Quelques documents du temps de Jeanne

1. De mirabili victoria
Traité du théologien Jean Gerson daté du 14 mai 1429
Écrit en mai 1429, ce fut le dernier traité sorti de la plume de Jean Gerson, mort le 12 juillet de la même année. Dans ce court traité « il défend l’idée que croire en Jeanne ne fait pas partie de la foi, mais doit être néanmoins encouragé. Selon lui, en effet, Jeanne a été choisie par Dieu pour servir une juste cause » (Xavier Hélary).
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Sur le fait de la Pucelle et la foi qui lui est due ; il faut remarquer d’abord qu’il est bien des choses fausses qui sont cependant probables ; bien plus, le philosophe enseigne que certaines choses fausses sont plus probables que des choses vraies ; voilà pourquoi, si deux propositions contradictoires ne peuvent pas être vraies l’une et l’autre, elles peuvent cependant être toutes deux probables.
Si cette probabilité est fondée et bien comprise, il n’y a erreur que tout autant que l’on s’obstine à l’étendre au delà de ses limites. La raison en est que celui qui donne une assertion comme probable veut dire seulement qu’il y a des vraisemblances qui portent à l’admettre. Ce qui est vrai, à moins que cette vraisemblance ne soit dénuée de tout solide fondement. Mais celui qui soutient l’opinion contraire a aussi de son côté des vraisemblances, des motifs qui appuient sa conjecture ; et il peut être, il est parfois dans le vrai. Ainsi donc il n’y a pas contradiction réelle entre les deux.
Qu’on remarque troisièmement qu’en matière de foi et de morale il y a deux ordres de vérités. Il est des vérités qui sont imposées à notre foi ; il n’est pas permis d’en douter, ou de les regarder seulement comme probables : c’est un axiome que quiconque doute en matière de foi est infidèle. Il faut exterminer par le fer et le feu ceux qui (opiniâtrement) se rendraient coupables de ce crime ; ainsi le commandent les lois ecclésiastiques et civiles portées contre les hérétiques. C’est là qu’il faut appliquer ce vers : Non patitur ludum, fama, fides, oculus.
On ne joue pas, quand il s’agit de la réputation, de la foi, de la vue. Le jeu, en matière de foi, pourrait faire traduire le coupable devant le tribunal compétent, comme suspect d’erreur dans sa créance. « Il existe un second ordre de vérités renfermées dans la foi, ou ayant rapport à la foi. On les dit objets de la piété, de la dévotion de la foi, et nullement objet nécessaire de la foi ; de là l’expression vulgaire : qui ne le croit, il n’est pas damné. Trois conditions sont spécialement requises pour qu’un point puisse être l’objet de pieuse croyance.
1° Il doit être de nature à exciter la dévotion et de pieux sentiments envers Dieu et les choses saintes ; il doit porter à exalter les merveilles de la puissance ou de la clémence divine, et à vénérer les saints.
2° Il doit être basé sur des arguments probables, tels que ceux que peuvent fournir une croyance générale, ou le récit de témoins dignes de foi, affirmant avoir entendu ou vu.
3° Des théologiens vertueux doivent s’assurer que ce que l’on donne comme objet de pieuse croyance ne renferme aucune fausseté, aucune erreur, manifestement opposées à la foi, aux bonnes moeurs ; et cela, soit directement, soit indirectement, d’une manière ouverte ou dissimulée.
Telle appréciation n’est pas de la compétence de chacun ; et chacun ne peut pas à l’aventure se prononcer hautement sur ces questions, les réprouver ou les approuver d’une manière contentieuse ; alors surtout qu’il y a tolérance de la part de l’Église, des prélats d’une ou de plusieurs provinces : le jugement, la détermination doivent en être laissés à cette même église, ou aux prélats et aux docteurs.
