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Les lettres de sainte Jeanne d’Arc

 

Les lettres de sainte Jeanne d’Arc ont été plusieurs fois publiées. De toutes celles que la Pucelle écrivit, seul un petit nombre est parvenu jusqu’à nous, parmi lesquelles cinq originaux autographes seulement, dont trois portent la signature de Jeanne.

Nous reproduisons ces lettres, dans le français savoureux et l’orthographe des originaux, telles que les a transcrites le père Paul Doncœur S.J. (1880-1961), dans son ouvrage Paroles et lettres de Jeanne d’Arc (Paris, Plon, 1960, p. 163-186) [1].

Le Sel de la terre.

 

Introduction

Les lettres écrites par Jeanne nous apportent sa parole sans intermédiaire, telles qu’elle-même en dicta l’expression à ses secrétaires. C’est dire leur valeur incomparable.

Nous savons que Jeanne en dicta un grand nombre, dont quelques-unes seulement nous sont parvenues. Les plus précieuses à nos yeux, seules reliques que nous possédions de Jeanne, sont les lettres conservées jusqu’à nos jours en original. De quelques autres, le texte ne nous est parvenu que dans des transcriptions contemporaines. Nous signalerons enfin, en raison de leur intérêt, quelques-unes des lettres dont l’existence est témoignée, sans que nous en possédions les textes.

Nous savons que les lettres, selon l’usage, ne sont pas de la main de Jeanne. Elles ont été dictées par elle à des secrétaires ; ce qui ne prouve pas que Jeanne ne sût pas écrire. Sa signature autographe apparaît dans trois lettres originales adressées, l’une à la ville de Riom, et les deux autres aux Rémois en 1430 (voir les fac-similés reproduits dans ce numéro) [2].

On se rendra compte de l’intérêt qu’auraient les lettres perdues, en lisant les rares qui ont été conservées. Comment ne pas déplorer, par exemple, la disparition de la lettre qu’arrivée à Fierbois, au débotté de ces cent lieues franchies, Jeanne écrivit au dauphin, dont elle-même témoigne :

J’ai envoyé des lettres au roi alors que j’étais à Sainte-Catherine de Fierbois [3].

Ou celle que, de Chinon, elle adressa aux clercs de Sainte-Catherine de Fierbois, dont elle déposa au procès :

J’ai écrit aux gens de cette église qu’il leur plût de me faire avoir l’épée en terre derrière l’autel [4].

Ou enfin la lettre que, de Selles-sur-Cher, après les victoires, Jeanne envoya, « avec un bien petit anneau d’or », aux dames de Laval, aïeule et mère des jeunes Guy et André, arrivés tout bouillants à l’armée. La grand-mère, veuve du connétable Bertrand du Guesclin, avait recommandé à Jeanne ses petits-fils.

Mais que ne donnerions-nous pas pour lire la lettre qu’elle écrivit à ses parents pour implorer leur pardon. Elle dit en effet à ses juges, qui lui reprochent d’être partie sans le congé de ses père et mère :

En toutes autres choses je leur ai bien obéi ; excepté de ce partement ; mais depuis, leur en ai écrit et m’ont pardonné [5].

 

Lettres aux Anglais

Les plus fameuses sont les lettres qu’au printemps de 1429, avant d’entrer en campagne, et pendant le siège d’Orléans, Jeanne écrivit aux Anglais. De ces lettres aux Anglais, le procès a inséré un texte composite, qui mélange en une seule rédaction plusieurs lettres envoyées à des destinataires et à des dates différentes. En effet, les recueils du 15e siècle et les dépositions au procès de réhabilitation témoignent de billets dont les destinataires sont formellement désignés et différenciés : le roi d’Angleterre, le duc de Bedford, le comte de Suffolk, J. Talbot, Th. de Scales, les gens d’armes.

Nous en donnons les textes dans la forme qui semble primitive, telle que l’attestent la Chronique de la Pucelle, le Registre delphinal de Thomassin, le Journal du siège d’Orléans et les témoignages de G. Thibaut, P. Milet et frère Pasquerel, en 1456.

Dès le mois de mars, à Poitiers même, elle avait dicté à maître Jean Erault un premier message :

Avez-vous du papier et de l’encre ? Écrivez ce que je vous dirai : Vous, Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme, de par le Roi des cieux, que vous en alliez en Angleterre [6].

