La Médaille miraculeuse
par l’abbé Nicolas Pinaud
Qui ne connaît la Médaille miraculeuse ? Et pourtant, connaissons-nous vraiment son histoire ? Elle est aussi merveilleuse que son nom l’indique. Lisons-là pour nous préparer à la fête de la Médaille miraculeuse (le 27 novembre) [1].
Le Sel de la terre.
S'il est une fête de la sainte Vierge qui passe souvent inaperçue, c’est bien celle du 27 novembre : Beata Maria Virgo Immaculata a sacro Numismate – La bienheureuse Vierge Marie Immaculée de la Médaille miraculeuse.
Après avoir retracé la vie et l’œuvre de saint Vincent de Paul, il semble légitime de nous intéresser aux Apparitions de la sainte Vierge à sainte Catherine Labouré et à la Médaille de l’Immaculée Conception, dite miraculeuse.
Légitime, non seulement parce que sainte Catherine Labouré est une Fille de la Charité, mais d’abord parce que la sainte Vierge a voulu se servir de saint Vincent de Paul pour préparer la religieuse à sa grande mission.
Pourquoi saint Vincent de Paul ?
Saint Vincent, comme bien d’autres saints, eut toute sa vie une remarquable dévotion à la très sainte Vierge, « sa Dame et maîtresse », selon son expression ; il estimait que c’était le meilleur moyen de rendre gloire à Jésus Lui-même. Mais il eut, en outre, un culte tout spécial pour l’Immaculée Conception de Marie. Imitant son ami, saint François de Sales, qui voulut être sacré évêque le jour de cette fête, il tenait à placer les « Charités » qu’il fondait sous le patronage de la Mère de Dieu « en son Immaculée Conception » (Châtillon, 8 décembre 1617). Avec sainte Louise de Marillac, son admirable auxiliaire, il fit l’oblation perpétuelle à Marie Immaculée de sa Communauté des Filles de la Charité, et décida que cette oblation serait renouvelée chaque année, à la date du 8 décembre. A ceux qui devraient communier et qui étaient tentés de ne pas au préalable « s’orner l’âme des vertus requises à ce grand mystère », il citait, en termes émouvants, l’exemple de Dieu préparant de toute éternité le sein immaculé de Marie à devenir « un temple digne de la divinité, un palais digne de son Fils ».
Il y a une autre raison : la Médaille miraculeuse devait être pour les pauvres humains, une source perpétuelle de grâces de toute sorte : physiques et morales, matérielles et spirituelles. Avec la Médaille miraculeuse, c’est la Vierge Marie qui se penche sur les misères de notre pauvre monde et qui les soulage.
N’était-ce pas là précisément l’idéal réalisé par saint Vincent de Paul au cours de sa longue vie ? Y eut-il des maux sur lesquels il ne se soit pas penché ? Il a secouru les pauvres, les malades, les ignorants, les blessés, les galériens, les enfants abandonnés, les veuves et les filles sans soutien, etc… Pour mieux y réussir, il a fait appel à tous les concours, à ceux des petits comme à ceux des grands, il a formé des prêtres, fondé une Compagnie de Missionnaires, vulgairement appelés de nos jours les Lazaristes, créé la Compagnie des filles de la Charité, institué les Dames de la Charité, etc.
A travers toutes les œuvres fondées par ce saint, ainsi qu’à travers toutes celles qui, par la suite, s’en inspirèrent, c’est toujours le même idéal de charité qui continue.
La sainte Vierge le savait bien. Elle savait que sa médaille, confiée aux enfants de saint Vincent de Paul, deviendrait entre leurs mains un moyen très puissant d’intensifier leur idéal et d’accroître leurs bienfaits auprès des malheureux humains. Elle savait qu’en impliquant saint Vincent lui-même dans cette manifestation de la médaille, elle en ferait mieux comprendre le symbolisme charitable et favoriserait sa diffusion « miraculeuse ».
Il ne faut pas oublier également que c’est saint Vincent de Paul qui engagea Louis XIII à consacrer la France à Notre-Dame de l’Assomption, après sa mission à saint Germain en 1638.
La première apparition mariale au 19e siècle
La première phrase du père H. Maréchal, dans son Mémorial des apparitions de la Vierge dans l’Église, est la suivante : « La première des apparitions mariales dans l’ordre chronologique au 19e siècle nous paraît être aussi la première en excellence ».
Tout le monde connaît la Médaille miraculeuse, mais n’ignore-t-on pas souvent la richesse des apparitions qui encadrent cette révélation ?
« La première en excellence »… Marie, en effet, se manifeste ici au centre d’une capitale : Paris. La voyante est une religieuse, une novice des Filles de la Charité.
Le message de la rue du Bac : « O Marie conçue sans péché… » contient par avance celui de Lourdes : « Je suis l’Immaculée Conception ».
Sainte Bernadette, qui portait sur elle la Médaille miraculeuse, a déclaré : « La Dame de la Grotte m’est apparue telle qu’elle est représentée sur la Médaille Miraculeuse ».
A l’occasion du centenaire de la définition de l’Immaculée Conception, le Saint-Siège fit frapper, en 1954, une médaille commémorative. Au revers de celle-ci, l’image de la Médaille miraculeuse et l’image de la grotte de Lourde, étroitement associées, soulignaient le lien unissant les deux apparitions de la Vierge avec la définition de ce dogme. Cette même année, Pie XII instaure la fête de Marie Reine.
Les malheurs annoncés anticipent l’apparition de La Salette.
Les étoiles et la forme de la médaille nous préparent à reconnaître la Vierge de Pontmain.
Les deux cœurs gravés sur le revers de la médaille, et plus particulièrement le Cœur Immaculé transpercé d’un glaive, nous font penser aussi à Fatima.
Le contenu doctrinal de cette apparition est également d’une richesse surprenante. Je n’insiste pas sur l’affirmation de la conception immaculée de Marie, mais la Vierge tenant dans ses mains ce globe qu’elle offre à Dieu, n’est-ce pas une manifestation de sa royauté sociale ? Ces rayons sortant de ses mains et qui inondent le globe sur lequel reposent ses pieds, n’est-ce pas une illustration de sa médiation universelle ? Le Cœur transpercé d’un glaive, n’est-ce pas celui de la Vierge corédemptrice ?
Il faut mentionner également l’intimité, étonnante et unique dans l’histoire des apparitions, entre Marie et sa confidente, qui pose, comme on le sait, ses mains sur les genoux de la sainte Vierge !
Origines de sœur Catherine
Catherine est née à 18 heures, le 2 mai 1806, premier vendredi du mois, à Fain-les-Moutiers, en Bourgogne, près d’une vieille abbaye bénédictine (Le Moutiers Saint-Jean ; Monsieur Vincent y eut des amis), dans le canton de Montbard, au pays de saint Bernard et de sainte Jeanne de Chantal.
Son père, Pierre Labouré, qui avait été séminariste quelque temps, cultivait ses propres terres, et sera maire de la commune de 1811 à 1815.
Sa mère, Louise Madeleine Contard, originaire de Senailly, village peu éloigné, était une femme de grande foi. Elle aura dix-sept enfants ; des dix qui ont survécu, Catherine était la huitième. Elle fut baptisée le 3 mai, premier samedi du mois, par le P. Georges Mamer, ancien bénédictin de Moutiers. On l’appellera ordinairement Zoé, parce qu’elle fut baptisée le jour de sainte Zoé, quoique ce nom ne figure ni sur son état civil, ni sur le registre de la paroisse.
Malheureusement, la maman décède le 9 octobre 1815, et Catherine n’a que neuf ans et demi. L’aînée, Marie-Louise, âgée de vingt ans, va désormais tenir la maison familiale. Pierre Labouré confiera Catherine et sa sœur Antoinette à l’une de ses propres sœurs, Marguerite. Cette tante était aussi pieuse que Madame Labouré et continua fort heureusement la formation des deux enfants.
Le papa rappela ses deux filles deux ans plus tard, peu de temps avant la première communion de Catherine, le 25 janvier 1818. Ce n’est que bien plus tard que Catherine confiera à sa sœur qu’elle avait entendu les premiers appels de Dieu lors de cette première communion.
En juin de cette même année, Marie-Louise obtint de son père la permission d’entrer chez les Filles de la Charité. Catherine prit alors, dans la maison familiale, la place de Marie-Louise, et devint maîtresse de maison. Pierre Labouré garda encore quelque temps, pour les travaux les plus pénibles, une servante dévouée. C’est elle qui, un jour, sera témoin d’un spectacle bien édifiant et qui pourra le rapporter. On lit de sainte Thérèse d’Avila qu’ayant perdu sa mère, elle choisit pour la remplacer la sainte Vierge. Or, un jour, Catherine Labouré, absorbée dans la pensée de sa mère disparue, se sentit inspirée, prit une chaise, y monta avec empressement, et saisit dans ses bras tremblants une statue de la Vierge qui se trouvait dans la chambre de ses parents, l’embrassant avec amour, comme son unique mère. C’est à ce moment touchant que la servante surprit sa jeune maîtresse.
