top of page

Le Génie militaire de sainte Jeanne d’Arc

par le lieutenant-colonel Xavier Barthet

 

Les hommes qui sont nés avec le génie de la guerre n’excellent qu’après un apprentissage durant lequel le corps a acquis force et prestesse, et l’esprit de maturité. On admire la précocité d’Alexandre commençant ses conquêtes à vingt ans, de Condé remportant à vingt-deux ans la victoire de Rocroy, de Bonaparte à vingt-quatre ans chassant les Anglais de Toulon. Alexandre, Condé, Bonaparte avaient grandi en vue de la guerre ; leurs aspirations, leurs études, toutes leurs pensées avaient été, dès la première heure, tournées vers le rude métier. A ces lois fondées sur la nature et l’expérience, l’histoire présente une dérogation unique, mais totale. C’est celle de notre bienheureuse [1].

Ces lignes sont du père Ayroles, de la Compagnie de Jésus, historien et spécialiste de sainte Jeanne d’Arc. Rien ne prédisposait la bergère de Domrémy à un tel rôle, continue cet auteur. Pourtant, comme le montrent les nombreux et irrécusables témoignages recueillis,

elle apparut comme un général accompli, parfait cavalier, stratégiste et tacticien de premier ordre, la terreur de l’ennemi. Des conquêtes dont s’honoreraient les capitaines les plus fameux sont l’effet de ses foudroyantes campagnes. Comment [expliquer ces faits] ? Qui le peut mieux que celle qui les a accomplis ? Elle n’a cessé de répéter qu’elle n’était qu’un instrument, que tout doit être rapporté à son seigneur, l’Homme-Dieu [2].

Sainte Jeanne d’Arc fut un génie militaire [3] unique dans l’histoire. Elle posséda avec une parfaite maîtrise la science et l’art de la guerre à l’égal, voire sûrement au-dessus, des meilleurs capitaines et stratèges.

Contrastant avec la manière française de combattre depuis le début de la guerre de Cent Ans et dans une situation politique et militaire désastreuse (1ère partie), alors que rien ne la prédisposait à cela, une formation militaire miraculeuse (2e partie) lui a permis de concevoir un plan d’opérations répondant à sa mission (3e partie) et de le conduire merveilleusement en trois phases : la campagne de la Loire (4e partie), la route vers le Sacre à Reims (5e partie) et la campagne de l’Oise (6e partie). L’étude de ces campagnes montre alors que sainte Jeanne d’Arc était en avance d’au moins six cents ans sur l’art de la guerre tel que nous pouvons le comprendre aujourd’hui à l’aune des apports de ces derniers siècles (7e partie).

 

1. Situation avant sainte Jeanne d’Arc 

1. La manière de faire la guerre avant sainte Jeanne d’Arc

Avant d’aborder la manière de Jeanne d’Arc de faire la guerre, il importe d’étudier la tactique utilisée pendant la guerre de Cent-Ans, dans la période précédant son arrivée, pour pouvoir mieux discerner ce qu’apportera notre sainte. Nous verrons ainsi la tactique française au prisme de quatre exemples : les trois batailles principales (Crécy, Poitiers et Azincourt) de 1346 à 1415, et le cas de Bertrand du Guesclin sous le règne de Charles V dans un contexte particulier. Ces exemples ne doivent pas nous faire oublier un certain nombre de batailles intermédiaires dont plusieurs furent des victoires françaises, mais qui ne furent pas aussi décisives ou symptomatiques de la manière générale de faire la guerre.

 

Crécy (26 août 1346)

Les Anglais : sous les ordres du roi Edouard III, 8 000 hommes avec une faible cavalerie et trois bombardes remontent vers Boulogne pour rembarquer. En infériorité numérique, les Anglais choisissent le terrain de la bataille, une colline boisée dont ils investissent tout un versant. Les troupes sont disposées en trois rangées.

Les Français : Sous les ordres du roi Philippe VI, 20 000 hommes cherchent à intercepter l’armée anglaise. Ils sont épuisés par une journée entière de marche sous le soleil. L’armée s’étire ainsi sur plusieurs kilomètres. Sagement, il est proposé de remettre la bataille au lendemain. Philippe l’accepte, mais les ordres ne parviennent pas en tête et les premières troupes poursuivent leur marche en avant. Les mercenaires génois, qui sont avec les Français, n’ont pas protégé leurs arbalètes de la pluie. Ces arbalètes sont alors inutilisables. Le terrain est détrempé par un violent orage d’été.

La bataille : Les chevaliers français, pressés d’en découdre, poussent leurs montures en avant. L’engagement se fait au fur et à mesure. Une pluie de flèches anglaises s’abat sur les avants. Les archers génois reculent en désordre. Le sol devenu boueux et les flèches touchant les chevaux brisent la charge française. Les chevaliers désarçonnés et alourdis par leur armure sont achevés au couteau par les fantassins anglais. Plusieurs milliers sont ainsi tués à terre. La confusion puis la déroute françaises deviennent complètes lorsque les trois bombardes tonnent depuis le haut de la colline et que la nuit tombe (effet dû seulement au bruit pour l’artillerie).

Enseignements 

– D’un côté, « sérénité et efficacité tactique anglaises » ; de l’autre, « anarchie, confusion et impétuosité françaises ».

– « Pour la première fois depuis l’antiquité dans le cadre d’une bataille rangée (et non d’un siège), le feu a prévalu sur le choc [4] » (traits gallois, détonations). Il est à noter qu’à raison d’une cadence de douze coups par minute pour 3 000 archers, l’armée d’Edouard III pouvait décocher environ 140 000 flèches à 200 mètres en quatre minutes.

– Apparition de l’artillerie en soutien de l’infanterie (balbutiements).

 

Poitiers (Maupertuis) (19 septembre 1356)

Les Anglais : Sous les ordres du Prince de Galle (Prince Noir), environ 10 000 hommes, dont les vivres sont épuisés, redescendent au sud-ouest après une campagne en Guyenne et en Poitou. En infériorité numérique et acculés à la bataille, les Anglais choisissent encore le terrain : un plateau en surplomb que borde un cours d’eau.

Les Français : Sous les ordres du roi Jean II « le Bon », fils de Philippe VI, plus de 20 000 hommes sont à la poursuite de l’armée anglaise. Un plan de bataille est arrêté mais pas celui d’un siège du plateau, pourtant proposé par le maréchal Jean de Clermont. Un siège profiterait des faiblesses anglaises (la faim et la soif) et les obligeraient à quitter leurs positions pour les affronter en terrain plus favorable. Mais l’esprit français est à la recherche d’une revanche éclatante après Crécy, et un siège paraîtrait trop mesquin. Les 300 meilleurs chevaliers chargeront de front les positions anglaises afin de les percer et d’ouvrir la voie au gros des troupes à pieds (chevaliers démontés). Le sacrifice de cette charge semble certain.

La Bataille : Les 300 chevaliers français chargeant sont massacrés en quelques instants par les archers anglais protégés par des haies, des retranchements établis la veille et des pieds de vigne. Derrière la charge de cavalerie, le reste de l’armée française prend le relais et monte à l’assaut sans enthousiasme. Les Écossais, qui sont avec les Français, désertent. Chaque « bataille [5] » française combat isolément sans coordination. Jean II fait mettre à l’abri trois de ses fils. Cela est interprété par ses soldats comme l’anticipation d’une défaite et entraîne la poursuite des défections. Bientôt, le roi de France et son cadet Philippe sont cernés et faits prisonniers. Le cadet de 14 ans disait à son père, qui se battait à pied à la hache : « Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche ! » 6 000 Français seront tués et 1 900 Français seront prisonniers. 2 400 Anglais seront tués.

Enseignements :

– Côté français : « Comme à Crécy, 10 ans plus tôt, le vrai handicap des troupes françaises est à la tête et a correspondu à un manque de commandement astucieux » et d’unité de commandement.

– Côté anglais : « seconde victoire des archers et de l’infanterie sur la cavalerie [6]. » Bons tacticiens parmi les chefs et leurs lieutenants.

 

Bertrand du Guesclin (1320-1380)

Bertrand du Guesclin, qui sera connétable de France en 1370, s’illustre très rapidement par des qualités d’endurance exceptionnelles au combat. Sous l’impulsion de son souverain, Charles V « le sage », fils de Jean II, « du Guesclin mène une tactique de harcèlement permanent [forme de guérilla] : attaquer, avec de faibles troupes mobiles et dévouées, les arrières de l’ennemi, couper ses voies de ravitaillement, faire le vide devant lui (en particulier l’hiver), déclencher des embuscades en plusieurs points simultanément, ne pas s’aliéner la population par des pillages et autres exactions, utiliser les chevaux en guise de transports de troupe plus que sur le champ de bataille [7]. » Les deux exemples suivants nous donneront un aperçu de sa tactique.

Prise du château de Mantes en 1364 :

Ce château est une possession du roi de Navarre, qui est ennemi des Français. Du Guesclin ne dispose pas de bombardes, et la forteresse est difficile à prendre de vive force. Il va la prendre par ruse. Il fait déguiser en vignerons plusieurs de ses hommes et les envoie en charrette au château. Les gardes ne se méfient pas. La charrette s’immobilise sur le pont-levis et c’est le signal de l’assaut des cavaliers de du Guesclin dissimulés dans les bois. L’effet de surprise permet de saisir rapidement le château avec des pertes réduites.

Bataille de Cocherel le 17 mai 1364 :

Les troupes anglo-navarraises ont pris position au sommet de la colline de la Ronce. De part et d’autre, les effectifs s’élèvent à environ 3 000 hommes. Désavantagé par le terrain, du Guesclin simule un assaut de sa cavalerie et se replie à mi-chemin. Les ennemis dévalent alors la colline sus aux Français. A cet instant, débouchent sur leur flanc plusieurs centaines de cavaliers bretons que du Guesclin avait dissimulés dans un bois, tandis que lui-même fait volte-face. Accablé par surprise sur deux directions, l’ennemi est écrasé.

A la mort de du Guesclin et de Charles V en 1380, la France sera presque débarrassée des Anglais, à l’exception de quelques places fortes isolées.

Il est à noter que Bertrand du Guesclin reçut très tôt une formation qui lui permettra de devenir ce chef de guerre redoutable et respecté. Très robuste et endurant, il fit, enfant, ses armes déjà comme chef d’une bande de gamins avant de se mettre en valeur à 17 ans au tournoi de Rennes. Jusqu’en 1362, où il reçoit son premier grand commandement pour le Cotentin (à 42 ans), il aura servi comme écuyer, aura levé une bande de partisans, aura parcouru la campagne en expérimentant ruses et tactiques de harcèlement avec de petits effectifs, sera armé chevalier en 1354 après la victoire de Montmuran, participera au siège de Melun en 1360, où il sera remarqué par le dauphin, puis ira guerroyer contre les Grandes Compagnies en Bretagne. Aussi, « à 42 ans, il a acquis une habitude de la guerre sans pareille, non pas lors des tournois, mais au cours d’une guérilla incessante contre un ennemi toujours supérieur. Il n’est donc pas étonnant que sa manière de combattre n’ait que peu de points communs avec celle des chevaliers [8]. » Ce qui lui a permis de se garder de la désastreuse tactique française de charger l’Anglais en masse avec la cavalerie de manière frontale. Pendant dix ans, « déjà naturellement doué pour la guerre, il apprit ainsi de ceux qui la savaient le mieux [les Anglais] tout ce qu’elle comportait de ruses et de secrets. Sa réputation grandit, il fut vite admiré et redouté [9] ». Ce remarquable meneur d’hommes avait ainsi forgé pendant de longues années des liens solides et confiants de fraternité d’armes. Nous verrons que tout autre sera l’itinéraire de Jeanne d’Arc avant de recevoir le commandement de l’armée pour la levée du siège d’Orléans à 17 ans.

 

Azincourt (25 octobre 1415)

Les Anglais : Sous les ordres du roi Henri V, 9 000 hommes, dont quelques centaines de chevaliers seulement, se replient sur Calais à l’approche de l’hiver après avoir fait le siège victorieux d’Harfleur. Avant la bataille, les Anglais se protègent de la pluie battante de la nuit avec des toiles de tente ; la troupe sera fraîche et prête au combat le matin de la bataille. Le terrain est un plateau exigu entre Azincourt et Tramencourt.

Les Français : Sous les ordres du roi Charles VI, 20 000 hommes dont 5 000 chevaliers poursuivent les Anglais mais sont « épuisés et hantés par les précédents de Crécy et Poitiers. Les Français font cependant le même choix d’une charge de chevalerie avant que les fantassins n’interviennent [10]. » Avant la bataille, les Français ne se protègent pas de la pluie battante de la nuit ; la troupe sera fourbue le matin de la bataille.

La bataille : Vers 11 heures, les Anglais prennent l’initiative et commencent par envoyer une pluie de flèches sur les Français, qui chargent aussitôt et entament le combat en infériorité numérique, alors que le rapport de force global était de deux contre un en leur faveur. Le champ de bataille, étriqué et circonscrit par des bois, ne permet pas le déploiement de toute la cavalerie et la boue diminue considérablement la puissance de la charge. Les fantassins anglais passent à l’attaque générale en se dispersant sur le champ de bataille et en profitant des replis de terrain, des pieux et des bois avoisinants. Ils fondent, au couteau ou à la hache, sur les chevaliers français blessés ou déséquilibrés à terre qui sont gênés par les lourdes armures (armure pouvant aller jusqu’à 30 kg, 15 kg pour la cotte de mailles) et par la boue. En quelques heures, le combat tourne au massacre ; Henri V a ordonné de ne faire aucun prisonnier sauf les princes.

Enseignements :

L’impétuosité des Français amène à une sanglante défaite. Le commandement centralisé et la discipline semblent faire réellement défaut. Cette défaite d’Azincourt entraîne la crainte des Français d’affronter l’armée anglaise en bataille rangée et la disparition d’une grande partie de la noblesse ; les Français perdent la fine fleur de leur chevalerie (plusieurs milliers) et son élite : le connétable, 3 ducs, 12 comtes et tous les baillis des pays de langue d’oïl (France du nord). D’autres princes seront captifs. Les Anglais, de leur côté, ne perdront que le duc d’York et quelques centaines de soldats.

Ainsi, pendant la guerre de Cent Ans, la tactique française principale de charge de cavalerie frontale en masse avec vigueur est marquée par la précipitation, l’impétuosité et parfois le désordre. La fougue et l’honneur chevaleresques de combattre au premier rang sont malheureusement desservis par une certaine indiscipline dans la convergence des volontés et la difficulté de mener un plan d’ensemble à bien. L’étude du terrain et de l’ennemi ne semble pas se faire pleinement, ou du moins donner suite à un plan adapté.

Or, comme tout art, l’art de la guerre possède un élément matériel, composé des hommes et des moyens, et un élément formel qui est le langage avec ses lignes d’expression. L’élément matériel est déjà différent entre les Français et les Anglais : convocation temporaire du ban et de l’arrière-ban d’un côté, avec la prise en compte de l’avis des seigneurs fournissant les troupes, armée de type permanente et centralisation du commandement de l’autre ; rôle essentiel de la cavalerie lourde contre infanterie légère et archers nombreux ; arbalètes puissantes et lourdes armures contre arcs rapides et équipements légers des ribauds ; chevaux contre pieux… Le langage de la guerre, pour sa part, s’exprime en choisissant des lignes qui reflètent les cultures des combattants. L’élément formel diverge considérablement entre Français et Anglais. La principale raison des déboires français semble résider au plan culturel, comme le remarque fort justement Louis Fontaine : « De leurs conceptions opposées – les Anglais accordant à l’infanterie et souvent à la défense les rôles essentiels et les Français leur confiance à l’attaque furieuse avec une chevalerie lourde – devaient découler deux tactiques reflétant les tempéraments des deux nations [11]. » Contrastant avec cette manière française de combattre, Bertrand du Guesclin a adopté une tout autre attitude, mais qui fut le fruit d’une longue formation et d’une situation de dissymétrie des forces combattantes.


