émile Keller sont citées d’après Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 254.

[8]  — Le prince vivait retiré dans le bel hôtel de la duchesse de Galliera, hôtel situé rue de Varennes, dans un quartier solitaire. A plusieurs reprises, Keller le pressa d’agir ; un jour qu’il le fit plus vivement encore que de coutume, le prince lui répondit : « Que voulez-vous donc que je fasse ? » — Tout ce que vous voudrez, Monseigneur, pourvu que vous fassiez quelque chose. Si, au lieu d’habiter rue de Varennes, vous logiez sur le boulevard, et si, une fois par semaine, vous ouvriez votre fenêtre pour jeter une carafe sur le trottoir, au bout d’un mois tout Paris viendrait voir tomber la carafe ». Cité par G. Gautherot, Émile Keller, p. 271.

[9]  — Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 271.

[10] — Id., Ibid., p. 226.

[11] — La Seconde Guerre mondiale et la seconde moitié du 20e siècle verront également un militaire porté au pinacle par les mêmes braves gens espérant de lui le salut du pays alors qu’il ne fut qu’un épisode actif de sa décadence ; là aussi, même engouement sans motif, même ignorance des faits. (Voir Henry Coston : Onze ans de malheur, Lectures Françaises, 1970 ; colonel Antoine Argoud : La Décadence, l’imposture et la tragédie, Fayard, 1974).

[12] — Le 20 avril 1887, le commissaire de police Schnaebelé avait été attiré en territoire allemand et était tombé dans une embuscade policière, près de Pagny-sur-Moselle. Une grande tension diplomatique en était résultée entre la France et l’Allemagne, qui n’eut pas de suite.

[13] — Texte reproduit en annexe 1.

[14] — Ce qui est toujours le cas aujourd’hui, en 2012…

[15] — Voir Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 275.

[16] — Voir Le Sel de la terre 76, « La maçonnerie et l’enseignement, 1879-1914 », p. 24.

[17] — Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 283.

[18] — Mgr Laveille, Charles Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaire, 1820-1899, P. Lethielleux, 1913, p. 493 — Chesnelong, député d’Orthez puis sénateur inamovible, père de Mgr Émile Chesnelong, évêque de Valence puis archevêque de Sens (1856-1931), et d’une Fille de la Charité, partagea les luttes de Keller, que Mgr Laveille qualifie comme « son meilleur ami des dernières années » (p. 598). L’extrait suivant d’une lettre de Keller montre l’amitié qui le liait à Chesnelong : « Je remercie Dieu de l’étroite communauté de pensées qui nous unit. La seule nuance qui parfois nous distingue, sans nous séparer jamais, c’est que vous êtes meilleur que moi et que vous avez une inépuisable provision de douceur et de charité, alors que j’ai la dent un peu dure pour nos déserteurs. Allons, je vais tâcher d’être moins méchant et vous, tâchez d’être un peu moins bon. » Cité par Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 293.

[19] — « Je trouve dans vos lettres, comme dans vos si intéressantes conversations, non seulement un jugement sain mais élevé et vraiment chrétien, sans cet atroce alliage de passion et de petitesse humaine qui obscurcissent les horizons les plus clairs et corrompent, du moins du côté extérieur, les plus saintes causes. […] Je trouverai toujours moyen de faire arriver jusqu’à qui de droit vos précieuses informations. » Lettre du cardinal Czacki à Émile Keller, citée sans date dans : Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 296.

[20] — Cette invitation cachait un piège : voir infra, annexe 14.

[21] — Halévy & Pillias, Lettres de Gambetta, 1868-1882, Paris, Grasset, 1938, lettre 357.

[22] — Philippe Prévost : L’Église et le ralliement. Histoire d’une crise, 1892-2000, Centre d’Études Contemporaines, 2010, p. 54-55. Il est étonnant que cet ouvrage ne signale pas la désignation d’Émile Keller pour prendre la tête du ralliement et ne fasse pas mention de sa correspondance avec Mgr Lavigerie sur ce point.

[23] — Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 302.

[24] — Id., ibid., p. 303 et 304.

[25] — Id., ibid. p. 306.

[26] — Mgr Lavigerie avait même obligé Émile Keller à accepter la présidence de sa plus importante œuvre, la Société anti-esclavagiste. Après son refus de diriger le ralliement, il l’obligera de même à en démissionner (Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 309-310).

[27] — Annexe 2.

[28] — Annexe 3.

[29] — Annexe 4.

[30] — Annexe 5.

[31] — Annexe 6.

[32] — De fait, le président de la République, Félix Faure, qui s’opposait à la révision du procès pour trahison du capitaine Dreyfus, mourut brutalement dans des conditions pour le moins suspectes. Voir André Galabru, L’Assassinat de Félix Faure, Éditions du Trident, 1988.

[33] — Annexe 7.

[34] — Annexe 8.

[35] — Très antilibéral dans sa doctrine, Léon XIII n’accorda pas toujours ses directives pratiques à la doctrine qu’il rappelait dans ses encycliques. — Sur le ralliement, voir : Jean Madiran, Les Deux démocraties, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1977 ; Louis Medler, Mgr Delassus (1836-1921), Le Sel de la terre, 2005, p. 110-111 ; revue Action Familiale et scolaire, n° 101 (juin 1992), p. 19-43 ; enfin : Dom Bernard Jacquelot du Boisrouvray, Monseigneur Gay, évêque d’Anthédon, t. 2, Tours, Mame, 1921.

