Mgr Delassus vu par Yves Congar O.P.
Yves Congar O.P. est un des principaux « Pères » de Vatican II, c’est-à-dire de la Révolution dans l’Église. Il est intéressant de connaître sa pensée sur Mgr Delassus, un des premiers auteurs contre-révolutionnaires. Ce texte a été écrit en 1950 [1]. Il contraste avec les jugements de Louis Medler et Hervé Ryssen que nous mettons en exergue.
Le Sel de la terre.
Parmi les maîtres contre-révolutionnaires, Mgr Delassus (1836-1921) est celui qui a transmis au 20e siècle, en une vivante synthèse, tout l’héritage antilibéral du 19e siècle. Il est surtout spécialiste de l’ennemi. Louis Medler (2004)
Nous venons seulement de découvrir, en ce mois de mai 2009, le livre de Mgr Henri Delassus, L’Américanisme et la Conjuration anti-chrétienne. Il nous paraît juste de lui rendre hommage, car il est le premier auteur français, à notre connaissance, à avoir expliqué correctement le projet « planétarien » du judaïsme […] en regrettant de ne pas avoir cité ce grand Français dans aucun de nos livres. Hervé Ryssen (2009)
Au point de vue du problème qui nous intéresse formellement, celui des réformes dans l’Église et plus précisément celui des motifs de l’opposition au mouvement, que peut-il en résulter ? Le catholique de droite, l’intégriste, n’est pas opposé à toute réforme, tant s’en faut : « Jamais l’Église n’a cessé de se réformer », disait Mgr Delassus [2]. » S’il aime voir les choses déterminées d’en haut et s’imposer comme toutes faites, le catholique intégriste n’est pas plus que quiconque ami du formalisme et donne une grande attention à la vie intérieure. Mais :
1°) il est enclin à penser que tout est une question de morale et que si on commence à se réformer soi-même, à devenir plus pur, plus zélé, plus homme de caractère, cela suffira [3] ;
2°) il voit cette réforme se faire par un retour à des règles fixées ; dans l’ordre pratique, il ne pense qu’à la détermination par en haut, à un alignement sur l’autorité [4] ;
3°) il ne voit guère le domaine des réformes d’adaptation, tenant à l’obligation où l’Église se trouve de suivre, au sens que nous avons précisé plus haut, le mouvement du monde autour de lui, il confond un peu dans une même réprobation les choses saines et celles qui le sont moins ou ne le sont pas du tout ; il semble que le mouvement soit jugé comme tel malsain. On a le sentiment de se trouver devant une méfiance générale à l’égard de tout ce qui naît [5] ;
4°) ainsi la vie semble-t-elle parfois être ressentie comme une offense à la vérité. Et comme, quoi qu’on fasse, on est entouré de vie, on éprouve le sentiment d’être assiégé, environné par des périls plus ou moins identifiés à tout ce qui vit, se meut, aspire à être. L’époque à laquelle […] Mgr Delassus rédigeait le premier volume de sa Question de l’heure présente [6], était faite, à coup sûr, pour alimenter ce sentiment obsidional. Mais si notre interprétation des choses est exacte, on comprend qu’une attitude intégriste développe terriblement le penchant à voir dans tout ce qui s’est fait depuis le Moyen Age ou 1789 une conspiration [7] d’erreurs ; dans tout ce qui s’essaie de nouveau, une déviation.
[1] — Yves Congar O.P., Vraie et fausse Réforme dans l’Église, Paris, Cerf, « Unam Sanctam » nº 20, 1950, p. 619 à 620.
[2] — Mgr Henri Delassus, Le Problème de l’heure présente, II, Paris-Lille, Desclée De Brouwer, 1905, p. 71. (Note du père Congar.)
[3] — Voir […] Delassus, ibid., p. 157 s. Delassus met tout dans la belle devise de Pie X, « Instaurare omnia in Christo. » (Note du père Congar.) — Le père Congar caricature. Il omet de citer par exemple : « Commençons par nous rendre à nous-mêmes [la vraie conception de la vie] ; travaillons ensuite à éclairer et à guérir ceux qui nous entourent, notre famille, notre paroisse » (Delassus, ibid., p. 158). Quant à la « belle devise de saint Pie X », le père Congar voudrait sans doute qu’elle restât dans une vitrine.
[4] — Par exemple […] Delassus, passim. (Note du père Congar.) — Le père Congar caricature encore. Il est vrai que Mgr Delassus cherche un modèle pour la réforme à entreprendre. Ce modèle, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ, selon la « belle devise de saint Pie X », qui est une énigme pour notre père dominicain.
[5] — Le père Congar oublie le conseil de saint Paul : « Omnia autem probate quod bonum est tenete – mais examinez toutes choses, retenez ce qui est bon » (1 Th 5, 2). Il est irénique de penser que tout ce qui est nouveau est a priori bon.
[6] — Le père Congar a déjà oublié le titre du livre…
[7] — On retrouve toujours la même opposition entre ceux qui ont vu et dénoncent « la Conjuration antichrétienne » et ceux qui ne la voient pas, ou feignent de ne pas la voir.