2. Situation politique et militaire à l’arrivée de Jeanne d’Arc

La France est dans un état misérable. En effet, la guerre de Cent Ans (1337-1453) se prolonge avec ses conséquences néfastes depuis de nombreuses décennies : dévastations et sanglantes incursions anglaises, fléau des grandes compagnies de soldats français qui prennent le triste relais pendant les trêves, aggravation de la fiscalité française, pestes, famines dues aux calamités climatiques certaines années, déséquilibres des prix, révoltes et jacqueries…

L’armée française, défaite à Azincourt, est réduite, dispersée, hésitante et craintive devant les Anglais. Le roi de France, Charles VI, après avoir assisté à l’effondrement de son pays, subit les plus cruelles humiliations dans sa propre famille. En 1420, fou de douleur et de désespoir et sous la néfaste influence de la reine, Isabeau de Bavière, il signe le funeste traité de Troyes, qui donne sa fille, la princesse Catherine, et son royaume à Henri V, roi d’Angleterre. La guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs fait rage et divise la France. L’anarchie, les intrigues et les complots prospèrent.

A la mort du roi Charles VI en 1422, la France est divisée en trois avec un parti anglais au nord-ouest et au sud-ouest revendiquant la couronne, un parti bourguignon au nord-est, ennemi juré du roi de France, et le parti du dauphin, futur Charles VII, appelé par les Anglais « Roi de Bourges », qui s’est réfugié au sud de la Loire et qui garde la fidélité de quelques provinces du sud. Paris est occupé (1420-1436) par les Anglais et les Bourguignons, qui se sont alliés contre le dauphin Charles. 

La royauté française agonise. Il manque une tête et un cœur à la France. « Il y a grande pitié au Royaume de France », dira saint Michel Archange en 1424, lors de sa troisième apparition à Jeanne.

 

2. La préparation du chef de guerre

 

1. Rien ne prédispose Jeanne à devenir chef de guerre

Jeanne est née le 6 janvier 1412 à Domrémy, modeste village des côtes de Meuse, dépendant du Duché de Lorraine. Le père Ayroles précise qu’elle…

… n’appartient pas au sexe d’où surgissent les grands guerriers, c’est une femme ; elle n’a pas atteint l’âge où ils se manifestent, c’est une adolescente de dix-sept ans ; rien ne l’a préparée au rôle qu’elle doit remplir ; son horizon fut celui d’un ménage peu fortuné où le ciel l’a fait naître ; ses occupations sont de prendre au dehors sa part des travaux rustiques auxquelles vaquent son père et ses frères, de surveiller les animaux domestiques ; à l’intérieur, de filer avec sa mère la laine et le chanvre, de coudre la toile [12].

C’est donc encore une jeune fille au moment où sa mission va débuter en 1429. Elle n’a ni l’origine sociale, ni l’instruction pour se hisser au rang qu’elle va tenir. Elle n’a appris ni à lire ni à écrire ; elle ne sait ni A, ni B, dira-t-elle. Rien ne la prédispose donc à devenir chef de guerre. Mais c’est une grande chrétienne.

 

2. Les quatre années de formation par son « Conseil »

Le lieutenant-colonel de Lancesseur, qui a étudié pendant plus de 25 ans le personnage extraordinaire de Jeanne d’Arc, nous donne dans son ouvrage une explication sur l’origine du génie militaire de notre sainte :

« Je suis l’archange saint Michel, le protecteur de la France », lui dit enfin le céleste messager et il ajoute : « Il y a grande pitié au Royaume de France... » Jeannette écoute avec respect ces premières paroles de l’ange qui lui révèle toute l’étendue des maux de la patrie envahie. Il termine l’entretien en lui annonçant que Dieu a entendu les prières, que le martyre du pays va cesser bientôt et que c’est elle qui sera l’instrument de sa délivrance. Épouvantée d’une pareille mission, Jeannette supplie qu’elle lui soit évitée ; elle se sent tellement faible, elle est si jeune, sait si peu de choses, elle est si naïve. Mais l’ange la console et en peu de mots lui apprend qu’elle recevra pendant plusieurs années une instruction complète, une formation miraculeuse qui la préparera à son rôle de libératrice. Et ainsi vont se passer les choses. L’archange a été l’annonciateur. Deux saintes lui succèdent, sainte Marguerite et sainte Catherine. Et l’enseignement commence. Sous l’inspiration de ses voix, qu’elle appellera son Conseil, elle découvre tous les arcanes des sciences militaires. Elle prend peu à peu conscience de sa personnalité ; elle sent se fortifier, en même temps que sa frêle enveloppe, sa nature spirituelle et physique. Hier, petite fille du peuple, ignorante de tout, elle va devenir – après quatre années d’études inspirées – l’un des plus grands génies qui ait jamais existé [13].

De 1424 à 1428, de 12 à 16 ans, soit pendant quatre ans, Jeanne aurait donc reçu une formation miraculeuse sur l’art et la science de la guerre par son conseil (sainte Marguerite d’Antioche et sainte Catherine d’Alexandrie).

Elle semble le confirmer elle-même lorsqu’elle dit le 9 mars à Chinon au dauphin Charles VII :

Bien que je ne sois qu’une pauvre fille de village, c’est moi qui dois vous donner les moyens qui m’ont été divinement enseignés pour chasser vos adversaires hors des frontières et poser sur votre front la couronne de France. Donnez-moi des gens d’armes et ayez confiance ; je saurai m’en servir.

Mgr Delassus évoque cette explication possible, qui n’avait pas encore été développée en son temps. Il cite le bénédictin Dom Henri Leclercq :

Parmi tant d’ouvrages inspirés par l’extraordinaire jeune fille, très peu se sont attachés à faire ressortir l’importance sans égale de la vie de Jeanne d’Arc au point de vue des opérations surnaturelles dans l’intelligence humaine… La possibilité même de l’initiation miraculeuse de l’intelligence en matière d’art militaire n’a pas été indiquée, ni soupçonnée…

Mgr Delassus ajoute :

Cette étude se fera nécessairement, et tandis que les savants scruteront ce mystère, qui leur donnera de l’action de Dieu sur la Pucelle une connaissance plus approfondie, la multitude, incroyants aussi bien que croyants, fixera, avec un étonnement de plus en plus grand, son regard sur celle que des hommes de guerre, tels ceux que nous avons cités, lui présentent comme un prodige inexplicable [14].

D’autre part, et en complément de cette formation miraculeuse, sainte Jeanne d’Arc disposera des secours de son Conseil, qu’elle consultera régulièrement au cours des opérations et qui lui indiquera ou confirmera les actions à entreprendre. Bien souvent, Dunois [15] et les autres seigneurs se réunissaient en conseil pour savoir ce qu’il y avait à faire dans les opérations à venir. Quand Jeanne arrivait, quelles que soient les orientations prises par les seigneurs, elle concluait tout à l’opposé sur les actions à entreprendre, et ce contre l’avis de la plupart de ces mêmes seigneurs. Elle avait été à son « Conseil », qui lui donnait toujours raison.

Enfin, sainte Jeanne d’Arc bénéficie des lumières du Saint-Esprit en ce qui regarde en particulier les choses de la guerre, comme le souligne un père dominicain, le frère Isambard de la Pierre, qui assista Jeanne le jour de son supplice et qui a déposé que « parmi les nombreux propos de Jeanne en son procès, je remarquai ceux qu’elle tenait sur le royaume et sur la guerre. Elle semblait alors inspirée par l’Esprit-Saint [16] ». Reprenant les dépositions et les témoignages, l’avocat nivernais Jalabon de la Barre écrira qu’« elle affirmait avec assurance sa mission devant les plus grands seigneurs comme devant les évêques. Alors un rayon d’en haut paraissait éclairer son visage et animer sa parole, ce semblait chose toute divine de la voir et de l’ouïr [17] ». Dom Henri Leclercq choisit parmi tant de témoignages celui de Dunois :

Mais c’est Dunois, un témoin oculaire, qui a galopé botte à botte avec Jeanne, qui l’a entendue dans le conseil et vue sur le terrain, Dunois qui a eu à surmonter ses propres préventions contre la jeune fille, qu’il faut entendre : « Les faits et gestes de Jeanne dans la guerre, dépose-t-il au procès de réhabilitation, me semblent procéder, non d’industrie humaine, mais de conseil divin. Ce que je vais dire expliquera ma créance. » Et il raconte nombre de faits pour prouver ses dires [18].

 

3. Une formation dont les fruits se verront d’emblée

Ainsi, s’appuyant sur de nombreux témoignages, le père Ayroles peut affirmer que « la jeune paysanne, dès sa première apparition sur la scène, émerveilla tous ceux qui la virent par son habileté dans les exercices de la vie militaire ; elle les émerveilla bien plus encore par la manière dont elle parlait de la guerre et de tout ce qui regardait sa mission [19] ». Il cite par exemple le chroniqueur Perceval de Cagny témoignant :

Le roi et tous ceux de sa maison et les autres, de quelques états qu’ils fussent, se donnaient de très grandes merveilles de ce qu’elle parlait et devisait des ordonnances et du fait de la guerre, autant et en aussi bonne manière qu’eussent pu et su faire les chevaliers et les écuyers étant continuellement occupés du fait de la guerre.

Au cours des journées qui suivirent la période de Poitiers, où Jeanne fut convoquée pour subir les examens des docteurs en théologie, le lieutenant-colonel de Lancesseur relate que :

Charles VII eut de nombreux entretiens avec la Pucelle. Il en fut d’abord charmé, étonné ensuite, puis ébloui par l’étendue et la précision de ses vues sur tous sujets. Finalement, il se sentit étreint d’une indéfinissable angoisse, en découvrant chez cette toute jeune fille une sagesse et une science qu’il n’avait jamais rencontrées chez aucun de ses meilleurs conseillers. Elle lui exposait, avec une conviction basée sur le raisonnement le plus serré, comment le sol français allait être libéré de l’envahisseur. Ses déductions reposaient sur une connaissance approfondie des sciences militaires, sur le comportement des troupes en campagne, sur le combat et la façon de le diriger, en utilisant tous les moyens disponibles, les faisant converger rationnellement entre eux. Le monarque en venait à se demander si réellement il ne se trouvait pas en présence d’un véritable génie. Évidemment Dieu seul avait pu l’inspirer, comme elle ne cessait, d’ailleurs, de le lui affirmer. Le 20 avril 1429, il se décida à nommer Jeanne d’Arc chef de guerre. C’est avec ce titre qu’il lui confirma l’ordre précédemment donné de partir pour Orléans, à la tête du convoi préparé, et de prendre, sur place, le commandement général des troupes. La carrière militaire de Jeanne allait commencer [20].

Voici donc Jeanne d’Arc chef de guerre, et bien plus encore, car elle est l’envoyée de Dieu, comme le remarque l’abbé Olivier Rioult. Dans son étude sur Jeanne et la guerre, il énumère et démontre les qualités guerrières de Jeanne qui vont se manifester pendant « sa carrière militaire » :

Tout chef digne de ce nom doit avant tout avoir une autorité sur les hommes, savoir faire preuve d’initiative et savoir commander. Sa tâche exige aussi une certaine prouesse et prestance, un courage physique et moral portant au plus haut degré l’acceptation des rudes conditions de vie et l’oubli de ses blessures, et enfin un sens stratégique simple, sûr et clair. Or Jeanne a eu toutes ces qualités et elle les a manifestées aux yeux de tous [21].

C’est ce que nous allons voir maintenant.

 

 

3. Le plan de guerre de sainte Jeanne d’Arc

 

1. Clarté et décision du plan de guerre

Dès avril 1429, Jeanne d’Arc se fait expliquer la carte par son « état-major » ; elle fait preuve, du premier coup, de clarté et de décision, comme nous l’explique le lieutenant-colonel de Lancesseur :

Tous les grands chefs de l’armée sont là, entourant Jeanne d’Arc. Elle a fait placer devant elle une table sur laquelle on a déployé une grande carte de France. Et voici les paroles que prononce Jeanne, le doigt sur la carte qu’elle s’est fait expliquer, car elle ne sait ni lire, ni écrire : Le dauphin, dit-elle posément, se trouve en présence de deux terribles adversaires : le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne. Leurs armées encerclent Paris, les Anglais par le sud, les Bourguignons par le nord. Orléans et Compiègne, le premier au sud de Paris, le second au nord, symétriquement situés par rapport à la capitale, sont particulièrement précieux pour eux par leur situation stratégique, tout autant que par les puissantes ressources qu’ils renferment. Orléans et Compiègne seront donc les deux objectifs à atteindre par nos armées, tout d’abord. Paris sera l’objectif final.  En conséquence, la campagne va se diviser en deux parties : La campagne de la Loire : opérations autour d’Orléans. La campagne de l’Oise : opérations autour de Compiègne [22].

Il faudra sacrer le roi à Reims après la délivrance d’Orléans et avant de bouter les Anglais hors de France ; ce sont les trois volets que Jeanne exposa au roi de la mission à laquelle elle fut appelée « de par Dieu ».

Mais les grands chefs s’affolent : « Un pareil programme est totalement irréalisable, surtout dans les conditions du moment. » Jeanne les fait taire et leur expose qu’avant d’engager la lutte, il y a lieu de réorganiser l’armée.

 

2. Les conditions de réussite du plan mises aussitôt en action

Dès le mois d’avril 1429, Jeanne fait procéder à la réorganisation de l’armée [23] :

— Mobilisation générale en prescrivant de faire appel à tous les Français restés fidèles à leur roi légitime. « Et de toutes les contrées de l’ouest et du sud, disent les chroniqueurs du temps, accourent de nombreuses recrues » ;

— Commandement unique en imposant immédiatement son autorité, comme elle le fit dès sa première rencontre avec Dunois, qui est pourtant un cousin du roi ;

— Allègement de l’armée, d’une part en adoptant des armures légères pour permettre au cavalier de combattre à toutes les allures et aussi bien à pied qu’à cheval, d’autre part en séparant l’artillerie lourde de l’artillerie légère pour donner à cette dernière une application inconnue jusqu’à ce jour, la contrebatterie (tir d’artillerie pour détruire l’artillerie adverse) ;

— Logistique prise en compte avec les débuts du train des équipages ; c’est-à-dire le ravitaillement organisé (notamment pour l’alimentation) pour ne pas vivre sur le pays et ses habitants ;

— Discipline rétablie en supprimant les mauvaises pratiques et en mettant fin à la cohue. Sanctification de l’armée (prières publiques, confessions, processions, cantiques, rétablissement de la morale…) [24].

Jeanne, en bon général, ordonna donc rapidement toutes les mesures nécessaires en action préliminaire de l’engagement armé pour s’assurer des conditions de réussite de la guerre. Cette maîtrise de la constitution d’une armée en vue du combat, à l’égal des meilleurs généraux, n’est pas sans rappeler celle du général de La Moricière, l’illustre vainqueur de Constantine en 1837, réorganisant l’armée pontificale dont il venait de prendre le commandement à la demande du pape, en 1860, suite à la spoliation de la Romagne par les troupes de Victor-Emmanuel II.

Notons que Jeanne ne chercha pas à imiter le modèle de l’armée anglaise qui avait pourtant fait ses preuves contre les Français. Par exemple, elle ne chercha pas à développer un corps d’archers plus conséquent ni à équiper ses soldats de pieux acérés.

