top of page

Mgr Delassus et l’Histoire

par Michel Laurigan

 

Un des principaux mérites de Mgr Delassus, est de nous apprendre le sens chrétien de l’histoire. Il s’inscrit parmi les grands théologiens de l’histoire, à la suite de saint Augustin et de Bossuet. Michel Laurigan a relu les principales œuvres de cet auteur pour nous montrer cet aspect.

Le Sel de la terre.

 

 

En 1911, l’abbé Albert Michel écrivait dans la revue mensuelle Les Questions ecclésiastiques : « L’œuvre de Mgr Henri Delassus est assez complète pour qu’il soit possible d’en faire la synthèse. Les grandes lignes de son œuvre sont tracées. Tout ce qu’écrit Mgr Delassus procède de la même pensée profondément juste : le mal actuel résulte de l’abandon des principes de la Tradition [1] ».

Parmi les principes de la Tradition (de l’Église), il en est un qui domine toute l’œuvre du rédacteur de la Semaine religieuse de Cambrai, c’est le sens chrétien de l’histoire. A lire ses principaux ouvrages, La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc [2], Le Problème de l’heure présente [3], Les Pourquoi de la guerre mondiale [4], La Conjuration antichrétienne [5], L’Américanisme et la conjuration antichrétienne [6], L’Esprit familial, dans la famille, dans la cité et dans l’Etat [7], un fait s’impose : Mgr Henri Delassus présente l’histoire à la lumière de la théologie catholique et du combat des deux cités. Le monde est un grand champ de bataille : Jésus-Christ, par son Église, communique sa vie et engendre des âmes pour le Ciel ; Satan, créature rebelle, par sa conjuration ourdie contre l’Église, cherche à faire perdre la foi et damne les âmes qui meurent sans la grâce.

Dieu, la Trinité Sainte, Jésus-Christ, roi de l’univers visible et invisible, son Corps mystique, l’Église, le Saint-Esprit, esprit d’amour et de charité, les princes et chefs catholiques, les saints, les chrétiens luttent contre Satan et ses anges rebelles, misérables créatures, révoltées contre Dieu, contre la cité de Dieu. Mgr Delassus peut figurer en bonne place parmi les théologiens de l’histoire à la suite de saint Augustin, de Vincent de Beauvais – le grand historien dominicain du 13e siècle, ami de saint Louis – du cardinal Baronius, de Bossuet, de Dom Guéranger, du Père Jean-Baptiste Aubry, du père Fahey, de l’abbé Meinvielle…

Dans une première partie, puisant dans les œuvres de Mgr Delassus, nous présentons la période qui s’étend de la création à l’incarnation ; dans une deuxième partie, nous exposons l’édification du royaume de Dieu, de l’Antiquité chrétienne à la Révolution, avec les analyses pertinentes de notre auteur ; enfin, dans une troisième et dernière partie, nous considérons les combats de la secte anti-chrétienne depuis la Révolution. Combats contre l’Église et contre les États chrétiens pour un nouvel ordre mondial. « Sur les ruines de l’Église », édifier le Temple temporel et spirituel des temps messianiques, décrit si justement par Mgr Delassus voici un siècle !

 

- I -

Avant l’incarnation du Fils de Dieu

La création est une œuvre d’amour

Mgr Delassus pose comme fondement de toute la création, l’existen­ce de Dieu prouvée par la raison et par la foi. Dans son célèbre ouvrage La conjuration antichrétienne [8], il répond à la question que toute âme se pose :

pourquoi Dieu a-t-il voulu que nous fussions avec lui ? On ne peut en donner d’autres raisons que celle-ci : Dieu a voulu voir des images de son essence, car c’est cela que nous sommes. Il a voulu faire déborder hors de lui les idées qui sont en lui et transmettre son bonheur.

Quelques lignes plus loin, Mgr Delassus précise :

Dans les transports de leur mutuel amour, les trois Personnes divines ont fait don de l’être, de la vie et de l’intelligence pour nous aimer et être aimées de nous, pour se procurer cette gloire accidentelle et verser en nous quelque chose de leur bonheur. Tel est le mystère de la création : explosion de l’amour de Dieu, comme dit M. Blanc de Saint-Bonnet. Dieu est bon, il est entraîné par sa nature à se donner. Tel est le mot de l’énigme qui se pose devant l’esprit de l’homme, lorsqu’il réfléchit sur ce qu’il est et sur ce qu’est l’univers.

 

Dieu a créé les anges et les hommes pour les faire participer à son bonheur

A partir des écrits de saint Thomas d’Aquin, Mgr Delassus éclaire les raisons pour lesquelles Dieu a créé les anges et les hommes :

Dieu ne pouvait satisfaire sa bonté dans le don de l’existence à un être unique, comme il ne pouvait épuiser sa beauté dans une seule image de son essence. Il a donc multiplié ses créatures et il en a multiplié les espèces (species, image). « Dieu, dit saint Thomas d’Aquin, a produit des natures multiples et diverses afin que ce qui manque à l’une d’elles pour représenter sa divine Bonté fût suppléé en une autre. » L’innombrable multitude des anges présente donc des degrés infinis de perfection toujours plus hauts, de beauté toujours plus parfaite, de bonté toujours plus communicative. Purs esprits et êtres matériels ne sont point le tout de la création, Dieu a aussi produit les êtres mixtes que nous sommes, animaux raisonnables composés de corps et d’âme [9].

 

L’union à Dieu par la grâce sanctifiante

Mais Dieu ne s’est pas contenté de créer les anges et les hommes. Il a voulu les rendre participants de la nature divine :

Mais voici qui est plus accablant à notre esprit et plus émouvant à notre cœur. L’amour n’a point trouvé son apaisement dans la création, quelque ineffable que soit ce don de l’être, et de la vie dans l’être, et de l’intelligence dans la vie ! Après avoir fait des créatures les images de sa perfection, Dieu a voulu en faire des amis et pour cela les élever jusqu’à lui […]. Par le don de la grâce sanctifiante, il nous a rendus participants de la nature divine. […] Quelle est l’œuvre propre de la nature divine ? C’est d’engendrer le Verbe et de « spirer » l’Amour. D’où il résulte que les trois Personnes divines habitent en nous comme en elles-mêmes, agissent en nous comme en elles-mêmes. Et non seulement elles y habitent, mais elles y ont leurs relations et ces relations ont leur répercussion dans nos âmes, dans nos intelligences et dans nos cœurs surnaturalisés par la grâce [10].