Mais voici que cette paysanne de dix-sept ans adresse de bonne encre, au roi d’Angleterre en personne, cette inouïe sommation, comme si la France elle-même parlait par sa bouche. D’ailleurs, c’est au nom de Dieu qu’elle se présente :

Roy d’Angleterre, Faites raison au Roi du ciel de son sang royal. Rendez les clés à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées en France. Elle est venue de par Dieu pour réclamer tout le sang royal. Elle est prête de faire paix, si voulez faire raison, par ainsi que rendez France, et payez de ce que l’avez tenue. Et si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre ; en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, s’ils ne veulent obéir, je les en ferai issir, veulent ou non ; et s’ils veulent obéir, je les prendrai à mercy. Croyez que, s’ils ne veulent obéir, la Pucelle vient pour les occire. Elle vient de par le Roi du ciel, corps pour corps, vous bouter hors de France. Et vous promet et certifie la Pucelle qu’elle fera si grand hahay, qu’il y a mil ans que en France ne fut si grand. Si vous ne lui faites raison, croyez fermement que le Roi du ciel lui enverra plus de force que ne lui saurez mener d’assaut à elle et à ses bonnes gens d’armes.

Mais Henri VI n’est qu’un enfant. Jeanne joint ce billet au duc de Bedford, oncle du roi :

Duc de Bedford, Qui vous dites régent de France de par le roi d’Angleterre, la Pucelle vous prie et requiert que vous ne vous fassiez mie détruire. Si vous ne lui faites raison, elle fera que aux yeux pourrez voir qu’en sa compagnie les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait en chrétienté. Écrit le mardi de la grande semaine. [22 mars 1429]Au duc de Bethfort, qui se dit régent le royaume de France pour le roi d’Angleterre [7].

Ces lettres sont pour les politiques.

Cette Pucelle séjournant à Blois en attendant la compagnie qui la devait mener à Orléans, écrivit et envoya par un héraut aux chefs de guerre qui tenaient le siège d’Orléans une lettre dont la teneur s’ensuit.

Aux capitaines des Anglais :

Guillaume la Poulle, comte de Suffort, Jehan, sire de Talbot, et vous, Thomas, sire de Scalles, lieutenants du duc de Bethfort, soi-disant régent de France de par le roi d’Angleterre, faites réponse si voulez faire paix à la cité d’Orléans ; et si ainsi ne le faites, de vos dommages vous souvienne brièvement.

Quant aux pauvres « gens d’armes », elle sait qu’ils ne pensent qu’au « pays ». Elle leur parle en camarade :

Aux gens d’armes, Entre vous autres, archers, compagnons d’armes gentils et vaillants, qui êtes devant Orléans, allez en votre pays, de par Dieu. Et si ainsi ne le faites, donnez-vous garde de la Pucelle, et de vos dommages vous souvienne brièvement. Ne prenez mie votre opinion, car vous ne tiendrez mie France qui est au Roy du ciel, le Fils de sainte Marie ; mais la tiendra le gentil roi Charles, vrai héritier à qui Dieu l’a donnée, qui entrera à Paris en belle compagnie. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous frapperons dedans à grands horions ; et verrons lesquels meilleur droit auront, de Dieu ou de vous [8].

Évidemment, Jeanne n’a pas de réponse ; mais elle ne se lassera pas d’offrir la paix.

Le samedi 30 avril 1429, à peine arrivée devant Orléans, elle écrit aux Anglais :

Messire vous mande que vous en alliez en votre pays ; car c’est son plaisir. Ou sinon je vous ferai un tel hahay [9]

Mais tout est inutile. Du haut de leur bastille les Anglais ne répondent que par des insultes à la ribaude, à la vachère. Jeanne pleure.

Cependant les escarmouches se multiplient et déjà plusieurs bastilles ont succombé. Le 5 mai, fête de l’Ascension, Jeanne ne veut point qu’on se batte. Elle somme une dernière fois les Anglais :

Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous ordonne et vous mande par moi, Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en votre pays, ou je vous ferai un tel hahay, dont vous aurez éternelle mémoire. Je vous écris ces choses pour la troisième et dernière fois. Je n’écrirai plus. Jhesus Maria – Jeanne la Pucelle         J’ajoute : Je vous aurais envoyé les lettres plus honnêtement, mais vous détenez mes hérauts. Vous détenez mon héraut dit Guyenne. Veuillez me le rendre et moi je vous enverrai aucuns de vos gens prisonniers à la bastille Saint-Loup, car ils ne sont pas tous morts [10].