Dans l’art en général, et donc dans l’art de la guerre en particulier, « [l’artiste] sera constamment conditionné, dans son ouvrage, par la “chose“ qu’il produit, et donc par la matière concrète qu’il travaille. […] Ce respect de la matière est la première constante de l’art [25]. » Jeanne, en réorganisant ainsi l’armée, façonne l’élément matériel (la matière de la guerre, composée des hommes et des moyens) du côté des Français pour l’adapter aux lignes du langage qu’elle va choisir, selon ses inspirations d’origine divine, pour permettre son utilisation au mieux dans l’art de la guerre. On assiste ainsi à la première étape, la transformation de la matière préexistante, avant que l’artiste lui donne une expression, car il veut imprimer une pensée dans la matière. C’est cette pensée et ce langage que nous allons aborder maintenant.

 

4. Campagne de la Loire

1. Le préambule pour mener une guerre juste

Avant d’engager la lutte contre les Anglais, Jeanne tente la voie diplomatique pour les inviter à quitter la France, afin d’éviter le dernier moyen qu’est la guerre avec tous les malheurs qu’elle comporte. Elle envoya une lettre au roi d’Angleterre et au duc de Bedford, son oncle, commandant les armées anglaises en France, sous la forme d’un ultimatum ferme et énergique qui présentait la justice de sa cause [26].

Cet ultimatum fut certainement reçu à la Cour d’Angleterre avec stupeur et colère, tant les Anglais jugeaient, à raison, la France quasiment vaincue.

Jeanne ne s’attendait pas à une réponse affirmative des Anglais mais elle se devait, dans le souci de mener une guerre juste, d’utiliser toutes les voies de recours avant de déclencher les hostilités. Elle renouvela ces ultimatums tant auprès des Anglais que des Bourguignons, et fit preuve de patience devant les injures.

Comme le démontre si bien Amaury Lahyre dans le numéro 221 d’Action Familiale et Scolaire, Jeanne d’Arc mène une guerre juste [27] car :

— elle agit sous l’autorité du dauphin, héritier légitime ;

— pour une cause juste : sauver le royaume de France et rétablir la royauté de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la fille aînée de l’Église ;

— avec une intention droite : promouvoir le bien et éviter le mal ;

— en dernier recours : après avoir tenté par ses ultimatums la voie diplomatique ;

— ayant toutes les chances raisonnables de gagner, puisqu’elle a l’assurance de ses voix et son mandat de Dieu ;

— avec des moyens proportionnés : en intervenant de manière mesurée, comme elle l’a prouvé au cours de ses campagnes.

Menant une guerre juste, elle bénéficiera alors, on pourrait dire par surcroît, des grâces divines supplémentaires qui feront trembler les Anglais et les Bourguignons, les laisseront parfois dans l’inaction et feront tomber leurs résolutions de résistance :

Je puis attester, disait Dunois, que dès l’envoi de cette lettre [l’ultimatum au roi d’Angleterre], tandis que précédemment deux cents Anglais mettaient en fuite huit cents et mille Français, dès cette heure, il suffisait de quatre ou cinq cents Français pour tenir tête quasi à toute la puissance anglaise… ; ils en imposaient si fort aux assiégeants qu’ils n’osaient plus sortir de leurs bastilles [28].

Ainsi, la campagne de la Loire pouvait commencer.

 

2. Levée du siège d’Orléans

Orléans fait l’objet d’un siège de la part des Anglais depuis plus de six mois (depuis le 12 octobre 1428). Les Anglais occupent douze bastilles, qui sont des positions puissantes, présentant une apparence d’indestructibilité à cette époque. Une partie des troupes campe juste au sud de la Loire avec de forts retranchements, et une réserve conséquente commandée par Falstaff se trouve à Janville, à 35 kilomètres au nord-ouest d’Orléans. Les Anglais, commandés par John Talbot, sont forts de 7 000 lances, soit un total d’environ 28 000 hommes. Le siège est accompagné d’un blocus empêchant les ravitaillements.

Les Français, dans Orléans, ont 3 000 soldats des troupes royales et 3 000 hommes des milices, soit 6 000 hommes en tout, commandés par Dunois – mais les effets du siège se font sentir : le moral est bas et la défaite semble inéluctable.

Il y a déjà eu une tentative française de saisir un convoi de ravitaillement anglais, le 12 février 1429 : ce fut la bataille de Rouvray, dite bataille des harengs. Malgré leur supériorité numérique (4 000 contre 1 500), les Français, mal coordonnés, furent vaincus.

 

Comment faire pour lever ce siège et délivrer Orléans des Anglais ?

L’armée de secours de sainte Jeanne d’Arc s’élève à 8 000 hommes. Il en faudrait dix fois plus pour attaquer avec efficacité les Anglais, le rapport de force étant théoriquement de trois contre un pour ce mode d’action (84 000 Français pour attaquer 28 000 Anglais).

Le lieutenant-colonel de Lancesseur nous décrit le plan de Jeanne et son exécution [29] : ravitailler tout d’abord la place par un convoi fluvial (bacs avec vivres, matériel, 800 hommes et 200 chevaux).

Jeanne décide donc de rentrer dans Orléans et de se trouver par là même en position d’assiégée. Cela étonne à première vue ; ce type de plan est atypique.

En fait, Jeanne, n’ayant pas les forces suffisantes pour fixer l’ennemi sur le pourtour extérieur et pour percer en concentrant ses forces en un point, a choisi de fixer les Anglais par le centre, puis de les attaquer successivement en prenant les bastilles les unes après les autres. De plus, le fait de rentrer dans la place aura un effet positif sur les forces morales de l’armée et de la population d’Orléans.

Pour cela, elle entreprend une percée initiale pour rejoindre Orléans et ravitailler la ville.

Elle fait bombarder les positions anglaises proches de la Loire de part et d’autre du passage prévu pour le convoi fluvial et fait mettre en position une partie de son infanterie en guise de diversion, à hauteur de la bastille Saint-Laurent. La crue et un vent miraculeusement favorable permettent la remontée du convoi. Cette action de surprise est favorisée par le soleil couchant, qui gêne l’observation des Anglais.

Jeanne rentre dans Orléans le soir du 29 avril 1429, au milieu d’une population en liesse.

Après l’entrée dans Orléans, les opérations se déroulent de la manière suivante, selon le lieutenant-colonel de Lancesseur [30] :

1 – Prise de la bastille Saint-Loup (4 mai) : 

Sortie des Anglais de la bastille Saint-Pouair pour couper les arrières français entre Orléans et Saint-Loup. Sainte Jeanne d’Arc envoie une troupe française en couverture qui devance les Anglais sur la position qu’ils voulaient prendre. Cela provoque l’arrêt des Anglais en inhibant leur volonté de sortie.

2 – Prise de l’Île aux Toiles et de la bastille de Saint-Jean-le-blanc (6 mai) : 

Manœuvre qui déconcerte autant les Français que les Anglais, car cela est nouveau pour eux (infiltration de nuit du dispositif anglais avec un pont de bateaux pour la traversée du bras de la Loire).

3 – Prise de la bastille des Au­gustins (6 mai) : 

Jeanne est à la tête de 4 000 Français. Utilisation de l’artillerie en contrebatterie avec des tirs de concentra­tion sur les murailles. L’infanterie est donnée à l’assaut. Jeanne effectue une contre-attaque face à la sortie des Anglais de la bastille Privée en utilisant l’artillerie contre les archers anglais et en chargeant avec sa cavalerie, tout en opérant un mouvement de contournement pour permettre à ses canons de continuer à tirer sur les Anglais. Notons que Jeanne ne commit pas ainsi la faute de François Ier à Pavie (25 février 1525), qui lança sa cavalerie directement sur les forces impériales de Charles Quint, en interdisant alors à sa puissante artillerie de poursuivre les ravages sur les lignes ennemies. Jeanne eut le coup d’œil du chef, l’à-propos dans les ordres en conduite et la détermination dans l’action, qualités qui ne sont pas possédées par tous les chefs. Lors de l’assaut des Augustins, Jeanne est blessée au pied par une chausse-trappe (étoile de fer à quatre pointes posée au sol pour arrêter les chevaux).

4 – Prise du fort des Tourelles (7 mai) : 

Une flèche blesse Jeanne (elle l’a prédit la veille). Néanmoins, elle continue le combat tard le soir, en motivant ses lieutenants qui veulent remettre au lendemain.

Le père Ayroles conclut :

Les redoutables forteresses renversées, il n’y eut qu’une voix parmi les généraux : « Pas de chef, pour expérimenté qu’il eut été, n’aurait déployé tant de génie [31]. »

En 10 jours, Orléans est délivrée (29 avril au 8 mai 1429). Les Anglais battent en retraite.

 

3. Prise de Jargeau, Meung et Beaugency

Erreurs anglaises exploitées par sainte Jeanne d’Arc [32] : 

— Ils divisent leurs forces vers deux directions ; Jeanne concentre ses efforts sur une direction tout en se renseignant des deux côtés (formation de deux corps de cavalerie légère de 600 hommes : La Hire [33] vers Jargeau et Loré [34] vers Beaugency) ;

— Ils éloignent un des corps (Suffolk) de ses bases d’opération ; c’est celui que sainte Jeanne d’Arc attaque en premier : Jargeau, le plus à l’est.

Prise de Jargeau (12 juin 1429) : Jeanne a rassemblé environ 4 800 hommes (1 200 lances).

— Préparation : prise des faubourgs par une attaque française des avant-postes dans la nuit pour placer son artillerie au plus près ;

— Réalisation : concentration des tirs d’artillerie de gros calibre (bombardes) contre les murailles sur un point (une tour) et tir d’artillerie de petit calibre (couleuvrines) en contrebatterie.

— Exploitation : Assaut de l’infanterie sur les murailles (Jeanne sera blessée par un boulet en montant à l’échelle).

Prise du pont de Meung (15 juin) :

Les deux têtes de pont anglaises sont enlevées de vive force.

Prise de Beaugency (16 juin) :

Jeanne accepte le corps d’armée (environ 2.500 hommes) du connétable de Richemont [35] (alors en disgrâce du roi). Mais Talbot a quitté Beaugency avant sa prise pour chercher au nord la réserve de Falstaff.

La manœuvre de Jeanne est une manœuvre dite « en position centrale », que l’on retrouvera 400 ans plus tard, en 1814, lors de la campagne de France de Napoléon, qui attaquera successivement Blücher et Schwarzenberg.

 

4. La poursuite des Anglais et la bataille de Patay

Les Anglais sont commandés par Talbot, leur meilleur général, qui a rejoint Falstaff. 5 000 hommes redescendent vers Beaugency, mais apprenant la capitulation de leurs troupes, ils rebroussent chemin.

Jeanne utilise la cavalerie allégée (armures allégées) pour les poursuivre. « Avez-vous de bons éperons ? Il va vous en falloir pour la poursuite ! »

Le 18 juin 1429, l’arrière-garde commandée en personne par Talbot fait volte-face et accepte le combat en préparant la défensive sur un terrain favorable. Mais La Hire les surprend en pleine installation et les bouscule (épisode du cerf qui dévoila les Anglais). Falstaff reçoit l’ordre de prendre des dispositions pour valoriser ses positions, pour préparer le repli de Talbot et le soutenir. Mais Talbot est fait prisonnier par Xaintrailles [36]. Les cavaliers français continuent leur progression vers Falstaff.

Jeanne fait d’abord canonner les retranchements anglais, constitués de chariots et de pieux, par l’artillerie légère (première utilisation de l’artillerie en rase campagne avec effets) : préparation d’artillerie de plusieurs heures. Puis assaut sur l’infanterie anglaise qui est épuisée et qui offre peu de résistance. François Ier devra sa victoire de Marignan en 1515 à une utilisation similaire de l’artillerie. 500 ans après sainte Jeanne d’Arc, en 1918, le maréchal Pétain énoncera cette règle : « L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe. » C’est le « pas un pas sans appui » des troupes françaises récemment en Afghanistan.

On peut définir la charge de Patay ainsi : « Choc extrêmement violent d’une puissante troupe de cavalerie, lancée à la charge et énergiquement commandée, contre une arrière-garde de troupes en retraite, auxquelles il n’est pas laissé le temps de se reconnaître et de s’installer en défensive [37]. » Jeanne bouscule les Anglais sans leur laisser le temps de s’installer mais évite les erreurs passées de l’impétuosité en temporisant la charge de cavalerie pour permettre l’action de l’artillerie. La bataille de Patay fut suivie d’une exploitation vers Janville entraînant d’autres grandes pertes anglaises.

Avec le verrou d’Orléans libéré, avec l’armée anglaise chassée de la Loire et ses réserves détruites, la campagne de la Loire est terminée.

Au cours de cette brève campagne de la Loire, a écrit le général Canonge, professeur à l’École Supérieure de Guerre, Jeanne d’Arc fit preuve de qualités militaires éminentes : la préparation puis l’offensive sans répit ; une foi imperturbable dans le succès ; une intelligence rare ; une extraordinaire puissance de travail ; l’exemple entraînant ; l’esprit de suite, secondé par une volonté inébranlable, le succès obtenu, d’en tirer tout le parti possible. Telle fut Jeanne d’Arc, chef de guerre [38].

 *

5. La route vers le sacre à Reims 

1. La confirmation des hautes aptitudes

Après la campagne victorieuse de la Loire, vers quelle direction exploiter ? Par la route du nord-est ou du nord-ouest ? Couper les Anglais au nord-ouest pendant leur repli et avant leur réembarquement en Normandie ou s’attaquer aux Bourguignons ? Tous les grands chefs militaires et conseillers politiques étaient d’avis de poursuivre l’Anglais, donc de poursuivre vers le nord-ouest.

Le mal principal du pays n’était pas l’Anglais mais la division, l’émiettement, l’affaiblissement : Il fallait redonner un cœur et une tête à la France. La royauté française agonisait.

Sainte Jeanne d’Arc fut à son Conseil et décida « tout à l’opposite » des grands seigneurs. Elle décida de poursuivre vers le nord-est vers Reims, conformément à son plan de guerre et à sa mission pour faire sacrer le dauphin à Reims au plus vite. Sainte Jeanne d’Arc fit preuve ainsi d’une haute vision politique pour le salut de la France. Le professeur d’histoire Jean Guiraud pose la question :

La marche sur Reims n’est-il pas le signe d’un instinct politique extraordinaire ? Alors que presque tous les conseillers du roi voulaient se porter en Normandie, Jeanne, de tout le poids de son autorité, par ses adjurations et jusque par ses larmes, décida le roi à se faire d’abord sacrer. C’était bien là le point essentiel : que Charles reçût l’onction qu’avaient reçue ses pères ; la foi de ses fidèles s’en trouva raffermie, la foule des hésitants vint à lui, ceux qui l’avaient trahi tremblèrent, le roi d’Angleterre lui-même douta de son droit et du succès final. La Normandie pouvait bien attendre ; le sacre du roi, c’était le triomphe, avant même que son royaume fût reconquis [39].

D’un point de vue militaire, les anglais, se retirant, laissent le flanc ouest bourguignon à découvert. Et ce sera une exploitation foudroyante de la sainte.

 

2. La manœuvre foudroyante vers Reims

« On passera par l’est, l’armée marchant en trois colonnes successives, échelonnées la droite en avant, à intervalles de déploiement » décidera Jeanne.

L’armée de 12 000 hommes est donc répartie en trois corps. L’artillerie emportée sera uniquement légère pour ne pas retarder la progression. En effet, la grosse artillerie de siège, qui pouvait certes envoyer par ses bombardes un boulet en pierre de 340 kg à 800 mètres, avait cependant l’inconvénient de comprendre des pièces de 16 400 kg tractées par 24 chevaux ; ce qui n’était pas pour alléger une armée. La disposition de marche de ces trois corps en échelons refusés à l’ouest permet de faire face, si besoin, à une attaque anglaise sur son flanc nord-ouest avec une rapidité de manœuvre. Notons que Jeanne anticipe ainsi de plus de trois cents ans sur le principe divisionnaire du comte de Guibert et sur son extrapolation par Napoléon avec la constitution de corps d’armée qui manœuvraient à une journée de marche les uns des autres pour pouvoir s’appuyer ou se soutenir en convergeant.