 

La chute au ciel et sur la terre

Dans la plupart de ses œuvres, Mgr Delassus rappelle le dogme du péché originel. L’origine en est au ciel et sur la terre. C’est un fait préhistorique, dit-il, qui eut des conséquences et sur la terre et sur l’histoire des hommes.

— La chute au ciel

Dès leur création, Dieu a appelé l’innombrable multitude des anges à contracter avec lui une alliance d’amitié telle que, s’ils étaient fidèles, elle les amènerait à jouir de la vue de son Être. Qu’en fut-il ? L’archange saint Michel et ceux des anges qui écoutèrent sa voix s’ouvrirent avec enthousiasme et gratitude au don divin. Lucifer et les anges qui suivirent son exemple opposèrent un refus à la munificence divine […] Ce fait préhistorique que nous venons de rapporter d’après les saintes Écritures et les révélations divines, écrit Mgr Delassus, est aussi un fait historique, parce qu’il est entré dans la trame des événements de ce monde. Sans lui, les faits historiques ne peuvent s’expliquer, en lui ils trouvent leur lumière [11].

— La chute sur la terre :

Comme il avait fait aux anges, Dieu avait fait à Adam et à Ève le don de la grâce sanctifiante, prélude et préparation de la gloire. Avant de les y admettre, il fallait qu’ils s’en montrassent dignes. De là, la nécessité de l’épreuve au paradis terrestre comme au paradis céleste.

On sait ce qu’il advint… et Mgr Delassus de commenter :

Sur la terre comme au ciel, l’essence de la tentation fut le naturalisme. Ce fut pour avoir l’orgueil de dire, à la suite des anges rebelles : comme Dieu, je me suffirai qu’Adam franchit la défense de manger du fruit funeste. Hélas ! son orgueil le fit tomber non seulement dans l’état de nature, mais encore dans l’état de nature corrompue [12]. Lui et Ève se virent, tout à coup, non des Dieux, mais des êtres de chair ! De plus, ils se virent soumis à Satan. « Quiconque se livre au péché, dit saint Jean, est l’esclave du péché » (Jn 8, 34), et quiconque prête l’oreille à Satan retombe sous sa suprématie dont la grâce l’avait exempté. Lucifer put dès lors se promettre sur la terre un empire semblable à celui qu’il avait conservé aux enfers sur ceux qui l’avaient suivi dans son apostasie. Il domina sur tous les enfants d’orgueil [13].

 

Un peuple pour préparer la venue du Réparateur

Dès après la faute de nos premiers parents, Dieu promit un Réparateur qui devait naître de la descendance d’Abraham. Voici comment notre auteur présente la mission du « peuple élu » :

Choisi par Dieu, à l’origine, pour une mission magnifique […], le peuple juif fut pendant deux mille ans, l’espoir et l’honneur de l’humanité. Il gardait l’héritage des promesses divines, rendait témoignage au vrai Dieu au sein de l’idolâtrie païenne, conservait la foi, la vérité, le culte pur et substantiel du Père qui est aux cieux […] Jusqu’à Jésus-Christ, les Juifs ont été, en toute vérité « le peuple de Dieu », en naissant de la race d’Abraham, Jésus-Christ l’a couronnée et consacrée de sa propre sainteté […] [14].

 

Le monde antique attend un Réparateur

 

Les prophètes (Isaïe, Jérémie, Daniel,…) annonçaient la venue d’un rédempteur et le pauvre monde en avait besoin. Après plus de quatre mille ans de vie sur terre, les hommes, dans leur grande majorité, étaient malheureux et perdaient leur âme. Un tiers vivait dans l’esclavage, le sacrifice humain et l’infanticide étaient partout, les maladies, les possessions, les épidémies, les guerres, la tyrannie et la loi du plus fort s’imposaient à tous :

La religion païenne, pépinière de vices publics dont ses dieux donnaient l’exemple aux peuples, acheva d’ébranler les fondements de l’ordre social. Telle était la situation du monde au moment où Auguste fermait pour la troisième fois les portes du temple de Janus : la corruption de l’empire avait atteint son point le plus élevé. Ce n’est pas seulement l’amer Juvénal [15] qui porte ce jugement sur son époque, il est exprimé par Tacite [16], et Tite-Live [17] tient le même langage dans l’introduction de son Histoire : « Nous ne pouvons plus supporter nos vices et les remèdes nous sont aussi insupportables ». Dans cette extrémité, Sénèque disait : « Personne n’est assez fort pour se tirer lui-même du marécage dans lequel nous sommes tombés. Nous avons besoin de quelqu’un de plus fort qui nous tende la main et qui nous sauve [18]. »

Mais les hommes de l’Antiquité pouvaient-ils espérer ce sauveur ? s’interroge le chanoine de Cambrai ;

« Ah, s’écrie Cicéron, quelle joie ce serait pour le monde, s’il pouvait voir un jour la Vertu parfaite d’une manière vivante. Mais il n’y faut pas penser [19] ». On y pensait cependant. Les prophéties des premiers jours reprenaient cours. Depuis les temps les plus anciens, dit Suétone, tout l’Orient était plein du bruit de cette antique et constante opinion, qu’il était dans les destinées que, vers cette époque, on allait voir sortir de Judée ceux qui régiraient l’univers [20].

Mgr Delassus ajoute :

Le Désiré des nations parut au temps et au lieu marqués. Et aussitôt saint Jean-Baptiste le présenta comme devant mettre fin à l’attente universelle : « Faites pénitence, car le royaume des cieux approche. »

Notre auteur rappelle l’importance de l’avènement du Fils de Dieu fait homme, de son sacrifice, de sa royauté sur les nations rachetées : « L’avènement du Rédempteur partage le cours du monde et sa royauté est la clef de l’histoire humaine. C’est elle qui en explicite les vicissitudes par l’incessant combat qui s’est livré autour d’elle [21] ». 