On pourrait citer ici bien des points de pieuse croyance, tels que plusieurs questions ayant trait à la conception de la Bienheureuse Vierge ; les opinions probables discutées parmi les théologiens ; les reliques vénérées dans tel et tel lieu ; bien plus simultanément dans plusieurs églises : ainsi le procès agité récemment au parlement de Paris sur le chef de saint Denys vénéré dans l’église de Paris, et à l’abbaye de Saint-Denys près de cette ville.
Conformément à ces prémisses, considérées les diverses circonstances et les effets qui ont suivi ; il est pieux, salutaire, dans l’ordre de la foi, de la bonne dévotion, de se déclarer pour la Pucelle.
La fin qu’elle poursuit est très juste : c’est le rétablissement du roi dans son royaume, par la très juste défaite et expulsion d’ennemis très acharnés.
Dans les pratiques de cette jeune fille, rien qui sente les sortilèges condamnés par l’Église, les superstitions réprouvées ; ni fraude, ni trahison ; rien dans des vues d’intérêt personnel ; rien d’équivoque ; en preuve de la foi à sa mission, elle expose sa vie à de suprêmes périls. Qu’on pèse les observations suivantes :
Le conseil du roi, les hommes d’armes ont fini par croire à la parole de cette petite fille, lui ont obéi au point que, sous sa conduite et d’un même coeur, ils se sont jetés dans les hasards des batailles ; ils ont foulé aux pieds la crainte du déshonneur auquel ils s’exposaient. Quels sarcasmes, de la part d’ennemis insolents, s’ils avaient été vaincus en combattant à la suite d’une femmelette ! Quelle dérision de la part de tous ceux qui auraient appris pareil événement !
Le peuple tressaille saintement ; il croit, il n’hésite pas, il suit, à la louange de Dieu et à la confusion des ennemis.
Ces ennemis, assure-t-on, même les chefs, sont confondus ; ils se cachent derrière leurs murailles, en proie aux transes de la terreur ; ce sont comme les défaillances d’une femme en travail d’enfant. C’est la réalisation de l’imprécation du cantique chanté par Marie soeur de Moïse, lorsque, au milieu du choeur de tout un peuple, elle disait : Cantemus Domino, gloriosæ enim magnificatus est, etc., et elle ajoute que la terreur et la frayeur envahisse nos ennemis : irritat super eos formido et pavor. Qu’on relise l’hymne tout entière ; et qu’on la chante avec la dévotion qui convient aux événements dont nous sommes les témoins.
Autre considération à peser : La Pucelle et les guerriers qui la suivent ne négligent pas les moyens de la prudence humaine ; ils font ce qui est en eux ; on ne voit pas qu’ils tentent Dieu ; ils ne demandent pas au secours surnaturel plus que n’exige le succès de la délivrance. La Pucelle n’est pas entêtée dans ses propres sentiments, en dehors des points où elle se croit avertie et inspirée par Dieu.
On pourrait encore mettre en avant bien des circonstances de sa première enfance, de sa vie ; elles ont été l’objet de recherches, d’études, longues, profondes, et de la part de nombreux explorateurs ; je n’en dis rien ici.
Il y aurait à alléguer des faits analogues : Débora ; sainte Catherine convertissant non moins merveilleusement cinquante philosophes ou rhéteurs ; bien d’autres, Judith, Judas Machabée. Là aussi, – et c’est l’ordinaire –, on trouve qu’au surnaturel se mêle un aspect de l’ordre naturel.
Un premier miracle n’amène pas toujours tout ce que les hommes en attendent. Aussi, ce qu’à Dieu ne plaise, quand même l’attente de la Pucelle et la nôtre seraient frustrées dans leurs espérances, il ne faudrait pas en conclure que ce qui a été accompli est l’oeuvre du démon, ou ne vient pas de Dieu. Notre ingratitude, nos blasphèmes, une autre cause, pourraient faire que, par un secret mais juste jugement de Dieu, nous ne vissions pas la réalisation de tout ce que nous attendons. Puisse sa colère n’être pas provoquée sur nous, et sa miséricorde faire tout aboutir à bien.