Enfin, le 7 mai, le grand assaut et donné. Jeanne est blessée, mais elle mène un combat acharné. Les Tourelles sont prises. Les Anglais disparaissent dans la Loire !

Ces lettres furent vivement reprochées à Jeanne lors de son procès, alors qu’elles s’inspiraient des règles de la courtoisie chevaleresque, qui interdisait d’engager le combat sans avoir proposé la paix. Les juges voulurent n’y voir que l’expression d’un orgueil intolérable. Interrogée le 22 février sur le texte d’une lettre aux Anglais, Jeanne répond :

J’ai envoyé des lettres aux Anglais, qui étaient devant Orléans, par lesquelles je leur écrivais qu’il fallait qu’ils se partissent de là. En ces lettres, ainsi que j’ai ouï dire, on a changé deux ou trois mots. C’est à savoir : « Rendez à la Pucelle », et il doit y avoir : « Rendez au roi ». Où il y a : « Corps pour corps » et « chef de guerre », cela n’était point esdites lettres [11]. Jamais aucun seigneur ne m’a dicté ces lettres, mais je les ai dictées moi-même avant de les envoyer. Cependant elles furent montrées à certains de mon parti [12]. Quant aux lettres aux Anglais, je ne les ai point faites par orgueil ou présomption, mais par le commandement de Notre-Seigneur. Et je reconnais bien le contenu en ces lettres, excepté trois mots. Je requérais premièrement qu’on fît paix. Mais qu’au cas qu’on ne voudrait faire paix, j’étais prête à combattre [13].

 

Lettres aux villes de France avant le sacre

Après les victoires, le sacre !

Jeanne, qui a appelé au combat, a le droit d’inviter au triomphe. De Gien, le roi écrit aux grands seigneurs et aux bonnes villes ; Jeanne écrit elle-même aux habitants de Tournai, dont elle sait l’émouvante fidélité.

Jhesus Maria. Gentilz loiaux Franchois de la ville de Tournay, La Pucelle vous faict savoir des nouvelles de par decha, que en 8 jours elle a cachié les Anglois hors de toutes les places qu’ilz tenoient sur la rivière de Loire, par assault ou aultrement ; où il en a eu mains mors et prinz, et lez a desconfiz en bataille. Et croiés que le conte de Suffort, Lapoulle, son frère, le sire de Tallebot, le sire de Scallez et messires Jehan Falscof et plusieurs chevaliers et capitaines ont esté prinz, et le frère du conte de Suffort et Glasdas mors. Maintenés vous bien loiaux Franchois, je vous en pry, et vous pry et vous requiers que vous soiés tous pretz de venir au sacre du gentil roy Charles a Rains, ou nous serons briefment ; et venés au devant de nous quant vous saurés que nous aprocherons. A Dieu vous commans. Dieu soit garde de vous et vous doinst grace que vous puissiés maintenir la bonne querelle du royaume de France. Escript à Gien le 25e jour de juing. Sur l’adresse : Aux loiaux Franchois de la ville de Tournay [14].

Malgré le conseil royal, que cette marche vers Reims à travers un pays tenu par les forces ennemies épouvante, Jeanne entraîne le roi. On va se heurter à Troyes, qui est une façon de capitale de la France « reniée ». On s’attend à une résistance farouche. De Saint-Phal, à 22 kilomètres de Troyes, le roi d’une part, Jeanne de l’autre écrivent aux gens de Troyes d’ouvrir leurs portes, sans craindre ni pour eux ni pour leurs biens. Sinon le roi y entrera de force.

