Le Messie est-il déjà venu ?
Traité pour convertir les juifs (II)
par saint Vincent Ferrier O.P.
Absolument inédit en français et quasi introuvable en latin, ce traité pour convertir les juifs a été composé en latin à Tortose (Espagne), en 1414, sous le titre : Nouveau traité, très abrégé, contre l’incrédulité des juifs. Saint Vincent Ferrier en est le principal rédacteur. Il comprend cinq chapitres, dont les deux premiers ont été publiés dans Le Sel de la terre 80. Il y a été démontré deux affirmations :
1. – le Christ ou Messie devait être envoyé par Dieu à tous les peuples, bien que en priorité aux juifs ;
2. – le Messie devait être envoyé pour libérer principalement de la captivité spirituelle, à savoir celle du péché et de l’enfer, ce qui n’excluait pas pour autant, comme conséquence et pour ainsi dire accessoirement, la libération de la captivité temporelle.
Dans la troisième partie, la plus longue, saint Vincent aborde la question centrale qui nous sépare des juifs : le Messie est-il venu ?
Nous remercions M. Yves Brinquin qui a assuré la traduction.
Le Sel de la terre.
Nous devons à perésent aborder notre troisième point en nous demandant si ce prophète ou Christ est venu ou non. C’est là un sujet particulièrement débattu entre les juifs et nous car, même si, peut-être, beaucoup nous accorderaient ce qui a été dit plus haut, sur ce point, tous sans exception sont unanimes pour nous contredire, affirmant qu’il n’est pas encore venu, ce qu’ils prétendent prouver de plusieurs manières.
Arguments des juifs pour prouver que le Messie n’est pas encore venu
1° — Les juifs raisonnent ainsi : il ressort clairement de ce qui a été dit auparavant que le Christ ou Messie devait être envoyé pour les libérer principalement et avant tout de leur captivité spirituelle, et accessoirement de leur captivité temporelle ; or, ils n’ont été libérés ni de l’une ni de l’autre ; donc il n’est pas encore venu.
2° — Ils se réfèrent aussi à l’Écriture ou à la Loi qui, venant de Dieu, ne peut mentir. Et leur démonstration s’appuie sur sept signes de la venue du Christ donnés et conservés dans l’ancienne Loi :
a) Le premier signe est la douceur des bêtes sauvages qui, à sa venue, doivent toutes s’apprivoiser. C’est pourquoi il est dit dans Isaïe (11, 1-9) :
Il sortira un rejeton de la racine de Jessé [c’est-à-dire le roi David], et une fleur s’élèvera de sa racine [c’est-à-dire le Christ qui devait naître de la semence de David] et l’esprit du Seigneur reposera sur lui ; l’esprit de sagesse et d’intelligence ; l’esprit de conseil et de force, l’esprit de science et de piété. L’esprit de crainte du Seigneur le remplira. Il ne jugera pas d’après ce qu’auront vu les yeux, et il ne condamnera pas d’après ce qu’auront ouï les oreilles. Mais il jugera les pauvres dans la justice, et il se prononcera avec équité pour les hommes paisibles de la terre ; et il frappera la terre de la verge de sa bouche, et du souffle de ses lèvres il tuera l’impie. Et la justice sera la ceinture de ses reins, et la fidélité le ceinturon de ses flancs. Le loup habitera avec l’agneau [sous-entendu : lorsqu’il viendra] et le léopard se couchera près du chevreau, le jeune taureau, et le lion, et la brebis demeureront ensemble, et le petit enfant les conduira. Le veau et l’ours iront aux mêmes pâturages ; leurs petits se respecteront ensemble ; le lion comme le bœuf mangera la paille. Et l’enfant à la mamelle se jouera sur le trou de l’aspic ; et celui qui viendra d’être sevré portera sa main dans la caverne du basilic. Ils ne nuiront pas et ils ne tueront pas sur toute ma montagne sainte, dit le Seigneur.
Et Isaïe dit encore (65, 25) :
Le loup et l’agneau paîtront ensemble ; le lion et le bœuf mangeront la paille, et pour le serpent, la poussière sera son pain. Ils ne nuiront point et ils ne tueront point sur toute ma montagne sainte.
Et encore (Ps 90, 13) :
Tu marcheras sur l’aspic et le basilic et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon [ce qui s’applique spécialement au Christ].
Tous ces animaux féroces doivent donc s’adoucir et être domestiqués. Or cela ne s’est pas encore accompli ; donc le Christ n’est pas encore venu.
b) Le second signe de cet avènement sera la paix et la concorde entre les hommes, car elles seront alors si grandes que, comme le dit Isaïe (2, 4) :
De leurs glaives ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faux ; une nation ne lèvera pas le glaive contre une autre nation, elles ne s’exerceront plus au combat.
Et encore (32, 18) :
Mon peuple se reposera dans la beauté de la paix, dans des tabernacles de confiance, et dans un repos opulent.
Et ailleurs (9, 6-7) :
Car un enfant nous est né, et un fils nous a été donné ; et sa principauté est sur son épaule, et son nom sera appelé admirable conseiller, Dieu fort, père du siècle à venir, prince de la paix. Son empire s’accroîtra et la paix n’aura pas de fin.
Et de même dans le psaume (71, 7) :
La justice apparaîtra sous son règne, et l’abondance de la paix.
Il serait aisé de trouver de nombreuses citations de ce genre dans la Loi et les prophètes. En effet, si les bêtes sauvages s’adouciront à sa venue, combien plus les hommes en tant que créatures raisonnables. Or, cette paix, jusqu’ici, nous ne l’avons pas vue ; donc il n’est pas encore venu.
c) Le troisième signe est la parfaite connaissance de Dieu et de toutes choses qu’auront les hommes de cette époque, selon ces paroles de Jérémie (31, 33-34) :
Je mettrai ma loi dans leurs entrailles, et je l’écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Et un homme n’instruira plus son prochain, et un homme son frère disant : « Connais le Seigneur » ; car tous me connaîtront, depuis le plus petit d’entre eux jusqu’au plus grand.
d) Le quatrième signe sera l’abondance des biens temporels qui sera si grande alors que, selon le psaume (64, 14), « les vallées abonderont en froment [et en tout bien temporel] ; ils crieront et chanteront un hymne » de louange, à cause de l’abondance des biens temporels, car « mon peuple se reposera dans la beauté de la paix, et dans un repos opulent » (Is 32, 18).
Et l’on dira (Is 49, 10) :
Ils n’auront plus faim ni soif ; le soleil ne les atteindra pas parce que celui qui a pitié d’eux les conduira, et à des sources d’eaux il les fera boire.
Et de même (Is 65, 13-14) :
Voilà que mes serviteurs mangeront, et vous, vous aurez faim ; voilà que mes serviteurs boiront, et vous, vous serez confus ; voilà que mes serviteurs chanteront des louanges dans l’exultation de leur cœur, et vous, vous jetterez des cris dans la douleur de votre cœur.