Il y a encore à considérer les quatre avertissements de l’ordre religieux et politique apportés par la Pucelle : le premier regarde le roi et les princes du sang ; le second, la milice du roi et des communes ; le troisième, les ecclésiastiques et le peuple ; le quatrième, la Pucelle elle-même. Tous n’ont qu’une seule et même fin, nous amener à bien vivre ; dans la piété envers Dieu ; la justice envers le prochain ; dans la sobriété, c’est-à-dire la vertu et la tempérance envers nous-mêmes. Le quatrième avertissement en particulier demande que la grâce que Dieu nous accorde dans la Pucelle ne soit ni pour elle, ni pour les autres, un sujet de vanité, d’enflure, de profits mondains, de haines des partis, de séductions, de querelles, de vengeance du passé, d’ineptes jactances.
Cette faveur doit être reçue dans un esprit de mansuétude, de supplication et de reconnaissance ; chacun doit libéralement contribuer de ses biens, de ses efforts au but voulu de tous ; ce but c’est que la paix revienne dans les foyers ; et que, délivrés de la main de nos ennemis par la bonté de Dieu, nous marchions en sa présence dans la sainteté et la justice, tous les jours de la vie. Amen. A Domino factum est istud. C’est là l’oeuvre du Seigneur.
I. — La loi ancienne prohibant à un sexe de prendre les vêtements de l’autre, en tant qu’elle est judicielle, n’oblige pas dans la loi nouvelle ; car c’est une vérité constante, et de foi, que les préceptes judiciels de l’ancienne loi sont abrogés ; ils sont, comme tels, sans force dans la loi nouvelle, à moins que les supérieurs ne les aient établis et confirmés à nouveau.
II. — La loi en question avait un côté moral qui doit passer dans toute législation. Ce côté moral est celui-ci : il est défendu et à l’homme et à la femme de porter des vêtements indécents. Ce serait aller contre le milieu dans lequel réside la vertu. Cette règle nous impose de faire attention à toutes les circonstances, pour voir ce que demandent le temps, le but, la manière, et semblables accidents, dont juge le sage. Il serait hors de propos d’en développer tous les détails.
III. — Ni en tant qu’elle est judicielle, ni en tant qu’elle est morale, cette loi n’interdit le costume viril et guerrier, à notre vierge qui est guerrière et fait oeuvre d’homme. Des signes indubitables montrent que le roi du ciel l’a choisie, et lui a mis en mains son étendard, pour écraser les ennemis de la justice, et relever les défenseurs du droit. Par la main d’une femme, d’une enfant, d’une vierge, il veut confondre les puissantes armes de l’iniquité. Les anges combattent avec elle. Rien d’étonnant, puisque d’après saint Jérôme, entre les anges et les vierges, il y a amitié et parenté, et que nous les voyons fréquemment unis dans les histoires des saints, dans celle de Cécile par exemple, où ils apparaissent avec des couronnes de lis et de roses. Par là encore la Pucelle est justifiée de s’être fait couper les cheveux, malgré la défense que l’Apôtre semble en avoir faite aux femmes.
Trêve et silence aux langues d’iniquité ; car lorsque la puissance divine opère, elle établit harmonie entre les moyens et la fin ; et il n’est pas loisible de pousser la témérité jusqu’à incriminer et à blâmer l’ordre que, selon l’Apôtre, Dieu établit dans ses oeuvres. On pourrait apporter bien d’autres raisons encore : emprunter des exemples à l’histoire sacrée et profane : Camille, les Amazones ; rappeler que semblable changement d’habits peut être justifié par la nécessité, par une évidente utilité, par une coutume autorisée, par l’ordre ou la dispense des supérieurs ; mais c’en est assez pour établir brièvement la vérité.