 

La rédemption par l’Homme-Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ

La mort et la vie se sont livré sur le calvaire un combat auquel les anges assistaient pleins d’admiration et qui tenait l’enfer en suspens. Dans ce combat, l’Auteur de la vie paraît vaincu, il meurt ; mais dans sa mort, il n’a cessé de vivre et sa mort même est le triomphe par lequel il inaugurera son règne. La rançon a été payée, la rédemption est accomplie ; le péché est ôté et le prince de ce monde est vaincu. Son règne est fini dans sa cause et dans son principe, mais il reste à conquérir pied à pied le territoire sur lequel il avait étendu sa domination. C’est le magnum prœlium qui va se poursuivre sur la terre dans les conditions où il s’était livré au ciel, c’est-à-dire, la grâce de Dieu et la liberté de l’homme s’opposant aux séductions de l’enfer […] [22].

« Il y a combat, combat dans le cœur de chaque homme, combat entre les bons et les méchants, combat du naturalisme contre le surnaturel, de l’égoïsme humain contre l’Amour infini. Comme dans le ciel, c’est Lucifer qui mène la bataille et s’il rencontre encore saint Michel comme adversaire, à notre tête, il voit surtout Marie qui a pris près de Dieu la place qu’il a laissée vide par son péché [23] ».

Par l’Église, qui est le Corps mystique de Jésus, ajoute Mgr Delassus, les âmes sont soignées, sont relevées, peuvent se sauver. Aucune âme, sur le grand champ de bataille de la terre, ne laisse l’Église indifférente. Elle veut leur salut par Celui, seul, qui peut sauver, le pontife (celui qui fait le pont entre la terre et le ciel) Notre-Seigneur Jésus Christ.

 

Le refus de la royauté de Jésus-Christ par le peuple choisi

Le nouvel Adam vint au temps marqué, il se dit Roi, mais les chefs du peuple hébreu virent bientôt que le genre de royauté qu’il revendiquait était tout autre que celui qu’ils ambitionnaient pour eux et qu’ils voulaient voir exercer par Lui. […] Dès que les Pharisiens virent la direction que prenait la prédication de Jésus, ils Le prirent en haine comme renversant leurs desseins, mettant en péril leurs espérances. C’est pourquoi, ils le traitèrent en ennemi et le mirent à mort. Puis ils attendirent qu’un autre se levât, soulevât la nation contre les Romains, les délivrât de leur joug et, de là, puisse partir à la conquête du monde. Or ce préjugé [d’un Messie établissant un royaume uniquement terrestre] était si profondément enraciné dans leur âme que les disciples du Sauveur, les Apôtres eux-mêmes, ne le comprirent point jusqu’au moment où l’Esprit-Saint vint les éclairer en descendant sur eux au jour de la Pentecôte [24].

Dans La conjuration antichrétienne, Mgr Delassus précise, « aussi le calvaire a-t-il séparé en deux le peuple élu : d’une part, les disciples, les Apôtres, les premiers chrétiens qui ont reconnu en Jésus crucifié le Messie venant accomplir la Loi et les Prophètes. De l’autre, les bourreaux, sur la tête desquels, selon leur vœu, est retombé le sang du Juste [25] ». Et dans Les pourquoi de la guerre mondiale , il ajoute :

La haine dont ils vont poursuivre les chrétiens depuis l’avènement du Messie jusqu’à aujourd’hui vient uniquement de cette déception, d’une espérance longuement nourrie et anéantie par la royauté spirituelle de Jésus [26].

 

La civilisation chrétienne ou l’idée fondamentale du royaume du Christ ici-bas

Comment Dieu va-t-il régner sur la terre ? Mgr Delassus nous l’apprend :

Le règne de Dieu dans la société, c’est l’esprit de l’Évangile gouvernant les peuples, informant leurs institutions, leurs lois et leurs mœurs. En un mot, c’est la civilisation chrétienne substituée à la civilisation païenne. L’antiquité n’avait pas une civilisation véritable car elle ignorait la pensée que Dieu avait eue en appelant l’homme à l’existence. Elle ne connaissait point le but de la vie humaine et par suite, ignorant la fin de la société, elle ne pouvait aider à l’atteindre, ce qui est le propre de la civilisation [27].

Le Fils de Dieu fait connaître à l’homme sa fin ultime :

Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a appris que la courte vie dont il nous est donné de jouir ici-bas n’est pas la vraie vie, celle pour laquelle nous avons été créés. Il en est une autre dont nous devons jouir éternellement. C’est pourquoi la communauté imparfaite que constituent ici-bas entre les hommes les diverses sociétés n’est qu’une ébauche de l’unité parfaite et indestructible qui se forme peu à peu dans les cieux par l’adjonction journalière dans le sein de Dieu de tous ceux qui quittent ce monde parés de la grâce sanctifiante, riches des vertus qu’ils ont acquises aux combats de ce monde. II suit de là que la fin dernière de toute activité humaine, aussi bien celle des États que celle des individus, n’est autre que celle vers laquelle notre destinée religieuse nous guide [28].

Après la rédemption, le Christ Jésus entre dans la cité, l’Église commence à dilater le royaume de Dieu sur terre, anticipation « du royaume des Cieux ». Mais Satan est aux aguets, « rôde nuit et jour cherchant qui dévorer », met obstacle à l’extension du règne de Jésus sur terre, attend que les chrétiens lui redonnent l’empire qu’il avait perdu, veut singer Dieu en envoyant sur terre « son messie ».

 

– II –

L’édification du royaume de Dieu

de l’Antiquité à la Révolution 

Le temps des persécutions

Dieu a laissé son Église afin qu’elle engendre des âmes pour le Ciel. Or, dès les débuts, la situation que lui fit la société païenne fut des plus précaires.

L’Église ne jouissait d’aucune existence légale. Son organisation propre et sa hiérarchie restaient toujours sous l’action des lois qui interdisaient tout ce qui voulait être indépendant de l’État. Elle était considérée comme séditieuse par le fait de son existence même et traitée comme telle. Cependant, au lieu de l’affaiblir, la persécution la faisait grandir. Le sang des martyrs était une semence qui faisait naître de nouveaux chrétiens, comme le dit poétiquement Tertullien. La lettre du Pape Corneille en 251 nous informe qu’à cette date les chrétiens étaient de 30 à 40 mille sur 900 000 habitants que Rome comptait alors. En 312, ils pouvaient être de 70 à 73 mille. Ils appartenaient à toutes les conditions de la société, comme le montrent les épitaphes des catacombes. Dieu jugea l’heure venue de récompenser la constance de ses fidèles et d’ouvrir pour le monde une ère nouvelle [29].

