Politique chrétienne
par François Caron
Cette recension du livre de l’abbé Guillaume Devillers, Politique chrétienne à l’école de saint Thomas d’Aquin (aux Éditions du Sel) est parue dans Lecture et Tradition n° 7 de novembre 2011, p. 21-24.
Le Sel de la terre.
Est-il acceptable d’accoler le substantif « politique » au qualificatif « chrétienne », sans encourir les foudres de ceux qui, par les temps qui courent, considèrent que c’est là une grave provocation en raison de son caractère attentatoire au principe de « laïcité » qui renvoie à la sphère exclusivement privée les convictions religieuses ? C’est pourtant ce qu’ose l’abbé Devillers avec son dernier livre Politique chrétienne, qui dénonce la dérive coupable apportée à la recommandation du Christ « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».
En effet, si l’Église, contrairement aux théocraties, a toujours défendu la distinction entre pouvoir temporel représenté par l’État et le pouvoir spirituel confié à l’Église, elle n’en condamne pas moins la séparation de l’Église et de l’État qui implique la négation du règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ [1]. Elle combat plus encore la laïcité qui en est l’aboutissement perverti puisque celle-ci se fixe comme objectif la destruction de tout pouvoir spirituel [2] par tous les moyens, y compris ceux qui conduisent à l’avilissement de l’homme. En revanche, l’Église reconnaît bien volontiers, comme le prescrit la recommandation du Christ, la distinction impérative qui doit exister entre l’Église et l’État dont les fins ne sont pas identiques ; elle n’en proclame pas moins l’impérieuse nécessité de subordonner celui-ci à celle-là, c’est-à-dire le bonheur terrestre de l’homme et de la société auquel il est du devoir de l’État d’œuvrer, à la fin ultime de chaque homme qui est la vie éternelle dont l’Église a la charge.
II est vrai que cette prise de position de l’Église repose sur la certitude [3] que l’homme étant créature de Dieu, toute son existence doit être orientée vers sa raison ultime voulue par Dieu lui-même, c’est-à-dire son salut éternel. C’est précisément à cette certitude, qui n’est pas le fruit de l’imagination mais une évidence aveuglante, que l’auteur consacre ses premières pages. La première interrogation que se pose en effet tout homme et à laquelle il convient de répondre en toute priorité, en toute honnêteté et de façon très explicite, est bien celle-ci : D’où viens-je ? Pourquoi suis-je sur cette terre ? Où vais-je ? Autrement dit : Dieu existe-t-il et quels sont mes devoirs envers mon créateur ? Aucune réponse tentant de prouver de manière satisfaisante l’inexistence de Dieu, n’a jamais pu, malgré les nombreux progrès scientifiques réalisés dans la connaissance de notre univers, être apportée. Bien au contraire la science infirme chaque jour de manière plus éclatante, toutes les hypothèses imaginées pour nier l’existence de Dieu ! Faut-il voir alors, dans l’acharnement croissant des contempteurs de cette évidence à combattre la religion, la preuve de leur dépit de se sentir irrémédiablement impuissants à réfuter l’affirmation de l’existence d’un Dieu créateur de toute chose ? Le cercle de la certitude se referme progressivement sur eux, suscitant une haine croissante à l’égard de la religion qui met leur science irrémédiablement en échec.
Comme le précise le titre du livre, c’est à saint Thomas d’Aquin que l’abbé Devillers confie le soin de convaincre le lecteur honnête [4] (Question 1).
De cette certitude acquise par la raison et nourrie par la foi découlent toutes les implications de la vie de l’homme durant son séjour ici-bas. Cela concerne au premier chef sa participation à la société, puisqu’il est bon et utile à l’homme de vivre avec ses semblables (Question 2). Il en résulte que cette société, pour fonctionner de manière harmonieuse et procurer à chacun de ses membres ce dont il a besoin, doit être organisée et donc soumise à une autorité dont le choix n’est pas indifférent puisque le rôle de l’État, qui exerce cette autorité, est précisément d’œuvrer au bien commun de la société et de ses membres dans la perspective de leur fin ultime (Question 3).
Mais toute société n’assurant sa survie que par la génération d’une descendance, la société familiale et le mariage qui en est le fondement (Question 4) doivent être parties intégrantes des préoccupations des gouvernants. C’est en effet d’abord au sein de la famille que se développe et s’épanouit l’être humain ; et comme la vie en société requiert la mise en place des moyens nécessaires à sa vie matérielle, l’État a la responsabilité d’organiser les conditions d’exercice de la vie économique (Question 5) dans le but d’assurer à tous et à chacun les conditions décentes de sa vie en société.
Cela pose finalement la redoutable question de l’organisation de la société politique (Question 6) puisque c’est d’elle que l’homme, la famille, la société devront tirer les règles et lois de leur bonne direction dans la perspective du salut, raison dernière de tout être humain.
