Les barbares sont de retour
Pour les Anciens, les barbares étaient les peuples non civilisés, ceux qui n’obéissaient pas à une loi conforme à la nature humaine. Les Grecs – et après eux les Romains – se considéraient comme les seuls civilisés.
L’empire romain fut finalement vaincu et envahi par les barbares germains ; plus tard l’empire grec fut à son tour vaincu et détruit par les barbares musulmans. Pourtant la civilisation ne disparut pas, grâce à l’Église. Celle-ci suscita une nouvelle civilisation, bien supérieure à la civilisation gréco-latine, la civilisation chrétienne. L’Église sut conserver ce qui était conforme à la loi naturelle dans l’ancienne civilisation, corriger ce qui était vicieux, et y ajouter l’apport du christianisme.
Partout, en effet, où l’Église a pénétré, elle a immédiatement changé la face des choses et imprégné les mœurs publiques non seulement de vertus inconnues jusqu’alors, mais encore d’une civilisation toute nouvelle. Tous les peuples qui l’ont accueillie se sont distingués par la douceur, l’équité et la gloire des entreprises. [Léon XIII, encyclique Immortale Dei, 1er novembre 1885.]
Pendant plus de mille ans, de Clovis à la Révolution française, les peuples chrétiens d’Europe développèrent les arts, les sciences et les lettres, ce « surcroît » promis par Notre-Seigneur Jésus-Christ à ceux qui rechercheraient « le Royaume de Dieu et sa justice » (Mt 6, 33).
Et je vis descendre du Ciel un Ange qui avait la clef de l’abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, l’antique serpent, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans. Et il le jeta dans l’abîme, qu’il ferma et scella sur lui, pour qu’il ne séduisît plus les nations jusqu’à ce que les mille ans fussent écoulés ; après cela il doit être délié pour un peu de temps [Ap 20, 1-3].
Hélas ! là encore de nouveaux barbares, bien plus féroces et méchants que les premiers, vinrent détruire la civilisation chrétienne, sous l’inspiration de la franc-maçonnerie :
Il s’agit pour les francs-maçons, et tous leurs efforts tendent à ce but, il s’agit de détruire de fond en comble toute la discipline religieuse et sociale qui est née des institutions chrétiennes et de lui en substituer une nouvelle façonnée à leurs idées et dont les principes fondamentaux et les lois sont empruntés au naturalisme. [Léon XIII, encyclique Humanum genus, 20 avril 1884.]
Pendant la grande Révolution, les nouveaux « goths et huns » commencèrent par tuer, brûler, ruiner, tout ce qui rappelait en France le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la civilisation qu’il avait apportée à la Fille aînée de l’Église. Puis ils s’appliquèrent à fonder une nouvelle civilisation fondée non plus sur les devoirs de l’homme et les droits de Dieu (le décalogue et la loi évangélique), mais sur les droits de l’homme ; ils travaillèrent à changer la législation, créant un code de loi inspiré du droit romain pour remplacer le droit chrétien. Bref, ils fondèrent un droit nouveau, en opposition au droit chrétien, et pour ce motif condamné par les papes de 1790 à 1958 :
Beaucoup se sont plu à chercher la règle de la vie sociale en dehors des doctrines de l’Église catholique. Et, même désormais, le droit nouveau, comme on l’appelle, et qu’on prétend être le fruit d’un âge adulte et le produit d’une liberté progressive, commence à prévaloir et à dominer partout. Mais, en dépit de tant d’essais, il est de fait qu’on n’a jamais trouvé, pour constituer et régir l’État, de système préférable à celui qui est l’épanouissement spontané de la doctrine évangélique. […] C’est à cette source [le pernicieux et déplorable goût de nouveautés que vit naître le 16e siècle] qu’il faut faire remonter ces principes modernes de liberté effrénée rêvés et promulgués parmi les grandes perturbations du siècle dernier, comme les principes et les fondements d’un droit nouveau, inconnu jusqu’alors, et sur plus d’un point en désaccord, non seulement avec le droit chrétien, mais avec le droit naturel. [Encyclique Immortale Dei, 1er novembre 1885].
Pour mieux aboutir, la franc-maçonnerie ne se contenta pas de changer la législation, elle voulut aussi changer l’éducation. Elle inventa l’éducation dite « nationale ». L’État se fit maître d’école, en dépit du droit naturel et chrétien qui reconnaît d’abord le droit d’éduquer aux parents et à l’Église : il instaura une Académie laïque, une école laïque (c’est-à-dire athée) et obligea même les écoles dites « libres » à suivre ses programmes et ses méthodes.
En deux siècles – car la nature humaine est résistante –, ils sont parvenus à leur dessein : les jeunes gens qui sortent des écoles, à 99%, sont de vrais petits barbares, sachant à peine lire et écrire, et complètement ignorants des richesses de la civilisation chrétienne.
