Révolution et contre-révolution
Fr. I.-M. O.P.
Le style question-réponse est pédagogique, surtout en nos temps, où la lecture d’un texte imprimé devient presque un exploit puisque beaucoup ne lisent plus que sur des écrans. Aussi faut-il remercier la Lettre de la Péraudière de publier une « seconde édition » du texte de Luce Quenette Révolution et contre-révolution. [1] Mais aujourd’hui où la révolution a pénétré jusqu’à Rome, sur le trône pontifical, il ne faut pas hésiter à expliquer et ré-expliquer ce qu’est la révolution et comment lutter contre elle. La première partie de la brochure qui compte 54 pages est consacrée à la révolution (p. 8 à 21). Elle manque malheureusement de force, car, après avoir rappelé que la révolution est « la révolte érigée en principe et en droit […] contre l’ordre naturel et surnaturel établi par Dieu, créateur et rédempteur », (p. 8) et qu’elle est en fait, « la négation du réel » (p. 9), elle n’analyse pas la marche historique de la révolution. Cette faiblesse fait ressortir la lacune de la bibliographie (p. 4) : aucun texte pontifical n’y figure. Dans la brochure, seul saint Pie X est mentionné : une première fois pour sa définition du modernisme comme « l’égout collecteur de toutes les hérésies », et une deuxième fois (p. 36, c’est-à-dire dans la partie consacrée à la contre-révolution), pour citer la « Lettre sur le Sillon ».
Cela n’enlève rien à la pertinence des explications de l’auteur, mais le lecteur reste sur sa faim quant à l’explication de la marche de la révolution. Satan est bien nommé comme celui qui « manœuvre » la révolution (p. 13, q. 15) et aussi comme le « promoteur » du « mystère d’iniquité » qui est le nom chrétien de la révolution (p. 14, q. 18), mais ensuite l’auteur reste dans le vague : (p. 13, q. 16) « on dit au peuple », « on a inventé l’opinion ».
Cependant, par endroits, Mlle Quenette écrit : « L’autorité permanente de la révolution est occulte (p. 12, q. 13 et 14) ; cette minorité d’initiés, unie, entraînée, manœuvre la masse » (p. 13, q. 16). Elle précise même les deux grandes étapes de la révolution : « Solve, dissoudre toutes les structures de la civilisation. […] Coagula : copie sacrilège de l’ordre par excellence qui est l’ordre chrétien » (p. 18, q. 21) mais elle ajoute aussitôt après : « Car, dans son essence, si elle [la révolution] ne se passe pas de techniciens, elle se passe de génies et même à la limite, nous l’avons vu d’intelligence et de chefs » (p. 18, q. 22). L’analyse des papes depuis le 18e siècle jusqu’à saint Pie X spécialement est de loin préférable. Ils montrent Satan et les sectes anti-chrétiennes s’acharnant à détruire l’Église depuis l’origine, profitant spécialement des faiblesses de ses membres, agissant tantôt ouvertement par des guerres (par exemple l’islam et le protestantisme), tantôt en secret, par des complots, des infiltrations, des trahisons, des assassinats (voir Léon XIII dénonçant la franc-maçonnerie le 30 avril 1884 dans Humanum Genus). Il ne faut pas oublier, bien sûr, l’action synagogale depuis 2 000 ans (voir Maurice Pinay 2 000 ans de complot contre l’Église qui a été distribué à tous les Pères du concile Vatican II en octobre 1962).
Pour compléter cette première partie de l’étude, nous conseillons la lecture, plume à la main, des deux livres de Mgr Lefebvre Ils l’ont découronné et C’est moi l’accusé. Le vénérable prélat fait profiter son lecteur de ses connaissances puisées dans le magistère romain traditionnel qu’il cite abondamment et de sa prudence en les appliquant à la crise inédite qui a mis l’Église en passion depuis Vatican II.
La deuxième partie de la brochure (p. 22 à 43) est consacrée à la contre-révolution. Cette partie est non seulement remarquable mais aussi encourageante, car elle donne deux grands moyens, toujours actuels, spécialement chez les catholiques traditionnels, pour lutter efficacement contre la révolution.
D’abord la conviction que
Nous avons le devoir pressant absolu, quotidien, de combattre la révolution. Comment ? Par l’intransigeance absolue, l’intolérance sans condition. […] Tout le reste est trahison, sentimentalité, tentation, entrée dans l’engrenage. […] La vérité est reine, absolue, et toute concession est erreur ; l’essentielle charité envers l’erreur est l’expression claire de la vérité.