L’avancée est foudroyante : les villes ouvrent leurs portes, se rendent ou capitulent très vite dès les préparatifs amorcés. La renommée de Jeanne la précède tant chez l’ennemi bourguignon que chez les populations en liesse. Jeanne provoque de l’effroi à ses ennemis. Après un départ de Gien le 1er juillet 1429, Auxerre ouvre ses portes le 3 juillet, Troyes capitule le lendemain des préparatifs d’assaut en voyant la détermination des Français, Châlons se rend le 13, Reims ouvre ses portes le 16 et accueille le souverain. La marche sur Reims fut ainsi de 320 kilomètres parcourus en seulement 16 jours et sans nécessité de bataille.

Les soldats de Napoléon disaient : « il fait la guerre avec nos jambes ». L’Empereur, dans ses phases préliminaires, cherchait à imposer sa bataille par ses activités, sa vitesse, sa manœuvre.

Le maréchal Juin nous donne un autre exemple de la manœuvre qui peut obtenir des résultats par une grande mobilité sans recours systématique à la bataille : en Italie, pendant la 2e Guerre mondiale, en mai 1944, franchissant le Garigliano en direction du Mont Majo, il déborda les positions allemandes du Mont Cassin et, par sa progression menaçante dans la direction de Rome, força les Allemands à se replier de là où les Anglo-américains étaient tenus en échec depuis des mois.

On peut constater que Jeanne a surpris les Bourguignons en attaquant sur leur flanc et en progressant avec une telle rapidité. Si la route du Sacre n’a pas été une succession de batailles, c’est par le génie et la détermination de Jeanne, c’est aussi par sa renommée et la frayeur d’oser l’affronter après les défaites anglaises de la Loire, c’est enfin par son audace qui a surpris autant ses ennemis que les Français.

Le chroniqueur de Cagny, cité par Quicherat, disait que…

le long du chemin vers Reims, toutes les forteresses du pays se mirent sous l’obéissance du roi […]. Quant à celles qui refusaient, [Jeanne] s’y rendait elle-même et tous obéissaient.

Le père Ayroles ajoutait que…

ses sommations faisaient tomber les résolutions de résistance les mieux arrêtées. [Pourtant,] pas de province n’était plus bourguignonne que la Champagne ; Reims était bourguignon au possible […] et avec Troyes et Châlons […] venaient de jurer d’être fidèles à l’Anglais, s’animaient mutuellement à repousser le dauphin viennois et la Pucelle [40] ;

 

3. Le sacre : mission majeure de Jeanne

Le sacre de Charles VII se déroula le 17 juillet 1429. Ce fut l’accomplissement de la mission majeure de sainte Jeanne d’Arc. Comme le dit Mgr Delassus :

Le sacre venait sceller à nouveau l’alliance contractée entre le Christ et la France. […] Par le sacre, nos rois recevaient un droit de souveraineté supérieur au droit humain qu’ils tenaient de la naissance et de la constitution nationale [41].

Le sacre donnait ainsi cette onction d’ordre supérieur qui redonnait une tête et un cœur à la France, qui restaurait la royauté française et qui, par la suite, fut la cause probable de bien des fidélités renouées par des villes qui ouvrirent leurs portes lors de la marche du roi pendant la campagne de l’Oise. Ce sacre peut être considéré à juste titre comme l’effet majeur du plan de guerre de Jeanne et elle ne s’y est pas trompé en insistant, contre l’avis de tous, pour marcher vers Reims plutôt que vers la Normandie quand se posait la question de la route à suivre après les victoires de la campagne de la Loire.

Il est à noter que bien avant le sacre, le dauphin proposait une faveur à Jeanne : Jeanne lui demanda le Royaume de France : elle fut reine de France un instant car elle remit aussitôt le Royaume au Christ-Roi qui est Roi de France puis le remit en son nom à Charles VII. Ceci conformément à la mission de Jeanne de restaurer le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ en France et de restaurer Charles VII lieutenant du Christ-Roi.

Jeanne avait l’âme du chef avec l’idée de la patrie, et le cœur du chef avec la mansuétude pour ses hommes et pour ses ennemis : Jeanne pleurait les massacres, s’occupait des blessés qu’elle soignait, comme celui de Patay, en lui procurant un confesseur.

Dans son cours à l’École de Guerre, quand il en arrive, à cette qualité primordiale du chef de savoir épargner la vie de ses soldats, Foch cite cette parole de Jeanne, ce cri de Jeanne, toute frémissante à la vue du sang : « Mon Dieu, c’est du sang français qui coule ! » et Foch ajoute : « Quand vous donnerez vos ordres, Messieurs, pour la bataille à livrer, vous n’oublierez pas ce mot de Jeanne : « C’est du sang français qui coule ! » [42].

Dans ces premières campagnes, Jeanne montre déjà qu’elle possède à un haut degré les qualités d’initiative et de résolution d’un véritable chef de guerre. En outre, au combat, elle apprécie d’abord le terrain et les dispositions de l’ennemi. Elle en déduit ensuite sa décision et en fait suivre l’exécution ; ce qui est la marque de l’intelligence et de la volonté du chef.

Poursuivant ainsi avec détermination son plan de guerre, Jeanne en arrive à la troisième phase de son plan : s’emparer de Compiègne puis délivrer Paris. La campagne de l’Oise sera ainsi l’exploitation de la mission majeure qui était de faire sacrer le roi à Reims. Compiègne et Paris aux mains de Charles VII, la France tout entière pourra être délivrée rapidement des Anglo-Bourguignons.

 

6. Campagne de l’Oise

1. L’objectif intermédiaire de Compiègne

La reprise de la campagne a lieu le 22 juillet 1429. Successivement Soissons se rend le 23 juillet, Château-Thierry capitule devant les préparatifs le 29 juillet, Montmirail se rend le 1er août, Provins le 2, Coulommiers le 9. Crépy-en-Valois sera atteint le 11 août, Lagny-le-sec le 12 et Dammartin le 13.

Bedford, qui avait pourtant obtenu un renfort conséquent de troupes d’Angleterre, était dans l’indécision quant à intervenir. Le père Ayroles cite l’évêque de Lisieux :

Il n’y avait qu’un sentiment, qu’une voix presque universelle parmi les Anglais ; à savoir que l’on ne pourrait pas heureusement combattre les Français tant que respirait cette Pucelle qu’ils accusaient d’user de sortilège et de maléfices [43].

Les deux armées se firent face un moment à Mont-Epilloy près de Senlis. Les Anglais s’étaient installés en hérisson sur une position favorable, adossés à la Nonnette et à un étang. D’une manière générale dans le cadre de sa mission et pour bouter les Anglais hors de France, la tactique de Jeanne privilégiait l’offensive, « seule capable d’assurer la destruction de la puissance ennemie parce qu’elle recherche une fin positive [44] ». Mais elle n’a pas cherché, ici à Mont-Epilloy, à convaincre le roi d’attaquer les Anglais s’ils restaient en défensive, ce que ceux-ci attendaient pour répéter leurs célèbres victoires du passé. Pourtant, « le parti [français] de la guerre, le parti jeune exultait. On allait enfin causer avec ces Anglais ! Jeanne seule se défendait d’une certaine perplexité [45] ». En bonne tacticienne, Jeanne a bien analysé que l’ennemi était en garde sur des positions solidement valorisées, qu’il serait coûteux en hommes de les battre alors que l’enjeu de la position n’en valait pas la peine [46]. Quand elle intervint, « elle essaya [seulement] d’engager la bataille par consentement mutuel [47] ». Les Français manœuvrèrent donc aux environs pour forcer les Anglais à accepter une bataille rangée à découvert. « Tout fut inutile : ils n’entendirent pas perdre le bénéfice du lieu choisi par eux pour le vain honneur de répondre à ce qu’ils estimaient des bravades sans conséquence [48]. » Après quelques escarmouches entre le 13 et le 16 août, les Anglais se replièrent finalement sur Paris.

Le roi Charles VII était lui aussi dans l’indécision (le chemin tortueux, avec allers et retours fréquents, de la campagne de l’Oise le montre bien) ; il fit remonter ses troupes au nord. Senlis, libérée des Anglais, fit le choix du roi de France. Compiègne ouvrit ses portes le 18 août et restera loyale dans sa soumission au roi.

Mais les hésitations et les tergiversations politiques vont s’accentuer. Le ministre de La Trémoille et le chancelier Regnault de Chartres sont des conseillers du roi qui cherchèrent, semble-t-il, à ne pas indisposer le duc de Bourgogne par des batailles. Jeanne les gênait. L’action de Jeanne fut, en effet, en butte autant à la perfidie bourguignonne qu’aux mauvais conseillers du roi, chacun cherchant à retarder l’engagement armé français par des tractations.

Compiègne délivrée, sainte Jeanne d’Arc renouvelle sa volonté d’attaquer Paris.

 

2. L’objectif ultime de Paris

Jeanne décide de marcher sur Paris sans ordre formel du roi et atteint Saint-Denis le 25 août. Le duc de Bedford a maintenant abandonné Paris et replie ses troupes au nord-ouest.

Jeanne prend de très judicieuses dispositions préparatoires pour attaquer Paris qui est défendu par 2 000 hommes des milices parisiennes, par quelques Anglais et par 400 Bourguignons.

 

Bataille de Paris : 25 août – 9 septembre 1429

Phase préliminaire :

— Jeanne fait jeter un pont de bateaux sur la Seine à Saint-Denis, en prévision des ravitaillements de toutes sortes sur la rive gauche du fleuve. Elle établie ainsi sa ligne de communication.

— Jeanne mène des opérations préventives au nord-ouest de Paris vers Meulan-Poissy et Saint-Germain-en-Laye et prend des châteaux forts aux Anglais pour se prémunir sur ses arrières quand elle attaquera Paris. Elle maintient ainsi sa liberté d’action (un des principes de la guerre actuels).

Dispositif de combat :

— Le duc d’Alençon [49], qui est le garant de la meilleure exécution d’une opération secondaire mais d’importance, est chargé de prendre le dispositif défensif de Paris à revers en remontant la Seine par Asnières, Courbevoie, Puteaux, Saint-Cloud et Issy pour déboucher sur Grenelle. Jeanne anticipe sur la possibilité d’une défense de Paris dans la profondeur et se garde ainsi la possibilité d’une prise en tenaille qui dès les premiers engagements au sud aura un effet certain pour briser le moral des derniers défenseurs ennemis.

— Jeanne dispose ses troupes d’attaque en position face aux portes Saint-Honoré et Tour-Carrée au plus près de sa ligne de communication ; ce qui lui permet de mieux soutenir logistiquement l’effort principal (ravitaillement, soutien des blessés, renforcement).

— Elle met son artillerie en position à la Butte des Moulins. Elle excelle ainsi dans l’utilisation de l’artillerie de l’époque en disposant ainsi d’un meilleur observatoire pour mettre en place ses tirs d’artillerie et pour augmenter l’allonge des tirs au-delà de l’enceinte fortifiée.

— Elle garde de fortes réserves derrière la Butte. Elle renforce ainsi sa liberté d’action, ce qui lui permettra, au moment qu’elle jugera opportun, soit de renforcer son dispositif d’attaque, soit de l’étendre, soit de mener l’attaque sous des formes différentes, soit de parer à temps une nouvelle menace (en cas de retour offensif des Anglais au nord-ouest par exemple).

Le plan de Jeanne pour la bataille de Paris révèle ainsi un chef extraordinairement prévoyant, prudent et déterminé tant les dispositions qu’elle prend lui permettent de faire face aux imprévus de la guerre (ce que Clausewitz appelait « brouillard de la guerre » pour les incertitudes liées à l’ennemi et « friction du champ de bataille » pour le déroulement de ses propres opérations qui ne se passent pas comme prévu) et de réaliser au mieux la prise de Paris dans les délais les plus courts.

 

3. La croix de Jeanne

Le roi rejoint Saint-Denis le 7 septembre. L’attaque au nord-ouest de Paris débute le 7 au soir et toute la journée du 8. Jeanne sera blessée une quatrième fois par un carreau d’arbalète au franchissement du second fossé entourant Paris. Elle voudra cependant reprendre l’attaque au plus tôt en voulant combler ce fossé humide.

Mais l’ordre du roi d’arrêter l’attaque de Paris tombe le 9 septembre matin. Le roi a malheureusement signé un triste traité le 28 août avec les Bourguignons qui « s’engagent » à livrer Paris. Il existe cependant une clause secrète de leur livrer Compiègne qui est un gage précieux (les compiégnois refuseront).

En effet, Compiègne est la clé des communications entre Paris et la partie du Duché de Bourgogne où réside Philippe le Bon : Péronne est située à l’opposé de Paris par rapport à Compiègne.

L’armée se retire sur la Loire et se disperse. « Les insidieuses négociations du duc de Bourgogne firent ce que ne pouvait pas la force. Elles amenèrent la dislocation d’une armée qui allait de triomphe en triomphe [50]. »

Jeanne est condamnée à l’inaction. Il y a cependant quelques combats à l’est de Bourges comme celui, victorieux, de Saint-Pierre-le-Moûtier, le 2 novembre 1429, avec une action miraculeuse, semble-t-il, au dire de Jeanne elle-même (paroles rapportées par Jean d’Aulon [51]) : elle se déclara forte de 50 000 hommes (une légion d’anges !) là où elle n’avait visiblement qu’une poignée de quatre ou cinq hommes. Il y a l’échec du siège d’un mois à la Charité-sur-Loire, dû à un manque certain de moyens. Le roi reste dans l’inertie tandis que Richemont, d’Alençon et La Hire guerroient avec succès face aux Anglais en Normandie.

Jeanne « s’échappe » de Sully le 29 mars 1430 et remonte vers l’est de Paris. Elle est avertie, lors d’une apparition de sainte Catherine et de sainte Marguerite dans les fossés de Melun, le 15 avril 1430, de sa capture « avant la Saint-Jean prochaine » (c’est-à-dire, avant le 24 juin 1430).

Elle affronte le chef de bande Franquet d’Arras, intrépide Bourguignon, au combat de Lagny en avril 1430. Lors de ce combat, Jeanne fait preuve encore d’excellentes qualités de chef de guerre. Elle charge par deux fois les hommes de Franquet d’Arras qui doivent se replier dans un bois et cherchent à s’y installer en défensive. Habilement, Jeanne les « assomme » par un tir d’artillerie puis les charge une dernière fois victorieusement avec sa cavalerie.

Jeanne retourne à Compiègne qui est menacée par les Anglo-Bourguignons. Elle effectue une contre-attaque le 14 mai à Pont-l’évêque. Mais elle est, semble-t-il, trahie par des manœuvres « politiques » à Soissons et par la dispersion de son armée de secours. A Compiègne, le 23 mai 1430, elle est capturée lors d’une sortie probablement connue à l’avance par les Anglo-Bourguignons sans que cela puisse être prouvé avec certitude.

Les lieutenants de Jeanne cherchent à la sauver. La Hire fait de fréquentes incursions près de Rouen pendant la détention de Jeanne. Le roi commande une expédition à Dunois en mars 1431 sur Rouen. Une autre expédition de Villequier s’empare du château d’Eu au nord-est de Rouen. Ces tentatives de libération de la sainte échouent près du but par manque de ressources.