Avis donc au parti qui a la jutice de son côté. Que par ses infidélités, par ses ingratitudes, par d’autres prévarications, il n’arrête pas le cours du bienfait divin, dont il a déjà reçu des effets si manifestement merveilleux ; c’est le malheur, qu’après tant de promesses reçues, s’attirèrent, d’après les livres saints, Moïse et les fils d’Israël. Ce n’est pas qu’il y ait changement dans les conseils de Dieu, mais les démérites des hommes le forcent à changer les décrets de sa Providence.
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Source : Texte original latin dans Pierre Duparc, Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, t. 2, p. 33 et suiv. Traduction du père Ayroles dans La vraie Jeanne d’Arc, t. 1, p. 20 et suiv.
2. Lettre de Perceval,
seigneur de Boulainvilliers, au duc de Milan, le 21 juin 1429
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Au très illustre et magnifique prince seigneur Jean [1] Ange-Marie, duc de Milan, mon honoré seigneur.
Très illustre et magnifique prince, et mon seigneur très honoré, le commun des mortels et principalement les esprits éclairés et excellents désirent savoir ce qu’il y a de nouveau et ce que les autres ignorent ; quant aux choses passées, comme s’ils s’en étaient trop longtemps occupés, ils les prennent en dégoût. C’est pourquoi, magnifique prince, j’ai cru devoir vous faire connaître les choses merveilleuses survenues nouvellement à notre roi de France et à son royaume.
Déjà, je pense, est arrivée à vos oreilles la renommée d’une pucelle qui, comme on le croit pieusement, nous a été divinement envoyée. Avant de vous exposer en quelques mots sa vie, ses gestes, sa condition, ses mœurs, je vais vous dire ses commencements et son origine.
Elle est née en un petit village nommé Domrémy, au bailliage de Bassigny, en deçà et sur les confins du royaume de France, sur la rivière de Meuse. Près de la Lorraine, Jeanne entend ses voix célestes. Ses parents sont, de l’aveu de tous, de très simples et très braves gens. Elle est venue à la lumière de notre vie mortelle dans la nuit de l’Épiphanie du Seigneur, alors que les peuples ont coutume de se rappeler avec joie les actes du Christ. Chose étonnante, tous les habitants de ce village sont saisis d’une joie inexprimable, et, ignorant la naissance de la fillette, ils courent de tous côtés, s’enquérant de ce qui est survenu de nouveau. Pour le cœur de quelques uns, c’est le sujet d’une allégresse nouvelle. Que dirai-je de plus ? Les coqs deviennent comme les hérauts de cette joie inattendue : ils font entendre des chants qu’on ne connaissait pas, ils battent leur corps de leurs ailes, et durant près de deux heures ils semblent présager ce que cet événement amènera de bonheur [2].
L’enfant grandit et se développe. Dès qu’elle en est à sa septième année, ses parents, selon l’usage des villageois, l’emploient à garder les agneaux. Pas un des plus petits ne périt et ne devient la proie des bêtes féroces. Tant qu’elle est restée dans la maison de son père, sa famille vécut dans une si grande sécurité qu’elle n’eut aucunement à souffrir ni des ennemis, ni des malveillants, ni des surprises des pillards. Quand elle eut accompli ses douze ans, elle eut sa première révélation dans les circonstances suivantes :
Jeanne gardait les brebis de ses parents avec d’autres fillettes de son âge. Parmi celles-ci, quelques-unes qui jouaient dans la prairie l’appellent et lui proposent de disputer avec elles le prix de la course : une poignée de fleurs sert d’enjeu, ou quelque chose de ce genre. Jeanne accepte, et elle fournit deux ou trois fois sa course si rapidement qu’elle ne semblait pas toucher la terre. Une de ses compagnes lui dit : « Jeanne, je te vois voler en rasant la terre ». La course fournie, la jeune fille va se reposer à l’extrémité de la prairie et reprendre haleine. Là, elle reste comme ravie et privée de l’usage de ses sens.
