Les vertus de Jeanne d’Arc
d’après ses contemporains
par le père Marie-Bernard OFM cap.
Le père Marie-Bernard, frère mineur capucin, a publié ces lignes en 1920, au lendemain de la canonisation de sainte Jeanne d’Arc, dans un petit opuscule intitulé : Sainte Jeanne d’Arc, ses vertus, d’après le témoignage des contemporains, diffusé par les bureaux de la revue capucine Les Trois Ave Maria.
Le Sel de la Terre.
Jhesus Maria !
Un auteur écrivait, à la fin du 15e siècle, cette phrase prophétique : « On parlera de Jeanne d’Arc éternellement parce que la haine des Anglais était injuste. » Il aurait pu ajouter : parce qu’elle a sauvé le plus beau royaume du monde, et qu’elle a souffert un martyre qui présente plus d’une analogie avec la passion du Sauveur.
Notre-Seigneur, en effet, connu et aimé des humbles et des petits, mais détesté des riches et des puissants, a été trahi et vendu à l’instigation des scribes et des pharisiens. Puis il a subi une passion ignominieuse pour racheter le monde, esclave du péché et du prince des ténèbres.
Jeanne, vénérée, elle aussi, par les humbles et les petits, a été méconnue par les grands et les tenants de la politique humaine. Trahie et vendue, elle a souffert une douloureuse passion pour avoir obéi à Dieu plutôt qu’au monde, et pour avoir délivré sa patrie de la domination anglaise.
Il est donc juste que sa mémoire soit bénie éternellement. Et c’est pourquoi, après tant d’auteurs qui ont écrit de si belles pages sur la mission et les brillants faits d’armes que la sainte Pucelle accomplit de la part de Dieu, nous osons, à notre tour, dire quelques mots sur ses vertus les plus marquantes, et les proposer à l’imitation des chrétiens de France.
Ce sera le faible hommage d’un frère mineur capucin se rappelant que, d’après des auteurs sérieux, Jeanne d’Arc revêtit la bure franciscaine dans le troisième ordre de la pénitence, qu’elle eut souvent recours au ministère des enfants de saint François d’Assise, et qu’elle se plut à prier dans leurs pauvres églises.
Gloire à Jeanne d’Arc, notre libératrice ! Gloire à sainte Jeanne d’Arc, le plus noble et le plus grand chevalier de France !
Sainte Jeanne d’Arc : sa piété
Au pays natal, Jeanne d’Arc fut toujours considérée comme une enfant très pieuse, comme « une petite fille modèle ».
Elle aimait à passer de longues heures en prière, et volontiers elle transformait ses promenades en pèlerinages. Chaque fois que le curé de Domrémy célébrait le saint sacrifice, elle ne manquait pas d’y assister, et d’en suivre avec recueillement toutes les cérémonies.
A la fin du jour, quand sonnaient complies – c’était alors la prière du soir adoptée pour les fidèles –, l’enfant revenait à l’église prier Notre-Seigneur.
Le clerc de son village, assez peu diligent, paraît-il, oubliait de temps à autre de sonner complies. Jeanne s’en attristait et le suppliait d’être plus exact à l’avenir, lui promettant, en retour, de longs écheveaux de laine blanche. Avec l’âge, sa piété se développa encore. Un jeune homme, qui la vit souvent travailler aux champs, rapporte qu’elle aimait à se séparer de ses compagnes pour parler à Dieu. Cela semblait étrange et faisait sourire son entourage.
Hauviette, l’une de ses amies de prédilection, assure qu’elle était « bonne, simple et douce, qu’elle se plaisait à l’église et aux lieux de piété, et qu’elle y allait souvent ».
Beaucoup de personnes lui reprochaient d’avoir trop de dévotion et de rester trop longtemps à l’église. Son confesseur ordinaire, messire Guillaume Fronte, avoue qu’elle s’approche souvent du tribunal de la pénitence ; il trouve même qu’il y a exagération sur ce point et, à plusieurs reprises, il l’envoie aux franciscains de Neufchâteau.
Jeannette est toujours recueillie ; ses manières sont douces et réservées, elle ne s’emporte jamais, elle ne recherche pour amies que des compagnes vertueuses. Sous l’influence des apparitions divines, sa piété devient plus vive et plus parfaite ; elle se plaît en la compagnie de « ses saintes ». On l’aperçoit souvent dans l’église de Maxey, à genoux devant la statue de sainte Catherine, ou encore dans l’église de Domrémy, priant dévotement sainte Marguerite. Elle fait aussi de fréquents pèlerinages à Moncel, où le grand archange saint Michel est honoré tout spécialement.
Plus tard, au cours de sa mission, et au milieu des troupes du « bon roi Charles VII », Jeanne d’Arc fut toujours un modèle accompli de ferveur et de piété.
Sur ce point, les témoignages de ses contemporains et de ses compagnons d’armes sont précieux à recueillir.
Jean Colin, prêtre de Vaucouleurs : « Elle est vraie chrétienne, parfaite catholique, elle fréquente assidûment l’église. »
Jean de Metz : « J’avais la plus grande foi en la Pucelle. Il me semble que ses paroles et son amour de Dieu m’enflammaient à mon tour du même amour. Je crois qu’elle était envoyée du ciel, car elle ne jurait jamais, se plaisait beaucoup aux messes et, en guise de serment, formait sur elle le signe de la croix. »
Bertrand de Poulengy : « Elle était aussi bonne que l’aurait été une sainte. »
Louis de Contes, son « gentil page », la voyait souvent dans l’attitude de la prière. Il déclare, au procès de réhabilitation, qu’il remarquait bien le mouvement de ses lèvres, et aussi les abondantes larmes de ses yeux, mais qu’il ne comprenait point les paroles murmurées par la sainte enfant.
Jean Gérard, président du Parlement de Grenoble, et Pierre l’Hermite, prêtre éminent et conseiller intime de Charles VII, écrivent à Jacques Gélu, archevêque d’Embrun, que Jeanne, examinée par trois professeurs de théologie, a été reconnue « dévote, sobre, tempérante, coutumière une fois chaque semaine des sacrements de confession et de communion ». Et sans hésiter, ils la comparent à Judith et à Débora, ces deux héroïnes de l’ancien Testament, dont l’Esprit-Saint a loué le courage et la haute piété.
Toujours et partout, Jeanne fit l’édification de ses hôtes. Citons, entre beaucoup de témoignages, celui de la vertueuse épouse de maître Rabateau, qui la reçut avec tant d’égards dans sa maison de Poitiers :
Cette enfant est un modèle de tempérance et de piété… Notre repas est à peine terminé qu’elle se retire et va se prosterner dans sa chambre ; elle reste ainsi pendant fort longtemps. Souvent même, la nuit, nous l’entendons qui se lève pour s’agenouiller et prier. Son plus grand bonheur est de visiter la petite chapelle que nous possédons ; là, elle prolonge son oraison aussi longtemps que possible.
Après avoir fait lever le siège d’Orléans, le premier souci de la Pucelle est de remercier la divine Providence. « Allons maintenant rendre grâces à Dieu », dit-elle, et elle fait appeler des prêtres revêtus de leurs ornements sacrés. Ils entonnent des cantiques, l’armée française se forme en cortège, et la « première procession de la délivrance » se rend aux églises chanter un Te Deum solennel.
Elle disait souvent : « Je serais la plus désolée du monde entier si je croyais n’être pas dans la grâce de Dieu. » Elle ne bornait pas sa mission à « bouter » hors de France les envahisseurs, mais elle demandait au clergé, à la noblesse et au peuple, un retour sincère aux lois chrétiennes, afin de voir refleurir, sur le sol national, des consciences droites et pures, ayant pour règle de conduite la piété envers Dieu et la justice à l’égard du prochain.