Nombreux sont les passages analogues dans l’Écriture qui promettent cette abondance à venir lors de l’avènement du Christ ou Messie. Or jusqu’ici on n’a ni vu ni entendu parler d’une telle abondance ; donc le Christ n’est pas encore venu.
[Étant donné la longueur de l’exposé, l’examen des trois derniers signes est reporté à la prochaine publication.]
Tels sont donc, selon, les juifs les quatre premiers signes de la venue du Christ contenus dans la Loi et les Prophètes, à savoir :
– l’apprivoisement des bêtes sauvages,
– la paix entre les hommes,
– la parfaite connaissance de Dieu et de toutes choses,
– l’abondance de tous les biens temporels,
Or cela ne s’est produit ni totalement, ni même en partie. Donc le Christ
n’est pas encore venu.
Tels sont les éléments sur lesquels s’appuient les juifs pour prouver que
le Messie n’est pas encore venu. Et presque tous les arguments qu’ils tirent de l’Écriture et des prophètes se ramènent d’une façon générale à cela, bien que sur certains points particuliers d ’autres citations pourraient être invoquées dans le même but.
Arguments des chrétiens pour prouver que le Messie est déjà venu
Mais la thèse contraire, à savoir que le Messie est déjà venu, s’appuie sur les arguments et les preuves que nous allons développer ici.
1. Le témoignage de la Loi
Premier argument : le témoignage de la Loi. En effet, comme il ressort de nombreux passages de l’ancienne Loi, les juifs furent souvent captifs, mais Dieu a toujours envoyé quelqu’un pour les libérer :
En Égypte, au temps du mauvais Pharaon (car au début, loin d’être captifs, ils avaient plus de pouvoir que leurs maîtres), Dieu leur envoya Moïse pour les libérer.
Plus tard, lorsqu’ils furent dans la Terre promise, ils furent faits prisonniers et réduits en esclavage par les Philistins, les servant fréquemment et leur payant tribut, bien que demeurant dans leur propre pays. Dieu leur envoya des sauveurs tels que Samson, Gédéon, Samuel, Saül, le roi David et beaucoup d’autres, qui les libérèrent de cette captivité et de ces asservissements.
Finalement, ils furent emmenés captifs presque tous sans exception, loin de leur pays, par Nabuchodonosor, roi de Babylone. Mais là encore, Dieu les arracha et les libéra, les ramenant dans leur patrie soixante-dix ans plus tard, comme le leur avait prophétisé Jérémie, et comme on peut le lire dans le premier livre d’Esdras ainsi que dans Néhémie. Ce fut alors la plus longue captivité des juifs.
Or, toutes ces captivités et tous ces asservissements leur furent infligés en châtiment de leurs péchés, spécialement pour le péché d’idolâtrie, mais aussi pour d’autres comme il ressort de nombreux passages de la sainte Écriture.
Toutefois leur captivité actuelle est plus grande que toutes les autres réunies, plus pénible aussi et plus avilissante, parce qu’ils sont tous sans exception hors de leur patrie, sans prophète, sans roi, sans chef, et dispersés dans des pays et des royaumes différents. Il est donc évident que cette captivité est la conséquence d’un péché plus grand que tous ceux commis jadis par leurs pères, et cela d’autant plus qu’il n’existe plus parmi eux d’idolâtres publics comme autrefois. Et il est tout aussi évident que même s’ils voulaient masquer la réalité, ils ne pourraient trouver d’autre péché que celui d’avoir tué et renié leur Christ et Seigneur par jalousie, comme l’avaient prophétisé Daniel et Isaïe.
2. Les signes de la venue du Christ donnés dans la sainte Écriture
On peut faire la même démonstration à partir des signes de la venue du Messie donnés par la sainte Écriture. Il en est spécialement trois se rapportant :
1) aux rois ou princes de leur peuple ;
2) aux prêtres, concernant tout ce qui avait trait à leur fonction, à savoir les sacrifices et le Temple ;
3) aux prophètes.
Car tout cela devait disparaître à la venue du Christ, cette disparition signifiant que le Christ souverain roi, prêtre et prophète, était venu pour parfaire et consommer l’ancienne Loi et toutes ses figures, parce que « tout leur arrivait en figures » (1 Co 10, 11) et que « la Loi n’a rien amené à la perfection » (He 7, 19), sa fin étant le Christ, car « la Loi et les Prophètes ont duré jusqu’à Jean » (Lc 16, 16).
1) La fin de la royauté
Le premier signe de la venue du Christ donné aux juifs par l’Écriture a donc été la défaillance et la cessation du pouvoir royal dans la tribu de Juda. C’est ce que montre le passage de la Genèse (49, 10) où Jacob, bénissant son fils Juda, prophétise en ces termes :
Le sceptre ne sera pas ôté de Juda ni le prince de sa postérité, jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé [c’est-à-dire le Christ, ou Messie, dit le texte chaldéen, que les juifs ne peuvent mettre en doute, puisqu’il s’agit d’une glose du texte hébreu], et lui-même sera l’attente des nations [donc, non des seuls juifs].
Or le sceptre royal, comme il est patent, et même toute autorité politique, ont été ôtés de Juda, puisque la tribu de Juda toute entière est captive parmi les chrétiens. Donc le Christ est venu.
Il ne sert donc de rien aux juifs de s’inventer un roi au-delà des monts des Sarmates ou du fleuve des Pierres [1], car même en admettant qu’il en fût ainsi, il ne saurait s’agir du roi de Juda mais de celui des dix autres tribus d’Israël, car il est établi que les tribus de Juda et de Benjamin toutes entières furent réduites en captivité par les Romains, et que la royauté et le sacerdoce de Juda ont totalement disparu. Notre conclusion demeure donc.
Ladite prophétie de Jacob continue ainsi :
Et lui-même sera l’attente des nations [et non des seuls juifs], il liera à la vigne son ânon, et au cep son ânesse. Il lavera dans le vin sa robe et dans le sang du raisin son manteau. Ses yeux sont plus beaux que le vin, et ses dents plus blanches que le lait. [Gn 49, 10-12.]
Ce qui, pris à la lettre comme se rapportant au Christ, ne veut rien dire. C’est pourquoi, de toute évidence, il faut comprendre ce passage dans le sens spirituel, comme ceci :
« Il [le Christ] liera [c’est-à-dire unira] à la vigne » c’est-à-dire à ses Apôtres et à ses disciples, qui étaient des juifs ou fils d’Israël, car c’est par eux que commença la vigne du Christ, qui est l’Église (« Car la vigne du Seigneur des armées est la maison d’Israël », dit Isaïe 5, 7), « il liera », dis-je, et unira à eux « son ânon », c’est-à-dire le peuple de Gentils auquel le fardeau de la Loi n’avait pas encore été imposé, qui sera lié et attaché à la vigne des Apôtres par le lien de la foi et de l’amour ; « et au cep », c’est-à-dire le Christ, qui a dit : « Je suis la vraie vigne » (Jn 15, 1), il liera « son ânesse », à savoir la Synagogue à la démarche lente, écrasée sous le poids de la Loi, dont de nombreux membres se convertiront également au Christ. A la fin, bien que tard, beaucoup se convertiront, « un reste », selon le terme d’Isaïe repris par l’Apôtre. Mais l’ânesse peut également désigner la foule des nations ainsi réunies.