 

Rome s’efforce de se christianiser

« Dieu a soumis tous les peuples aux Romains pour préparer les voies au Christ » a écrit le poète ibérique Prudence au 5è siècle. En effet, en rassemblant tous les peuples, Rome servit d’instrument à des desseins qui lui étaient cachés, « le monde pacifié sous la loi romaine allait entrer avec Constantin dans la voie de ses véritables destinées » écrit Mgr Delassus qui explique les grands changements intervenus au temps des Constantinides au 4e siècle :

Aussitôt après sa conversion, Constantin appela les évêques, les ministres de Jésus-Christ, souverain Roi, à siéger dans les conseils de l’Empereur ; on le vit s’asseoir humble et attentif, sur un tabouret, au milieu des Pères du Concile de Nicée et revendiquer le titre d’évêque du dehors. Sous Théodose le Grand, la transformation apparut dans tout son éclat. Au lieu de devoir une partie de leur prestige à l’Empereur comme sous Constantin, les évêques semblaient au contraire lui communiquer le leur, et pendant qu’il leur ouvrait toutes grandes les portes de son palais, eux ne craignirent pas de lui fermer celles de l’Église comme à un simple fidèle, jusqu’à ce qu’il eut fait pénitence de ses fautes [30]. La nouvelle notion de la vie, prêchée par la doctrine chrétienne, et le nouvel idéal social qui en était sorti avaient inspiré au législateur de nouveaux motifs pour le règlement des intérêts : la piété, la douceur, la protection des faibles, l’avantage d’autrui [31].

Mgr Delassus présente de nombreux exemples où les empereurs (Constantin, Théodose, Valentinien, Justinien) ont favorisé par la législation la diffusion de la doctrine du salut. Pourquoi, à partir du 5è siècle, Dieu ne s’est-il pas servi de l’empereur – l’Empire romain d’Occident disparaît avec l’arrivée des Germains au 5e siècle – pour défendre son Église et pour étendre son règne sur terre ?

 

L’obstacle radical à la christianisation de Rome

« L’Empire ne sut pas se débarrasser des œuvres de mort qui le minaient ». Malgré tous ces actes qui témoignaient de sa bonne volonté, au fond, cet empire resta païen, écrit Mgr Delassus. Il en explique les raisons :

Il est de la plus haute importance de bien se rendre compte de la nature du vice qui anéantit toutes les espérances que les règnes de Constantin le Grand et de Théodose le Grand avaient fait concevoir et qui obligea la divine Providence à s’armer des barbares (Germains) pour anéantir l’empire inamendable et à susciter Clovis pour fonder sur ces ruines l’empire des Francs. L’empire romain, après la conversion de Constantin, prit les dehors du christianisme, il ne laissa pas pénétrer jusqu’à son cœur ce qui en est l’esprit : la souveraineté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Roi des rois. Le vieux principe païen était la divinité de l’État et, comme corollaire, l’omnipotence illimitée du souverain. L’État était dieu, et dieu était le prince à qui l’État avait délégué sa puissance. […] Or, la pensée de la société chrétienne était, en matière de gouvernement, que la religion fut hors des mains de l’État. Elle ne l’obtint point. L’empereur est toujours dieu ; il ne cesse de faire retentir ses constitutions du titre sacrilège que prenaient ses prédécesseurs ; il étend les qualificatifs de sacré et de divin à tout ce qui a rapport à sa personne […] [32].

 

Dieu choisit les Francs pour défendre son Église et dilater son règne sur la terre

Dieu qui, comme dit saint Paul, a fait sortir d’un seul tout le genre humain et qui lui a donné le globe tout entier pour demeure, a aussi déterminé le temps de l’apparition de chaque peuple et lui a marqué le lieu de son établissement. Au 5e siècle, il jeta son regard sur les Francs pour en faire ses serviteurs. Il décréta « d’établir leur empire, pour servir d’instrument à ses divines volontés dans le monde et y établir son règne par la défense et le triomphe de la sainte Église » (Missel du 9e siècle).

Et Mgr Delassus ajoute :

Un historien, de ceux qui sont les moins disposés à voir dans les événements humains l’intervention divine, M. Lavallée, a dit : « La conversion de Clovis fut un immense événement ; elle commença la grandeur des Francs et de la Gaule. Dès ce moment, ce pays devient le centre du catholicisme, de la civilisation et du progrès. Dès ce moment, il prend la magistrature de l’Occident qu’il n’a pas cessé d’exercer [33]. » 

 

L’édification du royaume de Dieu par l’esprit de sacrifice

Depuis l’Antiquité chrétienne, grâce aux évêques et aux conciles, grâce aux Francs et aux princes chrétiens, l’Église ne fit qu’augmenter son influence sur les sociétés de l’Europe.

Sans doute [écrit Mgr Delassus, dans Le problème de l’heure présente], y avait-il des défaillances, défaillances des nations et défaillances des individus. Mais la conception chrétienne de la vie restait la loi de tous, la loi que les égarements ne faisaient point perdre de vue et à laquelle tous savaient, tous sentaient qu’il fallait revenir dès qu’ils s’en étaient écartés. Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec son nouveau Testament, était le docteur écouté, le guide suivi, le roi obéi. Sa royauté était avouée à ce point par les princes et par les peuples qu’ils la proclamaient jusque sur leurs monnaies. Sur toutes était gravée la croix, l’auguste signe de l’idée que le christianisme avait introduite dans le monde et qui devait le régir, l’esprit de sacrifice, opposé à l’idée païenne, l’esprit de jouissance.