Un si beau résultat ne pouvait s’obtenir que par la prière ; aussi faisait-elle, chaque soir, sonner les cloches des églises pour assembler les fidèles et les supplier d’écouter les prêtres qui devaient les exhorter à la ferveur.
« C’est à cause des péchés des hommes, disait-elle, que Dieu permet la perte des batailles. »
Elle prêchait hardiment l’union aux membres de la famille royale, rapporte le duc d’Alençon : « Plus il y aura ensemble de princes du sang de France, enseignait-elle, et mieux cela sera. »
Dans les derniers mois de sa mission divine, Notre-Seigneur montra lui-même, par un prodige éclatant, combien la vie d’oraison et de piété de sa fidèle messagère lui était agréable : sur sa demande, il ressuscita un enfant mort sans baptême.
Sa dévotion envers la très sainte Vierge
Fréquemment, pendant son jeune âge, Jeanne se rendait à l’église, en dehors des offices. On la voyait, disent ses historiens, devant l’image de la sainte Vierge, « tantôt le front prosterné sur la dalle du sanctuaire, tantôt agenouillée, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel ».
A quelque distance de Domrémy, s’élevait une chapelle où la Reine des cieux était vénérée sous le vocable de Notre-Dame de Bermont. De pieuses femmes avaient coutume de se réunir chaque samedi pour se rendre en pèlerinage à cette chapelle. Jeanne se joignait à elles, faisait brûler des cierges et offrait des fleurs pour orner la statue de Notre-Dame.
Dès le début de son séjour à Vaucouleurs, elle choisit la chapelle Sainte-Marie, enclavée dans le château-fort, pour y accomplir ses exercices de dévotion. C’est en plein hiver, mais le froid rigoureux n’arrête point sa piété filiale ; dès le matin, elle descend à la crypte et se met en prière à l’autel de Marie.
Un enfant de chœur a remarqué Jeanne ; il la surveille et reste tellement frappé de son attitude recueillie que, vingt-sept ans plus tard, devenu chanoine, Jean Le Fumeux déposera, sous la foi du serment, les détails qui précèdent et dira combien il a été touché de l’angélique piété de la vertueuse jeune fille.
Devenue chef d’armée, Jeanne fait chanter, par ses soldats, des cantiques et des hymnes en l’honneur de la sainte Vierge, puis elle fait peindre son nom et la scène de l’Annonciation sur le glorieux étendard dont la vue seule mettra en fuite les ennemis du roi et de la France.
Durant ses nombreux voyages, elle ne manque jamais de visiter les sanctuaires consacrés à la Reine du ciel et d’y prier longuement. C’est à genoux devant l’autel de Marie qu’elle obtint, à Lagny, la résurrection d’un enfant mort sans baptême.
Un chroniqueur contemporain nous apprend « qu’elle savait peu de choses mondaines, parlait peu, et que le plus de son parler était seulement de Dieu et de sa benoîte Mère ».
Dans les dernières communions qu’elle fit avant d’aller au supplice, Jeanne, en de naïves et touchantes prières, s’adressait, à haute voix, à la bienheureuse Vierge et la suppliait de l’aider elle-même à louer et à remercier le Sauveur.
Enfin, avant de monter au bûcher pour y consommer son sacrifice, et après avoir invoqué la Sainte Trinité, c’est encore à la Reine du ciel qu’elle a recours. Elle la supplie de lui obtenir le pardon de ses péchés et proteste devant elle de sa foi chrétienne.
L’Ave Maria – Parmi les choses les plus importantes apprises sur les genoux de sa mère, Jeanne d’Arc nomme la salutation angélique.
De son temps, les bons chrétiens disaient, chaque soir, trois Ave Maria, au son de la cloche, après les complies. Cette pieuse coutume, établie spécialement pour les laïques, dès le 13e siècle, était vivement recommandée, assurent les théologiens de l’époque, par les évêques, les synodes et les conciles provinciaux.
En 1262, le docteur séraphique, saint Bonaventure, général de son ordre, promulgua, au chapitre tenu à Pise, une ordonnance dans laquelle il mandait à tous les frères mineurs de prêcher au peuple la dévotion des trois Ave Maria, que l’on doit réciter le soir, parce que, d’après la tradition, c’est l’heure où Marie fut saluée par l’ange Gabriel.
Or, Jeanne d’Arc, « bonne chrétienne » et tertiaire de saint François, ne pouvait ignorer une si belle dévotion. Au dire de ses contemporains, elle assistait, chaque jour, à l’office des complies, et dès lors nous pouvons conclure logiquement qu’elle se conformait à l’usage des fidèles et récitait, avec eux, trois fois la salutation angélique.
De nos jours, pour suivre les traditions de l’ordre séraphique, les frères-mineurs capucins prêchent avec un zèle infatigable les trois Ave Maria, pieuse coutume si recommandée par les saints et bénie, à maintes reprises, par les souverains pontifes. Ils conseillent de saluer ainsi la Reine du ciel, matin et soir, et d’ajouter : Marie, ma bonne Mère, préservez-moi du péché mortel ! Comme le demandaient saint Léonard de Port-Maurice et saint Alphonse de Liguori.
Ce que le chrétien, en effet, doit redouter le plus, c’est le péché grave, à l’exemple de Jeanne d’Arc qui disait à ses juges : « Je serais la femme la plus malheureuse de la terre, si je savais n’être pas dans la grâce de Dieu », et qui leur répondit encore, à la question : « Êtes-vous en état de péché mortel ? – Si j’y suis, je l’ignore ; je ne crois pas en avoir fait les œuvres. Dieu veuille que je n’y aie jamais été. Qu’il lui plaise me préserver, à présent et toujours, de toute œuvre qui chargerait mon âme. »
Son obéissance
Après avoir entendu l’archange lui dire, de la part du Seigneur Jésus : « Va, fille de Dieu, va en France, il le faut ! », Jeanne n’hésite pas un instant, malgré les nombreuses difficultés qu’elle prévoit et qui ne tarderont pas à surgir devant elle. Elle s’agenouille et répond avec docilité : « Je suis prête, indiquez-moi les moyens ; quand le moment sera venu, je partirai. »
Il faut quitter son pays, l’église de son baptême et de sa première communion, les lieux témoins des apparitions de saint Michel, des anges et de « ses saintes », il faut abandonner sa famille, ses amis et tous ceux qui ont été bons pour elle, puis aller vivre dans un monde inconnu, au milieu des camps, parmi des soldats grossiers, et courir tous les dangers de la guerre.
N’importe ! Jeanne ne veut qu’obéir. C’est l’ordre de Dieu, c’est le divin vouloir. Pour rester fidèle à la sainte loi de l’obéissance, elle sacrifierait, selon ses propres paroles, jusqu’à cent pères et cent mères.
Et pourtant son cœur, si tendre et si affectueux, souffre horriblement de cette séparation. « J’aimerais bien mieux, disait-elle, coudre et filer près de ma pauvre mère », mais « ses voix » sont formelles, c’est la volonté divine, il faut tout quitter. Elle suivra donc sa vocation, se rappelant que Dieu aime les sacrifices joyeusement accomplis.
En vain s’ingénie-t-on à dresser devant elle des obstacles de tout genre, en vain lui fait-on remarquer qu’il est absolument impossible de conduire Charles VII à Reims, puisque tout le pays est aux mains des Anglais, Jeanne persiste à exécuter les ordres de Notre-Seigneur, qui fera des prodiges « pour le noble dauphin tant aimé de lui… En nom Dieu, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire ». Après le sacre de Reims, le roi rentrera dans Paris redevenu français, il en chassera les Anglais et verra le duc d’Orléans délivré de sa captivité.