Au moment où remise de la fatigue, elle reprenait ses esprits, un adolescent se présente et lui dit : « Jeanne, reviens à la maison ; ta mère a dit qu’elle avait besoin de toi. » La jeune fille, le prenant pour son frère ou pour un des enfants du voisinage accourt en toute hâte au logis. Sa mère, qu’elle rencontre, lui demande pourquoi elle revient et a quitté ses brebis, et elle lui fait des reproches. La fillette, innocente, répond : « Est-ce que vous ne m’avez pas mandée ? » La mère de répondre : « Non. »
Alors, se croyant jouée par l’adolescent, Jeanne se prépare à rejoindre ses compagnes. Soudain, une nuée lumineuse se présente à ses yeux, et de la nuée sort une voix qui lui dit :
Jeanne, il te faut entreprendre une vie toute différente ; tu dois accomplir des choses étonnantes. C’est toi que le Roi du ciel a choisie pour relever le royaume de France, pour secourir et défendre le roi Charles chassé de son domaine. Il te faudra revêtir l’habit d’homme, porter les armes, être chef de guerre. Tout sera dirigé par ton conseil.
La voix se tut et la nuée s’évanouit. La jeune fille, stupéfaite d’un tel prodige, se demande si elle doit ou non ajouter foi à ce qu’elle vient d’entendre.
De semblables apparitions se produisent à plusieurs reprises et se renouvellent, soit de jour, soit de nuit. La jeune fille garde le silence ; elle ne découvre ses pensées à personne, sinon à son curé seulement, et elle reste dans ces perplexités durant un laps de temps d’environ cinq ans.
Lorsque le comte de Salisbury eut débarqué d’Angleterre en France, les apparitions et les révélations se multiplient, se renouvellent, et plus que jamais poursuivent la jeune fille. L’émotion gagne son âme, l’anxiété la saisit et la tourmente. Un jour, dans les champs, comme elle était en contemplation, une apparition extraordinaire, plus frappante et plus éclatante que de coutume, se montre à elle et une voix lui dit :
Jusques à quand ces retards ? Pourquoi ce peu d’empressement ? Pourquoi ne pas te rendre d’un pas rapide à l’œuvre que le Roi du ciel t’a marquée ? Tu ne bouges pas, et cependant la France se meurt, les villes sont dévastées, les justes périssent, les seigneurs sont mis à mort, un sang illustre est répandu.
La jeune fille, moins craintive et instruite par son curé, répondit :
Que faire et de quelle manière ? Où aller ? Je ne sais pas le chemin, je ne connais pas le pays, je suis inconnue du roi. L’on ne me croira pas ; je serai pour tous un sujet de dérision, et avec raison. Quoi de plus insensé que d’aller dire aux grands qu’une Pucelle va restaurer la France, commander les armées, triompher des ennemis ? Quoi de plus étrange que de voir une jeune fille porter l’habit d’homme !
Après ces observations et autres semblables, il lui fut répondu :
Le Roi du ciel l’ordonne et le veut. Ne cherche pas davantage comment ces choses se feront ; il en sera de la volonté de Dieu sur la terre comme de sa volonté dans le ciel. Rends-toi dans la ville voisine nommée Vaucouleurs, la seule qui en cette partie de la Champagne obéisse au roi, et le capitaine de cette ville te mènera sans empêchement là où tu le demanderas.