La question 8 est d’une actualité brûlante dans la crise qui fait agonir l’Église : « Si l’intransigeance doit être absolue dans l’expression de la vérité et dans le but et la fin, n’est-il pas habile de se servir des moyens mêmes de la révolution ? Par exemple le dialogue de groupe, en y apportant la contestation et la protestation du vrai, afin de la battre ainsi sur son propre terrain ? » La réponse est à méditer et mettre en pratique. Elle comprend deux parties. La première avec laquelle tout bon catholique sera facilement d’accord : « La philosophie nous apprend, et c’est une évidence, que les moyens participent de la nature de la fin. Ainsi on ne peut parvenir à une bonne fin morale par des moyens immoraux. Si la fin est intrinsèquement perverse, les moyens qui lui réussissent le sont également. Le terrain et les moyens de la révolution sont intrinsèquement pervers. User des moyens de la révolution, c’est déjà lui appartenir ». Mais la seconde partie qui décrit un raffinement de la révolution fait grincer des dents le catholique libéral, empêtré dans son sentimentalisme et son manque de foi aux principes éternels : « Mieux, la révolution ne demande pas autre chose de ses opposants que de “lui faire la politesse, la gentillesse, voire la charité, de venir contester avec elle“. C’est que l’opposition à l’intérieur de son terrain est vivifiante pour la révolution. Je vous invite chez moi : rite vital, obligatoire de la révolution. »
Remarquons la locution : « ne… que ». C’est le piège tendu par la Rome conciliaire à Mgr Lefebvre en mai 1988, piège heureusement déjoué à l’époque, mais piège régulièrement tendu…
Le deuxième moyen que Luce Quenette indique pour lutter contre la révolution est décrit à partir de la question 12 (p. 36) jusqu’à la question 18 (p. 43). Nous souhaitons vivement que tous les fidèles de la Tradition méditent ces sept courtes pages, spécialement ceux que la démangeaison d’« agir », comme ils disent, rend imprudents et qui finalement alimentent le jeu dialectique de la révolution et finiront, sauf miracle, broyés par elle. Lisons lentement:
Eh bien, voilà le premier devoir positif du contre-révolutionnaire : la contemplation des trésors de la civilisation chrétienne, la conscience prise par la méditation des biens à sauver – d’où la culture approfondie du catéchisme, l’oraison quotidienne, l’instruction religieuse sous toutes ses formes et la culture en général, ou plutôt en particulier sur les points qui manquent en lui de clarté.
Puis vient la résolution concrète à prendre:
De là : énergique mise en réserve d’un temps consacré à Dieu – à l’instruction, au travail d’intelligence et de mémoire, à l’étude du meilleur, tant chez les anciens que chez les contemporains. Le tout en prière, en supplication pour obtenir lumière, netteté, conviction enracinée.
En pratique, car depuis 1969 où écrivit l’auteur, la révolution a perfectionné ses pièges, le vrai contre-révolutionnaire d’aujourd’hui ne cherche pas à s’informer en permanence de l’actualité, il débranche souvent son téléphone portable, il va à contre-cœur sur son ordinateur – si par malheur il en a un chez lui – il ne consulte pas son courrier électronique sans cesse et n’y répond pas aussitôt, il ne s’autorise pas un ou deux films chaque fin de semaine (« mais pas plus ! », nous disait récemment une directrice d’école…)
L’auteur pose ensuite la question (p. 37, q. 13) qui torture beaucoup de catholiques traditionnels : « Mais la contre-révolution demande une action ? » et la réponse fuse, brève, percutante, lumineuse :
La contre-révolution demande avant tout que l’action ne soit pas précipitée et idolâtrée. L’établissement de convictions absolues doit la précéder et la méditation et l’étude ne jamais la quitter.
La réponse est explicitée à trois niveaux (Question 14), qui concernent tous les laïcs, sans en excepter aucun, car tous peuvent agir à ces trois niveaux et doivent y agir, sous peine d’être condamnés selon ce qu’écrit saint Paul : Si quelqu’un n’a pas soin des siens, surtout ceux de sa famille, il a renié la foi et il est pire qu’un infidèle (1 Tm 5, 8 [2]).
D’abord le principe qui commande l’action réellement contre-révolutionnaire :
Cette action consiste essentiellement et, par le fait, en puissante contradiction avec la révolution, à armer, défendre, éclairer, non une société artificielle de la civilisation, mais les associations naturelles : la famille, l’école, la profession. Éclairer ces milieux naturels que la nature justement et la grâce rendent impropres à une massification. Voilà la tâche obligatoire.
Puis une explication sur chacune de ces trois associations naturelles :
Une famille unie, chrétienne à fond, où tous les membres sont instruits et du vrai et de la technique de subversion. Une école disciplinée, pépinière d’hommes et de femmes résolus qui apprennent progressivement à tant adorer le vrai, c’est-à-dire Jésus-Christ, qu’ils flairent comme instinctivement la moindre dialectique révolutionnaire. Le métier choisi, aimé, traditionnel, aimé pour lui et non pour le profit, avec la fière résignation du persécuté intransigeant. Voilà des forteresses imprenables pour l’esprit révolutionnaire.