A partir de quatorze ans, Catherine jeûnera tous les vendredis et samedis et, chaque matin, elle assistera à la messe de 5 h 30, à trois kilomètres de chez elle. Dans la chapelle de l’Abbaye de Moutiers-Saint-Jean, elle s’agenouille à même le sol, sans livre, puisqu’elle ne sait ni A ni B. Elle fait son action de grâces tout en retournant vers son travail.
A l’âge de se marier, plusieurs bons partis se présenteront ; Catherine les repoussera tous, son cœur était fixé depuis déjà longtemps…, depuis le jour de sa première communion. Elle s’en ouvrit à son père et lui demanda la permission de se donner à Dieu. Mais Pierre Labouré, qui avait déjà voué à Dieu et à saint Vincent de Paul sa fille aînée, refusa son consentement. Il chercha même à la distraire et à l’engager dans une voie toute différente. Son fils Charles tenait à Paris un restaurant pour ouvriers ; la capitale avec ses distractions, le restaurant avec ses propos légers, auraient sans doute vite fait de changer les idées de sa fille. Aussi l’envoya-t-il à Paris.
Le songe de Catherine
La vocation de Catherine était cependant plus solide qu’il ne l’avait imaginé. Elle fut vite dégoûtée et chercha rapidement à quitter Paris. C’est vers cette époque que la future voyante eut un songe auquel elle semble avoir attaché une certaine importance. Elle le raconta elle-même peu avant sa mort à sa sœur Marie-Louise.
Elle se vit à Fain, priant seule selon son habitude dans la chapelle de la sainte Vierge, quand tout à coup, elle vit sortir de la sacristie, revêtu des vêtements sacrés, portant à la main son calice, un vénérable prêtre à cheveux blancs, qu’elle ne connaissait pas ; sa figure respirait la bonté, ses yeux semblaient de feu : il allait célébrer la messe. En passant, il dirigea un instant son regard vers la jeune fille. Il commença la messe. Elle le regardait intriguée. Chaque fois qu’il se retournait pour dire Dominus vobiscum, il arrêtait son regard son elle. La messe terminée, il lui fit signe d’approcher et de le suivre à la sacristie. Catherine Labouré, loin de condescendre à son invitation, sortit précipitamment de l’église, ne sachant que penser de ce qu’elle venait de voir. Avant de rentrer chez elle, elle s’arrêta dans une famille amie, pour visiter une personne malade. A peine fut-elle entrée, qu’elle aperçut ce vénérable prêtre, arrivé derrière elle. Lequel lui adressa aussitôt la parole : « C’est bien de soigner les malades ! Tu me fuis maintenant, c’est bien, mais un jour, tu viendras à moi. Le bon Dieu a des desseins sur toi, ne l’oublie pas ! » Et le songe s’évanouit, produisant dans l’âme de la jeune fille une paix profonde.
Qui était ce prêtre ? Que voulaient dire ses paroles ? Le mystère ne tardera pas à se dévoiler.
Hubert, l’aîné des fils Labouré, capitaine de gendarmerie, chevalier de la Légion d’honneur, avait épousé une cousine, Jeanne Gontard. Celle-ci dirigeait, à Châtillon-sur-Seine, un pensionnat qui devint bientôt le rendez-vous de toute la noblesse de la région. Catherine demanda à sa belle-sœur de la recevoir dans son pensionnat, encouragée dans cette démarche par sa sœur religieuse, supérieure à Castel-Sarrazin. Marie-Louise lui avait écrit qu’elle pourrait ainsi…
…prendre quelque éducation, ce qui est très nécessaire en quelque condition que l’on puisse être ; tu apprendras à parler français un peu mieux qu’on ne fait dans notre village ; tu t’appliqueras au calcul, à l’écriture et surtout à la piété.
Cette lettre de sœur Marie-Louise était très belle, elle vantait les grandes heures de la vie religieuse, exaltait l’esprit des filles de Saint-Vincent. Le piquant, c’est qu’après seize ans de vie religieuse qui l’avait enchantée, la sœur de notre bienheureuse quitta la communauté. Très spirituellement et surtout avec opportunité, sœur Catherine se contenta de lui renvoyer la lettre qu’elle en avait reçu, en lui conseillant de méditer surtout ce passage émouvant :
Si on m’offrait de posséder non un royaume, mais tout l’univers, je regarderais cela comme la poussière de mes souliers en lui comparant le bonheur et le contentement que j’éprouve dans ma chère vocation.
Ce remède ad hominem (ou ad feminam) opéra son effet, et la sœur rentra dans sa communauté.
Fille de la Charité
A peine arrivée, Catherine ne songea qu’à repartir ; tout de suite, elle s’était rendu compte que ce milieu aristocratique n’était pas le sien. Cependant, c’est là que Dieu l’attendait. Le Bureau de bienfaisance de Châtillon était tenu par les Filles de la Charité, que Catherine alla trouver sans tarder.
Quelle n’est pas son agréable surprise, en pénétrant pour la première fois dans le parloir, de reconnaître, sur un tableau, le portrait du prêtre qu’elle a vu en songe à Fain, et qui l’avait fixée plusieurs fois de son regard pénétrant, l’ayant invitée à s’approcher, et qui lui avait dit : « Un jour, tu viendras à moi… »
Elle demande donc qui est ce prêtre ; c’est, bien sûr, saint Vincent de Paul. Vivement saisie par cette constatation, elle s’en ouvre au curé de Châtillon, l’abbé Vincent Henri Prost, qui n’hésite pas à lui dire : « Oui, mon enfant, je crois que le vieillard qui vous est apparu en songe est saint Vincent de Paul, et qu’il vous appelle à être Fille de la Charité ».
Pierre Labouré donne son consentement, mais refuse de payer la dot, qui sera fournie par l’épouse d’Hubert Labouré. Ainsi Catherine Labouré entre au Postulat à Châtillon dans les premiers jours de 1830.
Huysmans écrira :
La Vierge s’est servie de filles de la campagne, d’êtres humbles, tout à fait frustes et bornés. A La Salette, à Lourdes, elle s’est adressée à des bergères [...] et à Paris, où les bergères manquent, elle a jeté son dévolu sur une ancienne servante de ferme.
Catherine Labouré ne fut jamais servante de ferme au sens précis du mot. Il est vrai, Pierre Labouré cultivait son bien, et la jeune Catherine servit chez ses parents et fut même, sa mère étant morte, maîtresse de maison. Mais la différence n’est pas si grande. Quand elle habitait son village, Catherine était à peu près illettrée. La Vierge a choisi une jeune fille de la campagne que les circonstances ont tenue éloignée de toute école, et dont l’esprit et l’imagination demeurent vierges de toute lecture et de toute impression étrangères.
Son postulat achevé, sœur Catherine entra au séminaire – c’est ainsi qu’on appelait le noviciat – le mercredi 21 avril 1830, à Paris, au 132 (aujourd’hui 140) rue du Bac. Catherine se donna immédiatement à cette vie intérieure faite d’humilité, de simplicité et de charité qui caractérisent cette famille religieuse. Parmi les pratiques les plus en honneur dans la Maison, il faut mentionner le chapelet, que le fondateur appelait le bréviaire des Filles de la Charité.
La translation des reliques de saint Vincent de Paul eut lieu quatre jours après l’arrivée de Catherine Labouré, qui fut donc du nombre des huit cents sœurs qui précédèrent la châsse, portée solennellement depuis Notre-Dame jusqu’à la chapelle des Prêtres de la Mission, le dimanche 25 avril 1830.
Une neuvaine célébrée rue de Sèvres prolongea l’événement, Catherine Labouré y participa. La chapelle était ouverte de 4 heures du matin à 9 heures du soir. Chaque jour, il y eut office pontifical, panégyrique du saint, salut solennel du Saint-Sacrement. Les curés de la capitale à la tête de leurs paroissiens, les communautés religieuses, Charles X lui-même, vinrent tour à tour se prosterner devant les reliques du Père des pauvres.
Les apparitions
A cette occasion, sœur Catherine fut l’objet de grâces particulières. Après avoir prié devant la châsse, elle avait beaucoup de peine à rentrer rue du Bac, et se consolait en pensant que la chapelle de la communauté possédait une relique du saint, exposée à la vénération des sœurs, sur une table, du côté de l’épître. C’est là qu’elle eut plusieurs apparitions du cœur de saint Vincent de Paul :
J’avais la douce consolation de le voir, au-dessus de la petite châsse où les reliques de saint Vincent était exposées, dans la chapelle des sœurs. Il m’apparut trois fois différentes, trois jours de suite : blanc, couleur de chair, ce qui annonçait la paix, le calme, l’innocence et l’union ; et puis je l’ai vu rouge de feu, ce qui doit allumer la charité dans le cœur ; il me semblait que toute la communauté devait se renouveler et s’étendre jusqu’aux extrémités du monde.