Le rédacteur de la Semaine religieuse de Cambrai explique comment le christianisme fit grandir les âmes et la civilisation :

A mesure que l’esprit chrétien pénétrait les âmes et les peuples, âmes et peuples montaient dans la lumière et dans le bien. Les cœurs devenaient plus purs, les esprits plus intelligents. Les intelligents et les purs introduisaient dans la société un ordre plus harmonieux. L’ascension, non point des âmes saintes mais des nations, eut son point culminant au 13e siècle. Mais, tandis que de nobles âmes atteignaient les plus hauts sommets de la sainteté, beaucoup d’autres se refroidissaient dans leur élan vers Dieu ; et, au 14e siècle, se manifesta ouvertement le mouvement de recul qui emporta la société [34].

 

Le 14e siècle : point de départ de la civilisation moderne

L’esprit du monde que Notre-Seigneur avait anathématisé ne fut jamais (et ne sera jamais ici-bas) complètement vaincu et anéanti : toujours, même aux meilleures époques et lorsque l’Église obtint sur la société le plus grand ascendant, il y eut des hommes de joie et des hommes de proie.

Mais la société était chrétienne et l’idéal chrétien restait toujours maintenu sous le regard de tous par la sainte Église. L’apogée du 13è siècle fut brève. Dès 1303, un premier et bien rude coup fut porté à la société chrétienne avec l’attentat d’Anagni contre le pape Boniface VIII.

Ce qui faisait la force de la chrétienté, c’était l’autorité reconnue et respectée du souverain pontife. Cette autorité fut contredite, insultée et brisée par la violence et par l’astuce : le roi Philippe IV [dit le Bel], par sa persécution contre le pape Boniface VIII, prépara ce grand schisme d’Occident qui décapita pour un moment le monde chrétien à la fin du 14e siècle. Dès lors, la force commença à primer le droit, comme avant Jésus-Christ. On vit les guerres reprendre le caractère païen de conquête et perdre le caractère d’affranchissement [35].

Quelle fut la cause de ce bouleversement ? Mgr Delassus l’étudie dans les chapitres 33e et 34e de la Mission posthume, sous le titre : La renaissance du césarisme. Le césarisme, c’est l’exaltation de césar, de l’État au détriment du souverain pontife et de l’Église :

[Ce fut le] césarisme allemand, puis l’invasion en France de ce césarisme, par l’introduction du droit romain et le travail des légistes de Philippe le Bel [qui furent à l’origine du mal]. Césarisme qui, après bien des alternatives, devait aboutir à la déclaration de 1682, à la constitution civile du clergé et maintenant à la séparation de l’État d’avec l’Église [36].

 

Sainte Jeanne d’Arc et le « saint royaume »

Les châtiments qui devaient suivre l’attentat d’Anagni ne tardèrent pas. Ce fut rapidement la fin prématurée de la famille des capétiens directs après trois cents ans de succession relativement calme, et la terrible guerre de Cent Ans. Dieu châtie, comme un bon père, pour ramener dans la voie droite. Dieu agrée aussi la prière des âmes suppliantes ; Il entend saint Louis et saint Charlemagne « faisant prière pour le gentil dauphin », le futur Charles VII. Dieu a pitié du « saint royaume » et pour le sauver, suscite un personnage extraordinaire : sainte Jeanne d’Arc. Mgr Delassus lui a consacré un bel ouvrage à l’heure où la « sainte Pucelle » d’Orléans allait être canonisée : La Mission posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc et le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Notre auteur rappelle que la mission principale de Jeanne d’Arc fut la proclamation de la royauté du Christ Jésus sur la France. En effet, par la voix de la sainte Pucelle [37], Dieu voulut que le dauphin Charles acceptât de recevoir le royaume en « commende », le roi de France étant le « lieutenant de Jésus-Christ », « fils soumis et serviteur du Roi Jésus, vrai roi de France ». Qui n’a pas compris cela n’a rien compris à la mission de notre héroïne chrétienne.

Et nos rois justement n’ont pas compris ou n’ont pas voulu comprendre… Charles VII, le premier, puisqu’il apposa, en 1438, sa signature à la Pragmatique sanction de Bourges qui limitait les droits de l’Église dans le royaume de France. Dieu permit alors la « grande tentation de la Chrétienté » selon les mots de Mgr Delassus : la Renaissance de l’esprit du monde antique, du paganisme. La force allait recommencer à primer le droit, la cité allait s’émanciper peu à peu du droit public de l’Église, une partie des élites allait quitter l’Église pour les prédications mortifères d’un Luther et d’un Calvin.

 

La Renaissance ou

la « tentation de la Chrétienté »

Comme il y eut la tentation des anges, celle de nos premiers parents, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ , et comme il existe celle du chrétien, la Chrétienté eut aussi la sienne. Mgr Delassus la décrit ainsi dans Le problème de l’heure présente :

Les savants, les artistes, les philosophes, les intellectuels se livrèrent avec passion à l’étude de la littérature et de l’art païens. Ils vécurent par l’esprit au milieu de la civilisation païenne, ils s’éprirent d’elle : dans leur enivrement, ils jetèrent le mépris sur la civilisation chrétienne et s’efforcèrent de la faire disparaître. Sous l’influence de ces intellectuels, la vie moderne prit une direction toute nouvelle qui fut l’opposé de la vraie civilisation. A l’homme déchu et racheté, la Renaissance opposa l’homme considéré comme ni déchu, ni racheté, s’élevant à une admirable hauteur par les seules forces de sa raison et de son libre arbitre. Le cœur ne fut plus considéré comme fait pour aimer Dieu, l’esprit pour le connaître, le corps pour le servir, et par là mériter la vie éternelle. Pour les États, la civilisation ne fut plus la sainteté du grand nombre, et les institutions sociales, des moyens ordonnés à préparer les âmes pour le ciel. Une multitude d’âmes restèrent toujours attachées à l’idéal chrétien, et l’Église fut toujours là pour le maintenir et travailler à son triomphe. De là, au sein de la société, le conflit qui dure depuis cinq siècles [38].