Au sens littéral, on voit que Jacob a prophétisé au sujet du Christ, qui, le jour des Rameaux, sur le point de subir sa passion, entra dans Jérusalem « sur l’ânesse et le petit de l’ânesse », ainsi que l’avait prédit aussi Zacharie (9, 9). Et c’est pourquoi, parlant de la passion du Christ, Jacob ajoute aussitôt :
« Il lavera sa robe », c’est-à-dire sa chair ou même l’Église, « dans le vin et dans le sang du raisin », c’est-à-dire dans le sang de sa passion qui sera répandu pour beaucoup en rémission des péchés ; il lavera « son manteau », c’est-à-dire son peuple, en ce sens que ce dernier s’attachera à lui par la foi et l’amour, et que le Christ en est revêtu, d’une certaine manière, comme d’un manteau, selon des paroles d’Isaïe (49, 18) : « Je vis, moi, dit le Seigneur : de tous ceux-ci comme d’un ornement tu seras revêtue. »
La prophétie de Jacob continue : « Ses yeux sont plus beaux que le vin. » Ici la prophétie porte sur les successeurs du Christ après sa mort, à savoir les Apôtres et les autres. « Ses yeux », c’est-à-dire les Apôtres et les Évangélistes, qui donnèrent à l’Église la lumière de la vraie foi et de la vraie doctrine, « sont plus beaux que le vin », c’est-à-dire que la sévérité de la Loi. L’ancienne Loi est appelée « vin » à cause de la sévérité de certains de ses préceptes judiciaires tels que « œil pour œil, et dent pour dent », etc. Ainsi donc, les yeux du Christ « sont plus beaux que le vin » parce que la nouvelle Loi ou Loi évangélique qu’enseignent les Apôtres permet de comprendre plus promptement et plus clairement ce qui, dans sa doctrine, concerne le Christ et les choses divines, que ne le faisait l’ancienne Loi sous forme de figures et d’énigmes. « Ses dents », c’est-à-dire les docteurs et les prédicateurs du Christ, qui, en enseignant et en prêchant, mâchent et broient l’Écriture en l’expliquant de multiples manières, et convertissent ainsi des hommes au Christ. « Plus blanches que le lait » : la doctrine de la Loi juive est comparée à du lait parce que, comme on allaite un petit enfant, elle nourrissait un peuple charnel qui n’était pas encore capable de recevoir la nourriture solide de la parole, comme le dit l’Apôtre lui-même (1 Co 3, 1) :
Mes frères, je n’ai pu moi-même vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels. C’est pourquoi, comme à de petits enfants en Jésus-Christ, je vous ai abreuvés de lait, mais je ne vous ai point donné à manger.
« Plus blanches que le lait », dis-je, parce que les préceptes évangéliques que les prédicateurs enseignent et prêchent sont plus clairs que les commandements de la Loi, et parce qu’ils décortiquent et éclairent le sens spirituel enfermé dans la Loi.
2) La cessation du sacerdoce
Le second signe de la venue du Christ donné aux juifs était la fin de la fonction sacerdotale et de ce qui avait trait au sacerdoce, à savoir les sacrifices, le Temple, les fêtes et autres choses de ce genre, qui toutes devaient cesser à la venue du Christ, parce qu’elles n’en étaient toutes que la figure. C’est pourquoi le prophète David prédit la fin du sacerdoce en disant (Ps 109, 4) : « Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech », comme s’il disait : « Non selon l’ordre du sacerdoce d’Aaron ».
Il s’ensuit qu’à la venue du Christ, le sacerdoce d’Aaron devait s’éteindre et celui de Melchisédech lui succéder. Et c’est bien ce qui est arrivé, car le sacerdoce et le sacrifice d’Aaron ont totalement cessé. Ce sacrifice consistait dans l’immolation de boucs, de veaux, d’agneaux et d’autres animaux de ce genre : lui ont succédé le sacerdoce et le sacrifice de Melchisédech qui offrait le pain et le vin, « car il était prêtre du Dieu Très-Haut » (Gn 14, 18).
Qui plus est – chose étonnante et qui confirme la foi dans le Christ –, dans le monde entier, il n’y a plus d’autre sacrifice que celui du corps du Christ, car ni les juifs ni les Sarrasins, ni aucun autre peuple n’ont de sacrifice au sens propre du terme, contrairement aux seuls chrétiens.
De plus, nous voyons que le fameux Temple matériel de Jérusalem est complètement détruit, à la différence d’autrefois, lorsqu’il en subsistait quelque partie. En effet, les juifs ont perdu tous leurs objets précieux, tels que l’Arche d’alliance et tout ce qu’elle contenait, à savoir le bâton de Moïse, le bâton d’Aaron qui se couvrit de feuilles et de fleurs, les tables de pierre des Dix commandements, la manne, etc. ; ils ont tout perdu. Et même si les juifs, quant à eux, continuent d’observer les fêtes, celles-ci n’en sont pas pour autant agréées par Dieu, mais bien au contraire répudiées, selon ces paroles d’Isaïe (1, 13) :
La néoménie, le sabbat et les autres fêtes, je ne les souffrirai point ; vos assemblées sont iniques. Vos calendes et vos solennités, mon âme les hait : elles me sont devenues à charge ; j’ai peine à les souffrir.
Dans le même passage, Isaïe prédisait la cessation de tout sacrifice en ces termes :
Écoutez la parole du Seigneur, princes de Sodome, prêtez l’oreille à la loi de notre Dieu, peuple de Gomorrhe. Qu’ai-je à faire de la multitude de vos victimes ? dit le Seigneur. Je suis rassasié ; les holocaustes des béliers, et la graisse des animaux gras, et le sang des veaux et des agneaux et des boucs, je n’en veux point. Lorsque vous êtes venus en ma présence, qui a demandé ces choses de vos mains, afin que vous vous promeniez dans mes parvis ? Ne m’offrez plus de sacrifice en vain ; l’encens m’est en abomination. […] Et lorsque vous étendrez vos mains, je détournerai mes yeux de vous ; lorsque vous multiplierez la prière, je n’exaucerai pas, car vos mains sont pleines de sang. [Is 1, 10-12 et 14-15.]
Et il en donne la raison : « Car vos mains sont pleines de sang », du sang du Christ, dis-je, comme en témoigne saint Matthieu (27, 25) : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. »
Ainsi donc, puisque le sacerdoce des juifs a cessé, avec tout ce qui s’y rattachait, à savoir les sacrifices dans le Temple, leurs fêtes et leurs prières, qui ne sont plus agréables à Dieu ni acceptées par lui, il est évident que le Christ est déjà venu, puisque tel était le signe qui leur avait été donné de son avènement.