Aux habitants de Troyes. Jhesus Maria. Très chers et bons amis, s’il ne tient à vous, seigneurs, bourgeois et habitants de la ville de Troyes, Jehanne la Pucelle vous mande et fait savoir de par le Roy du ciel, son droiturier et souverain Seigneur, duquel elle est chacun jour en son service royal, que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France, qui sera bien bref à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, à l’aide du Roi Jésus. Loyaux français, venez au devant du roi Charles et qu’il n’y ait point de faute ; et ne doutez de vos corps ni de vos biens, si ainsi le faites. Et si ainsi ne le faites, je vous promets et certifie sur vos vies que nous entrerons à l’aide de Dieu en toutes les villes qui doivent être du saint royaume, et y ferons bonne paix ferme, qui que vienne contre. A Dieu vous commant. Dieu soit en garde de vous, s’il lui plaît. Response brief. Devant la cité de Troyes, écrit à Saint Fale, le mardi 4e jour de juillet. Au dos : Aux seigneurs bourgeois de la cité de Troyes [15].

Mais les gens de Troyes font gorges chaudes de la lettre de Jeanne : « Une vraie coquarde, une folle pleine du diable ! » et cette lettre, « qui n’a ni rime ni raison, après s’en être bien moqués, ils l’ont jetée au feu, sans lui faire aucune réponse. » Jeanne tient bon. On forcera la ville et le 10 juillet, Jeanne introduit triomphalement le roi dans la ville arrachée aux Anglais.

Par Châlons, on marche au plus vite sur Reims.


 

  


Lettre au duc de Bourgogne

17 juillet 1429



Avec une audace innocente Jeanne a écrit au duc de Bourgogne de la part du dauphin pour l’inviter au sacre. Le duc ne répondit point à son message. Le jour même du sacre, le 17 juillet, de Reims, Jeanne lui envoie un second message [16] :

Jhesus Maria. Hault et redoubté prince, duc de Bourgogne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, que le roy de France et vous, faciez bonne paix ferme qui dure longuement. Pardonnez l’un a l’autre de bon cuer, entièrement, ainsi que doivent faire loyaulx chrestiens ; et s’il vous plaist à guerroyer, allez suz les sarasins. Prince de Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requerir vous puis, que ne guerroyez plus au saint royaume de France, et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaume ; et de la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix a vous, sauve son honneur, s’il ne tient en vous. Et vous faiz a savoir de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, pour votre bien et pour vostre honneur et sur voz vie, que vous n’y gaignerez point bataille a l’encontre des loyaulx François, et que tous ceulx qui guerroient oudit saint royaume de France, guerroient contre le Roy Jhesus, Roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain Seigneur. Et vous prie et requiers a jointes mains, que ne faictes nulle bataille ni ne guerroiez contre nous, vous, vos gens ni subjiez ; et croiez seurement que, quelque nombre de gens que amenez contre nous qu’ilz n’y gaigneront mie, et sera grant pitié de la grant bataille et du sang qui y sera respendu de ceulx qui y viendront contre nous. Et a trois sepmaines que je vous avoye escript et envoié bonnes lettres par ung herault que feussiez au sacre du Roy qui, aujourd’hui dimenche, 17e jour de ce present mois de juillet, ce fait en la cité de Reims, dont je n’ay eu point de response, ni n’ouy oncques puis nouvelle dudit hérault. A Dieu vous commens et soit garde de vous, s’il lui plaist ; et prie Dieu qu’il y mecte bonne pais. Escript audit lieu de Reims, ledit 17e jour de juillet. Au verso : Au duc de Bourgogne [17].

Le « haut et redouté prince » ne daigne pas répondre. D’ailleurs, il négocie avec la cour qui trahit Jeanne.

 

Lettre aux Rémois

5 août 1429

Tandis qu’elle entraîne le roi vers Paris, les Rémois, se voyant menacés de représailles pour avoir livré la ville, et craignant d’être abandonnés par l’armée royale, écrivent leur angoisse au chancelier de France, leur propre archevêque. Nous ne savons la réponse de celui-ci. Mais voici celle de Jeanne.

Elle apprend aux Rémois que le roi a fait trève de quinze jours avec le duc de Bourgogne, ce dont elle est mécontente. Elle les met en garde contre toute attaque éventuelle.