A cet instant, une voix intérieure lui révéla :
Le cœur de saint Vincent est un peu consolé, parce qu’il a obtenu de Dieu, par la médiation de la sainte Vierge, que ses deux familles ne périront pas, au milieu de ces malheurs, et que Dieu s’en servira pour ranimer la foi. […] Et puis je l’ai vu rouge noir, ce qui me mettait la tristesse dans le cœur ; il me venait des tristesses que j’avais peine à surmonter, je ne savais ni pourquoi, ni comment ; cette tristesse se portait sur le changement de gouvernement.
Au même moment, une voix intérieure lui dit : « Le cœur de saint Vincent est profondément affligé, à la vue des grands malheurs qui vont fondre sur la France. »
Son directeur, à qui elle s’ouvrit de tout cela, s’efforça prudemment de la détourner de ces pensées, mais sa dirigée reçut d’autres faveurs exceptionnelles :
J’étais favorisée d’une autre grande grâce, c’était de voir Notre-Seigneur dans le très Saint-Sacrement. Je l’ai vu tout le temps de mon noviciat, excepté toutes les fois que j’ai douté. La fois d’après, je ne voyais plus rien.
Le dimanche 6 juin 1830, elle reçut une nouvelle vision très spéciale :
Le jour de la Sainte Trinité, Notre-Seigneur m’apparut comme un Roi, avec la croix sur la poitrine, dans le très Saint-Sacrement, pendant la messe. Au moment de l’Évangile, il me sembla que la croix coulait sous les pieds de Notre-Seigneur, qui était lui-même dépouillé de tous ses ornements. Là, j’eus les pensées les plus noires et les plus tristes, pensées que le Roi de la terre serait détrôné et dépouillé de ses habits royaux, pensées de pertes sensibles que l’on allait faire et que je ne saurais du reste expliquer.
Au milieu de cette phase de préparation que constituaient ces premières apparitions, sœur Catherine remplissait de son mieux le devoir qui était le sien.
Le 18 juillet 1830, veille de la fête de saint Vincent de Paul, la Mère Marthe, directrice du noviciat, fit à ses sœurs une instruction sur la dévotion à la sainte Vierge. Catherine fut vivement frappée par cette conférence et sentit se réveiller en elle le désir, déjà entretenu auparavant, de voir la sainte Vierge.
La Mère supérieure ayant distribué à chaque sœur un morceau d’un surplis de saint Vincent, Catherine fit deux parts de cette relique, en avala la première en demandant au saint de lui obtenir la grâce de voir la sainte Vierge ; là-dessus, elle s’endormit dans la pensée qu’elle la verrait. Laissons-la maintenant rapporter la suite de cette nuit merveilleuse :
A onze heures et demie du soir, je m’entends appeler par mon nom : Ma sœur Labouré ! Ma sœur Labouré ! Je m’éveille et regarde, surprise, vers la ruelle d’où est partie la voix, puis, tirant le rideau, j’aperçois un petit enfant habillé de blanc, portant de quatre à cinq ans : « Venez à la chapelle, la sainte Vierge vous attend », me dit-il. Mais on va m’entendre, pensai-je en moi-même. Soyez tranquille, reprend aussitôt l’enfant, il est onze heures et demie, tout le monde dort, venez sans aucune crainte, je vous attends. A ces mots, je m’habille en toute hâte, et me dirige du côté de l’enfant qui est resté debout, sans avancer plus loin que la tête de mon lit. Il se place à ma gauche, tout rayonnant de lumière, et nous partons. Sur notre passage, toutes les lampes sont allumées, ce qui m’étonne énormément ; ma surprise augmente à l’entrée de la chapelle dont la porte s’ouvre d’elle-même, à peine l’enfant l’a-t-il touchée du doigt, mais cette surprise est à son comble quand je vois dans la chapelle tous les cierges et flambeaux allumés, comme à la messe de minuit. Cependant, je ne vois pas la sainte Vierge. L ’enfant me conduit dans le sanctuaire, à côté du fauteuil de M. le Directeur, et là je me mets à genoux ; lui reste debout tout le temps. Trouvant bientôt le temps long, je regarde si les veilleuses ne passent pas par les tribunes. Enfin l’heure est arrivée, l’enfant me prévient et me dit : « Voici la sainte Vierge, la voici ». En même temps, j’entends un bruit léger, comme le frou-frou d’une robe de soie qui vient du côté de la tribune vers le tableau de saint Joseph. La sainte Vierge suit les marches de l’autel, passe du côté de l’Évangile et s’assied dans le fauteuil de M. le Directeur. [Elle est appelée Trône de la Sagesse – Sedes Sapientiae. En 1876, Catherine Labouré précisera oralement à sa supérieure que la sainte Vierge s’est assise dans le fauteuil du Père Richenet après s’être prosternée devant le tabernacle.] Je regarde hésitante, je me demande si j’ai vraiment devant moi la sainte Vierge, et l’enfant de répéter : « Voici la sainte Vierge ! » Exprimer ce que j’éprouvais, ce qui se passait au-dedans de moi à ce moment, est chose impossible : il me semblait que je ne voyais pas la sainte Vierge… Mon jeune guide, lisant dans mon intérieur me parle alors vivement, non plus comme un enfant, mais avec la force et l’autorité d’un homme. Je n’hésite plus, je regarde en face l’Apparition, et ne faisant qu’un saut auprès d’elle, je tombe à genoux sur les marches de l’autel, et j’appuie mes mains sur les genoux de la sainte Vierge. Là, je goûte le moment de beaucoup le plus doux de ma vie ; exprimer tout ce que j’éprouve est chose impossible. Elle me dit comment je dois me conduire envers mon directeur et ajoute, sur la manière de me comporter dans mes peines, plusieurs choses que je ne dois pas révéler. De la main gauche, elle me montre le pied de l’autel, m’invite à y venir, à y répandre mon cœur, et me promet toutes les consolations dont j’aurai besoin. Je m’enhardis à lui demander ce que signifient toutes les choses que j’ai vues, et elle daigne me les expliquer. Combien de temps suis-je restée auprès d’elle, je ne le sais pas. A un moment, je ne la vois plus devant moi, j’aperçois quelque chose qui s’éteint, une ombre qui se dirige du côté de la tribune par où elle est venue, je me sens seule. Je me relève alors de dessus les marches de l’autel, tout absorbée par ce que j’ai vu et entendu, et, me retournant, j’aperçois l’enfant là où je l’ai laissé. Il me dit simplement : « Elle est partie ! ». Nous reprenons le même chemin, toujours entièrement éclairé ; l’enfant est encore à ma gauche. Je crois que c’était mon ange gardien qui s’était rendu visible, pour me faire voir la sainte Vierge, je l’avais en effet beaucoup prié de m’obtenir cette faveur. Il était habillé de blanc, resplendissait de lumière et paraissait avoir de quatre à cinq ans. Je me suis recouchée, j’ai bientôt entendu sonner 2 heures, mais je n’ai pu me rendormir » [nous l’en croyons volontiers !].
Quel avait été l’objet de ce long entretien avec la sainte Vierge ? Ce n’est qu’en 1876 que celle-ci permit à sa confidente de le dévoiler. En voici le texte :
Mon enfant, le bon Dieu veut vous charger d’une mission. Vous aurez bien de la peine, mais vous vous surmonterez en pensant que vous le faites pour la gloire du bon Dieu. Vous connaîtrez ce qui est du bon Dieu, vous en serez tourmentée, jusqu’à ce que vous l’ayez dit à celui qui est chargé de vous conduire. Vous serez contredite, mais vous aurez la grâce, ne craignez pas. Dites-le avec confiance et simplicité, ayez confiance, ne craignez pas. Vous verrez certaines choses, rendez-en compte ; vous serez inspirée dans vos oraisons. Les temps sont très mauvais. Des malheurs vont fondre sur la France, le trône sera renversé, le monde entier sera bouleversé par des malheurs de toutes sortes (la sainte Vierge avait l’air très peinée en disant cela). Mais venez au pied de cet autel, là les grâces seront répandues sur toutes les personnes qui les demanderont avec confiance et ferveur ; elles seront répandues sur les grands et sur les petits. Mon enfant, j’aime à répandre mes grâces sur la communauté en particulier ; je l’aime beaucoup. J’ai de la peine, il y a de grands abus, la règle n’est pas observée, la régularité laisse à désirer ; il y a un grand relâchement dans les deux communautés. Dites-le à celui qui est chargé de vous, quoiqu’il ne soit pas supérieur. Il sera dans quelque temps chargé d’une manière particulière de la communauté, il doit faire tout son possible pour remettre la règle en vigueur, dites-le lui de ma part. […] Qu’il veille sur les mauvaises lectures, la perte de temps et les visites. […] Lorsque la règle sera remise en vigueur, il y aura une communauté qui viendra se réunir à la vôtre. Ce n’est pas l’habitude, mais je l’aime. […] Dites qu’on la reçoive, Dieu les bénira et elles y jouiront d’une grande paix. La communauté deviendra grande […]
[La communauté fondée aux États-Unis par Mme Seton demandera cette union en 1849 ; celle de Léopoldine Brandis, fondée à Graz en Autriche, obtiendra la même chose en 1851, et enfin une autre communauté, fondée à Verviers en Belgique, s’unira en 1854.]