Précisément, dans son Épître aux Hébreux (7, 12), l’Apôtre conclut que « le sacerdoce changé, il est nécessaire que la loi soit aussi changée ».
Le prêtre en effet est le ministre de la loi. En conséquence, le sacerdoce ainsi transformé et interrompu, la loi elle-même devait changer et cesser elle aussi, et une loi nouvelle et un sacerdoce nouveau leur succéder. C’est ce qu’avait fort bien prophétisé Jérémie (31, 31-34) que l’Apôtre cite dans la même épître (He 8, 8-10) :
Voici venir des jours, dit le Seigneur, où j’accomplirai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une nouvelle alliance ; non selon l’alliance que j’ai faite avec leurs pères, au jour où je les pris par la main pour les tirer de la terre d’Égypte : parce qu’ils n’ont point eux-mêmes persévéré dans mon alliance, moi aussi je les ai délaissés, dit le Seigneur. Et voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël après ces jours, dit le Seigneur : je mettrai mes lois dans leur esprit, et je les écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et eux seront mon peuple ; et chacun n’enseignera plus son prochain, ni chacun son frère disant : « Connais le Seigneur » ; parce que tous me connaîtront depuis le plus petit jusqu’au plus grand ; car je pardonnerai leurs iniquités, et je ne me souviendrai plus de leurs péchés.
La prophétie se retrouve en termes différents dans Jérémie, mais le sens est le même.
3) La fin de la prophétie
Le troisième signe était la cessation de la fonction de prophète. En effet, comme tous les prophètes annonçaient principalement la venue du Christ, il est évident qu’ils avaient pour fin le Christ, et qu’à sa venue leur ministère devait cesser. Et cela aussi, Daniel (9, 24) l’avait prédit, prophétisant que « lorsque le Saint des saints serait oint, alors seraient accomplies », c’est-à-dire finies, définitivement terminées, « la vision et la prophétie ».
Cela concorde avec les paroles du Christ qui a dit (Lc 16, 16) : « La loi et les prophètes ont duré jusqu’à Jean [Baptiste] », qui fut le héraut et le précurseur du Christ, et aussi son contemporain. Il fut en effet le dernier des prophètes. Il s’ensuit que si le Christ n’était pas venu, la fonction de prophète n’aurait pas totalement cessé. Or il est patent que les prophètes ont totalement cessé d’apparaître parmi les juifs. Donc il est absolument certain que le Christ est venu.
Or, tous ces signes, le prophète Osée (3, 4) en parle, lorsqu’il dit : « Durant de longs jours, les enfants d’Israël seront sans roi et sans prince » : voilà pour le premier signe ; « et sans sacrifice et sans autel, et sans éphod », voilà pour le second signe ; « et sans theraphim », ce qui se traduit « imagination », c’est-à-dire « vision », et correspond exactement à « prophétie », puisque « prophète » est synonyme de « voyant » (1 R 9, 9), car les prophètes voyaient l’avenir sous forme d’images ; et voilà pour le troisième signe.
La prophétie d’Osée continue (3, 5) : « Et après cela, les fils d’Israël reviendront et chercheront le Seigneur leur Dieu et David leur roi », c’est-à-dire le Christ qui devait naître de la race de David, « et ils craindront en approchant du Seigneur et de ses biens au dernier des jours », c’est-à-dire à la fin du monde, lorsque « sera entrée la plénitude des nations », et alors Israël entier sera sauvé ou le deviendra (Rm 11, 25-26) : car « lors même que ton peuple, ô Israël serait comme le sable de la mer, les restes se convertiront » (Is 10, 22) ; car ceux qui vivront à la fin du monde, à la mort de l’antéchrist qu’ils prendront pour le Christ, et que le Christ « tuera du souffle de sa bouche » comme le dit l’Apôtre (2 Th 2, 8) (mais aussi Isaïe), ceux-là, voyant qu’ils ont été trompés, se convertiront au Christ.
Il est donc hors de doute que tous les signes de la venue du Christ donnés dans la Loi et les Prophètes ont été accomplis. Il s’ensuit que le Christ est déjà venu. C’est pourquoi ce qu’annonçait Daniel (3, 38) se vérifie en tous points sous nos yeux :
Et il n’est en ce temps-ci parmi nous ni prince, ni chef, ni prophète, ni holocauste, ni sacrifice, ni oblation, ni encens, ni lieu pour offrir des prémices devant vous, afin que nous puissions obtenir votre miséricorde.
3. La venue du Christ prouvée par les textes mêmes de la Sainte Écriture
En troisième lieu, ce que nous disons est également confirmé par des auteurs de la sainte Écriture. Qu’il nous suffise pour le moment de citer la fameuse prophétie de Daniel (9, 24-27) déterminant en semaines le temps de la venue du Christ. Voici en effet ce que dit l’ange Gabriel à Daniel dans ce passage :
Soixante-dix semaines ont été abrégées pour ton peuple et pour ta ville sainte afin que soit abolie la prévarication et que prenne fin le péché, et que soit effacée l’iniquité, et que vienne la justice éternelle, et que soient accomplies la vision et la prophétie et que soit oint le saint des saints. Sache donc et remarque bien : Depuis que sortira la parole pour que de nouveau soit bâtie Jérusalem, jusqu’au Christ chef, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines, et de nouveau sera bâtie la place publique et les murailles dans des temps difficiles. Et après soixante-deux semaines, le Christ sera mis à mort ; et le peuple qui doit le renier ne sera plus son peuple. Et un peuple avec un chef qui doit venir, détruira la cité et le sanctuaire ; et sa fin sera la dévastation, et après la fin de la guerre, la désolation décrétée. Mais il confirmera son alliance avec un grand nombre pendant une semaine ; et au milieu de la semaine cesseront l’oblation et le sacrifice ; et l’abomination de la désolation sera dans le temple, et la désolation continuera jusqu’à la consommation et à la fin.
[Soixante-dix semaines ont été abrégées]
Il s’agit de sept semaines non de jours ou de mois, mais d’années, de sorte qu’une semaine correspond à sept ans. Tel est en effet le sens de « semaine » dans la Genèse (29, 28) où il est dit que « Jacob consentit à la proposition ; et la semaine s’étant passée, il prit pour femme Rachel ».
Il faut donc comprendre « soixante-dix semaines » d’années, c’est-à-dire 490 ans, « abrégées » non quant au nombre mais quant à la durée. En effet, elles ne sont pas calculées en années solaires de 365 jours, mais en années lunaires de 354 jours, l’année solaire comptant onze jours de plus que l’année lunaire ; et ces 11 jours sont appelés « épacte », c’est-à-dire « ajout à l’année lunaire ».
[Pour ton peuple et pour ta ville sainte]
« Pour ton peuple », comme s’il disait : « ce n’est plus mon peuple », et « pour ta ville sainte » – sainte à cause du Temple, de l’Arche et des autres objets sacrés qui s’y trouvaient, et des sacrifices qu’on y célébrait et qui étaient saints, compte tenu de l’époque. « Ta ville », donc, et non pas « ma ville ».