Mes chiers et bons amis, les bons et loiaulx Franczois de la cité de Rains. Jehanne la Pucelle vous faict assavoir de ses nouvelles, et vous prie et vous requiert que vous ne faictes nul doubte en la bonne querelle que elle mayne pour le sang roial. Et je vous promeit et certiffi que je ne vous abandonneray point tant que je vivroy. Et est vroy que le Roy a fait treves au duc de Bourgoigne quinze jours durant, par ainsi qu’il li doit rendre la cité de Paris paisiblement au chieff de quinze jour. Pourtant ne vous donnés nulle mervoille se je ne y entre si brieffvement ; combien que des treves qui ainsi sont faictes je ne suy point conteinte, et ne scey si je les tendroy. Mais, si je les tiens, ce sera seulement pour garder l’onneur du Roy ; combien aussy que ilz ne cabuseront point le sang roial. Car je tiendroy et maintendroy ensemble l’armee du Roy pour estre toute preste au chieff des dis quinze jours, si ilz ne font la paix. Pour ce, mes tres chiers et parfaiz amis, je vous prie que vous ne vous en donnés malaise tant comme je vivroy. Maiz vous requiers que vous faites bon guet et gardés la bonne cité du Roy ; et me faictes savoir se il y a nulz triteurs qui vous veillent grever. Et au plus brieff que je pourray, je les en osteray ; et me faictes savoir de voz nouvelles. A Dieu vous commans qui soit garde de vous. Escript ce vendredi 5e jour d’aoust, enprés Provins, un logeiz sur champs, au chemin de Paris. Au verso : aux loiaulx Franczois, bourgeois, habitans en la cité de Rains [18].

Lettre au comte B. d’Armagnac

Les Actes du procès mentionnent ici une très bizarre correspondance entre le comte d’Armagnac et Jeanne. Elle fut évoquée le 1er mars au procès de Rouen avec passion et mauvaise foi. Les juges reprochèrent vivement à Jeanne une soi-disant lettre qu’elle avait écrite à Jean IV, comte d’Armagnac, le 22 août 1429. Celui-ci lui avait écrit, pour savoir auquel des trois papes il fallait obéir : Martin V, qui est à Rome, Clément VIII, qui est à Paniscole, ou Benoît XIV [19].

– Qu’avez-vous dit touchant notre Saint-Père le pape et lequel croyez-vous être le vrai ? – Y en a-t-il deux [20] ? – Avez-vous reçu lettre du comte d’Armagnac demandant auquel des trois soi-disant papes il devait obéir ? – Le comte m’écrivit sur cette affaire. A quoi j’ai répondu entre autres que, quand je serai à Paris, ou ailleurs au repos, je donnerai réponse. J’allais monter à cheval, quand je fis cette réponse.

On fit lecture alors des lettres du comte et de Jeanne [21].

– Est-ce bien votre réponse ? – Je pense avoir donné cette réponse, en partie du moins, non en tout. – Avez-vous dit savoir par le conseil du Roi des rois ce qu’il devait croire sur ce point ? – Je n’en sais rien. – Doutiez-vous auquel le comte devait obéir ? – Je ne savais pas quoi lui dire sur le point de savoir auquel il devait obéir. Car il demandait de savoir auquel Notre-Seigneur voulait qu’il obéît. Quant à moi, je tiens et je crois qu’on doit obéir à notre seigneur le pape de Rome. J’ai dit au messager autre chose qui n’est pas contenu dans la lettre. Et, s’il n’avait pas déguerpi sur-le-champ, il aurait été jeté à la rivière ; pas par moi ! Quant à ce qu’il demandait de savoir à qui obéir selon le bon plaisir de Dieu, je répondis que je ne le savais pas. Et je lui mandai bien des choses qui n’étaient pas écrites. Quant à moi, je crois au pape de Rome. – Pourquoi écriviez-vous que vous donneriez ailleurs réponse, puisque vous croyiez au pape de Rome ? – La réponse que je donnai concernait un autre sujet que le fait des trois papes. – Pourquoi disiez-vous que vous auriez conseil sur le fait des trois papes ? – Je n’ai jamais écrit ni fait écrire sur le fait des trois papes. Je jure avec serment n’avoir jamais écrit ni fait écrire sur cela [22].

Parmi les soixante-dix articles du rapport de condamnation, les 26e, 27e, 28e, 29e et 30e sont consacrés à cette affaire obscure. A la lecture des lettres, le 27 mars, Jeanne se référa à l’interrogatoire du 1er, et n’ajouta rien. L’article 29 prétend donner la réponse de Jeanne au comte d’Armagnac.