Ainsi fit ce capitaine. Quand il eut vu les prodiges que la jeune fille lui montra, il la confia à des gentilshommes pour la mener au roi. Ceux-ci traversèrent sans encombre les pays ennemis, et arrivèrent à Chinon, en Touraine, où le roi s’était retiré. Le Conseil royal, après délibération, arrêta que la jeune fille ne verrait pas le prince et ne lui serait pas présentée avant trois jours. Mais voilà que soudain les cœurs sont changés. On mande la pucelle. A peine descendue de cheval, des archevêques, des évêques, des abbés, des docteurs des deux facultés l’examinent diligemment sur la foi et les mœurs. Le roi la conduit ensuite devant ses conseillers afin qu’on la soumît à un interrogatoire plus étroit et plus éclairé. En ces diverses épreuves, elle fut trouvée catholique fidèle, n’ayant rien à se reprocher touchant la foi, les sacrements et les ordonnances de l’Église. Des femmes instruites, des vierges d’expérience, des veuves et personnes mariées l’interrogent curieusement ; elles ne remarquent en elle rien qui ne convienne à la condition et à l’honnêteté d’une femme.
Ce n’est pas tout. Durant six semaines encore on la retient, on l’observe, on la considère : peut-être y aura-t-il changement dans ses idées ou hésitation. Mais non, elle ne change pas : elle continue à servir Dieu, à entendre la messe, à recevoir l’Eucharistie et à exprimer les mêmes desseins. Chaque jour, avec des larmes et des soupirs, elle demande au roi qu’il lui permette d’attaquer les ennemis ou de retourner en la maison de son père. Ayant à grand’peine obtenu ce qu’elle désirait, elle entre dans Orléans avec un convoi de vivres. Peu après, elle attaque les bastilles réputées inexpugnables des assiégeants et, en trois jours, elle en vient à bout. Un grand nombre d’ennemis sont tués, d’autres sont faits prisonniers, le reste prend la fuite. La cité orléanaise est délivrée et la pucelle retourne vers le roi. Le prince vient au-devant d’elle et l’accueille avec joie. Elle reste quelque temps auprès de lui, le sollicitant, le pressant de hâter la campagne, de rassembler des troupes afin d’achever la défaite des ennemis. L’armée rassemblée, elle assiège la place qui a nom Jargeau : elle l’attaque le lendemain et l’emporte de vive force. Six cents vaillants guerriers sont vaincus, le comte de Suffolk et un de ses frères sont faits prisonniers, l’autre est tué. Trois jours après, Meung-sur-Loire et Beaugency, places fortes et vaillamment défendues, sont attaquées et tombent en son pouvoir. Loin de s’arrêter, le samedi 20 juin elle marche à la rencontre du corps anglais qui vient au secours de ces places. L’ennemi est attaqué et vaincu : quinze cents des siens sont tués, mille faits prisonniers, entre autres plusieurs capitaines, le sire de Talbot, de Falstolf, le fils du sire de Hendesfort et beaucoup d’autres. Du côté des Français, il n’y eut que trois hommes tués. En toutes ces choses, nous voyons un miracle de Dieu. Tels sont, avec bien d’autres, les exploits de la pucelle. Dieu aidant, elle en accomplira encore de plus étonnants.
Cette pucelle est d’une élégance parfaite ; son port a quelque chose de viril. Elle parle peu, et en ces dits et faits montre une prudence remarquable. Sa voix est douce comme celle des femmes ; elle mange peu, boit encore moins de vin ; elle aime les coursiers et les belles armures ; elle se plait extrêmement avec les gentilshommes et les hommes d’armes ; elle fuit les réunions nombreuses et les propos bruyants ; elle pleure facilement et avec abondance ; sa physionomie respire la joie ; d’une endurance incroyable à la fatigue, durant six jours elle est restée jour et nuit sans un seul instant de relâche, complètement armée. Les Anglais, dit-elle, n’ont aucun droit sur la France. Elle est, assure-t-elle encore, envoyée de Dieu pour les en chasser et les vaincre, toutefois après sommation préalable. Elle a pour le roi une vénération extrême. Elle dit qu’il est spécialement chéri de Dieu qui veille sur lui d’une manière toute particulière et qui y veillera. Elle dit que votre neveu le seigneur duc d’Orléans sera délivré miraculeusement, mais seulement après avis donné aux Anglais qui le retiennent captif. En mettant fin à cette lettre, prince très illustre, j’ajouterai que la réalité est plus admirable que je ne saurais vous l’écrire.