[Afin que…]
« Afin que soit abolie la prévarication et que prenne fin le péché », spécialement celui que nous portons tous depuis la prévarication d’Adam, mais aussi tout autre péché ; comprenons : par la passion du Christ qui a enlevé les péchés du monde – « Mais lui-même il a été blessé à cause de nos iniquités, il a été brisé à cause de nos crimes […] et par ses meurtrissures nous avons été guéris » (Is 53, 5).
« Et que soit effacée l’iniquité », à savoir celle que nous avons reçue d’Adam dès l’origine, mais également les autres, quelles qu’elles soient. D’où ce verset du psaume : « Car j’ai été conçu dans les iniquités, et dans les péchés ma mère m’a conçu » (Ps 50, 7).
« Et que vienne la justice éternelle », par la passion du Christ, comme il a été dit, qui nous a lavés de nos péchés et justifiés par la grâce.
« Et que soient accomplies », c’est-à-dire finies, terminées, « la vision et la prophétie », car « la Loi et les Prophètes ont duré jusqu’à Jean », qui fut le héraut du Christ. Elles ont donc duré jusqu’au Christ, car, selon la parole de l’Apôtre, « le Christ est la fin de la Loi ». C’est pourquoi le Christ disait : « Je ne suis pas venu abroger la Loi mais l’accomplir », c’est-à-dire l’achever. Sinon le Christ ne serait pas la fin de la Loi, comme le dit l’Apôtre. En d’autres termes : ainsi s’accomplira ce qu’il commente par ces mots (Ga 4, 4) : « Lorsque est venue la plénitude du temps, Dieu a envoyé son propre Fils. »
« Et que soit oint le saint des saints », c’est-à-dire le Christ, à savoir : par l’Esprit-Saint et par le miracle qui se produisit lors de son baptême, quand l’Esprit de Dieu descendit sur lui sous la forme d’une colombe et que se fit entendre la voix du Père, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis mes complaisances » (Mt 3, 17 ; Lc 3, 22).
Ainsi débuta la mission ou règne du Christ, car il partit aussitôt dans le désert, et lorsqu’il eut jeûné quarante jours et quarante nuits comme Moïse, il commença à prêcher le royaume de Dieu.
Donc, lorsque l’ange Gabriel dit à Daniel : « Sache que 70 semaines d’années ont été abrégées », il s’agit de 490 années lunaires, qui font 475 années solaires, jusqu’à la mission ou règne du Christ, c’est-à-dire jusqu’à sa prédication qui commença à son baptême, comme il a été dit ; car il fut oint en tant que véritable roi des juifs, comme l’avait prédit Zacharie, non d’une huile matérielle comme les autres rois temporels, mais de l’huile du Saint-Esprit, en tant que roi spirituel et céleste. C’est pourquoi Isaïe (61, 1-2) dit :
L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a oint [à savoir en tant que roi spirituel car] il m’a envoyé annoncer sa parole à ceux qui sont doux, pour guérir ceux qui ont le cœur contrit, pour prêcher la grâce aux captifs et l’ouverture des prisons à ceux qui y sont renfermés ; pour publier l’année de la réconciliation du Seigneur, et le jour de la vengeance de notre Dieu ; pour consoler tous ceux qui pleurent.
Tels sont le règne et le gouvernement du Christ. En effet, il ne devait pas régner comme les autres rois en gouvernant temporellement, mais spirituellement en convertissant à la foi par sa prédication.
« Tu les commanderas d’une verge de fer » (Ps 2, 9), c’est-à-dire par une doctrine et une prédication rigides et sans compromis. En effet, il ne faisait pas acception de personnes mais disait la vérité en face, comme il ressort de nombreux passages de l’Évangile. L’expression « verge de fer » est appropriée, parce que sa prédication et sa doctrine étaient dures et rudes, au point que les juifs ne voulaient pas l’entendre, comme le rapporte Jean (8, 47) : « Si vous n’écoutez point mes paroles, c’est parce que vous n’êtes point de Dieu. »
Et ailleurs : « Car la parole de Dieu, vivante, efficace, est plus pénétrante que tout glaive à deux tranchants » (He 4, 12).
« Et tu les briseras comme un vase de potier » (Ps 2, 9), à savoir intérieurement, dans leur cœur, parce que la parole de Dieu pénètre jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit, c’est-à-dire la division entre la partie sensitive et la partie raisonnable de l’âme.
[Sache donc et remarque bien…]
Mais parce que Daniel pouvait hésiter ou demander à l’ange qui lui parlait à partir de quand ces 70 semaines qui le séparaient de la venue du Christ devaient être calculées (à partir de l’époque où il lui parlait, ou d’une autre ?), l’ange ajouta : « Sache donc et remarque bien : depuis que sortira la parole pour que de nouveau soit bâtie Jérusalem », ce qui de fait se produisit la vingtième année d’Artaxerxès roi des Perses, lorsque Néhémie son échanson obtint de lui que les murailles de Jérusalem fussent rebâties, comme il ressort du Livre de Néhémie (ch. 2), alors que le temple avait été reconstruit beaucoup plus tôt, depuis 115 ans exactement, avec la permission de Cyrus, comme il ressort du Livre d’Esdras (ch. 1).
« Jusqu’au Christ chef », c’est-à-dire jusqu’à la mission ou prédication du Christ qui commença, comme il a été dit, lors de son baptême. « Il y aura sept semaines et soixante-deux semaines » qui font 69 ; il omet la soixante-dixième, dont il parlera plus longuement plus loin lorsqu’il dit : « Mais il confirmera son alliance », etc. Et « de nouveau sera rebâtie la place publique et les murailles de Jérusalem », qui était alors quasi dévastée et dépeuplée, et dont « les murailles » furent relevées par Néhémie, comme on le sait, « dans des temps difficiles » : en effet assiégés par les nations voisines, tous les bâtisseurs, est-il dit dans Néhémie (4, 17), ceints de leur épée aux reins, combattaient d’une main et de l’autre restauraient la muraille.
[Et après soixante-deux semaines…]
Voyons la suite : « Et après soixante-deux semaines » qui, ajoutées aux sept autres précédemment mentionnées, font 69, comme il est dit, « le Christ sera mis à mort », à savoir : la soixante-dixième semaine, à la fin de laquelle il fut, de fait, mis à mort, après avoir été baptisé lorsqu’elle était en son milieu. « Et (sous-entendu : “après cela“), le peuple qui doit le renier ne sera plus son peuple », à savoir celui du Christ et par conséquent de Dieu, mais le peuple de César et du diable, puisqu’il devait le renier en disant : « Nous n’avons pas d’autre roi que César ». C’est pourquoi depuis cette époque, ce peuple a toujours appartenu à César et aux princes quant aux corps et aux biens temporels, et au diable quant aux âmes, comme le leur disait le Christ : « Vous avez pour père le diable » (Jn 8, 44).