Par respect pour le serment de Jeanne, qui termine l’interrogatoire du 1er mars, nous ne pouvons considérer cette lettre comme authentique [23].

On sait le triste hiver qui suivit et comment Jeanne fut, contre sa volonté, occupée sur la Loire à de vaines entreprises [24].

 

 

Lettre aux Rémois

16 mars 1430

Cependant Jeanne, ramenée à Sully, reçoit de Reims, dans l’hiver, des nouvelles de plus en plus angoissantes. Dans le courant de mars 1430, Philippe le Bon, ayant envoyé une armée prendre possession de la Champagne, que l’Angleterre lui avait cédée en février, les Rémois très inquiets ont supplié Jeanne de leur venir en aide.

Tres chiers et bien aimés et bien desiriés a veoir, Jehenne la Pucelle, ey receu vous letres faisant mencion que vous vous doptiés d’avoir le siecge. Vulhes savoir que vous n’aurés point, si je les puis rencontreys bien bref, et, si ainsi fut que je ne les recontrasse, ne eux venissent devant vous, si fermés vous pourtes, car je serey bien brief vers vous ; et ci eux y sont, je leur feray chousier leurs esperons si a haste qu’il ne sauront par ho les prandre et lever cil y et si brief que ce sera bientost. Autre chose ne vous escri pour le present, mes que vous soyez toutjours bons et loyals. Je pri Dieu que vous ait en sa guarde. Escrit a Sully le 16e jour de mars. Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous seriés bien joyeux, mes je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l’on ne vit lesdites nouvelles. Jehanne.                   Au dos : A mes tres chiers et bons amis gens d’Eiglise, bourgois et aultres habitans de la ville de Rains [25].

 

Lettre aux Hussites

23 mars 1430

Il faut ici transcrire une lettre dont l’authenticité ne peut être mise en doute.

Cette lettre, écrite aux Hussites, le 23 mars 1430, est d’autant plus curieuse qu’elle concorde avec une lettre de l’Université de Paris, écrite le 28 mars 1429, à l’empereur Sigismond ; et que d’autre part, elle nous rappelle l’invitation faite au duc de Bourgogne de partir en croisade contre les Sarrasins.

Par la plume de son chapelain, frère Pasquerel, Jeanne écrit aux hérétiques de Bohême, que, depuis dix ans, Sigismond essaie en vain de réduire par la force. Elle les menace d’aller les exterminer, quand elle ne sera plus occupée par la guerre anglaise.

La lettre est rédigée en latin et signée de frère Pasquerel. Elle est transcrite dans le registre de la chancellerie de Sigismond (reg. D, f° 98) conservé à Vienne, archives d’État.

Jhésus Maria. Naguère à moi, Jeanne la Pucelle, la rumeur et la voix publique a rapporté que, de vrais chrétiens devenus hérétiques et semblables aux Sarrasins, vous avez ruiné la vraie religion et le culte et embrassé une superstition honteuse et criminelle, laquelle voulant la protéger et propager, il n’est nulle abomination ni cruauté que vous n’osiez. Vous ruinez les sacrements de l’Église, vous déchirez les articles de la foi, vous renversez les temples, vous brisez et brûlez les statues qui ont été érigées comme monuments du souvenir. Vous mettez à mort les chrétiens, parce qu’ils gardent la vraie foi. Quelle est cette votre fureur ? Ou quelle folie et rage vous agitent ? Cette foi que le Dieu tout-puissant, que le Fils, que l’Esprit-Saint ont fait naître, ont instituée, répandue et illustrée de mille façons et par mille miracles, cette foi, vous, vous la persécutez, vous ruminez de la renverser et de l’exterminer ? Vous, vous êtes aveugles ; mais non pas que vous soyez privés de la vue et des yeux. Croyez-vous vous en sortir impunis ? Ou ignorez-vous que Dieu n’arrête pas vos efforts criminels et permette que vous demeuriez dans les ténèbres et l’erreur, en sorte que, plus vous abonderez dans le crime et vous précipiterez dans les sacrilèges, plus il vous prépare plus grandes punition et supplices. Quant à moi, pour dire le vrai, si je n’étais pas occupée aux guerres anglaises, je serais déjà venue vous visiter. Cependant, à moins que je ne sache que vous vous repentiez, je laisserai peut-être les Anglais et je partirai contre vous, afin que par le fer, si je ne le puis autrement, n’anéantisse votre vaine et obscène superstition et que je vous arrache votre hérésie ou votre vie. Mais si vous préférez revenir à la foi catholique et à la lumière première, envoyez-moi vos ambassadeurs, je leur dirai ce qu’il vous faut faire. Mais si au contraire vous voulez vous cabrer contre l’éperon, rappelez-vous quels dommages et quels crimes vous avez perpétrés et attendez-moi avec les plus puissantes forces divines et humaines, qui vous rendrai un pareil sort. Donné à Sully, le 23 mars. Signé : Pasquerel. Au-dessous : aux hérétiques de Bohême.