Les lieutenants de Jeanne retiennent sa pratique de l’art militaire. La délivrance de Compiègne assiégée par les Anglo-Bourguignons, le 24 octobre 1430, en est un exemple. Vendôme [52] et Saint-Sévère [53] remontent de Senlis le long de l’Oise vers Compiègne par la rive gauche. Xaintrailles fait mouvement depuis Château-Thierry et, masqué par la forêt, aborde Compiègne par l’est. Les Anglais prévenus par la marche à découvert le long de l’Oise sortent de leurs positions et s’installent avec des pieux acérés près de Royallieu. Les Français, contrairement à leur attente, s’arrêtent et coordonnent leurs efforts à l’exemple de Jeanne. A l’approche de Xaintrailles, toujours non décelé par l’ennemi, ils déclenchent un feu d’artillerie. Le gouverneur de Compiègne fait également une sortie, prenant les Anglais à revers. Xaintrailles débouche de la forêt et prend les Anglais de flanc. Vendôme et Saint-Sévère les attaquent de face. Ainsi accablé de toute part, l’ennemi se débande et s’enfuit.

Xaintrailles, n’oubliant pas les leçons de Jeanne d’Arc, exploitait le succès par une poursuite acharnée, confirmait sa victoire en infligeant une deuxième et sanglante défaite aux Anglo-Bourguignons à Germiny où ils avaient essayé de se regrouper. De leur côté, Vendôme et Saint-Sévère battaient, à plate couture, des renforts que Bedford avait envoyés à Philippe le Bon. L’esprit de Jeanne d’Arc dominait la bataille, comme si elle eût été effectivement présente [54].

Charles VII se sépare de la Trémoille. Richemont s’empare de Paris en 1437. Rouen est reconquise en 1449. Les Anglais sont battus entre Calais et Cherbourg à la bataille de Formigny en 1450. Bordeaux capitule définitivement en 1453 suite à la bataille de Castillon, en Dordogne. Charles VII règne sur la France enfin reconquise : la dernière prophétie de sainte Jeanne d’Arc est accomplie. Calais seule reste aux Anglais. C’est la fin de la guerre de Cent-Ans qui aura duré 116 ans (1337-1453).

 

7. Un art de la guerre en avance de plusieurs siècles

Phénomène à rebours de toutes les lois de la nature, constatait le père Ayroles, une paysanne de dix-sept ans a fait trembler une armée enorgueillie par une suite de victoires, une nation renommée pour son sang-froid. Ce n’est pas un saisissement d’un instant, de quelques jours : la terreur a plané durant deux ans sur les vainqueurs de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt, de Verneuil [55].

Thibault d’Armagnac, un des preux qui avait combattu dans l’armée de la libératrice d’Orléans à Paris témoignait sous serment sur Jeanne d’Arc à son procès de réhabilitation :

S’agissait-il de conduire et de ranger une armée, de préparer la bataille, d’animer le soldat, c’était la conduite du plus habile général du monde qui aurait passé sa vie à s’exercer au métier de la guerre [56].

Jeanne fut donc comme le plus habile général du monde. Elle inspira la terreur aux Anglais, pourtant eux-mêmes reconnus généralement comme étant des plus habiles dans l’art de la guerre. Dans l’art de la guerre, Jeanne fut donc une « artiste » avérée. Or pour imprimer sa pensée dans la matière de la guerre, l’« artiste » lui donne une expression. Il va donc choisir sa ligne qui donnera l’ossature de son art. Cette ligne se traduira, dans bien des cas, par des principes que l’on appelle les principes de la guerre ou, parfois, règles de la guerre. Voyons alors maintenant quels auraient pu être les principes de la guerre de sainte Jeanne d’Arc.

 

1. Ébauche des principes de la guerre appliqués par Jeanne d’Arc

Le Lieutenant-colonel de Lancesseur, étudiant longuement et finement pendant des années les opérations militaires de notre sainte, a pu affirmer en 1961 que, concernant l’art et la science de la guerre,

Jeanne d’Arc eut l’immense mérite de créer de toutes pièces (on peut dire créer, car, ne connaissant ni A ni B, entièrement illettrée, elle n’avait pu apprendre la doctrine de la guerre dans les écrits des grands conquérants du passé) –  elle eut, dis-je, le mérite immense de créer de toutes pièces une théorie de la guerre dont les principes généraux étaient : – l’unité de commandement ; – stratégie, diplomatie et politique allant de pair ; – la coordination des différentes armes entre elles ; – l’économie des forces ; – la surprise ; – la libre disposition des forces ; – la sûreté ; – l’exploitation du succès. Aucun de ces principes n’a perdu de sa valeur à notre époque actuelle. Ce sont les mêmes qui régissent l’art militaire au 20e siècle. Jeanne d’Arc comprit les grands principes énumérés plus haut ; elle les utilisa au maximum, mais elle se garda bien d’en tirer des règles immuables, parce qu’elle eut l’inspiration qui lui fit comprendre qu’à la guerre, il n’y a que des cas particuliers, où les données du problème sont constamment variables et, par conséquent, n’ont qu’une valeur relative [57].

Voici donc une ébauche des lignes du langage – l’élément formel – de l’art de la guerre de sainte Jeanne d’Arc.

Jeanne utilisa souvent ce que l’on appelle « le coup d’œil du chef », par exemple : face à la tentative de sortie des Anglais de la bastille de Saint-Pouair ; face à leur contre-attaque de la bastille Privée ; face aux positions valorisées de Falstaff à Patay ; face aux retranchements de Franquet d’Arras à Lagny… Elle sut exploiter les opportunités comme elle le fit dans le choix du point d’application de ses efforts à Jargeau, dans l’acceptation du renfort de Richemont à Beaugency, dans la poursuite des Anglais à Patay ou dans l’attaque du flanc Bourguignon à découvert lors de la marche vers Reims.

 

2. Jeanne a précédé de plusieurs siècles les grands capitaines et les stratèges

 

Le partage de l’armée et la marche en ordre oblique

La campagne vers Reims montre la maîtrise des mouvements opératifs de sainte Jeanne d’Arc. En effet, elle scinde l’armée française de 12 000 hommes en trois corps avec une disposition de marche en échelons refusés à l’ouest. Son dispositif lui donne la capacité de manœuvrer ses trois corps rapidement pour converger en un point dans la direction d’où vient la menace anglaise au nord-ouest. De plus, elle marche en avant, en direction du nord-est, avec des têtes de colonnes disposées en oblique par rapport à la menace bourguignonne qui se présente de face. Jeanne anticipe ainsi de plus de trois cents ans sur le principe divisionnaire et sur l’ordre oblique théorisés par le comte de Guibert comme nous allons le voir.

Le maréchal de Broglie avait utilisé partiellement ce dispositif de marche au 18e siècle.

Il y établit en conséquence un ordre nouveau. Il partagea [l’armée] en plusieurs divisions. De cette organisation, dont la plupart des gens n’aperçurent pas l’objet, on vit résulter plus de célérité dans les marches, moins de fatigues pour les troupes, plus de discipline dans les camps [58].

Le comte de Guibert précise dans son Essai de tactique générale, que « la véritable proportion du partage d’une armée, combinée sur les manœuvres de déploiement et sur les vues de la grande tactique, est de trois et au plus quatre divisions pour l’infanterie, indépendamment des ailes de cavalerie [59]. »

Poursuivant, Guibert théorise l’ordre oblique utilisé victorieusement par le roi de Prusse lors des batailles de Lissa ou de Hohenfriedberg et connu des anciens sans qu’ils en transmissent le mécanisme :

L’ordre oblique de principe […] peut s’exécuter de deux manières, par ligne ou par échelons […]. La seconde [utilisée par Jeanne] est plus simple, plus facile dans son déploiement, plus applicable à tous les terrains, plus susceptible de manœuvre et d’action lorsque l’ordre est formé. C’est celle dont il faut se servir à la guerre […]. J’ai posé quelques principes où il n’y en avait aucun, c’est au génie à en faire l’application [60].

Jeanne eut ce génie, mais précéda l’intuition des grands penseurs militaires de plus de trois cents ans sur ces principes valables pour ces types d’armées à ces différentes époques. Elle n’eut pourtant pas à combattre avec ce dispositif lors de la marche vers Reims. Cependant, cette non-bataille n’est pas faite pour diminuer son génie, au contraire. En effet, Guibert ajoute :

C’est un avantage bien grand et bien peu connu dans nos armées, que celui de se tenir en colonnes jusqu’à ce que l’ordre de bataille qu’on veut prendre soit déterminé. Par là, on tient parfaitement son armée dans la main […]. Nous ignorons, pour tout dire en un mot, l’art de manœuvrer les armées. Si nous l’avions connu, que de batailles nous avons perdues qui ne se fussent seulement pas données [61] ! 

« On passera par l’est, l’armée marchant en trois colonnes successives, échelonnées la droite en avant, à intervalles de déploiement » : quel ordre de génie fut donc celui de Jeanne au départ de Gien vers Reims !

 

Manœuvres depuis une position centrale

La campagne de France de 1814 illustre la manœuvre de Napoléon en position centrale lui permettant de gagner un certain nombre de victoires par des batailles remportées grâce à la rapidité de mouvement de ses corps d’armée interceptant les lignes de communication ennemies et les poussant à se replier.

Au centre du théâtre d’opérations, l’armée de Silésie, forte de 130 000 hommes sous Blücher, progresse par la vallée de la Marne et, plus au sud, à deux journées de marche, l’armée de Bohême, forte de 180 000 hommes sous Schwarzenberg, progresse par les vallées de l’Aube et de la Seine. Inférieur en forces à ses adversaires qui disposent en outre de 45 000 hommes plus au nord (en tout : 355 000 ennemis), lié à Paris qu’il lui faut couvrir à tout prix, c’est à des manœuvres sur position centrale que Napoléon recourt, comme en 1796 lorsqu’il était à Mantoue. Napoléon dispose de 90 000 hommes pour ce théâtre, mais n’en réunira que 60 000 au maximum sur un des champs de bataille (Brienne). Soit un rapport de force de un contre quatre.

Napoléon aura sa ligne de communication en zone centrale, entre Paris et son centre d’opérations, qu’il déplacera, suivant ses manœuvres, de Châlons à Arcis, puis à Sézanne, à Nogent et à Provins. C’est par cette zone centrale qu’il s’efforcera de séparer l’armée de Silésie de l’armée de Bohême.

Ce point obtenu, tandis qu’un de ses lieutenants, se servant d’un cours d’eau comme ligne de défense, contiendra avec de faibles effectifs une des armées adverses, Napoléon portera son gros contre l’autre armée. Il emploiera alors contre l’armée qu’il tient sous sa griffe sa manœuvre favorite : sans livrer de bataille rangée, assaillir cette armée au moment du passage d’un cours d’eau ou d’une marche en retraite.

Ainsi, du 23 janvier au 28 mars 1814, les manœuvres sur position centrale, dans lesquelles Napoléon a déployé tout son génie, lui ont permis de tenir tête pendant deux mois aux assauts répétés d’ennemis d’un effectif infiniment supérieur.

Turenne manœuvrait déjà savamment en « position centrale » lors de la campagne de 1672 en Hollande pour empêcher la jonction des corps de la coalition impériale.

La manœuvre de Jeanne, comme nous l’avons vu précédemment lors de la campagne de la Loire, procède du même genre de génie militaire ; elle est du type des manoeuvres « en position centrale ». Jeanne avait sa base d’opérations à Orléans lors de cette campagne. Se couvrant, par le renseignement, de la menace située à l’ouest, elle attaquait à l’est, à Jargeau, puis se couvrant face à la réserve anglaise au nord, elle attaquait à l’ouest à Meung et Beaugency. Enfin, elle écrasait la réserve en mouvement de repli sans lui laisser le temps de s’installer à Patay. Jeanne précédait bien Turenne ou Napoléon dans ce genre de manœuvre.

 

Jeanne a devancé la tactique napoléonnienne

Si nous analysons le système napoléonien – sa grande tactique –, nous constatons que sainte Jeanne d’Arc l’a précédé en tous points.

Le but de guerre pour Napoléon est la destruction des forces vives de l’adversaire, donc de son armée ; c’était le seul moyen d’imposer sa volonté totale à l’ennemi. Pour Jeanne, après les efforts diplomatiques (sommations), son objectif était de bouter les Anglais hors de France.

En ce qui concerne la rapidité d’atteinte des objectifs, il en va de même. Napoléon veut détruire l’adversaire, mais vite. Il n’a qu’un désir : joindre l’ennemi le plus rapidement possible et le battre dans une bataille décisive. Sainte Jeanne d’Arc a le même souci. Dans sa campagne de la Loire, elle force ses gens à l’assaut le soir même, après une journée de combat, pour s’emparer au plus tôt de la bastille des Tourelles, et à Patay, elle anticipe sur l’exploitation en conseillant d’avoir « de bons éperons ». Dans sa marche en territoire bourguignon, elle allège son armée pour atteindre au plus vite Reims et obtenir, entre autre, un effet moral par le Sacre. Lors de sa campagne de l’Oise, elle a le désir de saisir Paris au plus vite car elle a bien perçu que la capitale est un enjeu majeur.

S’agissant de la manœuvre, Napoléon obtient ses résultats par le mouvement qui a pour objet de mettre l’ennemi dans une situation matérielle et morale défavorable pour engager la bataille (Marengo, Ulm). La première phase de la manœuvre de Napoléon consiste à imposer à l’ennemi une bataille où il sera, d’entrée de jeu, en mauvaise posture. Sainte Jeanne d’Arc le fit, par exemple, à Patay : elle ne laisse pas le temps aux Anglais de se reconnaître et de s’installer en position défensive, ce qui est leur point fort.

Dans le cadre du renseignement, Napoléon a besoin d’une connaissance exacte de l’adversaire. Il organise lui-même la recherche du renseignement en confiant cette mission à la cavalerie. Il « innove et reste un modèle pour l’avenir » dira le Cours commun d’histoire militaire de l’Ecole de cavalerie et de l’Ecole Spéciale Militaire Inter-Armes (ESMIA). Sainte Jeanne d’Arc a compris ce même besoin, par exemple, après le départ des Anglais d’Orléans, quand elle organisa deux corps de cavalerie légère de 600 hommes qu’elle envoya dans les deux directions opposées prises par l’ennemi (Jargeau et Meung -Beaugency).

Par rapport à la couverture, quand Napoléon se trouve entre plusieurs armées ennemies, il fait contenir les plus faibles par des détachements exécutant une manœuvre défensive et lance le gros de ses troupes contre la plus forte. Sainte Jeanne d’Arc procède de la même manière lors de la prise de la bastille de Saint-Loup, en se « couvrant » face aux troupes anglaises sortant de la bastille Saint-Pouair, ou à Jargeau, en se « couvrant » face à l’ennemi situé à Meung.

Napoléon dira, en 1796, sur la notion de rapport de force, que « l’art de la guerre consiste, avec une armée inférieure, à avoir toujours plus de forces que l’ennemi sur le point que l’on attaque ou sur le point qui est attaqué ». C’est ce que réalisa sainte Jeanne d’Arc régulièrement.

D’autres aspects que nous pourrions étudier de la manœuvre napoléonienne conduisent aux mêmes conclusions : sainte Jeanne d’Arc les avait déjà pratiqués. Ainsi, concernant les points suivants : imposer sa bataille ; mouvements rapides ; création d’un point faible dans le dispositif ennemi ; exploitation des situations, etc.

Napoléon apparaît, pour les générations de ces deux derniers siècles, comme un maître et un génie dans l’art de la guerre ; sainte Jeanne d’Arc l’a devancé de 400 ans !

 

Le plan de guerre de sainte Jeanne d’Arc

Le plan de guerre de Jeanne qu’elle conçut au début de sa mission avant Orléans mérite que l’on s’y arrête quelques instants.