Mais de grands malheurs arriveront ; le danger sera grand ; ne craignez pas, le bon Dieu et saint Vincent protégeront la communauté […] (la sainte Vierge était toujours triste) ; là, je serai moi-même avec vous. J’ai toujours veillé sur vous, je vous accorderai beaucoup de grâces. […] Le moment viendra où le danger sera grand, on croira tout perdu ; là, je serai avec vous, ayez confiance. Vous reconnaîtrez ma visite et la protection de Dieu et celle de saint Vincent sur les deux communautés. […] Mais il n’en est pas de même des autres communautés : il y aura des victimes […] (la sainte Vierge avait les larmes dans les yeux en me disant cela). Pour le clergé de Paris, il y aura bien des victimes. […] Monseigneur l’Archevêque mourra (à ce moment, des larmes de nouveau). Mon enfant, la croix sera méprisée, le sang coulera dans la rue (ici la sainte Vierge ne pouvait plus parler, la peine était peinte sur son visage). Mon enfant, me dit-elle, le monde entier sera dans la tristesse. A ces mots je pensai : Quand est-ce que ce sera ? J’ai très bien compris : quarante ans ».
A ce sujet, son confesseur lui avait demandé : « Savez-vous si vous y serez, et moi aussi ? ». Catherine lui répondit : « D’autres y seront, si nous n’y sommes pas ». Il s’agissait de la Commune, comme on sait, pendant laquelle Mgr Darboy sera assassiné. Après cette apparition du 18-19 juillet, pendant laquelle la sainte Vierge avait annoncé à sœur Catherine qu’elle aurait une mission importante à remplir, la religieuse nourrissait l’espoir de revoir la sainte Vierge. Elle la revit au moins cinq fois : vers le mois de septembre, le 27 novembre, une troisième fois en décembre 1830, puis en mars et en septembre 1831. La plus célèbre de ces apparitions est celle du 27 novembre 1830.
L’apparition du 27 novembre
Première phase : la Vierge puissante, ou Vierge au globe
Dans la chapelle des Filles de la Charité, la veille du premier dimanche de l’Avent (aux confins de l’année liturgique), le 27 novembre 1830 à 5 heures et demie du soir, les jeunes sœurs du noviciat commencent leur oraison. Catherine Labouré est au milieu d’elles, placée du côté de l’épître.
Une sœur lit le premier point de la méditation, puis elle se tait et rien ne trouble plus le grand silence. Tout à coup, sœur Catherine entend, sur sa droite, un bruit léger, comme le frou-frou d’une robe de soie en marche ; elle lève la tête, regarde, et voit presque aussitôt devant elle, en face, à la hauteur du tableau de saint Joseph, la sainte Vierge telle qu’elle l’a déjà vue au mois de septembre précédent.
La Vierge, de taille moyenne, est debout, les pieds appuyés sur une boule blanche visible à moitié ; de son pied virginal, elle écrase la tête du serpent de couleur verdâtre avec des tâches jaunes, anéanti devant elle.
Elle est revêtue d’une robe de soie blanche aurore, montante, et elle porte sur la tête un voile qui descend de chaque côté, jusqu’en bas. Ses cheveux en bandeaux, sont retenus par un serre-tête garni d’une dentelle de trois centimètres environ. Sa belle figure, bien découverte, apparaît dans tout son éclat.
Entre les mains, élevées à la hauteur de la poitrine, elle tient, d’une manière très aisée, une boule surmontée d’une petite croix représentant le globe terrestre, qu’elle offre à Dieu : ses yeux fixent le ciel d’un regard suppliant.
Devant ce tableau merveilleux, la sœur reste comme en extase. (La Vierge lui demanda qu’une statue la représentant dans cette attitude et un autel fussent élevés dans la chapelle de la communauté, à l’endroit de l’Apparition. Toute sa vie, la confidente de Marie souffrira le martyre en constatant que la volonté de la Vierge n’avait été exécutée.)
Ouvrons une parenthèse. Il faut reconnaître que pendant de longues années, hors de la chapelle de la rue du Bac, hors du cercle des quelques connaisseurs, la Vierge Puissante, Reine du monde, reste quasi inconnue. Combien de personnes pieuses, de parisiennes même, pour lesquelles la Vierge au globe est une révélation. Qui ne connaît aujourd’hui la Médaille miraculeuse ? Et cependant, qui sait que la vision de la médaille n’est qu’une phase de la vision de sainte Catherine Labouré, dont la première et principale est en réalité la Vierge au globe ?
Il a fallu la proclamation solennelle par Pie XI de la royauté universelle du Christ, il a fallu le centenaire de la Médaille miraculeuse, il a fallu la proclamation de la fête de Marie Reine par Pie XII, le 1er novembre 1954, pour mettre en relief la royauté universelle de Marie et son apparition de Reine puissante, tenant en ses mains le globe terrestre et l’offrant au Dieu Créateur, Réparateur et Sanctificateur. (Fin de la parenthèse.)
Bientôt des anneaux, sertis de pierreries de différentes dimensions et d’un éclat varié, apparaissent à chaque phalange des doigts de la Vierge, et lancent de tous côtés des rayons de lumière éblouissants.
A ce moment, une voix se fit entendre :
C’est le symbole des grâces que je répands sur les personnes qui me les demandent ; […] les pierreries d’où il ne sort pas de rayons, ce sont des grâces que l’on oublie de me demander.
Deuxième phase : la Médaille
La première phase s’est passée vers le ciel. La seconde va se dérouler vers la terre. Tandis que Marie se montre tout éblouissante de lumière, elle fait disparaître très doucement le globe des mains, offert à Dieu, abaisse son regard sur l’heureuse voyante et tend les bras vers le second globe, placé sous ses pieds, où est écrit le mot « France ». En même temps, elle fait comprendre à la sœur, que le globe représente le monde entier, la France, chaque personne en particulier. Les rayons et les flots de lumière sont le symbole des grâces répandues sur les personnes qui savent prier.
Dans cet instant de communication intime entre la Vierge et sa fidèle servante, un tableau, de forme ovale, se dessine lentement autour de l’Immaculée, et porte bientôt, en haut, allant de la main droite à la main gauche de la Vierge et passant au-dessus de sa tête, ces paroles : O Marie conçue sans péché priez pour nous qui avons recours à vous, écrites en lettres d’or.
Alors une voix se fait entendre, au fond du cœur de la voyante :
Faites, faites frapper une médaille sur ce modèle. Toutes les personnes qui la porteront indulgenciée, au cou, avec confiance, et feront avec piété cette prière, jouiront d’une protection toute spéciale de la Mère de Dieu et recevront de grandes grâces.
Troisième phase : le revers de la Médaille
En un instant, le tableau semble se retourner ; il montre à la voyante le revers de la médaille qui doit être frappée, c’est le monogramme de Marie, la lettre M, surmontée d’une croix dont la base forme une barre. Au dessous du M, les saints Cœurs de Jésus et de Marie : le premier couronné d’épines, le second percé d’un glaive. Tout autour, douze étoiles.
Tandis que Catherine réfléchit sur le contenu du revers de la médaille et se demande s’il faut mettre autre chose encore que ce qu’elle a vu, une voix intérieure lui dit : « Le M et les deux Cœurs en disent assez ».
Il est à noter que les notes de sœur Catherine ne mentionnent pas les douze étoiles qui entourent le monogramme ; elles ont cependant toujours figuré sur le revers de la médaille. Il est donc moralement sûr que ce détail a été donné de vive voix, par la sœur, au moment des apparitions.
Le revers de la médaille disparaît à son tour, la vision est terminée. C’est la seconde fois que la Vierge apparaît au-dessus de l’autel de saint Joseph ; une troisième fois, elle apparaîtra au-dessus du maître-autel. Les deux dernières apparitions, de mars et de septembre 1831, auront lieu sans doute pendant la sainte messe, et toujours dans la même chapelle.
Pendant près d’une année, Monsieur Aladel, son directeur de conscience, se montrera incrédule, et ne voudra pas écouter sœur Catherine, laquelle ne se croira pas pour autant autorisée à en parler à d’autres, que ce soit les supérieurs de la communauté ou bien les directrices du noviciat. Cette attitude a été ratifiée par la Vierge elle-même puisque, lors de l’enquête canonique de 1836, quand Mgr de Quelen désirera s’entretenir avec la voyante, cette dernière sera comme frappée d’amnésie. « La sainte Vierge semblait venir à son aide, écrit son confesseur, en permettant qu’elle oubliât tout ce qu’elle avait vu, lorsqu’on voulait l’interroger. »
Le ciel va faire de cette Médaille l’instrument des plus grandes bénédictions spirituelles et temporelles, et il portera le peuple chrétien à l’appeler lui-même miraculeuse. Fin 1836, près de 15 millions de médailles avaient déjà été distribuées ; vers 1845, on estime à plus de 100 millions le nombre de médailles distribuées !