[36] — Allusion à la toute récente expulsion des congrégations religieuses.

[37] — Cité par Robert Havard de La Montagne, Histoire de la démocratie chrétienne de Lamennais à Georges Bidault, Paris, Amiot-Dumont, 1948, p. 84. Ce remarquable ouvrage décrit bien l’affaire du ralliement dans son chapitre 4, surtout p. 103 à 121. — Sur la nature réelle de la république en France, Jean Madiran, La République du Panthéon, Grez-en-Bouère, DMM, 1982.

[38] — Annexe 2.

[39] — Mgr Laveille, Chesnelong, p. 543.

[40] — Mgr Laveille, Chesnelong, p. 551.

[41] — Id., ibidem, p. 555.

[42] — Émile Keller, dans Le Correspondant, 10 août 1899. — Chesnelong exprima cependant sa douleur à l’un de ses amis dans une lettre reproduite infra en annexe 9. Par la suite, il essaya d’analyser les raisons de l’échec de l’UFC dans une lettre à Keller reproduite en annexe 10.

[43] — Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 341. Voir, infra, l’annexe 11.

[44] — Émile Keller, lettre du 28 octobre 1894, citée par G. Gautherot, ibid., p. 343.

[45] — Id., ibid., p. 343. Voir, infra, l’annexe 12.

[46] — Lettre du 19 juillet 1892. Voir en annexe 11. — Aux élections législatives de 1893, seuls 35 ralliés furent élus. Les chefs du ralliement, A. de Mun, Jacques Piou et Étienne Lamy, furent battus. Les monarchistes eurent 58 élus. Le 20 avril, peu de temps avant les élections, recevant en audience Mgr d’Hulst, Léon XIII lui demanda : « — Et combien de bons députés compte aujourd’hui la Chambre ? — Environ deux cents, Très Saint-Père. — Eh bien, reprit celui-ci, maintenant que j’ai montré aux catholiques la voie à suivre, j’espère que ce nombre sera beaucoup augmenté. — Très Saint-Père, eut le courage de répondre Mgr d’Hulst, nous reviendrons entre quatre-vingts et cent… » Mgr Baudrillard, Vie de Mgr d’Hulst, Paris, de Gigord, 1925, tome second, p. 379.

[47] — Lettre du 16 septembre 1892, citée par Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 341.

[48] — Lettre du 12 juillet 1894. Id., ibid., p. 342.

[49] — Jean Madiran, Les deux Démocraties, Paris, N.E.L. 1977, p. 122. — Le pire effet de cette politique fut sans doute, comme le note un peu plus loin Jean Madiran, d’habituer les catholiques « à tenir pour clauses de style et remontrances platoniques la doctrine traditionnelle de l’Église sur l’origine et l’exercice du pouvoir civil ».

[50] — Id., ibid. p. 345. Voir, infra, l’annexe 13.

[51] — Cité d’après Gustave Gautherot, Émile Keller, p. 274-275.

[52] — C’est nous qui soulignons (NDLR).

[53] — C’est nous qui soulignons (NDLR).

[54] — C’est nous qui soulignons (NDLR).

[55] — C’est nous qui soulignons (NDLR).

[56] — Collèges électoraux (NDLR).

[57] — Le programme exposé par Keller ne sera-t-il pas celui de saint Pie X : Instaurare omnia in Christo ? (NDLR)

[58] — Cité par Mgr Laveille, Chesnelong, Appendice III, p. 613.

[59] — Cité par Mgr Laveille, Chesnelong, Appendice III, p. 575.

[60] — La séparation de l’Église et de l’État. Elle aura effectivement lieu 15 ans plus tard, en 1905 (NDLR).

[61] — Cité par Emmanuel Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France, Bordeaux, 1923, t. 2, p. 267-268.

Informations

Peut-on rester fidèle à ses principes quand l'autorité semble commander un compromis avec l'erreur ? Ce troisième article de Philippe Girard clôture la biographie d’Émile Keller en explorant « le drame du Ralliement ». Après avoir consacré sa vie à la défense des droits de l'Église, le vieux lion de Belfort se trouve confronté aux directives de Léon XIII demandant l'acceptation de la République.

L'auteur analyse avec une grande finesse psychologique et historique la déchirure intérieure de Keller. S’appuyant sur des sources primaires de haute valeur — notamment la correspondance privée de Keller et ses interventions dans la presse catholique de l'époque — l’article détaille ses réticences face à une stratégie qu’il jugeait suicidaire pour la doctrine catholique. Ce récit ne se contente pas d'être une biographie ; il constitue une étude sérieuse sur les rapports entre le politique et le religieux en temps de crise.

L'intérêt de ce texte réside dans la compréhension des racines de la résistance catholique. Keller, bien que soumis avec douleur, avait anticipé les dérives de la laïcisation que le ralliement ne parviendrait pas à freiner. C’est un témoignage indispensable pour quiconque s’intéresse à l'histoire de la civilisation chrétienne et aux figures de nos maîtres qui ont lutté pour la royauté sociale du Christ jusqu'au bout.

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 81

p. 88-132

Les thèmes
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