 

La Réforme et la Révolution, filles de la Renaissance

Depuis la Renaissance, ce qui compte comme « progrès », ce n’est point ce qui contribue à une plus grande perfection morale de l’homme, c’est ce qui accroît sa domination sur la matière et la nature, afin de les mettre plus complètement et plus docilement au service de son bien-être temporel. C’est de là que viennent les idées modernes : indépendance de la raison vis-à-vis de la Révélation, indépendance de la société civile vis-à-vis de l’Église, indépendance de la morale vis-à-vis de la loi de Dieu. Ces idées, jetées dans l’esprit des hommes de cette époque, ont germé, ont fermenté, n’ont cessé de travailler la société chrétienne pour la refaire d’après la nouvelle conception de la vie. De cette fermentation sont sortis deux puissants efforts de transformation : la Réforme et la Révolution. C’est à la cour des princes que les humanistes avaient leurs académies ; c’est là qu’ils composaient leurs livres ; c’est là qu’ils répandaient leurs idées, qu’ils étalaient leurs mœurs. C’est toujours d’en haut que descendent tout mal et tout bien, toute perversion comme toute édification [39].

La Réforme, première tentative d’application des idées nouvelles émises par les humanistes, fut reçue et propagée avec ardeur par les princes, en Allemagne et ailleurs, et elle trouva dans le peuple un facile accueil.

En France, depuis Clovis, le catholicisme n’avait pas cessé un seul jour d’être la religion de l’État. Des traditions mérovingiennes et carolingiennes, c’est la seule qui s’était conservée complètement intacte. Durant un demi-siècle, les protestants essayèrent de séparer de sa mère la fille aînée de l’Église ; ils usèrent alternativement de la ruse et de la force pour s’emparer du gouvernement, pour mettre le peuple français si catholique sous le joug des réformateurs, comme ils venaient de le faire en Allemagne, en Angleterre, en Scandinavie. Ils furent sur le point de réussir. La France, grâce à la réaction de la sainte Ligue, resta catholique. Mais avec le protestantisme, un mauvais levain se déposa au sein des élites. Sa fermentation produisit, outre la corruption des mœurs, trois poisons d’ordre intellectuel : le gallicanisme, le jansénisme et le philosophisme. Leur action sur l’organisme social amena la Révolution, second et bien plus terrible assaut porté à la civilisation chrétienne [40].

Comme tout était chrétien dans la constitution française, tout était à détruire.

La Révolution s’y employa consciencieusement. En quelques mois, elle fit table rase du gouvernement de la France, de ses lois et de ses institutions. Elle voulait « façonner un peuple nouveau » : c’est l’expression qu’on retrouve, à chaque page, sous la plume des rapporteurs de la Convention ; bien mieux : « refaire l’homme » lui-même. Les conventionnels, conformément à la conception nouvelle que la Renaissance avait donnée des destinées humaines, ne bornèrent point leur ambition à la France ; ils voulurent inoculer la folie révolutionnaire aux peuples voisins, à tout l’univers. Leur ambition était de renverser l’édifice social qui était chrétien pour le rebâtir à neuf et le rendre païen. La Renaissance avait déplacé le lieu du bonheur et changé ses conditions ; elle avait déclaré le voir en ce bas monde. L’autorité religieuse restait pour dire : « Vous vous trompez ; le bonheur est dans le ciel [41]. » La Réforme écarta l’autorité ; mais elle gardait le livre des révélations divines, qui continuait à tenir le même langage. Le Philosophisme nia que Dieu eût jamais parlé aux hommes, et la Révolution s’efforça de noyer ses témoins dans le sang.

Mgr Delassus souligne qu’il est impossible que cette recrudescence du mal depuis la Renaissance ait été le fait du hasard. « Il faut une cause proportionnée, qui soit étrangère au développement normal de la vie humaine ». Or cette cause, il la trouve dans l’action occulte de ceux qui sont revenus en force avec la Kabbale au 16e siècle et qui ont créé (ou se sont servis) de la Maçonnerie pour pénétrer et subvertir les sociétés chrétiennes.

Avec la Renaissance, la Réforme et la Révolution, la destruction de la civilisation chrétienne fut bien avancée. Malgré les attaques violentes, restaient debout l’Église, ses États, sa hiérarchie, ses missionnaires, quelques états chrétiens…. Tout le travail des ennemis de l’Église au 19è siècle, (pensons à la secte des Carbonari) visa à la ruine de l’Église, au « suprême attentat » comme le nomme Mgr Delassus, à savoir « préparer un pape selon nos besoins (ceux des maçons) », la fin de la vie surnaturelle, des États chrétiens, des missions…

On ne démolit ordinairement que pour réédifier. Sur les ruines de l’Église et de la civilisation chrétienne, quelle société veulent-ils édifier ?

 

– III –

« Sur les ruines de l’Église », l’édification du Temple des temps messianiques

Mgr Delassus est surtout connu pour l’étude méthodique qu’il a laissée de la conjuration antichrétienne.

La Secte veut élever un nouvel ordre de choses sur les ruines de l’ancien. Elle a son idéal, elle en poursuit la réalisation. Quel est-il ? Elle lui a donné un nom : le Temple. C’est pour l’édification de ce Temple que, depuis des siècles, elle recrute des maçons. Que doit être ce Temple ? C’est ce sur quoi nous devons maintenant l’interroger.

Mgr Delassus distingue deux nefs dans ce Temple : la nef politique et la nef religieuse.

 

La nef politique du Temple : la république universelle

Pour mieux marquer son opposition à l’Église fondée sur Pierre, Satan s’est fait appeler le « Grand architecte », et en face de l’Église il construit un « Temple ». Comme l’Église, ce Temple est à la fois esprit et corps : corps, une société, la Judéo-Maçonnerie ; esprit, une idée, le naturalisme, que la société a la mission de propager dans le monde et de réaliser par des institutions. Cette idée est une conception de l’ordre social opposée à celle que le christianisme a fait prévaloir [42].