Même quand « ses voix » lui eurent annoncé qu’elle serait bientôt prise et livrée à ses ennemis, la sainte héroïne, malgré la tristesse de son âme, voulut rester obéissante à Dieu, jusqu’à la fin, jusqu’à la mort. Elle continua de guerroyer contre les Bourguignons, alliés aux Anglais, et leur infligea plus d’une défaite au cours du printemps de 1429, qui fut exceptionnellement beau, ainsi que nous l’apprend le Journal d’un Bourgeois de Paris : « Celle année avait foison de roses blanches, au jour de Pasques flouries, qui furent le huitième jour d’avril, tant était l’année hastive… »
A Rouen, durant son procès, Jeanne eut à subir mille tracasseries de la part de ses juges, pour l’habit d’homme qu’elle ne voulait pas quitter. Un assesseur lui ayant demandé : « Mais enfin, croyez-vous que vous auriez commis un péché mortel en prenant un habit de femme ? » Elle répondit : « Je fais mieux en obéissant à mon souverain Seigneur qui est Dieu, et en le servant. »
Toute sa carrière peut se résumer, d’ailleurs, en ces quelques mots : une obéissance entière et absolue à la volonté divine, une obéissance poussée jusqu’à l’effrayant supplice du feu.
Son horreur du blasphème
L’un des premiers soins de Jeanne d’Arc, devenue chef de guerre, fut de proscrire le blasphème, malheureusement très fréquent dans les armées du 15e siècle. Elle éprouvait une peine incompréhensible quand elle entendait maudire le Dieu trois fois saint qu’elle adorait et priait à genoux, et dont elle ne prononçait le nom qu’avec un profond respect.
Était-ce des soldats qui agissaient ainsi, elle les reprenait aussitôt avec force et sévérité, comme elle en avait le droit et le devoir. S’agissait-il d’officiers, sur lesquels son autorité ne pouvait s’exercer, elle employait alors la bonté, la persuasion et, s’il le fallait, une prière instante.
Un jour, en pleine rue, un grand seigneur se mit à jurer honteusement et à renier Dieu. Jeanne l’entendit et en fut très affligée. Elle courut vers lui, le prit par le cou et lui dit : « Ah ! maître, osez-vous bien renier notre sire et notre Créateur ? En nom Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d’ici. » Ainsi pressé, le seigneur se repentit du triste exemple qu’il avait donné, et il promit de se corriger.
En approchant de Chinon, où elle devait rencontrer Charles VII, elle croisa un cavalier qui fuyait devant l’envahisseur. Il la regarda de très haut et lui dit avec moquerie : « Est-ce bien là cette Pucelle ? » Puis il se prit à blasphémer et à tenir des propos orduriers. Jeanne lui cria avec une grande pitié : « Tu renies Dieu et tu es si près de la mort ! » Moins d’une heure après, le blasphémateur tombait à l’eau et se noyait.
Jean de Metz, l’un de ses plus fidèles compagnons d’armes, affirme qu’elle ne s’emportait point, que jamais on ne l’entendait jurer, et il en conclut aussitôt qu’elle était vraiment envoyée du ciel pour chasser les Anglais.
Elle parvint à corriger La Hire de sa triste habitude de blasphémer, et obtint qu’il ne jurerait plus à l’avenir que par son bâton. « Par mon martin ! », disait-il dans le langage du temps.
C’est ce mot inoffensif que Jeanne s’efforça de répandre au milieu des camps et de faire adopter par le peuple. Elle-même s’en servait volontiers, et n’employait guère la pieuse expression « en nom Dieu », craignant de la voir prise pour quelque odieux juron.
Son humilité
Quand saint Michel lui fait connaître qu’elle a été choisie par Notre-Seigneur pour sauver la France, Jeanne se met à sangloter.
Je suis une pauvre fille, dit-elle, je ne connais ni A ni B, et je ne sais ni monter à cheval, ni faire la guerre.
Après avoir accepté sa mission divine, dont elle ne parle d’abord qu’à son curé, et encore sous le sceau de la confession, elle reste l’humble et douce « fille des champs », telle qu’on l’a connue avant la visite de « ses voix ».
Si, au milieu des camps, elle fait galoper son coursier et rompt la lance avec une adresse merveilleuse, en prenant part à l’exercice favori des chevaliers du temps ; si elle entraîne ses soldats, dirige leurs efforts et les conduit à l’assaut avec une habileté remarquable, elle avoue très humblement que c’est « par l’aide du ciel qu’elle sait ainsi chevaucher, porter les armes, combattre et conduire une armée ».
Chez les grands, et dans les fêtes données en son honneur, elle se plaît à répéter qu’elle n’est qu’une pauvre fille, qu’elle n’agit pas d’elle-même, qu’elle ne fait qu’obéir à « ses voix » qui la dirigent en toutes ses actions. Elle rend grâces à Dieu des choses merveilleuses qu’il daigne opérer par son intermédiaire, et notamment de ce qu’il veut bien chasser les ennemis du roi.
Elle fait découper en deux pointes l’extrémité de son étendard, de manière à former un pennon, insigne des simples chevaliers, car autrement il ressemblerait au fanion d’un haut et puissant seigneur, chargé de lever des troupes et disposant de nombreux vassaux. Et Jeanne ne veut de cela à aucun prix. Son unique désir est de rester douce et bonne, de remplir au milieu de l’armée un humble et fécond apostolat, se faisant toute à tous, se dérobant lorsqu’on veut la mettre à l’honneur, et ne s’attribuant jamais le moindre mérite dans les prodiges de valeur militaire qu’elle accomplit au nom du Sauveur Jésus.
D’ailleurs, le plus souvent, elle ne paraît à cheval que lorsque sa présence est nécessaire pour une expédition. Aussitôt qu’elle dispose de son temps, elle se retire à l’écart, loin des bruits du monde, et choisit volontiers, pour accomplir ses dévotions, les églises des franciscains, montrant par là son bonheur de se trouver au milieu des enfants de l’humble Poverello d’Assise.
Charles VII donne à l’Université l’ordre de l’interroger et de s’enquérir avec soin de sa foi, de sa conduite et de ses mœurs. Une illustre assemblée de docteurs se réunit à Poitiers ; elle est présidée par l’archevêque de Reims. Jeanne fait bonne contenance à la barre de ce tribunal ecclésiastique qu’elle étonne par la sagesse et l’à-propos de ses réponses. Un rapport est établi et présenté au roi, rapport entièrement favorable à la Pucelle, et qui peut se résumer en quelques lignes :
Publiquement et secrètement elle converse avec gens d’Église, gens de dévotion, gens de guerre, femmes, veuves et autres ; or, en elle, on ne trouve point de mal, mais que bien, humilité, honnêteté et simplesse…
Un grave théologien, Pierre de Versailles, abbé de Talmont, lui reproche, un jour, de se laisser baiser les mains et les pieds par un peuple ivre de joie et d’enthousiasme. Jeanne répond avec une touchante humilité : « En vérité, je ne saurais me garder contre de telles effusions si Dieu lui-même ne me gardait. »
Il fallait, en effet, que la sainte libératrice fût bien gardée, il lui fallait une vertu surhumaine, en certaines circonstances, pour ne pas ressentir une légère pointe d’orgueil, par exemple dans son entrée solennelle à Compiègne, si bien décrite par M. Alexandre Sorel. A côté du roi de France,
il y avait encore une autre figure qui provoquait les acclamations chaleureuses de la foule. C’était celle de Jeanne d’Arc : escortée de son troisième frère, Pierre, de son écuyer, Jean d’Aulon, de ses deux pages, Louis de Contes et Raymond, de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy, qui la suivaient depuis Vaucouleurs, enfin de son chapelain, le frère Pasquerel, elle chevauchait devant le roi, tout armée de plain harnas, à estendard desployé. Chacun voulait voir l’héroïne qui, en délivrant Orléans, avait sauvé la France. On se pressait autour d’elle ; c’est à peine si le beau cheval blanc qu’elle montait pouvait avancer ; les vieillards pleuraient, les femmes cherchaient à embrasser son armure, les enfants lui envoyaient force baisers et les jeunes filles jetaient des fleurs sur son passage. Aux cris de : Noël ! Noël ! Vive le roi ! succédaient ceux de : Vive la Pucelle ! – Ce n’était plus de l’enthousiasme, c’était du délire.
