Mgr Henri Delassus et l’esprit familial
par Jean Gasselin
Les catholiques se demandent souvent : que pouvons-nous faire dans le contexte actuel qui nous est si contraire ? Mgr Delassus – et ce n’est pas le moindre de ses mérites – ne se contente pas de dénoncer le mal (la « conjuration antichrétienne »), il indique aussi un certain nombre de remèdes à notre portée. L’un de ceux-ci consiste à restaurer l’esprit familial. Jean Gasselin nous montre cet aspect, en analysant le livre de Mgr Henri Delassus, L’Esprit familial dans la famille, la Cité et l’État, Lille, Desclée, De Brouwer, 1910.
Le Sel de la terre.
Le contexte de cet ouvrage
Commençons par présenter quelques repères historiques qui aideront à comprendre le contexte de l’ouvrage que nous analysons.
Né le 12 avril 1836 près de Lille, Henri Delassus passe l’essentiel de sa vie d’enfant et d’ecclésiastique dans le nord de la France, terre de labeur et aussi terre de foi. En 1846, alors qu’il est âgé de 10 ans, Pie IX est élu pape. Henri Delassus a 18 ans lorsque, en 1854, ce même pape proclame le dogme de l’Immaculée Conception de Notre Dame. Ces années eurent certainement un rôle important dans le développement de sa vocation, qui aboutit à son ordination en 1862.
Il est encore jeune prêtre, à Lille, quand sont publiés deux importants documents, l’encyclique Quanta Cura et le Syllabus, qui mettent en garde contre les erreurs du temps.
Puis arrive le (premier) concile du Vatican ; voici ce qu’en écrit Dom Besse :
Mgr Delassus appartient à cette génération de prêtres qui étaient dans toute la maturité de l’esprit et du caractère quand le concile du Vatican définit l’infaillibilité pontificale. Il suivit avec beaucoup d’autres et avec un pieux enthousiasme les manifestations de la renaissance chrétienne qui se manifestèrent après 1871 […] Il crut a l’immutabilité du vrai [1].
Voyant le résultat des attaques portées depuis la Révolution contre tous les appuis qui faisaient la force de la royauté, Mgr Delassus publie plusieurs ouvrages érudits et largement documentés.
Parmi les auteurs qu’il cite volontiers, notons : Joseph de Maistre, Louis Veuillot, Dom Guéranger , le cardinal Pie. Disons en un mot que Mgr Delassus a réussi la synthèse des penseurs contre-révolutionnaires du 19e siècle.
Aspects historiques et sociologiques
Dans l’ouvrage qui nous intéresse ici, Mgr Delassus étudie l’histoire ancienne à partir de trois livres :
— La famille fait l’État. Grandeur et décadence des aristocraties, de F. Funck-Brentano ;
— La Cité Antique, de Fustel de Coulanges ;
— Les origines de l’Ancienne France, de Jacques Flach.
Deux citations sont caractéristiques :
La famille est le principe de la cité et en quelque façon la semence de la république. (Cicéron, cité p. 12) ; La famille est le berceau de la société civile et c’est en grande partie dans l’enceinte du foyer domestique que se prépare la destinée des États (Léon XIII, cité p. 32).
Ces deux phrases nous indiquent à quel point, à travers toute l’histoire, la famille fut toujours reconnue à la fois comme source et ferment de la société civile. On pourrait dire « telles sont les familles, tels seront les États ! »
Chez les Grecs, se constituèrent des Phratries à partir des premières familles, et leur chef est appelé Eupatride, c’est-à-dire bon père ; chez les Romains s’établit la Gens (société des familles issues de la souche) ; des familles n’en faisant pas partie venaient se placer sous leur protection, et entraient ainsi dans la phratrie ou la gens par accession.
Chez nous au Moyen Age, les chroniques et chansons de geste nous montrent la Mesnie, correspondant à la Gens des Romains et qui, en se développant, produira le fief, famille plus étendue dont le suzerain est encore le père. A partir du 10e siècle, l’ensemble des personnes réunies sous l’autorité du chef de la mesnie est appelé Familia. On voit ainsi se former à travers les siècles la terre de nos pères à laquelle est donné le beau nom de Patrie.
Dans son Histoire des constitutions de la France, M. Viollet explique :
L’autorité du roi était à peu près celle du père de famille ; aussi le pouvoir patriarcal et le pouvoir royal sont-ils à l’origine apparentés de très près [p. 34.]