 

Lettre aux Rémois

28 mars 1430

La dernière lettre que nous possédions est encore adressée à ses « très chers et bons amis » de Reims [26]. La situation de la ville demeurait critique. Les Bourguignons, ayant envahi la Champagne, avaient des intelligences dans la place. Un complot bourguignon avait été découvert à Reims, et les 19 coupables étaient passés en jugement. Les habitants avaient écrit à Jeanne pour se disculper auprès du roi. Jeanne répondit en les encourageant à être vigilants et fidèles, et qu’elle leur enverra un secours.

Tres chiers et bons amis, Plese vous savoir que je ay rechu vos letres, lesquelles font mencion comment on ha raporté au roy que dedens la bonne cité de Rains il avoit moult de mauvais. Si veulez savoir que c’est bien vray que on luy a raporté, voirement qu’il y en avoit beaucop qui estoient d’une aliance, et qui devoient traïr la ville et metre les Bourguignons dedens. Et depuis, le roy a bien seu le contraire, pour ce que vous luy en avez envoié la certaineté, dont il est tres content de vous. Et croiez que vous estez bien en sa grasce, et, si vous aviez à besongnier, il vous secouroit quant au regart du siege. Et cognoist bien que vous avez moult à souffrir pour la durté que vous font ces traitrez bourguignons adversaires ; si vous en delivrera au plesir Dieu bien brief, c’est assovoir le plus tost que fere se pourra. Si vous prie et requier, tres chiers amiz, que vous guardés bien laditte bonne cité pour le roy et que vous faciez tres bon guet. Vous orrez bientost de mez bonez novellez plus a plain. Austre chose quant a present ne vous rescri, fors que toute Bretaingne est fransaise. Et doibt le duc envoier au Roi III mille combatans, paiez pour II mois. A Dieu vous commant, qui soit guarde de vous. Escrit a Sully, le 28e de mars. Jehanne.                   Au verso : A mes tres chers et bons amis les gens de Église, echevins, bourgois, et habitans et manens de la bonne ville de Reyns [27].

 

Lettre aux gens de Riom

9 novembre 1430

Jeanne, avant d’aller assiéger La Charité-sur-Loire, écrivait à maintes ville de l’aider, en lui envoyant poudre, salpêtre, soufre, traits, arbalètes et autre matériel.

La ville de Riom conserve précieusement la lettre de Jeanne. J. Quicherat témoigne avoir vu en 1849 l’original de cette lettre, qui « avait été scellée d’un cachet en cire rouge, dont l’empreinte a été détruite. Le revers seul est conservé. On y voit la marque d’un doigt et le reste d’un cheveu noir, qui paraît avoir été mis originairement dans la cire [28] ».

Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint Pierre le Moustier a esté prinse d’assault ; et a l’aide de Dieu, ay intencion de faire vuider les autres places qui sont contraires au roy ; mais pour ce que grant despense de pouldres, traits et autres habillemens de guerre a esté faicte devant ladicte ville, et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et moy en sommes pourveuz pour aler mectre le siège devant La Charité, ou nous alons prestement : je vous prie sur tant que vous aymez le bien et honneur du roy et aussi de tous les autres de par deça, que vueillez incontinant envoyer et aider pour ledit siège, de pouldres, salepestre, souffre, traits, arbelestres fortes et d’autres habillemens de guerre. Et en ce faictes tant que, par faulte desdictes pouldres et autres habillemens de guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en ce estre negligens ou refusans. Chers et bons amis, Nostre Sire soit garde de vous. Escript à Molins, le neufviesme jour de novembre. Jehanne.                   Au verso : A mes chers et bons amis les gens d’Église, bourgois et habitans de la ville de Rion.