Mais, comme il a été précisé au début de ces quelques lignes, l’acquisition du salut éternel est affaire de l’Église ; c’est donc à cette dernière qu’est confiée la charge et l’impérieux devoir d’apporter à toutes les structures qui constituent la société humaine le concours de sa sagesse pour guider vers les choix capables de conduire l’homme vers la félicité de sa destinée finale. Il en résulte qu’il ne peut y avoir de société, quelle qu’elle soit, sans son impérative dimension religieuse (Question 7). L’écarter, l’éliminer, la combattre, c’est laisser le navire sans boussole, et donc l’abandonner à toutes les dérives possibles, avec les conséquences dramatiques qui résultent du choix de moyens destinés plus souvent à satisfaire les vices qu’à promouvoir la vertu. C’est ainsi qu’à la loi divine s’est substituée progressivement la tyrannie des droits de l’homme qui en sont la négation. Le constat de ses échecs à procurer le bien commun [5] est suffisamment éloquent pour qu’il ne soit pas nécessaire d’insister.
C’est autour de ces sept questions fondamentales que se construit le plaidoyer de l’abbé Devillers en faveur d’une politique authentiquement chrétienne. Pour chacune d’entre elles, il liste les interrogations que l’on peut légitimement se poser à leur propos, même si certaines peuvent paraître surprenantes, déplacées voire choquantes. C’est, de la part de l’auteur, un choix délibéré et une marque évidente d’honnêteté intellectuelle que de présenter les diverses réponses qui y sont apportées. Ce n’est pas, bien évidemment, que l’auteur cautionne toutes ces réponses, bien au contraire ! Une des richesses de son ouvrage est d’en bien mettre en lumière la diversité, d’en dénoncer les failles même si elles se prétendent conformes au magistère de l’Église. Il en stigmatise l’insuffisance, mettant le doigt sur leur caractère tronqué ou déformé, insistant notamment sur l’absence de prise en considération, en amont, du principe premier, dont découle tour le reste : à savoir, que l’homme a été créé par Dieu et doit faire son salut. Si l’on ne respecte pas ce principe premier sur lequel repose toute la doctrine de l’Église, rien ne peut être valablement affirmé. En revanche, l’abbé Devillers prend toujours bien soin d’appuyer ses démonstrations sur des textes de référence pris dans le magistère de l’Église sans en rien retrancher.
Au début de cette recension, il a été fait rappel du règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le passer sous silence, voire le mettre en doute, sous prétexte de plaire à ceux qui le refusent, est-ce servir la Vérité ? Peut-on prétendre émettre un avis conforme à la saine doctrine, si l’on masque cette vérité première ? C’est, hélas, ce qui se répand de nos jours comme un cancer destructeur puisque l’on en vient à oublier délibérément les fondements de notre foi [6] !
Certes, cet ouvrage est l’œuvre d’un philosophe formé à l’école d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin. D’aucuns pourraient donc craindre que son livre ne soit lisible que par ceux qui ont acquis une culture indispensable à la bonne compréhension de son argumentaire. Qu’ils se détrompent ! Le rédacteur de ces quelques lignes n’est qu’un catholique « lambda », sans formation philosophique autre que celle qu’il reçut de sa scolarité dans un établissement catholique, il y a quelque 60 ans. La lecture en est beaucoup plus aisée qu’il n’y paraît et la méditation, si élémentaire soit-elle (oserait-on écrire : si primaire soit-elle), éclaire de manière très lumineuse bon nombre de questions que l’on peut et doit se poser. A lire, à méditer et à faire connaître.
[1] — Ce que d'ailleurs aucun catholique, récitant le « Notre Père », ne peut valablement contester puisqu'il y est fait explicitement référence : « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel ! » Contrairement à ce que d'aucuns peuvent prétendre, il ne s'agit nullement d'un règne instauré seulement pour après la fin du monde, avec le retour dans la gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ.
[2] — L'offensive est habilement menée puisqu'elle ne s'affiche pas comme telle. L'affirmation d'un égal traitement entre toutes les religions (ce qu’approuve l'actuelle position de l'Église en matière de liberté religieuse et d'œcuménisme), ne vise en définitive qu'à marginaliser progressivement la vraie religion afin d'en détruire plus sûrement l'influence.
[3] — Postulat irrecevable, diront certains, qui, contre toute évidence, se refusent à croire. Pourtant beaucoup ressentent confusément ce besoin, surtout aujourd'hui, ce qui faisait dire à Malraux que le 21e siècle sera religieux.
[4] — Raison et foi se conjuguent pour confirmer la réalité de l'existence d'un Dieu créateur et donc de la subordination de l'homme à son créateur. Ce deuxième aspect n'en est pas le moins important ; si, en effet, certains seraient éventuellement d'accord pour admettre l'existence d'un Dieu créateur, nombreux sont ceux qui n'acceptent pas l'idée d'une subordination à son égard ; l'idée d'un Dieu lointain, impersonnel, dédaigneux du sort de ses créatures, les dispense, pensent-ils, du devoir de lui rendre l'hommage qui lui est dû.
[5] — De fait, ce n'est nullement, comme il a été dit plus haut, la recherche du bien commun qui anime les tyrans des Droits de l'homme. L'on devrait ici plutôt stigmatiser leurs « succès » calamiteux. Car il est bien avéré qu'il ne s'agit nullement d'échecs mais d'intentions délibérées.
[6] — On en voit l'illustration dans le report en fin de cycle liturgique, après l'évangile sur le Jugement dernier, de la fête du Christ-Roi, comme si l'on voulait faire accroire que le Christ n'avait pas à régner ici-bas.