Mais il convient de souligner avec de nombreux historiens, à la fois la force et la proximité du lien qui unissait le roi de France et ses sujets. Alexis de Tocqueville indique : « La nation avait pour le Roi tout à la fois la tendresse qu’on a pour un père et le respect qu’on ne doit qu’à Dieu » (p. 41).
Pour arriver à une telle union, à une cohésion si profonde et durable, il fallut une force qui réussit à lier le roi de France et son peuple : il s’agit de l’aristocratie.
Mgr Delassus insiste sur l’importance d’une véritable et réelle aristocratie, qu’il définit comme :
L’ensemble des familles qui par une longue tradition de vertus, de nobles sentiments et de services rendus au pays, se sont élevées au sommet de la hiérarchie sociale [p. 157].
L’histoire de la France du temps de la royauté nous montre ainsi à travers les siècles des figures illustres comme Du Guesclin ou le chevalier Bayard qui mirent leur courage et leur audace au service du royaume.
Notre pays a également donné des hommes et des femmes qui par l’héroïcité de leurs vertus sont devenus des saints ; ne pouvant donner que quelques exemples, citons :
Saint Bernard fondateur de l’ordre des Cisterciens et prédicateur infatigable de la dévotion à la très Sainte Vierge Marie.
Saint Vincent de Paul qui, par sa charité immense, sauva tant d’enfants abandonnés ou de gens affamés pendant la Fronde.
Sainte Jeanne d’Arc qui par son obéissance indéfectible à sa mission reçue du Ciel redonna la France à Notre Seigneur et à son lieutenant le roi.
Pourtant, cette histoire de France nous montre aussi que peu à peu l’amour de Dieu et l’amour du prochain qui étaient fortement visibles au temps des cathédrales et des chevaliers vont, à partir de la Renaissance, être remis en cause : peu à peu, cette aristocratie féodale va se mêler à une aristocratie territoriale, c’est-à-dire plus préoccupée de ses terres que du prochain. L’influence des idées nouvelles en particulier du protestantisme préparera lentement les esprits qui seront aveuglés au point de détruire l’Ancien Régime et toute son organisation.
Les remèdes au mal actuel
Quels remèdes Mgr Delassus propose-t-il pour rebâtir le corps social ?
Tout d’abord, gardons en mémoire ce que de La Tour du Pin écrit sur la place de la famille dans la société :
La famille doit être considérée comme une entité morale économique et sociale dont la perpétuation est à préparer par l’éducation, à protéger par la législation et à seconder par l’organisation de la société.
La première étape consiste à laisser l’Église enseigner la doctrine qu’elle doit garder et transmettre. Cette étape suppose bien sûr que la préservation et la transmission de la doctrine soient bien considérées comme des missions primordiales de l’Église.
La deuxième étape consiste à reconstruire de solides et véritables familles qui soient reconnues comme les véritables cellules de base de la société.
Pour y parvenir Mgr Delassus nous indique plusieurs moyens :
Le Livre de raison
Dans le chapitre sur les familles traditionnelles, Mgr Delassus précise que sous l’Ancien régime il existait dans ces familles le « Livre de raison ».
Il s’agit d’un document expliquant aux générations actuelles et à venir , la position de la famille, ses réalisations mais aussi les idées et coutumes qui l’ont guidée : le livre de raison constitue ainsi le lien à la fois moral et matériel entre les générations.
« La pensée de l’homme de bien , explique Mgr Delassus, ne doit point s’arrêter à ses propres enfants, elle doit se porter au-delà sur les générations qui suivront et faire que ce qui est vertu devienne tradition chez elles. »
L’autorité du père
Dès le 18e siècle, l’autorité du père fut l’objet de nombreuses attaques, notamment de J.J. Rousseau, qui écrivait dans Le Contrat social :
Les enfants ne restent liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout […] la famille ne se maintient plus que par convention (p. 95).
Cette convention, nous la connaissons depuis plusieurs années sous le funeste nom de PACS !
En 1793, Cambacérès déclarait : « l’important est d’abolir radicalement l’autorité du père et sa puissance quasi-royale dans la famille. L’égalité ne sera en effet parfaite qu’à cette condition. Les enfants ne sont-ils pas autant que les parents ? Pourquoi les commander ? plus d’obéissance, sans quoi plus d’égalité ! »
Écoutons Mgr Delassus :
L’autorité attribuée au père est une conséquence légitime de cette dignité naturelle qui est de continuer l’œuvre de la création en reproduisant des êtres qui ont le sentiment de l’ordre moral et qui peuvent être élevés à la connaissance et à l’amour de Dieu. Que le père de famille se souvienne que la chute originelle pèse toujours sur les enfants des hommes et qu’il use de l’autorité dont Dieu l’a investi pour redresser les âmes, les discipliner et les élever.