Il ressort donc de ce passage que l’ange ordonne de calculer ces soixante-dix semaines abrégées, c’est-à-dire 490 années lunaires qui correspondent à 475 années solaires, à partir de la vingtième année du règne d’Artaxerxès [2], souverain des Perses, qui ordonna de rebâtir Jérusalem et ses murailles. Il s’ensuit que ledit nombre d’années lunaires, qui correspond à 475 années solaires, devait être calculé à partir de cette vingtième année d’Artaxerxès jusqu’à la mission et à la mort du Christ, dont la mission ou règne commença au milieu de la soixante-dixième semaine, à la fin de laquelle il mourut. Or le nombre de ces semaines ou années concorde parfaitement avec le temps qui sépare cette vingtième année de la mission ou baptême du Christ et de sa mort, à savoir 490 années lunaires qui font 475 années solaires. En effet, selon Bède [3], les Perses régnèrent de ladite vingtième année d’Artaxerxès jusqu’à la mort du dernier Darius [4] que tua Alexandre de Macédoine [5], soit 118 ans. Les Macédoniens régnèrent 300 ans jusqu’à la mort de Cléopâtre [6] que fit tuer César Auguste [7]. Après quoi les Romains régnèrent 57 ans, jusqu’à la dix-huitième [8] année de Tibère César [9] où mourut le Christ, ce qui fait un total de 475 années solaires, qui font 490 années lunaires, soit soixante-dix semaines d’années « abrégées ».
Il est donc évident que le Christ est déjà venu, puisque ces soixante-dix semaines sont passées et accomplies depuis longtemps. C’est pourquoi, le Christ disait aux juifs (Lc 12, 56) : « Hypocrites, vous savez juger d’après l’aspect du ciel et de la terre », à savoir par les prophéties et le cours des astres, « mais ce temps-ci », celui du Messie qui devait vous être spécialement envoyé, et qui de fait l’a été, « comment ne le reconnaissez-vous pas ? » par votre Loi et par vos prophètes, comme il ressort clairement de ces semaines dans Daniel.
L’Apôtre savait que ce temps était accompli lorsqu’il disait aux Galates (4, 4) : « Mais lorsque est venue la plénitude du temps », c’est-à-dire le temps prophétisé et prédit par Daniel et prédestiné par Dieu, « Dieu a envoyé son Fils, formé d’une femme, soumis à la Loi, pour racheter ceux qui étaient sous la Loi. »
Ainsi se trouve démontrée la fausseté de l’opinion des juifs concernant le calcul des semaines puisqu’ils disent qu’il faut partir de l’époque où l’ange parla à Daniel, c’est-à-dire de la première année du règne de Darius, qui mit à mort Balthazar comme il est dit dans le Livre de Daniel (ch. 5), solution que semble adopter Tertullien. Pour preuve, ils apportent les paroles de l’ange à Daniel : « Sache donc et remarque bien : depuis que sortira la parole, etc. » Mais cette opinion n’est pas fondée, ce qui apparaît clairement si l’on considère les chroniques des rois de Perse, des Grecs et des Romains jusqu’à la naissance du Christ. C’est sur elles que vous devez vous appuyer dans le calcul des époques jusqu’à la venue du Christ, puisque l’Écriture n’apporte pas sur ce point d’information décisive.
De plus, il faut noter avec saint Jérôme que de la première année du règne de Darius, roi des Perses, jusqu’à la naissance du Christ, il s’écoula 560 ans. Or, les 70 semaines lunaires complètes correspondant à 490 années, comme on l’a vu, il reste 70 années superflues, qui font dix semaines. Nous avons là une nouvelle preuve de la fausseté du calcul des juifs qui prennent pour point de départ le règne de Darius. C’est pourquoi d’autres, plus sérieusement, disent qu’il faut partir de la vingtième année du règne d’Artaxerxès, etc. (Voir ce qui a été dit plus haut.)
Par ailleurs, que le nombre de semaines doive être calculé à partir de la vingtième année du règne d’Artaxerxès, cela ressort du texte lui-même où l’ange dit à Daniel : « Sache donc et remarque bien : depuis que sortira la parole pour que de nouveau soit bâtie Jérusalem », c’est-à-dire « depuis l’autorisation de reconstruire la ville », autorisation qui fut précisément donnée la vingtième année d’Artaxerxès, comme il a été dit. La preuve est donc faite que l’argument avancé par les tenants de l’autre opinion était mal fondé parce que reposant sur des données incomplètes.
Les soixante-dix semaines que l’ange avait annoncées d’abord à Daniel comme formant un tout, sont ensuite décomposées en parties, à savoir d’abord 7, puis 62, puis une, qui, mises bout à bout, font 70. Certains disent que c’est pour se conformer à la façon de calculer des Hébreux, car, dans leurs comptes, le chiffre le plus petit précède toujours le plus grand. Ainsi, lorsque, nous conformant aux règles de notre langue nous disons : « Abraham vécut cent soixante-cinq ans », eux disent : « Abraham vécut cinq et cent soixante ans. » Mais cela n’explique rien, car, dans cette hypothèse, l’ange aurait dû dire : « Après deux et sept et soixante semaines, le Christ sera mis à mort », et ajouter ensuite la semaine qui est à part. Ce n’est pourtant pas ce qu’il a fait puisqu’il a dit : « Jusqu’au Christ chef, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines, etc. »
C’est pourquoi, il est mieux et plus vrai de dire que l’ange a décomposé ces semaines en 7, puis 62, puis une, à cause de l’ordre de succession des faits qui devaient se produire tout au long de cette période.
Comme preuve de cela, il est à noter que, durant cette période de soixante-dix semaines :
— Il y eut d’abord la reconstruction de la ville, conformément à l’autorisation du roi Artaxerxès, laquelle reconstruction dura quarante ans, ce qui fait sept semaines. C’est pourquoi l’ange mentionne cette durée à part. Cette reconstruction de la ville traîna en longueur parce qu’elle fut accompagnée de grandes tribulations et de grandes difficultés, à savoir l’oppression impitoyable des magistrats injustes, la cruauté des ennemis et la cupidité de gens de leur propre nation.
Concernant l’oppression de la part des magistrats, voici ce que dit Néhémie (5, 7) : « Je fis des reproches aux grands et aux magistrats et je leur dis : Exigez-vous l’usure de vos frères ? » On voit que ces puissants accablaient les pauvres en exigeant l’usure.
Pour ce qui est des ennemis, écoutons le même prophète (4, 17) : « D’une main ils faisaient l’ouvrage, et de l’autre, ils tenaient le glaive », car chacun de ceux qui bâtissaient était ceint de son épée aux reins, et ils bâtissaient en sonnant de la trompette.