L’Église l’approuvera d’une manière générale, puis étudiera avec grand soin les diverses circonstances de ses multiples manifestations et accordera en outre une fête, celle du 27 novembre, comme nous l’avons vu, avec une messe spéciale.
Comment ces faits nous furent-ils connus ?
Le silence de la voyante
Nous découvrons ici un trait étonnant de cette histoire : le silence absolu de la sœur Labouré, et ce durant quarante-six ans. Elle demeurera ignorée de tous, exception faite de son confesseur, et ne sera connue comme voyante que six mois avant sa mort. C’est au point que le procès canonique de 1836 se déroulera sans même qu’elle soit invitée à témoigner.
L’abbé Aladel la pressa pourtant de rencontrer Mgr de Quelen. C’est alors que la sœur fut frappée de cette amnésie mystérieuse. Son confesseur y vit là une volonté expresse de la Vierge Marie de maintenir sa servante dans l’oubli.
Catherine Labouré put connaître la propagation de la Médaille miraculeuse dans le monde entier, elle entendit parler des prodiges sans nombre obtenus par son intermédiaire ; elle apprit que des associations d’Enfants de Marie étaient créées partout où il y avait des maisons des Filles de la Charité, et toujours elle restera impassible, personne ne sachant que c’était elle la voyante.
Elle eut connaissance bien sûr, de la promulgation du dogme de l’Immaculée Conception, elle apprit aussi les apparitions de la Vierge Marie à La Salette, le 19 septembre 1846, un samedi des Quatre-Temps, veille de la fête de Notre-Dame des Sept Douleurs ; elle connut également celles de Lourdes et de Pellevoisin.
Mais jamais elle ne dit à personne, ni à ses supérieurs, ni à ses compagnes (elles étaient plus de cent cinquante dans la maison), ni à ses vieillards, ni à sa famille, pas même à son neveu, M. Meugniot, prêtre de la Mission : c’est à moi que la Vierge est apparue, à moi qu’elle a confié la frappe de la médaille…
Le Père Maréchal écrit (p. 35) :
Jamais personne n’a reçu d’elle la moindre confidence, en dehors de son confesseur : ni M. Étienne, procureur général de la congrégation de Saint-Lazare, qui n’a connu les faits que par M. Aladel, ni la Supérieure Générale, ni aucune autre sœur, ni Mgr l’Archevêque, ni, plus tard, Alphonse Ratisbonne, le grand converti qui s’efforça en vain de rencontrer la voyante.
Le 26 juillet 1846, sœur Apolline Andriveau, Fille de la Charité de Troyes, est favorisée de la vision du Scapulaire de la Passion de Jésus-Christ et de la Compassion de son Immaculée Mère. Ce qu’on appelle le Scapulaire rouge représente, à une extrémité, la croix entourée des principaux instruments de la Passion, avec cette inscription : « Sainte Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, protégez-nous » ; à l’autre bout du ruban de laine écarlate, l’image des saints Cœurs de Jésus et de Marie, le premier entouré d’épines, le second percé d’une lance, et, entre les deux Cœurs, une croix les surmontant.
Les emblèmes de ce scapulaire ne parlaient-ils pas un langage bien connu de Catherine Labouré ? Rien pourtant ne viendra interrompre le silence de la voyante de la rue du Bac.
Quelques années auparavant, une autre Fille de la Charité, Justine Bisqueyburu, avait eu révélation du Scapulaire vert, Rue du Bac, le 28 janvier 1840, pendant sa retraite de rentrée au noviciat. La religieuse y avait lu en vision, l’inscription suivante : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous maintenant et à l’heure de notre mort », et elle avait entendu cette parole intérieure : « C’est par ce signe sensible de ma Miséricorde que je veux amener à mon Fils ses plus cruels ennemis, lorsqu’ils seront à l’heure de comparaître devant Lui [2]. »
Aux Enfants de Marie reçues en audience, le pape Pie XI disait de sœur Catherine, au lendemain de sa béatification, le 29 mai 1933 :
Nous ne connaissons pas — peut-être y en a-t-il, mais Nous avouons Notre ignorance — d’exemple plus éclatant de vie cachée que celui de cette âme, dont tout le monde parlait de son vivant et durant tant d’années et qui restait dans l’ombre, cachée avec Marie et Jésus.
Pie XII déclara, dans son discours aux pèlerins, à l’occasion de la canonisation de sainte Catherine Labouré, le 28 juillet 1947 :
Dès les premières pages de son incomparable chef-d’œuvre, l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ laisse tomber de sa plume cette leçon de sa propre expérience, ce secret de sa paix sereine et communicative : « Veux-tu apprendre et savoir quelque chose d’utile ? Aime à être ignoré ! Ama nesciri ! (L. 1, ch. 2) Deux mots prodigieux, stupéfiants pour le monde qui ne comprend point, béatifiants pour le chrétien qui sait en contempler la lumière, en savourer les délices. […] Cette privilégiée, cette mandataire, cette exécutrice de si vastes desseins, qui était-elle ? Et quel était son nom ? Nul ne le savait, hormis son confesseur, dépositaire de son secret. Et cela a duré pendant quarante-six ans, sans que, un seul instant, le voile de son anonymat fût soulevé ! Ama nesciri ! Oui, c’est bien cela ; elle aime être ignorée ; c’est sa vraie joie et son intime satisfaction ; elle la savoure avec délices. D’autres qu’elle ont reçu de grandes lumières, ont été chargées de grands messages ou de grands rôles et sont demeurées dans l’ombre ou s’y sont réfugiées au fond d’un cloître (Angèle de Foligno – Madeleine de Pazzi), pour fuir la tentation de vaine gloire, pour goûter le recueillement, pour se faire oublier : des grilles les défendaient, un voile épais dérobait leurs traits aux regards, mais leur nom courait sur toutes les lèvres. Elle ne s’est point retirée, bien au contraire, elle continue à se dépenser à longueur de journées parmi les malades, les vieillards, les Enfants de Marie ; on la voit, on la coudoie à toute heure, à tous les carrefours ; elle n’a pas à se cacher : on ne sait pas que « c’est elle » ; elle n’a pas à faire oublier son nom : tant qu’elle vivait, il était inconnu ! Quelle leçon à l’orgueil du monde, à sa fringale d’ostentation ! L’amour-propre a beau se dissimuler et se donner les apparences du zèle ; c’est lui toujours qui, comme jadis l’entourage de Jésus, souffle à l’oreille le Manifesta teipsum mundo, manifeste-toi au monde ! (Jn 7, 4). Dans l’obscurité où, quarante-six ans, elle a vécu, poursuivant sa mission, Catherine Labouré l’a parfaitement et fructueusement accomplie [3].
Le secret dévoilé
Cette obscurité au sujet de la voyante fut si rigoureuse qu’il s’en fallut de bien peu que celle-ci emportât son secret dans la tombe. Six mois avant la mort de Catherine, en mai 1876, un incident, menu en apparence, contraignit pour ainsi dire la voyante à rompre le silence que rien ni personne n’avait pu jusqu’ici l’amener à enfreindre. Il s’agit du changement d’affectation de son confesseur. La sœur en est toute remuée ; elle demande l’autorisation, qui lui est refusée, de le revoir.
Après avoir demandé la permission, dans son oraison, à la sainte Vierge, sœur Catherine s’en ouvre alors, en désespoir de cause, à sa supérieure locale, la sœur Dufès, qui, toute bouleversée, s’emploie activement à réaliser ce qui tient tant au cœur de sa subordonnée : élever une statue et un autel à la Vierge au Globe et ne pas toucher à la médaille. Rassérénée, Catherine rendit son dernier soupir à la fin de cette même année.
Quand la statue fut exécutée, après la mort de sœur Catherine, beaucoup n’y virent qu’une nouveauté opposée à la Médaille miraculeuse, et s’opposèrent à son érection. Il fallut que le pape Léon XIII, mis au courant de tout, intervînt personnellement, approuvât la statue et la plaçât, en quelque sorte, sous la protection pontificale. Le Père Fiat, supérieur général, avait obtenu l’approbation d’appeler la nouvelle statue : « Vierge Puissante ».
Avant donc cette révélation providentielle de l’identité de la voyante, tout s’était déroulé par l’intermédiaire de son confesseur !
La timidité naturelle de Catherine, fille de la campagne, et sa profonde humilité, sont des explications bien insuffisantes de son désir constant de rester inconnue. La raison profonde est bien plutôt son obéissance à la sainte Vierge, qui lui avait demandé de tout dire à son confesseur. En parler à qui que ce fût en dehors de son confesseur, aurait été pour Catherine désobéir à Marie.