Mais Jeanne ne se laisse point aveugler par tant d’honneur. Elle ne souhaite qu’une seule chose : reprendre sa place au foyer paternel.
Aujourd’hui, dit-elle au chancelier de France, aujourd’hui qu’est accompli l’ordre de Notre-Seigneur de faire lever le siège d’Orléans et de sacrer le roi, ah ! plût à Dieu, mon Créateur, que je me retirasse maintenant, quittant les armes ! Avec quel bonheur je retrouverais mon père et ma mère, les servirais-je et garderais-je leurs brebis, avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien joyeux de me revoir !
Elle n’eut point ce bonheur.
Trahie et vendue aux Anglais, en butte à tous les outrages de ses infâmes bourreaux, elle subit un long et douloureux martyre.
Mais, dans son héroïque humilité, elle accepta courageusement, pour le salut de la France, le supplice ignominieux qu’on lui imposait, demandant, avant de mourir, pardon à Charles VII et à tous ceux de son parti, et déclarant que si quelque chose de mal avait été accompli, elle seule en était coupable.
Son amour de Jésus-Eucharistie
Aucun document ne nous retrace l’état d’âme de Jeanne d’Arc, au moment de sa première communion, mais nous savons par ailleurs de quel ardent et saint amour elle brûlait pour l’eucharistie.
Elle avait une telle dévotion envers le saint sacrifice qu’elle en venait à désirer la fortune, avouait-elle à son curé, pour faire célébrer un grand nombre de messes. Le chanoine Pierre Compaing assure qu’elle versait d’abondantes larmes au moment de l’élévation ; et le duc d’Alençon, que souvent elle pleurait à grosses larmes quand, au moment de communier, ses yeux se portaient sur la sainte hostie.
Fréquemment, pendant ses voyages, elle disait à ses compagnons : « Si nous pouvions ouïr la messe, ce serait bien ! »
Gérard Machet, recteur de l’Université de Paris, confesseur de Charles VII et plus tard évêque de Castres, désigné par le roi pour faire une enquête sur les faits et gestes de la sainte libératrice, reconnaît son grand recueillement durant le saint sacrifice de la messe, remarque son maintien grave et angélique lorsqu’elle s’approche de la sainte table, et constate qu’elle reçoit son Dieu fréquemment.
Avant d’engager un combat, avant d’entreprendre un siège difficile, elle demande qu’on célèbre le saint sacrifice et y communie pieusement à la vue de tous. Parfois des hommes d’armes, entraînés par son exemple, bravent tout respect humain et s’agenouillent près d’elle au banquet divin. Et c’est ainsi qu’on put voir, le 15 août 1429, pendant la messe dite en plein air devant les troupes royales, le duc d’Alençon et le comte de Clermont accompagner la Pucelle à la table sainte.
Au milieu des plus rudes épreuves de la prison, Jeanne d’Arc restait intimement unie à son divin Époux.
Un trait bien touchant fit voir à ses juges – sans les émouvoir, hélas ! ni briser la dureté de leur cœur – que l’angélique prisonnière, qu’ils éloignaient des sacrements, ne vivait néanmoins que pour Jésus-Christ. A la suite d’une séance publique, Jeanne pria Massieu de lui dire si le Saint- Sacrement était conservé dans la chapelle qu’elle rencontrait sur le trajet parcouru de son cachot à la salle des Parlements. L’homme ayant donné une réponse affirmative, elle lui demanda l’autorisation de s’arrêter à la porte du lieu saint pour y prier et y adorer le Sauveur Jésus. L’huissier donna la permission, et aussitôt l’on vit la pieuse enfant s’agenouiller et se plonger dans une adoration profonde.
Sa dernière communion. C’est avec une dévotion admirable et touchante que Jeanne reçoit la sainte eucharistie. Elle verse des larmes de joie en retrouvant celui dont elle a été privée si longtemps. Elle ne peut contenir les élans de son cœur, elle élève la voix et dit à Jésus de douces et naïves prières, et les témoins de ce colloque angélique, très émus et profondément édifiés, ne peuvent retenir leurs larmes.
Sa pureté
Pour rester un souple et docile instrument entre les mains du Tout-Puissant, Jeanne devait se conserver innocente et pure. Elle disait elle-même : « Pour être sauvée, je dois garder ma virginité d’âme et de corps. »
Elle prit en conséquence les plus minutieuses précautions et se revêtit d’un costume masculin. Obligée de dormir près de ses compagnons, dans les camps et pendant ses voyages, elle ne voulut jamais se dévêtir, et cependant les lourdes pièces de son armure fatiguaient beaucoup ses membres délicats. Dans les villes, elle ne consentait à recevoir l’hospitalité que chez des femmes de grande vertu et de mœurs fort recommandables.
L’effet moral que sa virginale pudeur produisit sur les troupes fut immense ; on vit des soldats se confesser, pleurer leurs péchés et renoncer à leurs habitudes coupables. Beaucoup redevinrent vertueux et commencèrent une vie nouvelle. La sainte héroïne imposait le respect ; ses compagnons de route affirment qu’ils n’auraient jamais osé tenir devant elle des propos peu séants, et que, par ailleurs, en sa compagnie, ils n’eurent « onques ni pensée ni mouvement contraire à la sainte vertu ».
Le témoignage de Jean de Metz mérite d’être cité.
J’éprouvais pour elle, dit-il, un tel respect que jamais je n’eusse osé lui faire une proposition inconvenante ; et je déclare, sous la foi du serment, qu’il ne me vint jamais mauvais désir à son endroit.
Jeanne de Preuilly, dame de Gancourt, et Jeanne de Mortemer, dame de Trèves, qui firent une enquête approfondie sur les mœurs de la Pucelle, durant son passage à Chinon, conclurent, sans la moindre hésitation, à la haute vertu et à la parfaite virginité de la jeune fille.
Une nouvelle enquête, menée à Poitiers par un jury de nobles dames, sous la présidence de la reine de Sicile, aboutit aux mêmes conclusions. L’enfant que Dieu venait de susciter pour sauver la France méritait pleinement le glorieux surnom de Pucelle ou de vierge.
Deux siècles après le martyre, le grand poète anglais, Shakespeare, s’en fait l’écho dans son drame sur Le Roi Henri VI.
Jeanne, la mal jugée, a été vierge, et dès sa plus tendre enfance, chaste et immaculée dans toutes ses pensées ; son sang virginal, répandu par vous, criera vengeance aux portes du ciel.