Quant à l’oppression de la part de gens de leur nation, reportons-nous une fois encore au Livre de Néhémie (5, 2), par exemple à ce passage : « Il y en avait qui disaient : Nos fils et nos filles sont en trop grand nombre ; recevons du blé pour le prix que nous en retirons, mangeons et vivons. »
Puisque la reconstruction de la ville se fit dans des circonstances difficiles, il était normal que le temps qu’on y consacra fût mentionné à part, afin que l’on s’en souvienne mieux.
— Après ces 7 semaines, l’ange en mentionne 62 durant lesquelles, même si les souffrances endurées ne furent pas aussi grandes, ils subirent cependant des revers, de la part des Mèdes et des Perses d’abord, puis des Grecs, et enfin des Romains.
— Après ces 69 semaines, une dernière est mentionnée à part, à cause des événements uniques et inoubliables qu’elle vit se produire. En effet, c’est durant la troisième année de cette semaine décisive que Jean commença à prêcher et à baptiser. Une demi année plus tard le Christ lui-même fut baptisé et consacra à la prédication l’autre moitié de cette semaine à la fin de laquelle il fut mis à mort. C’est ainsi qu’une seule et unique semaine confirma le pacte de notre rédemption. Compte tenu de l’importance des faits qui s’y déroulèrent, il était normal qu’elle fût mentionnée à part.
[Et un peuple avec un chef qui doit venir…]
Voyons la suite : « Et un peuple [le peuple romain] avec un chef qui doit venir [à savoir Titus et Vespasien] détruira la cité de Jérusalem et le sanctuaire », c’est-à-dire le Temple.
Ici il est fait allusion à la seconde destruction de la ville par ces deux princes et à l’abomination de la désolation installée dans le Temple. Il est à noter que ces événements ne doivent pas être considérés comme ayant dû se produire pendant ces soixante-dix semaines, car ces dernières s’achevèrent par la mort et la passion du Christ, raison principale de la prophétie de l’ange. Leur cause véritable fut le péché de la mort du Christ que les juifs commirent en le livrant à Pilate pour qu’il le tue.
Les autres malheurs prédits arrivèrent plus tard. D’où ce commentaire de saint Bède :
Ce qui suit : « Et un peuple avec un chef qui doit venir détruira la cité et le sanctuaire, […] et l’abomination de la désolation sera dans le Temple », abomination dont il est dit qu’elle durera jusqu’à la fin : tout cela ne concerne pas les 70 semaines ; en effet, il avait été prédit que ces semaines s’étendraient jusqu’à la venue du « Christ chef » ; mais l’Écriture, après avoir prédit l’événement de sa passion, montre en outre ce qui allait arriver par la suite au peuple qui ne voudrait pas le recevoir : un chef viendra, Titus, qui quarante ans après la passion du Christ, avec le peuple romain détruira la cité et le sanctuaire au point « qu’il n’en subsistera pas pierre sur pierre ».
Quant à l’abomination de la désolation qui fut installée dans le Temple, certains disent qu’il s’agissait d’une tête de porc que les Romains, après la destruction de la ville par Titus et Vespasien, placèrent dans le Temple pour manifester leur mépris de la religion des juifs qui ne mangent pas de viande de porc. Telle est l’opinion de saint Ambroise :
Les juifs en effet pensèrent que se produisait alors l’abomination de la désolation [prédite par le prophète] parce que les Romains avaient placé dans le temple une tête de porc, se moquant ainsi de la loi juive [10].
Mais d’autres disent avec plus de vraisemblance que par cette abomination, il faut entendre quelque idole installée dans le Temple pour y être adorée, ce qui pour les juifs, adorateurs d’un dieu unique, était une chose abominable. Que, du reste, le terme « abomination » désigne une idole et l’idolâtrie en général, cela ressort à l’évidence de ce qui est dit du roi Manassé (2 Ch 33, 2-3) :
Or il fit le mal devant le Seigneur suivant les abominations des nations que le Seigneur avait détruites devant les enfants d’Israël. Et il en revint à restaurer les hauts lieux qu’avait démolis Ézéchias son père ; il construisit des autels aux Baalim, il fit des bois sacrés, et il adora toute la milice du ciel et la servit.
D’où la conclusion de saint Jérôme : « En effet, dans l’ancien Testament, abomination est le nom donné aux idoles. »
Par qui et à quelle époque cette idole fut installée ?
Selon les uns, ce fut par Pilate ; ils disent en effet que le Christ mourut la dix-huitième année du règne de Tibère César, comme il a été précisé plus haut [11], et que la vingt-quatrième année dudit règne, Pilate plaça une image de César dans le temple, ce pour quoi il fut accusé par les juifs devant Tibère et condamné à l’exil.
D’autres disent qu’elle fut placée par Aelius Hadrien [12]. Comme preuve ils allèguent le fait qu’après la destruction de Jérusalem par Titus et Vespasien, de nombreux juifs furent emmenés en captivité par les Romains, mais que sous le règne d’Aelius Hadrien les juifs furent autorisés à revenir et à rebâtir la cité. A leur arrivée, ordre leur fut donné d’installer une idole – une statue équestre – dans le Temple et de l’adorer. Devant leur refus, l’empereur s’irrita contre eux, marcha contre Jérusalem, la détruisit de fond en comble, et fit construire une autre ville à proximité, à l’endroit où le Christ Jésus souffrit et fut crucifié, à laquelle il donna son propre nom, à savoir Aelia. C’est ce qui a fait dire à saint Jérôme : « L’abomination de la désolation peut désigner soit l’image de César que Pilate plaça dans le temple, soit la statue équestre d’Hadrien qui aujourd’hui encore se dresse dans le saint Lieu. »
Quant à l’expression « abomination de la désolation », on l’explique de deux manières : selon saint Jérôme, ce serait parce que la statue fut posée dans le temple dévasté (« desolato ») et désert ; selon saint Jean Chrysostome, ce serait parce que celui qui dévasta (« desolavit ») le temple et la cité plaça la statue à l’intérieur. Mais, parce qu’après la destruction par Aelius Hadrien la cité de Jérusalem ne devait plus être restaurée, la vision prophétique de Daniel précise que « la désolation et la destruction de la cité continueront jusqu’à la consommation et à la fin ».
Il est donc évident, si l’on accorde à la prophétie de Daniel des soixante-dix semaines le crédit qu’elle mérite, que le Christ-Roi et Messie est déjà venu, et que le temps de sa venue est déjà passé depuis 1440 ans. Oui, il est déjà venu libérer toutes les nations de la captivité spirituelle du péché et de l’enfer, autant qu’il dépend de lui. C’est pourquoi le Christ blâmait les juifs incrédules (Lc 12, 56), leur disant : « Hypocrites, vous savez juger d’après l’aspect du ciel et de la terre », c’est-à-dire par l’astrologie et la philosophie, « mais ce temps-ci [celui de la venue du Messie qui doit être envoyé] comment ne le reconnaissez-vous point [par votre Loi et vos prophètes] ? »
C’est alors que s’accomplit cette prophétie d’Isaïe (6, 10) :
Aveugle le cœur de ce peuple, et rends ses oreilles sourdes, et ferme ses yeux ; de peur qu’il ne voie de ses yeux et qu’il n’entende de ses oreilles, et que de son cœur il ne comprenne et qu’il ne se convertisse.