Tel est, en effet, le « Temple » que les mondialistes construisent peu à peu, où ils nous ont déjà fait entrer. Ce régime dominateur universel dont ils poursuivent l’établissement, « ils l’appellent le régime de la démocratie ou la république universelle ». En 1910, Mgr Delassus décrit « cette république universelle » avec une étonnante précision et pose déjà quelques bonnes questions :

Quel est l’homme intelligent qui ne soit effrayé des ruines déjà amoncelées en tout ordre de choses, ne se pose à l’heure actuelle ces terribles questions : — Les biens que le Créateur a mis à la disposition des hommes, mais que le travail, l’ordre, la tempérance, l’économie ont répartis entre les familles seront-ils encore demain la propriété de ceux qui les ont ainsi acquis, ou seront-ils universellement possédés par l’État, qui en distribuera les fruits selon les lois qu’il lui plaira de faire ? — Demain, y aura-t-il encore, entre l’homme et la femme, mariage, c’est-à-dire contrat passé sous le regard de Dieu et sanctionné par lui, engagement sacré et indissoluble ? Y aura-t-il encore la famille avec la possibilité de transmettre à ses enfants, non seulement son sang, mais son âme et ses biens ? — Demain, que sera la France ? Que deviendra l’Europe ? Réduite à l’état de poussière par la démocratie, ne sera-t-elle point une proie facile à la contre-Église qui marche à la conquête du monde, et calcule déjà le nombre d’années qu’il lui faudra encore pour arriver à faire de tous les États une république universelle ? […] Ce que la Renaissance a conçu, ce que la Franc-maçonnerie a élevé, la France révolutionnaire a reçu de la Puissance des ténèbres la mission de le manifester au monde [43].

 

La nef religieuse du temple : l’humanitarisme

« Faire de tous les États de l’ancien et du nouveau monde les départements d’une seule et même république, assujettir tous les peuples au gouvernement d’une convention unique, n’est qu’une partie du plan que s’est tracé la contre-Église pour la construction de son Temple ». Cette république universelle ne peut se réaliser qu’avec l’aide de l’Humanitarisme, que Mgr Delassus définit comme le sentiment religieux d’une humanité en quête d’unité universelle et de progrès infini. Les réunions d’Assise, après celle de Chicago en 1893, préparent « cette unité dans la diversité ». Il précise :

C’est, sous sa forme moderne, la double affirmation de l’évolution panthéistique. Dieu n’est point, il se fait en nous et en toutes choses. Telle est la doctrine que la conjuration antichrétienne veut substituer à la doctrine du Christ ; tel est le temple où l’humanité unifiée doit venir s’abriter. Ernest Renan, dans l’Avenir de la science, résume en ces mots la pensée de la Secte et la sienne : « Ma conviction intime est que la religion de l’avenir sera le pur humanisme, c’est-à-dire le culte de tout ce qui est de l’homme » [44].

Phrase qui résonnera jusqu’au sein de l’assemblée du concile Vatican II : « Nous plus que quiconque nous avons le culte de l’homme » (Paul VI, le 7 décembre 1965. Documentation catholique du 2 janvier 1966).

Les congrès sionistes que Mgr Delassus voit se réunir presque chaque année depuis 1897 préparent la terre et la capitale religieuse du monde des temps messianiques. Mgr Delassus étudie leurs travaux dans Les pourquoi de la Guerre mondiale. 

Cependant la religion humanitaire, à laquelle pousse de toutes parts la conjuration antichrétienne, ne peut être un terme, elle n’est qu’un acheminement vers autre chose, un moyen de détacher les hommes de la religion divine, pour pouvoir les engager dans une religion satanique. En effet, Satan veut obtenir, de la part des hommes, l’adoration qu’il a briguée dès le commencement et pendant toute l’Antiquité païenne. Le but des uns et des autres est celui que nous avons entendu exprimer tant de fois : élever sur les ruines du royaume du Messie Jésus-Christ, le royaume de l’Antéchrist, le « Messie » que la Contre-Église attend et auquel elle prépare les voies avec une puissance et une persévérance indomptables [45].

Mais Dieu a ses desseins et si nous ne sommes pas à la fin du monde – il doit y avoir le triomphe du Cœur Immaculé de la Vierge Marie, dernier remède donné au monde (Fatima) – toute cette unification du monde, tout ce travail des méchants va concourir à la gloire de Dieu.

 

Conclusion

Par ces nombreux extraits tirés des principaux ouvrages de Mgr Delassus, nous avons souhaité offrir une synthèse de l’histoire exposée par ce savant auteur. Nous avons aussi voulu aiguiser la curiosité du lecteur. Non seulement, il faut lire les œuvres de ce saint prêtre, mais il convient surtout de les étudier. Quel visionnaire fut Mgr Delassus ! Il faut aussi le faire lire par les prêtres, les professeurs, les grands adolescents. Mgr Jouin nous y encourage : « Tous les ouvrages de Mgr Delassus devraient être dans les mains des catholiques, soucieux de défendre la cause de la religion et celle de la patrie [46] ».

Négligence ou pas, c’est peut-être parce que les élites catholiques n’ont pas connu les ouvrages de Mgr Delassus que la civilisation chrétienne en Europe agonise. Mais il faut espérer contre toute espérance, et Jean Vaquié le rappelait souvent : pour « garder les restes », « Dieu opère par des riens, pas avec rien ». « Rien n’est perdu tant que les vraies doctrines restent debout dans leur intégrité. Avec elles, tout se refait tôt ou tard, les hommes et les institutions » insiste Mgr Freppel. Pourquoi ? « Parce qu’on est toujours capable de revenir au bien lorsqu’on n’a pas quitté le vrai ».

Avec Mgr Delassus, éclairés par sa théologie de l’histoire, nous sommes dans le vrai, en dehors des rêveries , des caprices de l’esprit et des illusions funestes. A nous de le lire, de diffuser ses œuvres et d’être fidèle à son enseignement qui n’est autre que celui de la sainte Église catholique et romaine.



[1]  —  Les Questions ecclésiastiques, n° 5, mai 1911, p. 440. 

[2]  —  Mgr Henri Delassus, La Mission posthume de la Bienheureuse Jeanne d’Arc et le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Lille, Desclée De Brouwer, 1914. Disponible sur www.liberius.net. — Tous les ouvrages de Mgr Delassus ont été réédités aux Éditions Saint Rémi (ESR).

[3]  —  Mgr Henri Delassus, Le Problème de l’heure présente, antagonisme de deux civilisations, Lille, Desclée De Brouwer, 1904, 2 vol. Disponible sur www.liberius.net.

[4]  —  Mgr Henri Delassus, Les pourquoi de la guerre mondiale, Lille, Desclée De Brouwer, 1923, 3 vol.