Il faut également signaler la délicatesse du chanoine Quentin, vicaire général et promoteur du diocèse, nommé par Mgr de Quélen président de la commission d’enquête canonique, car il omit d’assigner la voyante à son tribunal :
Les précautions prises par la sœur pour ne pas être connue, la promesse exigée par elle de M. Aladel de ne la jamais nommer ni désigner à qui que ce soit, le profond secret qu’elle a si exactement gardé envers toute autre personne que celle de son confesseur, le refus constant de paraître devant l’Autorité ecclésiastique, sont causes du fait que l’enquête n’a pu s’étendre jusqu’à la jeune sœur, et, quand tous ces obstacles disparaîtraient aujourd’hui, les circonstances de la vision étant presque toutes effacées de la mémoire de ladite sœur [nous avons vu qu’elle fut frappée d’amnésie temporaire], il serait impossible de rendre l’enquête plus régulière. Pour la régularité de l’enquête, c’était sans doute de la bouche même de la jeune sœur que l’Autorité ecclésiastique devait recevoir les détails de la vision, c’était par elle qu’elle devait être informée de toutes les circonstances de l’apparition du tableau ; enfin c’était par un serment que la fidélité et la vérité de son récit devaient être assurées et garanties. Mais des causes que le promoteur ne peut se permettre d’approfondir, Dieu ayant ses desseins en toutes choses, ont empêché de remplir, en cette enquête, une formalité et une condition bien essentielles. Le promoteur s’est borné, par conséquent, à établir les motifs de l’obstacle qu’il rencontrait.
Sœur Catherine
Sœur Catherine à Enghien
Son noviciat terminé, sœur Catherine fut placée à l’hospice d’Enghien, le 5 février 1831 ; elle y fera ses vœux le 1er mai 1835. Elle fut affectée à la cuisine et à la lingerie ; à partir de 1836, elle fut chargée des vieillards, de la basse-cour ainsi que de la porterie.
Huit ou dix mois environ après l’arrivée de sœur Catherine, le bruit des visions et d’une Médaille miraculeuse commençaient à se répandre. Les sœurs de la maison, qui ignoreront toujours que l’une d’entre elles était la voyante, demandèrent à M. Aladel de les entretenir de cet événement.
Un jour que toutes les sœurs étaient réunies, et Catherine Labouré au milieu d’elles, M. Aladel leur parla donc des apparitions et de la médaille.
Comment répondre à leurs questions, sans gêne de ma part, et sans trahir la sœur Catherine ? écrira-t-il lui-même. Me confiant à l’assistance de Marie, je racontai tout simplement le prodige et j’admirai celui qui se passait sous mes yeux, car la bonne sœur que je craignais de jeter dans le trouble et la confusion, sut garder sa contenance naturelle, mêler son mot à l’entretien, avec la même liberté d’esprit que les autres, sans changer d’attitude ni de visage, comme s’il se fût agi d’une personne étrangère. Alors, il me sembla que le secret gardé par nous deux était agréable au Seigneur, et qu’il bénissait l’humilité du silence dans lequel elle se réfugiait et se cachait.
La veille de sa mort, une sœur qui l’assistait lui dit : « Ma bonne sœur Catherine, vous allez nous quitter, sans nous dire un mot de la très sainte Vierge ? »
La malade la regarda, se pencha vers elle et lui dit : « Oh ! c’est le trésor de la communauté, recommandez surtout qu’on dise bien le chapelet ! ».
Sœur Catherine demanda qu’à l’heure de son agonie, la communauté répétât souvent l’invocation « Terreur des démons, priez pour nous ! »
Dans la matinée du 31 décembre, la supérieure dit à la mourante : « Quand vous serez au ciel, vous ferez bien toutes mes commissions. » « Ma sœur, répondit Catherine, je veux bien, mais j’ai toujours été si sotte, je ne sais pas comment je m’expliquerai, parce que je ne sais pas comment on parle au ciel ».
La supérieure lui expliqua qu’au ciel, « l’âme regarde le bon Dieu, le bon Dieu regarde l’âme et tout est compris ». « S’il en est ainsi, toutes vos commissions seront faites », reprit la sœur.
La mort et la glorification
Après avoir annoncé les détails de sa mort, elle s’éteint le 31 décembre 1876 vers sept heures du soir. La triple mission que la sainte Vierge lui avait confiée était accomplie :
–réveiller la ferveur attiédie dans la double Compagnie de la Charité ;
–submerger le monde tout entier sous un déluge de petites médailles, porteuses de toutes les miséricordes spirituelles et corporelles de l’Immaculée ;
–susciter une association pieuse d’Enfants de Marie pour la sauvegarde et la sanctification des jeunes filles. Ce que Pie IX avait ratifié par son rescrit du 20 juin 1847.
Elle fut inhumée le 3 janvier. Des miracles furent constatés sur son tombeau, et pourtant personne ne songea à demander au Souverain Pontife la béatification de sœur Catherine Labouré. Elle n’avait été qu’une « vraie fille de la Charité ». Selon le désir de saint Vincent, elle avait eu :
–pour monastère, la chambre des malades ;
–pour cellule, une chambre de louage ;
–pour chapelle, l’église paroissiale ;
–pour cloître, les rues de la ville ;
–pour clôture, l’obéissance ;
–pour grille, la crainte de Dieu ;
–pour voile, la sainte modestie [4].
D’elle, comme de sainte Thérèse de Lisieux, il n’y avait « rien à dire ».
Rien ne semblait la distinguer des autres. Une sœur qui avait partagé sa vie pendant six années, écrivit à la supérieure : « Si simple, si uniforme, que je ne trouve rien à remarquer. Malgré l’assurance qu’elle était la sœur privilégiée de la sainte Vierge, j’y croyais peu, tant sa vie était semblable à celle des autres ».
Toutes les sœurs n’étaient pas de cet avis cependant. La sœur Séjole qui l’avait reçue au postulat de Châtillon, et qui mourut avant la révélation du nom de la confidente de la Vierge, apprenant les apparitions de la Médaille miraculeuse, dit sans hésiter :
Si la sainte Vierge s’est montrée à une sœur du noviciat de 1830, c’est à ma postulante qu’elle a apparu : cette enfant est destinée à recevoir les plus grandes faveurs du ciel.
Une chose avait été remarquée par toutes les religieuses : l’importance qu’elle attachait à la récitation du chapelet. Sa supérieure affirmera :
Nous étions toujours frappées, lorsque nous disions le chapelet en commun, de l’accent grave et pieux avec lequel notre bonne compagne prononçait les paroles de la salutation angélique. Et ce qui nous fait voir jusqu’à quel point elle était pénétrée de ces sentiments de respect et de dévotion, c’est qu’elle, toujours si humble, si réservée, ne pouvait s’empêcher de blâmer la légèret é, le peu d’attention qui parfois accompagnaient la récitation d’une prière si belle et si efficace.
Après sa mort, on a retrouvé quelques notes écrites de sa main. Tout y est simple, pas une seule allusion aux grâces extraordinaires dont elle fut l’objet. En voici quelques extraits :
Je prendrai Marie pour modèle au commencement de toutes mes actions ; dans tout, je réfléchirai si Marie a fait cette action, comment et pourquoi elle l’a faite, dans quelle intention. […] Ne point me plaindre dans les petites contrariétés que je puis avoir auprès des pauvres, et prier pour ceux qui me feront souffrir quelque chose. O Marie, obtenez-moi cette grâce, par votre pureté virginale. […] Dans mes tentations et mes sécheresses, je recourrai toujours à Marie qui est la pureté même. […] O Marie, faites que je vous aime, et il ne me sera pas difficile de vous imiter. O Marie, conçue sans péché, priez, priez pour nous ! Daignez, ô Reine des Anges et des hommes, jeter un coup d’œil favorable sur le monde entier, […] particulièrement sur la France […] et sur chaque personne en particulier.
En 1894, le Supérieur général de la double famille de saint Vincent de Paul et la Supérieure des Filles de la Charité demandèrent à Léon XIII une fête de la Manifestation de la Médaille miraculeuse, fête qui fut accordée sans difficulté.
Le cardinal Aloisi Masella, Préfet de la congrégation des Rites, étudiant, dans ce but, le volumineux dossier qui lui avait été fourni, fut vivement frappé de la lumineuse figure de l’humble sœur Catherine. En 1895, la Supérieure générale des Filles de la Charité lui ayant rendu visite, il lui demanda si elle allait bientôt faire introduire à Rome la cause de la voyante de la Médaille. Sur sa réponse dilatoire, le cardinal protesta avec énergie, allant jusqu’à s’écrier : « Mais comment, ma sœur, c’est une religieuse d’une éminente sainteté ! Si vous ne le faites pas, je m’en chargerai moi-même ! »
Les supérieurs virent, dans cette volonté arrêtée de l’éminent cardinal, l’expression même de la volonté divine et le procès fut aussitôt engagé. Saint Pie X introduisit la cause le 11 décembre 1907 en donnant à Catherine le titre de Vénérable. Elle sera béatifiée par Pie XI le dimanche 28 mai 1933 et canonisée par Pie XII le 27 juillet 1947.