Non seulement Jeanne pratiquait elle-même la sainte vertu, mais elle voulait encore la voir fleurir dans son entourage. Pour cela, à Orléans, à Blois et en tout lieu du reste, elle usa de mesures énergiques, afin d’éloigner de l’armée les femmes de mœurs légères et de les faire rentrer dans leur famille. Une de ces malheureuses s’étant jointe aux soldats dans les rues de Saint-Denis, elle la poursuivit et la frappa si fort du plat de son épée que celle-ci se brisa en deux tronçons, ce qui fit dire à Charles VII qu’il eût mieux valu se servir d’un bâton que de perdre une si belle épée.
La pieuse enfant, rapportent les témoins de sa vie, ne connut pas les infirmités de son sexe, et sa pureté angélique fut telle qu’un rayonnement extraordinaire se dégageait de sa personne. On ne pouvait l’approcher sans être ému et sans ressentir, au fond du cœur, un plus grand amour de Dieu.
Les oiseaux, eux-mêmes, ne s’effarouchaient point en sa présence. Ils se posaient familièrement sur ses épaules et venaient becqueter dans sa main. C’est là un gracieux privilège accordé à quelques saints et notamment au séraphique François d’Assise, qui conviait « ses frères les oiseaux » à louer leur Créateur, et qui jouit du reste, pendant tout le cours de sa vie, d’un pouvoir merveilleux sur la nature entière. Disons à propos de ce grand patriarche de la pauvreté que Jeanne revêtit la bure du Tiers-Ordre franciscain. Au moins plusieurs auteurs contemporains l’affirment énergiquement, en appuyant leur dire sur la tradition et sur un certain nombre de preuves qui paraissent sérieuses [1].
Pour doubler la couronne de sa virginité, Notre-Seigneur permit que, dans les prisons de Rouen, son humble servante eût à subir plus d’un assaut de la part de geôliers cruels et débauchés.
Mais son héroïque vertu triompha de leurs criminels désirs, et Jeanne put rendre à son divin Époux une âme tout imprégnée du parfum de la plus sublime pureté.
Sa charité pour les pauvres
Encore tout enfant, Jeanne donnait volontiers, pour l’amour de Dieu, tout ce qu’elle possédait. Apercevait-elle un mendiant… savait-elle un malade cloué sur un lit de douleur, aussitôt son cœur était ému, et elle cherchait le remède et le secours, dût-elle l’obtenir par ses propres souffrances. Jacques d’Arc, son père, avait quelques biens et il donnait, sans murmurer, à la généreuse enfant la facilité de soulager un grand nombre de malheureux.
Un de ses petits voisins, Simon Musnier, fut atteint d’une douloureuse maladie ; Jeanne le visita souvent et lui rendit courage par de pieuses et réconfortantes paroles. Lui-même, trente ans plus tard, se plaisait à le redire à la gloire de la bonne Lorraine.
Jean de Metz, l’un de ses premiers compagnons d’armes, rapporte que c’était un bonheur pour elle de faire l’aumône. « Plusieurs fois, dit-il, je lui remis en main des pièces d’argent qu’elle distribua pour l’amour de Dieu. »
Durant son passage à Bourges, on la vit souvent entourée « de déguenillés et de mendiants ». Marguerite de Bouligny, femme d’un receveur des finances, qui lui donnait l’hospitalité, l’ayant interrogée à ce sujet, elle répondit : « Je suis envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux. »
Dans ses campagnes, elle se montre bonne et généreuse, aimable et bienveillante envers tous, mais spécialement envers ceux qui pleurent et qui souffrent. Sa charité s’étend jusqu’à ses ennemis. Elle voudrait, avant tout, éviter l’effusion du sang, et c’est pour cela qu’elle envoie aux Anglais plusieurs messagers. Elle-même ne craint pas d’approcher des remparts et de crier aux envahisseurs, de la part de Dieu, qu’ils doivent retourner dans leur pays ; autrement elle se verra contrainte de leur livrer bataille et de les tailler en pièces.
Après la victoire de Patay, un soldat français ayant violemment frappé à la tête un malheureux prisonnier, celui-ci tomba sans connaissance. Alors, nous dit Louis de Contes, Jeanne mit pied à terre et ranima de son mieux l’infortuné. Mais, comme il était mortellement blessé, elle l’amena à se confesser, pendant qu’elle le soutenait et le consolait avec bonté.
Au cours du procès de Rouen, un assesseur lui ayant posé cette question : « Vous êtes-vous parfois rencontré sur un champ de bataille où se trouvaient des cadavres de soldats anglais tués dans la mêlée ? » Jeanne répondit :
Certes oui, ô mon Dieu ! Et vos paroles ravivent sur moi la douleur de ce souvenir ! Ah ! quelle pitié ! Que ne quittaient-ils la France pour rentrer dans leur pays !
Devant une si touchante réponse, un lord présent à la séance ne put s’empêcher de dire : « En vérité, cette femme a un grand cœur, que n’est-elle anglaise ! »
La douce enfant avait, en effet, un grand cœur, un cœur de sainte, car sa charité pour le prochain lui faisait dans son enfance passer les nuits assise à l’âtre du foyer, afin de donner son lit à quelque malheureux épuisé par un long voyage ; et plus tard, elle lui faisait verser d’abondantes larmes devant les horreurs d’un champ de bataille.
Non, non, fit-elle un jour qu’on lui présentait un Orléanais ensanglanté et méconnaissable, non, je n’ai jamais pu voir couler le sang français sans sentir mes cheveux se dresser sur ma tête.
L’aspect de Jeanne d’Arc, écrit la congrégation des Rites, dans son rapport du 27 janvier 1894, l’aspect de Jeanne d’Arc avait quelque chose d’angélique, à cause des vertus qu’elle pratiquait, et principalement de l’ardente charité qui l’embrasait envers Dieu et envers le prochain. Cette charité fut si grande à l’égard même de ses ennemis, que non seulement Jeanne ne blessa aucun d’eux de l’épée ou de la hache, mais que ceux qu’elle voyait blessés et gisant à terre, elle les faisait relever sur-le-champ, secourir et soigner à la grande admiration de tous.
Sa foi chrétienne
Avant de la brûler vive, et comme suprême outrage, les indignes bourreaux de Jeanne d’Arc recouvrirent son front d’une mitre d’ignominie sur laquelle on lisait : hérétique, relapse, apostate, idolâtre !
L’Église a noblement vengé la sainte héroïne de ces accusations perfides, en reconnaissant d’une manière solennelle l’orthodoxie de sa foi. Il est bon de citer, à ce sujet, quelques-unes des paroles prononcées, au cours de son procès, par la glorieuse martyre, qui protesta plus d’une fois contre les calomnies de ses juges, et affirmait d’une manière énergique n’être ni hérétique ni schismatique, mais au contraire bonne chrétienne.
Je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne. Si j’avais fait ou dit quoi que ce soit, s’il y avait sur mon corps quelque chose que les clercs pussent dire contraire à la foi chrétienne que Notre-Seigneur a établie, je ne voudrais pas le soutenir, mais je le repousserais. L ’Église, je l’aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne. Je crois bien que notre Saint-Père le pape de Rome, les évêques et les autres personnes ecclésiastiques sont établis pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui défaillent… Je crois fermement n’avoir pas failli en notre foi chrétienne et je n’y voudrais pas faillir. – Je me soumets au concile général actuellement assemblé, et j’en appelle à son jugement. Pour moi, je tiens et je crois que nous devons obéir à notre seigneur le pape qui est à Rome. De tous les délits allégués contre moi, je ne crois en avoir commis aucun contre la foi chrétienne.