 




[1]   — Le père Doncœur s’est beaucoup intéressé à l’histoire de sainte Jeanne d’Arc. En 1930, il a pris la direction des Cahiers du Cercle sainte Jeanne.

[2]   — Incriminée au procès au sujet de formules et de signes dont elle marquait ses lettres, Jeanne dut se défendre : « Dans quelques-unes de mes lettres je mettais Jhésus Maria avec une croix, dans d’autres non. » (Jules Quicherat, t. 1, p. 83). « Quelquefois je mettais une croix en signe que celui de mon parti à qui j’écrivais ne fasse pas ce que je lui écrivais. » (Jules Quicherat, t. 1, p. 83).

[3]   — Quicherat, t. 1, p. 122. Pour ne pas multiplier les notes, nous nous contentons d’indiquer les références dans J. Quicherat. Jules Étienne Joseph Quicherat (1814-1882), célèbre archéologue et directeur de l’école des Chartes de 1871 à sa mort, est surtout connu pour son édition du Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc (en 5 vol., 1841-1849).

[4]   — Quicherat, t. 1, p. 76.

[5]   — Quicherat, t. 1, p.129.

[6]   — Quicherat, t. 3, p. 74.

[7]   — Chronique de la Pucelle, Quicherat, t. 4, p. 215 ; Thomassin, Quicherat, t. 4, p. 306 ; Journal du siège d’Orléans, Quicherat, t. 4, p. 139.

[8]   — Chronique de la Pucelle, Quicherat, t. 4, p. 215 ; Journal, Quicherat, t. 4, p. 139 ; Thomassin, Quicherat, t.  4, p. 306.

[9]   — P. Millet, Quicherat, t. 3, p. 126.

[10]  — Pasquerel, Quicherat, t. 3, p. 107.

[11]  — Quicherat, t. 1, p. 55.

[12]  — Quicherat, t. 1, p. 84.

[13]  — Quicherat, t. 1, p. 239-243.

[14]  — Transcrit dans un registre du conseil de la ville. Quicherat, t. 1, p. 125.

[15]  — Transcrit dans le recueil fait par Jean Rogier. Quicherat, t. 1, p. 287.

[16]  —  Le 27 mars 1431, Jeanne déclarera aux juges : « Je requis le duc de Bourgogne par lettres et même à ses ambassadeurs qu’il mît la paix entre mon roi et ledit duc. » (Quicherat, t. 1, p. 233.)

[17]  — Archives Départementales du Nord.

[18]  — Collection du marquis de Maleissye.

[19]  — La question des juges n’a pas de sens ; car, le 1er mars 1431, il n’y a qu’un pape (Martin V). Quant à Jean d’Armagnac, il écrivit à Jeanne sans doute en juillet 1430, avant que Clément VIII (Gilles Muñoz) n’abdiquât à Paniscole, le 26 juillet. Benoît XIV reste très mystérieux et Jean d’Armagnac ne le soutint jamais.

[20]  — Quicherat, t. 1, p. 82.

[21]  — Voir Quicherat, t. 1, p. 243-246.

[22]  — Quicherat, t. 1, p. 82.

[23]  — On se demande en effet par quelle voie les juges de Rouen auraient été mis en possession de l’une et l’autre lettre.

[24]  — Nous savons qu’en septembre 1429, Jeanne écrivit aux habitants de Troyes. « Furent en ladicte assemblée publiées certaines lettres de Jehanne la Pucelle, escriptes à Gien, 22e jour dudict mois, par lesquelles elle se recommande à messieurs, leur fait savoir de ses nouvelles et qu’elle a esté bleciée devant Paris. » (Extrait du registre des assemblées des habitants de Troyes réunis par congé du bailli de Troyes. Archives Municipales de Troyes.)

[25]  — Collection du marquis de Melleville.

[26]  — On s’explique mal comment les trois lettres aux Rémois, conservées aux Archives de la ville, en ont disparu au 17e siècle, pour passer aux mains d’un descendant contesté des Darc. Il serait étrange que les échevins rémois se soient à la légère défaits de ces reliques.

[27]  — Collection du comte de Maleissye-Melun.

[28]  — Quicherat, t. 5, p. 147.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 83

p. 240-252

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