Tandis que j’écris, ladite pucelle, assure-t-on, est déjà arrivée à Reims, en Champagne où, avec l’aide de Dieu, le roi sera promptement sacré et couronné [3].
Je me recommande humblement à vous.
Écrit le 21 juin, l’an du Seigneur 1429.
Votre très humble serviteur, Perceval, seigneur de Boulainvilliers, conseiller et chambellan du roi de France, et sénéchal du seigneur duc de Berry.
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Source : Ph.-H. Dunand, L’histoire complète de Jeanne d’Arc, 1898. Voir aussi : Père J.B. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. 2, p. 539 et suivantes.
3. Lettre de trois gentilshommes
à Marie d’Anjou,
le 17 juillet 1429, jour du sacre
Nos souvereines et très redoutées dames, plaise vous scavoir que yer le Roy arriva en ceste ville de Rains ouquel il a trouvé toute et pleine obéissance. Aujourd’huy il a esté sacré et couronné et a esté moult belle chose à voir le beau mystere, car il a esté auxi solempnel et accoustré de toutes les besongnes y appartenans auxi bien et si convenablement pour faire la chose tant en abis royaux et autres choses à ce nécessaires comme s’il eust mandé un an auparavant, et y a eu autant de gens que c’est chose infinie a escrire et auxi la grande joye que chacun en avoit.
Messeigneurs le duc d’Alencon, le conte de Clermont, le conte de Vendosme, les seigneurs de Laval et la Trimoille y ont esté en abis royaux ; et monseigneur d’Alençon a fait le Roy chevalier et les dessusditz représentoient les pairs de France ; monseigneur d’Albret a tenbu l’espée durant ledit mystere devant le Roy et pour les pairs d’esglise y estoient avec leurs croces et mitres, messeigneurs de Rains, de Chalons qui sont pairs ; et en lieu des autres, les evesques de Seez et d’Orléans et deux autres prélas, et mondit seigneur de Rains y a fait ledit mystere et sacre qui luy appartient.
Pour aller querir la sainte ampolle en l’abaye de Saint Remy et pour la apporter en l’église de Nostre Dame où a esté fait le sacre, fut ordonnez le mareschal de Bossac, les seigneurs de Rays, Graville et l’admiral avec leur quatre bannieres que chacun portoit en sa main, armez de toutes pieces et a cheval, bien accompagnez pour conduire l’abbé dudit lieu qui apportoit ladite ampolle ; et entrèrent à cheval en ladite grande église et descendirent à l’entrée du choeur et en cest estat l’ont rendue après le service en ladite abbaye ; le service a duré depuis neuf heures jusqu’à deux heures. Et à l’heure que le Roy fut sacré et aussi quand on lui mit la couronne sur la teste, tout homme cria Noël ! et trompettes sonnèrent en telle manière qu’il sembloit que les voultes de l’église se deussent fendre.
Et durant ledit mystere, la Pucelle s’est tousjours tenue joignant du Roy, tenant son estendart en sa main. Et estoit moult belle chose de voir les belles manieres que tenoit le Roy et aussi la Pucelle. Et Dieu sache si vous y avez esté souhaitées.
Aujourdhuy ont esté faitz par le Roy contes le sire de Laval et le sire de Sully et Rays mareschal.... Demain s’en doibt partir le Roy tenant son chemin vers Paris. On dit en ceste ville que le duc de Bourgongne y a esté et s’en est retourné à Laon où il est de present ; il a envoyé si tost devers le Roy qu’il arriva en ceste ville. A ceste heure, nous espérons que bon traité y trouvera avant qu’ils partent. La Pucelle ne fait doubte qu’elle ne mette Paris en l’obéissance.