Par ailleurs, les témoignages de ses contemporains sont nombreux et formels. Ce qui les frappait surtout, c’était l’accent surnaturel de Jeanne et la foi dont elle était animée : foi profonde à toutes les vérités de la religion, et foi non moins grande à tout ce que lui commandaient « ses voix », au nom du Seigneur Jésus. Son curé, messire Guillaume Fronte, la reconnaît pour une fervente catholique ; il n’en a jamais vu de meilleure et n’a pas la semblable dans sa paroisse.
Les docteurs chargés par Charles VII de l’examiner sur la foi et les mœurs s’expriment ainsi :
Tout ce que nous avons vu de cette Pucelle, tout ce que nous avons appris d’elle nous montre qu’elle est bonne chrétienne et vraie catholique ; nous la tenons pour telle et pour une excellente personne.
Son ennemi acharné, l’infâme Pierre Cauchon, après l’avoir condamnée comme apostate et relapse, reconnaît lui-même implicitement son orthodoxie parfaite puisqu’il permet de lui donner la sainte communion, que l’Église ne laissait jamais administrer aux hérétiques. Ainsi la haine et la cupidité aveuglent tellement ce malheureux prélat qu’il se trahit lui-même et montre clairement qu’il n’ignore pas l’innocence de sa victime.
En marchant au supplice, Jeanne affirme une dernière fois la pureté de ses croyances :
Non, non, s’écrie-t-elle, je ne suis pas hérétique, ni schismatique, ainsi qu’on me l’impute, mais je suis une bonne chrétienne.
Son courage
Pendant tout le cours de sa mission divine, Jeanne manifeste un courage vraiment héroïque. Plutôt blâmée qu’encouragée, ne recueillant le plus souvent que sourires dédaigneux de la part des hommes de guerre qui raillent ce qu’ils nomment sa folie et ses ridicules prétentions, elle n’en continue pas moins à poursuivre son œuvre. Je dois aller vers le « gentil dauphin » et le faire sacrer à Reims, redit-elle sans cesse. C’est pour cela que je me suis mise en chemin, et j’arriverai au but, dussé-je m’y rendre sur les genoux !
Ce n’est pas tout, lui fait-on remarquer, de vouloir sauver le roi, il y a des obstacles insurmontables ; le pays est couvert d’ennemis, comment pourrez-vous leur échapper ? « Je ne crains pas les guerriers, répond-elle courageusement, la route est ouverte devant moi. »
Sur l’ordre de Charles VII, il lui faut d’abord affronter l’examen de rigides et sévères théologiens qui font appel à toutes les ressources de leur savante dialectique pour lui poser des objections et réclamer de nombreux éclaircissements sur la mission qu’elle prétend avoir reçue du ciel. Loin de se laisser intimider par de si graves personnages, elle répond hardiment à toutes leurs questions, et parfois non sans une pointe de malice.
Un docteur limousin, Seguin de Seguin, « homme bien aigre » et affligé d’un accent fort désagréable, lui ayant demandé quel langage parlaient « ses voix » :
– « Un meilleur que le vôtre », fit-elle.
Un peu piqué sans doute, il ajouta :
– « Au moins, croyez-vous en Dieu ? »
– « Mieux que vous, répliqua-t-elle. »
L’histoire ne dit pas si l’examinateur lui garda rancune. En tout cas, il reconnut qu’elle était vraiment l’envoyée de Dieu.
Aussitôt qu’elle a été mise à la tête d’un détachement, Jeanne remplit son devoir militaire avec toutes les charges qui lui incombent. Jamais elle ne chevauche sans être armée de toutes pièces. Elle maintient rigoureusement la discipline et, comme un vaillant capitaine rompu à toutes les exigences de la guerre, elle donne à ses hommes d’armes l’exemple de la bravoure et de la régularité.
Apprend-elle que le sang français coule dans un engagement avec les Anglais, elle réclame aussitôt ses armes et son cheval, et elle gronde bien fort son « gentil page » qui ne l’a pas éveillée plus tôt : « Ah ! sanglant garçon ! Vous ne disiez pas que le sang de France fût répandu ! » Puis elle s’élance dans la mêlée sans tenir compte du danger. Elle ignore cependant, tout comme les autres guerriers, le sort que lui réservent les hasards de la guerre.
Elle donne du cœur à tous, selon le mot de Robert de Farciaux, chanoine d’Orléans. Sa présence électrise les soldats qu’elle entraîne à sa suite. « Espérez en Dieu, leur dit-elle, et n’admettez aucune crainte en votre âme. »
Elle fait des merveilles au siège de Jargeau. Les trompettes sonnent, on crie de toute part :
– « A l’assaut ! A l’assaut ! »
Jeanne interpelle le duc d’Alençon :
– « En avant, noble sire, en avant ! »
Celui-ci hésite.
Alors Jeanne de répliquer : « Ah ! mon beau duc, aurais-tu peur ? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf ? »
Tout le monde s’élance avec impétuosité.
La vaillante guerrière, frappée à la tête d’un énorme projectile, roule dans le fossé ; mais, se relevant aussitôt, elle excite ses hommes d’armes avec plus d’ardeur que jamais :
– « Amis ! Amis ! sus aux Anglais ! Courage ! En avant ! Sus aux Anglais !... »
L’armée entière se porte aux remparts, et la ville est prise en quelques minutes.
A l’assaut de Saint-Pierre-le-Moustier, elle se heurta à une résistance telle que ses hommes reculèrent et s’enfuirent en désordre. Elle restait, avec quatre ou cinq de ses compagnons, sur le terrain de combat. Jean d’Aulon, son écuyer, apercevant le péril, accourut, quoique blessé, et la conjura de se retirer. « Que faites-vous ainsi, toute seule, lui dit-il ? – Mais je ne suis pas seule. J’ai encore avec moi cinquante mille de mes gens, et je ne partirai pas d’ici que la ville ne soit prise. » Elle parlait des anges qui lui prêtaient leur concours. Elle rappela les fuyards, leur rendit courage, et la place fut emportée brillamment. Blessée, à Orléans, d’une flèche qui lui traverse la poitrine, elle hésite, elle tremble et se met à pleurer. Mais cela ne dure qu’un instant. Faisant appel à toute son énergie, elle arrache elle-même le trait meurtrier, rallie ses soldats en déroute et les entraîne de la voix et du geste : « En avant ! En avant ! Tout est vôtre ! » Et elle se précipite à l’assaut, suivie de toute l’armée, qui ressent je ne sais quelle force miraculeuse.
Prévenue par « ses voix » qu’elle sera prise, trahie et vendue à ses ennemis, elle ne fait rien pour quitter le théâtre de la guerre, pour échapper au malheur annoncé. Elle puise dans son héroïsme assez de force et de grandeur d’âme pour rester fidèlement au poste où Dieu l’a placée, montrant ainsi le plus bel exemple de courage patriotique, en attendant de montrer le plus bel exemple de courage chrétien, dans les souffrances atroces d’un épouvantable martyre.
Sa patience
Si, toute petite fille, Jeanne ne s’emportait jamais, comme le disent ses contemporains, elle fit preuve également d’une admirable patience durant la mission extraordinaire que Notre-Seigneur lui avait confiée. Dès le début, à Vaucouleurs, on la prend pour une hallucinée, on raille ses étranges prétentions, on se moque d’elle et de ses visions.
A la cour de Charles VII, on la soumet à toute sorte d’épreuves : examens, interrogations, enquêtes. Tour à tour, les évêques, les théologiens, les nobles, les gens de guerre et les bourgeois l’interrogent, et beaucoup suspectent sa bonne foi, malgré les preuves éclatantes qu’elle apporte pour montrer qu’elle est bien l’envoyée de Dieu.