Sur le type de plan de guerre visant à la destruction de l’ennemi, l’un des plus grands théoriciens de la guerre, le général Carl von Clausewitz, identifiera au début du 19e siècle,…

…deux principes fondamentaux qui guident toute planification stratégique et orientent tout le reste. Le premier principe veut qu’il faille comprimer la masse des forces ennemies en un nombre aussi réduit que possible de centres de gravité, à un seul dans la mesure du possible ; qu’il faille concentrer le choc lancé contre ces centres de gravité en un nombre aussi restreint que possible d’opérations, dans la mesure du possible en une seule ; qu’il faille finalement subordonner autant que faire ce peu les opérations subordonnées. En un mot, le premier principe est celui-ci : agir de la façon la plus concentrée possible. Le deuxième principe veut qu’il faille agir le plus rapidement possible, sans répit ni détour non justifié. […] La première des tâches quand on dresse les plans de guerre, c’est d’identifier les centres de gravité de la puissance ennemie, et les réduire autant que possible à un seul. La deuxième sera d’amener à pied-d’œuvre toutes les forces à lancer contre ce centre de gravité en une offensive principale [62].

Que l’on se souvienne du plan de Jeanne : elle identifia d’emblée deux centres de gravité opératifs à atteindre successivement face aux deux ennemis : les forces anglaises qui assiégeaient Orléans qu’il fallait détruire, puis les forces bourguignonnes à qui l’on devait empêcher de conserver la libre disposition de Compiègne. Jeanne identifia ensuite un centre de gravité de niveau stratégique, la capitale Paris à délivrer, et un centre de gravité de niveau politique : l’agonie de la royauté française qu’il fallait arrêter par le sacre de Charles VII à Reims. Jeanne a synthétisé avec génie son plan de guerre, avec un objectif politique et un objectif stratégique, et ses plans de campagne avec les trois opérations : campagne de la Loire, campagne vers Reims et campagne de l’Oise. Et elle conçut son plan en voulant agir du début à la fin avec rapidité, ce qu’elle ne cessa de vouloir obtenir du roi malgré ses hésitations et les tergiversations de ses conseillers. Elle disait d’ailleurs qu’elle devait besogner rapidement n’ayant qu’un an ou guère beaucoup plus.

Le plan de guerre, disait Clausewitz, embrasse l’ensemble des aspects de la guerre et les combine en une opération unique dotée d’un but ultime où se nouent tous les objectifs particuliers. […] Toutes les lignes directrices sont tracées par l’idée centrale, l’étendue des moyens, la quantité d’énergie [63].

Le plan de Jeanne s’enchaîne merveilleusement. Il lui permet d’atteindre successivement les différents centres de gravité identifiés en concentrant tous ses efforts en une seule offensive générale d’Orléans à Paris en passant par Reims et Compiègne, dans une sorte d’enveloppement qui lui permet d’aborder Paris à fronts renversés, coupant ainsi Paris occupé des lignes de communication anglo-bourguignonnes. Clausewitz précisait :

La victoire totale a besoin d’un enveloppement, d’une bataille à fronts renversés, qui l’un et l’autre donnent à l’issue un caractère décisif. Un plan d’opérations doit nécessairement en préparer les conditions, réserver les forces nécessaires, les orienter dans la direction voulue [64]

Clausewitz ne cache pas la difficulté de définir un plan de guerre, difficulté augmentée, ici, par la présence des deux partis, Anglais et Bourguignon. Nous ne pouvons qu’être saisi par la clairvoyance, la simplicité et la clarté du plan de guerre de Jeanne, qui le définit dès la première présentation de la situation militaire qu’on lui fit, sans aucune expérience, à 17 ans, et sans prédispositions comme nous l’avons vu. Si nous reprenons la carte des vastes zones occupées par les Anglo-Bourguignons avec leurs différentes places fortes, il n’était pas évident de concevoir ainsi d’emblée un plan. De multiples possibilités existaient sur le choix de l’option stratégique à adopter, des modalités opératives, des lignes d’opérations, des points d’application de l’effort et sur leurs diverses combinaisons possibles. Le plan choisi par Jeanne paraissait d’ailleurs impossible à réaliser pour les gens de guerre expérimentés. Elle le réalisa en tout point jusqu’à l’attaque de Paris, qui fut malheureusement arrêtée sur l’ordre de Charles VII. Dans l’introduction de son livre VIII, parlant de « stratégie pure », « non sans appréhension dans ce saint des saints où tout converge », Clausewitz disait : « L’âme de la guerre et de sa conduite, c’est le coup d’œil sublime du grand capitaine, son aptitude à tout ramener à la simplicité, à s’identifier totalement à l’action [65]. » Le plan de guerre de Jeanne, à lui seul, montre donc le haut niveau de son génie militaire.

 

Les grands points de Jomini

Le théoricien et praticien suisse, le général Antoine-Henri Jomini, chef d’état-major de Ney sous l’Empire et qui fut un important penseur du 19e siècle, fit paraître dès 1837 son texte majeur :

Le but essentiel de cet ouvrage est de démontrer qu’il existe un principe fondamental de toutes les opérations de la guerre qui consiste : 1) A porter, par des combinaisons stratégiques, le gros des forces d’une armée, successivement sur les points décisifs d’un théâtre de guerre, et autant que possible sur les communications de l’ennemi sans compromettre les siennes. 2) A manœuvrer de manière à engager ce gros des forces contre des fractions seulement de l’armée ennemie. 3) Au jour de la bataille, à diriger également, par des manœuvres tactiques, le gros de ses forces sur le point décisif du champ de bataille, ou sur la partie de la ligne ennemie qu’il importerait d’accabler. 4) A faire en sorte que ces masses ne soient pas seulement présentes sur le point décisif, mais qu’elles y soient mises en action avec énergie et ensemble, de manière à produire un effort simultané [66].

Le premier moyen d’appliquer ce principe sera de prendre l’initiative des mouvements. D’où la préférence de Jomini pour l’offensive qui sera presque toujours plus avantageuse que la défensive, selon lui, surtout en stratégie. Si la défensive est la nature imposée par la guerre, alors il faudra privilégier la défense active avec des retours offensifs (« défense offensive »).

Les grands points de Jomini se résument à prendre l’initiative des mouvements, à diriger ceux-ci sur la partie la plus faible de l’ennemi en tenant ses forces rassemblées et en l’incitant à commettre des fautes contraires, à engager ses masses selon le terrain, en donnant mobilité et solidité aux ordres de bataille, puis à pousser vivement l’armée ennemie une fois celle-ci vaincue. Tous ces points se trouvent déjà dans les opérations militaires de Jeanne. On peut, par exemple, mieux comprendre l’importance et le succès de la campagne vers Reims en relisant le précis de Jomini : « Lorsqu’on réunira la double condition de la rapidité et de la vivacité dans l’emploi des masses, avec la bonne direction, on ne sera que plus assuré de remporter la victoire et d’en obtenir de grands résultats [67]. »

 

Les axiomes de Liddell Hart

Le stratégiste anglais Liddell Hart [68], considéré comme une très haute stature, a défini huit axiomes stratégiques et tactiques, en soulignant deux points-clés qui sont la dislocation et l’exploitation, pour s’assurer de la victoire en rendant le coup décisif. Pour chaque axiome, nous donnerons des exemples des opérations militaires de sainte Jeanne d’Arc.

1.– Ajuster votre fin à vos moyens : en infériorité numérique, Jeanne fixe les Anglais par le centre, à Orléans.

2.– Conservez toujours votre objet présent à l’esprit : Jeanne garde toujours à l’esprit les objectifs successifs de Reims, Compiègne et Paris.

3.– Choisissez la ligne (ou le développement) de moindre attente : Jeanne choisit la route vers Reims qui surprendra ses ennemis ; cette ligne d’opération fut celle qu’ils avaient le moins de chance de prévoir et de parer, contrairement à celle du nord-ouest à laquelle les Anglais s’attendaient.

4.– Exploitez la ligne de moindre résistance : Jeanne exploite avec rapidité la percée du flanc bourguignon laissé à découvert par le repli des Anglais.

5.– Adoptez une ligne d’opération procurant des objectifs alternatifs : Jeanne manœuvre en position centrale à partir d’Orléans, ce qui lui permet une action vers Jargeau, ou vers Meung et Beaugency, ou vers Patay et Janville.

6.– Assurez-vous de la souplesse, à la fois, du plan et du dispositif qui doivent pouvoir s’adapter aux circonstances : le plan et le dispositif d’attaque de Paris restent souples et permettent de s’adapter aux diverses circonstances. Le dispositif en trois colonnes de marche vers Reims en est un autre exemple.

7.– Ne jetez pas tout le poids de vos moyens dans une affaire quand votre adversaire est en garde : Jeanne temporise devant les Anglais qui se mettent en garde avant de se replier d’Orléans, ou sur leurs positions valorisées à Mont-Epilloy.

8.– Ne renouvelez pas une attaque sur la même ligne (ou dans la même forme) : Jeanne, pour faire passer le deuxième convoi à Orléans le 1er mai, fait une sortie de diversion avec 500 hommes à partir de la ville. Après les charges initiales de cavalerie, Jeanne effectue une préparation de l’assaut par l’artillerie à Patay ou à Lagny. Après l’attaque des Anglais, Jeanne prend la direction des Bourguignons.

De tous ces axiomes de Liddell Hart, nous pouvons trouver une application dans les différentes campagnes de Jeanne que nous avons décrites.

 

Jeanne d’Arc, excellente manœuvrière

Concernant la clairvoyance de la situation, l’audace et la promptitude dans l’exécution des mouvements de grande ampleur, comme lors de la campagne vers Reims (320 km en 16 jours avec une armée de 12 000 hommes en territoire ennemi), ou dans des opérations mobiles comme celles de la délivrance d’Orléans et des exploitations qui suivirent, Jeanne d’Arc n’a rien à céder aux excellents généraux manœuvriers allemands de la 2e guerre mondiale dont le critique militaire britannique Liddell Hart disait « qu’ils ont été, plus que partout ailleurs, les produits accomplis de leur profession ». En effet, le maréchal Erich von Manstein, un des plus fameux chefs de guerre de cette époque, qualifié comme « le plus redoutable adversaire des Alliés », auteur du plan d’attaque de la France en 1940, vainqueur de la campagne de Crimée à la tête de la 11e Armée, puis s’illustrant par les victoires du Donetz et de Kharkov à la tête d’un groupe d’armées, nous résume ainsi son éducation de chef militaire :

La guerre est un art dont les éléments consistent à juger une situation avec netteté et à agir, en conséquence, avec audace […]. Le succès ne pouvait être obtenu que par des opérations mobiles, seul domaine où la supériorité des chefs et des soldats allemands devait parler pleinement [69].

Jeanne eut aussi cette supériorité-la et la fit parler pleinement.

Turenne, le roi Frédéric II de Prusse, Broglie, Guibert, Napoléon, Clausewitz, Jomini, Liddell Hart, Manstein furent de grands capitaines, de grands stratèges ou théoriciens de la guerre. Nous aurions pu prendre encore d’autres exemples, mais déjà nous pouvons dire que Jeanne était en avance de plusieurs siècles sur leurs pratiques ou sur leurs théories de la guerre.

Voyons maintenant l’avis de militaires qui ont étudié eux-mêmes l’aspect militaire de la fabuleuse épopée de Jeanne.

 

3. L’art et la science de la guerre de Jeanne d’Arc confirmés 

Témoignages de soldats

Monseigneur Delassus cite, dès 1914, un certain nombre d’officiers qui ont étudié les opérations militaires de sainte Jeanne d’Arc. Ces officiers confirment, chez Jeanne, un art et une science consommés de la guerre.

Ainsi, le capitaine Paul Marin, en 1890, s’émerveillait devant les qualités militaires de Jeanne. Il concluait…

…que sa puissance ne lui est venue ni par l’exercice de la guerre, ni par la lecture des campagnes passées, ni par la conversation des capitaines éprouvés. Et puis à quoi bon chercher la source de cette science de guerre ? Dieu confia à Jeanne ces dons pour qu’elle pût réaliser la mission à laquelle ses Voix l’avaient désignée. N’est-ce pas quelque chose que de savoir ce pourquoi ? Est-il beaucoup de dons de Dieu, dont on puisse dire autant que de ce don des armes accordé à la Pucelle ?

Le général Davout, écrivant à M. Joseph Fabre, le 21 juin 1892, disait :

Jeanne d’Arc a été bien évidemment suscitée par Dieu pour sauver la France. Quand j’étais en garnison à Orléans, j’ai suivi Jeanne pas à pas, sur le terrain de ses marches, et je suis arrivé à cette conclusion qu’elle avait agi en général consommé.

Le général Le Maître, dans la préface de son petit livre : Jeanne d’Arc. Exposé des faits qui révèlent sa mission providentielle (1908), dit aussi :

Officier supérieur, je me trouvai à Orléans, sur le théâtre des plus étonnants exploits de la Pucelle. Après avoir parcouru le terrain, pas à pas, j’acquis cette conviction, que le plus grand génie n’aurait pu, ni faire exécuter, ni même concevoir ces attaques, qui, toujours, donnaient une victoire complète, et, d’avance, annoncée par Jeanne [70].

Le général russe Dragomiroff, « ce “diable au corps” dont l’action détermina autour de lui de si fiers élans aux jours les plus émouvants de la guerre turco-russe », disait en 1898 :

N’est-ce pas enfin le miracle des miracles qu’une simple paysanne, à peine sortie de l’adolescence, vienne se mettre à la tête des soldats d’alors, mieux encore, des capitaines […], qu’elle soit leur chef ? et quel chef ! […] le plus sage des conseillers et des capitaines, un logisticien fécond dans la dispute, un moraliste profondément versé dans la connaissance du cœur humain [71].

Le général Canonge, qui a été professeur à l’École Supérieure de Guerre, publiait en 1903 :

Aucun des éléments énumérés [enfance, milieu, éducation, expérience de Jeanne] ne permet de comprendre comment une jeune fille chez laquelle la préparation fut nulle a pu jouer un pareil rôle militaire, qui demeure un fait unique, dans une épopée sublime dont tous les actes sont historiques et qu’aucune légende n’a amplifiée. […] Les raisons humaines alléguées [sentiment patriotique, bon sens…] ne permettent pas d’expliquer comment Jeanne parvint à remporter, coup sur coup, des victoires qui, toutes, nécessitaient l’emploi conscient des principes appliqués par les grands capitaines. […] Chez Jeanne, la conception et l’exécution marchent de pair. La conception a pour dominante l’offensive audacieuse et persévérante, telle, en somme, qu’on l’admet depuis Napoléon, celle qui fixe l’ennemi, sans lui laisser le temps de se reconnaître, le brise matériellement et surtout moralement. L’exécution est fougueuse mais proportionnée aux circonstances. […] Elle s’est montrée tacticienne consommée dès le début et jusqu’à la fin de sa carrière [relativement, entre autres] à son coup d’œil militaire, à son esprit de décision, à son opiniâtreté admirable, en un mot, à son génie. Elle laisse surtout hors de toute discussion sa puissante influence morale que peu de grands capitaines, d’ailleurs, ont possédée au même degré. Ils ne la possédèrent qu’après l’avoir méritée et gagnée peu à peu par plusieurs années de guerre et de succès [comme du Guesclin]. La Pucelle l’obtint d’emblée. L’ascendant qu’elle exerça sur ses troupes ne saurait être comparé à aucun autre… Soldat, je me déclare incapable de résoudre, humainement parlant, le problème militaire de Jeanne d’Arc [72].

Le capitaine Pichené écrivait en 1957 dans son Histoire de la tactique et de la stratégie :

[Jeanne] veille aux besognes obscures de la vie journalière, à la solde, au soin des blessés, au ravitaillement, aux prisonniers. Jeanne d’Arc, avec une belle prestance, se tient toujours en tête de ses troupes et les entraîne bravement au combat. A côté de ces qualités spectaculaires, elle possédait les dons des grands capitaines : claire vision des buts de la guerre, sens d’une stratégie et d’une tactique adaptée à l’époque ; « c’était surtout dans la manière de diriger l’artillerie qu’elle était admirable » [73].