Les reliques de la Bienheureuse furent officiellement exhumées et reconnues le mardi 21 et mercredi 22 mars 1933. Après 56 ans d’inhumation, le corps fut retrouvé en parfait état de conservation. Il avait merveilleusement gardé toute sa peau, ses chairs, ses muscles, sa souplesse ; les yeux, quoique très concaves, restaient intacts ; les bras et les jambes se laissaient plier sans effort ; les viscères étaient desséchées : rien n’avait nui à la conservation du cadavre. Seul le nez, au milieu de la figure un peu brunie, apparaissait aplati, sous le poids de la cornette repliée sur lui. Les reliques nécessaires furent extraites avec la plus grande facilité.
Il est intéressant de constater que Dieu honore de l’incorruption ceux de ses serviteurs qui ont favorisé la reconnaissance et la promulgation de l’Immaculée Conception : sainte Bernadette est restée incorrompue, et également le pape Pie IX.
Quelques explications sur la médaille
Symbolisme de la médaille
L’avers
Sur l’avers de la médaille, on voit la Vierge Marie rayonnant la lumière, avec cette inscription qui part de la main droite, passe au-dessus de la tête et rejoint la main gauche : O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. C’est l’affirmation de la vérité qui sera définie par le pape Pie IX en 1854. Lorsque Notre-Dame de Lourdes dit à Bernadette : « Je suis l’Immaculée Conception », elle confirme à nouveau.
Les rayons de lumière nous rappellent que toutes les grâces divines passent par les mains de Marie pour parvenir jusqu’à nos cœurs. C’est ce que l’on appelle la médiation universelle de Marie, vérité qui n’est pas encore définie de foi mais qui pourrait l’être.
Quelle est la signification des quinze anneaux ornés de pierreries, à ses doigts ? On peut y voir, avec le P. Gasnier, un symbole des quinze mystères du Rosaire.
A Lourdes, l’Apparition demande à Bernadette de venir durant quinze jours ; à Pellevoisin, elle fera pareillement quinze visites à Estelle Faguette.
Il y a plus, et l’histoire va nous fournir une donnée supplémentaire qui renforce cette interprétation. Dans bien des foyers, on conserve, dans le coffret des souvenirs de famille, un anneau semblable à ceux qui paraient les doigts de la Vierge de la rue du Bac. En 1830, c’était l’instrument dont on se servait pour compter les dizaines du Rosaire. L’on passait à l’index de la main droite un anneau recouvert de dix grains ou perles. C’était donc bien un Rosaire complet de quinze dizaines que Notre-Dame portait à chacune de ses mains. Et par conséquent, c’est à la prière du Rosaire que doit s’appliquer le symbolisme de cette scène. Le Rosaire lui plaît tellement qu’elle s’en revêt comme d’une parure. Par-dessus toutes les autres prières, il a tant d’efficacité qu’il fait jaillir des mains de la Médiatrice sur nos âmes une immense pluie de grâces.
Les gestes que la sainte Vierge fit lors de son apparition à la rue du Bac, elle les renouvellera dans ses apparitions suivantes :
– « En prononçant ces paroles : Je suis l’Immaculée Conception, Notre-Dame étendit les bras vers la terre, les releva immédiatement et rejoignit les mains, de manière à ne former qu’un seul acte de ces deux mouvements », écrit le Père Cros dans Les Apparitions, (p. 460).
– A Pontmain, le 17 janvier 1871, le témoignage du jeune Joseph Barbedette, devenu oblat de Marie-Immaculée rapporte que durant la première phase de l’apparition, les mains de la Vierge étaient « étendues et baissées vers nous comme dans la Médaille miraculeuse ».
– A Pellevoisin, lors de la quinzième et dernière apparition, le 8 décembre 1876, Estelle Faguette voit comme des gouttes de pluie abondantes tombant des mains étendues de Notre-Dame du Sacré-Cœur, de Notre-Dame de la Miséricorde, analogues aux rayons de la Médaille miraculeuse.
Le revers
Sur le revers, il y a un « M » et une croix. Tout commentaire à leur sujet est superflu puisque la Vierge Marie dit à Catherine Labouré que ces deux signes en disent assez par eux-mêmes. Là où se trouve la croix, il n’est pas possible de ne pas y rencontrer Marie. Tout chemin de croix rencontre la Mère de Dieu à l’une ou l’autre de ses étapes, de même, toute dévotion mariale authentique ne peut pas ne pas être marquée du signe de la croix. « Si tu veux être mon disciple, prends ta croix chaque matin et suis moi » (Lc 9, 23).
Sous chaque barre verticale du M, deux cœurs sont représentés comme les fondements de notre vie spirituelle : le Sacré-Cœur couronné d’épines et le Cœur Immaculé de Marie transpercé par ce glaive dont parle Siméon (Lc 2, 35 ).
L’union du Cœur immaculé au Sacré-Cœur signifie la co-rédemption de Marie qui n’est autre que l’union de ses douleurs aux douleurs du Cœur de Jésus, aux mérites de l’Incarnation rédemptrice.
Tout autour de ces signes sacrés : douze étoiles, allusion à cette vision évoquée par l’Apocalypse : « Un grand signe parut dans le ciel : une femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles » (Ap 12, 1).
Ces douze étoiles rappellent le sacrifice que Moïse offrit après avoir reçu de Dieu les premiers préceptes liturgiques (Ex 24, 4). Il prit douze pierres brutes pour dresser un autel rustique au pied du Sinaï. L’autel sur lequel va se conclure l’alliance de Dieu avec son peuple, nous expliquent les Pères de l’Église, représente la vertu de foi : car c’est elle qui est le fondement de la vie spirituelle, c’est en elle que se scelle l’union de Dieu avec l’âme humaine. Les douze pierres en figurent les dogmes essentiels, qui peuvent se ramener aux douze articles du Credo. Ces pierres ne devaient pas avoir été dégrossies par le ciseau ; de même les dogmes de notre foi, nous devons les accepter tels qu’ils nous sont présentés, sans nous permettre de les retoucher, si peu que ce soit, avec le ciseau de la raison [5].
« Si diligitis me, mandata mea servate – Si vous m’aimez, gardez mes commandements » disait Notre Seigneur (Jn 14, 15). N’est-ce pas ce qu’évoquent ces douze étoiles ?
Le chiffre des douze étoiles semble évoquer l’idée des Apôtres, remarque le P. Crapez [6]. Saint Grignion de Montfort n’a-t-il point parlé de ces Apôtres des derniers temps qui « auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu, porteront sur leurs épaules l’étendard ensanglanté de la croix, le crucifix dans la main droite, le chapelet dans la gauche, les noms sacrés de Jésus et de Marie dans leur cœur, la modestie et la mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite [7] » ?
Vraie et fausse Médaille
La Médaille miraculeuse correspond à un « cahier des charges » céleste qu’il convient de respecter scrupuleusement.
On est surpris de constater différents modèles de médailles, et même des libertés d’interprétation scandaleuses : une Vierge déhanchée, une Vierge sans voile, une Vierge en jupe fendue… à quand la Vierge en pantalon ?
Nous trouvons également des modèles avec la Vierge couronnée, ou encore le Sacré-Cœur surmonté d’une croix – interprétations pieuses sans doute, mais qui ne semblent pas être conformes à l’original révélé.
Le Père Matthieu, le célèbre exorciste du diocèse de Besançon, écrivait le 22 février 1979 :
Si la sainte Vierge a pris soin de décrire les détails recto et verso de la Médaille miraculeuse, nous avons le devoir de respecter ses consignes ; sinon, n’importe quelle médaille de la Vierge pourrait être dite miraculeuse. Si les détails étaient sans importance, la sainte Vierge ne les aurait pas donnés. Satan se rit des contrefaçons, même sur des détails. Or, beaucoup de médailles miraculeuses ne sont pas conformes à ce que demanda la sainte Vierge. Les unes n’ont que dix étoiles au lieu de douze, d’autres ont sous le M surmonté de la croix deux petites barres parallèles.
La Médaille authentique est la suivante :
La Vierge Immaculée rayonnant la lumière, les pieds écrasant le serpent et posés sur un demi-globe sur lequel est inscrit France, et non pas 1830. L’inscription : O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous, débutant à droite, passant au-dessus de la tête et terminant à gauche.
Sur le revers : le M surmonté de la croix, au-dessous desquels se trouve les deux Cœurs, le tout entouré des douze étoiles.
Efficacité de la Médaille
Cette médaille, signe presque dérisoire, par les miracles éclatants qu’elle va opérer, révélera que celle qui est venue du ciel pour nous la donner est bien la Virgo potens – la Vierge toute puissante. Le Père Coste résume l’efficacité de la Médaille lorsqu’il écrit :
Il semble qu’aucune maladie ne peut lui résister. A son contact, subitement ou après une neuvaine, nous voyons disparaître la folie, la lèpre, le scorbut, la tuberculose, les tumeurs, l’hydropisie, l’épilepsie, les hernies, la paralysie, la fièvre typhoïde et les autres fièvres, le chancre, les fractures, les écrouelles, les palpitations du cœur, le choléra. Dans l’ordre spirituel, c’est la même variété : conversion de pécheurs endurcis, de protestants, de Juifs, d’apostats, d’incrédules, de francs-maçons, de malfaiteurs, de comédiennes. Une troisième catégorie comprend les faits de protection et de préservation : la Médaille a limité les effets désastreux de la guerre, des naufrages, des accidents, des duels.