Reprenant les conclusions de Frédéric Le Play, Mgr Delassus conclut : « En rendant au père son autorité, nous restaurerons le ministre de Dieu dans l’ordre temporel ».
La sainteté de la mère
A la défense de l’autorité paternelle, Mgr Delassus joint celle de la sainteté de la mère ; en effet, combien de saints de toutes les époques ont appris à aimer Dieu et ont rapidement grandi en vertu sous le regard tendre et vigilant de leur pieuse maman ?
Saint Jean Bosco, Saint Bernard sont là pour nous rappeler ce rôle maternel si précieux pour faciliter le travail de la grâce divine dans un cœur d’enfant. [2]
A ceux qui félicitaient le saint curé d’Ars d’avoir eu de bonne heure le goût de la piété, Saint Jean-Marie Vianney répondait : « Après Dieu, c’est l’ouvrage de ma mère. »
Mgr Delassus résume ainsi le rôle primordial de la femme chrétienne : « Mère, la femme chrétienne sanctifie l’homme enfant ; fille, elle édifie l’homme père ; sœur, elle améliore son frère ; épouse, elle sanctifie son époux » (p. 166).
Bilan et perspectives
Face au constat impressionnant de la destruction de l’organisation de la société que Mgr Delassus voit tout au long de son époque, il n’hésite pas à lancer un appel au cœur de la France :
Le cœur de la France, c’est l’élite de ses enfants, composée de tous ceux qui ont gardé quelque chose de l’esprit des anciens. Le cœur, c’est le clergé, prêtres séculiers et réguliers, qui ne sont point laissé gagner par l’esprit du siècle, qui conservent la doctrine et la présentent dans sa pureté, et qui prêchent la sainteté d’exemple autant que de paroles. […] Le cœur, c’est cette partie de la noblesse qui est restée fidèle à la foi, aux principes d’honneur et aux sentiments de la charité chrétienne. Le cœur, c’est la bourgeoisie vertueuse : cette partie de l’armée, de la magistrature, de l’industrie et du commerce qui reste attachée d’esprit et de cœur au catholicisme [p. 166].
Si Mgr Delassus appelle à reconstituer la véritable aristocratie fondée sur la vertu, il nous précise que l’appel à la vertu remonte à la fondation même de la France catholique c’est-à-dire à la conversion de Clovis.
En effet, « avec la conversion de Clovis commença la grandeur des Francs et de la Gaule. Dès ce moment, notre pays devient le centre du catholicisme, de la civilisation et du progrès », comme le dit Th. Lavallée.
Cette mission toute spéciale de la France est souvent rappelée par de nombreux papes aux Rois de France. Écoutons ce que le pape Étienne adresse au roi Pépin le Bref :
Pour éclairer le monde, je vous ai choisis pour mes fils adoptifs afin de défendre contre leurs ennemis la cité de Rome, le peuple que Dieu m’a confié et le lieu où je repose. Je vous prie et vous conjure comme si j’étais présent devant vous ; car, selon la promesse de Notre Seigneur notre Rédempteur, je distingue le peuple des Francs entre toutes les nations.
En conclusion, l’ouvrage de Mgr Delassus nous montre au travers de toute l’histoire le lien entre vie familiale et vie en société. Il nous donne aussi des moyens de retrouver une paix familiale et sociale véritable, construite selon le plan de Dieu et fondée sur les bases de l’autorité, de la hiérarchie et de l’obéissance.
Que cette œuvre au service de la Sainte Église et de notre pays puisse se réaliser dans chaque foyer et répondre à la prière du Pape Léon XIII : « Puisse la France d’aujourd’hui, par sa foi religieuse, se montrer digne de la France du passé ! Puisse-t-elle rester fidèle aux grandes traditions de son histoire et travailler ainsi à sa véritable grandeur. »
[1] — Dom Besse, La Critique du libéralisme, t. 3, nº 34, 1er mars 1910, p. 576.
[2] — Voir : Dom Maréchaux, Les Saintes, mères des Saints, Éditions du Sel, à commander chez DPF.