Lisez bien, jeunes gens, gravez ces lignes dans votre mémoire et mettez en œuvre dès que possible.
Certains s’étonneront peut-être que Luce Quenette ne parle pas d’affiches, de tracts, d’autocollants, de bulletins de vote, de manifestations de rue, etc. Par contre, elle insiste sur « le travail par cellules naturelles ». Mais lisons-la, tant elle est convaincante (p. 39) :
La technique du groupe est à l’opposé de ces réunions naturelles qu’avait instituées Jean Ousset. La technique de groupe est artificielle ; c’est une dilution de la vérité ; le travail par cellules naturelles est au contraire une nourriture de l’intelligence.
En pratique :
Je dis bien une nourriture, pour apprendre à traiter à fond tel sujet ; et que la forme en soit la plus magistrale possible : que le père ou la mère, ou le plus qualifié si c’est une réunion de plusieurs familles, le maître, le professeur, celui qui sait le mieux, explique et enseigne, documents en main – et que tous l’écoutent en respect de la vérité avec le désir de comprendre, de croire, de répéter, de communiquer. Que les objections ne soient que des demandes d’éclaircissements, non des expressions de vanité, que les opinions individuelles disparaissent dans les convictions assurées.
L’auteur prévoit l’agacement de l’activiste, de l’agité en lisant son texte. Elle lui répond doucement, chrétiennement :
On voit quelles vertus d’oubli de soi, de conseil, de sagesse sont indispensables à cet enseignement à tous les degrés, comme il faut le faire précéder de l’humble demande des dons du Saint-Esprit accordés dans le sacrement de confirmation, celui de crainte en particulier, la crainte de s’éloigner de l’enseignement infaillible de l’Église traditionnelle.
Puis elle passe à l’offensive en essayant de susciter le zèle missionnaire conquérant :
Et combattre la paresse [oui, l’activiste, l’agité est un paresseux qui s’ignore] ! Ne plus lire pour passer le temps, mais étudier, recevoir la lumière sous forme de langue, je veux dire pour [l]’exprimer de proche en proche.
Elle essaie de donner des pistes, humbles, comme tout ce qui est à l’image du Sauveur :
Et faire le catéchisme, le vrai, l’éternel. Et ouvrir de petites écoles, s’il est possible. Et faire tout cela dans le feu sacré.
Enfin le coup de clairon final pour susciter de vrais soldats et apôtres :
Les âmes de chevalerie ainsi décidées sont redoutables à la révolution. Et la révolution, devant elles, se laisse voir vulnérable.
Voire des martyrs : « La révolution est toujours vaincue par le sang qu’elle répand et le confesseur de la foi est maître de son persécuteur. » (p. 40, q. 15).
Profondément catholique, Luce Quenette fonde son action contre-révolutionnaire sur le sacerdoce (p. 41, q. 16) :
Cette action en profondeur, confiante en la grâce de Dieu, a besoin de prêtres. Dieu ne nous privera jamais de vrais prêtres. Seraient-ils très peu, il sont l’Église. (…) La contre-révolution a besoin de prêtres prédicateurs de croisade, anti-illusionnistes, détruisant les orgies de l’imagination, rassurant et entraînant surnaturellement les contre-révolutionnaires. (…) La contre-révolution ne peut pas se passer de langues de feu.
On comprend mieux, après ces lignes, le soutien de Luce Quenette à Mgr Lefebvre et à sa Fraternité, sacerdotale.
Concluons, avec Melle Luce, en ce sixième centenaire de sainte Jeanne d’Arc, qu’il ne faut pas déformer en simple patriote naturaliste ou en vulgaire nationaliste (p. 42-43, q. 18) :
En définitive, le contre-révolutionnaire n’ira pas au combat pour protéger la société d’une révolution temporelle sanglante, comme un simple soldat qui défend un patrimoine terrestre. Sursum corda : son cœur est plus haut.
La religion n’est pas essentiellement le rempart temporel de la paix temporelle, l’Église n’est pas essentiellement une défense contre le communisme. Elle est pour le Royaume des cieux et c’est par conséquence qu’elle protège le royaume temporel : le contre-révolutionnaire se mue en chevalier, le prêtre est prédicateur de croisade. C’est le Royaume de Dieu, c’est la foi, c’est l’Église qui les inspirent les uns et les autres. Ce sont les « voix d’En-Haut » qui les appellent comme elles appelaient Jeanne.
Luce Quenette, Révolution et contre-révolution, 3e éd., Éditions La Péraudière, 5 €.
[1] — C’est la deuxième édition en tiré à part, sans compter les publications dans diverses revues. car après celle de mai 1969, Le Sel de la terre l’avait publiée dans son numéro 22 (p. 214 sq.).
[2] — Si quis autem suorum, et maxime domesticorum, curam non habet, fidem negavit et est infideli deterior.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 205-210
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