[5]  —  Mgr Henri Delassus, La Conjuration antichrétienne, Le temple maçonnique voulant s’élever sur les ruines de l’Église catholique, Lille, Desclée De Brouwer, 1910, 3 vol. Disponible sur www.liberius.net. — Les trois volumes ont été publiés en un seul par les ESR au format A4 en 2009.

[6]  —  Mgr Henri Delassus, L’Américanisme et la conjuration antichrétienne, Lille, Desclée De Brouwer, 1899.

[7]  —  Mgr Henri Delassus, L’Esprit familial, dans la famille, dans la cité et dans l’État, Lille, Desclée De Brouwer, 1910.

[8]  — La Conjuration antichrétienne, tome 3, p. 755-756. Voir sur cet ouvrage l’analyse du père Ayroles S.J, (principal témoin au procès de canonisation de sainte Jeanne d’Arc à Rome) paru dans la Revue internationale des sociétés secrètes, n° 2, avril 1922. C’est le fondateur de la RISS, Mgr Ernest Jouin, qui fit connaître cet article, comme il s’en explique : « Je suis heureux de pouvoir donner à nos lecteurs l’article posthume du T. R. P. Ayroles et de lui rendre hommage, ainsi qu’à Mgr Delassus. Le premier a rassemblé la documentation la plus complète et la plus critique sur Jeanne d’Arc ; aucun historien de la Pucelle ne l’a égalé, beaucoup l’ont pillé et démarqué sans en faire l’aveu. Le second a continué, mis au point et élargi l’œuvre des Deschamps et des Claudio Jannet contre la Judéo-Maçonnerie, dont il a scientifiquement reproduit la genèse, surtout depuis l’Humanisme, la Réforme et le Philosophisme, et qu’il a stigmatisée comme étant du même coup la Contre-Église et le Contre-État ».

[9]  —  Mgr Henri Delassus, La Conjuration antichrétienne, tome 3, p. 756-757.

[10] —  Ibid., p. 759-761. Voir la même doctrine dans l’ouvrage : De l’habitation du Saint-Esprit dans les âmes justes, par R.P. Barthélémy Froget, O.P., Paris, Lethielleux, 1898.

[11] —  Ibid, p. 765.

[12] —  Par l’italique, c’est l’auteur de l’article qui souligne.

[13] —  « Dernière parole de Dieu à Job » (précision de Mgr Delassus). Ibid, p. 783.

[14] —  La Conjuration antichrétienne, tome 3, p. 1116.

[15] —  « Omne in præcipiti vitium stetit », I, 149. Cette note est rédigée par Mgr Delassus comme les cinq suivantes. Elles sont extraites de son ouvrage La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc et le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 21-22.

[16] —  « Corruptissimo sæculo ». Tacite, Histoire, 2, 37.

[17] —  « Nec vitia nostra, nec remedia pati possumus ».

[18] — Sénèque, Ep., 52, 2.

[19] —  Cicéron, De finibus, 5, 24, 69.

[20] —  Suétone, Vespasien, 4.

[21] —  La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, p. 23.

[22] — Ibid., p. 74-75.

[23] —  La Conjuration antichrétienne, Le temple maçonnique voulant s’élever sur les ruines de l’Église catholique, t. 3, p. 776.

[24] —  Les Pourquoi de la guerre mondiale, t. 3, p. 290-291.

[25] —  La Conjuration antichrétienne, t. 3, p. 1116.

[26] —  Les Pourquoi de la guerre mondiale, t. 3, p. 290.

[27] —  La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, p. 77.

[28] —  La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, p. 77-78.

[29] —  La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, p. 86.

[30] —  Mgr Delassus fait allusion à saint Ambroise qui interdit l’entrée de la cathédrale de Milan à l’empereur Théodose pour avoir donné l’ordre en 390 de massacrer plusieurs milliers de Thessaloniciens révoltés.

[31] —  La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, p. 89-90.

[32] —  La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, p. 100-108.

[33] —  L’Esprit familial, dans la famille, dans la cité et dans l’État, p. 200, note 1.

[34] —  Le Problème de l’heure présente, antagonisme de deux civilisations, t. 1, p. 39. On peut lire dans l’introduction à La Conjuration antichrétienne : « Les deux éditions françaises du Problème de l’heure présente sont épuisées. Restent quelques exemplaires de la version italienne. Les libraires demandent que cet ouvrage soit remis sous presse pour qu’ils puissent répondre aux demandes de leurs clients. L’auteur n’a point cru devoir s’en tenir à une réimpression ». Mgr Delassus décida de reprendre entièrement Le problème de l’heure présente et de le développer. C’est pourquoi les mêmes citations se trouvent facilement dans les deux ouvrages.

[35] —  Le Problème de l’heure présente, t. 1, p. 47.

[36] —  La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, p. 179.

[37] — « “La Pucelle”, tout court, c’est le vrai nom de sainte Jeanne d’Arc. Il est à désirer que ce nom la Pucelle, non point comme on a pris l’habitude de le dire trop restrictivement, la Pucelle d’Orléans, qu’on ne trouve nulle part dans les documents contemporains, mais simplement la Pucelle, fût d’un usage plus ordinaire. On dirait “la sainte Pucelle”, comme on dit “la très sainte Vierge”. Ce serait répondre aux intentions de Notre-Seigneur manifestées par ses anges et ses saints. » (Mgr Henri Delassus,

[38] —  Le Problème de l’heure présente, t. 1, p. 49.

[39] —  Le Problème de l’heure présente, p. 57.

[40] —  La Conjuration antichrétienne, t. 1, p. 51.

[41] —  Le Problème de l’heure présente, p. 62.

[42] —  Le Problème de l’heure présente, t. 1, p. 339-340.

[43] —  La Conjuration antichrétienne, t. 2, p. 563.

[44] —  La Problème de l’heure présente, t. 1, p. 393.

[45] —  La Conjuration antichrétienne, t. 1, p.

[46] —  Revue internationale des sociétés secrètes, avril 1922 .

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 81

p. 4-22

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

Modèles de la Contre-Révolution : Maîtres de la Doctrine Sociale

Histoire de l'Église et de la chrétienté

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page