Plusieurs officiers la traitent avec mépris et dérision : Voilà certes un vaillant champion et un beau capitaine pour faire sacrer le roi et jeter l’ennemi hors de France ! L’Université de Paris la qualifie de sorcière, et les généraux anglais lui jettent l’insulte du haut des remparts.
Même après ses premières victoires, on évite de prendre ses avis dans les conseils de guerre. Elle a de puissants ennemis à la cour. La Trémoille, Regnault de Chartres et leurs affidés ne lui pardonnent pas de réussir là où ils ont échoué. Il suffit que Jeanne mette en avant quelque heureux projet pour que les conseillers de Charles VII s’y opposent immédiatement. C’est à leur instigation qu’on diminue le nombre des troupes qui lui sont confiées, qu’on empêche Marie d’Anjou, reine de France, d’accompagner Charles VII à Reims, qu’on dissuade le roi, après la cérémonie du sacre, de poursuivre les Anglais et les Bourguignons leurs alliés.
Bref, Jeanne voit toujours ses desseins contrecarrés par la malveillance et la jalousie, mais elle reste néanmoins patiente, douce et bonne pour tous, amis et ennemis.
Quand elle est trop affligée de ce qu’on n’ajoute pas foi à ce qu’elle annonce de la part de Dieu, elle se met en prière et se plaint doucement à Notre-Seigneur. Alors , une voix se fait entendre : « Va, fille de Dieu, va, je viendrai à ton aide ! » Sa patience est inaltérable. On raconte que pendant le siège de Troyes, un franciscain, frère Richard, sortit de la ville, muni d’un sauf-conduit, et s’en vint au camp apporter un message. Du plus loin qu’il aperçut l’héroïne, il se mit à faire maints signes de croix et à lui jeter de l’eau bénite. Jeanne ne s’irrita point de se voir traitée comme une sorcière mais elle dit gaiement au religieux : « Approchez, mon frère, approchez hardiment, je ne m’envolerai pas. » Frère Richard fut sans doute édifié de la conversation qu’il eut avec la sainte jeune fille car, en la visitant une seconde fois, il n’usa plus d’eau bénite, mais il fléchit le genou devant elle.
Ce fut surtout pendant le procès de Rouen que la patience de Jeanne d’Arc fut soumise aux plus rudes épreuves. Enfermée dans une cage de fer, où elle ne peut se tenir que debout, exposée aux brutalités et aux pires attentats de geôliers criminels, privée des sacrements, trahie par des juges iniques qui recourent au déguisement pour la mieux perdre, la sainte enfant accepte tout « en gré » pour l’amour de Dieu.
Il faudrait lire le procès en entier pour bien comprendre quelle héroïque vertu lui fut nécessaire afin de ne pas jeter des paroles de mépris et d’indignation à la face de ses juges, qui n’étaient que des bourreaux et des prévaricateurs.
On l’interrogeait sans ordre et sans mesure, nous dit Massieu, doyen de la chrétienté de Rouen ; plusieurs lui posaient en même temps des questions fort difficiles, et, avant qu’elle n’eût répondu à l’un d’eux, un autre lui adressait une nouvelle interrogation. L’homme le plus savant n’aurait pu comprendre sans peine et sans effort toutes les questions subtiles et captieuses qui lui étaient faites. Jeanne s’en attristait. « Interrogez l’un après l’autre », disait-elle sans perdre patience. Hélas ! ni sa patience, ni toutes ses vertus ne purent ramener au sentiment du devoir des hommes achetés à prix d’or.
Ils condamnèrent la pieuse et noble enfant. Ils brûlèrent la « bonne chrétienne » pour des motifs que seules la haine et l’ambition leur dictèrent : mépris de Dieu dans les sacrements… scandale et blasphème… présomption… attentat à la dignité angélique… cruauté et perfidie… erreur contre la foi… invocation de Bélial et Satan… révolte contre l’Église… schisme et apostasie !…
Le martyre
Le 15 avril 1430, pendant la semaine de Pâques, Jeanne se tenait sur les fossés de Melun, lorsque ses voix lui murmurèrent à l’oreille : « Tu seras prise avant la Saint-Jean prochaine. »
Atterrée, tremblante, elle leur répondit :
– Oh, épargnez-moi cette douleur ! – Jeanne, il faut qu’il en soit ainsi. Ne te chagrine pas, prends tout en gré, Dieu t’aidera.
Dans la suite, elles lui répétèrent à maintes reprises ce sinistre avertissement. La jeune fille alors les suppliait :
– Oh ! dites-moi quand je serai prise ! Dites-moi le jour, l’heure ! – Cela doit te rester caché. – Au moins, que je meure bien vite. Que je ne languisse pas dans les prisons ! – Courage ! Prends tout en gré. Dieu t’aidera.
Le dimanche 14 mai, se trouvant à Compiègne, elle se rendit à l’église Saint-Jacques pour y entendre la messe et communier. Reçut-elle alors de nouvelles lumières sur le sort qui lui était réservé ? C’est probable, car, se tournant vers les fidèles qui l’entouraient :
Mes chers enfants et mes chers amis, leur dit-elle, sachez que l’on m’a trahie et vendue, et que dans peu de temps je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi. Bientôt, je ne pourrai plus servir le roi ni le royaume de France.
Ces paroles entrecoupées de sanglots firent une profonde impression sur l’assistance. Huit jours après, la Pucelle est prisonnière, et vendue aux Anglais par Jean de Luxembourg, l’un des lieutenants du duc de Bourgogne. C’est la voie douloureuse qui commence. On la traîne, d’étape en étape, de prison en prison, vers la capitale de la Normandie, où elle arrive à la fin de décembre 1430. Un horrible cachot dans les tours de Rouen, de lourdes chaînes, une cage de fer pendant plusieurs jours, une infâme parodie de justice, des tortures physiques et morales insoupçonnées et connues de Dieu seul : voilà ce que lui réservent les ennemis de la France ! Le procès fut long. Les bourreaux voulaient le désaveu de sa mission divine ou la mort. L’alternative était cruelle. Mais toutes les réponses de Jeanne furent dignes d’elle-même et de son passé.
A diverses reprises, et avec une insistance toute particulière, elle déclara solennellement qu’elle était l’envoyée de Dieu.
– Si je disais que Dieu ne m’a pas envoyée, je me damnerais ; car c’est vraiment lui qui m’a envoyée… – Je n’ai jamais rien fait contre Dieu ni contre la foi. Je n’ai jamais eu l’intention de rien rétracter qu’autant que ce serait le bon plaisir de Notre-Seigneur. – J’en appelle à Dieu et à notre Saint-Père le pape des grands torts et aggravances qu’on me fait.
Cet appel au pape, si énergiquement répété à la face du ciel et de la terre, enlevait toute juridiction au président du tribunal, s’il en avait jamais eu ; mais il se garda bien d’en tenir compte. La comédie sacrilège continua, et l’horrible sentence fut prononcée.
Le 30 mai 1431, aux premières lueurs du jour, Jeanne d’Arc apprend qu’elle est condamnée à être brûlée vive, et que l’exécution aura lieu dans la matinée.
Alors, éperdue, bouleversée, elle tremble, elle sanglote, elle se lamente :
Hélas ! Quel horrible traitement on me fait subir ! Quoi ! Ce corps que j’ai conservé si pur sera donc réduit en cendres !… Ah ! J’en appelle à Dieu le souverain juge des torts et des injustices dont on m’accable !