Et l’abbé Rioult cite la remarquable et élogieuse analyse du colonel de Liocourt : 

Dans son œuvre magistrale La Mission de Jeanne d’Arc, le colonel de Liocourt rappelait que le titre de grand chef exigeait deux qualités : celle de l’intelligence et celle du caractère. L’intelligence est nécessaire pour concevoir et juger d’une situation avec justesse dans toute son ampleur et le caractère est nécessaire pour vouloir, pour exécuter avec fermeté et décision. L’aptitude à être un grand chef résulte donc de l’équilibre entre ces deux ordres : l’esprit et la volonté. Or, chez Jeanne d’Arc, dès son entrée en scène, ces deux faisceaux de qualités apparaissent, de but en blanc, à un haut degré et en parfait équilibre. Ce n’est pas un des moindres sujets de stupéfaction que provoque l’étude de ses campagnes. Dans le domaine de l’esprit, vues justes et vastes, optimisme et par conséquent hardiesse, un des traits les plus caractéristiques et les plus constants de son action […] Ses conceptions ne sont pas purement intuitives. Elle donne une place considérable à la préparation méthodique des opérations, procédant aux reconnaissances nécessaires, mettant à profit les temps morts qui lui sont imposés, par exemple à Orléans et à Paris. Ses déterminations sont ainsi prises avec discernement en s’adaptant de façon très souple et très nuancée aux circonstances. Il est particulièrement remarquable de rencontrer chez elle maintes conceptions d’ordre supérieur correspondant à des progrès qui ne sont apparus dans l’art militaire que plusieurs siècles plus tard, avec Napoléon notamment, tels que la manœuvre sur position centrale et la défense active des places. Il est non moins admirable de constater qu’elle exploite à fond les innovations qui ont révolutionner l’art militaire au cours de la guerre de Cent Ans : d’une part les compagnies mixtes à cheval dont les propriétés étaient restées méconnues par les Français, d’autre part la puissance de l’artillerie à feu pour l’attaque des places fortes. Elle effectue ainsi des déplacements très rapides de ces armées entièrement à cheval en vue de manœuvrer et de surprendre l’ennemi. Au combat, elle tire tout le parti possible des archers et des hommes d’armes suivant le principe de combinaison de tir et de choc si misérablement violé dans la journée des harengs. Quant à l’artillerie à feu, elle en effectue des déplacements et des groupements avec une rapidité étonnante pour l’époque et en exploite toute l’efficacité dans les sièges qu’elle entreprend. Pour ce qui est des qualités de caractère, celles que possédait Jeanne d’Arc étaient entièrement à la hauteur de ses vues : décision raisonnée et irrévocable, volonté inébranlable, activité inlassable, énergie indomptable, ténacité inflexible. Dans le domaine du « tirant d’eau », ses capacités ont été supérieures. Elle a fait preuve notamment d’une persévérance extrême, poussant à fond les entreprises en dépit des difficultés et des obstacles opposés, tant par son propre parti que par l’ennemi, malgré les blessures qu’elle a reçues et la prescience de ses infortunes. Elle se montre ainsi hardie dans la conception, méthodique dans la préparation, prompte à la décision, ardente dans l’exécution, obstinée en présence des réactions de l’adversaire. C’est un exemple rare, chez un chef de guerre, d’équilibre entre un pareil ensemble de facultés supérieures. Il est d’autant plus surprenant qu’il contraste de la façon la plus frappante avec les misérables errements et la démoralisation de la plupart des capitaines du camp français [74].

Voici donc l’avis de ces praticiens militaires qui ont étudié l’aspect de la guerre chez sainte Jeanne d’Arc. Ces officiers confirment bien en effet que Jeanne possédait au plus haut degré l’art et la science de la guerre.

 

Sainte Jeanne d’Arc et les principes de la guerre moderne

Nous pourrions enfin comparer les principes de la guerre révélés par les opérations militaires de Jeanne avec les principes des grandes armées occidentales tels qu’ils ont pu être dégagés et conceptualisés après des siècles d’études et de pratique.

Actuellement l’armée de terre française a défini trois principes de la guerre, celle des États-Unis d’Amérique neuf, l’armée britannique dix et l’amiral Labouerie deux, que l’on peut comparer dans le tableau suivant :

 

Principes britanniques

Principes américains

Principes français

Principes Amiral Labouerie

Maintien du but

 

Liberté d’action

Incertitude

Sécurité

Sûreté



Souplesse

Surprise



Action offensive

Supériorité de l’offensive



Conservation du moral

Unité de commandement

Concentration des efforts

« Foudroyance »

Concentration des forces

Masse



Coopération

Manœuvre



Choix du but

But à atteindre

Économie des forces


Économie des efforts

Économie des forces



Administration

Simplicité



Ces principes de la guerre sont interdépendants. C’est de leur judicieuse combinaison, adaptée aux circonstances particulières de chaque opération, que dépendra le succès. Appliqués séparément et sans discernement, ils peuvent devenir source d’échec. Ces principes se déclinent différemment selon les pays qui les définissent car, l’art de la guerre étant comme les autres arts, il possède un langage qui est propre à chaque culture. Bien souvent, ces principes sous-entendent les mêmes choses. On notera au passage l’esprit français qui cherche à conceptualiser au mieux les principes.

Les principes de la guerre d’après les opérations militaires de sainte Jeanne d’Arc, ébauchés par le lieutenant-colonel de Lancesseur (unité de commandement ; stratégie, diplomatie et politique allant de pair ; coordination des différentes armes entre elles ; économie des forces ; surprise ; libre disposition des forces ; sûreté ; exploitation du succès), sous entendent à leur manière les trois principes de la guerre communément admis dans l’armée française de nos jours : liberté d’action, concentration des efforts et économie des forces.

Le principe de liberté d’action

La liberté d’action se définit comme la possibilité, pour un chef, de mettre en œuvre à tout moment ses moyens en vue d’atteindre, malgré l’ennemi, le but assigné. Ainsi, on définit un principe de liberté d’action qui est de pouvoir agir malgré l’adversaire et les diverses contraintes imposées par le milieu et les circonstances. La liberté d’action repose sur la sûreté, qui permet de se mettre à l’abri des surprises, la prévision et l’anticipation des événements et des actions adverses et la capacité de prendre l’ascendant et d’imposer son rythme à l’adversaire. La liberté d’action se décline aussi en une capacité d’analyse et de compréhension de la mission dans sa lettre et dans son esprit, une organisation rigoureuse de la sauvegarde, une volonté de décentralisation des responsabilités tactiques, une connaissance approfondie et surtout une compréhension de l’adversaire et du milieu et, enfin, une aptitude à créer la surprise. On retrouve, dit d’une autre manière, la libre disposition des forces, la sûreté, la surprise et l’exploitation du succès du lieutenant-colonel de Lancesseur. Pour parfaire l’adéquation, notons que Jeanne bénéficia, par son don de prophétie, de la prévision et de l’anticipation qu’elle compléta, comme nous l’avons vu, par son souci constant du renseignement sur l’ennemi et sur le terrain et par des dispositions préventives permettant d’anticiper sur des actions moins probables de l’ennemi (dispositif de marche en trois colonnes sur Reims, dispositif d’enveloppement de Paris…). Jeanne imposa aussi son ascendant et son rythme à l’ennemi (rythme d’ailleurs très rapide pour bousculer l’adversaire physiquement et surtout moralement) autant qu’elle pût malgré les conseillers du roi. Elle délégua régulièrement des responsabilités tactiques à ses subordonnés (par exemple, subsidiarité avec Dunois pour le renseignement sur les mouvements de la réserve anglaise de Janville, La Hire et Loré sur le suivi de la retraite anglaise d’Orléans, le duc d’Alençon sur le mouvement de contournement de Paris…). Enfin, sa compréhension de la mission n’était que plus claire comme elle eut à l’exprimer devant le roi ou aux deux procès de Poitiers et de Rouen.

Le principe de concentration des efforts

D’autre part, le principe de concentration des efforts se définit comme l’orientation (et vise la combinaison) dans l’espace et le temps des différentes actions et des effets des systèmes d’armes autour d’un but unique. Dans la plupart des cas, cet objectif sera un effet à atteindre sur l’ennemi, et non sur le terrain, pour que se concrétise le succès d’une opération. La concentration des efforts repose sur l’organisation du commandement (unicité du commandement, continuité, permanence, cohérence et subsidiarité), la recherche de la supériorité (concentration de puissance, résultat de la coordination des effets), le choix du point d’application (effet majeur, le meilleur point d’application est celui qui fait basculer la volonté de l’adversaire) et la gestion de la vulnérabilité globale (évaluation du risque, anticipation, rôle de la réserve). On retrouve ainsi l’unité de commandement et la coordination des différentes armes entre elles (pour l’époque : infanterie, artillerie et cavalerie, dont celles de dislocation, d’exploitation et de renseignement – armes qu’elle utilisa combinées pour obtenir la supériorité sur l’ennemi et pour se prémunir des risques et menaces) du lieutenant-colonel de Lancesseur. On peut préciser également que Jeanne eut toujours à l’esprit le maintien du but (restaurer le roi de France, lieutenant du Christ) avec un effet général à atteindre sur l’ennemi (bouter les Anglais hors de France) en choisissant le meilleur point d’application qui fait basculer la volonté de l’adversaire au niveau opératif (avec successivement Orléans, Reims, Compiègne puis Paris) et au niveau tactique (comme nous l’avons décrit dans ses campagnes).

Le principe d’économie des forces

Enfin, le principe d’économie des forces se définit comme la répartition et l’application judicieuses des moyens en vue d’obtenir le rendement optimal pour atteindre l’objectif assigné. Ceci implique une expression claire et précise du choix du chef pour atteindre un objectif, l’affectation raisonnée, optimale et coordonnée des forces aux différents ensembles tactiques résultant de ce choix et l’organisation d’un soutien dynamique. On retrouve la stratégie, la diplomatie et la politique allant de pair (autour d’un but unique avec le rendement optimal, dans le lien des trois niveaux, pour atteindre ce but) et l’économie des forces du lieutenant-colonel de Lancesseur. De plus, Jeanne sut organiser le ravitaillement de son armée à partir d’un système précurseur du train des équipages, c’est-à-dire le soutien dynamique, comme dès le début de la campagne de la Loire avec soixante voitures et quatre cents têtes de gros bétail, d’après le trésorier de l’empereur Sigismond, Eberhard de Windeck [75].

Ainsi, on s’aperçoit que toutes les opérations militaires de Jeanne sont conformes à tous ces principes ou plutôt qu’aucun de ces principes, de science humaine, ne contredit le bien-fondé des opérations de Jeanne, d’inspiration divine.

L’étude des campagnes de sainte Jeanne d’Arc montre donc qu’elle était en avance d’au moins six cent ans sur l’art de la guerre tel que nous pouvons le comprendre aujourd’hui à l’aune de la comparaison avec de grands capitaines, avec de grands penseurs militaires et des apports conceptuels de ces derniers siècles, et avec l’appui des constatations émerveillées d’officiers qui ont étudié ses actions militaires.

 

Conclusion

En guise de conclusion, nous pouvons citer le Révérend père Ayroles :

Personne n’a vu l’héroïne de plus près que le duc d’Alençon. Après la délivrance d’Orléans, il eut le titre de lieutenant général du roi, avec l’ordre, auquel il eut soin de se conformer, de suivre la direction de la Vierge-guerrière. Il termine sa déposition par cette appréciation générale : « Dans toute sa conduite, en dehors de la guerre, Jeanne était simple comme une jeune fille ; mais au fait de la guerre, elle faisait preuve d’une expérience consommée, très habile à manier la lance, à ranger l’armée, à préparer la bataille, et à disposer de l’artillerie. Tous étaient dans l’admiration de voir en elle la sagacité et la prudence d’un général qui se serait exercé durant vingt ou trente ans au métier de la guerre. On admirait surtout le parti qu’elle savait tirer de l’artillerie ; ce en quoi elle excellait » [76].

« Les gens d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire [77]. » A l’image de l’armée de sainte Jeanne d’Arc, les chrétiens ont bataillé vaillamment à de multiples reprises comme lors de la victoire de Lépante en 1571 en la fête du Très-Saint Rosaire, pendant la guerre de Vendée de 1793-1796 ou pendant la guerre du Mexique en 1926-1929 (la Cristiada). Dieu n’a pas toujours donné la victoire mais il nous demande de « batailler », de « besogner », d’agir comme si tout dépendait de nous mais d’espérer le résultat comme si tout dépendait de Dieu. C’est ce qu’a fait Jeanne du mieux qu’elle pût, mais elle dut faire avec la somme des volontés et des désirs qui n’étaient peut-être pas à leur comble. Charles VII, hésitant et mal conseillé du vivant de Jeanne, devra ainsi attendre plus de 22 ans avant de voir les Anglais boutés hors de France en 1453 (à Calais près).

Sainte Jeanne d’Arc fut un génie militaire unique dans l’histoire car rien ne la prédisposait pour cela alors que, de l’avis de tous, elle étonnait par sa rare maîtrise de la guerre, du maniement de la lance aux plus hautes conceptions politiques et stratégiques. Elle se distingua dans la science et l’art de la guerre à l’égal, voire sûrement au-dessus, des meilleurs capitaines et stratèges, car elle possédait avec perfection toutes les qualités, et mieux, les vertus des grands chefs et qu’elle tenait sa science et son art de Dieu par sa formation miraculeuse, son Conseil et les lumières du Saint-Esprit.

Il resterait un travail considérable à faire et qui intéresserait à plus d’un titre les militaires, celui de poursuivre la remarquable étude du lieutenant-colonel de Lancesseur en confirmant les principes de la guerre de Jeanne tels qu’il les a aperçus ou en en dégageant de nouveaux. Car ces principes sont inspirés de Dieu. Les campagnes de Jeanne sont en effet un des rares cas où il nous est donné de percevoir la science et l’art divins de la guerre par l’étude de ses batailles. L’exemple de Jeanne est peu ou pas étudié dans nos armées, d’abord par ignorance, ensuite par laïcisme. Il semble donc que seuls des militaires catholiques puissent faire ce travail extraordinaire, sans préjugés ou obstacles intellectuels, qui nous amènerait à dégager un art de la guerre pleinement catholique.

Le lieutenant-colonel de Lancesseur conclut par cette affirmation son étude et son livre, et nous ne pouvons qu’y souscrire : « Le génie militaire de Jeanne d’Arc est une preuve de plus de l’existence de Dieu ».

 

Bibliographie

 

Carl von Clausewitz, De la guerre, Paris, Libr. Acad. Perrin, 2002.

Général Comte de Guibert, Essai général de tactique, Éditions Nation Armée, 1977.

Capitaine René Pichené, Histoire de la tactique et de la stratégie, Éditions de la Pensée Moderne, 1957.

Jean Giraud, Histoire Partiale, Histoire Vraie, tome I : Des origines à Jeanne d’Arc, Éditions pamphiliennes.

J.-L. Jalabon de La Barre, Jeanne d’Arc à Saint-Pierre-le-Moûtier et deux juges nivernais à Rouen, Nevers, Paulin Fay, 1868.

Lt-Colonel de Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, Le génie militaire et politique de Jeanne d’Arc, Campagne de France 1429-1430, Nouvelles éditions Debresse, 1961.

Général Le Maître, Jeanne d’Arc. Exposé des faits qui révèlent sa mission providentielle, 1908 (cité par Mgr Delassus dans La Mission Posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc).

Général Frédéric Canonge, Jeanne d’Arc guerrière, étude militaire avec cinq cartes ou plans, 1903 (cité par Mgr Delassus dans La Mission Posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc).