Et cette autre prophétie de Jérémie (8, 7) : « Le milan connaît dans le ciel sa saison ; la tourterelle, l'hirondelle et la cigogne observent le temps de leur arrivée; mais mon peuple n’a pas connu le jugement du Seigneur », c’est-à-dire le temps où le Seigneur Jésus-Christ lui-même devait être jugé par eux, comme il avait été prophétisé.
Réponse aux arguments des juifs
Cela admis, il nous faut à présent répondre à l’ensemble des objections qui nous sont opposées.
Réponse à la 1ère objection :
« Les juifs n’ont pas été libérés de leur captivité spirituelle, ni de leur captivité temporelle, donc le Christ n’est pas venu. »
Nous répondrons donc, en premier lieu, qu’on peut dire que le Christ est véritablement venu d’abord et principalement pour libérer et sauver les juifs de la captivité spirituelle du péché et de l’enfer, et ensuite tous les autres hommes, autant qu’il dépendait de lui ; et que, par conséquent, il devait les libérer de la captivité temporelle ou corporelle dans laquelle ils sont, bien que là ne fût pas le but principal de sa venue comme il a été montré plus haut. Mais Dieu ne libère personne du péché, ni par conséquent de l’enfer, de force et contre sa volonté, car « celui qui t’a fait sans toi ne te justifiera ni ne te sauvera sans toi », comme le dit saint Augustin. Il s’ensuit que si les juifs n’ont pas été libérés de leur captivité spirituelle ni même temporelle, ils ne doivent pas s’en prendre au Christ, qui avait le pouvoir de les libérer, mais à eux-mêmes qui ne l’ont pas reçu, n’ont pas voulu croire à son enseignement, et ne l’ont pas reconnu, bien qu’ils eussent pu le reconnaître par les œuvres qu’il accomplissait. Au contraire, ils l’ont renié et mis à mort, ainsi qu’il l’avait annoncé en tous points dans les prophéties. D’où ces paroles d’Isaïe (53, 1-3) :
Seigneur, qui a cru à ce qu’il a entendu de nous ? Et à qui le bras du Seigneur [c’est-à-dire le Christ par lequel Dieu a créé les siècles, car toutes choses ont été faites par lui] a-t-il été révélé ? [Comme s’il disait : pas aux juifs, ou alors à un petit nombre d’entre eux]. Et il montera comme une branche menue devant lui, et comme un rejeton d’une terre altérée [c’est-à-dire de la bienheureuse Vierge qui fut un désert absolu pour le péché]. Et il [le Christ, à cause de sa très cruelle passion] n’a ni éclat, ni beauté, et nous l’avons vu, et il n’avait pas un aspect agréable, et nous l’avons méconnu. Il était méprisé et le dernier des hommes, homme de douleur et connaissant l’infirmité. Son visage était comme caché, et méprisé, et nous l’avons compté pour rien [refusant de voir en lui le Christ].
C’est ainsi qu’ils ne crurent pas en lui ni ne le reconnurent. C’est bien ce qu’avait prophétisé Isaïe (1, 2-3) lorsqu’il disait : « J’ai nourri des fils et je les ai élevés, mais eux m’ont méprisé. Un bœuf connaît son possesseur, un âne l’étable de son maître, mais Israël ne m’a pas connu, et mon peuple n’a pas eu d’intelligence. »
« Car s’ils l’avaient reconnu, jamais ils n’auraient crucifié le Seigneur de gloire » (2 Co 2, 8).
Ils ne l’ont donc ni reconnu ni cru, au contraire ils l’ont renié et blasphémé en disant : « Nous n’avons pas d’autre roi que César » (Jn 19, 15).
Et cela aussi, Isaïe (1, 4) l’avait prédit : « Malheur à la nation pécheresse, au peuple chargé d’iniquité, à la race perverse, aux enfants scélérats ! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont blasphémé le saint d’Israël, ils se sont retirés en arrière. »
Et Jérémie (5, 11-12) : « Car par la prévarication ont prévariqué contre moi la maison d’Israël et la maison de Juda, dit le Seigneur. Ils ont renié le Seigneur et ils ont dit : Ce n’est pas lui. »
Daniel également (9, 26) : « Et il ne sera plus son peuple, son peuple qui doit le renier. »
Et de même, ils ont fini par le mettre à mort comme l’avait prédit le Sage (Sg 2, 12-20) :
Traquons donc le juste parce qu’il nous est inutile, qu’il est contraire à nos œuvres, qu’il nous reproche les péchés contre la loi, et qu’il nous déshonore en décriant les fautes de notre conduite. Il se vante d’avoir la science de Dieu et il se nomme le Fils de Dieu. Il est devenu pour nous le censeur de nos pensées. Sa vue nous est même à charge, parce que sa vie est dissemblable de la vie des autres et que ses voies ont été changées. Nous sommes estimés par lui frivoles ; il s’abstient de nos voies comme de souillures : il préfère les derniers moments des justes, et il se glorifie d’avoir Dieu pour père. Voyons donc si ses paroles sont véritables ; éprouvons ce qui lui arrivera, et nous saurons quels seront ses derniers moments. Car s’il est vrai Fils de Dieu, Dieu prendra sa défense, et il le sauvera des mains de ses ennemis. Interrogeons-le pour l’outrage et les tourments, afin que nous connaissions sa résignation, et que nous éprouvions sa patience ; condamnons-le à la mort la plus honteuse.
Ainsi donc le Christ est venu avant tout et principalement, pourrait-on dire, pour libérer les juifs de la captivité spirituelle et temporelle. S’ils n’ont pas été libérés, c’est qu’« il est venu chez lui » et que « les siens [les juifs] ne l’ont pas reçu » (Jn 1, 11).
Non seulement ils ne l’ont pas reconnu, bien qu’ils eussent pu le reconnaître, et ils n’ont pas cru en lui, mais encore ils l’ont renié, vendu, blasphémé et finalement mis à mort en le crucifiant. Et cela, Amos (2, 6) l’avait prophétisé en disant : « Voici ce que dit le Seigneur : à cause des trois et même des quatre crimes d’Israël, je ne le convertirai pas, parce qu’il a vendu le juste pour de l’argent, et le pauvre pour une chaussure. »
Et de même Zacharie (11, 12-13) : « Et ils pesèrent ma récompense, trente pièces d’argent […] ce prix magnifique auquel j’ai été évalué par eux. »
Réponse à la 2e objection :
« Sept signes montrent que le Christ n’est pas venu. »
En second lieu, il nous faut répondre aux objections tirées des sept signes par lesquels ils prouvent que le Christ n’est pas encore venu.
Triple préambule
Mais pour mener à bien notre démonstration il nous faut auparavant attirer l’attention du lecteur sur les trois points suivants :