Audit sacre, le Roy a fait plusieurs chevaliers et a auxi lesdits seigneurs pairs en font tant que merveilles. Il y en a plus de trois cents nouveaux.
Nos souvereines et redoubtées Dames, nous prions le benoist Saint-Esprit qu’il vous donne bonne vie et longue,
Escript à Reims, ce dimanche 17e de juillet. Vos très humbles et obéissans serviteurs,
Beauveau, Moréal, Lussé
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Source : Procès de Jeanne d’Arc – Ernest O’Reilly, 1868.
4. Le dais pour le trône de Charles VII
Un chef-d’œuvre découvert en 2008 :
« Avant septembre 2008, cette tapisserie était absolument inconnue tant des historiens d’art que des historiens ; son entrée dans les collections publiques en 2010, grâce à la générosité de la Société des Amis du Louvre complétée par l’État (le Fonds du patrimoine et les fonds propres du Louvre), lui donne désormais dans l’art et dans l’histoire de la France au Moyen Age une place essentielle liée à son origine royale, à sa charge symbolique, et à son extraordinaire beauté.
« Sur un fond rouge vermeil, orné d’un grand soleil d’or dardant ses rayons et entouré d’une multitude d’astres, deux grands anges en vol tiennent une couronne gemmée semée de fleurs de lys. Les anges sont vêtus d’une tunique bleue semée de lys d’or. Ces soleils sur fond rouge, ainsi que la couronne et les vêtements fleurdelisés des anges, indiquent sans aucun doute que la tapisserie a été tissée pour un roi de France.
« Le soleil d’or, entouré de petits soleils (ou d’étoiles) sur un fond rouge (de gueules en termes héraldiques), fit partie des emblèmes des rois de France au 15e siècle. Apparu déjà sous le règne de Charles VI, il est caractéristique de celui de son fils Charles VII (1422-1461), “le Victorieux” […]. De manière symbolique, le dais affirmait que Charles VII, celui que ses détracteurs avaient surnommé “le petit roi de Bourges”, était bien l’élu de Dieu règnant sur le royaume de France [4] ».
[1] — "Jean" au lieu de "Philippe".
[2] — Ce paragraphe, qui paraît faire partie de la légende et du merveilleux, « détonne » avec le reste de la lettre. Qu’en est-il ?
On sait qu’une enquête à Domrémy a été faite par le dauphin. De plus les conclusions de l’examen de Poitiers disent : « Le roi a fait éprouver ladite Pucelle sur sa vie, ses mœurs, et ses intentions... Et de sa naissance, et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses sont dites comme vraies... » (Quicherat et P. Ayroles).
De même le « grand » Gerson qui écrivit six jours après la délivrance d’Orléans son traité sur la Pucelle, se réfère à l’examen de Poitiers en indiquant parmi les motifs de croire en la mission divine de Jeanne les circonstances de sa vie, dès sa première enfance : « elles ont été l’objet d’enquêtes longues, approfondies et faites par plusieurs... » (Abbé J.F. Henry, L’unique et vraie Jeanne d’Arc).
Perceval de Boulainvilliers donne une intensité « dramatique » à sa lettre mais c’est un personnage bien placé à la cour et bien informé. De plus cette lettre s’adresse à un noble étranger de haute lignée. Sa lettre est contemporaine des exploits de la Pucelle.
Il ne faudrait donc pas « railler » trop vite la lettre de Boulainvilliers et en particulier le passage sur la naissance. (ndlr.)
[3] — Cet alinéa a dû être ajout é après coup. La lettre porte la date de 21 juin et la pucelle n’est arrivée à Reims que dans la seconde moitié de juillet 1429.
[4] — Élisabeth Antoine, conservateur en chef des objets d’art, au Musée du Louvre. « Un dais pour le trône de Charles VII », dans la revue Grande Galerie, n° 13, sept-nov 2010, p. 54-58.