Abbé Olivier Rioult, Jeanne d’Arc, Histoire d’une âme, Paris, Clovis, 2010.

père Jean-Baptiste Ayroles S.J., Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France, Éditions Saint Rémi, 2009. – L’épopée johannique, Éditions Saint Rémi, 2012.

Colonel de Liocourt, La Mission de Jeanne d’Arc, (cité par l’Abbé Rioult dans Jeanne d’Arc, Histoire d’une âme).

Mgr Henri Delassus, La Mission Posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc et le règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ, Éditions Saint-Rémi.

Hervé Couteau-Bégarie, « L’armée française dans la guerre de Cent Ans », Revue Jeanne d’Arc, nº 2, mars 2012. – Traité de stratégie, Éditions Economica, 5e édition, 2006.

Frédéric Encel, L’Art de la guerre par l’exemple, Champs Flammarion, 2002.

Cardinal Stanislas-Xavier Touchet, La Sainte de la patrie, Éditions Dominique Martin Morin, 1992.

Louis Fontaine, Le Sang et la gloire, des hommes et des batailles qui ont fait la France, Éditions de Paris, 2004.

Père Jean-Dominique, Lettre à un curieux, Éditions du Saint Nom, 2007.

Amaury Lahyre, « Patay, Beaugency, les Tourelles… Sainte Jeanne d’Arc, chef de guerre », Revue Action Familiale et Scolaire, nº 221.

Général Antoine-Henri Jomini, Précis de l’art de la guerre, Éditions Perrin, 2001.

Basil Henry Liddell Hart, Stratégie, Libr. Académique Perrin, 1999.

Maréchal Erich von Manstein, Victoires perdues, Librairie Plon, Paris, 1958.

 




[1]   — Père Jean-Baptiste Ayroles S.J. « La Bienheureuse Pucelle capitaine accompli » ch. 8, p. 171-172 dans l’ouvrage L’Épopée johannique, Éditions Saint Rémi, 2012.

[2]   — Ibid.

[3]   — Génie : dans le sens d’une aptitude créatrice extraordinaire surpassant l’intelligence humaine normale.

[4]   — Frédéric Ancel, L’Art de la guerre par l’exemple, Champs Flammarion, 2002, p. 221.

[5]   — Organisation de l’armée : « L’unité tactique de base est la lance, composée ordinairement d’un ou plusieurs chevaliers bacheliers (sans vassaux) accompagnés de gens de pied : les effectifs varient de 2 à 19 hommes, avec une moyenne de 5. La lance est parfois commandée par un écuyer. 4 à 6 lances s’agrègent pour former une bannière, sous la conduite d’un chevalier [banneret]. […] Les effectifs peuvent aller de la centaine à 25. […] Le banneret se reconnaît à sa bannière (ou gonfanon) en forme de trapèze rectangle, alors que le chevalier doit se contenter du pennon triangulaire. […] Les gens de pied sont regroupés en compagnies. […] Bannières et compagnies s’assemblent en grandes unités, les batailles [composées de] 5 à 10 bannières, soit 500 à 1 000 cavaliers, parfois plus. […] Quand toute l’armée est réunie, elle prend le nom d’ost, autour de l’enseigne royale. L’emblème principal est l’oriflamme gardée par les moines de Saint-Denis. L’oriflamme est en soie rouge (flamme). […] Il y a également l’étendard royal bleu semé de fleurs de lys d’or. » (Revue Jeanne d’Arc, numéro 2 de mars 2012, « L’armée française dans la guerre de Cent Ans », Hervé Couteau-Bégarie, p. 57-59).

[6]   — Frédéric Ancel, L’Art de la guerre par l’exemple, Champs Flammarion, 2002, p. 225.

[7]   — Ibid., p. 68.

[8]   — Hervé Couteau-Bégarie, « L’armée française dans la guerre de Cent Ans », Revue Jeanne d’Arc, nº 2, mars 2012, p. 77.

[9]   — Louis Fontaine, Le Sang et la gloire, Éditions de Paris, 2004, p. 117.

[10]  — Frédéric Ancel, L’Art de la guerre par l’exemple, Champs Flammarion, 2002, p. 228.

[11]  — Louis Fontaine, Le Sang et la gloire, Éditions de Paris, 2004, p. 107.

[12]  — Père Jean-Baptiste Ayroles S.J., L’Épopée johannique, ch. 8, « La Bienheureuse pucelle, capitaine accompli »,Éd. Saint-Rémi, 2012, p. 172.

[13]  — Lt-Colonel de Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, Le génie militaire et politique de Jeanne d’Arc, Campagne de France 1429-1430, Nouvelles éditions Debresse, 1961, p. 23.

[14]  — Mgr Henri Delassus, La Mission posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc et le règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ, Éditions Saint-Rémi, p. 281-282.

[15]  — Dunois : Jean, duc d’Orléans, dit le Bâtard d’Orléans (fils naturel de Louis d’Orléans et de Mariette d’Enghien), comte de Dunois-de-Longueville, puissant seigneur, chef des assiégés à Orléans, cousin du dauphin. Il resta dévoué et soumis à la Pucelle. Il mourut en 1468.

[16]  — Mgr Henri Delassus, ibid., cité par Dom Leclercq, p. 280.

[17]  — J.-L. Jalabon de la Barre, Jeanne d’Arc à Saint-Pierre-le-Moûtier et deux juges nivernais à Rouen, Nevers, Paulin Fay, 1868, p. 64. – Au sujet de ce témoignage, voir Procès : t. III, p. 92, déposition du Duc d’Alençon ; t. II, p. 458, de Bertrand de Poulengy ; t. III. p, 12, du Comte de Dunois ; t. IV, p. 168 et 169, Journal du siège d’Orléans ; p. 335 et 336, Chronique de la Pucelle. – WalIon, Jeanne d’Arc, t. I, p. 29. – Procès, t. V. 107, lettre des sires de Laval.

[18]  — Mgr Henri Delassus, Ibid., cité par Dom Leclercq, p. 281.

[19]  — L’Épopée johannique, p. 176.

[20]  — De Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 38.

[21]  — Olivier Rioult, Jeanne d’Arc, Histoire d’une âme, Éditions Clovis, 2010, ch. 8 : « Jeanne et la guerre », p. 130.

[22]  — Lt-Colonel de Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 49-50.

[23]  — Ibid., p. 50-51.

[24]  — Voir, par exemple, Père Jean-Baptiste Ayroles, Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France, Éditions Saint-Rémi, 2009, livre II, ch. 4 : « Le surnaturel dans la vierge guerrière », p. 91-94.

[25]  — Père Jean-Dominique, Lettre à un curieux, Éditions du Saint Nom, 2007, p. 174-175.

[26]  — « Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous prétendez régent du royaume de France, vous, Guillaume de la Powle, comte de Suffolk, Jean Sire de Talbot, et vous, Thomas Sire d’Escales, qui vous dites lieutenants dudit duc de Bedford, je vous somme – au nom du Roi du ciel – de me remettre les clés de toutes les villes que vous avez prises et violées en France. Je suis prête à vous accorder la paix, mais à une double condition :

– 1° que vous restituerez à son chef légitime, le roi, le pays de France ;

– 2° que vous l’indemniserez des dommages que vous y avez faits pendant votre séjour.

Roi d’Angleterre, sachez bien que si vous n’agissez pas ainsi, moi, Jeanne, chef des armées françaises, je vous chasserai de la terre de France, vous et vos gens ou vous ferai tuer. Sachez que j’ai reçu du Roi du ciel mission de vous bouter hors de France. Obéissez et je vous prendrai à merci. Ne vous obstinez pas dans votre projet, car vous ne conserverez pas le royaume de France ; il est au roi Charles, le vrai héritier et c’est lui qui, par ordre de Dieu, le conservera. Si vous méprisez ces paroles, je vous avise qu’il sera fait un tel carnage de vos troupes, qu’il n’y en a pas eu de semblable depuis mille ans.

Et vous, Duc de Bedford, je vous requiers d’éviter la destruction de vos hommes. Si vous vous inclinez devant ces conditions, vous pourrez vous retirer sans dommage et ce sera là le plus beau fait accompli par la chrétienté. Je vous prie de me donner réponse, si vous acceptez de conclure la paix, devant cette cité d’Orléans. Si vous ne le faites pas, vous supporterez la responsabilité de très grands dommages qui en résulteront. Écrit ce mardi de la Semaine sainte. Jehanne. » (Voir cette lettre dans sa forme primitive à la fin de ce numéro.)

[27]  — Somme théologique, Saint Thomas d’Aquin, II-II, q. 40 : Pour qu’une guerre soit juste, trois conditions sont requises : l’autorité du prince, une cause juste et une intention droite. L’expérience a conduit les théologiens, les papes et en particulier Pie XII, à énoncer trois conditions supplémentaires (implicites dans saint Thomas) : le dernier recours, les chances raisonnables de gagner la guerre et des moyens proportionnés.

[28]  — Père Ayroles, L’Épopée johannique, p. 181.

[29]  — Voir de Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 57-62.

[30]  — De Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 62-71.

[31]  — Procès, t. III, p. 119 : « Ita experte nescivisset facere. » Père J.-B. Ayroles, Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France, 1885, réédition Saint-Rémi, 2009, l. II, chap. 4, p. 90.

[32]  — Voir de Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 72-76.

[33]  — La Hire : Etienne de Vignolles, dit La Hire (la colère), le brave des braves, dut son surnom à son impétuosité et à sa vivacité. Il fut l’un des plus fidèles compagnons de Jeanne. Il mourut en 1443.

[34]  — Loré : Sire Ambroise de Loré. Il fut mis à la disposition de Jeanne à Orléans et se battit vaillamment à Jargeau et à Patay. Il commandait le gros de l’armée à la prise de Troyes. Il mourut en 1446.

[35]  — Richemont : Arthur III, duc de Bretagne et de Touraine, comte de Richemont. Nommé connétable en 1424 puis en disgrâce. Il apporta l’appui de son épée à Jeanne à la veille de Patay et resta toujours en relation avec elle. Il contribua, après la mort de Jeanne, à arracher aux Anglais la Guyenne et toute la Normandie. Devenu duc de Bretagne, il conserva sa charge de connétable et mourut en 1486, à l’âge de 93 ans.

[36]  —  Xaintrailles : Poton de Xaintrailles, gentilhomme gascon. Grand écuyer de Charles VII en 1429. Il participa aux côtés de Jeanne à la délivrance d’Orléans et à la bataille de Patay. Maréchal de France. Il mourut à Bordeaux en 1461.

[37]  — De Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 75.

[38]  — Ibid., p. 76.

[39]  — Jean Guiraud (1911), Histoire Partiale, Histoire Vraie, tome I : Des origines à Jeanne d’Arc, Expéditions pamphiliennes, p. 401.

[40]  — Père Ayroles, L’Épopée johannique, p. 183.

[41]  — Mgr Delassus, La Mission Posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc et le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 267.

[42]  — De Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 81.

[43]  — Père Ayroles, L’Épopée johannique, p. 184.

[44]  — Hervé Couteau-Bégarie, Traité de stratégie, Éditions Economica, 5e édition, 2006, livre I, ch. V, section III, p. 367.

[45]  — Monstrelet. Voir Ayroles, t. III, p. 419. Cité dans cardinal Stanislas-Xavier Touchet, La Sainte de la patrie, Éditions Dominique Martin Morin, 1992, T. I, p. 432.

[46]  — La tactique offensive de Jeanne (adaptée ici à sa mission) n’était pas celle de l’offensive à outrance qui causa les hécatombes de 1914.

[47]  — La Sainte de la patrie, Tome I, p. 435.

[48]  — Ibid., p. 435.

[49]  — D’Alençon : Jean, duc d’Alençon. Cousin du Roi. Il s’attacha à Jeanne et lui resta fidèle jusqu’à la fin. Il était, en titre, le commandant général des troupes françaises mais obéissait, de fait, à Jeanne d’Arc.

[50]  — Père Ayroles, L’Épopée johannique, p. 183.

[51]  — Jean d’Aulon : Gentilhomme du Languedoc. Il s’attacha au service de la Pucelle à Poitiers comme écuyer et lui voua une fidélité à toute épreuve. Fait prisonnier avec Jeanne à Compiègne.

[52]  — Vendôme : Louis de Bourbon, comte de Vendôme. Il se trouvait à Compiègne en mai 1430 et demanda à Jeanne, qui se trouvait à Crépy-en-Valois, de le rejoindre avec tous ses hommes.

[53]  — Saint-Sévère : Jean Debrosse, seigneur de Saint-Sévère et de Boussac. Chef d’un convoi de ravitaillement pour Orléans destiné à Jeanne. Compagnon de Jeanne à Orléans (il fut désigné pour la couverture face à la bastille de Saint-Pouair avec 600 chevaliers) et à Patay. Il resta attaché à Jeanne et combattit auprès d’elle pendant toute la marche vers Reims. Nommé maréchal après le sacre, il mourut en 1433.

[54]  — De Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 143-144.

[55]  — Père Ayroles, L’Épopée johannique, p. 180.

[56]  — Ibid., p. 180.

[57]  — De Lancesseur, Jeanne d’Arc Chef de Guerre, p. 47-48.

[58]  — Général et académicien Comte Jacques-Antoine de Guibert, Essai général de tactique, Éditions Nation Armée, 1977, p. 172.

[59]  — Ibid., p. 177.

[60]  — Ibid., p. 189-190.

[61]  — Ibid., p. 199.

[62]  — Carl von Clausewitz, De la guerre, Librairie Académique Perrin, 2002, livre VIII : « Le plan de guerre », p. 334-335.

[63]  — Clausewitz, ibid., p. 295.

[64]  — Ibid., p. 340.

[65]  — Clausewitz, ibid., p. 294.

[66]  — Général Antoine-Henri Jomini, Précis de l’art de la guerre, Éditions Perrin, 2001, p. 126-127.

[67]  — « C’est par la vivacité des marches qu’on multiplie l’action de ses forces, en neutralisant au contraire une grande partie de celles de son adversaire : mais si cette vivacité suffit souvent pour procurer des succès, ses effets sont centuplés si l’on donne une direction habile aux efforts qu’elle amènerait, c’est-à-dire lorsque ces efforts seraient dirigés sur les points stratégiques décisifs de la zone d’opérations, où ils pourraient porter les coups les plus funestes à l’ennemi » (Général Antoine-Henri Jomini, ibid., p. 281-282).

[68]  — Basil Henry Liddell Hart, Stratégie, Librairie Académique Perrin, 1999, p. 408-409.

[69]  — Maréchal von Manstein, Victoires perdues, Paris, Librairie Plon, 1958, p. 432.

[70]  — Cité par Mgr Henri Delassus, La Mission Posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc, Éditions Saint-Rémi, p. 272-273.

[71]  — Ibid., p.277-278.

[72]  — Général Canonge, Jeanne d’Arc guerrière, étude militaire avec cinq cartes ou plans, p. 103-127.

[73]  — Capitaine R. Pichené, Histoire de la tactique et de la stratégie, Éditions de la Pensée Moderne, 1957, p. 62.

[74]  — Colonel de Liocourt, La Mission de Jeanne d’Arc, cité dans abbé O. Rioult, Jeanne d’Arc, Histoire d’une âme, p. 151-152.

[75]  — Eberhard, Q. IV, 42, cité dans Cal Touchet, La Sainte de la patrie, Tome I, p. 218.

[76]  — Père Ayroles, L’Épopée johannique, p. 180.

[77]  — Dit par Jeanne aux théologiens au procès de Poitiers en mars 1429, et qui signifie « Aide-toi, le ciel t’aidera ».

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 83

p. 169-218

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

Les miracles : signes visibles de Dieu

Histoire de l'Église et de la chrétienté

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page