Comment porter la Médaille ?
Jusqu’en 1876, et même après, on la porta comme on voulut, suspendue au cou ou autrement. M. Aladel laissa toujours la plus entière liberté à ce sujet. Dans la Notice historique de la Médaille publiée le 20 août 1834, il écrivait : « Il faut faire frapper une médaille sur ce modèle, et les personnes qui la porteront indulgenciée, et feront avec piété cette prière, jouiront d’une protection toute spéciale de la Mère de Dieu. »
Il n’exigeait donc que deux choses :
–porter la médaille indulgenciée,
–réciter avec piété la prière : « O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ».
Nous savons par les huit éditions de la Notice historique, et par les œuvres de M. l’abbé Le Guillou, que beaucoup de malades furent guéris, en plaçant simplement la Médaille indulgenciée sur le membre ou la partie malade, et sans la porter au cou. Nous savons aussi, par l’enquête canonique de 1836, que l ’Archevêque de Paris, Mgr de Quélen, avait la dévotion de bénir et indulgencier des médailles.
Sœur Catherine, qui fit préciser plusieurs points obscurs ou oubliés des circonstances des apparitions, ne demanda jamais à M. Aladel de faire porter la médaille au cou, et elle se tenait très au courant de tout ce que faisait et publiait son confesseur, sur la Médaille et sur les apparitions.
Cependant, quand elle fit sa relation en 1841, alors que la médaille, déjà répandue par millions dans le monde entier, multipliait partout les prodiges, elle écrivit : « Faites frapper une médaille sur ce modèle, toutes les personnes qui la porteront recevront de grandes grâces, en la portant au cou », et pas un mot de la bénédiction de la médaille, pas un mot de la prière : « O Marie conçue sans péché. »
M. Aladel ne modifia en rien le texte de la Notice, dans la huitième et dernière édition qu’il publia l’année suivante en 1842.
A l’origine, sœur Catherine n’avait pas dû parler de la manière de porter la médaille, et il fallait laisser les malades et certaines catégories de fidèles la placer comme bon leur semblait.
Après 1876, quand les écrits de sœur Catherine furent connus, quelques-uns voulurent obliger indistinctement tout le monde à avoir la médaille suspendue au cou, il y avait beau temps que la Vierge accordait ses faveurs, sans tenir compte de cette condition…
La manière la plus parfaite, la plus conforme au désir de la sainte Vierge, c’est de porter la médaille autour du cou. Est-ce là un signe visible de cet esclavage dont parle saint Louis-Marie Grignion de Montfort – enchaîné à Marie !
Cette manière de porter la Médaille semblerait également confirmée par le rite d’imposition qui se trouve dans le Rituel. La Médaille miraculeuse est imposée personnellement.
Il reste qu’il est mieux de porter sur soi une Médaille miraculeuse – même si elle n’est pas portée autour du cou… que de n’en pas porter du tout !
Diffusion de la Médaille
Si, à Lourdes, on a vu jaillir une fontaine dont les eaux vont opérer de nombreux miracles, la Médaille miraculeuse, semée par centaines de millions sur la surface du globe et opérant partout des prodiges peut bien aussi être considérée comme une source intarissable de grâces.
Les premières médailles furent frappées, le 30 juin 1832, par Adrien Maximilien Vachette, bijoutier, au 54 Quai des Orfèvres. Une épidémie de choléra-morbus, venue de Russie, éclata à Paris le 26 mars et favorisa le premier essor de la Médaille. Les toutes premières guérisons attribuées à la Médaille concernent des cas de choléra.
Elle ne cessera de se répandre ; le Père Maréchal écrit qu’entre 1832 et 1842, on estime à plus de 320 millions les médailles distribuées ! A la mort de sainte Catherine Labouré, il a même été dit que le tirage mondial de la médaille avait dépassé le milliard d’exemplaires.
Le curé d’Ars fit venir une statue en bois doré de l’Immaculée Conception de la Médaille miraculeuse au début de 1836, statue qu’il fit placer dans une chapelle latérale. Le dimanche 1er mai de la même année, quatrième après Pâques, il la bénit et, devant elle, il consacra sa paroisse à Marie conçue sans péché.
La même année, en décembre, à Paris, M. Desgenettes est intérieurement poussé plusieurs fois à consacrer sa paroisse au Cœur Immaculée de Marie.
C’était le 3 décembre 1836, un samedi. A neuf heures du matin, M. Desgenettes commençait la messe au pied de l’autel de la sainte Vierge. Au premier verset du psaume Judica me, le curé est saisi de la pensée de l’inutilité de son ministère dans la paroisse. Au Sanctus, il supplie Dieu de le délivrer de cette pénible distraction, dont la violence le fatigue et lui fait éprouver une abondante transpiration.
A peine a-t-il achevé cette élévation de son âme vers Dieu, qu’il entend très distinctement ces paroles, prononcées d’une manière solennelle : « Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie ». Le calme et la liberté d’esprit lui reviennent immédiatement, marque certaine de la réalité de la divine intervention.
Pendant son action de grâces, il se souvient des paroles entendues et qu’il cherche à écarter de sa pensée. Il appuie ses mains sur le prie-Dieu, sur lequel il était à genoux, et songe à se relever, pour fuir ce qu’il appelle une distraction ; de nouveau, il entend prononcer bien distinctement ces paroles : « Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie. »
Stupéfaction : ce sont les mêmes mots, le même son, la même manière de les entendre. Tristesse, inquiétude dans l’âme du curé qui croit à une illusion qu’il veut chasser. Les paroles entendues se représentent sans cesse à son esprit.
De guerre lasse, il se dit : « C’est toujours un acte de dévotion à la sainte Vierge qui peut avoir un bon effet ; essayons. » Il entre dans son appartement, prend la plume et compose les statuts de ce qui va devenir la Confrérie, puis l’Archiconfrérie du Cœur Immaculé de Marie, Refuge des pécheurs.
La Médaille miraculeuse, dont le revers porte gravé le Cœur de Marie transpercé d’un glaive, est proposée aux associés de la confrérie comme leur livrée ; l’invocation qui leur est conseillée est : « O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ».
Mgr de Quélen écrit enfin dans son mandement du 15 décembre 1836 : « Nous exhortons les fidèles à porter sur eux la Médaille frappée depuis quelques années en l’honneur de la très sainte Vierge, et à répéter souvent cette prière gravée au-dessus de l’image : O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ».
De plus, en 1894, Rome accorda aux prêtres de la Mission et aux Filles de la Charité ainsi qu’aux diocèses qui en feraient la demande, l’office de la Manifestation de la Vierge Immaculée. C’est le cardinal Masella, Préfet de la congrégation des Rites, qui en rédigea le texte, comme il avait fait approuver auparavant l’office et la messe de l’Apparition de Lourdes.
C’est également le cardinal Masella qui composa la messe a sacro Numismate – la messe de la Médaille miraculeuse, qui se célèbre le 27 novembre et qui fut instituée le 23 juillet 1894, à la suite de la conversion d’Alphonse Ratisbonne.
Le 2 mars 1897, Léon XIII accordait à Notre-Dame de la Médaille miraculeuse (sculptée par Real del Sarte) les honneurs du couronnement, conférés solennellement à Paris par le cardinal Richard, le 26 juillet de la même année. La couronne fut réalisée par les ateliers de M. Mellerio ; elle se compose de trois éléments distincts qui s’étagent l’un au-dessus de l’autre : le bandeau, les étoiles et les lis. La vis fixant la couronne sur la tête de la Vierge représente les armes de Léon XIII.
Signalons également l’œuvre de la médaille des nouveau-nés, inaugurée par la Mère Inchelin. Des médailles destinées à être imposées à l’issue de la cérémonie du baptême étaient offertes aux prêtres et missionnaires qui en faisaient la demande en écrivant à la permanence mariale, au 140 de la rue du Bac.
[1] — Cette étude est extraite du bulletin Le Donjon, n° 63, de novembre 2001.
[2] — Voir Le Donjon n° 42 de février 2000.
[3] — Documents pontificaux de Pie XII, t. 9, Saint-Maurice, 1961, p. 232.
[4] — Pierre Coste, Entretiens aux Filles de la Charité, Tome X, entretien du 24 août 1659, p. 661-664.
[5] — Voir Dom de Monléon, Moïse, Paris, éditions de la Source, p. 214.
[6] — Edmond Crapez, La Vénérable Catherine Labouré (1806-1876), Fille de la Charité de Saint Vincent de Paul, Lecoffre, 1917, p. 51.
[7] — Voir le Traité de la Vraie dévotion, n° 59.
Informations
L'auteur
L'abbé Nicolas Pinaud a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX).
Le numéro

p. 117-144
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