Mais la vaillante chrétienne se ressaisit promptement au souvenir des paroles de sainte Catherine : « Jeanne, prends tout en gré. Ne te chaille pas de ton martyre, tu viendras au royaume du Paradis ! »
La vision du feu est là, devant elle.
Qu’importe ! Généreusement, elle accepte le sacrifice pour son Dieu, pour son pays, pour son roi.
Pierre Cauchon, le juge infâme, a l’impudeur de paraître en sa présence.
– Jeanne, déclare-t-il, vous mourrez parce que vous n’avez pas tenu ce que vous aviez promis, et que vous êtes retournée à votre premier maléfice. – Non, riposte l’héroïne ; si vous m’aviez mise en prison ecclésiastique, j’y aurais trouvé des gardiens convenables, et ce que vous dites là ne serait pas arrivé. C’est pourquoi j’en appelle de votre jugement au jugement de Dieu.
Vers 9 heures, Jeanne est livrée au bras séculier. Elle se met à genoux, les yeux levés vers le ciel, et les invocations les plus touchantes se pressent sur ses lèvres :
Sainte Trinité, ayez pitié de moi ! Je crois en vous, Jésus, ayez pitié de moi ! O Marie, priez pour moi ! Saint Michel, saint Gabriel, sainte Catherine, sainte Marguerite, venez à mon aide !
Elle s’adresse aux clercs qui l’entourent :
Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme.
Elle pense à Charles VII :
Qu’on n’accuse point mon roi… si j’ai mal fait, il en est innocent.
Elle proteste contre sa condamnation :
Non, je ne suis pas une hérétique ; non, je ne suis pas une schismatique. Je suis une bonne chrétienne !
Elle abaisse son regard sur la ville :
Rouen, Rouen, seras-tu mon tombeau ?
Elle demande une croix et la baise avec effusion.
On l’entraîne sur le bûcher. Le bourreau y met le feu. La flamme crépite et monte. Jeanne disparaît dans un tourbillon de fumée ; on l’entend s’écrier :
Non, mes voix ne m’ont pas trompée. Ma mission était de Dieu !
Elle dit trois fois : « Jésus ! Jésus ! Jésus ! » Et son âme, sous la forme d’une blanche colombe, s’envole dans les cieux.
Aussitôt, l’aiguillon du remords se fait sentir au cœur des misérables qui viennent d’accomplir un pareil forfait. Jean Tressard, secrétaire du roi d’Angleterre, s’en retourne, anxieux et triste, en disant à tous ceux qu’il rencontre : « Nous sommes tous perdus ! Nous avons brûlé une sainte ! » « Mon péché est trop grand, s’écrie à son tour le bourreau, j’ai brûlé une sainte ! » Au dire du prieur de Saint-Michel-lez-Rouen, plusieurs personnes voient briller le nom de Jésus au milieu des flammes, sur le fatal bûcher. C’est un signe prophétique.
Bientôt, en effet, la foi et l’honneur, le courage et la sainteté de Jeanne vont resplendir à travers le monde. Encore un peu de temps, et Dieu fera casser, par l’intermédiaire de son Église, le jugement inique rendu contre la vierge martyre qui vient de sauver le royaume de France. Encore un peu de temps, et les souverains pontifes crieront à tout l’univers, en désignant la noble jeune fille brûlée à Rouen : Non pas hérétique et relapse, non pas apostate et idolâtre ! Mais bonne chrétienne, mais servante de Dieu et vénérable, mais bienheureuse et sainte est Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, la glorieuse libératrice de la France ! […]
Conclusion
On a dit de Jeanne d’Arc, et avec raison, qu’elle est la plus pure de nos gloires nationales. On a écrit des volumes pour exalter son courage et ses brillants faits d’armes.
Les vrais Français sont fiers de leur « bonne Lorraine » et ils ne permettront jamais que les affidés des loges maçonniques puissent impunément attaquer son honneur, en falsifiant l’histoire. Enfin, l’Église vient d’ajouter le plus beau fleuron à sa couronne immortelle, en lui décernant la gloire de la sainteté. Mais ce qu’on n’a peut-être pas encore assez dit, c’est que la meilleure manière d’honorer Jeanne d’Arc consiste à imiter ses vertus, et plus spécialement, de nos jours, sa foi chrétienne, son ardente piété et son courage patriotique. Un historien a écrit très justement qu’à l’époque de Jeanne, « la guerre avait changé les hommes en bêtes, et qu’il fallait de ces bêtes refaire des hommes, des chrétiens, des sujets dociles : grand et difficile changement », que la sainte jeune fille obtint en ramenant le peuple et l’armée à la pratique des vertus chrétiennes.
De nos jours, le vice et l’impiété ont également avili beaucoup d’hommes, qui n’ont plus d’attentions et de prévenances que pour les appétits déréglés de leur corps, et qui ne gardent, pour leur âme, qu’un souverain mépris. Il faut donc en refaire des chrétiens et des sujets dociles. Grand et difficile changement qui n’aura pas lieu sans un retour à la sainte religion de nos pères.
Les tenants de la politique humaine comptent sur d’autres moyens pour sauver la France. Ils font appel à la raison, à l’honneur. Ils multiplient les lois, les décrets et les pénalités afin de ramener chez nous la justice, les berceaux, la tempérance et l’amour de la patrie… Vains efforts et aveuglement funeste ! Fruits de l’orgueil, de la présomption et de l’impiété !
C’est vers Dieu qu’il faut tourner les hommes, vers le grand Dieu dont la voix s’élève toujours, puissante, solennelle, irréfutable. Elle retentit de l’Orient à l’Occident, et elle crie de nouveau, pour éclairer le monde et condamner les pécheurs, les commandements suprêmes qu’elle a portés au Sinaï. C’est aux pieds du Sauveur Jésus qu’il faut jeter les peuples et les nations, il n’y a pas d’autre manière de les relever et de leur infuser une vie saine et abondante.
Que les Français tiennent donc le regard fixé sur leur sainte libératrice. Qu’à son exemple ils aiment Notre-Seigneur, qu’ils l’honorent, qu’ils lui obéissent. Qu’ils soient fiers de porter, sur leur front, le signe de la croix !
Tous alors, riches et pauvres, grands et petits, retrouveront, avec le chemin du ciel, l’honneur chrétien pour eux-mêmes, et la gloire des temps passés pour leur patrie, qui est et sera toujours, malgré l’enfer, la fille aînée du Christ et de la sainte Église.
Sainte Jeanne d’Arc, priez pour nous !
Le 16 mai 1920 !
Hœc dies quam fecit Dominus, exultemus et lætemur in ea ! Oui ! C’est vraiment le grand jour que le Seigneur a créé pour la France ! et il n’en a point fait de semblable pour les autres nations…
Qu’elle se réjouisse par conséquent, qu’elle tressaille d’allégresse, qu’elle chante le glorieux Alleluia de victoire, et qu’elle fasse monter vers le ciel des hymnes d’amour et de reconnaissance ! Du haut de la chaire de Pierre, devant une illustre assemblée de cardinaux et d’évêques, en présence d’une foule innombrable de fidèles, et dans le déploiement de toutes les splendeurs liturgiques, le souverain pontife proclame, d’une voix solennelle, au nom du Seigneur Jésus, que l’auréole de la sainteté brille au front de Jeanne d’Arc pour les siècles des siècles.
Gloire à Dieu dans ses saints !
Gloire à Jeanne d’Arc !
Honneur à la France !
[1] — Voir notamment P. Hilaire de Barenton, Jeanne d’Arc franciscaine, Paris, Action franciscaine, 1909 et 1910, 65 et 20 p.