Un autre facteur aggrave singulièrement la situation depuis quelques années et accélère la barbarie : la baisse significative de la lecture de livres et de textes formateurs. Les causes en sont sans doute multiples : l’apparition des ordinateurs et de l’Internet, les téléphones portables et les multiples gadgets électroniques (smartphone, tablettes tactiles), le mode de vie de plus en plus « stressant », etc. Mais le facteur le plus influent est sans doute le manque d’une bonne éducation : les enfants ne voient pas leurs parents lire des livres sérieux, ils ne parlent pas avec leurs parents de leurs lectures, on ne les incite pas à l’école à lire des textes formateurs sur le combat des deux Cités qui les enthousiasmeraient. Un enfant devrait avoir la passion de la lecture à partir de l’âge de 12 ans : beaux livres de littérature, livres d’histoire, puis livres plus profonds sur les grandes questions politiques, philosophiques et religieuses.
Si l’on ne veut pas être engloutis par ces nouveaux barbares, il faut nous mobiliser tous pour sauver la civilisation chrétienne. Un des moyens prioritaires est d’encourager à la lecture de livres formateurs et de revues doctrinales, spécialement ceux qui transmettent la doctrine thomiste. Car c’est la doctrine du docteur Angélique qui donne les vrais principes de la civilisation :
L’immense péril dans lequel la contagion des fausses opinions a jeté la famille et la société civile est pour nous tous évident. Certes, l’une et l’autre jouiraient d’une paix plus parfaite et d’une sécurité plus grande si, dans les académies et les écoles, on donnait une doctrine plus saine et plus conforme à l’enseignement de l’Église, une doctrine telle qu’on la trouve dans les œuvres de Thomas d’Aquin. Ce que saint Thomas nous enseigne […] a une force immense, invincible, pour renverser tous ces principes du droit nouveau, pleins de dangers, on le sait, pour le bon ordre et le salut public. [Léon XIII, encyclique Æterni Patris, 4 août 1879].
Hélas, nous notons depuis quelques années une baisse, légère mais continuelle, d’abonnés au Sel de la terre. Les nouvelles générations n’arrivent pas à remplacer les anciennes. C’est pourquoi nous vous encourageons à lire la revue – pour pouvoir en parler – et à la faire connaître autour de vous. Soyez-en remerciés d’avance !
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Annexe [1]
Comparaison entre la lecture sur écran et la lecture sur papier
La lecture sur un support numérique est-elle très différente de celle sur du papier ?
Thierry Baccino [2] : Dans toute lecture, qu’elle soit sur un support papier ou numérique, on doit tenir compte de trois dimensions. La visibilité – autrement dit la perception des lettres – la lisibilité – qui correspond à l’identification des mots, une fois la perception du signal visuel effectué – et enfin la compréhension, qui repose sur la liaison que l’on fait entre ce qu’on lit et ce que notre cerveau a en mémoire. Eh bien, sur ces trois dimensions, force est de constater que la lecture sur écran perturbe le lecteur.
C’est-à-dire ?
Thierry Baccino : pour la visibilité, par exemple, les effets de rétro-éclairage, que vous n’avez pas avec le papier, finissent après un certain temps par se transformer en véritable agression visuelle pour les yeux. D’ailleurs, on constate une augmentation des problèmes oculaires chez les personnes qui travaillent beaucoup sur écran. Avec, à la clé, des migraines, des conjonctivites chroniques, des troubles désignés sous le nom de Computer Vision Syndrome (ndlr : appelé aussi syndrome de la vision artificielle). On estime d’ailleurs que 90% des personnes qui passent plus de trois heures par jour sur un écran sont ou vont être atteints par ce syndrome.
Et concernant la lisibilité ?
Thierry Baccino : Il y a une trentaine d’années, on s’est aperçu que le lecteur mémorisait inconsciemment les coordonnées spatiales des mots. En clair, on peut se souvenir de l’endroit du texte où l’on a trouvé une information. Mieux, parfois, on ne se souvient plus de l’information en elle-même mais seulement de sa localisation (dans le texte ou dans le livre). Ce n’est pas le cas avec la lecture numérique. Car l’affichage des mots sur un écran est par définition dynamique et donc... non stable ! On peut faire défiler les textes de haut en bas, de droite à gauche (ndlr : ce qu’on appelle le scrolling), cliquer sur un lien, etc. Ce qui, au final, est très désorientant pour le lecteur.
La lecture sur écran est-elle alors plus difficile à gérer pour notre cerveau ?
Thierry Baccino : La lecture est un processus très gourmand en capacités cognitives. Elle mobilise successivement, pour le seul décodage des mots, plus de six zones cérébrales. Si le cerveau doit en plus solliciter des zones de reconnaissance de forme, de position, de vitesse ou de couleurs, il se retrouvera rapidement en surcharge. Il est clair que la lecture sur écran nécessite un surcroît de travail du cerveau et même un fonctionnement différent. Les zones de l’encéphale qui contrôlent les prises de décision et les raisonnements complexes sont plus sollicitées que pour une lecture sur papier. Sur le Web, il faut en permanence faire des choix, décider de cliquer ou de ne pas cliquer pour poursuivre sa lecture. En d’autres termes, si les pages Web avec des liens, des illustrations, peuvent apporter des informations en plus au lecteur, quand elles sont trop surchargées elles ont l’effet inverse et nuisent à la compréhension.
[1] — Extrait de La Lettre pour le développement durable du papier et de l’imprimé, nº 5, juillet 2012.
[2] — Professeur à l’Université de Paris VIII.

